Notes sur la vie marocaine

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Notes sur la vie marocaine
Commandant G. Reynaud


Notes sur la vie marocaine


Les Marocains ont réussi pendant des siècles à s’isoler presque complètement du reste du monde : ils s’étaient bien réservé la possibilité d’aller chercher au dehors les produits ou les denrées qui leur étaient nécessaires ; mais, n’usant pas de réciprocité à l’égard de l’étranger, ils lui avaient à peu près interdit l’accès de leur territoire. Tandis que l’influence de l’Europe se propageait dans les contrées les plus lointaines en Amérique et en Asie, elle était arrêtée aux portes mêmes du vieux continent par un peuple barbare, qui gardait avec son organisation familiale et sociale ses mœurs et ses préjugés.

Les événemens récens vont modifier cette situation : de gré ou de force, le Maroc va cesser de faire bande à part. A l’heure où nous allons entreprendre la transformation matérielle et morale de ce pays très neuf, il est intéressant de se demander si, dans l’œuvre civilisatrice qui commence, les Marocains seront nos adversaires irréductibles ou nos collaborateurs.

Nous allons inviter nos lecteurs à pénétrer avec nous sous la tente des nomades, dans les gourbis des villageois berbères, chez l’ouvrier pauvre et le petit bourgeois des villes, et enfin dans la somptueuse demeure du grand seigneur enrichi au service du maghzen. Nous interrogerons successivement des représentans de toutes les classes sociales à Figuig, chez les Angads et les Zaërs, dans le Rif et dans la Chaouia. Tous nous diront l’appréhension très vive qu’ils éprouvent à la pensée de l’évolution qu’il s’agit d’accomplir, des coutumes et des traditions très chères auxquelles ils seront amenés à renoncer s’ils veulent vivre de notre vie. C’est qu’un abîme infranchissable, mais en apparence seulement, sépare les Marocains d’aujourd’hui des peuples européens. Je rencontrais, il y a quelques mois, à Madrid un Rifain attaché à la mission marocaine. Fort intelligent, parlant facilement notre langue, il me dit avec la plus grande franchise ce qu’il pensait des projets de transformation de son pays. Voici ses paroles à peu près textuelles : « Actuellement nous sommes encore les maîtres chez nous. Notre pays pourrait peut-être ressembler à l’Europe, avoir des villes, des chemins de fer, des monumens, des usines ; — mais tout seuls nous ne sommes pas en état de réaliser un semblable programme. Si vous nous apportez votre concours, vous travaillerez pour votre agrément personnel, et non pour le nôtre. Vous ne tarderez pas à nous exproprier et bientôt vous deviendrez les maîtres de la montagne et de la vallée, tandis que nous les habitans, les premiers propriétaires du sol, nous serons comme des invités dans notre propre maison. Nous n’aurons alors d’autre ressource pour vivre que de devenir des ouvriers à vos gages. »

Mon interlocuteur avait bien exposé la nature du malentendu qui subsiste à l’heure actuelle entre les Marocains et nous : ses compatriotes, pensait-il, figés dans leurs habitudes économiques et leurs mœurs sont réfractaires à toute évolution, par conséquent, la transformation du Maroc s’accomplira sans eux et contre eux. Nous allons constater par notre enquête que cette opinion était trop pessimiste : le Marocain possède de sérieuses qualités, — l’intelligence et l’aptitude au travail. Mieux informé, il entrera spontanément dans la voie nouvelle et s’adaptera sans trop de difficulté à la vie européenne.


Au Maroc comme en Algérie, les nomades et les sédentaires vivent côte à côte, en médiocre intelligence parfois : ils ne sont pas de même race, ils pratiquent un genre de vie très différent, ils ont enfin sur la propriété des idées absolument opposées : tandis que le sédentaire est attaché au sol qui lui appartient, le nomade pasteur serait partisan de la propriété collective et voudrait faire des terrains de parcours et des pâturages une sorte de patrimoine commun. Avant que la France n’eût pris pied dans le Nord de l’Afrique, les nomades organisateurs des caravanes et producteurs du bétail étaient les véritables maîtres du pays. C’est par leur intermédiaire que des relations commerciales très suivies avaient lieu entre le Soudan et les riches contrées de la côte barbaresque, ils étaient les pourvoyeurs des marchés d’esclaves.

Le commerce avec le Soudan diminua sensiblement d’importance le jour où, par le fait de notre présence dans les ports algériens, la marchandise humaine ne trouva plus de débouchés. Tandis que les nomades perdaient de ce fait une source importante de bénéfices, ils voyaient se restreindre chaque jour de plus en plus les terres en friches qui leur avaient servi jusque-là de pâturages, car au Maroc l’agriculture prit tout à coup une grande extension.

La transformation économique du pays, la division et le partage de la propriété qui en sont les conséquences amènent à l’heure actuelle les nomades à changer de conditions d’existence et à se fixer au sol, à y prendre racine en quelque sorte. Ceux d’entre eux qui, irréductiblement attachés à la tradition, ont voulu continuer la vie libre sous la tente, deviennent des parasites et, à ce titre, sont peu à peu rejetés par la communauté marocaine sédentaire qui est devenue plus puissante et plus riche.

Je vais, par les observations recueillies au cours de ma récente mission, prendre sur le fait l’évolution qui commence pour aboutir dans un avenir probablement encore lointain à la disparition du nomadisme.


* * *

Sur le chemin qui mène de Beni-Ounif à Figuig, tout près de Zenaga, nous rencontrons un campement de nomades très pauvres, qui ont planté leurs six tentes sur un terrain rocailleux, dominé par un marabout blanc. Hadj Mohammed ben Amali, le chef de famille, a une quarantaine d’années : il a trois femmes et une négresse capturée au cours d’une razzia récente ; ses deux fils ont chacun deux femmes. Je compte un total de dix-sept enfans de six mois à quinze ans. Deux serviteurs ou associés complètent cette colonie de trente nomades. Le groupe que nous avons sous les yeux fait partie d’une tribu dont les familles se sont éparpillées autour de Deni-Ounif. Un chameau étique, trois mulets et trois ânes suffisent pour porter le matériel de campement, les ustensiles de cuisine et le mobilier très sommaire de la petite communauté.

Les cinq hommes et un fils de quinze ans possèdent chacun un fusil et un bon cheval. Un troupeau de quarante moutons et cinq vaches est visiblement insuffisant pour assurer la subsistance de ces trente individus. La principale industrie de ces nomades, qui n’ont pas de terres, qui ne se louent pas comme ouvriers, ne peut être que la maraude : ils vont la nuit voler du bétail ou récolter des légumes et des fruits dans les jardins des ksour.

