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Notes d’un voyage en Asie-Mineure/01

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Notes d’un voyage en Asie-Mineure
Revue des Deux Mondes3e période, tome 37 (p. 150-177).
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NOTES
D'UN
VOYAGE EN ASIE-MINEURE

I.
DE MERMEREDJÉ A ADALIA.

L’attention du public français, au cours des derniers événemens d’Orient, s’est surtout portée sur les provinces européennes de l’empire ottoman, et les intérêts qui y sont en jeu ont encore le privilège d’occuper les esprits. La Turquie d’Asie est beaucoup moins connue ; d’un accès difficile et rarement visitée, elle offre au voyageur nombre de régions inexplorées ; il n’y en a pas de meilleure preuve que l’insuffisance de la carte de Kiepert pour certains points ; là, tout est encore à connaître. Depuis que le protectorat de l’Angleterre en Asie-Mineure est devenu chose officielle, cette province va se trouver transformée en un véritable champ d’expériences, où les tentatives de réformes rencontreront des obstacles tout particuliers. Nulle part, dans l’empire ottoman, l’esprit de la vieille Turquie ne s’est conservé plus intact, avec ses défauts et ses qualités, son ignorance absolue des idées et des besoins modernes, son orgueil de race, son aveuglement systématique sur la politique extérieure, mais aussi son honnêteté native et sa bonne foi. Dans ce pays peu fréquenté, les Turcs sont chez eux ; le caractère ottoman, altéré et faussé à Constantinople par un perpétuel contact avec l’étranger, s’y retrouve dans toute son intégrité. Il y a donc peut-être quelque intérêt à retracer la physionomie de ce pays et de ses habitans, telle qu’on a pu la connaître en passant plusieurs mois au milieu des Turcs anatoliens, en logeant sous leur toit, en observant leur vie. Il était naturel en outre d’étudier avec soin la situation des Grecs d’Anatolie, au moment où le pays ressentait les premières émotions de la crise qui vient d’ébranler l’Orient. L’hellénisme en Asie-Mineure n’a rien perdu de sa vitalité ; il se produit au milieu des communautés grecques des efforts sérieux, le plus souvent ignorés de l’Occident, pour reconstituer des groupes importans que le réveil des traditions nationales rendra chaque jour plus forts. L’intérêt d’un voyage en Asie-Mineure était donc de recueillir sur tous ces points des observations de détail ; on les trouvera dans les pages suivantes, écrites au jour le jour, au hasard des étapes, et sans autre souci que de reproduire fidèlement la vérité des faits [1].


I

Mermeredjé, 10 mai 1876.

Entre Rhodes et le petit port de Mermeredjé, sur la côte d’Asie-Mineure, il n’y a pas d’autre moyen de communication que les caïques. Avec un bon vent, le trajet se fait en quelques heures ; mais il faut compter avec le calme. Partis le matin de Rhodes, nous voyons encore à la nuit tombante se dresser au loin les puissans massifs de montagnes qui bordent la côte de Carie et les caps qui dérobent la vue de la petite baie de Marmara. Au jour naissant, le caïque aborde enfin, et les premières blancheurs de l’aube nous montrent le minaret de la mosquée, les maisons délabrées et les croupes verdoyantes des montagnes qui dominent la baie. Le village s’éveille au petit jour. Les femmes vont puiser de l’eau, et se cachent vivement le visage à la vue des étrangers ; les hommes, vêtus de longues robes de cotonnade rayée, font leurs ablutions et se rendent lentement au petit café de la marine, où ils vont s’accroupir sous un auvent de feuillage. C’est bien la vie turque qui commence. A Rhodes, l’Européen n’est qu’à demi dépaysé : les Grecs y sont nombreux ; le mouvement du port, les petites rues étroites et propres du quartier grec rappellent encore les villes maritimes du royaume hellénique. L’étranger y est accueilli, questionné curieusement, et se fait vingt amis au bout d’une heure. A peine a-t-on touché la côte d’Asie que l’indifférence silencieuse des habitans, un air d’abandon et de négligence, apprennent bien vite au voyageur combien la transition est brusque entre l’Orient grec et l’Anatolie.

Mermeredjé (ou Marmara) est bâti au fond d’une baie presque entièrement fermée par une presqu’île boisée et par l’île des Serpens (Ylandji-Adassi), l’ancienne Rhopussa. Les rues en escaliers grimpent le long de la colline où la petite ville est assise et se groupent autour d’une construction massive, irrégulière, dont la porte est surmontée d’une inscription turque ; c’est un caravansérail élevé par le sultan Sélim Ier. Il faut chercher à trois quarts d’heure de Marmara, dans la direction de l’ouest, les traces de la ville antique de Physkos, dont l’emplacement est nettement marqué par les ruines d’un château byzantin. La ville turque n’offre que des débris antiques insignifians, encastrés dans les murs des maisons. Le centre de l’activité à Marmara est la marine, où se trouvent réunis le café, le bureau de la douane et le konak, qui est la résidence du kaïmacam. Le bureau d’un sous-préfet turc est d’une simplicité qu’il est permis de trouver excessive. Un vieux divan fait le tour d’une salle nue à laquelle on accède par une échelle ; les murs sont blanchis à la chaux, et un drap cloué sur un des pans de la muraille dissimule imparfaitement une large crevasse. Le seul meuble officiel est un fauteuil européen, dans lequel le kaïmacam s’accroupit à la turque quand il donne ses audiences. Point de papiers ni d’archives. Un gendarme ou zaptié apporte-t-il une lettre à signer, le magistrat tire son cachet d’une petite bourse et l’applique sur le papier, qu’il jette dédaigneusement à terre ; le zaptié le ramasse avec respect et se retire à reculons. Le kaïmacam de Marmara est un jeune Turc de bonne mine, tout nouveau dans le pays, qu’il connaît mal. Comme beaucoup de jeunes fonctionnaires turcs, il paraît comprendre que l’administration ottomane n’est pas parfaite, et nous demande avec tristesse : « Si l’on me voyait à Paris, on me prendrait pour un sauvage ? » Au reste, il est superflu de l’interroger sur les routes du pays et sur la distance des villages, même les plus voisins. Ces perpétuels changemens des magistrats et des fonctionnaires ottomans créent les plus sérieux obstacles à la bonne administration du pays ; on ne l’ignore pas à Constantinople, et le hatt impérial du 10 septembre 1876 n’a pas manqué de signaler « que les employés sont l’objet de changemens fréquens et non justifiés par des motifs légitimes. »

Nous passons la soirée sur la marine, en compagnie du kaïmacam et du cadi. Toute la population masculine est réunie devant le café, pour écouter deux improvisateurs qui donnent un concert. Les deux chanteurs s’accompagnent avec une mandoline à long manche, et se donnent la réplique par une série de couplets alternés que les Turcs appellent hachik. La musique est douce et mélancolique, et les couplets se terminent tous par une note aiguë et prolongée. Cette mélodie languissante accompagne des paroles dont le fond est emprunté aux plaintes de l’amour ; toutefois les étrangers ne sont pas oubliés ; on leur souhaite la bienvenue, et, dans un langage imagé, on fait des vœux pour leur heureux voyage. La scène a un grand caractère de simplicité naïve ; tous les hommes, groupés autour des chanteurs, écoutent avec une attention religieuse et se laissent aller à l’attrait de cette poésie improvisée. Il est difficile d’être plus près de la vie antique ; c’est le charme de ces voyages en Orient de retrouver, à peine altérés par des différences qu’on apprécie facilement, des formes d’esprit qui se conservent à travers les variations de races, grâce à la persistance des mêmes causes.


Dalian, 13 mai.

Le chemin qui mène de Marmara à Dalian est à peine frayé. Tantôt il traverse les montagnes couvertes de pins qui forment le promontoire de Karajagatsch ; tantôt il côtoie le bord de la mer, et se perd dans les marais qui couvrent les vallées basses à la suite de la saison des pluies ; il faut pousser son cheval dans les lagunes d’eaux mortes, où il enfonce jusqu’à la selle. Enfin ce petit sentier, vingt fois perdu et retrouvé, débouche dans de larges vallées coupées de plantations d’érables, où paissent à l’abandon des troupeaux de buffles. Au lieu dit Biouk-Karajagatsch s’élèvent quelques misérables huttes de terre, habitées par deux ou trois familles ; c’est le lieu de la halte. Un jardin planté de mûriers et entouré de haies d’aloès nous offre un excellent gîte. Le soleil levant nous montre la vallée vivement colorée de teintes fraîches, un léger brouillard flottant devant un rideau de magnifiques érables, et une immense prairie très verte. Mais tout cela est en friche, et les rares habitans qui cultivent à grand’peine un petit coin de terre sont dévorés de la fièvre.

Nous faisons route vers le nord-est, pour gagner un col d’où l’on aperçoit le lac du Koïjez-Liman, étroitement enserré entre les pentes de l’Aghlan-Dagh et de l’Éren-Dagh. C’est là un de ces aspects qui feraient le bonheur d’un peintre, tant le tableau est composé à souhait. Des pins morts de vieillesse ou brûlés à leur base par des bergers nomades gisent en travers du sentier ; au-dessus des têtes, écimées par la foudre, de ceux qui sont restés debout, on aperçoit le lac qui ondule comme un large fleuve entre les promontoires boisés, dominés par les sommets blancs de l’Aghlan-Dagh ; sur les flancs plus rapprochés de l’Éren-Dagh, les pins s’étagent par zones horizontales, de plus en plus clairsemés jusqu’au sommet dénudé de la montagne. Ces vastes échappées de vue compensent largement la fatigue d’une ascension monotone. Les bords du lac sont marécageux et malsains ; nous y trouvons cependant deux familles de pêcheurs qui ont établi leur domicile sous des platanes centenaires ; des enfans déguenillés, aux yeux brillans de fièvre, au ventre ballonné, rôdent d’un air farouche autour de ces pauvres demeures. Tandis que les chevaux prennent la route de terre, une barque nous mène le long des rives du lac, jusqu’au petit fleuve qui en sort pour arroser Dalian. Un peu au-dessus de la ville, un bac est établi pour la commodité des gens du pays qui ont leurs champs sur les deux rives du fleuve ; c’est une sorte de pirogue, creusée dans un tronc d’arbre, où s’empilent avec insouciance les paysans de Dalian. Il s’agit de faire passer nos chevaux, on les pousse deux à deux dans le courant, et un homme assis dans la pirogue les guide en les tenant par la crinière ; renâclant et soufflant, les chevaux arrivent à l’autre rive, où ils s’ébrouent bruyamment, couverts d’écume, et semblables aux coursiers d’Hypérion sortant de l’onde.

