Notes sur le théâtre

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NOTES SUR LE THÉÂTRE



Loin de tout et du temps où se cherchent dans le trouble nos cités, la Nature, en automne, prépare son théâtre, sublime et pur, attendant pour éclairer, dans la solitude, les significatifs prestiges, que l’unique œil lucide qui en puisse pénétrer le sens (ainsi qu’il est notoire que c’est le destin de l’homme), un Poëte, soit rappelé à des plaisirs et à des travaux médiocres.

Me voici, renfermant l’amertume d’une rêverie interrompue, de retour et prêt à noter, en vue de moi-même et de quelques-uns aussi, nos impressions issues de banals Soirs que le plus seul des isolés ne peut, comme il vêt l’habit séant à tous, omettre de considérer : pour l’entretien d’un malaise et, connaissant, en raison de certaines lois non satisfaites, que ce n’est plus ou pas encore l’heure de choses, même sociales, extraordinaires.


· · · · · · · · · ·
[1] Et cependant, enfant servé de gloire,

Tu sens courir par la nuit dérisoire,
Sur ton front pâle aussi blanc que du lait,
Le vent qui fait voler ta plume noire
Et te caresse, Hamlet, ô jeune Hamlet !


L’adolescent évanoui de nous aux commencements de la vie et qui hantera les esprits hauts et pensifs par le deuil qu’il se plaît à porter, je le reconnais, qui se débat sous le mal d’apparaître ; or c’est parce qu’Hamlet extériorise, sur des planches, ce personnage unique d’une tragédie intime et occulte, que son nom même affiché exerce sur moi, sur toi qui le lis, une fascination parente de l’angoisse.

Aussi je sais gré aux hasards qui, contemplateur dérangé de la vision imaginative du théâtre de nuées et de la vérité pour en revenir à quelques scène humaine, me présentent, comme thème initial de causerie, la pièce que je crois celle par excellence ; tandis qu’il y avait lieu d’offusquer aisément des regards trop vite déshabitués de l’horizon pourpre, violet, rose et toujours or.

Le commerce de ces cieux où je m’identifiai cesse, mais sans qu’une incarnation brutale contemporaine occupe, sur leur paravent de gloire, ma place tôt renoncée : ce ne sont plus les splendeurs d’un holocauste d’année élargi à tous les temps pour que ne s’en juxtapose à personne le sacre vain, mais voici le seigneur latent qui ne peut devenir, juvénile ombre de tous, ainsi tenant du mythe. Son solitaire drame ! et qui, parfois, tant ce promeneur d’un labyrinthe de trouble et de griefs en prolonge les circuits avec le suspens d’un acte inachevé, semble le spectacle même pourquoi existent la rampe ainsi que l’espace doré quasi moral qu’elle défend, car il n’est point d’autre sujet, sachez bien ! que celui-là, l’antagonisme de rêves chez l’homme avec les fatalités à son existence départies par le malheur.

Toute la curiosité, il est vrai, dans le cas d’aujourd’hui, porte sur l’interprétation, mais la juger, impossible ! sans la confronter au concept.

M. Mounet-Sully me dicte cette tâche.

À lui seul, par divination, maîtrise incomparable des moyens et aussi une foi de lettré en la toujours certaine et mystérieuse beauté du rôle, il a su conjurer je ne sais quel maléfice comme insinué dans l’air de cette imposante représentation. Non, je ne blâme rien à la plantation du magnifique site ni au port somptueux de costumes, encore que selon la manie érudite d’à-présent, cela date, trop à coup sûr ; et que le choix exact de l’époque Renaissance spirituellement embrumée d’un rien de fourrures septentrionales, ôte du recul légendaire primitif, changeant par exemple les personnages en contemporains du dramaturge : Hamlet, lui, évite ce tort, dans sa traditionnelle presque nudité sombre, un peu à la Goya. L’œuvre de Shakespeare est si bien façonnée selon le seul théâtre de notre esprit, prototype du reste, qu’elle s’accommode de la mise en scène dernière de ce temps, ou s’en passe, avec indifférence. Autre chose me déconcerte, que de tels menus détails infiniment malaisés à régler et discutables : un mode d’intelligence particulier au lieu parisien même où s’installe Elseneur et, comme dirait la langue philosophique, l’erreur du Théâtre Français. Ce fléau est impersonnel et la troupe d’élite acclamée a, dans la circonstance, multiplié son minutieux zèle : jouer Shakespeare, ils le veulent bien, et ils veulent le bien jouer, certes. À cette chose le talent le plus sûr ne suffit pas, mais le cède devant certaines habitudes invétérées de comprendre. Voici Horatio, ce n’est pas même lui que je vise, avec quelque chose de classique et d’après Molière dans l’allure : mais Laertes (ici j’étreins mon sujet) joue au premier plan et pour son compte comme si voyages, double deuil pitoyable, étaient d’intérêt spécial. Les plus belles qualités (il les a), qu’importe dans une histoire éteignant tout ce qui n’est un imaginaire héros, à demi mêlé à de l’abstraction ; et c’est trouer de sa réalité, ainsi qu’une vaporeuse toile, l’ambiance que dégage l’emblématique Hamlet. Comparses, il le faut ! car dans l’idéale peinture de la scène tout se meut selon une réciprocité symbolique des types entre eux ou relativement à une figure seule. Got, magistral, infuse l’intensité de sa verve franche à Polonius en tant qu’une sénile sottise empressée d’intendant de quelque jovial conte ; je le goûte, mais oublieux alors d’un ministre tout autre qui égayait mon souvenir, figure comme découpée dans l’usure d’une tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir : falot, inconsistant bouffon d’âge de qui le cadavre léger n’implique, laissé à mi-cours de la pièce, pas d’autre importance que n’en donne l’exclamation brève et hagarde « un Rat ! » Tout ce qui pivote autour d’un type exceptionnel comme Hamlet, n’est que lui, Hamlet : et le fatidique prince qui périra au premier pas fait dans la virilité, repousse, mélancoliquement, d’une pointe vaine d’épée, hors de la route interdite à sa marche, le tas de loquace vacuit gisant là que plus tard il risquerait de devenir à son tour, s’il vieillissait. Mademoiselle Reichemberg qui est Ophélie, vierge enfance objectivée du lamentable héritier royal, se montre d’accord avec l’esprit de conservatoires modernes : elle a surtout du naturel, comme l’entendent les ingénues, préférant que s’abandonner à des ballades une prétention d’introduire là, avec ses dons, tout le quotidien acquis d’une des savantes d’entre nos comédiennes ; aussi éclate souvent chez elle, non sans grâce, telle intonation parfaite autre part, dans les pièces du jour, là où l’on vit de la vie. Alors je surprends en ma mémoire, autres que les lettres qui groupent ce mot Shakespeare, voleter de récents noms qu’il est sacrilège même de taire, car on les devine.

Quel est le pouvoir du Songe !

Le je ne sais quel effacement subtil et fané et d’imagerie de jadis, qui manque un peu à des maîtres-artistes aimant à représenter un fait net, clair, battant neuf, comme il en arrive ! lui Hamlet, étranger à tous lieux où il survient, le leur impose à ces vivants trop en relief, par l’inquiétant ou funèbre envahissement de sa présence : l’acteur, sur qui se taille un peu exclusivement à souhait la version française, remet tout en place seul par l’exorcisme d’un geste annulant l’influence pernicieuse de la Maison ; en même temps qu’il ramène l’atmosphère du génie shakespearien, avec un tact dominateur et du fait de s’être miré naïvement dans le séculaire texte. Son charme tout d’élégance désolée accorde comme une cadence à chaque douleureux sursaut : avec la nostalgie d’une intime sagesse inoubliée malgré les aberrations que cause l’orage battant la plume délicieuse de sa toque, voilà le caractère peut-être et l’invention du jeu de M. Mounet-Sully qui tire d’un instinct parfois indéchiffrable à lui-même des éclairs de scoliaste. Ainsi pour la première fois, m’apparait rendue au théâtre, la dualité morbide qui fait le cas d’Hamlet, oui, fou en dehors et sous la flagellation contradictoire du devoir mais s’il fixe en dedans les yeux sur une image de soi qu’il y garde intacte autant qu’une Ophélie jamais noyée, elle ! prêt toujours à se ressaisir. Joyau inaltérable enfoui sous le désastre !

Mime, penseur, le tragédien interprète Hamlet en souverain plastique et mental de l’art et surtout comme Hamlet existe par l’hérédité en les esprits de la fin de ce siècle : il convenait, une fois, après l’angoissante veille romantique, comme de voir aboutir jusqu’à nous résumé le beau démon, au maintien demain peut-être incompris, c’est fait. Avec solennité, un acteur lègue élucidée, quelque peu composite mais très d’ensemble, comme authentiquée du sceau d’une époque suprême et neutre, à un avenir qui probablement ne s’en souciera pas mais ne pourra du moins l’altérer, une ressemblance immortelle.

L’événement mondain déjà de l’hiver…


Mieux que par l’énonce d’un titre, il m’aurait plu de marquer la reprise opportune encore de la Tour de Nesle et l’installation des Deux Pigeons : mais je ne juge pas hors de propos, à moins que quelque représentation grosse d’un fait parisien tout à coup n’échoie, d’y revenir dans un mois, rencontrant ainsi l’occasion de joindre à des remarques sur le Ballet une étude suggérée par la part que tient la Musique dans le Mélodrame ; ce sont les deux thèmes connexes qui, seuls, importent maintenant, au poëte.

Pour ne pas rester sur des promesses !

