Notes sur l’éducation publique/Chapitre IX

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Librairie Hachette (p. 127-151).

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le sport à travers les âges

La réapparition soudaine du sport dans le monde, ses progrès rapides, les conquêtes successives qu’il opère parmi la jeunesse d’Europe et d’Amérique, n’ont pas laissé que de surprendre et de déconcerter la pédagogie moderne. Encore que parmi les initiateurs de cette révolution compte précisément l’un de ses plus illustres représentants, Thomas Arnold, elle ne trouve pas sa voie sur le terrain nouveau qui s’ouvre devant elle. Dans le rameur ou le boxeur d’aujourd’hui, elle ne reconnaît point l’athlète antique qu’elle admire d’ailleurs par tradition classique, sans l’avoir jamais compris. Volontiers, elle crierait à la parodie, sinon au sacrilège. Il y a là pourtant un phénomène avec lequel elle devra compter, car il n’est ni local ni passager et si elle ne sait pas le faire tourner à son profit, sa tâche s’en trouvera fort compliquée. On ne s’étonnera donc pas que, dans ces Notes, je donne une place relativement considérable à l’étude du sport et de la gymnastique. Je les distingue intentionnellement et veux dire quelques mots de leurs origines respectives.

Ce ne sont pas les Grecs qui ont inventé l’art de développer le corps humain par l’exercice. Plusieurs des héros des épopées hindoues sont loués pour leur habileté à la lutte et au pugilat et parmi les attributs du Dieu Vichnou figurent un disque et une massue. Sur les bords du Nil, l’athlétisme servit à préparer la jeunesse aux fatigues de la vie militaire. L’Égypte était féodale. Chaque seigneur, pour son service personnel ou pour le service du roi, levait ce qu’il avait autour de lui d’hommes en état de porter les armes. De ces seigneurs les uns furent pacifiques et ne songèrent pas à leur armée ; les autres passèrent leur existence à guerroyer et voulurent avoir des soldats d’élite. Des tombeaux découverts il y a déjà longtemps, renfermaient les momies de deux princes qui, non contents d’avoir donné au combat la meilleure part de leur vie, voulurent, selon l’usage de leurs ancêtres, être entourés, dans le silence de la sépulture, de tout ce qui avait trait à l’objet de leurs soucis d’ici-bas ; c’est à eux que nous devons de connaître les mœurs militaires des Égyptiens. Les murs de ces sombres demeures sont couverts de figures représentant les divers exercices auxquels se livraient les soldats. On leur enseignait l’escrime au bâton, mais la lutte semble leur avoir été surtout familière. Ce n’était pas une lutte barbare, sans règles et sans conventions. Grâce aux dessins qui en reproduisent les différentes phases, on se rend compte que la lutte s’est peu modifiée depuis cette époque reculée. Chacune de ses phases a sa désignation propre, chacune des poses reproduites porte un nom et ce seul fait indique bien que l’on se trouve en présence d’un exercice réglementé, raisonné et jouissant d’une certaine vogue. Le lutteur, quand il a renversé son adversaire, cherche à faire « toucher » ses deux épaules contre le sol, ce qui mettra fin au combat[1].

Le tir à l’arc était naturellement pratiqué par les soldats ; peut-être aussi se livraient-ils à la course ; en tous cas, c’étaient de solides marcheurs. Leurs étapes auraient été en moyenne de douze lieues. Il est difficile de se tromper à cet égard ; les marches de l’armée sont indiquées nettement par les noms de localités qui existent encore. Dans les occasions où le roi se trouvait à la tête de l’armée, il payait de sa personne et prenait sa part de ces fatigues, ce qui prouve qu’il avait lui-même reçu l’éducation militaire. Il ne paraît pas que les marins aient été formés avec le même soin que les soldats. Cependant, dès la plus haute antiquité, une marine fluviale, forte et active, avait existé sur le Nil et d’ailleurs, au cours de l’histoire, si longue du peuple égyptien, il y eut des périodes de puissance et d’unité pendant lesquelles les dynasties furent assez fortes pour avoir une marine militaire et tenter d’audacieuses expéditions. Mais les guerres maritimes eurent un caractère exceptionnel. La natation fut probablement peu pratiquée ; on possède un document dans lequel un Égyptien se vante d’avoir appris à nager. En tous les cas, les exercices physiques revêtaient un caractère utilitaire et intermittent. On ne s’y livrait qu’en vue d’un but déterminé, non pour y chercher quotidiennement une jouissance et une satisfaction personnelles.