Ce matin, les habitans de Zenaga ont invité nos hôtes à ne pas séjourner dans le pays. À Figuig, les propriétaires de jardins me disent qu’ils monteront la garde ce soir dans les tours en pisé qui, plantées dans les propriétés sur la lisière de la palmeraie, permettent d’en surveiller les abords. On ne redoute pas seulement Hadj Mohammed, mais les 50 rôdeurs nomades arrivés en même temps que lui et qui errent dans le pays.

Les femmes plantent les tentes, vont chercher de l’eau, du bois, et sont en outre chargées de la surveillance et de l’entretien du troupeau : ce sont elles qui travaillent la laine et fabriquent les burnous. Tout le ménage, l’entretien et le renouvellement des vêtemens, du campement, du mobilier constitué par quelques tapis, des ustensiles en bois et en terre, est de leur ressort. Dans les déplacemens, les femmes voyagent à pied, tandis que les hommes sont à cheval.

Ceux-ci ne font aucun travail : chaque soir ils se partagent en deux groupes : l’un qui reste aux tentes, surveillant et protégeant les femmes et le troupeau, l’autre qui part en maraude. Cette famille représente bien le prolétariat du nomadisme, — ces gens-là ne possèdent ni un coin de terre, ni les moyens de transports, chameaux et mulets en nombre suffisant pour être organisateurs de caravanes. Ils ne produisent rien et n’achètent rien ou presque rien. Ce sont des parasites. Leur existence tend à devenir de plus en plus précaire et misérable : pourchassés par les habitans des villes et des villages, reçus la nuit à coups de fusil par les propriétaires qui font bonne garde, ils n’auront bientôt plus d’autre ressource pour vivre que le travail. Les aptitudes de la race lui permettent-elles une transformation aussi radicale ? Un exemple très curieux, qu’il nous sera permis de généraliser, va nous donner une réponse affirmative.


Nous rencontrons à Oudjda Ali-ben-Maïmoune, âgé de cinquante-cinq ans, qui est précisément un ancien nomade de la catégorie que je viens de décrire. Après une jeunesse orageuse, des meurtres nombreux, des razzias fructueuses, Ali-ben-Maïmoune s’est rangé. Fatma, que nous voyons à ses côtés, a fixé le volage qui avait eu successivement six épouses, dont deux sont mortes et les autres ont été répudiées. Fatma, bien conservée malgré ses quarante printemps, est une femme intelligente et une bonne maîtresse de maison. Le ménage a un fils marié, âgé de dix-neuf ans, Mohammed, vivant avec ses parens, une fille de dix-sept ans, mariée depuis deux ans à Taza, une fille de douze ans et une fille de sept ans.

Ali-ben-Maïmoune, se trouvant par suite d’héritage propriétaire de deux maisons, de quatre magasins, ainsi que de champs qu’il loue et d’un jardin potager, qu’il cultive, a un revenu régulier de 1 800 francs. Ce serait déjà l’aisance pour des gens qui dépensent très peu, mangent deux fois de la viande par semaine et ne boivent que de l’eau ; mais Ali-ben-Maïmoune ajoute à ce revenu le produit d’un petit commerce auquel il se livre à ses momens perdus. Il va acheter à Géryville, Tiaret et Tlemcen des couvertures qu’il revend à Oudjda.

Notre Fra Diavolo converti, qui, avant trente-cinq ans, n’avait guère travaillé, car la maraude n’est pas un travail, s’est transformé tout à coup en petit rentier, vivant bourgeoisement, cultivant son jardin, et faisant un peu de commerce. Il n’a même plus de fusil.

Il me dit quelle satisfaction il éprouve aujourd’hui en dormant sans souci, quand le soir la porte de la rue est close, tandis qu’autrefois, sous la tente, il vivait dans une alerte perpétuelle, reposant peu et se nourrissant mal.

Cet homme, qui a pratiqué le vol à main armée, n’a pas pour cela la mentalité de nos apaches : il considérait le brigandage comme un sport très noble, personne ne lui ayant appris à discerner le bien du mal. Ce sont les circonstances et non une évolution morale qui l’ont amené à adopter un nouveau genre d’existence.

Depuis qu’il a quitté la tente, il a fait un séjour en Oranie, où, très fidèle à ses contrats de travail, il a été partout, — lui, l’ancien brigand, — considéré comme un homme de confiance. On lui a, pendant un an, attribué les fonctions de gardien de caisse dans une banque d’Oran, et aujourd’hui, c’est chez lui que les voisins, partant en voyage, déposent leurs économies.

Le service des allaires indigènes, confirmant ces observations, me cite d’autres faits du même genre prouvant que le cas d’Ali-ben-Maïmoune n’a rien d’exceptionnel.


* * *

Nous allons passer à une catégorie de nomades vivant dans une condition plus relevée. Le 14 juillet dernier, je me trouvais à Rabat où et Gebeli, Marocain très connu dans la région, me transmit l’invitation à déjeuner des habitans d’un douar zaër installé à 25 kilomètres de la ville, sur la rive gauche de l’oued bou Regreg. et Gebeli m’affirma que, quoique vivant en état d’hostilité avec nous, les Zaërs respecteraient en nia personne le caractère sacré de l’hôte qui, par une fiction chevaleresque, est considéré comme un membre de la tribu, dès qu’il a passé le seuil d’une de ses tentes.

Nous franchissons, Gebeli et moi, la double enceinte de Rabat. La femme et le fils de mon guide nous accompagnent, ainsi qu’un serviteur. Je dois ici ouvrir une parenthèse et dire un mot de ce très intéressant ménage. Une jeune fille russe, poitrinaire au dernier degré, — au dire des médecins, — s’était retirée à Alger, pour y mourir, il y a huit ans. Elle rencontra un jeune Marocain européanisé par un long stage dans l’armée italienne : il lui plut et elle l’épousa, très persuadée qu’elle lui donnait à peine quelques mois de vie accordés par des médecins au diagnostic infaillible.

Les médecins s’étaient-ils trompés, ou bien le mariage marocain serait-il un remède nouveau et infaillible contre la tuberculose ? C’est elle aujourd’hui qui nous accompagne à cheval et va faire une promenade de 50 kilomètres. En huit ans, elle a transformé en gentleman accompli le fils du gardien de la principale mosquée de Rabat. Pas un nuage n’a, en huit ans, troublé cette union entre deux conjoints pourtant bien dissemblables : une Slave polyglotte très instruite et très femme du monde, et un Marocain qui, fier de son origine arabe, se comporte néanmoins en homme civilisé et a adopté, dans son mariage, notre genre de vie, notre langage, et, — ce qui est mieux, — nos mœurs.

