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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Les Cheveux blancs

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Abel Ledoux (2p. 187-210).


XII.

LES CHEVEUX BLANCS.


Oublieux de la sentence de mort qu’il venoit de tracer, Michel de Nostredame, tenant en sa main la clef que lui avoit donnée Henri II, pressoit le pas derrière un porteur de chaise, qu’il avoit pris pour guide aux portes de l’hôtel des Tournelles, et se dirigeoit vers la montagne Sainte-Geneviève, le cœur bien ému, les yeux mouillés de larmes, murmurant ces mots : — Ma fille ! mon enfant ! ma pauvre Clarence !… Brebis souillée, lis flétri, ange déchu ! mais toujours ma fille !…

Il s’arrêta devant la petite maison indiquée, et ordonna alors à son guide de s’éloigner. Quelques instans écoulés, le bruit d’une marche précipitée retentit à une petite distance, — et avant qu’il ait eu le temps de reconnoître la direction suivie par le passant, il entendit une voix forte l’appeler par son nom.

— Qui que vous soyez, approchez, répondit-il avec fermeté.

L’inconnu ne se le fit répéter, et Nostredame put distinguer, malgré la profonde obscurité, les reflets vifs d’une armure bien polie.

— Illustre docteur, vous m’apprenez que les jambes d’un soldat ne valent pas mieux que les jambes d’un savant… Je vous tenois en chasse, comme diroit monsieur l’amiral, depuis les Tournelles.

— Que me voulez-vous, messire soldat ?

— Soldat ou capitaine, qu’importe ! La nuit exprime la justice de Dieu, elle ne distingue pas les rangs. Sans m’inquiéter de la singularité qui vous fait ainsi courir par la ville, à pareille heure, je profiterai du hasard, et vous ferai une question ; me promettez-vous d’y répondre ?

— Je promets de vous écouter.

— C’est plus que ne m’accorderait le pape, ou le parlement de Paris qui fait de si beaux arrêts contre les religionnaires… Voici le fait : votre science est grande, et ma foi en vous ne l’est pas moins ; vous aurez entendu parler d’Anne du Bourg, conseiller-clerc, prisonnier en ce moment, et soumis aux chances d’un jugement pour avoir dit au roi, en séance de mercuriale, que l’adultère étoit un crime dont Achab avoit été puni. Ce du Bourg, je l’aime, nous récitons les mêmes prières ; … sera-t-il condamné ?

Giles le Maître, le premier président, s’y emploie chaudement, répondit Nostredame.

— Giles le Maître est un sot, ce n’est pas lui qui donne le ton du requiem, répliqua l’inconnu. — Enfin, continua-t-il avec la même assurance, Anne du Bourg sera-t-il condamné ?

— Oui, l’intérêt de la religion l’exige.

— Ceci, docteur, seroit sujet à controverse… Et s’il appelle comme d’abus ?

— Les évêques le condamneront encore.

— Ainsi le premier jugement qui aura dit au bourreau : Pends et brûle ! aura bien dit ? et celui qui, par ses instigations, ses menées, aura provoqué ce premier jugement en recueillera la gloire ?… Si celui-là mouroit avant le temps, du Bourg auroit-il des chances pour vivre ?

— Je ne vous comprends plus, soldat.

— Votre hésitation a répondu… du Bourg vivroit !… Une question encore : l’homme qui sauveroit le conseiller-clerc au prix de l’acte que je viens de vous indiquer, qu’adviendroit-il de lui ?

— Celui qui tue sera tué !

— Cela est écrit, mais plus d’une fois l’événement a contredit l’écriture ; vous ne voyez ni gibet ni bûcher pour cet homme ?

— Je ne vois que sa fosse, sans savoir par quel chemin il y marchera.

Amen, docteur. C’est tout ce que ma curiosité demandoit à votre science. Si vous veniez plus tard à chercher le nom du soldat qui vous parle en ce moment, dites-vous, illustre Michel de Nostredame : C’étoit un gentilhomme ayant pour devise : No bishop, no king. Ma sollicitude est satisfaite, et ma discrétion me dit : Va-t’en. — Dieu vous garde !

Ce furent les derniers mots du soldat, il disparut ; le retentissement des pièces de son armure avertissoit Nostredame qu’il se dirigeoit vers les bâtimens du collége de Navarre.