Dalian est un gros bourg, habité surtout par des Turcs ; des Juifs et des Grecs, en petit nombre, y sont installés. A défaut de khan, nous nous logeons dans la maison d’un Grec qui est en voyage. A peine avons-nous pris possession du logis, le propriétaire revient, et pousse l’hospitalité jusqu’à nous abandonner complètement sa maison : il couchera devant sa propre porte. Et ce n’est pas seulement l’empressement servile du raïa à qui la présence d’un zaptié d’escorte dicte très clairement ses devoirs ; le paysan grec du royaume hellénique offre d’aussi bon cœur son logis à un hôte ; les Grecs ont le don de l’hospitalité. Le kaïmacam vient nous rendre visite. Tandis que nous prenons le café, un Turc s’arrête devant le magistrat, met une main sur son cœur, et, les yeux baissés, commence le récit d’une contestation qui s’est élevée entre un voisin et lui au sujet d’un champ. Le kaïmacam l’écoute, et, sans aucune autre formalité, prononce son jugement. Il nous quitte pour continuer quelques pas plus loin ses audiences en plein air. Ce gros homme à la figure débonnaire, portant avec le fez de la réforme une stambouline usée, paraît doué de beaucoup de finesse ; chez un grand nombre de fonctionnaires turcs, cette qualité supplée souvent à des connaissances insuffisantes ; à défaut d’un code régulier, le bon sens introduit quelque équité dans ces jugemens, qui rappellent plutôt les sentences sommaires des khalifes justiciers des Mille et une nuits que la procédure de nos tribunaux modernes.

Une large plaine, fermée vers le nord par une haute muraille de rochers grisâtres, sépare Dalian des ruines de l’antique Kaunos. C’était la ville la plus importante de la Pérée rhodienne, région soumise à l’autorité des Rhodiens, et que la langue, les mœurs, les traditions rattachaient à la Carie. La ville s’étageait au-dessus d’une baie fermée, alimentée par le Kalbis, et bordée d’arsenaux et de chantiers ; elle était protégée par la citadelle d’Imbros, bâtie sur un rocher de forme bizarre, et qui, vu de la plaine, semble un cône allongé posé sur sa pointe. La plaine marécageuse qui s’étend des ruines à la mer est de formation récente ; les alluvions du fleuve ont peu à peu fait reculer le rivage, et le port, marqué seulement par une dépression du sol, se trouve aujourd’hui à plus d’une lieue et demie de la mer. Les ruines de la ville n’offrent guère d’intérêt que pour l’antiquaire. Cependant le théâtre mérite attention : le mur d’enceinte percé de couloirs voûtés, les gradins encore intacts sur plusieurs points, ailleurs disjoints par les racines d’énormes figuiers qui les ombragent de leurs larges feuilles, tout cela forme un ensemble imposant, que vient compléter la haute masse des montagnes grises du cap Kapania. Les ruines des thermes, les vestiges du mur fortifié qu’on aperçoit à travers une végétation courte et drue de lentisques et d’astidis, donnent l’idée de ce que pouvait être une grande ville d’Asie-Mineure ; on peut suivre encore pendant plusieurs kilomètres les traces ides murailles qui défendaient la ville. Kaunos était célèbre pour son climat insalubre ; en voyant les bords marécageux du Kalbis, la plaine de Dalian, dont le sol stérile est crevassé par l’ardeur du soleil, on se rappelle les épigrammes qu’un poète satirique lançait aux Kauniens, en les plaisantant sur leur teint verdâtre et leurs visages fiévreux : « Comment pourrais-je dire que cette ville est malsaine, puisqu’on voit les morts eux-mêmes s’y promener ? »

Nous quittons Dalian, non sans faire une recrue des plus intéressantes. C’est un jeune Grec, qui sera chargé de prendre soin des chevaux. Il arrive à l’heure du départ, monté sur un grand cheval borgne et efflanqué, emportant avec lut tout ce qu’il possède : un vieux pistolet rouillé et une culotte neuve. Il quitte Dalian pour nous suivre, sans trop savoir ou le mènera ce voyage ; mais le Grec change de pays avec une rare facilité, et l’inconnu exerce toujours sur lui une séduction irrésistible. Antonios est prêt à tout : il a été cafedji à Dalian, puis domestique d’un Turc, qui le traitait mal. L’idée de voyager avec des Francs lui sourit ; il n’en faut pas plus pour le décider à quitter sa ville natale ; à la fin du voyage, il cherchera fortune à Smyrne, où il a des patriotes. Sa bonne chance l’a conduit à Paris, et il a dû passer par tous les étonnemens en s’embarquant à Mersina pour se rendre en France. Mais les surprises durent peu chez un Grec : il les dissimule d’abord par amour-propre ; puis une rare aptitude à s’accommoder de tout lui a bientôt rendu toute son aisance.


Métrésadis, 15 mai.

La région montagneuse et boisée qui s’étend au sud de Kaunos se ressent déjà du voisinage de la Lycie. Le sentier s’enfonce entre des haies de caroubiers et de lauriers-roses, se perd dans des fourrés épais, ou longe des ruisseaux d’eau vive ; c’est un véritable parc, qui contraste avec les plaines arides et les massifs rocheux de la Pérée rhodienne. Il fait nuit close quand nous arrivons à la vallée où il faut camper ; une herbe courte a remplacé la fraîche végétation de la montagne ; des cabanes désertes s’échelonnent dans la plaine ; enfin notre caravane s’arrête devant des abris construits avec des branchages entrelacés et éclairés par de grands feux autour desquels sont groupés des bergers. La flamme éclaire vivement des visages bronzés, des têtes rasées, à peine couvertes par de petits turbans posés obliquement ; les armes reluisent aux ceintures de cuir, et l’éclat du foyer fait scintiller les passementeries dorées des vestes et des guêtres brodées. Tous ces bergers sont venus de différens points de la vallée pour célébrer le mariage d’un des leurs. Nous nous trouvons invités à un repas de noces, composé de galettes de blé noir, de pilaf et de yaourt ou lait caillé ; du lait mêlé de miel forme une excellente boisson. Pour charmer les heures de la veillée, un des bergers entonne le chant de noces, tandis qu’un orchestre de trois musiciens l’accompagne avec un tambourin, une flûte et une guitare. La tête renversée en arrière, les yeux à demi fermés, le chanteur prolonge les notes aiguës de cette mélodie bizarre, que les assistans écoutent en silence, accroupis ou couchés de tout leur long ; de temps à autre un cheval, libre d’entraves, s’approche du foyer, dresse la tête au-dessus d’un groupe et repart au galop. A quelque distance de là, les femmes font aussi la veillée des noces ; une petite lueur perce à travers les tentes de feuillage, et leurs chants affaiblis arrivent jusqu’à nous dans les intervalles de silence. On n’analyse pas le charme de pareilles scènes ; tout y contribue, l’étrangeté du spectacle, la mine farouche de ces hôtes d’une nuit, le rythme singulier d’un chant qui vous berce avec des paroles inconnues, et même cette langueur délicieuse, voisine du sommeil, qui suit la fatigue d’une longue journée de marche. Le lendemain, le marié vient nous tenir l’étrier et nous souhaiter toutes les prospérités.

Le petit fleuve du Sari-Sou traverse une vallée d’aspect triste, envahie par les genêts et les ajoncs. Des Turkomans ou Yourouks y ont établi leur campement [2]. Le voyageur en Anatolie rencontre souvent ces nomades, qui forment une véritable population errante. Tantôt on croise leurs caravanes en marche, tantôt on les trouve installés sous leurs petites tentes de laine noire ; les chevaux, maigres et pleins de feu, paissent en liberté ; devant les tentes les femmes tissent des étoffes grossières, pendant que des marmots en guenilles se vautrent au milieu des chèvres et des brebis. Des tapis, la grosse gourde à mettre l’eau, des vases de bois taillés à la hache dans un billot de sapin, constituent tout le mobilier des tentes. Depuis la réorganisation de la Turquie en vilayets, sandjaks et cazas, le gouvernement ottoman a essayé d’astreindre ces nomades à la vie sédentaire. Dans le vilayet d’Adana, où ils sont nombreux et où plusieurs actes de pillage commis par eux avaient inquiété l’autorité turque, le vali leur défendit une année dépasser l’été dans la montagne et de s’écarter de la ville. La mortalité fut telle chez ces Turkomans, accoutumés à fuir les chaleurs de la plaine dans leurs campemens d’été, que le vali a renoncé à maintenir ses ordres.