Un luxe ne le cédant aux galas me semble en la traîtresse saison toute d’appels dehors, la mise à part, sous la première lampe, d’une soirée chez soi, pour lire. La suggestive et vraiment rare plaquette qui s’ouvre dans mes mains, n’est autre, au demeurant, qu’un livret de pantomime Pierrot Assassin de sa Femme[2] composé et rédigé par M. Paul Margueritte. Monomime plutôt, dirai-je avec l’auteur, devant le tacite soliloque que tout du long à soi-même tient et du visage et des gestes le fantôme blanc comme une page pas encore écrite. Un toubillon de pensées délicates et neuves émane, que je voudrais saisir avec sûreté, et dire. Toute l’esthétique là d’un genre situé plus près des principes qu’aucun autre ! rien dans cette région de la fantaisie ne pouvant contrarier l’instinct simplificateur et direct. Voici. « La scène n’illustre que l’idée, non une action effective, par un hymen d’où procède le Rêve, vicieux, mais sacré, entre le désir et l’accomplissement, la perpétration et son souvenir : ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une apparence fausse de présent. Ainsi opère le Mime, dont le jeu se borne à une perpétuelle allusion : il n’installe autrement un milieu pur de fiction. » Ce rien merveilleux, moins qu’un millier de lignes, qui le lira comme je viens de le faire, comprendra les règles éternelles, ainsi que devant un tréteau, leur dépositaire humble. La surprise, charmante aussi, que cause l’artifice d’une notation de sentiments par des phrases point proférées, est que, dans ce seul cas peut-être avec authenticité, entre les feuillets et le regard s’établit le silence, délice de la lecture.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



L’hiver ouvre par des ballets, non sans éclat : souci de dates moins que prédilection pour ce genre sublime, j’en discourrai au long.

La danse seule, du fait de ses évolutions, me paraît nécessiter un espace réel, ou la scène.

À la rigueur un livre suffit pour évoquer toute pièce : aidé de sa personnalité multiple chacun pouvant se la jouer en dedans, ce qui n’est pas le cas quand il s’agit de pirouettes.

Ainsi je fais peu de différence, prenant un exemple insigne, entre l’admiration que garde depuis plusieurs années ma mémoire d’une lecture de la comédie de M. Becque, les Honnêtes Femmes, et le plaisir tiré de sa reprise hier. Que l’actrice réveille le spirituel texte ou si c’est ma vision de liseur à l’écart, voilà comme les autres ouvrages de ce rare auteur un chef-d’œuvre moderne dans le style de l’ancien théâtre. La phrase chante sur les voix si bien d’accord que sont celles du Théâtre-Français sa mélodie de bon sens, je ne l’en perçois pas moins écrite, dans l’immortalité de la brochure. Aucune surprise que je n’aie goûtée d’avance, ni déception : mais un délice d’amateur à constater que la notation de vérités ou de sentiments pratiquée avec une justesse presque abstraite, ou simplement littéraire dans le vieux sens du mot, trouve à la rampe une vie certaine.

S’il tarde d’en venir à rassembler à propos de danse quelques traits d’esthétique nouveaux, je ne laisserai pas, du moins, cet acte parfait dans une autre manière, sans marquer qu’il a, comme le doit tout produit même exquisement moyen et de fiction plutôt terre-à-terre, par un coin, lui aussi, sa puissante touche de poésie inévitable : dans l’instrumentale conduite des timbres du dialogue, interruptions, répétitons, toute une technique qui fait penser à l’exécution par une musique de chambre de quelque fin concerto de tonalité un peu neutre ; et (je souris) du fait du symbole. Qu’est-ce, sinon une allégorie bourgeoise, délicieuse et vraie, prenez la pièce ou voyez la ! que cette apparition à l’homme qui peut l’épouser, d’une jeune fille parée de beaux enfants d’autrui, hâtant le dénouement par un emblématique tableau de maturité future.


La Cornalba me ravit, qui danse comme dévêtue ; c’est-à-dire que sans le semblant d’aide offert à un enlèvement ou à la chute par une présence volante et assoupie de gazes, elle paraît, appelée dans l’air, s’y soutenir, du fait italien d’une moelleuse tension de sa personne.

Tout le souvenir, non pas ! resté du spectacle récent de l’Éden, faute d’autre poésie : ce qu’on nomme ainsi, au contraire, y foisonne, débauche d’aimable esprit[3] libéré une fois de la fréquentation de ses personnages à robes, habit et mots célèbres. Seulement le charme est aux pages du livret, il ne passe pas dans la représentation. Les astres, eux-mêmes, que j’ai pour croyance qu’il faut rarement déranger et point sans des raisons considérables ou de méditative gravité (c’est vrai qu’ici, selon l’explication, l’Amour les meut et les assemble), je feuillette et j’apprends qu’ils sont de la partie ; et l’incohérente absence hautaine de signification qui scintille en l’alphabet manqué de la Nuit va consentir à tracer le mot enjôleur Viviane, nom de fée et titre du poème, à la faveur de quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond bleue : car ce ne sera point le corps de ballet, total, qui figurera autour de l’étoile (la peut-on mieux nommer !) la danse idéale des constellations. Point ! de là on partait, vous voyez dans quels mondes, droit à l’abîme de l’art. La neige aussi, dont chaque flocon ne revit pas au va-et-vient d’un blanc ballabile ou selon une valse, ni le jet vernal des floraisons : tout ce qui est, en effet, la Poésie, ou nature animée, ne sort du texte que pour se figer en des manœuvres de carton et l’éblouissante stagnation des mousselines lie et feu. Aussi dans l’ordre de l’action, j’ai vu un cercle magique par autre chose dessiné que le tour continu ou les lacs de la fée même, etc. Mille détails piquants d’invention, sans qu’aucun atteigne à une importance de fonctionnement avéré et normal, dans le rendu. A-t-on jamais, notamment dans le cas sidéral précité, avec plus d’héroïsme passé outre la tentation d’obéir, en même temps qu’à des analogies solennelles, à cette loi, qui veut que le premier sujet, hors cadre, de la danse ne soit qu’une synthèse mobile, en son incessante ubiquité, des attitudes de chaque groupe : comme eux ne la font que détailler, en tant que fractions, à l’infini. Telle, une réciprocité dont résulte l’état impersonnel, chez la coryphée et dans l’ensemble, de l’être dansant lequel n’est jamais qu’emblème, point quelqu’un…

Le jugement, ou l’axiome, à affirmer en fait de ballet !

À savoir que la danseuse n’est pas une femme qui danse, pour ces motifs juxtaposés qu’elle n’est pas une femme mais une élémentaire puissance résumant un des aspects analysés de notre forme, fleur, urne, flamme etc., et qu’elle ne danse pas, suggérant, par le prodige de raccourcis ou d’élans, avec son écriture corporelle ce qu’il faudrait des paragraphes en prose dialoguée autant que descriptive, pour exprimer, en la rédaction : poésie dégagée enfin de tout appareil du scribe.

Après une Légende, la Fable point comme l’entendit le goût classique ou machinerie d’empyrée, mais selon le sens restreint d’une transposition de notre caractère ainsi que de nos façons au type simple de l’animal. Le jeu aisé consistait à re-traduire à l’aide de personnages, il est vrai, plus instinctifs comme bondissants et muets, que ceux à qui un conscient langage permet de s’énoncer dans la comédie, les sentiments humains confiés par le fabuliste à d’énamourés volatiles. La danse est ailes, il s’agit d’oiseaux et des départs en l’à-jamais, des retours vibrants comme flèche : à qui n’assiste à la représentation des Deux Pigeons apparaît par la vertu du sujet, cela, une obligatoire suite des motifs fondamentaux du Ballet. L’effort d’imagination pour le trouveur de ces similitudes ne s’annonce pas ardu, mais c’est quelque chose que d’apercevoir une parité même médiocre et le résultat intéresse, en art. Leurre ! sauf dans le premier acte, une jolie incarnation des ramiers en l’humanité mimique

ou dansante des protagonistes.

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.

Deux ou plusieurs, par deux, sur un toit entrevu, ainsi que la mer, par l’arceau d’une ferme thessalienne, et vivants, ce qui est, mieux que peints, dans la profondeur et d’un juste goût. L’un des amants à l’autre les montre puis soi-même, langage mimique initial, en raison de cela exact. Tant peu à peu les allures du couple acceptent de l’influence du pigeonnier becquètements ou sursauts, pâmoisons, que se voit cet envahissement d’aérienne lascivité glisser sur lui, avec des ressemblances éperdues. Enfants, les voici oiseaux, ou le contraire, d’oiseaux enfants, selon qu’on veut comprendre l’échange dont, pour toujours et dès lors, lui et elle devraient exprimer le double jeu : peut-être, toute l’aventure de la différence sexuelle ! Or je cesserai de m’élever à aucune considération, que suggère le Ballet, adjuvant et le paradis de toute spiritualité, d’autant qu’après cet ingénu prélude, rien n’a lieu, sauf la perfection des exécutants, qui vaille un instant d’arrière-exercice du regard, rien… Fastidieux que mettre le doigt sur l’inanité quelconque issue d’un gracieux motif premier. Voilà la fuite du vagabond, la quelle prêtait, du moins, à cette espèce d’extatique impuissance disparaître qui délicieusement attache aux planchers la danseuse ; puis quand viendra, dans le rappel du même site ou le foyer, l’heure poignante et adorée du rapatriement, après l’intercalation d’une fête à quoi tout va tourner sous l’orage, et que les déchirés, pardonnante et fugitif, s’uniront, ce sera… Conçoit-on l’hymne de danse final et triomphal où diminue jusqu’à la source de leur joie ivre l’espace mis entre les fiancés par la nécessité du voyage ! Ce sera… comme si la chose se passait, Madame ou Monsieur, chez l’un de vous avec quelque baiser très indifférent en Art, toute la Danse n’étant que de cet acte la mystérieuse interprétation sacrée. Seulement, songer ainsi, c’est à se faire rappeler par un trait de flûte le ridicule de son état visionnaire, quant au contemporain banal qu’il faut, après tout, représenter, par condescendance pour le fauteuil d’Opéra.