Nous remarquons bien quelque chose d’analogue au seuil de la civilisation grecque. L’idée du « sport pour la guerre », du Ludus pro patria vient assez naturellement à l’esprit de l’homme : et si elle a fait défaut chez certains peuples civilisés, même durant des périodes de luttes et de conquêtes, on en trouve par contre les traces jusque chez les communautés indiennes de l’Amérique du Nord, primitives et barbares. Mais cette idée ne suffit point à expliquer l’athlétisme grec qui dura dix siècles, exerça sur la pensée, sur l’art, sur la politique une action considérable et aida puissamment à l’unification de l’hellénisme et à son expansion au dehors. Ni la religion de la guerre, ni la religion de la beauté, encore que l’une ait dominé Sparte d’une façon permanente et que l’autre ait poussé sur le sol athénien des racines si profondes, n’auraient pu élever et maintenir l’institution à un pareil niveau. Dans un dialogue célèbre de Lucien, Solon, répondant aux questions d’Anacharsis, insiste à plusieurs reprises sur ce double point de vue : il loue, dans l’athlétisme, la préservation de l’harmonie individuelle et l’entretien de la force nationale. Un peu plus loin, il démontre comment le désir de se distinguer, la soif de la renommée, qui en découlent habituellement, deviennent des stimulants favorables au perfectionnement social de la nation En réalité ce ne sont là que des motifs divers d’approuver l’athlétisme, de bonnes raisons qui militent en sa faveur : mais ce qui le soutient, c’est l’existence d’un instinct que j’appellerai l’instinct sportif et dont nous tâcherons précisément de déterminer, tout à l’heure, la nature et les caractères.

Cet instinct-là ne s’était pas manifesté chez les peuples de l’Orient. On le pressent en quelque sorte en lisant dans l’Iliade le récit des jeux auxquels se livrent, sous les murs de Troie, les guerriers hellènes. Il apparaît nettement et s’affirme dans l’organisation savante du gymnase grec, établi sur un plan uniforme avec ses portiques où se tiennent les promeneurs et les curieux, ses bains, ses exèdres où enseignent les philosophes et les rhéteurs, ses salles de jeux et ses terrains d’exercices. Ceux qui viennent là sont bien en quête de la joie de vivre. Ils cherchent, comme des fumeurs d’opium, l’enivrement dont ils ont pris la poignante habitude ; mais cet enivrement est sain ; il est fait d’énergie, de santé, de rapidité, d’adresse, d’équilibre, de puissance vécue Beaucoup, peut-être, échapperaient à l’attirance, mais, dans la cité grecque, tout vise à réduire le nombre des dissidents et à rendre cette attirance plus générale et plus irrésistible. Le spectacle athlétique est le premier qui sollicite l’attention de l’enfant et le dernier qui fixe celle du vieillard ; il est, pour l’un, le symbole des promesses de la vie, pour l’autre le gage de la continuité de la race. Le génie sous ses formes variées, le culte et ses pompes prestigieuses, concourent à en rehausser l’éclat. Comment, encadré et cultivé de la sorte, l’instinct sportif ne prendrait-il pas un développement inattendu et anormal ? Aussi quand il meurt, n’est-ce pas d’épuisement mais d’excès. L’enthousiasme des foules a fini par créer le professionnel, l’homme qui y donne toute son existence, y sacrifie au besoin sa santé et en retour se procure la richesse et une gloire de mauvais aloi. Avec le temps, cet homme-là deviendra le gladiateur, l’athlète de décadence légué par la Grèce vaincue à l’empire romain, son vainqueur.