Au sortir de Rabat, nous nous engageons sur un plateau très dénudé. Ça et là quelques champs de mais non encore cueilli sont surmontés par le mirador en branchages des gardions de récoltes : dans le bled, il faut en effet protéger les moissons contre les passans qui, sans respect pour la propriété, laisseraient paître leurs troupeaux dans les champs cultivés et dédaigneraient l’herbe maigre du pâturage banal. Des buissons de lentisques, des palmiers nains, de nombreuses fleurs de toutes les variétés possibles, donnent au bled marocain un aspect très riant que je ne rencontrais pas, il y a quelques jours, dans les solitudes sahariennes autour de Figuig. Très loin devant nous, on aperçoit une forêt aux arbres clairsemés, — à droite à 10 kilomètres l’Atlantique. Nous croirions cheminer dans un désert, si de loin en loin on n’apercevait pas des groupes de tentes, des douars de la tribu des Arabs. Des pasteurs avec leurs troupeaux se tiennent à proximité. Mon compagnon me devançant au galop va parlementer avec les nomades qui sortent à notre approche de leur village en toile, et nous continuons notre route.

Le terrain devient ondulé, puis nettement accidenté. Nous cheminons maintenant sur le territoire des Zaërs : nous voici au bord d’un ravin profond débouchant dans la vallée sinueuse de l’oued bou Regreg, dont j’aperçois les eaux à un kilomètre à peine. Une douzaine de douars sont pittoresque ment établis sur le plateau qui domine ce paysage un peu trop dépourvu d’arbres, mais néanmoins très riant. Huit ou dix Marocains tenant à la main le fusil, dont ils ne se séparent jamais, sont sortis de leurs tentes et nous observent. Gebeli, me devançant une dernière fois au galop, s’est fait connaître, et mes nouveaux amis viennent au-devant de moi, souriant et la main tendue.

Six tentes de forme aplatie et d’une couleur brun foncé, qui les rend presque invisibles à courte distance, sont disposées à une vingtaine de mètres les unes des autres. Quelques chevaux, des mulets et des ânes sont entravés et attachés à des piquets à côté d’elles. Trois Zaërs apportent un grand tapis roulé dans la plus large des six tentes, qui a 20 mètres de long sur 9 mètres de large. Elle est séparée en deux compartimens par une sorte de velum au-dessus duquel j’entrevois des femmes préparant le couscouss, des brebis et un veau.

Nous nous asseyons les jambes croisées, — en tailleur, — dans la partie de la tente qui sert maintenant de salon pour devenir tout à l’heure la salle à manger. Un Zaër monté sur une mule est allé chercher au fond du ravin un grand mouton roux qu’on me présente, pour le mettre à mort aussitôt après et le dépouiller.

En attendant que le repas soit prêt, mon hôte prépare devant nous, sur un réchaud, ce bon thé à la menthe très sucré, que les Marocains boivent à toute heure de la journée. Il me présente ses deux fils : l’aîné et Mati est marié et rangé ; le plus jeune Salam, qui a dix-sept ans, court toutes les nuits et va voler du bétail ou des chevaux dans la tribu voisine. Zahra, une aïeule au dos courbé, passe et repasse devant la tente : « Tu serais mieux sous la terre maintenant que tu n’as plus la force de travailler, » lui dit peu galamment mon hôte. Zahra, comme toutes les vieilles Marocaines, a une expression aigrie et haineuse qui contraste avec la physionomie avenante des jeunes femmes qui se montrent autour de nous à visage découvert. Elles seraient jolies, si le hâle et le henné n’avaient par trop bruni leur peau, et si le rude labeur qui leur est imposé n’avait amaigri leurs visages et leurs corps souples et nerveux.

Nous sommes chez des propriétaires qui cultivent leurs champs et élèvent du bétail. Ils ne quittent presque jamais leur terre : je me demande pourquoi, dans ces conditions, ils ne préfèrent pas à la tente un gourbi ou une maison, qui les protégeraient mieux des ardeurs du soleil ou du froid. Il est vrai que la tente permet à ses habitans de rester très mobiles, de se dérober par la fuite après un mauvais coup, de dissimuler leur présence dans un pays où il faut éviter d’attirer l’attention de la tribu pillarde qui passe, ou des fonctionnaires du maghzen récoltant l’impôt.

Mes hôtes sont dans une situation aisée : l’année est bonne, le bétail et le grain vont donner une plus-value sensible, mais chez les nomades on ne fait pas d’économies, on dépense au jour le jour l’argent qui rentre. On se nourrira bien, on achètera des armes de luxe, on renouvellera la provision de cartouches, et si, l’an prochain, la récolte est mauvaise, on se résignera à faire maigre chère. Ces alternatives de prospérité et de misère caractérisent bien la vie du nomade : il a une réserve de quelques douros enterrés dans sa tente pour les cas imprévus. Si, malgré tout, la misère persiste, quelques hommes prennent le parti d’aller travailler pendant une saison en Oranie, et ils reviennent au bout de quatre mois rapportant presque tout leur salaire.

Cette année, mes hôtes craignent d’être impliqués dans la responsabilité collective encourue par leur tribu à propos du guet-apens de la forêt de la Mamora. Le général Ditte et un escadron de chasseurs d’Afrique ont été traîtreusement attaqués entre Salé et Méhédiah par un parti zaër. Mes nouveaux amis m’assurent que les coupables sont des rôdeurs professionnels n’ayant ni feu ni lieu, mais qu’eux, cultivateurs et éleveurs de bétail, se garderaient bien d’attaquer les Français. Ils me demandent d’intervenir en leur faveur et de présenter au commandement leur soumission. Tout à l’heure, une vingtaine de représentans des douars voisins viendront à leur tour m’exprimer les mêmes senti mens et formuler la même demande. Je n’avais aucun titre pour intervenir, comme négociateur. Je me bornai à faire au général Moinier la commission dont je m’étais du reste très volontiers chargé.

Cependant le repas est prêt ; on apporte dans un plat en bois des beignets et du beurre très frais, des pains arabes tout chauds. Une peau de bouc pendue à la porte contient de l’eau puisée à la source voisine. Malgré mon respect pour la couleur locale, j’ai sorti d’une sacoche un couvert, une assiette, un verre, tandis que les Zaërs vont manger avec les doigts, et boire tous à la même tasse. Gebeli ne peut m’imiter parce qu’en se comportant en civilisé il perdrait tout son prestige, mais sa femme, qui tient à conserver ses prérogatives d’Européenne, a sorti son couvert.