À l’exception d’un rapport perçu avec netteté entre l’allure habituelle du vol et des effets chorégraphiques, puis le transport au Ballet, non sans tricherie, de la Fable, reste quelque histoire d’amour : il faut que ce soit, virtuose sans pair à l’intermède du Divertissement (rien n’y est que morceaux et placage), l’émerveillante Mademoiselle Mauri qui résume le sujet par sa divination mêlée d’animalité trouble et pure à tous propos désignant les allusions non mises au point, ainsi qu’avant un pas elle invite, avec deux doigts, un pli frémissant de sa jupe et simule une impatience de plumes vers l’idée.


Un art tient la scène, historique avec le Drame ; avec le Ballet, autre, emblématique. Allier, mais ne confondre ; ce n’est point d’emblée et selon un traitement commun qu’il faut joindre deux attitudes jalouses de leur silence respectif, la mimique et la danse, tout à coup étrangères si l’on en force le rapprochement. Un exemple illustre ce propos : a-t-on pas tout à l’heure, pour rendre une identique essence, celle de l’oiseau, chez deux interprètes, imaginé d’élire une mime[4] à côté d’une danseuse, c’est confronter trop de différence ! l’autre, si l’une est colombe, devenant je ne sais quoi, la brise par exemple. Au moins, très judicieusement, à l’Éden, employant les deux modes d’art exclusifs un homme de théâtre expérimenté a pris pour thème l’antagonisme que chez son héros participant du double monde, homme déjà et enfant encore, installe la rivalité de la femme qui marche même à lui sur des tapis de royauté, avec celle non moins chère du fait de sa voltige seule, la primitive et fée. Le trait distinctif de chaque genre théâtral mis en contact ou opposé se trouve commander l’œuvre, qui emploie le disparate son architecture même : resterait à trouver les moyens de communication d’ici là. Le librettiste ignore d’ordinaire que la danseuse, qui s’exprime par des pas, ne comprend d’éloquence autre, même le geste.


À moins du génie se disant « La Danse figure le caprice à l’essor rythmique — voici, avec leur nombre, les quelques équations sommaires de toute fantaisie — or la forme humaine dans sa plus excessive mobilité, ou son vrai développement, ne les peut transgresser, étant, ce que je sais, l’incorporation visuelle de l’idée » : cela puis un coup d’œil jeté sur un ensemble de chorégraphie ! personne à qui ce moyen convienne d’établir un ballet. Je connais la tournure d’esprit contemporaine, chez ceux mêmes, aux facultés ayant pour fonction de se produire miraculeuses : il leur faudrait substituer je ne sais quel impersonnel ou fulgurant regard absolu, comme l’éclair qui enveloppe, depuis quelques ans, la danseuse d’Édens, fondant une crudité électrique à des blancheurs extra-charnelles de fards, et en fait bien l’être prestigieux reculé au-delà de toute vie possible.

L’unique entraînement imaginatif consistera, aux heures ordinaires de fréquentation dans les lieux de danse, sans visée quelconque préalable, patiemment et passivement à se demander devant chaque pas, chaque attitude si étranges, et pointes et taquetés, allongés ou ballons « Que peut signifier ceci ? » ou mieux, d’inspiration le lire. À coup sûr on opérera en pleine rêverie, mais adéquate : vaporeuse, nette et ample, ou restreinte, telle seulement que l’enferme en ses circuits ou la transporte par une fugue la ballerine illettrée se livrant aux jeux de sa profession. Oui, Celle-là (serais-tu perdu en une salle, spectateur très étranger, Ami) pour peu que tu déposes avec soumission, à ses pieds d’inconsciente révélatrice, ainsi que les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions supérieures un jeu de ses chaussons de satin pâle et vertigineux, la Fleur d’abord de ton poétique instinct n’attendant de rien autre la mise en évidence et sous le vrai jour des mille imaginations latentes : alors, par un commerce dont son sourire paraît verser le secret, sans tarder elle te livre à travers le voile dernier qui toujours reste, la nudité de tes concepts et silencieusement écrira ta vision à la façon d’un Signe, qu’elle est.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



Ici, succincte, une parenthèse.

Le Théâtre est d’essence supérieure.

Autrement, évasif desservant du culte qu’il faut l’autorité d’un dieu ou un acquiescement entier de foule, pour installer selon le principe, s’attarderait-on lui à dédier ces Notes !

Nul poëte jamais ne put à une telle objectivit des jeux de l’âme se croire étranger : admettant qu’une obligation traditionnelle, par temps, lui blasonnât le dos de la pourpre du fauteuil de critique ou très singulièrement sommé au fond d’un lyrique exil incontinent d’aller voir ce qui se passe chez lui, dans son palais.

Ainsi l’attitude, d’autrefois à cette heure, diffère.

Mis devant le triomphe immédiat et forcené du monstre ou Médiocrité qui parada au lieu divin, j’aime Gautier appliquant à son regard las la noire jumelle comme une volontaire cécité et « C’est un art si grossier… si abject » exprimait-il, devant le rideau ; mais comme il ne lui appartenait point, à cause d’un dégoût, d’annuler chez soi des prérogatives de voyant, ce fut encore, ironique, la sentence « Il ne devrait y avoir qu’un vaudevilleon ferait quelques changements de temps en temps[5]. » Remplacez Vaudeville par Mystère, soit une tétralogie multiple elle-même se déployant parallèlement à un cycle d’ans toujours recommencé et tenez que le texte en soit incorruptible comme la loi : voilà presque !

Maintenant que suprémement on ouït craquer jusque dans sa membrure définitive la menuiserie et le cartonnage de la bête, il est vrai, fleurie, comme en un dernier affollement, de l’éblouissant paradoxe des merveilles de la chair et du chant ; ou soit qu’imagination pire et sournoise pour leur communiquer l’assurance que rien n’existe qu’eux, demeurent sur la scène seulement des gens pareils aux spectateurs : maintenant, je crois qu’en évitant de traiter l’ennemi de face vu sa feinte candeur et même de lui apprendre par quoi ce devient plausible de le remplacer (car la vision neuve de l’idée, il la vêtirait pour la nier, comme le tour perce déjà dans le Ballet) véritablement on peut harceler la sottise de tout cela ! avec rien qu’un limpide coup d’œil sur tel point hasardeux ou sur un autre. À plus vouloir, on perd sa force qui gît dans le mystère de considérants tus sitôt que divulgués à demi, en quoi la pensée se réfugie ! mais décréter abject un milieu de sublime nature, parce que l’époque nous le montra dégradé : non, je m’y sentirais trop riche en regrets de ce dont il était beau et point sacrilège de simplement suggérer la splendeur.

Notre seule magnificence, la scène, à qui le concours d’arts divers scellé par la Poésie attribue selon moi quelque caractère religieux ou officiel, si l’un de ces mots a un sens, je constate que le siècle finissant n’en a cure ainsi comprise : et que cet assemblage miraculeux de tout ce qu’il faut pour façonner de la divinité, sauf la clairvoyance de l’homme, sera pour rien.

Naïf ! en vain m’obstiné-je, réfléchissant à l’évolution des arts connexes de l’esprit comme pour faire ici place… Le roman, je ne sais le considérer au pouvoir des maîtres ayant apporté à ce genre un changement si beau (quand il s’agissait naguère d’en fixer l’esthétique), sans admirer qu’à lui seul il débarrasse l’art, d’abord sur la scène, de l’intrusion du moderne personnage, désastreux et nul comme se gardant d’agir plus que de tout.

Quoi ! le parfait écrit récuse jusqu’à la moindre allusion une aventure, pour se complaire dans sa délicate évocation, sur le tain de souvenirs, comme l’est cette extraordinaire Chérie[6], d’une figure, à la fois éternel fantôme et la vie ! c’est qu’il ne se passe rien d’immédiat et d’en dehors dans un présent qui joue l’effacé pour couvrir de plus étranges dessous. Si notre extérieure agitation choque, en l’écran de feuillets imprimés, à plus forte raison sur les planches, matérialité dressée dans son obstruction gratuite. Oui, le livre ou cette monographie qu’il devient d’un type (superposition de pages, comme un coffret, défendant contre le brutal espace une délicatesse reployée infinie et intime de l’être dans soi-même,) ici suffit : avec maints procédés si neufs analogues en raréfaction à ce qu’a de latent ou de diffus la vie. Par une mentale opération et point d’autre, lecteur je m’adonne à abstraire telle physionomie, sans ce déplaisir d’un visage exact penché, hors de la rampe, sur ma source de rêverie. Les traits réduits à des mots, un maintien le cédant à quelque identique disposition de phrase, tout cet idéal résultat atteint pour ma noble délectation, s’effarouche de la réalité même de Mlle Cerny, qu’il faut aller voir en tant que public, à l’Odéon, si l’on n’aime rouvrir, comme moi, chaque hiver, un des plus exquis et poignants ouvrages de MM. de Goncourt, renée mauperin : car vous devinez, quoique dire traîne en longueur et recule au plus loin de la cadence ordinaire une conclusion relative à l’un des princes des lettres contemporaines, que tout cet artifice dilatoire de respect vise la si intéressante, habile et quasi originale adaptation qu’a faite du chef-d’œuvre, une tolérance amicale l’y invitant, mon collaborateur ici M. Céard. Au manque de goût aisé de chuchoter des vérités que mieux trompette l’œuvre éclatant du romancier, cette atténuation : que je réclame moins en raison d’une vue théâtrale à moi que pour l’intégrité du génie littéraire, à cause simplement du milieu peut-être plus grossier encore, s’il le restitue, même scéniquement, à l’existence, après l’en avoir tiré par le fait des procédés délicieux et fugitifs de l’analyse.