Rome n’a point passé par les mêmes phases. Soldats laboureurs, les contemporains de Scipion l’Africain et de Caton le Censeur se contentaient d’alterner avec leurs travaux agricoles les exercices militaires du Champ de Mars. Quand Néron construisit les luxueux gymnases pour lesquels il faisait venir à grands frais le sable du Nil[2], il se flattait sans doute de restaurer l’athlétisme : il ne fit qu’en hâter la décrépitude. Les Thermes déjà l’avaient accentuée. Ce n’était plus la salutaire et saine hydrothérapie qu’aimaient les Grecs, mais une succession savante de frictions, d’onctions, de massages dans la vapeur et les parfums. Puis vint le cirque avec ses bestialités ; il fallut à la foule des blessures, du sang, des agonies L’instinct sportif n’exista plus à l’état collectif ; mais, sans doute, on eût pu, à travers la décadence romaine et plus encore à travers la décadence byzantine, en suivre, chez les individus, l’affaiblissement graduel, les manifestations de plus en plus rares. Peut-être quelques convaincus réussirent-ils à provoquer une réaction momentanée, l’empire grec, en somme, a duré mille ans et son histoire est peu connue. Elle contient sans doute bien des relèvements partiels, des renaissances avortées, de ces alternatives de force et de faiblesse propres aux maladies chroniques des peuples comme à celles des particuliers.

Le sport hellénique avait été démocratique au sens que pouvait avoir ce mot, en un temps d’esclavage : le sport du moyen âge fut aristocratique. La vie physique du futur chevalier le prenait dès l’enfance. À un âge invraisemblable on le plaçait sur un cheval ; puis il apprenait l’escrime du bâton, de la lance et de l’épée. Il suivait son père à la chasse ; au sortir des murailles sombres du donjon féodal, le plein air le grisait ; il touchait le moins possible aux livres, les jugeant bons pour les estropiés. Un rude apprentissage commençait ensuite pour lui, celui d’écuyer. Le mot est gracieux et l’on se représente mal l’écuyer soumis à un régime d’obéissance passive et devant s’abaisser jusqu’aux corvées d’écurie. Il en était ainsi, mais le but à atteindre illuminait la route, de même qu’à la caserne, aujourd’hui, la besogne la plus vile est anoblie, aux yeux des soldats, par l’idée de la patrie pour laquelle ils l’accomplissent. Enfin venait le jour où, son stage terminé, le jeune écuyer entrait dans la chevalerie. La cérémonie rappelait la « remise des armes » en usage chez les Germains. Ses parrains lui remettaient les éperons, la cotte de mailles, le casque et enfin l’épée dont le premier contact l’armait chevalier. Alors il devait, d’un bond, sauter sur son cheval ; c’eût été un déshonneur de toucher l’étrier[3]. Au grand galop, il s’élançait pour abattre la quintaine. La quintaine représentait le Sarrasin, l’ennemi symbolique. C’était un pieu très épais, enfoncé en terre et supportant un trophée d’armes. Percer d’un coup de lance le bouclier et si possible, renverser le pieu, voilà le tour de force et d’adresse qu’on attendait de lui.

Ce fut l’origine des tournois dont les « carrousels » modernes peuvent donner quelque idée. Les tournois eurent une vogue de quatre siècles environ et laissèrent derrière eux, en Allemagne principalement, un souvenir durable. Là encore, l’instinct sportif s’affirme. Les sentiments et les idées qui servirent d’assises à la chevalerie se modifièrent assez rapidement sous l’action des circonstances, mais en eût-il été autrement que l’athlétisme du moyen âge n’y aurait pas puisé de quoi fournir une si longue carrière. La force impulsive d’une idée, d’un sentiment survit rarement à la seconde génération. Un instinct au contraire, dès qu’il est puissamment éveillé et suffisamment répandu, a la vie dure et sa résistance est longue.

La grande infériorité des sports de cette époque vint de leur caractère aristocratique et coûteux, jalousement maintenu d’ailleurs par les princes et les seigneurs. Une ordonnance d’Édouard iii d’Angleterre défendit sous peine de mort au peuple anglais de se livrer à d’autres exercices que celui du tir à l’arc. En 1369, Charles v de France, lui-même grand amateur de paume[4] en interdit la pratique à ses sujets. De Charles v à François ier, les édits prohibitifs furent souvent renouvelés. Le roi et les nobles entendaient se réserver la paume et, malgré eux, le goût s’en répandait en province parmi la bourgeoisie et le peuple. Il est certain qu’au moyen âge l’instinct sportif se fût aisément développé en Europe si l’esprit féodal ne lui avait barré la route. Quelque dépourvus de réglementation sportive qu’aient été la soûle ou certains jeux similaires, en vogue dans l’Ouest au xive et au xve siècles, il est permis de penser que leur influence ne fut pas nulle sur la formation de l’infanterie anglaise qui vainquit à Crécy, à Poitiers, à Azincourt et plus tard des redoutables bataillons français qui envahirent l’Italie.