A une demi-heure des tentes turkomanes, entre la mer et la vallée, nous trouvons les ruines d’une ville byzantine dont le nom est perdu ; les gens du pays l’appellent Baba. Il est probable que cette ville a succédé à l’antique Panormos des Kauniens. Rien n’est plus saisissant que l’aspect de cette cité ruinée, surprise sans doute par l’invasion ottomane en pleine prospérité, et abandonnée à la suite d’une conquête violente. Certaines maisons ont conservé tous leurs murs presque intacts ; des escaliers descendent dans des caves voûtées, envahies par l’eau ; les rues sont encore tracées entre des pans de murailles lézardées, où les figuiers sauvages et les lauriers poussent dans des crevasses ; on distingue les amorces de voûtes d’une église byzantine, que dessinent nettement les murs de l’abside et des galeries latérales. A mesure qu’on s’approche de la mer, la ville ruinée disparaît sous les dunes ; on peut prévoir le temps où le sable, poussé par le vent de mer, aura tout recouvert et fait disparaître les derniers vestiges. Quelques débris antiques, des fûts de colonnes, des murs massifs d’appareil hellénique méritent d’être notés ; ce sont les seules traces de la civilisation grecque dans ce désert étrange qui ne livre pas son énigme au voyageur.

La première ville importante que marque notre itinéraire est Bouldour, dont nous sommes séparés par quatorze journées de marche, à travers un pays accidenté, d’accès difficile ; les villages qu’indique sur notre route la carte de Kiepert ne sont le plus souvent que des hameaux. C’est donc la vie campagnarde chez les Turcs que nous allons voir de près, au hasard des étapes, nous guidant d’après les renseignemens recueillis près des gens du pays, au risque de perdre des journées en recherches infructueuses. Les notions du temps et des distances sont très vagues chez les paysans turcs ; l’heure a pour eux une valeur de fantaisie qui varie de vingt minutes à une demi-journée. C’est de très bonne foi qu’ils répondent au voyageur que tel village est tout près, « au bout de ma barbe ; » à ce compte la barbe aurait souvent plusieurs kilomètres.

Quand on chemine vers le nord-est, en quittant la vallée du Sari-Sou, on entre dans celle du Doloman-Tschaï, l’ancien Indus, qui formait à peu près la frontière entre la Carie et la Lycie. Le fleuve, dont le volume d’eau est considérable pendant la saison des pluies, devient guéable au printemps, et la traversée s’opère sans encombre. On hausse les étriers, on relève sur la croupe du cheval les bissacs accrochés à la selle, et l’on pousse droit dans le lit du fleuve, où percent par endroits de larges bancs de galets. Sur la rive opposée s’élève un village de Tartares de Crimée, ou Nogaïs, qui ont suivi en Anatolie les Tcherkesses émigrés. Les paysans turcs ne distinguent guère les Tartares des Tcherkesses, et le village a reçu le nom de Tcherkess-Keuï. Il se compose de quelques maisons bâties en torchis et en pisé ; à côté se dressent sur des pieux des kiosques en clayonnage qui forment comme des greniers élevés sur pilotis. Les habitans de ces masures ont conservé le costume national, le bonnet fourré, la longue robe ornée de cartouchières sur la poitrine. Leurs chevaux, toujours sellés en vue d’un coup de main possible, paissent dans un enclos voisin. Les habitans de la région redoutent beaucoup ces voisins incommodes, dont la spécialité est de faire des razzias de chevaux et de bétail.

Quelques heures de marche dans la montagne nous amènent au village de Métrésadis, qui domine toute la vallée, coquettement posé sur un plateau boisé. Un vieux Turc à figure souriante, Abdullah-bey, nous accueille avec cette courtoisie pleine de dignité dont les Osmanlis ont gardé la tradition. Il s’excuse de ne pouvoir nous offrir l’hospitalité dans la chambre des étrangers (mussafir-oda) qu’il fait bâtir par des maçons grecs de Makry ; à défaut de l’oda, notre hôte fait préparer pour notre gîte une sorte de grenier à blé, qui sert souvent aux Turcs de pavillon d’été. Ces constructions sont d’un usage fréquent dans toute la Lycie. Sir Charles Fellows en a dessiné de curieux spécimens [3]. Au-dessus d’une huche ayant à peine un mètre de hauteur règne un toit aigu, qui descend jusqu’au sol. Abdullah-bey fait entasser dans cette niche des tapis et des coussins, qui la transforment en un gîte très confortable. Le soleil couché, on apporte le repas, et tandis que tous les hôtes du bey, y compris le zaptié, font honneur aux galettes de blé noir et au kébab, les domestiques d’Abdullah éclairent avec des torches de pin cette scène d’hospitalité. Le repas fini, on allume les chibouques et les cigarettes, et alors commence la scène de la veillée. On se laisse aller avec une sorte de langueur à cette demi-somnolence que causent la fatigue, le bruit des conversations à voix basse dans une langue douce et gutturale, les aspects étranges des personnages groupés autour du foyer, qui entraînent l’esprit assoupi dans les régions du rêve. Tous les voyageurs en Orient connaissent cette heure charmante de la halte, que les Turcs ont d’ailleurs le bon goût d’abréger quand elle devient une fatigue pour l’étranger. C’est là, une fois pour toutes, le caractère de l’hospitalité chez les Turcs des campagnes, où la politesse a conservé des allures de courtoisie et parfois de réelle distinction. On. ne rencontre pas toujours la souriante figure d’Abdullah-bey ; mais dans les villages les plus humbles l’étranger est assuré de trouver un gîte à l’oda, où il sera hébergé par le maître de la maison. Le soir, à la veillée, ce seront les mêmes questions : « Que viennent faire ici les Franguis ? que peuvent leur faire les vieilles pierres écrites, dont ils sont si curieux ? viennent-ils chercher des trésors ? »


Dans le Tschâl Dagh, 19 mai.

Le dernier village grec auquel nous touchions avant d’entrer dans le massif du plateau lycien est le petit port de Güdjek, habité pendant une partie de l’année par des bûcherons grecs de Makry, de Rhodes, de Chypre et même de Karpathos. De misérables huttes de bois, des hangars, un café, et une boutique d’épicier ou bakal composent tout le village, qui reste désert pendant plusieurs mois de l’année. Sur tout le littoral, on trouve de ces établissemens provisoires des Grecs qui exploitent, moyennant une légère redevance, les riches forêts de la Lycie abandonnées par l’incurie du gouvernement ottoman à l’industrieuse activité des raïas. Les hameaux de Djouk-tché-Ovajik, et de It-Hissar sont les dernières stations que l’on rencontre avant de s’engager dans les montagnes. Les habitations deviennent rares ; à la végétation de la plaine et aux maigres cultures entourées d’enclos succèdent les pins, les érables, les arbousiers ; souvent des pierres calcinées, rangées en cercle au pied d’un sycomore, indiquent le lieu de la halte et marquent les étapes d’un trajet monotone, sous la lumière grise que laissent filtrer les aiguilles des pins. La route n’est plus que rarement égayée parla rencontre d’une caravane d’âniers ou de bergers turkomans. Au détour d’un sentier, nous apercevons des chevaux passant en liberté auprès de larges taches brunes disposées parallèlement sur le sol : ce sont des voyageurs qui font la sieste, couchés sous leurs couvertures, à la garde de la solitude et du désert. Plus loin, notre petite troupe est rejointe par un étrange habitant de ces montagnes : un mendiant infirme, déguenillé, le corps plié en deux, et marchant à quatre pattes, sort d’une fourré et s’offre à nous servir de guide ; ce quadrupède humain nous précède avec agilité, bondissant à travers les taillis, et laissant loin derrière lui nos chevaux épuisés. Cet être à demi sauvage vit des charités que lui font les voyageurs. Si l’on se plaisait aux antithèses, quel ingénieux et triste rapprochement ne pourrait-on pas faire entre ces magnifiques vallées, si riches et si verdoyantes, et le pauvre diable qui en est l’unique habitant !

It-Hissar est placé à l’entrée de l’immense défilé qui forme comme une des portes de la Lycie. Du haut de l’acropole antique, encore couverte de débris byzantins, l’œil plonge dans les replis d’une vallée profonde, qui s’enfonce vers l’est et serpente entre les masses grisâtres des hautes montagnes lyciennes. C’était à coup sûr une position stratégique de première importance ; les traces de murs helléniques, les rochers taillés en gradins comme ceux du vieux Pnyx à Athènes, des tombeaux sculptés dans le roc vif, indiquent clairement qu’il faut marquer sur ce point l’emplacement d’une ville antique, peut-être Kalynda. Au sortir de It-Hissar, on commence en réalité l’ascension du Tschâl-Dagh, par des sentiers pierreux, mal tracés. Les étapes sont indiquées par des kiosques délabrés, installés le plus souvent près des clairières où les chevaux peuvent trouver une maigre pâture. De distance en distance, on rencontre une citerne entretenue avec un soin qui donne à penser ce que doit être au cœur de l’été un voyage dans ces solitudes. Les citernes, de forme circulaire, construites en maçonnerie épaisse, sont de véritables maisons, et l’on ne se figure pas autrement la citerne biblique de la Genèse ; une auge, des seaux de bois, en constituent tout le mobilier, qui est confié à la garde des voyageurs. Souvent le kiosque de refuge s’élève près d’un cimetière musulman abandonné, dont les tombes se reconnaissent facilement au petit enclos de pierres sèches qui les entoure et à la grande pierre plantée comme une fiche à la tête de la fosse. La présence de ces cimetières dans un pays désert ne laisse pas de piquer la curiosité du voyageur ; est-ce une trace de la sanglante campagne conduite en Anatolie par Ibrahim-Pacha en 1839 ? ou bien est-ce tout ce qui reste d’un campement de Yourouks, qui auront continué leur vie nomade en laissant là leurs morts ignorés ? C’est le plus souvent auprès de ces cimetières que les guides font faire halte aux caravanes ; c’est la tradition, et rien ne pourrait les y faire manquer. Mais je crois que les voyageurs européens sont les seuls à songer qu’il y ait là une source de réflexions pendant les longues heures de halte.