L’horloge de Sainte-Geneviève sonna minuit ; la porte de la maison voisine du couvent s’ouvrit, une lumière éparpilla ses rayons dans l’ombre, et laissa voir à Michel la robe blanche d’une religieuse ; il marcha vers elle sans proférer une parole, lui montra la clef.

— Ce n’est pas le roi ! dit bien bas cette femme en cachant son visage, et dirigeant sa lumière sur les traits de Nostredame. Elle tressaillit.

— Suivez-moi, dit-elle brièvement. Tandis qu’elle traversoit une petite cour et montoit les degrés d’un escalier en pierre, construit en spirale, elle faisoit entendre un bruit étrange, comme celui d’un hoquet ou de sanglots étouffés : étoit-ce du rire, étoit-ce des pleurs ? Arrivée au premier étage, elle longea un corridor à plusieurs portes, en ouvrit une : c’étoit une vaste cellule, délabrée, décarrelée, sans doute inhabitée.

— Et ma fille ? demanda Nostredame, le cœur brisé par l’attente, et jetant un regard troublé dans cette chamhre.

La religieuse ferma la porte de la cellule, alluma deux bougies jaunes.

— Mais ma fille, madame ? dit encore Nostredame.

— Elle n’est plus ici.

— Qui dit cela ? qui a parlé ? cria Nostredame en courant à la religieuse arrêtée immobile au milieu de la pièce.

— Me reconnoissez-vous ? — dit-elle d’une voix forte.

— Ah ! ah ! je succombe ! s’écria Michel en se reculant, les jambes ployées, les bras en arrière… La voilà !… c’est elle !… ma fille est tuée ! ma fille est empoisonnée !… Où suis-je ?… Ma raison s’égare !… Où suis-je donc ?… c’est le roi qui m’envoie vers toi, monstre !… Mais je rêve ! ce n’est point ici la maison où ma fille avoit été conduite ; n’est-il pas vrai, Laure de la Viloutrelle, je me suis trompé d’indice et de maison ?

— Vous ne vous êtes point trompé, Nostredame.

— Mais où donc est ma fille ?… parle, Laure, parle au malheureux Michel !… Laure, miséricorde !… En est-ce assez ?… Voyons, t’arrêteras-tu, enfin ?

— Je ne m’arrêterai pas.

Nostredame fit un bond sur lui-même, les bras en avant, les doigts écartés et roidis ; les sanglots arrêtèrent sur ses lèvres le cri affreux sorti de sa poitrine. Après quelques secondes d’une angoisse nerveuse bien fatigante, il pleura, quoique son geste fût encore menaçant.

— Laure de la Viloutrelle, enfant maudit ! ce duel épouvantable que la fatalité de ma destinée a permis entre toi et moi, je pourrois le terminer à la manière dont tu l’as commencé ; je pourrois, obéissant aux instincts furieux d’une vengeance bien juste, — époux deux fois veuf par tes œuvres, père flétri dans son enfant prostituée par tes manœuvres honteuses, — me ruer, bête féroce, sur le monstre que l’enfer attache à moi, — t’étouffer dans mes bras, te déchirer de mes ongles, anéantir, avec ta vie, ta hideuse intelligence… je le pourrois !… tes meurtres appellent un autre meurtre ! Mais Dieu me voit et m’entend !… Dieu, qui me livre à toi, garde sa part de mon ame, et ne permettra pas que je la souille en t’imitant !… Vis, malheureuse.

— En la chambre de ma petite maison de Montpellier, sur le banc de la niche de saint Pierre, de pareils mots furent dits, n’est-il pas vrai ?

— Sous le cimetière de Salon, dans un caveau funéraire destiné à ma famille, allez, méchante femme, chercher la réponse à ce souvenir fatal !…

— Et l’excuse aussi, pour tout ce que j’ai souffert !…

— Souffrances du remords, c’est justice de Dieu !… et Dieu ne frappe que les coupables.