Vers le milieu du moyen âge, l’instinct sportif rencontra un autre ennemi, non moins redoutable que l’exclusivisme féodal : ce fut l’Église. Le christianisme avait, dès ses débuts, regardé l’athlète d’un mauvais œil. Si les Pères de l’Église primitive, prompts à l’anathème, l’ont en général épargné, c’est probablement que, voyant sa décadence se précipiter, ils réservaient leurs forces pour abattre des institutions plus vivaces et, partant, plus inquiétantes. Tant que le jeune chevalier fut animé par une foi robuste et une charité ardente, tant que son idéal fut la « défense des faibles » ou la conquête de la Terre Sainte, l’Église qui avait grandement contribué à armer son bras suivit avec sympathie son entraînement et bénit sa vaillance. Mais lorsque ces formules furent devenues vaines, lorsque les tournois, en se transformant, eurent apporté dans l’existence du jeune noble un élément mondain et romanesque, elle se souvint de cette source de péché que l’Écriture Sainte appelle d’un nom si suggestif : l’orgueil de la vie.

Ces mots ne sont pas seulement applicables au sport : ils le définissent, ils l’expliquent, ils l’éclairent d’une clarté effrayante pour les pieux chrétiens, tentés de prendre au pied de la lettre le texte sacré. Aujourd’hui, le nombre de ceux-là a singulièrement diminué. Si l’humilité compte encore au nombre des vertus qui gagnent le ciel, il est depuis longtemps reconnu qu’elle ne gagne pas la terre et nul ne souhaite de la voir pratiquer par ses fils : je parle de la véritable humilité et non de cette qualité charmante qu’on nomme la modestie. Mais, en ces jours lointains où l’univers n’offrait point encore à l’activité humaine des perspectives indéfinies, où les croisades ayant pris fin et l’Amérique n’étant point découverte, l’Europe vivait un peu repliée sur elle-même, l’Église redoutait par-dessus tout l’orgueil de la vie parce qu’elle voyait en lui un dangereux précurseur de l’indépendance de la pensée.

Elle ne le combattit point en prêchant l’ascétisme exalté d’un saint Antoine ou d’un saint Siméon Stylite, mais en répandant la doctrine ascétique adoucie, mise à la portée de tous. Elle inspira à l’homme autre chose que le mépris — la méfiance — de son corps. Elle montra ce corps, non seulement vil dans son origine, mais rempli de germes vicieux qui sont autant de pièges tendus à l’âme. Le prestige de l’Église, en ces siècles de foi, s’accroissait de tout l’art dépensé dans la construction de ses cathédrales, de toute la science amassée dans ses monastères. Sa parole fut trop entendue et détermina une sorte de déséquilibre de l’être humain, dont les lointaines conséquences se sont manifestées jusqu’à nous. Il y a telle lacune de nos lois, telle contradiction dans nos mœurs, telle bizarrerie de nos habitudes héréditaires qui n’ont pas d’autre cause que cette théorie de l’antagonisme forcé de l’âme et de la chair.

Trois siècles plus tard, Rousseau protesta au nom de la nature. Ni la Renaissance ni la Réforme n’avaient produit de réaction. Si Rabelais et Montaigne en France, Luther, Mélancthon et Commenius en Allemagne, Milton et Locke en Angleterre émirent des opinions favorables à la culture physique, ce furent le bon sens naturel des uns, la tendance classique des autres, voire même l’anticléricalisme naissant qui les leur inspirèrent. Ils ne firent rien pour passer des idées aux actes.