A partir du plateau où nous avons campé, on s’élève dans la région haute de la montagne. Les pins, devenus plus rares, mal abrités contre les vents, rabougris et tordus, prennent des formes étranges, et l’on voit apparaître la végétation des zones élevées, les chênes verts et les mélèzes. Parfois, un pin mort de vieillesse est tombé en travers de l’étroit sentier ; des voyageurs y ont fait à coups de hache une coupure qui permet le passage, et on laisse sans s’en inquiéter davantage l’énorme tronc pourrir et s’émietter sur le flanc de la montagne. Les kiosques de refuge, les auges de bois placées devant les sources deviennent plus fréquens ; il n’est si mince filet d’eau qui ne soit recueilli. On sent que les Turcs, d’habitude si insoucians, ont multiplié les précautions dans cette région perdue. La solitude est complète, et une sorte de silence recueilli remplace les causeries et les chansons que fredonnent d’habitude nos compagnons grecs. Il est déjà tard quand nous atteignons le lieu de la halte, sur un étroit plateau du Karafilda, l’un des pics de la chaîne qui prend successivement les noms de Tschâl-Dagh et de Kartal-Dagh. Il faudrait un pinceau pour donner l’idée du magnifique panorama que nous découvrons. Tandis qu’au premier plan les pins et les mélèzes forment une large tache d’un vert sombre et vigoureux, derrière apparaissent les hauts sommets du Tschâl-Dagh, argentés de filets neigeux qui s’enlèvent sur le fond gris et rose de la roche nue. On peut suivre sur le vaste flanc de la montagne la gradation des zones de verdure, qui vont, grandissant d’intensité, se perdre dans le brouillard bleuâtre d’une vallée profonde. Les sommets de la chaîne ondulent, en se prolongeant à l’infini vers le couchant, dorés par une chaude lumière, jusqu’au moment où le soleil disparaît brusquement ; alors monte dans le ciel cette teinte ardoisée qui accompagne le court crépuscule des nuits d’Orient, et le silence n’est troublé que par le froissement des ailes des oiseaux de proie, qu’on entend s’enlever à de grandes hauteurs, et qu’on voit tournoyer dans l’air.

Nous passons la nuit sur le plateau tandis que les chevaux paissent en liberté ; nous bivouaquons près des ruines du kiosque de refuge ; des voyageurs en détresse l’ont démoli, et ont brûlé une partie des planches de la toiture. Notre drogman allume, non sans peine, un grand feu qu’on entretient toute la nuit avec d’énormes branches de pin et de mélèze dont la fumée odorante nous enveloppe comme celle des cèdres de Circé :

Urit odoratam nocturna in lumina cedrum.


Uhl-Keuï, 22 mai.

Le versant nord-est du Kartal-Dagh est formé d’une série de terrasses qui descendent par larges assises vers la vallée de la Pisidie et de la Phrygie. Dans le bas pays, les villages reparaissent et marquent l’emplacement des villes florissantes qui constituaient, avec Cibyra, la tétrapole de la Cibyratide. Pirnaz n’est qu’un pauvre hameau de dix à douze maisons ; nous n’y trouvons que deux forgerons grecs de Makry ; toutes les autres portes sont closes. Les habitans sont occupés à labourer leurs champs, à cinq ou six lieues à la ronde. Un autre Grec vient, comme nous, frapper à la porte des forgerons ; ce personnage à l’air timide, portant à la ceinture une écritoire de cuivre, est un percepteur de taxes en tournée. Son métier n’est pas toujours facile. Agent subalterne d’un banquier grec ou arménien qui afferme les impôts, il parcourt le pays et s’efforce de recueillir le montant des taxes. Les paysans turcs paient mal, car les misères de la guerre de l’Herzégovine se font sentir jusque dans ces pays, et il a beaucoup de mal à faire rentrer un argent qui risque fort de s’égarer en route avant d’arriver jusqu’au trésor impérial. Toutefois, dans les pays agricoles, sa tâche est plus facile ; les Turcs des campagnes sont d’humeur assez douce, et le pis qu’il ait à craindre, c’est de n’être pas payé. Dans toute l’Anatolie, les Grecs ou les Arméniens sont chargés de ces fonctions ; on est sûr de les retrouver dans toutes les opérations financières.

Ebedjik, où les voyageurs anglais Spratt et Forbes ont les premiers reconnu l’emplacement de la ville antique de Bubon, est situé dans une vallée bien cultivée où coule le Doloman-Tschaï. Le village a l’aspect riant, avec ses petites maisons éparses dans les jardins. Sur la place principale s’élève une mosquée toute primitive, faite d’un kiosque de bois perché sur des poteaux. Des greniers à blé aux toits pointus, de petites maisons basses, séparées les unes des autres par des haies en fleurs, donnent à la place une physionomie rustique. Le soir venu, quand les troupeaux rentrent des champs et que les paysans vont s’asseoir sur les bancs devant les maisons, on retrouve, à peine altérée par la différence des costumes, une de ces scènes du soir si communes dans les villages de France. On se laisserait aller volontiers au charme du souvenir, si la voix du muezzin ne venait, par les notes prolongées de la prière musulmane, rappeler au voyageur qu’il est en plein Orient.

Toute la vallée du Doloman-Tschaï, dans la direction du nord, a un caractère spécial qui contraste avec les vallées de la Lycie. La plaine est cultivée, et l’horizon est fermé par des collines de sable d’un blanc gris, taché par les plaques irrégulières d’une végétation maigre et rabougrie. Les montagnes plus élevées qui bordent la plaine sont dénudées et teintées d’un bleu clair qui se détache à peine sur le ciel. L’ensemble de toutes ces nuances donne une coloration très légère qui rappelle certains aspects de la plaine d’Athènes au mois de mai, quand le soleil a brûlé la verdure et pâli toutes les teintes des montagnes. Uhl-Keuï, gros village éparpillé au milieu des arbres, est la résidence du mudir. Nous y trouvons quelques familles grecques venues d’Isbarta qui nous accueillent de leur mieux. Ces pauvres gens s’excusent de ne parler que le turc, et l’un d’eux nous raconte la légende qui a cours dans toute l’Anatolie. Quand les Ottomans se sont établis à Uhl-Keuï, ils ont coupé la langue à tous les Grecs, n’épargnant que les enfans en bas âge, qui ont forcément appris la langue des vainqueurs. En réalité, les Grecs des villages de l’intérieur, n’étant pas en relations avec leurs nationaux comme sur le littoral, trop peu nombreux pour former une communauté comme dans les villes, ont oublié leur langue maternelle, tout en restant Grecs de cœur. Beaucoup d’entre eux ont quitté le pays lors de l’insurrection crétoise et sont allés se battre contre les Turcs. La situation des Grecs dans les villages où ils sont peu nombreux est assez précaire ; ils n’ont guère d’autre sauvegarde que l’humeur généralement pacifique des Turcs agriculteurs ; aussi, dans les temps de crise, ceux qui le peuvent n’hésitent-ils pas à se réfugier dans les villes et à chercher une sécurité relative au sein de la communauté hellénique.


Téfény, 23 mai.

Nous quittons Uhl-Keuï après une excursion à Chorzum et une longue visite aux ruines de Cibyra. Halte au misérable village de Beyi-Keuï, et départ à l’aube pour Téfény, où nous conduit une demi-journée de marche. La physionomie des villages change avec celle du pays. Les maisons de bois aux toits pointus, les greniers en forme de coffre posés sur d’énormes pierres sont remplacés par des habitations basses, construites en pisé et en bois de grume, et couvertes de terrasses. On chercherait vainement le type de construction adopté dans la région du littoral, et qui reproduit avec une fidélité frappante les façades de tombeaux sculptées dont les Lyciens couvraient les parois de leurs rochers.

Téfény est en fête. Un riche bey célèbre la circoncision de son fils et a convié aux réjouissances tous les Turcs de la région. Il y a plus de deux mille invités. Aujourd’hui, troisième jour de la fête, les lutteurs les plus renommés, venus de Bouldour, d’Isbarta et même d’Adalia, doivent concourir entre eux, et l’attrait de ce spectacle a littéralement fait le vide dans le village. Nous nous dirigeons vers la plaine où a lieu la lutte, guidés par les sons aigres de l’orchestre qui égaie les intervalles de repos. On se ferait difficilement une idée exacte de la richesse des couleurs accumulées dans la plaine. Une foule en habits de fête forme autour de l’arène un cordon multicolore où dominent le rouge cru, le bleu clair et le jaune éclatant. Il y a là toutes les variétés de costume, depuis le caftan fourré des riches Turcs de la plaine jusqu’aux vestes bariolées des montagnards ; il faut la lumière diffuse du plein air pour fondre tous ces tons criards en un ensemble harmonieux et adouci. Sur les longs côtés de l’arène, deux tentes en laine noire se font face : ce sont les loges d’honneur, occupées l’une par le cadi et le kaïmacam, l’autre par le bey et par ses principaux incités. Nous prenons place sous la tente du kaïmacam, qui est président des jeux et tient à la main, comme insigne de sa dignité, une longue verge de fer. Ce grave personnage préside avec majesté, tout en croquant des noisettes ; il les casse entre ses dents et en offre très civilement au cadi et à ses voisins. Les lutteurs sont partagés en deux camps ; ils se distinguent par leur caleçon, qui est en cuir ou en tricot. Une sorte de héraut proclame le nom des lutteurs qui viennent à tour de rôle s’exhiber, étaler leurs larges poitrines et danser une sorte de pas guerrier en se frappant sur les cuisses. Quand l’un des combattans a fait toucher le sol à son adversaire, le vaincu prend la main du vainqueur, la baise, la porte à son front, et tous deux, se tenant par le cou, vont recevoir les paras que le kaïmacam leur donne comme prix de la lutte. Rien de plus grave que l’attitude de la foule pendant ces assauts ; elle suit avec une attention scrupuleuse les passes et les promenades interminables qui précèdent l’engagement définitif ; à voir tous ces visages tendus, ces yeux fixés vers l’arène, ces démonstrations enthousiastes qui accueillent le vainqueur, on songe tout naturellement aux luttes antiques. Certains détails les rappellent d’ailleurs de très près. Le groupe des deux lutteurs qui se tiennent fraternellement embrassés après l’assaut est la reproduction vivante des groupes de bronze qui servent de manico à plusieurs cistes étrusques des musées d’Italie. On le voit également au revers de certaines monnaies antiques d’Asie-Mineure, par exemple à Selge et à Aspendus. Il y a un singulier intérêt à retrouver là des types analogues à ceux qui ont servi de modèles aux sculpteurs grecs de l’école archaïque, et les particularités de la nature vivante donnent raison à ces vieux maîtres, qui copiaient sur le vif. Ces corps d’athlètes ont bien tous les caractères des statues grecques archaïques : les épaules hautes et larges, la poitrine bombée, le ventre déprimé, la taille amincie à l’excès par l’usage de la ceinture étroitement serrée, les cuisses démesurément développées. Les sculpteurs doriens de l’école de Kanakhos, les potiers corinthiens qui peignaient sur les vases des personnages aux formes exagérées, n’avaient pas à coup sûr d’autres modèles, et l’on est frappé de la fidélité avec laquelle ils ont reproduit des formes que le hasard des voyages peut seul aujourd’hui nous faire rencontrer.