— Étois-je coupable ? dis-moi ! s’écria Laure de la Viloutrelle d’une voix rendue criarde par la colère. Étois-je coupable, lorsqu’à seize ans, en deuil de ma mère, je me défiois de mon regard, qui t’auroit révélé tout l’amour que tu m’inspirois ?… Étois-je coupable, lorsqu’enlacée par tes bras, sur l’esplanade du perron, je fuyois cet embrassement qui me rendoit si heureuse, et ne demandois à ta foi que le chaste serment d’être mon époux, de m’aimer toujours… et de mourir avec moi ?… Je me le rappelle, je te demandai cela encore !…

— Ne le renouvelez pas ce dernier vœu, Laure de la Viloutrelle, femme empoisonneuse et maudite ! Ne demandez pas au ciel un supplice qu’eût inventé le délire du Dante ! Mourir avec moi ! pour faire cortége à deux femmes tuées par toi, monstre !… avec ma fille !… Ma fille !… toi, ici, à la place de Clarence !… Ma fille est morte ! Rends-moi son corps ! rends-moi mon enfant !…

— Oui, si tu me rends, homme né pour ma honte et ma damnation, si tu me rends tous les jours, toutes les nuits que j’ai perdus à pleurer et à vieillir !… — Voyons, ma part est faite, pour l’éternité ; quelle sera la tienne ?… Lorsque je t’ai dit qu’un seul amour ou qu’une seule haine occuperoit ma vie, j’avois seize ans ; que s’est-il passé depuis ?… Parjure à mon serment, ai-je pris un époux ?… ai-je, par deux mariages, outragé ta tendresse et ta fidélité ?… Penses-tu, par hasard, que Dieu juge à la manière des hommes, et que, dans une faute ou un crime commis, il ne condamne que le crime lui-même et le bras qui l’a exécuté ?… Dieu verra la pauvre fille éplorée, se tordant dans d’inexprimables angoisses, criant : Ne sois pas parjure, mon Nostredame, ne tue pas la pauvre Laure ! Et du même regard, considérant la cruauté froide de ce Nostredame, qui a menti, qui a trompé, il dira : Celui-ci est vraiment le meurtrier de ces deux femmes !… Il dira cela, entends-tu bien, car dans son infaillible pensée, la responsabilité des crimes pèse plus sur leurs causes que sur leurs effets… Il dira cela, et toi qui parles de supplice du Dante et de cortége infernal, tu y seras dans ce cortége, nous y serons tous deux ! Moi, la coupe du poison dans une main ; toi, dans les deux mains deux cierges de mariage, deux cierges de deux livres, comme les suppliciés ! entends-tu bien !

Nostredame, écrasé par la violence de ces imprécations, étourdi par les coups que lui portoit la parole poignante de la religieuse, fit quelques pas comme pour sortir ; un brouillard troubloit sa vue, ses larmes remplissoient ses yeux ; il s’arrêta subitement aveuglé, jeta sa tête dans ses mains… Laure prenoit enfin la vengeance la plus réelle pour les passions haineuses, — celle en présence, celle qui met l’oppresseur devant l’opprimé, la victime devant le bourreau.

— Ah ! — reprit-elle, sans diminuer sa fureur, — tu crois qu’il suffit d’être fidèle aux devoirs choisis pour plaire à la manie et à la vanité !… La vallée de Josaphat en est pleine, misérable, de ces hommes qui, afin de remplir un devoir de fantaisie, ont sacrifié tous les autres !… Je suis empoisonneuse, et, comme moi, tu seras damné,… car, là-haut, vois-tu, dans ce ciel, où tu crois lire, dans l’auréole en feu où repose l’emblème de la virginité humaine, il y a une femme, protectrice des pauvres filles vertueuses et fidèles… Elle entend leurs vœux, et, lorsque la séduction vient souiller lâchement ou leur corps ou leur ame, lorsque l’abandon vient désoler leur existence… elle recueille leurs plaintes, compte leurs soupirs, pèse leurs pleurs ; et chaque ride qui leur croît avant le temps, chaque cheveu qui tombe de leur tête, elle met tout cela dans la balance… Tu vois bien, Nostredame, que ma souffrance l’emporte sur mes fautes !… — Elle arracha sa guimpe, son bandeau ; et ses cheveux, qui n’étoient point rasés, car elle n’avoit pas fait de vœux, tombèrent en flocons de neige sur ses épaules. — Regarde-moi, cria-t-elle en fondant en larmes, et prenant le bras de Nostredame. — Regarde-moi : vingt-cinq ans ajoutés à mes seize ans m’ont donné cent ans, tu le vois : et voilà déjà vingt-deux hivers que tous ces frimas sont tombés sur ma tête… N’as-tu pas de honte de m’avoir rendue si malheureuse ?…

Les forces de Laure de la Viloutrelle étoient brisées, elle fléchit sur un vieux prie-dieu, et abandonna sa tête sur le pupitre. La clarté rougeâtre des cierges s’alongeoit comme un rayon sur son visage encore bien beau, toujours puissant d’expression, mais bien amaigri, bien pâle ! Nostredame, aussi anéanti que son persécuteur, en étoit à demander à sa raison si cette femme n’avoit pas dit vrai, s’il n’avoit pas à demander pardon à Dieu et à elle.