Lorsque Rousseau intervint, l’instinct sportif était mort. Il restait, en province, quelques seigneurs opiniâtres qui préféraient une journée de chasse au spectacle d’un bal à Versailles. L’Allemagne possédait encore des Ritterschulen ou Adels-Akademien où les jeunes nobles apprenaient à manier les armes et les chevaux ; mais l’équitation elle-même avait changé de caractère ; à l’équitation athlétique, sortie d’Espagne, avait succédé l’équitation artistique née en Italie et importée en France par M. de Pluvinel, écuyer de Henri iii. Le manège en était le théâtre habituel et le quadrille, la suprême expression : allures lentes, évolutions rythmées qu’accompagnait la musique : passages, piaffers, voltes, changements de pieds, airs bas et airs relevés, en constituaient les éléments principaux. Les tendances théâtrales prirent rapidement le dessus ; les carrousels, donnés en 1662 à Paris et en 1664 à Versailles, en l’honneur de Mlle de La Vallière, eurent un caractère allégorique tiré de la fable ou de l’histoire. Au milieu des préciosités, des raffinements, des quintessences du xviiie siècle, les admirateurs de Rousseau étaient peu à même de tirer de son enseignement les énergiques conclusions qu’il eût comportées. Lui-même d’ailleurs ne les indiquait qu’en traits vagues et hésitants. Toutefois l’un d’eux, le célèbre Basedow, tenta quelque chose. Dans l’école qu’il fonda en 1774 à Dessau, les exercices physiques eurent une place d’honneur ; on alla jusqu’à restaurer le Pentathlon des Grecs. Mais les athlètes firent défaut. Pestalozzi ne fut guère plus heureux dans ses entreprises successives (1780-1810). Entre temps, le Directoire avait institué à Paris des Jeux Olympiques qui moururent aussitôt d’anémie et presque à la même date, un Américain de marque, Noah Webster, s’adressant à la jeunesse de son pays pour lui recommander les exercices virils, avait prononcé cette parole audacieuse : « Une salle d’armes n’est pas moins nécessaire dans un collège qu’une chaire de mathématiques. »

Tout cela fut en vain ; l’instinct sportif ne naquit point. Et certes, en un sens, l’Europe d’alors ne manquait ni de vigueur ni d’entrain. L’entêtement des Anglais à reprendre sans cesse la lutte, l’âpre résistance des Espagnols, l’espoir tenace des Prussiens, le grandiose sacrifice des Russes et jusqu’à l’héroïque passivité des Autrichiens firent à l’épopée napoléonienne un cadre digne d’elle. Et l’Amérique, qu’un gigantesque effort venait d’émanciper, ne pouvait davantage méconnaître la valeur de la force physique.

Cette valeur en effet ne passa point complètement inaperçue. Nous verrons plus tard ce qu’il advint des disciples de Basedow et de Pestalozzi et comment leurs théories prirent racine et se développèrent dans les deux mondes. Ce qui est étrange, c’est de noter parmi ces races que secoue le frisson guerrier, parmi cette jeunesse qui goûte l’âpre volupté des batailles, l’absence totale de toute tendance vers le sport. On dirait que le soldat de cette grande époque et principalement le soldat français est un hypnotisé, un suggestionné du génie, l’instrument d’une âme collective qui a supprimé son individualité en s’en emparant. Il accomplit des besognes étonnantes, il fait preuve d’une merveilleuse endurance, mais vienne à cesser le souffle qui le transportait, il est désorienté, déraciné : il erre à l’aventure, sans initiative, sans volonté. Lorsque à Waterloo, l’épopée prend fin, une paix s’établit qui sera à la fois durable et agitée parce que si les muscles des hommes sont las, leurs nerfs sont exaspérés. Le sang leur monte au cerveau et enfièvre les imaginations. Tout tourne en idées, en aspirations, en exaltations, en effervescences. Le peuple qui le premier retrouvera son équilibre parce que le premier il le cherchera, ce sera le peuple anglais et dans cette recherche d’équilibre, le sport tiendra une grande place.

