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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 1/Le Talisman

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Abel Ledoux (1p. 207-221).


XII.

LE TALISMAN.


— Élie Déé !

Point de réponse.

— Élie Déé !

Même silence.

Et cet appel, qui étoit fait de l’entrée des galeries souterraines du cirque d’Arles, retentit peu après dans la profondeur même des galeries, tout à la fois avec l’accent de l’impatience et de la peur. Bientôt, pour qui se seroit tenu au point de départ de l’appel, il n’eût plus été distinct que de loin en loin et comme un son perdu ou étouffé. La personne qui avoit crié, après avoir suivi quelque temps, au hasard de l’obscurité et d’une marche tremblante, un long chemin souterrain, aperçut une faible lueur qui scintilloit et s’agitoit dans les ténèbres, elle recommença d’appeler, et bien qu’assez rapprochée de l’autre personne qui faisoit mouvoir la lumière, elle n’en reçut point de réponse, jusque-là qu’arrivée bien près d’elle elle surprit le vieil Élie Déé, pleurant à sanglots tout en fouillant le sol avec une tringle de fer.

— Non, tu ne comprends pas ta mission, toi, — disait-il à demi-voix, mais avec désespoir, — avec la sottise de la brute animée, tu piques ce terrain sans m’avertir de ce que tu touches ! entre ma main et toi point d’affinité, point d’amitié !… Je ne trouve rien !… pas un auguste en plomb, et j’ai perdu cinq cent mille écus !…

— Élie Déé, ne m’entendez-vous pas ?… par pitié, répondez-moi !

— Vous ! dit le juif en redressant son corps et élevant sa lanterne afin d’éclairer autour de lui.

— Oui, moi, l’épouvante et la mort dans le cœur… mais rapprochons-nous des issues, il fait froid ici.

— À quelle température l’ame vraiment souffrante se trouve-t-elle bien ? demanda Élie avec une sécheresse plus méchante encore que sentencieuse.

— Élie Déé, je vous en supplie, ramenez-moi aux issues…

— Non ; répondit nettement le vieillard, — non, mademoiselle, je ne quitte point cette place, ma journée n’est pas finie… Depuis trois jours, pas un auguste en plomb n’a récompensé ma patience… J’ai besoin de fouiller, c’est mon travail, car je suis bien pauvre… J’ai perdu cinq cent mille écus !… Je reste à cette place ; que voulez-vous de moi ?

— Vous ne voyez pas, vieillard, la colère et le désespoir peints sur mon visage… vous ne comprenez pas ce que je souffre !… depuis votre retour je ne vous ai pas vu ! Vous ne lui avez donc pas remis ma lettre ?… Vous n’avez donc point été auprès de lui ?…

— De votre Nostredame ?… du traître Issachar ? enfant apostat dont le bourreau brûlera le corps pour maléfices, dont l’enfer brûlera l’ame pour trahison !

— Êtes-vous fou ? — s’écria Laure avec colère et se rapprochant du vieillard. — Êtes-vous fou, Élie ?… ou avez-vous juré de vous jouer de la douleur d’une pauvre fille ?… Si je suis venue à cette place, si j’y reste, est-ce pour vous entendre blasphémer et maudire ?…

— Laissez-moi donc à mon travail, répondit le juif en tournant sa lanterne vers la terre et recommençant à fouiller.

— Est-ce là ce que vous m’aviez promis, Élie Déé ? reprit Laure en fondant en larmes, — et, lorsque le cœur tout meurtri de la lettre cruelle qu’il vient d’écrire à mon oncle, je vous cherche, j’accours pour en recevoir de votre bouche le bienfaisant démenti… est-ce bien à vous de tromper mon attente… Qu’ai-je fait à votre vieil âge ?… quel dommage vous ai-je causé ? Pendant votre absence, j’ai prié pour lui et pour vous… Dieu ne m’a donc point exaucée ? Pourquoi votre colère ? vous ne l’avez donc pas vu, ou si vous l’avez vu que vous a-t-il dit ? Oh ! parlez ! parlez-moi de lui ; dépeignez-le moi, que je le reconnoisse !… J’ai froid, j’ai peur ici, mais si vous parlez, je n’aurai plus ni peur ni froid… j’écouterai.

