Notes d’un musicien en voyage/Chapitre 18

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Calmann Lévy (p. 179-184).
AU NIAGARA
PULMANN CARS

Quelle belle route que celle qui conduit de New-York au Niagara. Jusqu’à Albany surtout le paysage est merveilleux. On longe l’admirable rivière d’Hudson. Je cherche dans mes souvenirs à quel fleuve d’Europe je pourrais comparer ce fleuve américain. Il y a des endroits qui me rappellent les plus beaux passages du Rhin. Il en est d’autres qui dépassent en grandeur et en charme tout ce que j’avais pu voir jusqu’alors.

Le voyage s’effectue du reste dans des conditions excellentes. Les pulmann-cars sont une institution précieuse. Être en chemin de fer, et n’avoir aucun des inconvénients des chemins de fer ; voilà le grand problème réalisé par ces wagons merveilleux. On n’est pas parqué, comme chez nous, dans des compartiments étroits, ni exposé au fourmillement qui vous passe dans les jambes après quelques heures d’immobilité. On n’a pas à craindre l’ankylose des membres fatigués par une position trop longtemps conservée.

Dans le train américain, vous pouvez marcher, arpenter les wagons les uns après les autres depuis le fourgon des bagages jusqu’au tampon d’arrière. Quand vous êtes fatigué de la promenade, vous trouvez pour vous reposer un salon élégant et d’excellents fauteuils. Vous avez à votre portée tout ce qui rend la vie agréable. Je ne saurais mieux résumer mon admiration pour les chemins de fer américains, qu’en disant qu’ils sont en réalité : un berceau à roulettes.

Par exemple, je n’aime pas beaucoup cette cloche permanente qui vous suit pendant tout le trajet avec son glas funèbre, mais c’est peut-être une habitude à prendre.

Du reste il ne faut pas avoir l’oreille très-délicate quand on voyage en Amérique. On est continuellement persécuté par des sons fâcheux.

Ainsi, à Utica, où nous nous arrêtons quelques minutes pour le lunch, je vois — et j’entends, hélas ! — un grand Nègre qui frappait sur un tam-tam. Évidemment il devait jouer des airs à lui, car il frappait tantôt fort, tantôt avec une vitesse étonnante, tantôt avec une lenteur mesurée. Il mettait dans son jeu, je ne dirai pas des nuances, mais des intentions. J’oubliai de luncher pour examiner ce musicien qui m’intriguait beaucoup. Pendant son dernier morceau, car pour lui ce devait être un morceau, je fus tout yeux et tout oreilles. Il commença par un fortissimo à vous rendre sourd, car il était vigoureux, ce Nègre, et il n’y allait pas de main morte. Après ce brillant début, sa musique continua un decrescendo, arriva au piano, puis au pianissimo, puis… au silence.

Au même instant le train s’ébranlait, j’eus à peine le temps de mettre un pied sur la marche que déjà il filait à toute vapeur.

Nous arrivons à Albany, où l’on s’arrête pour dîner. Devant le restaurant d’Albany, je trouve un autre grand diable de Nègre, à peu près pareil à l’autre et qui jouait également du tam-tam.

— On en met donc partout, pensai-je. Voilà un pays où l’on aime furieusement le tam-tam.

Ventre affamé n’a pas d’oreilles, dit un de nos proverbes. Je suis désolé de m’inscrire en faux contre un dicton recueilli par la sagesse des nations ; mais malgré mon appétit formidable, la musique de mon Nègre me poursuivit pendant tout le repas. Il jouait exactement comme son collègue d’Utica. Son morceau se composait de la même succession du forte, du piano, et du pianissimo. Frappé par cette coïncidence singulière, j’allais demander si vraiment les Nègres prenaient les soli de tam-tam pour de la musique et si ce qu’on jouait là était leur air national, quand un de mes amis me prévint.

— Ce Nègre vous intrigue, me dit-il. Attendez-vous à en voir un semblable à toutes les stations de cette ligne.

— Est-ce une attention délicate de la compagnie ?

— Non, ce sont les restaurateurs qui les entretiennent. Ces Nègres doivent jouer pendant tout le temps que le train reste en gare. Leur musique sert à avertir les voyageurs qui sont entrés dans le restaurant. Tant que le tam-tam résonne à toute volée, vous pouvez rester tranquille ; quand le bruit diminue, c’est signe qu’il faut se presser. Quand il est près de s’éteindre, les voyageurs savent qu’ils doivent se précipiter dans le car qui, comme Louis XIV, n’attend pas, et, ce qui est plus désagréable encore, ne prévient pas. — Tant pis pour ceux qui manquent le train.

Je ne sais pas si je préfère au procédé américain celui qu’emploie le restaurateur de Morcenz, entre Bordeaux et Biarritz. N’ayant pas de Nègre, ce buffetier crie lui-même de sa voix de stentor : — Vous avez encore cinq minutes ! vous avez encore quatre minutes ! vous avez encore trois minutes ! Au fond les deux systèmes se ressemblent. La seule différence, c’est que l’un vous assourdit par des cris dans son établissement, tandis que l’autre vous assomme par sa musique en plein air.