Rien n’est plus exquis que le méchoui, le mouton rôti et croustillant qu’on nous apporte tout entier. Deux ou trois chiens, qui m’avaient accueilli par une mimique hargneuse à l’arrivée, se glissent derrière moi et s’apprivoisent tout à fait au moment où mon hôte remplit mon assiette. Il me serait impossible, malgré un appétit robuste, de manger l’énorme part qui m’est offerte, si je n’étais aidé par mes amis à quatre pattes, à qui je passe à la dérobée quelques morceaux qu’ils croquent discrètement. Le couscouss au mouton bouilli est apporté. C’est la fin du repas. Mon hôte s’assied alors et mange après nous. Quand il a fini, c’est le tour de ses fils et des hôtes venus par un hasard facile à expliquer : ils savaient qu’une diffa avait lieu et ils sont arrivés à propos. Quand ils ont mangé, on passe les os à demi dépouillés aux femmes, puis… c’est le tour des chiens. Nous recommençons à prendre du thé : Kaddor, un réfugié d’une tribu lointaine, est venu, à la suite d’un assassinat commis par lui, demander protection à mes hôtes. C’est lui qui prépare le thé. Il raconte le drame à la suite duquel il a dû fuir la vengeance d’une famille. Chacun fait ensuite le récit peu édifiant de ses hauts faits. Mes hôtes sont évidemment des gens paisibles en principe, mais dans le bled, comme en Europe, l’occasion fait le larron. Je suis au milieu de gens qui, possédant des terres, de l’argent, du bétail, ont, — en dépit de leurs méfaits, — un peu plus de respect que les nomades de Figuig, pour le bien d’autrui.

Si par une police bien faite et en moralisant un peu ces Zaërs, qui ne sont pas inaccessibles aux bons sentimens, on essayait de les transformer en villageois paisibles, on arriverait sûrement à un résultat satisfaisant.

Il faudrait d’abord leur donner une autre notion du travail et de sa répartition, leur apprendre que l’homme n’est pas un guerrier toujours aux aguets pour attaquer ou se défendre, mais que son intelligence et ses bras sont un capital dédaigné à tort chez les nomades.

Les femmes, traitées comme de véritables bêtes de somme, sont soumises à un labeur écrasant et ne sont même pas épargnées quand les infirmités de leur sexe ou la maternité les affaiblissent : c’est pourquoi elles vieillissent de bonne heure et meurent relativement jeunes, tandis que les hommes conservent jusqu’à un âge parfois très avancé la souplesse, la vigueur et les prérogatives de la jeunesse.

Absorbées par une besogne matérielle au-dessus de leurs forces, les femmes n’ont ni le temps, ni l’instruction très sommaire nécessaires pour élever leurs en fans. Ceux-ci sont abandonnés à leurs instincts bons et mauvais, sans qu’aucun enseignement moral leur apprenne à discerner le bien du mal.

Le spectacle des grandes personnes dans un groupe de tentes, où nul ne peut avoir le moindre secret intime, est très démoralisant pour eux. Ces constatations seraient peu encourageantes, si je n’avais eu l’occasion de relever un fait qui est tout à l’honneur de ces primitifs : quand, vivant au jour le jour, ils subissent parle fait d’une mauvaise saison les atteintes de la misère, ils la supportent avec stoïcisme. Si la misère persiste trop longtemps, ils ont recours au grand remède : le travail. Ils s’expatrient et vont chercher au loin le nécessaire et le superflu que le sol natal leur a refusés.

Parmi les milliers d’ouvriers marocains qui viennent travailler en Oranie, un bon tiers provient des régions sahariennes encore inexplorées. J’ai rencontré dans un jardin d’Oran des ouvriers provenant directement du Draa où ils menaient quelques semaines auparavant l’aventureuse existence du coupeur de route, du djicheur. Quand ces bandits viennent chez nous, ils se soumettent à nos lois, à nos usages, et observent scrupuleusement les clauses de leur contrat de travail. Leur adaptation à la vie européenne ne saurait donc présenter aucune difficulté sérieuse.


* * *

Nous allons rendre visite maintenant à l’aristocratie nomade. Le caïd des Angads, Mohammed Bouterfass, m’a invité à venir passer quelques jours dans son douar. Je pars un matin d’Oudjda, et non loin du champ de bataille d’Isly, près d’un marabout, je suis accueilli au douar nézaouir par le grand seigneur arabe, qui vient lui-même me tenir l’étrier pendant que je descends de cheval. Des serviteurs apportent une tente qu’on dresse aussitôt et des tapis moelleux. Mon hôte m’accueille par ces phrases si jolies de la politesse arabe : « Ma visite comptera dans sa vie comme un jour de fête… Maintenant que je me suis assis à son foyer, je puis le considérer comme un frère… »

Bouterfass a très grand air : il me présente ses fils, qui tout enfans lors de l’arrivée des troupes françaises à Oudjda, ont chevauché pendant le combat à côté de leur père, recevant ainsi le baptême du feu. Les Angads sont en effet nos amis de la première heure.

Riches cultivateurs, éleveurs de bétail, propriétaires de maisons à Oudjda, ils vivent dans l’aisance. Depuis longtemps ils sont en relations avec la France, parce que, chaque année, ils viennent au sud d’Aïn-Sefra à l’époque de la floraison saharienne, pour faire paître leurs troupeaux. Ce n’est pas sans regret qu’ils s’éloignent alors de leurs champs et de leurs silos. De temps en temps, des défections se produisent dans le camp nomade et des familles entières émigrent à Oudjda et Taourirt pour s’y fixer.

Bouterfass me parle avec mépris des riches caïds qui mènent la vie amollissante des villes. « Quand je dors, me dit-il, je n’ai au-dessus delà tête que les feloudj de ma tente et puis le ciel. » Il s’est entouré de tout le confort compatible avec la mobilité. On devine que ses fils et lui sont bien nourris et ignorent les fatigues et les veilles du nomade pauvre.

Les femmes du douar vêtues avec beaucoup de recherche ne sont pas brunies par le grand air et le soleil. Vouées à l’oisiveté ou aux devoirs de la maternité, elles sont l’ornement de ce joli campement nomade.

Toutes sont rentrées à mon approche, non sans m’avoir laissé un instant admirer leurs beaux yeux et leurs cheveux noirs.


Nous avons successivement interrogé toutes les catégories de nomades et partout nous avons constaté une évolution, une aspiration bien marquée vers la vie sédentaire.

La tente est en effet la plus inconfortable des demeures : elle expose ses habitans à toutes les intempéries des saisons, elle ne leur permet aucun bien-être matériel. Le nomade ne peut posséder ni mobilier, ni matériel de chauffage, d’éclairage, de cuisine, ni surtout ces mille riens qui chez nous représentent tant de chers souvenirs. Il faut qu’en un instant la famille errante puisse charger tout ce qu’elle possède sur quelques animaux de bât pour continuer sa route.

La tente est encore la demeure perpétuellement ouverte qui ne garde aucun secret intime. Aussi sera-t-elle tôt ou tard remplacée par la maison avec sa porte bien close et ses chambres commodes. La civilisation a endigué la vie errante et accumulé mille obstacles sur son parcours ; il n’y aura bientôt plus de place en ce monde pour le nomade.


* * *

Dans les villages et dans les villes où nous allons pénétrer maintenant, la sécurité inconnue dans le bled est garantie par la protection mutuelle que se donnent les habitans. L’activité et les forces de l’homme n’y sont pas absorbées par cette veille stérile à laquelle doit s’astreindre le nomade toujours aux aguets. Nous y trouverons donc des mœurs, une vie sociale, une répartition du travail plus conformes à nos idées.