Et… et… je parle d’après quelque perception aussi qu’a de l’atmosphère un poète transporté même dans le monde, répondez s’il demeure un rapport satisfaisant ou quelconque entre la façon d’exister et de dire forcément soulignée des comédiens en exercice, et le caractère tout d’insaisissable finesse de la vie. Conventions ! et vous implanterez, au théâtre, avec plus de vraisemblance le paradis de vos songes, qu’un salon.

Figurativement, ainsi tout se passe, même en la comédie, depuis les temps du Tréteau sommaire, quand la rampe se prêta à l’éclair métaphorique de vérités.

À une distance d’un mois et plus, pour parler de ce succès continu du Théâtre Français, La Vieillesse de Scapin, un effet par exemple, prodigieux, simple me hante, c’est la fuite, nulle part mais accomplie en dernière ressource, avec férocité, de celle qui échappe à tout, à ses dupes à leurs cris, au châtiment, du fait de son commerce surnaturel et d’une mauvaise innocence seulement en se dérobant, la Courtisane[7]. Ambiguité et charme : à peine se demande-t-on si c’est la brute représentation d’un fait, qu’on voit là ou la mise au point du sens de ce fait. La pièce du vivace poëte abonde, du fait de l’archaïsme, en des visions qui, moins que celle-là peut-être car je la tiens pour unique, s’imposent : et je voudrais de celle-là et d’autres citer, pour les parfaire, l’accompagnement ou des tirades développant comme un rire vaste envolé haut, mais je manque d’une belle mémoire. Le vers pleine voix, viril, lancé par M. Richepin séduit comme strictement théâtral attendu qu’il s’adapte par l’alliage de sa rhétorique d’images et d’une superbe verve instinctive précisément au site de toiles peintes sous des lumières, le décor, ainsi qu’à ce naturel instrument, l’acteur, qui composent de part et d’autre l’état actuel de l’art.

Bravo ! c’est fête d’amateurs, plus ingénue que toutes par son recours avéré aux vieux jours : or n’entendez-vous pas, cependant et non loin, ce lavage grande eau musical du Temple, qu’effectue, devant ma stupeur, l’orchestre avec ses déluges de gloire ou de tristesse déversés en un fleuve ininterrompu et dont la Danseuse restaurée mais encore invisible à de préparatoires cérémonies, me semble la mouvante écume demeurée et suprême.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



Au cours de la façon d’interrègne pour l’Art, ce souverain, où s’attarde notre époque tandis que veut le génie discerner mais quoi ? sinon l’afflux envahisseur et inexpliqué des forces théâtrales exactes, mimique, jonglerie, danse et la pure acrobatie ; il ne se passe pas moins que des gens adviennent, vivent ou séjournent en la ville, phénomène qui ne couvre, apparemment, qu’une intention d’aller quelquefois au spectacle.

La scène est le foyer évident des plaisirs pris en commun, aussi et tout bien réfléchi, la majestueuse ouverture sur le mystère dont on est au monde pour envisager la grandeur, cela même que le citoyen, qui en aurait idée, se trouve en droit de réclamer à un État, comme compensation de l’avilissement social.

Se figure-t-on l’entité gouvernante autrement que gênée (eux, les royaux pantins du passé, à leur insu répondaient par le muet boniment de ce qui crevait de rire en leur personnage enrubanné ; mais de simples généraux maintenant) devant la prétention de ce malappris, à la pompe, au resplendissement, à une solemnisation auguste du dieu qu’il sait être ! Après un coup d’œil, regagne le chemin qui t’amena dans la cité médiocre et sans conter ta déception ni t’en prendre à personne, fais-toi, hôte présomptueux de l’heure, reverser par le train dans quelque coin de rêverie insolite ; ou bien reste, nulle part tu ne seras plus loin qu’ici, puis commence à toi seul, selon la somme amassée d’attente et de songes, ta nécessaire représentation. Satisfait d’être arrivé dans un temps où le devoir qui lie l’action multiple des hommes, existe mais à ton exclusion, ce pacte déchiré parce qu’il n’exhiba point de Sceau.

Que firent cependant les Messieurs et les Dames issus à leur façon pour assister, en l’absence de tout fonctionnement de gloire ou de magnificence, selon leur unanime désir précis, à une pièce de théâtre : il leur fallait s’amuser nonobstant ; ils auraient pu, tandis que riait en train de sourdre la Musique, y accorder quelque pas monotone de salons. Mais le jaloux orchestre ne se prête à rien d’autre que d’idéales signifiances exprimées par la scénique sylphide. Conscients d’être là pour regarder, sinon le prodige de Soi ou la Fête ! du moins eux-mêmes ainsi qu’ils se connaissent dans la rue ou à la maison, voilà au piteux lever de la toile de pourpre peinte, qu’ils envahirent, les plus impatients, le proscénium, agréant de s’y comporter ainsi que quotidiennement et partout : ils salueraient, causeraient à voix superficielle des riens dont avec précaution est faite leur existence, durant quoi les autres demeurés en la salle se plairaient, détournant leur tête la minute de laisser scintiller des diamants d’oreilles qui habillent. Je suis pure de cela qui se passe sur la scène ou la barre de favoris couper d’ombre une joue comme par un Ce n’est pas moi dont il est ici question, conventionnellement et distraitement à sourire à l’intrusion sur le plancher divin : lequel, lui, ne la pouvait endurer avec impunité, à cause d’un certain éclat subtile, extraordinaire et brutal de véracité que contiennent ses becs de gaz mal dissimulés et aussitôt illuminant, dans des attitudes générales de l’adultère ou du vol, les imprudents acteurs de ce banal sacrilège.

Je comprends.


Vu le Crocodile.

M. Sardou à qui l’on sait une dextérité grande, est l’homme qui souvent me paraît, plus qu’aucun, offusquer de l’opacité vaine de ses fantoches la lumière éparse comme une frémissante pensée à l’ascension du rideau. Appuyant sur des moi de rencontre, nommément il en fait Monsieur un tel, Madame une telle et satisfait à la badauderie sans présenter, d’après la haute esthétique, plutôt d’essentielles figures. Tel, ce procédé manque son effet, à coup sûr ; j’ai noté que si on inflige au comédien, apte à revêtir seulement un caractère flottant, ajusté, quelque existence à la fois réele et gratuite, il veut que par un rien instinctif dans l’allure perce son individu, accolant lui-même comme le feront en le feuilleton les courriéristes, au nom du personnage, avec un trait-d’union moral, le sien. Aussi me suis-je intéressé à la remeur d’autre chose qu’une anecdote mise debout avec des airs insupportables de vraisemblance, mais (on a dit la comédie du naufrage) devant un pamphlet humain, donc autant un poëme que ce qui n’est pas le Vers : l’imagination retrouve là sa primauté dans un milieu, voulu intellectuel. Un glissement de musique pour remplir de sa tricherie, et c’est bien ! la différence qui, des costumes ordinaires jusqu’à ce que s’en efface le caractère civilisé, sépare l’atmosphère philosophique (ou la suite de morceaux par Massenet) : vous voyez le dosage très réussi, neuf, fin de la fiction traduite en mise-en-scène.

Je n’affirme pas que je n’en sois, dans cette occasion comme souvent, pour mes intentions et de bonnes volontés. L’œuvre cependant ouvre une échappée hors de la collection du faiseur célèbre : cet échouage promené des débris de tous mondes, c’est poignant, curieux, triste, un comique y éclatera strident et comme retrempé, près les vagues, au rire de nature.

Comme je goûte cette farce de Gotte, aiguë, autant que profonde, sans jamais prendre un ton soucieux vu que c’est trop si déjà la vie l’affecte envers nous, rien n’y valant que s’enfle l’orchestration des colères, du blâme ou peut-être de la plainte : partition ici comme de silence selon un rythmique équilibre dans la structure, tout se répondant, par opposition de scènes contrastées et retournées, d’un acte à l’autre où c’est une voltige, allées, venues, en maint sens, de la fée littéraire unique, la Fantaisie, qui efface d’un pincement de sa jupe, ou montre, une transparence d’allusions répandue sur fond d’esprit, enveloppant dans le tourbillon de joie réalité folle et contradictoire puis la piquant de ses pointes, avant de s’arrêter sur ce sourire qui est le jugement supréme et en dernier lieu de la sagesse parisienne et indéniablement le signe et la séduction de M. Meilhac.

Ainsi dans un ouvrage dramatique savant, réapparaît, visible au regard critique et certain, l’être aux ailes de gaze initial, à qui sont les planches.


M. Becque est sans contredit l’homme à la mode et je ne sais rien d’attrayant que de surprendre le goût public en flagrant délit pour une fois, de clairvoyance : si ce n’est d’analyser le fait. À tout le théâtre faussé par une thèse ou aveuli jusqu’à l’étalage de chromolithographies, bref le contraire exact, cet Auteur Dramatique par excellence (pour reproduire la mention des bustes de foyers) oppose l’harmonie des types et de l’action.

Ainsi aux ameublements où se chercha l’intimité de ce siècle, louches, tels ; prétentieux, dans les dernières années revint de soi-même se substituer le ton bourgeois et pur du style dernier le Louis XVI. Analogie qui me prend : s’il n’existe de rêvoir mieux approprié à l’état contemporain que les soieries de robe aux bergères ou les alignements d’acajou discret, cela noble, familier, d’où le regard jamais trompé par les similitudes de quelque allusion décorative aveuglante ne risque d’accrocher à leur crudité puis d’y confondre avec des torsions le bizarre luxe de sa propre chimère, je sens une sympathie pour l’ouvrier d’un œuvre restreint et parfait, mais d’un œuvre parce qu’un art y tient ; elle me charme par une fidélité à tout ce qui fut une rare et superbe tradition, et ne gêne ni ne masque pour mon œil l’avenir.