Ces situations désespérantes se reproduisent dans la vie, il s’y contracte ainsi de ces engagemens d’affection et de haine, qui, commencés à l’entrée du chemin, se continuent jusqu’au terme de la route. Deux êtres se rencontrent, et par l’incident le plus imprévu, par la fatalité la plus étrange, l’un se fait le plus fort, l’autre le plus foible ; l’un prend possession de l’autre, domine ses sensations, son existence entière, réalise la féerie des mauvais génies ; directement, indirectement se place, comme cause participante, dans tous les malheurs de celui que le sort a poussé près de lui : il ne le perdra pas de vue, il réglera même son pas sur le sien ; à quelque place qu’il se repose le plus foible, sous quelque abri qu’il se réfugie, il subit bientôt l’influence de son intime ennemi ; lorsque bien des haines seront justifiées entre eux par bien des persécutions, bien des souffrances, qu’un hasard les réunisse, place le foible à côté de son bourreau, face à face… Ils se maudissent, l’un gémit, l’autre menace encore ; — rien ne s’explique, ne se raisonne entre eux… Ils se remettent en marche, la fatalité continue son œuvre !… Le pauvre opprimé, épuisé, harassé par les fatigues de son douloureux voyage, tombe sur son lit pour y passer sa dernière heure ; au dernier regard qu’il jette, il voit son intime ennemi qui, de sa main implacable, tire les rideaux de l’alcôve, — afin d’obscurcir pour lui, mourant, infortuné, cette clarté du jour, où l’œil de l’agonisant semble lire la promesse d’une meilleure vie.

Michel de Nostredame et Laure de la Viloutrelle se trouvoient ainsi l’un devant l’autre,… et ils étoient bien malheureux ! car leur haine mutuelle étoit de celles qui ne s’oublient qu’avec la vie.

Le père de Clarence, qu’une bien vive sollicitude rappeloit au sentiment de sa détresse, reprit le premier la parole, d’une voix grave et pleine de tristesse :

— Dieu jugera, madame ; Dieu dira à chacun de nous quel fut son crime, et quel en sera le châtiment : laissons faire à sa justice ! Mais je vous en conjure, une halte, un repos ; ne persécutez plus,… moi aussi, je suis vieux avant le temps ;… et s’il faut à votre colère cette satisfaction cruelle, de nous deux c’est moi qui demande merci… Je suis trois fois vaincu, maintenant rendez-moi ma fille,… ma Clarence,… la prostituée, maîtresse d’un roi !… À votre tour, n’avez-vous pas de honte de m’avoir mis cette souillure au front ? elle est ineffaçable, mais mon pardon, pour ce dernier outrage, vous pouvez l’obtenir. — Rendez-moi mon enfant !… Il joignit ses mains suppliantes en prononçant ces derniers mots.

— La duchesse de Valentinois, un peu avant minuit, a fait enlever Clarence de cette maison…

— Enlevée !… encore enlevée ! Mais où donc est-elle ? où l’a-t-on conduite ? Vous le savez.

— Je l’ignore.

— Vous le savez, madame !

— Je l’ignore, vous dis-je. Arrivée depuis peu de jours dans cette communauté, j’apprends de cette nuit seulement qu’il s’y trouve un oratoire où le roi se retire secrètement. Clarence y a été introduite dans la soirée par un moine confesseur ; sa venue ne m’a été révélée que par son enlèvement…