— Je l’ai vu, il m’a parlé… et il m’a trompé…

— Et ma lettre ? interrompit Laure avec impatience.

— Il l’a lue.

— Ah !… Et la réponse ?

— Point.

— Il va donc venir ?

— Je l’ignore.

— Il ne l’a pas promis ?

— Nullement.

— Et il a lu ma lettre ?

— Il l’a lue.

— Il n’a rien dit ensuite ?

— Il a souri.

— Élie Déé, à votre départ, en vous remettant en toute confiance cette lettre, expression de l’amour le plus violent qui jamais ait fait battre un cœur de femme, je vous ai donné une petite bague, rubis précieux qu’avoit porté ma mère ; j’ajoute à ce don celui d’un collier en cornalines monté sur or, si vous voulez me dire, ici, à l’instant, que vous venez de mentir, que tout ce que vous venez de dire, c’est imposture, uniquement pour entendre un cri dans ma voix, pour voir une larme dans mes yeux… plaisir de vieillard, qui s’irrite contre tout ce qui est jeune, contre tout ce qui aime…

— Regagnons les issues, interrompit sèchement Élie Déé.

— Et pas un mot sur lui ? s’écria Laure.

— Pas un.

— Pas un mot pour moi, Élie Déé ?… mon collier de cornalines le voici, l’or en est pur ; j’en ai encore un de pierres d’agate, je le réserve pour acquitter le premier service reçu de vous… Oh ! prenez ce collier, mais un mot sur Nostredame ! Que vous a-t-il dit ? que faisoit-il quand vous l’avez abordé ? pourquoi n’a-t-il pas répondu à ma lettre ?… pourquoi ce départ pour Agen ? ne vous en avoit-il point parlé ?… Agen ! partir pour Agen !… Est-ce une pestilence qui l’y attire ?… est-ce une femme ?… J’en mourrai, Élie Déé… mais avant, l’explication de tout cela… répondez-moi donc, cruel vieillard !

Laure de la Viloutrelle, précipitant ces questions, appuyait une de ses mains sur le bras du juif et le pressoit de toute sa force nerveuse.

— Il est parti pour Agen ? demanda enfin Élie avec calme, mais exprimant un étonnement qui n’étoit point simulé.

— Ne le saviez-vous pas ?

— Il devoit partir pour Arles.

— Pour Arles !… il vous l’avoit promis ?

— Oui, je ne me trompe pas, c’est bien à Arles qu’il devoit venir…, quoique cette promesse lui fût échappée à travers les idées les plus contraires et pendant qu’un violent combat se livroit dans son esprit entre deux volontés.

— Il hésitoit s’il viendroit à Arles, et il est parti pour Agen !… Je ne le verrai plus ! je ne le verrai plus ! et vous, bon vieillard, que j’accusois de cruauté, vous ménagiez ma foiblesse de femme, vous vouliez me taire l’insultante moquerie de cet homme… je ne le verrai plus ! — Elle tomba sur ses genoux en pleurant à sanglots.