Le malentendu qui peut, hors même de l’aventure d’hier, cette grande reprise de Michel Pauper, s’installer entre le public et le maître, si quelqu’un n’y coupe court en vertu d’une admiration sagace, provient de ce que, dans un souhait trouble de nouveau, on attende un art inventé de toutes pièces : tandis que c’est un aboutissement imprévu, glorieux et dernier de l’ancien genre classique, en pleine modernité, avec notre expérience ou je ne sais quel désintéressement cruel qu’on n’a pas cru devoir employer tout à nu, avant le siècle. Autre chose que la Parisienne notamment, c’est présumer mieux qu’un chef-d’œuvre, tant le savoir de l’écrivain brille en cette production de sa verte maturité ; ou surpassera-t-il les Corbeaux ? Je ne le désire presque, et me défierais. Une à une reprendre sur notre scène officielle et comme exprès rétrospective ces pièces déjà, qui du soir de leur succè furent évidentes, pour que le travailleur groupe à l’entour maint exemplaire du genre dont il a, par un fait historique très spécial, dégagé, sur le tard de notre littérature, la vive et sobre beauté. Ne feignons pas l’impatience d’une surprise quand elle a eu lieu et qu’il s’agit d’un art achevant ainsi avec un plus strict éclat qu’un des génies antérieures eût pu l’allumer, sa révélation, ou notre comédie de mœurs française. Ce tort ne me paraît autre que créer par inintelligence un embarras à l’artiste : et si, avec une crânerie qui caractérise sa physionomie littéraire, ce lui plaît de remontrer un hiver quelque magnifique ébauche préparatoire inachevée par places et aussi plus intense de coloration amère, ou suave, et riche en passion et en jeunesse, pourquoi n’apporter pas devant cette exhumation hors d’injustes cartons très confiante, le retard de curiosité à quoi l’homme choyé par une subite notoriété a droit, mais faire payer à sa situation récente exceptionnelle, comme une imprudence, ce qui n’est point de l’audace ! Sûr après un laps de quinze ans, il présenta, sans le souci de le relier ni d’y faire de retouche, cet ensemble superbe plus que disparate de morceaux d’un jet magistral.


Mais où poind, et je l’exhibe avec dandysme, mon incompétence, au sujet d’autre chose que l’absolu, c’est le doute à savoir qui d’abord abominer : un intrus apportant sa marchandise différente de l’extase et du faste, ou le vain prêtre qui endosse une vacance d’insignes pour néanmoins officier.

Avec l’imprudence de faits divers ou du trompe-l’œil prendre le théâtre et exclure la Poésie, ses jeux, sublimités (espoir latent chez le spectateur) ne me semble besogne pire que la montrer en tant que je ne sais quoi de spécial au bâillement, comme aussi instaurer cette déité dans un appareil balourd et vulgaire est peut-être méritoire l’égal de l’omettre.

La chicane, la seule que j’oppose à l’Odéon, n’est pas qu’il tienne ici pour une alternative plutôt que l’autre, la sienne va à ses pseudo-attributions et dépend d’une architecture : mais bien, temple d’un culte factice, entretenant une vestale pour alimenter sur un trépied à pharmaceutique flamme le grand art quand même ! de recourir méticuleusement et sans se tromper, à la mixture conservant l’inscription exacte Ponsard comme à quelque chose de fondamental et de vrai. Un déni de justice à l’an qui part ou commence, ici s’affirme, en tant que la constatation, où je ne puis voir sans déplaisir mettre un cachet officiel, que notre âge soit infécond en manifestations identiques, comme portée et rendu par exemple au Lion Amoureux, c’est-à-dire à combler avec ce qui simule exister le vide de ce qu’il n’y a pas. Au contraire, en ces Notes d’abord, nous sommes aux grisailles ; et vous n’aviez, prêtresse d’une crypte froide, pas à mettre la main sur une de ces fioles avisées qui se parent en naissant, une fois pour toutes et dans un but d’économie, de la poussière de leur éternité. Ce Ponsard puisque soufflant par un des buccins du jour je suis sujet à répéter son nom, n’agite en rien mon fiel, si ce n’est que, mais sa gloire vient de là ! il paya d’effronterie, inouie, hasardée, extravagante et presque belle en persuadant à une clique, qu’il représentait, dans le manque de tout autre éclat, au théâtre la Poésie, quand en resplendissait le dieu. Je l’admire pour cela, avoir sous-entendu Hugo, dont il dut, certes, s’apercevoir, à ce point que né humble, infirme et sans ressources, il joua l’obligation de frénétiquement surgir, faute de quelqu’un ; et se contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton. Malice un peu ample, et drôle ! dont nous étions quelques-uns à nous souvenir ; mais en commémoration de quoi il n’importait de tout à coup sommer la génération nouvelle. Combien, pour ma part, ayant l’âme naïve et juste, je nourris une autre prédilection, sans désirer qu’on les ravive néanmoins au détriment d’aucun contemporain, pour ces remplaçants authentiques du Poëte qui se vouèrent à notre sourire, ou au leur peut-être s’ils en avaient un, à seule fin pudiquement de nier, aux laps d’extinction totale du lyrisme, comme les Luce de Lancival, Campistron ou d’autres ombres, cette vacance néfaste : ils ont, à ce qu’était leur âme, adapté pour vêtement une guenille usée jusqu’aux procédés et à la ficelle plutôt que d’avouer le voile de la Déesse en allé dans une déchirure immense et le rire. Ces larves demeureront touchantes et je m’apitoie à l’égal sur leur descendance à qui l’Odéon, ce soir, fit tort, pareille à des gens qui fuiraient l’honneur d’autels résumé en le désespoir de leurs poings fermés aussi peut-être par la somnolence. Tous, je les juge instructifs non moins que grotesques, leurs imitateurs et les devanciers, attendu que d’un siècle ils reçoivent, en manière de dépôt sacré, pour le transmettre à un autre, ce qui précisément n’est pas, ou que si c’était, mieux vauderait ne pas savoir ! le résidu de l’art, axiomes, formules, rien.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



L’hiver est à la prose.

Avec l’éclat automnal cessa le Vers, qui autorise le geste et un miraculeux recul ; c’était la dernière fanfare si magistralement lancée que j’ai dans l’oreille, du fait de M. Richepin, au succès interrompu par le départ de Scapin en personne : farce superbe où le tréteau s’est agrandi par des arts seuls jusqu’à la scène, comme il le manqua dans le siècle d’imitation antique.

Le silence, seul luxe après les rimes, un orchestre ne faisant avec son or, ses frôlements de soirs et de cadence, qu’en détailler la signification à l’égal d’une ode, tue et que c’est au poëte, suscité par le défi, de traduire ! le silence que depuis je cherche aux après-midi de musique, je l’ai trouvé avec contentement aussi, devant la réapparition[8], toujours inédite comme lui-même, de Pierrot c’est-à-dire du clair et sagace mime Paul Legrand.


L’essor du rideau parmi tant d’impatiences et le frémissement mondain qui s’engouffrent, pour éveiller ce qu’est une fête parisienne de l’esprit, m’en impose : malheureusement, dans le cas de ce si singulier Francillon, il faudra que retombe la toile.

Je m’explique.

Tandis que va le triomphe de cette soirée, une première représentation pour de nouveaux venus toujours, avec son jeu de surprise ! j’entends regretter précisment que la curiosité, une heure durant, se suspende (comme si c’était trop pour l’intérêt que vaut une honnêteté de femme) à la question si l’héroïne s’est fait elle-même justice ou pas. Moi je juge que pour peu qu’un artifice permît à la comédie de durer l’éternité, elle y gagnerait de devenir probante, puisque visée il y a : attendu que tout dénouement obligatoire de théâtre, comme celui qui survient ici, ne peut qu’infirmer le paradoxe.

Malheureusement, je le redis, le rideau tombera ; et descend avec quelque rire dans ses plis relativement à la validité de la thèse qui oppose l’adultère de la femme au manquement chez l’homme.

Loin que j’incrimine le moraliste demandant à la rampe la mise en lumière d’un principe, erroné ou juste, par des personnages contemporains, de s’être servi en véritable homme du métier, simplement et loyalement d’un moyen authentique de théâtre, comme qui dirait un tour ou une jonglerie (tout l’Art en est là !) lequel consiste à feindre son avis prouvé par un fait demeuré hypothétique, le plus de temps que la disposition des spectateurs le permet, pour suggérer cependant à l’esprit des conclusions qui seraient exactes en supposant que le fait sur quoi tout repose fût vrai. Quoi de plus conforme à la loi de Fiction : c’est, par son emploi judicieux, créer de beaux ou salutaires sentiments avec rien dans la main, leur gagnant le temps de prendre possession de vous ; mais pourvu que ce néant ne s’avère pas, avec prestesse dissimulé à l’instant final ! Sinon l’épreuve se retourne ; dans le cas présent, à savoir si une femme ose combattre à armes égales sur le terrain spécial de l’infidélité avec son mari. Il garde, celui-ci, un peu la sérénité ou le triomphe de qui sort indemne d’une mystification. Quitte pour la peur, il a le dernier mot et cette certitude que l’inopiné et farouche démon, notre philosophe, qui, en opposition à de commodes notions ordinaires, incite entre les sexes ce duel identique et quand même, n’a pu qu’ordonner tout bas à la sensitive main féminine de tirer en l’air. Acclamé d’abord à cause des étincellements de la pièce, et quant à sa propre figure même avec tant de soin effacée par l’auteur, il vient au public jeter le nom de M. Dumas, non sans n’avoir rien d’un compère. « Hein ! » je le vois, avec ce clin d’œil supérieur, signifier qu’il est prêt à recommencer.

Y a-t-il lieu de conclure que les ressorts, tout particuliers, de la comédie, dont un est mis en jeu ici avec adresse et puissance, ne valent rien à propos de morale ; vu que ce genre dit sérieux ne fera jamais qu’exalter, parer, solenniser un procédé de farce primitif ?

