Notes sur des oasis et sur Alger/Chetma

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Le Roman du LièvreMercure de France (p. 279-281).

CHETMA


Souv. du 28 mars 1896.


Souviens-toi des vergers délicieux, des sources vives sous les palmiers, les figuiers et les grenadiers.

Rappelle-toi ces jeunes filles qui vivent en des jardins où règne un éternel crépuscule. Elles plongeaient aux ruisseaux tièdes leurs jambes nues, si fines que l’on eût dit des quenouilles d’ambre longtemps filées et polies par des mains royales.

Elles étaient les filles de l’immortelle beauté.

D’emplir des outres auxquelles on avait conservé la forme d’un animal, une eau en cascade ruisselait sur elles, et, sur elles, nos pensées poudroyaient pareilles à des papillons d’azur.

Dans cette oasis, les jeunes gens étaient beaux et tristes. Ils ressemblaient à des amphores de bronze et de neige dont la ligne ondulerait lentement.

Ils évoquaient des Aladdins mystérieux, des lampes d’or, des palais blancs.

Leurs yeux pareils à de noires corolles se penchaient alanguis vers la terre parfumée, y semblaient guetter rêveusement la soudaine éclosion d’un génie dans une fumerolle d’aromates.

Torride était l’après-midi, en dehors des jardins. La psalmodie continuelle dont se berçaient, dans la mosquée, les hommes saints, nous donnait envie de mourir.

Athmann, comme une fleur de soie, nous précédait noblement, et, sur sa gandourah pâle, nervée de bleu-de-ciel, son mouchoir bariolé pendait comme un flot d’étamines.

Souviens-toi de Chetma ! de la passée de la rivière, des chameaux chargés de guenilles, qui s’enfuyaient vers l’Infini, épaves animées des sables douloureux…

Il y avait un moulin sur un torrent d’eau tiède, dans l’ombre glacée d’un verger… Il y avait d’étranges enfants rongés de maladie, dont les yeux s’agrandissaient encore sous des halos de mouches — et leurs ongles étaient pareils, sous le henné, à des pétales de roses desséchées.

Chetma ! Nos âmes fleurissaient comme les magnolias d’un jardin de volupté, s’emplissaient d’aromes invraisemblables, éclataient comme des fruits de pierre précieuse dans le parc vénéneux où le Magicien conduisit son filleul.

Et ces images s’effacent. Et il me reste à peine le souvenir des mélopées funèbres dont nous berçait Athmann. Elles flottaient autour de nous, se posaient à nos âmes ainsi que des lépidoptères noirs sur des calices de douleur.