A égale distance de Melilla et d’Alhucemas, à l’Ouest de la presqu’île des trois Fourches, apparaît sur la côte le village d’Asanen, ancien repaire de pirates, dont les 3 000 habitans sont à la fois pêcheurs et cultivateurs. Demandez quelle est, parmi les 350 familles qui composent le village, la plus patriarcale, celle où les préceptes du Coran sont le plus rigoureusement observés, et tout Je monde vous dira sans hésitation : « Allez chez ben Tahar, c’est un sage, c’est un homme juste ! »

Ben Tahar est un vieillard très bien conservé de soixante-quinze ans ; il nous présente ses deux femmes, Yamina, âgée de cinquante-cinq ans, et Maïmouna, qui compte trente-cinq printemps. Il a sans doute été marié bien des fois, car son fils aîné âgé de quarante-cinq ans provient d’une union antérieure. Dans le cimetière, ce grand champ de pierres qu’on aperçoit à flanc de coteau derrière le village, d’autres épouses de ben Tahar dorment du dernier sommeil ; ne lui demandez ni leur nom, ni leur nombre, car vous embarrasseriez le mari insouciant et volage.

Maïmouna, l’épouse préférée, habite la chambre de ben Tahar, à qui elle a donné dix enfans, tandis que Yamina en a eu trois seulement. L’épouse de cinquante-cinq ans est reléguée à l’autre bout de la maison et sert de nourrice sèche aux enfans de sa rivale. Maïmouna, qui dès son entrée en ménage lit attribuer à la pauvre Yamina une position modeste et subordonnée, ne redoute plus cette rivale devenue épouse honoraire : ce qu’elle craint c’est de se voir supplantée un beau jour par une femme plus jeune, par quelque fillette de quatorze ans que le hasard aura mise sur le chemin de son vieux mari.

Voici l’âge des fils de ben Tahar : quarante-cinq ans, dix-huit ans, douze ans, neuf ans, six ans, quatre ans et deux ans. On ne parle pas des cinq filles qui ne comptent pas. Le fils aîné de ben Tahar, Mohammed, habite la maison avec sa femme et un bébé. Huit vieilles femmes pauvres, servant de domestiques, font partie de la famille, ainsi qu’un berger et deux ouvriers. La maison a extérieurement la forme d’un grand rectangle de 45 mètres sur 30. Huit chambres de mêmes dimensions disposées sur les quatre côtés du rectangle entourent une cour intérieure. Toutes ces chambres reçoivent le jour par une porte donnant sur la cour. La maison n’a aucune fenêtre sur l’extérieur.

Ben Tahar occupe avec Maïmouna la première chambre à gauche en entrant ; le ménage de Mohammed vit dans la pièce voisine, Yamina avec les enfans occupe la troisième chambre, les vieilles domestiques les quatrième et cinquième chambres, les grands fils et les domestiques la sixième. Les septième et huitième chambres sont réservées aux hôtes de passage.

Le bétail est le soir abrité dans la cour.

Comme mobilier, nous trouvons des tapis, des nattes et des coussins, pas de draps de lit, pas de linge de corps. Des malles, remplaçant nos commodes et nos armoires, contiennent les bijoux, les souvenirs de famille. L’argent est enterré dans une cachette que connaissent seuls le maître de maison et son fils aîné.

Les femmes ne sont pas voilées ; elles jouissent d’une certaine liberté apparente, vont au marché, mais on leur interdit toute visite dans la ville espagnole où les hommes sont souvent appelés pour leurs affaires. Toute leur existence se passe donc dans le paysage désolé, sans ombrages, que nous trouvons autour d’Asanen, et elles ne savent du monde que ce qu’on peut en apprendre en allant de loin en loin au marché de Sok-el-Had. La famille ben Tahar tire ses revenus du jardinage, de la culture, de l’élevage du bétail, des ruches, de la pèche et du métier de maquignon auquel s’adonne de temps en temps le chef de famille.

Ben Tahar possède un champ de dix hectares qui, cultivé par des procédés sommaires, donne un revenu annuel de 1 500 à 2 200 francs. Le troupeau se composait le jour de ma visite de 40 moutons, 25 chèvres, 3 vaches, 2 veaux et produisait 300 à 400 francs de bénéfice annuel. Il faut ajouter pour mémoire quelques poulets étiques, le jardin et la pêche. J’évalue les dépenses de cette famille de 25 personnes à 2 200 francs par an, les recettes varient entre 3000 et i 000 francs. Ces Rifains sont donc très à leur aise, étant donné leur extrême sobriété et la simplicité de leurs goûts. Ils pourraient en travaillant davantage accumuler des économies, constituer de petites fortunes, mais à quoi bon ? Ils ne sauraient que faire de leur argent.

On ne trouve, dans notre village de 3 000 habitans, ni un magasin, ni même cette boutique si achalandée qu’on rencontre dans le moindre hameau français et où un épicier vend toutes les catégories possibles de marchandises, quincaillerie, papeterie, mercerie, sans se spécialiser dans les denrées alimentaires. Dans le village maure, tout le monde est à la fois acheteur et vendeur des produits du jardin, de la basse-cour et du champ. On évite les petites transactions entre voisins et c’est à jour fixe, au marché du dimanche qui se tient à une quinzaine de kilomètres d’Asanen, que les familles font leurs emplettes.

Le jour de marché est un jour de congé, une dérogation à la monotonie de la semaine. On y rencontre des amis, des parens, on y conclut des mariages, on y ourdit parfois des complots contre l’envahisseur européen. Pour les femmes qui ne voyagent jamais et passent leur existence dans un village perdu, le marché est la fenêtre entr’ouverte sur le monde. Allons à notre tour au Sok-el-had, et nous y surprendrons bien des secrets de la vie marocaine.

Nous quittons Melilla un dimanche matin, à l’heure où, dans la brumeuse Armorique, les paysans en costume national et les Bretonnes au bonnet gentiment enrubanné, suivent en devisant le chemin ombragé qui de leur demeure mène à l’église ; à l’heure où, dans la toute proche Andalousie, de jolies femmes, coquettement coiffées de la mantille, vont à la messe en échangeant avec leurs compagnons, maris ou novios, ces propos galans toujours les mêmes, douce chanson qu’on murmure partout du pôle à l’équateur. Il est neuf heures du matin, nous descendons le dernier contrefort occidental du Gourougou qui, coiffé d’un nuage léger, comme un voile, domine avec la majesté du Puy de Dôme un paysage désolé. La vallée du Rio de Oro est à nos pieds. La rivière au lit desséché qui vient aboutir à Melilla a sur ses deux rives une quantité d’affluens sans eau comme elle. Le terrain est raviné et mouvementé ; sur le sol pierreux, quelques buissons de cactus reposent un peu la vue en donnant de loin l’illusion de la verdure et de la fraîcheur. Un soleil éclatant fouille tous les recoins du paysage, mettant en relief le long ruban des pistes qui descendent des coteaux, s’enchevêtrent dans la vallée pour aboutir toutes à un plateau dénudé surplombant la rivière. C’est dans ce grand champ dénudé de le à 20 hectares de superficie que la foule venue de 20 kilomètres à la ronde s’est donné rendez-vous. Nous dépassons des Maures montés sur des mules. Des femmes au rein cambré par l’habitude de porter des fardeaux les suivent à pied en poussant des ânes pesamment chargés.