Plutôt tout étudié, comme le requiert l’œuvre d’un des dramaturges évidents de ce siècle, le théâtre de mœurs où je suis loin de marchander un droit à établir des équations, même sommaires, ne les résoud pas avec un truc employé séparément ; et est-ce de l’opposition entre plusieurs au cours de pièces juxtaposées sinon dans la même, trilogie, etc., que sait, stable, équilibrée, jaillir une Vérité.



Quatre romans ont, de pensée qu’ils étaient, en ce mois repris corps, voix et chair, et cédé leurs fonds de coloris immatériel au carton, à la toile, au gaz.

Si je ne parlais pas, mais du tout, de la Comtesse Sarah ! je sais que le moyen n’a rien de littéraire, et voilà un expédient trop peu compliqué que taire jusqu’au nom de l’auteur, pour lui montrer une indifférence.

Je cite, avant d’en venir aux œuvres d’à présent, une très remarquable adaptation qu’a faite des Mystères de Paris, M. Blum, me contentant de noter cette impression favorite, c’est que des types étranges n’exercent un attrait que dans la réalité ou le vif et entrevus sur la pointe du pied, avant que le détenteur de leur grimace ne pose pour ce que lit de lui mon œil ; or, de seconde main et sur les planches, apporté par le volontaire comédien, adieu cela. Le contraire pour cette instigatrice de toute représentation, la foule ! à qui mêle je considère comme quelque « illustration », dont le besoin se complique chez les simples d’une certaine défiance quant à la véracité de l’écrit, cet album d’images hautes en couleur que l’Ambigu, un des lieux les mieux appropriés et les plus intelligents qui soient maintenant, moderne et tourné vers la reprise des vieux genres, présente de l’anecdote colossale dite par Eugène Sue.

Arrivons.

M. Daudet entreprend seul sa tâche, je crois sans préconception mais simplement en consultant à mesure que se fait l’éveil de pages à la scène, ses mille dons, pour aider à tel effet ou le nier, dans le sens apparu et selon pas d’esthétique que la loi de son extraordinaire tact. Toujours est-ce avec lui, surveillant cette opération en critique détaché, qu’il y a chance de saisir comme fortuitement et sur le fait, des résultats neufs et définitifs. Art qui inquiète et séduit comme ce que l’on perçoit vrai derrière son propre manque d’habitude : car s’établit une délicieuse ambiguit entre l’écrit et le joué, ni l’un tout à fait ni l’autre, qui verse, le volume presque à part, l’impression qu’on n’est pas tout à fait devant la rampe. Si je voulais analyser ce charme intellectuel, je dirais d’abord que sans le nécessaire talismen du Livre, présent perfide d’un dieu, attendu qu’en son humble aspect il cache notre asservissement à la pensée d’autrui, que dis-je ! à son écriture, on ne se croit d’autre part le captif du vieil enchantement redoré d’une salle, le spectacle comportant je ne sais quoi de direct ou cette qualité de provenir de nous à la façon d’une libre vision spirituelle. Ainsi l’acteur n’y scande point sur les planches son pas appuyé à la ritournelle dramatique mais se meut dans un milieu rare et le silence, ici comme au figuré, de tapis sur le sonore tremplin rudimentaire de la marche et du bond : il n’y a, tel détail ou un autre, jusqu’à cet enguirlandement de comparses en la farandole qui ne prenne une grâce de mentale fresque. Morcellement surtout de ce qu’il faudrait, en contradiction avec une formule célèbre, appeler la scène à ne pas faire du moins dans la modernité où personne ne nourrit qu’une préoccupation, pendant ses heures de la nuit et du jour, remplaçant tous les codes passés, c’est de ne jamais rien accomplir ou proférer qui puisse exactement se copier au théâtre. Le heurt d’âmes le plus violent, sans que s’y abandonne tout au long le héros comme il le peut dans le seul Poème, a lieu par de brefs élans, un cri ou sursaut la minute d’y faire allusion avec une légèreté de touche autant que la clairvoyance d’un artiste qui a exceptionnellement dans l’esprit notre monde. Le faire si curieux et qui apparaît à l’état de résultante comme virtuelle d’une tentative, la plus haute d’à présent, ne se dément pas au long de la pièce : il éclate intense et significatif, à suspendre même l’afflux des bravos, avant la chute du rideau et fournit ce tableau à demi dans la plastique du théâtre mais déjà aussi dans l’optique idéale, d’une chambre avec tous les éléments familiaux et chers de la vie, on y va bientôt mourir, on y vient presque de naître, plus poignant que de junéviles fiançailles un rapprochement conjugal s’y noua, or tout est vain et ne garde d’intérêt que pour le spectateur. À travers la croisée, impersonnel comme l’être vu de dos, repris déjà par sa folie du dehors et de bruit, s’agite dans quelque harangue, au balcon, inentendue qu’importe, il parle ! gesticule et continue sa fatalité Numa Roumestan : c’est, à l’esprit, dans un au-delà de vitrage et son cadre, jusqu’à l’instant suprême différée la totale apparition de l’incorrigible elle conclut en même temps que se perd le en futur.

Voilà les nouveaux effets, souverains, concis, lumineux, que l’artiste enfin contemporain oppose à un théâtre borné.

Un de ces chuchotements, toujours avec de la vérité, même pour l’imposer à qui en est l’objet la cours que M. Zola commençant une vie, outre la sienne déjà suffisante pour plusieurs, appliquera à rajeunir le théâtre la même façon de puissante recherche et de coups d’intuition qui lui a fait compléter le Roman. Je ne vois pas en dehors des jeux muets de la scène, danse et mime, ou de la Musique y compris la déclamation du Vers, à quoi il ne me semble pas avoir spécialement adonné son instinct sûr de transformateur, que quelqu’un doive en se tenant à aucun genre en exercice rien fonder du tout au tout ; mais j’admire aujourd’hui, ce maître n’y eût-il pas mis la main expressément ou seul, la somme de nouveauté tirée selon lui des moyens existants et presque oblitérés, c’est un procédé irrécusable du génie. Les hommes point gouvernés par une tradition, et qui tentèrent de fuir en l’antérieur, d’après quelque source de beau jaillie de leur pensée, ceux-là ont, concurremment à leur œuvre personnelle, dégagé à l’entour une immédiate influence dont l’époque, sans comprendre, s’inspire. Voilà que l’auteur du Ventre de Paris, comme pour préparer la masse à quelque avènement théâtral, laisse un dramaturge M. Busnach trouver une pièce dans ce chant, après les autres, de son épopée : et l’homme d’un métier notoire du reste choisi devient au voisinage tout à coup un peu un novateur. La troupe de comédiens se recrute parmi les prêtres survivants de vieux drame : je ne sais quelle naturelle ampleur, une majestueuse simplicité leur échoit : du fait du texte seul ? non (ce serait pas impossible au mauvais vouloir de le réciter sur le mode suranné), mais à cause simplement de la présence d’un regard dissimulé en une ombre d’avant-scène qui se fixe d’une certaine manière, voit ainsi et dégage une ambiance, à laquelle il faut que l’acteur se conforme.

Si bien qu’avec tous les éléments de redite quelque chose d’imprévu se produit, bonhomme et très grand dans la nature, qui sera l’aboutissement par excellence de la pièce populaire comprise ainsi qu’au long de ce siècle, ou montrant à l’assistance une image simplifiée d’elle dans les eaux vives de son sentiment naïf, en un temps où le peuple excédé de labeur se recueille et va moins au théâtre. La curiosité qu’il en éprouvera ici, de se connaître lui dans son décor, certes assure une suite enthousiaste de soirs ; mais je rêverais que sans apporter d’ingérence dans un succès issu de choses d’art, l’assemblée municipale qui, en vue d’un futur qu’elle ignore et prépare cependant, tient un théâtre mystérieusement, applaudît à ce décalque d’un chef-d’œuvre. J’y sens un rafraîchissement supérieur pour l’esprit ouvrier angoisseux ou surchauffé : et si l’on convient d’ouvrir d’officiels lieux de fiction, avant les portes de paradis, et qu’il soit bon tout de suite d’inventer quelque chose, c’est cela.

Quant à moi je me réjouis, comme lettré, autrement.

À savoir que n’existe à l’esprit de quiconque a rêvé les humains jusqu’à soi rien qu’un compte exact de purs motifs rythmiques de l’être, qui en sont les reconnaissables signes : il me plaît de les partout déchiffrer.

Tenez que hors du récit fait à l’imitation de la vie confuse et vaste, il n’y a pas moyen de poser scéniquement une action, sauf à retrouver d’instinct et par élimination un de ces grands traits, ici non le moins pathétique, c’est l’éternel retour de l’exilé, cœur gonflé d’espoir, au sol par lui quitté mais changé ingrat, maintenant quelconque au point qu’il en doive partir cette fois volontairement, où ! enveloppant d’un coup dœil les illusions suggérées à sa jeunesse par le salut du lieu natal.

Tant on n’échappe pas, sitôt entré dans l’art, sous quelque de ses cieux qu’il plaise de s’établir, l’inéluctable Mythe : aussi bien vaut-il peut-être commencer par savoir cela et y employer la merveille de trésors, qu’ils soient documentaires ou de pure divination.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



Le désespoir en dernier lieu de mon Idée, qui s’accoude à quelque balcon lavé à la colle ou de carton-pâte, regards perdus, traits à l’avance fatigués du néant, c’est que, pas du tout ! après peu de mots à la scène par elle dédaignée si ne la bat sa seule voltige, immanquablement la voici qui chuchotte dans un ton de sourde angoisse et me tendant le renoncement au vol agité longtemps de son caprice « Mais c’est très bien, c’est parfait — à quoi semblez-vous prétendre encore, mon ami ? » puis, d’une main vide de l’éventail « Allons-nous en (signifie-t-elle) cependant — on ne s’ennuierait même pas et je craindrais de ne pouvoir rêver autre chose. — L’auteur ou son pareil, ce qu’ils voulaient faire, ils l’ont fait et je défierais qui que ce soit de l’exécuter mieux ou différemment. »

— Que voulaient-ils donc accomplir, ô mon âme ? répliqué-je une fois et toujours interloqué ou éludant la responsabilité d’avoir conduit ici une si exquise dame anormale : car ce n’est pas elle, sûr ! s’il y faut voir une âme ou bien notre idée (à savoir la divinité présente à l’esprit de l’homme) qui despotiquement me proposa : Viens.