— Vous n’êtes pas dans ce malheur ? oh ! merci !… laissez votre haine finir où commence une autre persécution… ceux de la cour, maintenant ! — s’écria-t-il avec explosion, — ceux de la cour, les voilà qui s’occupent de moi !… et la fille de Saint-Vallier, ne va-t-elle pas tuer mon enfant dans sa jalousie ?… Ah ! de cette femme, du moins, je tirerai vengeance !… Les grands sont invulnérables ? les favorites des rois sont impunissables ?… Je châtierai la favorite, et du même coup, j’écraserai ces courtisans si fiers de leur bonheur ! Et ce soir, je les tenois tous sous mon regard ! un respect humain insensé a retenu ma voix, prête à évoquer la vérité au milieu de leur foule menteuse !… Que voulez-vous de moi ? — cria Nostredame avec une exaspération incroyable. — Voyons, parlez, que me demandez-vous ?… Votre avenir !… tête basse, et faites silence… Votre avenir, misérables !… Mais le flot qui vous emporte est rougi de votre sang !… Guise, n’entre pas dans le bateau, il s’y trouve un traître !… Coligny, lève-toi, lorsque le bourdon de Saint-Germain-l’Auxerrois donnera le signal… dauphin, arrache ta coiffe de nuit, secoue cette poudre… Duc d’Orléans, sangsue catholique, c’est du sang huguenot que tu dégorges par tous les pores… Duc d’Anjou, regarde bien le moine, et avant d’aller à lui, mets ta cuirasse… Et toi, duchesse de Valentinois, fais tes adieux à ton amant et à tes grandeurs adultères ; va mourir obscure et délaissée… ton amant se débat sur la poussière ; relevez-le vite, qu’il meure en roi, sous une estrade !… Toi, pauvre petite fille, dont la présence m’a si fortement émue… pourquoi grandir, pourquoi être belle ?… Coupe tes cheveux, crois-moi, laisse la place nette pour le bourreau !…

— Que dites-vous ? grand Dieu, interrompit Laure de la Viloutrelle, vraiment épouvantée de la physionomie inspirée de Nostredame, de sa voix puissante et sonore, de son regard illuminé, de son attitude élevée, des paroles terribles qu’il sembloit lire dans un lointain auquel les murs de la cellule ne pouvoient faire barrière.

— Je t’oubliois, Anne de Montmorency… ta faveur est stable maintenant, te voilà frappé à mort… on parlera des Stuardes

— Des Stuardes… Ciel, que venez-vous de dire ! des Stuardes, d’où le savez-vous ?… Nostredame, parlez à moi !… reconnaissez-moi…

La secousse que venoit de recevoir Nostredame par son entrevue avec Laure de la Viloutrelle avait réagi sur son système nerveux ; ses sensations aiguillonnées par tous les incidens de cette nuit, irritées au plus haut point, faisoient vibrer cette fibre si miraculeusement placée dans son cerveau, pour y développer l’entendement et la vue ; et à un moment d’abattement succédoit une crise, d’hallucination on peut le dire, la plus forte peut-être, la plus distincte qu’il ait encore ressentie. Ce pouvoir magique qui se manifestoit si terrible et si lucide troubloit la raison de la religieuse, et la livroit au vertige de la peur. Un mot échappé à Michel, et qui mettoit à jour une pensée bien secrète de Laure, mettoit le comble à son effroi…

— Revenez à vous ! Nostredame, revenez à vous ! s’écria-t-elle encore, se dressant derrière le prie-dieu, comme s’il eût dû, sainte barricade, la protéger contre la fureur du prophète.

Nostredame, toujours plongé dans son rêve extatique, alla droit aux cierges, en prit un, éteignit l’autre, marcha vers la porte, l’ouvrit, et s’arrêtant alors, se retournant vers l’empoisonneuse :

— Vous, lui dit-il, d’une voix sombre, — repentez-vous, et priez ! Nous partirons du même lieu, pour faire cortége à mes deux femmes.

Et, longeant le corridor, il descendit l’escalier, ouvrit la porte de la rue ; là, il mit le pied sur la mèche du cierge, et s’éloigna rapidement, marchant au hasard, dans l’ombre de la nuit, et à travers ces rues de Paris dont le pavage étoit encore incomplet, bien qu’il eût été commencé en 1185, parce qu’un certain matin Philippe-Auguste vit avec grande honte les voitures du peuple s’enfoncer dans le sol jusqu’aux moyeux, et remuer une boue infecte.

Au lever du jour, Nostredame rencontra des villageois qui alloient au marché, et le remirent sur sa route : il étoit malade en arrivant à l’hôtellerie de Saint-Janvier… Lorsqu’il mit le pied dans sa chambre, il s’arrêta court… suspendit son haleine, retint un cri, étouffa ses sanglots… dans la même attitude où s’étoit trouvée un instant Laure de la Viloutrelle, accroupie devant un prie-dieu, la tête renversée sur le pupitre, il voyait Clarence endormie.