Les types des figures n’ont d’ailleurs rien d’antique. Tous les lutteurs accroupis au premier plan, attendant leur tour, ont des physionomies brutales et sauvages. Leurs têtes luisantes d’huile, complètement rasées, sauf une courte mèche de cheveux, ont un caractère de stupidité bestiale, qui disparaîtra tout à l’heure quand elles auront coiffé le fez et le turban.

Pendant que les hommes assistent à la lutte, les femmes regardent de loin, groupées sur les terrasses des maisons ou derrière les grillages des fenêtres. Dans la demeure du bey, il y a fête au harem ; à travers les grilles des fenêtres, on aperçoit de jolis visages curieux, des yeux noirs brillans, et l’on entend des chansons, des éclats de rire, des sons de guitare et de flûte. La cour de la maison est pleine de tumulte ; les domestiques du bey égorgent des chevreaux, des moutons, et montrent aux étrangers les peaux toutes fraîches, entassées dans un coin, pour qu’ils jugent de la magnificence de la fête.

Dans la soirée nous apprenons, par un Grec venu de Bouldour, une douloureuse nouvelle : celle de la mort de MM. Moulin et Abbot, consuls de France et d’Allemagne à Salonique, assassinés dans une des mosquées de la ville. Il nous est difficile, au milieu des récits contradictoires et des commentaires passionnés, de connaître la vérité sur ce triste épisode ; aussi nous prenons le parti de modifier notre itinéraire et de gagner le littoral, où nous trouverons dans la plus prochaine résidence consulaire, à Adalia, des renseignemens précis et des journaux européens. Les Grecs de Téfény sont vivement émus de cet outrage fait à deux puissances européennes ; et avec leur rapidité d’imagination, ils en mesurent déjà les conséquences extrêmes. Ils redoutent un massacre général des chrétiens en Anatolie et une explosion du fanatisme musulman. Les précautions prises par les autorités turques leur paraissent illusoires. Le moutésarif de Bouldour a bien adressé à tous les kaïmacams de son sandjak une lettre officielle, pour leur recommander de protéger les étrangers et les chrétiens ; que peuvent ces sortes de circulaires vagues et banales sur des esprits déjà excités, convaincus que l’islamisme est menacé par l’Europe, et que la guerre sainte va commencer ? Le caractère lourd et fermé des Osmanlis prête à toutes les surprises. Tranquilles aujourd’hui en apparence, qui sait ce qu’ils seront demain ?

Telles sont les réflexions auxquelles se livrent plusieurs Grecs de la région, réunis chez notre hôte, négociant d’Isbarta, qui possède un comptoir à Téfény. Cependant arrivent les invités grecs du bey Méhémet ; ils viennent terminer la fête chez notre hôte, et y boire le vin et le raki que le bey, musulman rigide, n’a pas fait servir chez lui au repas du soir. La fête se continue chez le Grec d’Isbarta, et, grâce à la mobilité du caractère hellénique, les assistans ont bientôt oublié leurs inquiétudes. On a fait venir de Bouldour une tsigane pour égayer la fête ; cette fille, vêtue du costume anatolien, les cheveux coupés court sur les tempes et tressés par derrière en minces cordelettes, verse le raki à la ronde aux Grecs assemblés dans une salle basse. Tous les invités sont bientôt ivres, et la fête dégénère en orgie. Le lendemain matin, quand nous voulons prendre congé de. notre hôte, nous le trouvons étendu au milieu des autres Grecs endormis ; il essaie de se lever avec un air de gravité plaisant, et retombe lourdement en bégayant quelque chose qui ressemble à des souhaits de bon voyage.


Bouldour, le 29 mai.

La longue vallée qui s’étend de Téfény à Bouldour, et que traverse le Gebren-Tschaï, a été peu explorée. La grande carte de Kiepert, guide excellent pour les régions peu connues, présente sur ce point de nombreuses lacunes ; on y chercherait en vain les noms des villages qui s’étagent sur les deux versans de la vallée, Edja, Sazak, Kaya-Djik, Koulâz-lar, etc. Le plus important des villages qu’on rencontre sur la route de Bouldour est Karamanly ; mais nous trouvons ce village presque désert. Tous les Turcs aisés sont à la fête de Téfény, et il nous faut descendre à l’oda, où nous sommes condamnés à la société de deux ou trois Turcs, musulmans très orthodoxes, à en juger par leur attitude peu bienveillante. En revanche nous assistons à une véritable fête de roses. Les rosiers des jardins environnans sont en pleine floraison ; aussi voit-on des roses Partout. Les femmes en jonchent les terrasses des maisons, en décorent leurs portes ; on en met jusque dans les jarres à rafraîchir l’eau. C’est plaisir de voir passer les paysans turcs couronnés de roses piquées dans leur turban ; il y a un singulier contraste entre ces ornemens et les figures hâlées et sauvages de ceux qui les portent. Est-ce une tradition populaire, analogue à celle qui conduit, le matin du 1er mai, les habitans d’Athènes dans les jardins de Patissia, pour y faire la récolte des fleurs en souvenir de l’antique Anthesphorie ? C’est simplement le plaisir de jouir des fleurs, et de satisfaire ce goût pour la nature qui est commun à tous les Turcs. La passion des riches Osmanlis pour les jardins, les arbustes rares et les oiseaux, est bien connue : les paysans de Karamanly, à défaut d’autre luxe, se donnent celui des premières roses.

La vallée du Gebren-Tschaï est dénudée ; on ne trouve guère de verdure que dans les fonds où sont blottis les villages. La terre est argileuse, et les eaux mortes, accumulées dans les parties basses, y forment des marais d’où l’on voit parfois émerger les énormes tètes de buffles plongés dans la vase jusqu’au cou. Dans les parties hautes, le sol est sec et lézardé de larges crevasses où s’enfoncent les pieds des chevaux. Il n’y a guère dans la vallée d’autres habitations que des fermes isolées, construites en pisé ou en torchis ; les maisons s’élèvent à peine au-dessus du sol, et leur forme plate et basse s’harmonise à merveille avec celle des montagnes grisâtres qui cernent la vallée. Les villages du haut pays sont pauvres. Quelques familles grecques, mêlées à la population turque essentiellement agricole, y vivent de l’industrie des toilas peintes. A l’aide de planches grossièrement gravées, les femmes impriment sur des étoffes de cotonnade de grands dessins à ramages, aux couleurs éclatantes. Mais le commerce anglais fait une rude concurrence à cette industrie, qui ne se retrouve plus guère que dans les campagnes et dans l’intérieur de la péninsule. Sur le littoral, les marchés regorgent de marchandises anglaises, d’une exécution supérieure aux produits indigènes, et d’un prix modique. Le commerce anglais finira par tuer les petites industries locales.

Près de Beylerly, nous visitons dans la montagne les ruines de l’ancienne colonie romaine d’Olbasa sous la conduite d’un Grec du village. Cet homme a bien hésité à nous accompagner. Les paysans turcs, assemblés sur la place, lui défendaient de mener les étrangers voir « les vieilles pierres écrites » auxquelles l’imagination populaire manque rarement d’associer l’idée de trésors cachés. Enfin, menacé d’un côté, pressé de l’autre, il se décide à nous guider à travers les roides escarpemens qui mènent à l’acropole antique. Au retour, nous demandons du lait à une vieille femme turque occupée à traire ses vaches, et comme on veut la payer, elle refuse en disant : « Est-ce que nous n’avons pas nos morts ? » Il est difficile de ne pas reconnaître là une croyance commune à tout l’Orient grec, et dont les voyageurs ont maintes fois retrouvé la trace [4]. La nourriture offerte à des étrangers profitera aux parens morts de celui qui fait ce don ; elle entretiendra la vie à demi matérielle que les morts conservent dans le tombeau. Le banquet funèbre des Albanais, les grenades et le riz bouilli que mangenf les Grecs d’Athènes le jour du mnimosynon, le pain du mort offert par les Grecs de Thessalie le jour des cérémonies funéraires n’ont pas un autre sens ; ces mets profitent aux âmes. La croyance à une sorte de vie matérielle dans le tombeau est tellement enracinée chez les Grecs qu’elle donne lieu aux faits les plus étranges. En 1876, à Kourkoura, en Eubée, on croyait qu’un cadavre troublait le repos des autres morts ; le papas, consulté, donna le conseil de l’exhumer et de le brûler, ce qui fut fait. En dépit de la différence des religions grecque et musulmane, les Osmanlis ont la même superstition. Il y a quelques années, on ménageait encore un trou dans les fosses musulmanes, afin que le mort pût respirer et rester en communication avec le monde des vivans. Tous ces faits ont une importance singulière pour l’étude des civilisations disparues ; l’observation de formes d’esprit différentes des nôtres éclaire bien des points de l’histoire du passé, et l’Orient restera longtemps encore le commentaire vivant de ces époques que l’érudition moderne s’efforce de faire revivre.