Mais un habituel manque inconsidéré chez moi de prévoyance.

— « Ce qu’ils voulaient faire ? » ne prit-elle pas le soin de prolonger vis-à-vis d’une feinte curiosité « je ne sais pas, mais si, le voilà… » réprimant, ô la pire torture ne pouvoir que trouver très bien et pas même abominer ce au-devant de quoi l’on vint et se fourvoya ! un baîllement, qui est la suprême, presque ingénue et la plus solitaire protestation mais dont le lustre aux mille cris suspend comme un écho l’horreur radieuse et visible.

— «… Peut-être ceci. »

Elle expliqua et approuva en effet la tentative ordinaire de gens qui avec un talent indiscuté et même de la bravoure si leur inanité était consciente, remplissent mais des éléments de médiocre puisés dans leur spéciale notion du public, le trou magnifique ou l’attente qui, comme une faim, se creuse chaque soir, au moment où brille l’horizon, dans l’humanité, ainsi que l’ouverture de gueule de la Chimère méconnue et frustrée à grand soin par tout l’agencement social.

Autre chose paraît inexact et en effet que dire ? Il en est de la mentale situation comme des méandres d’un drame et son inextricabilité veut qu’en l’absence là de ce dont il n’y a pas lieu de parler, ou la Vision même, quiconque s’aventure dans un théâtre contemporain et réel soit puni du châtiment de toutes les compromissions ; si c’est un homme de goût, par son incapacité à n’applaudir. Je crois, du reste, pour peu qu’intéresse de rechercher des motifs à la placidité d’un tel personnage, ou Vous à Moi, que le tort initial a consisté à se rendre au spectacle avec son Âme — with Psyche, my soul[9] : qu’est-ce ! si tout se complique, selon le banal malentendu d’appliquer comme par nécessité sa pure faculté de jugement à l’évaluation de choses entrées déjà censément dans l’art ou de seconde main, bref à des œuvres.

La Critique, dans son intégrité, n’est, n’a de valeur, ou n’égale la Poésie à qui elle apporte une noble opération complémentaire, que si elle vise directement et superbement aussi les phénomènes ou l’univers : mais à cause de cela, soit de sa qualité de primordial instinct placé au secret de nos replis (un malaise divin), cède-t-elle à l’attirance du théâtre qui ne doit que montrer une représentation à l’usage de ceux n’ayant point à voir les choses à même ! de la pièce écrite au folio de nature ou du ciel et mimée avec le geste de ses passions, par l’Homme.

À côté de lasses erreurs qui se débattent, voyez ! déjà l’époque apprête la surprise de telle transformation plausible ; ainsi ce qu’on appela autrefois la critique dramatique ou le feuilleton, qui n’est plus à faire, abandonne très correctement la place au reportage des premiers soirs, télégrammatique ou sans éloquence autre que n’en comporte la fonction de parler au nom d’une unanimité de muets. Ajoutez l’indiscrétion, ici les coulisses, riens de gazes ou de vie attrapés entre les chassis en canevas à la hâte mis pour la répétition, délice d’une multitude où chacun veut être dans le secret de quelque chose ne fût-ce que de la redite perpétuelle, et voilà ce qu’au théâtre peut consacrer la presse de fait-divers. Le paradoxe de l’écrivain supérieur longtemps fut, avec des fugues ou points d’orgue imaginatifs, se le rappelle-t-on, d’appliquer le genre littéraire créateur de quoi la prose relève, ou la Critique, à tracer les fluctuations d’un article d’esprit et de mode.


Même dans une Revue, la présomption me semble fausse, en supposant (c’est à le dire fort bas ici) que la nécessité existe de publications confondant l’attribution double vulgarisatrice ou songeuse du journal et du livre. Ce périodique, je voudrais qu’employant l’immunité accordée au recueil de ne parler que généralement et d’évolutions comprises le laps peut-être d’un quart de siècle ou génération, son critère dégagé de l’évanouissement du menu fait ne déchiffrât que l’enlacement mystérieux d’une date spirituelle. L’histoire dans un pays manquant de la pièce ou célébration séculaire du mythe devant le peuple, alors s’écrirait au retour prévu de jubilés, en tant qu’amples morceaux définitifs : de résultat, point, au jour le jour.

Aussi, quand d’un mois ne s’afficha rien, incontestablement, qui valût d’aller d’un pas allègre se jeter dans la gueule du monstre et par ce jeu perdre tout droit à le narguer, soi le seul ridicule ! n’y a-t-il occasion même de proférer quelques mots de coin du feu ; attendu que si le vieux secret de nos ardeurs et splendeurs qui s’y tord sous notre fixité évoque par la forme éclairée de l’âtre l’obsession d’un théâtre encore réduit et minuscule ou lointain, c’est ici intime gala pour soi.

Méditatif :

Il est (invente-t-on) un art, l’unique ou pur, qu’énoncer sera produire : il hurle ses démonstrations par le fait de sa pratique. L’instant qu’en éclaterait le miracle, ajouter que ce fut cela et pas autre chose, même l’infirme tant il n’admet de lumineuse évidence sinon d’exister. Il consentit à prendre pour matériaux la parole : de celle-ci rien ne reste aprè l’édification mais il a épuisé jusqu’aux chuchotements. Seul, le sanglot, survivant à toute expression ; ou ce suspens de la ludicité devenu la larme sublimée de nos yeux.

Quelque impéritie chez le poëte ou défaillance, de ne point mettre à profit afin de se retirer dans l’extraordinaire silence de l’heure, ce sous-entendu, établi entre le besoin public et la fabrication, qui l’exclut.

Noter au gaz, mais sans trahir en de hâtifs discours la munificence versée.

Il fut, ce théâtre le seul où j’allais de mon gré, l’Éden, significatif de l’état d’aujourd’hui, avec son apothéotique résurrection italienne de danses offerte à notre vulgaire plaisir, tandis que par derrière attendait le monotone promenoir. Une lueur de faux cieux électrique baigna la récente foule, en vestons, à saccoche ; puis à travers l’exaltation par l’orchestre d’un imbécile or et de rires, arrêta sur la fulgurence de paillons ou de chairs l’irrémissible lassitude muette de ce qui n’est pas illuminé des feux d’abord de l’esprit. Parfois j’y considérai, au sursaut de l’archet, comme sur un coup de baguette légué de l’ancienne Féerie, quelque cohue multicolore et neutre en scène soudain se diaprer de graduels chatoiements ordonnée en un savant ballabile, effet véritablement rare et enchanté ; mais de tout cela et de l’éclaircie faite dans la manœuvre de masses par de subtils premiers sujets ! le mot restait aux finales quêteuses mornes de là-haut entraînant la sottise polyglotte éblouie par l’exhibition de moyens de beauté et pressée de dégorger cet éclair, vers quelque reddition de comptes simplificatrice : car la prostitution en ce lieu, et c’était là un signe esthétique, devant la satiété de mousselines et de nu abjura jusqu’à l’extravagance puérile de plumes et de la traîne ou le fard, pour ne triompher que par le fait sournois et brutal de sa présence là devant d’incomprises merveilles. Oui, je me retournais, à cause de ce cas flagrant assez pour occuper toute ma rêverie comme l’endroit ; en vain ! sans la musique telle que nous la savons égale des silences et le jet d’eau de la voix, ces revendicatrices d’une idéale fonction, la Zucchi, la Cornalba, la Laus avaient de la jambe écartant le banal conflit, neuves, enthousiastes, désigné avec un pied suprême au delà des vénalités de l’atmosphère, plus haut même que le plafond de Clairin, quelque astre.

Très instructive exploitation, adieu.

À défaut du ballet y expirant dans une fatigue de luxe voici que ce local très singulier deux ans déjà par des vêpres dominicales de la symphonie purifié bientôt intronise, non pas le cher mélodrame français agrandi jusqu’à l’accord du vers et du tumulte instrumental ou leur lutte, prétention aux danses parallèle chez le poëte ; mais un art, le plus compréhensif de ce temps, tel que par l’omnipotence d’un total génie encore archaïque il échut et pour toujours aux commencements d’une race rivale de nous : avec Lohengrin de Richard Wagner.

Ô plaisir et d’entendre là dans un recueillement trouvé à la source de tout sens poétique ce qui est jusque maintenant la vérité ; puis de pouvoir à propos d’une expression même étrangère à nos propres espoirs, émettre, cependant et sans malentendu, des paroles.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



L’intention, quand on y pense, gisant aux sommaires plis de la tragédie française[10] ne fut pas l’antiquité ranimée dans sa cendre blanche, mais de produire en un milieu nul ou à peu prè les grandes poses humaines et comme notre plastique morale.

Statuaire égale à l’interne opération par exemple d’un Descartes ; et si le tréteau significatif d’alors avec l’unité de personnage, n’en profita, joignant les planches et la philosophie, il faut accuser le goût notoirement érudit d’une époque retenue d’inventer malgré sa nature prête, dissertatrice et neutre, à vivifier le type abstrait. Une page à ces grécisants, ou même latine, servait, dans le décalque. La figure d’élan idéal ne se dépouilla pas de l’obsession scolaire davantage que des modes du siècle.

Seul l’instinctif jet survit, qui a dressé une belle musculature de fantômes.

