Note sur la découverte de l’éther muriatique

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NOTE

Sur la découverte de l’éther muriatique.

Par M. Thenard.


Lorsque je lus à l’Institut, le 18 février dernier, mon Mémoire sur l’éther muriatique, tous les membres de l’Institut, : MM. Berthollet, Chaptal, Deyeux, Fourcroy, Guyton, Vauquelin, Gay-Lussac, etc., etc., regardèrent comme très-nouveaux les résultats qu’il contenoit, et furent frappés des conséquences qu’on en pouvoit tirer. M. Proust, que nous possédons maintenant à Paris, et devant qui je m’empressai de répéter, d’après le desir qu’il en eut, les expériences que j’avois déja faites à l’Institut, savoir l’épreuve du gaz éthéré par la teinture de tournesol et le nitrate d’argent, avant et après sa combustion, etc., partagea entièrement la surprise et l’opinion des chimistes français. Mais vendredi dernier, 13 mars, c’est-à-dire vingt-cinq jours après la lecture de mon Mémoire, M. Gay-Lussac, en parcourant le journal allemand de Gehlen, découvrit par hasard, dans une note, que Gehlen lui-même avoit fait des expériences sur l’éther muriatique, et les avoit consignées dans un des volumes de son journal, publié en 1804. Comme M. Gay-Lussac a pour moi la plus grande amitié, il voulut voir s’il y avoit quelque rapport entre le mémoire du chimiste allemand et le mien ; et comme il en trouva beaucoup, et que je ne sais pas l’allemand, il me rendit le service de me le traduire. En voici l’extrait :

M. Gehlen a fait de l’éther muriatique par le muriate d’étain fumant et l’alcool, en employant partie égale en poids de l’un et l’autre. Il en a fait aussi à la manière de Basse, chimiste de Hameln, par un mélange de sel marin, d’acide sulfurique concentré et d’alcool, d’où, jusqu’à Basse, et même jusqu’à lui, on croyoit ne retirer que de l’éther sulfurique : il n’en a point obtenu avec l’acide muriatique seulement. Quoi qu’il en soit, M. Gehlen a reconnu dans l’éther muriatique la plupart des propriétés que j’y ai reconnues moi-même ; ainsi il a vu que cet éther est le plus souvent à l’état de gaz ; qu’il se liquéfie à environ + 10° du thermomètre de Réaumur ; qu’il est légèrement soluble dans l’eau ; qu’il a une saveur sucrée ; qu’il ne rougit point la teinture de tournesol ; qu’il ne précipite point le nitrate d’argent, et que quand on le brûle, il s’y développe une grande quantité d’acide muriatique. M. Gehlen n’a fait aucune expérience, ni pour prouver d’où cet acide muriatique peut provenir, ni pour rechercher la quantité que peut en donner le gaz éthéré, ni pour établir la théorie de cette éthérification ; c’est sous ce point de vue sur-tout que mon travail diffère du sien. Il en diffère encore, mais cette différence est moins remarquable que la précédente, par le procédé que j’ai employé pour faire l’éther muriatique, au moyen duquel j’ai obtenu tout-à-la-fois probablement plus d’éther que par aucun autre, et un éther plus pur que celui de Gehlen, puisque celui-ci ne pèse que 845, et que celui-là pèse 874, et qu’ici une plus grande pesanteur spécifique est une preuve d’une plus grande pureté.

Ne pouvant point douter, d’après l’extrait ci-dessus, qu’en Allemagne on eût fait de l’éther muriatique, et qu’on y eût bien vu la propriété qu’il a de développer en brûlant une grande quantité d’acide muriatique ; bien convaincu d’une autre part qu’en France et en Espagne on ignoroit complettement un fait aussi important, j’ai cherché à savoir si les chimistes anglais étoient à cet égard plus avancés que les chimistes français et espagnols. Pour cela, je me suis adressé à M. Riffault, administrateur des poudres, qui traduit maintenant la 3e. édition de la chimie de Thompson[1], ouvrage plein d’érudition, et commencé longtems après la publication du mémoire de Gehlen. M. Riffault m’a lu tout ce qui concerne l’éther muriatique ; il n’y est point question de Gehlen, ni de ce qui a rapport aux propriétés singulières que nous présente l’éther muriatique ; il n’y est question que du procédé de Basse, qui consiste à mêler du sel marin fondu, de l’alcool et de l’acide sulfurique, et qui, excepté la fusion du sel, a été indiqué par plusieurs chimistes. Je crois être autorisé à conclure de là qu’en Angleterre, comme en France et en Espagne, l’éther muriatique étoit inconnu, et que, sans avoir aucun indice du travail de Gehlen, j’aurai au moins le mérite de l’y avoir fait connoître. Combien de fois déja n’est-il pas arrivé de faire dans un pays une découverte qui, plusieurs années auparavant, avoit été faite dans un autre, et cela parce que malheureusement tous les savans ne parlent pas la même langue, et que les ouvrages des uns ne sont point toujours, il s’en faut de beaucoup, traduits dans la langue des autres. C’est ce qui est notamment arrivé pour celui de Gehlen.




  1. Cet ouvrage paroîtra en octobre 1807, chez M. Bernard.