Après avoir aimé et pratiqué certains jeux virils, les Anglais s’en étaient peu à peu détachés. Nous avons vu que leurs souverains les y avaient aidés. L’ordonnance tyrannique d’Édouard iii fut renouvelée en 1388 par Richard ii. Deux siècles plus tard au contraire, le roi Jacques ier jugeait nécessaire d’encourager chez ses sujets le goût des exercices physiques, par une proclamation connue sous le nom de King’s Book of Sports et que Charles ier renouvela en 1633. Du reste il s’agissait là d’un athlétisme rudimentaire qui n’allait pas beaucoup au delà des quilles, des boules ou du mât de cocagne. Au début du xixe siècle, rien assurément n’indiquait que l’Angleterre fût prédestinée à devenir le foyer d’une renaissance athlétique. Ni le Squire dans son comté, ni le collégien dans son public school n’avaient su s’éprendre du sport. Chez l’un comme chez l’autre, il y avait bien un besoin d’expansion animale, mais qui se traduisait par une brutalité trop prompte à se donner carrière et par une tendance trop fréquente vers les cartes et l’alcool. Si je ne l’avais recueilli de la bouche même de M. Gladstone, je tiendrais pour exagéré et poussé au noir le récit de ce qu’étaient, en son enfance, le collège d’Eton et les universités.

Les débuts du relèvement furent modestes et, par une coïncidence assez étrange, ils se trouvèrent placés sous le patronage de la religion. Les premiers ouvriers de ce grand labeur furent quelques jeunes gens groupés autour du chanoine Kingsley. On les appelait des « muscular christians » non qu’ils mêlassent à leurs exercices le moindre signe d’un culte quelconque, mais parce que, très carrément, ils proclamaient l’action moralisatrice du sport, la noblesse de la force physique et l’utilité pour l’âme d’être servie par des chairs fermes et des muscles durs. Ils s’inquiétaient moins de faire école que de se procurer à eux-mêmes de saines jouissances. Ils voyaient loin cependant. Une certaine lueur philosophique les environnait : des ressouvenirs de la Grèce, le respect des traditions stoïciennes et une conception assez nette des services que le sport pouvait rendre au monde moderne, ne tardèrent pas à attirer l’attention sur eux. On se moqua d’eux, mais le ridicule ne les découragea point. Quand le mouvement prit de la consistance, ils furent attaqués furieusement, avec rage, par la parole et surtout par la presse. Mais déjà leur œuvre était hors d’atteinte ; les universités d’Oxford et de Cambridge s’y étaient associées. Elles devaient y trouver le germe d’un magnifique relèvement, d’une véritable purification. En même temps ce grand citoyen, Thomas Arnold, le chef et le type des éducateurs anglais, donnait la formule précise du triple rôle de l’athlétisme dans la pédagogie : son rôle physique qui est d’équilibrer le corps, de fortifier les muscles, d’apaiser les sens et l’imagination — son rôle moral qui est de mettre dans la vie du collégien un intérêt immédiat, d’offrir un but tangible à ses efforts, de développer par là son expérience personnelle, de lui apprendre la valeur de l’entraînement, la relation fatale de cause à effet, la loi de la responsabilité individuelle, son rôle social enfin qui est de préparer la jeunesse, en lui remettant la direction et l’administration de ses jeux, au fonctionnement des rouages sociaux.

Tout cela, Arnold ne l’a pas dit ; il a fait mieux, il l’a mis en pratique. L’œuvre de quatorze années qu’il poursuivit comme headmaster du collège de Rugby, et à laquelle mit fin sa mort prématurée eut, pour le peuple anglais, le caractère d’une grande leçon de choses. Une génération absolument transformée sortit de Rugby et bientôt des autres public schools auxquels Rugby servit de modèle. Son influence sur les destinées de l’empire britannique fut décisive. Dans tous les services publics comme dans toutes les manifestations de l’initiative privée, son action s’est fait sentir. Que des circonstances ultérieures aient affaibli la portée de ces résultats, que des exagérations aient paru compromettre le principe même de la réforme accomplie, cela n’infirme en rien ce fait que quiconque voudra dans l’avenir analyser le Victorian Era, devra chercher dans l’œuvre d’Arnold le principal ressort de cette grande époque.

Par cette œuvre le sport fut en peu de temps si bien identifié avec l’Angleterre que les autres peuples se prirent à voir là une particularité héréditaire de la race anglo-saxonne — particularité que l’esprit d’imitation ou le culte des élégances exotiques parviennent seuls à implanter chez les autres races. C’est là un point de vue absolument fantaisiste. L’histoire nous montre combien l’esprit d’imitation s’est trouvé jadis impuissant à faire vivre le sport hors du monde grec. D’autre part, les gazettes d’outre-Manche, vieilles seulement de 60 à 70 ans, nous apprennent à quel point les Anglais d’alors l’avaient délaissé. Enfin il est aisé de constater qu’aujourd’hui le sport est entré dans les mœurs de toute une jeunesse qui ne s’avise nullement, qu’en pratiquant ses exercices favoris, elle puisse accomplir un acte quelconque d’anglomanie ou de snobisme. J’ai déjà signalé ce mouvement il y a plusieurs années[5] ; il gagne chaque jour en importance et en extension.