Les vendeurs, hommes et femmes, sont déjà assis par terre à côté des denrées qu’ils vont offrir. Il n’y a ni allée, ni abri sur le champ de foire. Tous les emplacemens sont également bons ; les marchands et marchandes se sont installés au hasard au premier endroit venu, laissant à peine entre eux et leurs voisins la place nécessaire pour circuler. Des conversations animées s’engagent entre les divers groupes : on perçoit un murmure, un brouhaha produit par les causeries à demi-voix, par le bêlement des chèvres et des moutons. Personne ne crie ou ne parle haut. Un peu à l’écart sur la pente se trouve la boucherie ou de nombreuses bêtes écartelées sont suspendues à des cordes tendues sur des perches.

Des troupeaux de bœufs, de moutons sont parqués à l’écart sous la garde de petits Marocains portant sur la tête à demi tondue une crête de cheveux crépus.

Dans une baraque en planches, on débite du thé à la menthe. Tout à côté, un juif au fez noir et au cafetan classique est assis derrière un étalage de bijoux et de broches en clinquant. Plus loin le médecin maure accroupi sous une petite tente, cumulant ses fonctions médicales avec le métier de coiffeur, rase ou saigne suivant leur désir ses cliens. La consultation coûte un sou ; la saignée, remède fréquemment appliqué, « quatre sous. »

Voici le temple de Thémis, une baraque en bois où siège le caïd.

Les villages tributaires du marché de Sok-el-Had ont une population de 20 000 habitans, 2 500 familles sont représentées sur le marché le jour de notre visite et ont acheté pour 30 ou 40 francs chacune. Le mouvement de fonds du marché représente donc une somme de 70 000 francs environ.

On ne procède pas par échange ; l’acheteur paye comptant et parfois revend lui-même un article au vendeur. On trouve sur le marché de la viande, des fruits, des légumes, du poisson en abondance, du bétail, quelques burnous, des tapis et tous les articles d’épicerie.

L’inspection de ce marché, ainsi que celle du Sok-el-Arba, marché du mercredi, du Sok-el-Jemis, marché du jeudi, font ressortir l’abondance de numéraire l’aisance des habitans. Quand d’autre part on les observe, on constate qu’ils limitent leur travail de manière à équilibrer à peu près leurs recettes et leurs dépenses. Ils pourraient produire davantage, mais que feraient-ils de l’argent disponible ? Ils ignorent les placemens, et savent que les trésors enterrés attirent les brigands. La propriété n’étant pas protégée, personne n’a le sens de l’épargne.

On ne trouve pas de pauvres à Asanen, mais on n’y rencontre pas non plus de riches. Or les ressources locales permettraient la constitution assez rapide de fortunes parfois considérables et ces capitaux indigènes faciliteraient la transforma lion de la région. De même dans les villes : Tetouan, Tanger, Salé, Rabat, on y rencontre deux catégories d’ouvriers. D’abord des immigrés, venus pour travailler pendant deux ou trois ans et amasser le petit capital nécessaire pour s’établir dans leur pays d’origine. Ils adoptent les professions faciles, qui ne nécessitent aucun apprentissage compliqué ; tels sont les porteurs d’eau, presque tous originaires du Draa, les portefaix venus du Sous ou des environs de Marrakesch, les gardiens de magasin qui sont souvent des Bérabers du Tafilelt. Les boutiques n’étant pas attenantes en général à la maison d’habitation du commerçant, celui-ci paye un gardien qui chaque soir couche en travers de la porte et reprend sa liberté le matin. L’Espagne a une institution analogue, les veilleurs de nuit, les sérénos. L’ouvrier professionnel est charron, menuisier, corroyeur, batelier ; il est presque toujours marié. Dans ces petits ménages il n’y a qu’une femme, elle sert de ménagère, garde la maison, entretient les vêtemens, prépare les repas. Sa condition ressemble beaucoup à celle des femmes de nos ouvriers.

Les commerçans marocains obéissent aux mêmes règles professionnelles que les commerçans européens. Ils sont assistés par leur femme qui souvent, — j’ai vu le cas à Rabat, — sait prendre une décision importante en l’absence de son mari. Ce rôle joué par la femme est difficilement compatible avec la polygamie ; aussi les petits négocians sont-ils généralement monogames. Mais si le commerce réussit, l’argent surabondant amène avec lui la démoralisation, la dissociation de la famille. Le négociant enrichi s’entoure de femmes et récompense l’activité dépensée à son service par la compagne des mauvais jours en lui donnant dix, vingt, et jusqu’à cinquante rivales.


* * *

Rendons maintenant visite aux membres de l’aristocratie marocaine enrichis par les fonctions publiques souvent héréditaires dans les familles.

On admet généralement que le caïd de Tetouan gagne 150 000 francs par an, celui de Rabat 120 000 comme celui de Mekinès, celui de Salé 100 000. Or les caïds ne sont guère que les maires des grandes villes. Les cadis chargés de la justice gagnent un peu moins. Les directeurs des services publics réalisent tous d’énormes bénéfices. Dans ces conditions, toutes les fonctions, même les plus modestes, étant infiniment plus rémunératrices que dans les pays civilisés sont extrêmement recherchées. Ce l’enseignement préalable était nécessaire pour faire comprendre qu’on rencontre un peu partout des Marocains millionnaires.

Deux questions viennent à l’esprit quand on fait cette constatation : les services rendus par le pacha, le caïd, le cadi, sont-ils en rapport avec leur rémunération ? Non évidemment, car le plus grand désordre règne dans l’administration et dans les services publics.

Pouvons-nous laisser subsister des pratiques incorrectes à notre sens, quoique admises comme légitimes par les administrés marocains eux-mêmes, pratiques grâce auxquelles les fonctionnaires réalisent en peu d’années de scandaleuses fortunes ? Non encore : une semblable tolérance serait absolument contraire à nos principes.

Dans ces conditions l’aristocratie marocaine verra évidemment avec, regret la révolution administrative qui sera la conséquence forcée de notre tutelle, tandis que les gens du peuple et de la petite bourgeoisie se rallieront à nous sans arrière-pensée, parce que nous apportons plus d’ordre et de sécurité.