En quittant Beylerly, nous gagnons la route de Bouldour, qui longe les bords du Bouldour-Gueul (lac de Bouldour). D’abord mal tracée et indécise, elle serpente à travers des régions désertes et sablonneuses ; plus loin, des poteaux télégraphiques, des postes de zaptiés plus fréquens, enfin, une apparence de route tracée et entretenue annoncent le voisinage d’une grande ville. On quitte bientôt les rives du lac près d’un poste de zaptiés ; ces soldats déguenillés vivent moins de leur solde que des paras qu’ils gagnent en servant du café au voyageur. Leur corps de garde est un véritable café. Quand on a dépassé le poste, on s’enfonce entre des collines calcaires dans la direction de Bouldour. Les environs de cette ville ont un aspect étrange, et c’est presque une bonne fortune de les voir sous un ciel orageux, qui fait ressortir la physionomie de la contrée. Le paysage se dessine par de grandes lignes horizontales ; au premier plan, une série de monticules calcaires et marneux, d’un blanc sale, d’aspect monotone ; à l’horizon, la ligne noire formée par les maisons de bois de la ville, et rompue par quelques minarets aigus ; à l’arrière-plan, les dernières pentes de l’Aghlasan-Dagh, teintées de bleu ardoisé, d’une valeur uniforme. Le tout est éclairé par les rayons d’un soleil terni, qui tombent d’aplomb. Hommes et chevaux sont fatigués par cette lumière décolorée que reflète le sol, et c’est un véritable soulagement que de pénétrer sous l’ombre des jardins dont la ville est entourée.


30 mai.

Le khan est neuf. Les petites cellules blanchies à la chaux, avec leur sol de terre et de paille hachée, offrent un gîte passable. Autour de la cour intérieure règne une galerie de bois sur laquelle donnent les portes des chambres. C’est un continuel va-et-vient de voyageurs, de marchands affairés. Les transactions se débattent dans la cour du khan, au milieu du tumulte que font les nouveaux arrivans, les chevaux et les mulets qu’on décharge. De grandes outres de cuir noir, rangées le long des murailles, font songer involontairement au conte arabe des Quarante Voleurs. Sous le porche obscur qui donne accès dans la cour, des marchands ont étalé leurs marchandises : étoffes de Brousse, koufllèhs d’Alep, yachmachs de toutes couleurs, et même des indiennes venues d’Angleterre, qui détonnent tristement au milieu de tous ces brillans produits de l’Orient.

Le khan s’ouvre sur la rue principale, bordée de boutiques où les marchands sont installés suivant la nature des objets qu’ils débitent : selliers, cordiers, marchands de fruits, etc., sont groupés ensemble. La rue aboutit au bazar, qui s’étend autour d’une mosquée, sous l’ombre de magnifiques platanes. C’est jour de grand marché ; une foule bigarrée circule dans le demi-jour du bazar ; les femmes turques, strictement voilées de blanc, traînent avec lenteur leurs lourdes bottes jaunes, tandis que des Turkomans marchandent les longs yatagans à fourreau de bois cerclé de cordes, qui sont leur arme favorite. Des paysannes campent sur des amas de tapis tissés pendant la saison d’hiver, et qu’elles viennent vendre à la ville au premier grand marché du printemps.

Le quartier grec est propre et bien entretenu. Les maisons ont bonne mine, avec leurs balcons (chaknisirs) relevés de couleurs vives, où le bleu domine ; il y a une trentaine d’années, le rouge ou le gris sombre étaient les seules couleurs permises aux raïas. La population grecque, nous dit-on, se compose de trois cents familles ; il y a trois mille sept cent cinquante familles turques et cent vingt arméniennes. La communauté arménienne est riche ; elle possède une jolie église neuve, élégamment construite. C’est surtout des Grecs que nous recevons des informations. Retrouver des Grecs en pays ottoman est toujours un plaisir pour l’Européen ; c’est alors qu’on apprécie toute la valeur du mot christianos.

Les Grecs de Bouldour sont actifs et industrieux. L’un d’eux, M. Spanoudis, est instruit et recueille avec soin tout ce qui a trait aux antiquités du pays. Nous passons la matinée chez un de ses amis, à lire les journaux de Smyrne et de Constantinople, et à causer des événemens de Salonique. Les membres de la communauté hellénique sont peu rassurés, et le sentiment qui domine chez eux est la crainte d’une explosion de fanatisme. Les journaux grecs apportent des nouvelles inquiétantes ; on enlève les enfans chrétiens pour en faire des musulmans ; les mosquées de Smyrne et des grandes villes retentissent de prédications furieuses et d’appels à la guerre sainte. Ici les alarmes sont doublées par le sentiment qu’ont les Grecs de leur impuissance ; ils se sentent à la discrétion des Turcs. Aussi toutes les espérances sont-elles tournées vers le royaume hellénique ; les Grecs accueillent avec avidité toutes les nouvelles répandues par les journalistes d’Athènes, si prodigues de belles promesses ; le gouvernement hellénique fait acheter des fusils en France, l’armée est prête à entrer en campagne ; il y a des manifestations populaires à Athènes en faveur de la « grande idée. » Sans doute, les Grecs de Bouldour ont eu de belles espérances pendant le cours de la guerre turco-russe. La marche en avant de l’armée grecque, les revers des Ottomans, le soulèvement de l’Epire, de la Thessalie et de la Crète, tout cela a dû faire naître chez eux de vives illusions, encore exaltées par l’éloignement, et nourries par ce besoin d’espérer qui est un des traits particuliers de l’esprit hellénique ; mais la situation des Grecs anatoliens n’a pas été sensiblement modifiée. L’avenir dira si l’article 32 du traité de Berlin, qui promet aux raïas l’égalité civile et politique, ne doit pas aller rejoindre tant de hatts impériaux restés jusqu’ici lettre morte.

Aujourd’hui nous assistons, dans la petite église grecque de Haghios-Gheorghios, au mariage d’un jeune Grec d’Adalia, Janako Bimitraki. La cérémonie ne diffère pas beaucoup de celles qu’on pratique à Athènes ; les riches costumes des femmes lui donnent seuls un caractère d’étrangeté. Malgré la saison déjà chaude, les femmes qui assistent la mariée portent des pelisses fourrées pardessus la veste et le large pantalon de soie bouffant : la coiffure se compose d’un fez entouré d’un mouchoir de soie coquettement posé sur des cheveux coupés court de chaque côté et tressés par derrière. Ces femmes, choisies parmi les matrones de la ville, ont un type d’une grande distinction : le profil est droit, le menton un peu fort ; de grands yeux noirs éclairent ces visages à la physionomie douce et un peu triste. C’est un bambin de la famille qui remplit les fonctions de paranymphe. Tandis que le papas nasille les prières d’usage, cet enfant tient de chaque main une lourde couronne de cuivre argenté au-dessus de la tête des deux époux, dont les mains sont liées par une écharpe de soie. Les prières finies, on imprime au lustre, qui pend au milieu de l’église, un mouvement de balancement, et les principaux acteurs de la cérémonie, époux, matrones, papas et paranymphe, se tenant par la main, exécutent une ronde qui n’a rien d’édifiant pour des esprits habitués au sérieux des mariages occidentaux. Le cortège se forme au milieu du tumulte et se dirige vers la maison de Dimitraki, précédé de violons qui jouent l’hymne national hellénique. Cette absence de gravité dans les cérémonies religieuses n’est pas particulière aux Grecs d’Anatolie. On a souvent remarqué que la race hellénique n’est pas accessible à une émotion religieuse bien profonde. Les cérémonies de la semaine sainte, à Athènes, ont un caractère riant : les églises sont pleines de fleurs ; la foule qui les visite n’a rien de recueilli, on sent que la dévotion consiste pour elle en quelques pratiques machinalement accomplies ; il n’y a pas trace de piété intérieure.

Les réjouissances à propos d’un mariage durent huit jours en Anatolie. Aussi pouvons-nous le lendemain assister chez Dimitraki à un genre de divertissement très spécial : c’est la danse des femmes. Quelques amis forment tout le public, qui doit être aussi restreint que possible. Dans une jolie salle à plafond de bois découpé, une douzaine de femmes sont assises sur des divans, tandis que la mariée se tient dans un angle de la pièce, avec l’air timide que commandent les bienséances. Trois musiciens jouent de la flûte, de la guitare et du tambourin. La danse ressemble fort peu au choro des provinces de la Grèce propre. Les danseuses viennent à tour de rôle, isolément, exécuter une série de mouvemens rythmés qui ne sont pas sans grâce. Chacune d’elles s’avance ou plutôt glisse sur le parquet à très petits pas, après des résistances feintes qui sont le prélude obligé de la danse ; les bras étendus au-dessus de la tête, elle fait le geste des joueuses de crotales antiques ; puis, déployant les bras, elle simule tous les mouvemens d’une filleuse qui étire le fil. La tête est rejetée en arrière, le buste tendu ; et, pendant que la danseuse semble piétiner sur place, tout son corps ondule et se dessine sous l’étoffe d’une étroite tunique sans plis.