Ses progrès sont surtout remarquables en Allemagne et en Suède, où ils sembleraient devoir être entravés par les systèmes de gymnastique en vogue dans ces deux pays. Or il n’en est rien. D’une tournée récente à travers l’Europe me reste, entr’autres, le souvenir des Ruder-Clubs de la Sprée, nombreux et prospères. La rivière dont la réputation maussade n’est pas méritée leur offre, entre ses rives verdoyantes, un champ de courses large et paisible. L’un d’eux — il est bon de le noter en passant — est de fondation impériale : pour le construire, Guillaume ii a tiré 35 000 marks de sa cassette particulière et il l’a offert ensuite aux « potaches » de sa capitale. Les rameurs de tous ces clubs montent des bateaux de construction allemande et lisent des feuilles sportives rédigées en allemand. Leur quartier général est à Hambourg et non à Henley. On pourrait faire des remarques analogues à propos des clubs de foot-ball qui se multiplient autour de Berlin.

En Suède, le mouvement sportif, chaleureusement appuyé par le prince royal, est dirigé par le colonel Balck, premier professeur à l’Institut central de gymnastique. Il ne vise pas seulement à perfectionner les sports d’hiver, complément naturel de la vie scandinave, mais à en développer d’autres qui déjà possèdent, à Stockholm, une installation de plein air « Idrottsparken » (le parc des sports) et une maison en ville, le « Tattersall ». Ces deux établissements peuvent rivaliser en leur genre, avec le « Knickerbocker » de New-York, l’« Athletic Association » de Chicago, ou l’« Olympic Club » de San Francisco.

La côte du Danemark est semée de terrains de tennis. On y joue au centre de la forteresse démantelée de Copenhague et au fond des remparts d’Elseneur, tout contre la célèbre terrasse où Hamlet sonda le problème de l’existence. En Russie le mouvement s’annonce ; en Hongrie, en Bohème, il est esquissé déjà. J’ai conté ailleurs[6] l’histoire de ses débuts sur le sol néerlandais. La Grèce, qui avait oublié cette partie de son passé, s’en souvient depuis la célébration des Jeux Olympiques de 1896. L’Espagne et l’Italie du Nord ne sont point trop en retard et Vienne s’est offert, en plein Prater, un cercle sportif qui réunit, autour d’un luxueux bâtiment, jusqu’à un champ de foot-ball et des pistes de courses à pied. La Belgique et la France ont vivement rattrapé le temps perdu. Quant aux États-Unis, longtemps réfractaires, ils ont, depuis la guerre de Sécession, ouvert leurs portes à deux battants. La bicyclette sillonne les deux mondes et dans chaque pays, s’établissent des fabricants d’objets sportifs qui, en général, ne se plaignent pas de faire de mauvaises affaires.

  1. Chez les Grecs la lutte ne se terminait pas ainsi : il fallait que l’un des deux adversaires s’avouât vaincu ou fut mis dans l’impossibilité de se relever.
  2. Les « Hellénisateurs » procédèrent en général de la même façon. Renan a raconté la curieuse tentative d’Antiochus le Grand pour helléniser Jérusalem. C’est un gymnase qu’avant tout il décida d’y créer.
  3. L’invention de l’étrier est, croit-on, postérieure à Théodose. Il en est fait mention pour la première fois dans un livre sur l’art de la guerre, attribué à l’empereur Maurice.
  4. Il avait fait construire, pour lui-même, deux jeux, l’un au Louvre, l’autre dans les dépendances de l’hôtel Saint-Paul. Les jeux de paume qui dans le principe ne furent pas couverts (le premier jeu couvert fut bâti au Louvre par François ier) étaient nombreux dans Paris ; on les appelait des tripots.
  5. Revue de Paris, 15 juin 1894.
  6. Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1899.