Nous aurions grand tort néanmoins de dédaigner l’appui que peuvent nous donner les familles aristocratiques, toujours influentes : les riches Marocains aiment le pouvoir et les honneurs ; bien dirigés, ils seront encore à l’avenir d’utiles fonctionnaires, si on obtient, en passant l’éponge sur le passé, qu’ils renoncent désormais aux bénéfices quelque peu scandaleux qui étaient jadis leur apanage.

Enfin, ils sont détenteurs de capitaux importans, et, à ce titre, ont un rôle à jouer dans la transformation économique du pays. Ce sont eux qui doivent guider leurs compatriotes dans leur évolution. Sont-ils prêts à jouer un semblable rôle ? Telle est la dernière question à laquelle nous allons essayer de répondre, en pénétrant avec toute la discrétion possible dans leur intimité. Entrons d’abord chez le pacha de G… ; c’est un homme de trente ans, au physique avenant et sympathique. Il est intelligent et parle un peu notre langue apprise au cours d’un voyage à Paris, Berlin, Pétersbourg. Connaît-il pour cela l’Europe et sa civilisation ? Hélas ! non. Télémaque voyageant pour s’instruire avait à ses côtés le sage Mentor. Le ministre des Allaires étrangères a bien donné un guide à notre pacha pour l’initier à notre vie raffinée, mais ce guide semble avoir été beaucoup plus préoccupé d’amuser son élève que de l’instruire. Le grand seigneur marocain ne connaît pas nos musées, ne sait rien de notre vie artistique. On ne lui a pas montré nos productions industrielles, il n’a pas la moindre notion de nos œuvres sociales : en revanche, il connaît les cabarets de Montmartre beaucoup mieux que n’importe lequel de ceux qui me lisent.

Ce qui l’a frappé, ce sont les grandes réceptions, la pompe officielle, et encore de ce côté je constate chez, notre voyageur des erreurs de jugement que personne n’a rectifiées. Pressé de questions, il a fini par me dévoiler toute sa pensée sur la société française qu’il croit être très corrompue. La vue d’une femme en toilette de soirée l’offusque et le ravit ; — il serait tenté, s’il n’était notre hôte, de la saisir et de l’emporter au fond des bois… Un fait — scandaleux — dont il a été le témoin, l’a éclairé sur notre mentalité. Invité un jour à un bal du ministère de la Guerre, le jeune pacha se promenait dans les salons quand il avisa une serre vivement éclairée : un peu au-delà de la porte un massif de plantes vertes forme paravent. Il veut entrer, mais l’officier qui l’accompagne lui prend le bras et l’emmène ailleurs. Il a aussitôt un soupçon. « Que me cache-t-on ? » pense-t-il. Il revient à la serre : une fois encore on l’en écarte sous je ne sais quel mauvais prétexte. Cette fois il a compris.

J’ai beau raisonner le pacha ; le sourire sceptique avec lequel il accueille mes explications prouve qu’il garde sa conviction inébranlable : des scènes de débauche se passent dans les soirées du ministère, et, par une pudeur facile à comprendre, on a voulu les lui cacher.

Passons chez un ancien ministre, que je ne nommerai pas en raison des détails que je donnerai à son sujet. Appelons-le Ahmed. C’est un homme de quarante ans à la physionomie ouverte, au regard vif et intelligent. Chargé jadis de négocier en Europe un emprunt de 60 millions, il en prit, dit-on, 20 à titre de commission, et, même au Maroc, ce chiffre parut exagéré.

Pour le moment, il est rentré dans la vie privée.

Ahmed passe pour un homme très vertueux parce que chaque année il se joint au pèlerinage de la Mecque. Arrivé en Asie Mineure, il interrompt son pieux voyage pour se rendre à Constantinople et surtout à Brousse d’où il ramène de jolies Circassiennes achetées très cher. Il s’est ainsi constitué une ravissante collection de jolies femmes, qu’il m’a été donné d’admirer. Invité à déjeuner chez lui, j’étais reçu par mon hôte sur le seuil de sa porte. Trois coups de marteau très espacés annonçaient au personnel féminin qu’il fallait disparaître. On laisse aux femmes le temps matériel nécessaire pour s’éclipser, et nous entrons : toutes sont restées en rangs serrés dans la cour entourée de colonnades et, après s’être laissé voir, se sauvent en prenant des airs mutins.

Ahmed, lui aussi, connaît Paris. Il y est venu avec douze de ses femmes et une suite nombreuse d’esclaves et de cuisiniers. Il avait loué un hôtel rue des Mathurins et personne ne se douta de la présence de ce harem bien authentique au milieu de Paris. Ahmed comprend bien qu’en France, et à Paris surtout, il est en présence d’une activité servie par une organisation matérielle extraordinaire. Mais il n’essaie pas d’en pénétrer les secrets. Vêtu en Roumi, portant avec aisance l’habit, il visite nos théâtres et les cabarets de Montmartre, puis repart sans avoir appris davantage.

Moulay-Ali, chériff d’Ouazzan, n’a pas l’extérieur austère qu’on s’attendrait à trouver chez un saint de l’Islam, un descendant authentique de Mahomet. Cette origine illustre lui donne une influence considérable. D’autre part, sa mère est Anglaise et lui a transmis beaucoup de ses idées, son sens pratique surtout. Demi-Européen, Moulay-Ali n’a pas adopté nos mœurs, bien que le confort britannique soit installé dans son home : le chériff reste un partisan très fervent de la polygamie.

Je présenterai encore le caïd de Médiouna, qui passa deux jours suspendu par les mains et par les pieds au plafond d’une prison. Ce fut un ordre du général d’Amade qui le rendit à la liberté et peut-être à la vie. Depuis lors, Filali s’est très aisément consolé de cette mésaventure : pendant qu’il me reçoit, j’entends et je vois passer, portés par des nourrices noires, une vingtaine d’enfans de deux mois à deux ans. Il a soixante ans : il a cent femmes. Quand il avait vingt ans et vivait de la modeste rente que lui donnait son père, il n’en n’avait qu’une.

Faut-il citer encore deux Marocains de soixante-cinq ans, qui, amis d’enfance et ayant chacun une fille de quatorze ans, n’imaginent rien de mieux que de se donner l’un à l’autre leurs enfans en mariage, de sorte que chaque fillette devient la belle-mère de son père ?

J’ai cru devoir donner ces quelques détails sur les personnages qui, par leur naissance et leur fortune, sont désignés pour guider le peuple marocain vers de nouvelles destinées. Il faut convenir qu’ils ne sont vraiment pas préparés à remplir cette mission d’éducateurs. Ils connaissent notre civilisation, mais ils n’en ont pris ni les principes moraux, ni les progrès matériels. L’argent est un levier puissant : ils s’en servent pour acquérir et entretenir des harems !