La journée se termine par un échange de cadeaux. La jeune femme fait le tour de la salle, baise la main de chacun des assistans et lui offre un cadeau ; en retour elle reçoit une pièce de monnaie. Les dons ont souvent un caractère d’utilité pratique : une vieille femme reçoit un bassin de métal, une autre un pantalon de soie vert pomme qui paraît la flatter beaucoup, car elle disparaît un instant pour revenir parée de cet objet de toilette. Les domestiques eux-mêmes ont leur part dans cette distribution de cadeaux, et leur jeune maîtresse leur baise la main. En réalité, cet acte de servage par lequel les Anatoliennes débutent dans la vie d’intérieur est un symbole assez exact de leur condition. La femme grecque, dans l’Anatolie, est la première servante de son mari. Elle n’est pas voilée ; c’est presque la seule différence qui la distingue de la femme turque. Dans toutes les maisons grecques, les femmes travaillent dans le grand vestibule qui sert de parloir, tandis que les hommes fument et causent sur une sorte d’estrade garnie de divans. Il n’est pas rare qu’elles ignorent le grec, qui est pour leur mari la langue des affaires et des conversations politiques ; on ne se dorme pas la peine de la leur apprendre. Il est vrai de dire que cette situation tend à s’améliorer. Dans les villes de la côte, à Adalia par exemple, les mœurs sont en progrès sur ce point, et l’opinion y est assez sévère pour les Grecques de l’intérieur.


Isbarta, 31 mai.

Le départ d’un khan est toujours chose pittoresque. Nous avons tout le loisir de contempler le spectacle animé de la cour du khan eu attendant notre zaptié d’escorte. Les zaptiés de Bouldour ont leurs chevaux au vert à deux heures de la ville : on juge de la rapidité avec laquelle ils peuvent accomplir un service pressé, commandé d’urgence. La route de Bouldour à Isbarta traverse un pays d’aspect morne, semé de mamelons marneux ; on ne rencontre que de rares villages : Buy-Duz ; le konak d’Achmed-Pacha, ancienne résidence d’été d’un haut dignitaire, aujourd’hui en ruines ; enfin le tchiflick de Beïnder, qui n’est qu’un groupe de fermes réunies autour d’une petite mosquée. L’agrément d’Isbarta a frappé tous les voyageurs. Au premier abord la ville a un caractère riant et gai qu’elle doit à ses jardins, ses maisons bâties en pierre, ses rues larges et bien tracées. Le bazar est tout neuf ; détruit récemment par un incendie, il a été rebâti par les soins du moutésarif actuel, Rustem-Pacha ; les boutiques en bois, construites sur un type uniforme, ont bonne mine. L’une des mosquées de la ville est élégamment décorée de faïences émaillées, qui forment autour des minarets comme de riches colliers bleus.

Notre première visite est pour le moutésarif. Rustem-Pacha est un homme à figure intelligente et énergique ; il a la réputation de refuser les bakchich et les cadeaux. Nous le trouvons entouré de plans, en conférence avec son architecte. Chose rare en Turquie, ce magistrat connaît bien son sandjak, et peut nous donner d’utiles renseignemens sur le pays. Il règne dans le konak une certaine activité ; des zaptiés attendent des ordres près de leurs chevaux sellés ; des solliciteurs font antichambre dans le vestibule, qu’une simple portière sépare du cabinet du moutésarif. La communauté grecque d’Isbarta est nombreuse. Elle a un représentant officieux auprès du moutésarif : c’est Ianaki-Effendi, grand vieillard à la physionomie ouverte, qui possède, grâce à ses qualités personnelles, une certaine influence sur les autorités turques. Sans s’abandonner aux terreurs et aux exagérations de ses compatriotes, il apprécie la situation des Grecs avec beaucoup de justesse. « Depuis six ou sept ans, nous dit-il, les Grecs vivent en bonne intelligence avec les Turcs, mais ce calme peut être troublé par des faits insignifians. Hier les enfans de l’école grecque allaient complimenter le moutésarif à propos de l’avènement de sultan Mourad. Ils traversaient les rues de la ville en chantant un hymne, quand ils ont été assaillis à coups de pierres par les Turcs. Il faut s’attendre à de nouvelles provocations ; mais le rôle des Grecs est d’user de modération et de prudence ; ils seront soutenus par Rustem-Pacha. Au surplus nos fortunes et nos vies sont à la discrétion des Ottomans. »

La situation des Grecs est meilleure ici qu’à Bouldour. Ils ont compris qu’un réveil énergique de leur nationalité est pour eux le seul moyen d’acquérir quelque influence, et ils se sont mis à l’œuvre. Les progrès ont porté surtout sur l’instruction. Il y a deux ou trois ans, les femmes ne parlaient que le turc et se servaient de Bibles traduites en turc, mais imprimées en caractères grecs ; beaucoup de Grecs n’étaient guère plus avancés et n’avaient gardé de leur langue maternelle que l’alphabet. Aujourd’hui la communauté grecque d’Isbarta possède des écoles ; celle des filles est dirigée par des institutrices venues de l’Arsakéion d’Athènes ; l’école des garçons est florissante, et on ne désespère pas d’avoir bientôt une école hellénique où les jeunes Grecs recevront une véritable instruction secondaire. L’impulsion est donnée par un syllogue [5] ou société littéraire, qui a pris à tâche de répandre l’instruction et de fortifier la tradition hellénique. Le syllogue d’Isbarta, qui en est encore à ses débuts, se déguise sous le nom modeste de cabinet de lecture (anagnostirion). L’installation est des plus simples : on se réunit dans une petite salle ornée de gravures représentant les principaux épisodes de la guerre de l’indépendance ; quelques livres, des journaux d’Athènes, de Smyrne, de Constantinople, constituent toutes les richesses littéraires de l’association. Mais, si les ressources du syllogue sont encore modiques, il en fait du moins un emploi fort intelligent. Il entretient trois boursiers à l’université d’Athènes, surveille et administre les écoles grecques de la ville, correspond activement avec les syllogues du royaume hellénique et de Constantinople, et recueille les documens qui peuvent avoir quelque intérêt pour l’étude des antiquités nationales dans cette région. Les copies des inscriptions grecques découvertes dans la province sont adressées au syllogue par ses correspondans, et déposées dans les archives. Il y a là une véritable activité, dont les résultats seront certainement féconds ; on peut prévoir le temps où un réveil énergique de la nationalité hellénique se produira parmi les communautés grecques de la Turquie d’Asie, et où les Grecs d’Asie acquerront par leur zèle intelligent l’influence et l’autorité que la diplomatie européenne ne peut pas encore leur garantir. Les Grecs ont toujours montré une rare aptitude pour l’organisation de leurs affaires intérieures ; rien ne le prouve mieux que ces syllogues dont les attributions sont plus étendues que leur nom ne l’indique. Faut-il ajouter que ces qualités se développent surtout dans les provinces qui ne sont pas libres ? Il semble que l’esprit d’opposition contre le gouvernement ottoman et le souci constant de leurs intérêts nationaux donnent aux efforts des Grecs de Turquie une unité qui n’est pas toujours réalisée dans le royaume hellénique.

Nous visitons l’école grecque, dirigée par un Grec de Marathon et deux sous-maîtres. Pendant l’hiver, les classes se font dans une maison bien close, aménagée avec soin ; au-dessus de la porte d’entrée on lit l’inscription suivante : « C’est la Sagesse qui a construit cette maison pour elle-même. » L’été, toute l’école se transporte dans un vaste bâtiment, largement aéré, et dont les salles pourraient servir de modèle pour plus d’une école primaire en France. Deux cents enfans sont réunis là, dans un ordre parfait. L’un de ces enfans nous raconte les guerres médiques et les victoires des Hellènes sur les Perses. « Mais qu’étaient les Perses ? — C’étaient des barbares d’Asie, les Turcs de ce temps-là. » Et toutes les petites têtes coiffées du fez se redressent fièrement.

Le soir, les mosquées, le konak et les demeures des principaux fonctionnaires sont illuminés en l’honneur du nouveau sultan. De leur côté, les Grecs dissertent sur l’avènement de Mourad ; ils commentent la prophétie d’après laquelle c’est sous le règne d’un Mourad que Constantinople doit être livrée aux Grecs, et ils ne désespèrent pas de voir bientôt sortir de la chapelle murée de Sainte-Sophie le prêtre légendaire qui reprendra sa messe interrompue par les soldats de Mahomet II.


2 juin.

