Notes pour notre histoire — Jeanne Deroin

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Hélène Brion
Notes pour notre histoire — Jeanne Deroin
L’Action féministe (p. 3).

Notes pour notre Histoire
Jeanne Deroin

Née, Paris 1805. Mariée à un brave homme qui l’admirait et l’aimait ; en eut 3 enfants. Très intelligente ; s’attache sans quitter son ménage, à l’étude des questions sociales et de 1832 à 48 mûrit une grande idée. Voici 48. Tout ce qui vit et pense s’agite. Jeanne Deroin, ses enfants élevés, quitte son mari, reprend son nom de fille (Jeanne Deroin) et laisse le foyer pour la vie publique. Non qu’elle cessât d’aimer son mari ou de s’intéresser à ses enfants, au contraire ! Mais comme Jeanne d’Arc, elle se sent attirée par une mission plus haute et c’est le bonheur d’autres foyers, d’autres enfants qu’elle va combattre.

Avec Gabrielle Sourmet, Pauline Roland, Désirée Gay, Eugénie Niboyet, Adèle Esquiros la voici qui fonde le Club des femmes, 11 mai 1848. Ce club a un organe, la Voix des femmes d’Eugénie Niboyet, qui disparaît faute d’argent le 18 juin et reparaît en août hebdomadaire, sous le nom de Vœu des femmes.

Jeanne Deroin en est l’âme et y poursuit inlassablement les deux idées qui lui sont chères : 1° affranchissement total de la femme ; 2° union fraternelle de tous les travailleurs pour une plus juste répartition des produits du travail.

Dans le n° d’août 49, elle exposé une fois de plus son « projet d’organisation de l’Union des associations fraternelles de travailleurs ». (Une C. G. T. avant la lettre, une internationale avant Karl Marx). Et elle y met tant d’éloquence et de conviction que le gouvernement ombrageux suspend brutalement son journal. Mais l’idée est lancée et 104 associations répondent à son appel, nomment des délégués qui choisissent une commission de 5 membres dont Jeanne Deroin, naturellement. On rédige des statuts, on perçoit des cotisations, on rêve d’étendre le mouvement à la France entière puis à l’Europe, et certain soir, où l’on rêve ainsi autour de la grande table couverte de papiers, portes bien fermées et volets bien clos, la police du prince-président fait irruption et le rêve s’achève en prison.

Le procès s’instruit sous le chef de complot contre la sûreté de l’État. Et ce procès constitue une bien drôle de comédie féministe ! Oyez plutôt. Au début des interrogatoires on sent que l’âme de l’affaire est Jeanne Deroin ; elle a tout combiné, tout voulu, tout prévu ; elle parle bien et comprend vite, répond pour les autres, embarrasse souvent et étonne toujours le juge enquêteur. C’est elle la tête et le cœur du « complot ». Danger ! grave danger ! Humiliation profonde pour les codétenus. Mais ils sont gens débrouillards et avec une femme, il y a toujours moyen de s’en tirer en s’adressant à son bon cœur. On fait donc appel à celui de Jeanne Deroin et à partir de ce moment elle s’efface et disparaît presque du procès, ne répond plus, ne revendique plus rien.

…« J’avais été instamment priée, dit-elle dans ses mémoires, au nom des Associations de ne pas reconnaître que j’étais l’auteur du projet et de l’acte d’Union dès Associations de travailleurs. Le préjugé qui dominait encore dans les Associations était froissé de la part prééminente qu’une femme dévouée à la cause du droit des femmes avait prise dans cette œuvre ; ne voulant pas, en présence de nos adversaires, soulever une contestation entre socialistes au point de vue socialiste, je me tus. »

Cette petite comédie de vanité masculine, combien de fois s’est-elle jouée au cours des siècles ? Et combien de fois se jouera-t-elle

encore ?
Hélène BRION.