La polygamie, voilà donc l’obstacle le plus sérieux à l’évolution du peuple marocain : elle a pour corollaire obligé l’esclavage. Bien des légendes ont cours chez nous sur la vie des ménages polygames. Beaucoup de gens pensent que la femme musulmane accepte la polygamie sans révolte, et que l’esclave généralement bien traitée est souvent satisfaite de sa condition.

Certes, quand toute dignité est avilie chez les malheureuses auxquelles on prend sans les consulter leur âme et leur corps, elles acceptent avec résignation l’inévitable et murmurent le mot du fataliste : « Mektoub, » — C’était écrit. Mais si dorée que soit leur cage, elles ont parfois au fond du cœur la vocation naturelle de la vie de famille et une aspiration vers la liberté. N’est-il pas immoral que des vieillards riches possèdent cent femmes ou même davantage ? Ces femmes, privées en fait du mariage et vouées à la claustration du harem, sont pour la plupart des filles du peuple. Voilà pourquoi, dans le monde qui travaille, tant de jeunes gens ne peuvent pas trouver de compagnes et vivent dans le célibat avec toutes ses funestes conséquences.

Pour faire l’éducation économique des Marocains, il faudrait leur apprendre à dépenser autrement qu’ils ne le font l’argent gagné, leur donner le goût des arts, du confort moderne, de notre vie intellectuelle. Mais une semblable éducation est-elle possible dans une société polygame ? Notre vie sociale avec ses réceptions familiales et mondaines ne peut exister dans un pays où la séparation des sexes est rigoureusement pratiquée, où les prescriptions religieuses interdisent la musique et la peinture, où l’architecture elle-même est bannie par la jalousie des maris qui veulent des maisons sans fenêtres. On ne trouve au Maroc aucun luxe dans la toilette, dans l’ameublement, parce que les accessoires élégans, qui font l’agrément de notre vie, n’ont pas leur raison d’être sans relations sociales.

Chez nous, la femme inspire souvent les poètes par sa beauté, sa grâce ; au Maroc, il n’y a pas de poésie, parce qu’en perdant la liberté, la femme a été privée de son principal attrait.


* * *

Nous avons successivement passé en revue toutes les classes de la société et constaté les réelles qualités de ce peuple marocain, actif, intelligent, apte à tous les travaux. Il produit peu parce qu’il est sobre et que ses goûts sont modestes à l’excès, peut-être aussi parce qu’il ignore l’économie et ne sait que faire de l’argent. En lui apportant la sécurité, nous lui donnerons le sens de l’épargne ; par une éducation facile à entreprendre nous lui inculquerons la notion et le goût du confort européen ; mais pour parachever cette éducation économique, on devra au préalable l’amener à rendre à la femme la place qu’elle doit occuper au foyer domestique et dans le monde.

Collaboratrice et associée de l’homme, la femme est dans son rôle en dépensant pour le bien de tous les revenus communs de la famille ; or cette tâche implique l’initiative et par suite la liberté.

L’évolution dans les idées, qui amènera l’émancipation de la femme musulmane, n’est pas, contrairement à ce qu’on croit, en opposition avec les préceptes du Coran. La polygamie est en effet simplement une coutume, inscrite peut-être en marge du Coran et codifiée par lui, mais elle n’a aucun caractère obligatoire ; le mariage pour les Musulmans est un contrat purement civil. On conçoit très bien dans ces conditions que la transformation économique des Marocains les amène peu à peu à adopter spontanément notre genre d’existence et, par une conséquence très logique, nos mœurs, sans pour cela renoncer à leur foi religieuse.

Nous devons compléter nos observations en comparant les Marocains sous le double rapport des aptitudes physiques et intellectuelles à notre peuple qui assume la tâche délicate de les civiliser.

Un jour, entre Nador et Selouan, je rencontrai une équipe de terrassiers marocains conduits par un officier du génie espagnol. Au cours de notre conversation, il constata la réelle supériorité des travailleurs indigènes sur les Italiens, ou même les Espagnols.

Un instant plus tard, sur la ligne de chemin de fer de l’Afra, un ingénieur français me faisait une remarque identique : « Je préfère le manœuvre et l’ouvrier marocain à n’importe quel ouvrier européen parce qu’il est plus robuste, aussi adroit, plus docile et moins exigeant comme salaire. » Mon interlocuteur ajouta qu’il avait formé des indigènes à s’acquitter de tâches délicates : il a des aiguilleurs, des chefs d’équipe et même des mécaniciens marocains. Mais leur utilisation s’arrête là. Si nous prenons une comparaison dans la hiérarchie militaire, je dirai que, pour constituer l’armée des travailleurs au Maroc, on trouve en abondance la main-d’œuvre, les soldats, les chefs d’équipe représentés par les sous-officiers, mais qu’on n’y rencontre pas le personnel directeur, les officiers. Il y a là-bas une aristocratie qui ne peut jouer un semblable rôle parce que l’instruction générale lui fait défaut. Nous trouvons le travail individuel bien organisé ; l’ouvrier marocain se sert de nos outils. Mais nous ne rencontrons pas la machine avec le travail collectif coordonné par des ingénieurs indigènes pourvus d’un bagage technique suffisant. Les Marocains ignorent l’outillage industriel perfectionné.

Cette constatation permet de tracer notre programme : nous nous garderons d’imiter les Espagnols qui, important à Melilla de la main-d’œuvre, ont eu la prétention de faire, du Rif déjà très peuplé, une colonie de peuplement. Les ouvriers espagnols ne pourront lutter contre leurs concurrens rifains qui se contentent d’un salaire quotidien de 1 fr. 25. Nous donnerons aux Marocains l’élément dirigeant qui leur fait défaut, les ingénieurs, les contremaîtres, les chefs de culture.

Dans une société bien organisée, il faut que toute profession utile à la communauté puisse recruter facilement son personnel : on a besoin de cantonniers pour casser des cailloux sur la route et d’ingénieurs pour tracer le réseau routier. L’instruction donnée à chacun doit être dosée suivant ses aptitudes et sa profession : or en France, avec les idées qui ont cours, nous finirons par avoir bientôt plus d’ingénieurs que de cantonniers.

Puisque nous sommes appelés à présider à la transformation du peuple marocain, n’allons pas, dans notre intérêt d’abord et dans le sien ensuite, détruire chez lui l’équilibre social en distribuant à tort et à travers l’instruction supérieure ; ne prodiguons pas les brevets dont les titulaires, restant sans emploi s’ils sont nombreux, deviennent des mécontens et des déclassés.

A l’heure où nous commençons une page blanche dans le livre tout neuf des destinées marocaines, inspirons-nous des leçons de notre propre histoire et de celle de l’Europe pendant ces dernières années.


COMMANDANT G. REYNAUD.