Départ pour Adalia et route en montagne dans les défilés de l’Aghlasan-Dagh. A une faible distance de la ville, on s’engage dans une passe étroite, resserrée entre de hautes murailles de rochers. L’aspect de ce col est saisissant. Au-dessus des premières assises courent d’immenses parois de rocs taillées à pic, semblables à de gigantesques courtines. Bientôt un orage éclate dans la montagne et ajoute encore au caractère imposant de cette magnifique solitude. Les chevaux refusent d’avancer ; en pareil cas, le voyageur n’a qu’à se résigner, sans essayer de lutter contre l’obstination de sa monture. Il y a d’ailleurs un charme étrange à suivre de l’œil les lourdes nuées glissant le long des murailles de rocher et laissant voir, à travers leurs déchirures, les plus hautes crêtes éclairées par un soleil d’orage. Au sommet du col nous retrouvons la civilisation turque sous la forme d’un poste de zaptiés. Deux soldats déguenillés s’abritent comme ils peuvent sous un coin du toit percé à jour, qui laisse entrer des torrens d’eau. Il suffirait de trois planches pour rendre le poste habitable : « Nous n’avons pas reçu d’ordre, nous disent les zaptiés ; or nous sommes soldats et nous ne devons qu’obéir. D’ailleurs nous serons remplacés dans deux jours. »

Du côté du versant méridional, la descente est pénible. On reconnaît le chemin aux traces laissées par les pieds des chevaux sur d’énormes pierres disposées à peu près en escalier ; c’est le hasard qui a fait tous les frais de cette route ; c’est lui qui conduira intacts hommes et chevaux jusqu’à mi-hauteur de l’Aghlasan-Dagh, où s’étagent les ruines de la ville antique de Sagalassus. Le Français Paul Lucas, qui voyageait en 1706, a laissé de ces ruines une description enthousiaste. Ces débris, dit-il, « appartiennent plutôt au pays des fées qu’à des villes véritablement existantes[6]. » L’admiration du voyageur français s’explique par la singulière situation de la ville antique. Les ruines s’étagent sur le versant de l’un des contreforts de l’Aghlasan-Dagh ; elles grimpent le long des escarpe-mens, posées, comme un troupeau de chèvres, sur les pointes de roc qui hérissent le flanc de la montagne. On imagine aisément ce que devait être la ville pisidienne de Sagalassus, avec ses monumens, portiques, temples, théâtre, retranchée dans une position inaccessible. Au reste, les ruines, postérieures pour la plupart au second siècle de l’ère chrétienne, n’offrent, au point de vue de la valeur esthétique, qu’un intérêt secondaire. Le calcaire gris de la montagne, qui a fourni les matériaux de construction, ne se prête pas à un travail fini, et les restes de colonnades, les fragmens de sculptures, les sarcophages ornés de bucranes, de guirlandes, de bustes en relief, accusent un art grossier. L’intérieur de l’Asie-Mineure est assez pauvre en monumens de la belle époque de l’art. Ce qui attire l’attention du voyageur, ce sont les médailles, les inscriptions, qui sont d’un secours inestimable pour restituer la vie politique et municipale de ces cités asiatiques, hellénisées par la conquête macédonienne et par les nombreuses colonies grecques établies sur les côtes ; ce sont surtout les monumens d’une religion très particulière qui conserva, dans une fusion imparfaite avec les religions de la Grèce, tous ses caractères originaux. Les cultes religieux de l’ancienne Phrygie et de la Pisidie n’ont pas encore livré tous leurs secrets. C’est là qu’il faut rechercher l’origine de bien des mythes helléniques répandus plus tard dans tout le monde ancien.

Le petit village d’Aghlasun, tapi dans la verdure, au milieu de vergers et de jardins, est situé à une lieue et demie des ruines, au pied de la montagne. Dans toute la région comprise entre les hautes cimes du Taurus pisidien et la mer, le terrain s’abaisse graduellement, en formant de larges terrasses ; la dernière borde l’étroite bande de terre qui longe le rivage entre les massifs du Siwri-Dagh et la pointe de Kara-Bouroun ; c’est l’ancienne Pamphylie. Au départ d’Aghlasun, la route est charmante. On s’engage dans des chemins creux, bordés de noyers auxquels s’enlace la vigne vierge ; la végétation est tout européenne, et l’on pourrait se croire dans les allées d’un parc. Bientôt le plateau se dénude, et les champs de seigle et de blé succèdent aux hautes futaies. L’horizon est fermé par des chaînes de montagnes qui sont comme les bordures de chaque plateau ; rien de plus monotone que ces heures de marche vers la mer, que l’on espère à tout instant voir apparaître au-dessus de la ligne bleue des dernières montagnes. Tandis que l’on chemine ainsi, bercé par la lente allure du cheval, l’esprit s’assoupit, et s’abandonne à cette demi-rêverie qui est le charme du voyage en Orient. Si par hasard on croise quelque caravane venant d’Adalia, la rencontre est presque un événement. Voici une caravane de chameliers qui se rend à Boudjak ; la longue file de chameaux chargés de tapis et d’étoffes multicolores passe gravement, conduite par un petit âne noir ; sur le flanc de la colonne marchent les chameliers armés jusqu’aux dents, avec qui l’on échange les souhaits d’heureux voyage. Puis l’on continue sa route jusqu’à ce que le soleil touchant à l’horizon et les ombres s’allongeant annoncent qu’il est temps de songer à la halte.

Après une nuit passée au petit café de Susuz et une demi-journée de marche, nous atteignons le dernier col qui nous dérobe encore la vue de la mer. Nous rejoignons une caravane de muletiers, qui ont déjà comme compagnons de voyage un papas grec et un Moréote d’Adalia. Précédée par la file des mulets, toute la troupe se remet en route au bruit des armes à feu que déchargent les muletiers en belle humeur. La nuit nous surprend à la sortie du col, et il faut camper sous une sorte de hutte en feuilles sèches, dans un terrain bas et marécageux. A une heure de là, il y a un khan bâti en briques ; mais il ne sert que pendant l’hiver, et rien ne déciderait les Turcs à le faire ouvrir pendant la belle saison.

L’heure de la halte est par excellence, en Orient, l’heure des causeries. Les chevaux dessellés, le repas terminé, que peut-on faire de mieux que d’écouter ses compagnons de voyage ? Le papas nous raconte son histoire. Il est Chypriote ; il habitait paisiblement son petit village, quand, le papas étant venu à mourir, les Grecs de sa communauté l’ont désigné pour succéder au défunt. Le voilà étudiant pendant deux ans à Nicosie, par ordre de l’archevêque, et devenant papas un peu malgré lui. Il lui a fallu payer son ordination, et maintenant il vit misérablement d’une maigre rétribution sur le fonds communal, et de quelques dons en nature faits par les fidèles. Le village étant très étendu, il est obligé de rester chez lui à la disposition des fidèles, et ne peut ni cultiver un champ, ni exercer une profession manuelle pour faire vivre sa famille. Il se plaint de la situation précaire faite au petit clergé d’Anatolie ; l’autorité des évêques est sans contrôle et les prélats en abusent souvent : il n’est pas rare qu’un prêtre grec paie à son évêque une véritable redevance annuelle, sans compter le rachat des interdictions dont il peut être frappé pour un motif souvent futile. Tout cela est raconté avec un grand air de résignation et de douceur ; la figure, éteinte et grave, a quelque dignité grâce à la longue barbe que portent les papas grecs. Il faut reconnaître que, si ces plaintes sont fondées, le peu de valeur intellectuelle du bas clergé grec ne permet pas d’espérer une prompte réforme. L’ignorance et la superstition de certains prêtres dépassent toute mesure. Dans un village d’Asie-Mineure, un enfant était malade de la fièvre ; le papas n’a rien trouvé de mieux pour le guérir que de lui faire avaler les cendres d’un petit papier où il avait écrit une formule magique. Tandis que dans un village grec le didaskal ou maître d’école est souvent d’un réel secours pour le voyageur en quête d’antiquités, le papas ne sait rien. Il arrive parfois d’ailleurs que les desservans des villages, contraints parla nécessité, exercent une profession manuelle, ce qui ne profite ni à leur dignité, ni à leur instruction.

Après une courte halte consacrée à quelques heures de sommeil, on se remet en marche à travers une plaine marécageuse, semée de fondrières, et bornée vers la droite par les hauts massifs de l’Ala-Dagh, dont les contre-forts se prolongent jusqu’à la mer. Pendant les premières heures de marche, le froid humide de la nuit vous tient en haleine ; nos compagnons s’amusent à décharger leurs fusils et leurs pistolets, et ces lueurs rapides qui jaillissent et s’éteignent aussitôt éclairent d’une façon étrange la longue file des cavaliers et des muletiers. Bientôt on est gagné par la fatigue et par cette sorte de torpeur où vous plonge la chevauchée de nuit ; le silence succède aux cris et aux détonations bruyantes. Le soleil se lève enfin derrière un cirque de montagnes, et l’aube nous montre une vaste plaine couverte d’herbes rases, de lentisques et de bruyères. Çà et là, des campemens de bergers, des chevaux en liberté qui viennent hennir sur le passage de la caravane, et repartent à fond de train. Enfin, à la descente du dernier plateau, la mer apparaît, enserrée par un demi-cercle de falaises ; on distingue les minarets d’Adalia, et la ceinture de jardins qui l’entoure. Une belle route empierrée, bordée de poteaux télégraphiques, mène à la ville, et bientôt nous arrivons au bazar ombragé de platanes et de vigne vierge grimpant le long des balcons de bois. C’est avec une sensation de bien-être délicieuse que l’on entre dans cette atmosphère fraîche, dans ces rues pleines d’ombre, toutes bruissantes de fontaines et remplies du bruyant va-et-vient d’un bazar oriental.


MAXIME COLLIGNON.

  1. Ce voyage a été fait pendant l’été de 1876, de concert avec M. L. Duchesne, ancien membre de l’École française de Rome. La physionomie du drogman qui nous accompagnait, Nicolas Hadji-Thomas, de Salonique, a été spirituellement retracée par M. Choisy, qui avait pu apprécier toutes ses qualités dans un voyage antérieur. (L’Asie-Mineure et les Turcs en 1875, par Auguste Choisy, ingénieur des ponts et chaussées. Paris, 1876) Didot. )
  2. Voir, sur les Youronks, les pages 174 et suivantes des Souvenirs d’un voyage en Asie-Mineure, par M. George Perrot.
  3. Fellows : Travels in Lycia.
  4. Voyez les pages consacrées à cette croyance dans l’ouvrage de M. Heuzey : Mission de Macédoine, p. 156, et dans celui de M. Albert Dumont : le Balkan et l’Adriatique, p. 34.
  5. M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire a consacré aux syllogues en Orient et en Grèce une intéressante étude, dans l’Annuaire de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France, année 1877. L’Annuaire de 1874 contient également une notice de M. Albert Dumont sur les Syllogues en Turquie.
  6. Dans son Voyage en Asie-Mineure au point de vue numismatique (1853), M. Waddington signale également les ruines de Sagalassus comme les plus belles de la région. « Le théâtre surtout, par sa belle conservation et sa position ravissante, mérite l’attention des voyageurs. »