Croire que le juif fût ébranlé de ce désespoir d’amour, ce seroit faire preuve d’une profonde ignorance du cœur humain. Des pleurs, des cris de femme, et à propos d’une passion dont la vieillesse est l’ennemie ; quelle affinité, même la plus indirecte, pouvoit exister entre ce sentiment et Élie Déé ? Lui, juif, colleté dès son premier âge par les brutalités de la persécution religieuse ; lui, dont les édits royaux avoient déchiré les langes, dont les mains de la prévôté avoient cassé le berceau ; lui qui, plus grand, parvenu à l’âge de la raison et du souvenir, avoit vu son père, deux oncles et un frère aîné pendus entre deux chiens, en vertu de la loi… lui dont la cupidité, l’avarice, innées, avoient façonné l’esprit à la ruse, à l’égoïsme, avoient cuirassé le cœur… non, l’avoient desséché ! car Élie Déé sans doute avoit à peine conservé la propriété anatomique de cet organe, principe des artères, siégeant au milieu du thorax, recueillant toutes les veines, et trahissant par ses battemens sa participation à toutes les sensations dont notre espèce est émue ou tourmentée ; son cœur, véritable peau de chagrin raccornie, rongée par d’impuissantes colères, par une peur de toute la vie, par une spéculation de tous les instans, n’auroit offert au regard du physiologiste, peut-être même à l’investigation du scalpel, qu’un monstre animé, échappant à l’analyse par la hideur de ses formes, rappelant l’araignée, et exerçant la féroce agitation de cet animal sur une seule fibre, motrice d’une seule passion, l’avidité. Cette passion trompée, l’épouvantable organe qui représentoit le cœur d’Élie Déé souffroit, s’agitoit, se noyoit dans un venin infect qui portoit au cerveau du malheureux juif tous les miasmes putrides dont se nourrit la vengeance, dont s’inspirent les préméditations funestes.

Élie Déé, voyant les larmes, entendant les sanglots d’une jeune fille aux prises avec les angoisses de l’amour, pouvoit-il être ému ? Non. Laure de la Viloutrelle, à genoux devant lui, lui parlant de Michel de Nostredame, ne pouvoit que lui rappeler les circonstances de la perte du trésor d’Abraham Ochosias. Une infernale idée lui vint.

— Pourtant, dit-il, je ne dois pas être complice de la cruauté de ce jeune homme envers vous. Ma vieillesse m’a permis d’oser bien des expériences dont la tyrannie de la prévôté auroit peut-être accusé l’intention, et dans le travail de mes veilles, j’ai trouvé — je crois en être sûr, jeune fille — un alliage d’or qui acquiert les vertus du talisman sur le doigt qui le porte : ce que ne peut opérer la réalité, l’imagination peut le produire. Essayez de cette bague, envoyez-la à Michel de Nostredame, comme un gage de souvenir, qu’il la porte… ou ma sapience est vaine, ou bientôt votre infidèle, placé sous l’influence irrésistible d’une pensée d’amour, reviendra, timide et repentant, solliciter un de ces regards dont seul en ce moment, malgré leur expression douloureuse, je comprends le charme et la volupté.

— Un talisman ! à moi, bon Élie Déé ! un talisman qui me rendra Nostredame !… Oh ! comme un foible nantissement, prenez ce collier de cornalines, je le tiens de ma mère… oh ! votre bague, votre bague !

— La voici. — Et le juif retira de son doigt, dont les chairs flétries n’avoient plus de pores pour exhaler la transpiration ou recevoir les gaz étrangers, la bague qu’il avoit prise au doigt mort d’Abraham Ochosias, mort de la peste. — Envoyez-lui cette bague, son effet sera certain.

Laure saisit d’une main le funeste joyau, de l’autre, remit à Élie le collier de cornalines.

— Mais comment lui faire parvenir la bague ? dit-elle avec chagrin.

— Je vais écrire aujourd’hui même à un Zacharie, mon correspondant à Agen, nous saurons par lui où demeure Nostredame…

— Demain ! demain seulement — interrompit vivement mademoiselle de la Viloutrelle. — J’écrirai, je joindrai ma lettre à la vôtre ; mais toute cette nuit, le talisman au doigt, je lui confierai les pensées de mon amour, les vœux de mon cœur.

Élie regarda à la clarté de sa lanterne la beauté si jeune, si pleine de jours de la jeune fille, — il n’en eut point pitié.

— Soit, dit-il, portez l’anneau toute cette nuit. — Maintenant, regagnons les issues.