Si je précise le dessin contraire ou pareil de cet homme de vue si simple M. Zola acceptant la modernité pour l’ère définitive au dessus de quoi s’envola, dans l’héroïque encore, le camaieu Louis XIV, il projette d’y établir comme en quelque terrain, général et stable, le drame, en soi et hors d’aucune fable que les cas de notoriété. Or j’estime que le moyen de sublimation de poëtes nos prédécesseurs avec un vieux vice charmant, trop de facilité à dégager la rythmique élégance d’une synthèse, approchait la formule souhaitée ; laquelle diffère par une brisure analytique multipliant la vraisemblance ou les heurts du hasard.

Vienne le dénouement d’un orage de vie, gens de ce temps, rappelons-nous avec quel souci de parer jusqu’à une surprise de geste ou de cri dérangeant quelque chose à notre impénétrabilité, nous nous asseyons, simplement, pour un entretien. Ainsi et selon cette tenue, commence en laissant s’agiter chez le spectateur le sourd orchestre des dessous et me subjugue Renée. À demi-mot se résout posément chaque état sensitif par les personnages même su, le propre de notre attitude maintenant ou celle humaine suprême étant de ne parler jamais qu’après décision, loin de permettre l’ingérence à cet instant du motif sentimental même le plus cher : alors s’établit en nous l’impersonnalité des grandes occasions.

Loi, exclusive de tout art traditionnel, non ! elle dicta le théâtre classique, à l’éloquent débat ininterrompu : aussi par ce rapport mieux que par les analogies d’un sujet même avec la Phèdre dix-septième siècle, le théâtre de mœurs récent confine à l’ancien !

Voyez le, un contemporain traite, après coup ou d’avance mais sciemment, sa situation : il essaie de l’élucider par un appel pur à son jugement, comme à propos de quelque autre et sans se mettre en jeu. Le triple contrat entre Saccard et le père de l’héroïne, puis Renée, résolvant en affaire un sinistre préalable, illustre cela, au point que ne m’apparaisse d’ouverture dramatique plus strictement moderne ; en même temps que théâtrale, à cause de l’artifice ou tout au moins d’une dose de fiction dans la maîtrise anticipée ou reconquise de soi.

Ce volontaire effacement extérieur qui particularise notre façon d’être, toutefois, ne peut sans des éclats se prolonger et la foudre succincte ou d’autant plus violente qui servira de détente à tant de contrainte et d’inutiles précautions contre l’acte magnifique de vivre marque d’un jour flagrant le malheureux comme pris ne faute en raison d’une telle interdiction de se montrer même.

Voilà la théorie tragique actuelle ou, pour mieux dire, celle de la pièce : attendu que le drame, latent, ne s’y manifeste que par quelque soudaine déchirure affirmant l’irréductibilité de nos instincts.

L’adaptation par le romancier seul d’un tôme de son œuvre, le Curée, accru de la nouvelle Nantas, cause sur qui prend place en public désintéressé un effet de pièce succédant à celles fournies par le théâtre dit de genre, sauf la splendeur à tout coup de qualités élargies jusqu’à valoir un point de vue : affinant la curiosité en intuition qu’existe de cela aux choses quotidiennement jouées point d’aspect tout autres d’abord, une différence.

Absolue.

Ce voile conventionnel qui, ton, concept, etc., erre dans toute salle, accrochent aux cristaux perspicaces eux-mêmes son tissu de fausseté ou ne découvre la scène que mensongère et banale, il a comme flambé au gaz ! et ingénus, morbides, sournois, brutaux avec une nudité d’allure bien dans la franchise classique se montrent des caractères.

Autrement ! je le sais, les ressorts ou pièces de serrurerie dramatique sont les mêmes en ce temps-ci que jamais. Un jeu de statistique littéraire aisé consiste à les compter. Ici l’écrivain, qui s’est fait le proclamateur d’une doctrine, reste à découvert, dans ses présomptions que comme qui dirait un changement en l’atmosphère respirable maintenant, et vital sous sa véridique clarté, dût altérer les conditions fondamentales d’un art dès le premier instant notées par qui s’y essaya ; mais je m’en prends à cette imprudence de critique, la pièce d’hier me paraissant à des riens de détail près inattaquable et supérieure presque à tout dans le présent. Instinct ici porté à l’intellect ! son rai puissant de sincérité sur l’ordinaire scène y darde, plutôt que de la nouveauté, l’évidence de ce qu’on eût pu accomplir jusqu’aujourd’hui et cause un peu de stupeur qu’il y ait eu lieu de voir autrement qu’avec cette justesse.

Comme lever de rideau très fier à la représentation, j’aime rattacher cet acte auparavant et autre part salué, une nouvelle du maître passant à la rampe, Jacques Damour, selon le sobre et large arrangement de M. Léon Hennique. J’observai combien supplée une humanité exacte, toute inutile complication croulant sitôt la diffusion juste de cette lueur… Se donna-t-on de mal et voilà encore le précepte aux badauds ! pour fournir une impression de durée ou que les gens d’un drame imaginés en raison et pas plus d’une crise principale, à cet instant de rendez-vous avec l’excitation de la foule lui fussent de vieilles connaissances : comment s’y intéresserait-on autrement ! ajoutait la docte incompétence oublieuse que le moyen de familiariser des spectateurs avec un personnage doit en art tenir du miracle et non imiter l’expédient usité dans l’existence qui consiste à l’avoir fréquemment rencontré et d’être imbu de ses affaires, jusqu’à l’ennui. Un raccourci habile du héros qui le fasse dégager dans un coup de vent le secret de son habitude, c’est la manière du poëte, s’il dramatise ; mais le romancier trouvera aussi dans une mise à point des types avec une sereine ampleur cette réduction du trait fortuit suffisante pour qu’on les revoie déjà et à jamais éclairés d’un jour populaire qui s’impose, immédiat, sans la préparation d’absurdes et lentes pratiques. Comme c’est neuf, dépendant d’un parfait concept, en même temps qu’approprié à un sens du plaisir d’à présent qui juge la salle de spectacle des heures durant une géhenne. Quelque soir, un bref morceau admirable de touche naïve, forte ainsi nous poigne et rien qu’à paraître illumine, suggère et tranche, toute une technique. Le spectacle bien instructif que c’était, du reste ; où, avec deux saynètes âpres et jeunes, j’éprouvai la satisfaction, applaudissant un très pince sans rire canevas du connaisseur spécial en pantins de bois et autres, Duranty, poussé dans le sens voulu de froide furie et réduit par M. Paul Alexis, une fois par excellence et la centième de vérifier l’étonnant à propos d’un usage relevant du tréteau, honoré par Shakespeare et retrouvable dans les seuls cafés-concerts. À savoir que les rôles féminins, comme ici d’une rêche et folâtre demoiselle malaisée à marier, ou de gaillardes et ceux des vieilles surtout, gagnent à paradoxalement être joués par l’homme : ils écartent ainsi l’irrévérence puis prêtent à un cas trop rare où persiste chez nous l’impression d’étrangeté et de certain malaise qui ne doit jamais, quant à une esthétique primitive et saine, cesser tout à fait devant le déguisement, indice du théàtre, ou Masque.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



Jamais soufflet tel à l’élite soucieuse de recueillement pour s’installer dans l’esprit d’extrêmes splendeurs, que celui donné par la crapule exigeant la suppression, avec ou sans le gouvernement ou d’accord avec le chef-d’œuvre affolé lui-même, de Lohengrin : ce genre de honte possible n’avait été encore envisagé par moi, et est acquis, au point que quelque tempête d’égout qui maintenant s’insurge contre de la supériorité et y crache, j’aurai vu pire, et rien ne produira qu’indifférence.

Quelque incurie des premières représentations pour ne pas dire un éloignement montré pour leur solennité, où une présence avérée devant tout l’éclat scénique commande, au lieu de ces légères Notes d’un coin prises par côté et n’importe quand à l’arrière vibration d’un soir, mon attention pleine et de face, orthodoxe, à des plaisirs que je sens médiocrement ; aussi d’autres raisons diffuses, même en un cas exceptionnel m’avaient incité, (et la certitude pour la critique d’ici de compter, en faveur du drame lyrique, sur l’éloquente bravoure de mon conjoint musical) à omettre d’employer les moyens d’être de ce lever angoissant du rideau français sur Wagner. Mal m’en a pris ; on sait le reste et comment c’est en fuyant la patrie que dorénavant il faudra satisfaire de beau notre âme.

Voilà, c’est fini, pour des ans…

Que de sottises et notamment au sens politique envahissant tout, si bien que j’en parle ! d’avoir perdu une occasion exclusive, tombée des nuages et sur quoi s’abattre furieusement paraissait élémentaire, nous, de manifester à une nation hostile la courtoisie qui déjoue de hargneux faits divers ; quand il s’agissait d’en saluer le Génie dans son aveuglante gloire.

Tous, nous voici de nouveau, quiconque recherche le culte d’un art en rapport avec le temps (encore qu’à mon avis celui d’Allemagne accuse de la bâtardise pompeuse et délicate), obligés de prendre, matériellement, le chemin de l’étranger, non sans ce déplaisir trouvé par l’instinct simple de l’artiste à quitter le sol du pays, dès qu’il y a lieu de s’abreuver à un jaillissement voulu par sa soif.

Un de ces soirs manqués d’initiation et de joie j’ouvrais, par quelque bonne compensation, le radieux écrit [[sc|le Forgeron}} pour y apprendre de solitaires vérités.

Que tout poëme composé sinon pour obéir au vieux génie du vers, n’en est pas un… On a pu, antérieurement à l’invitation de la rime ici extraordinaire parce qu’elle ne fait qu’un avec l’alexandrin qui, dans ses poses et la multiplicité de son jeu, semble par elle dévoré tout entier comme si cette fulgurante cause de délice y triomphait jusqu’à la première de ses syllabes ; avant le heurt d’aile initial et l’emportement, on a pu, cela est même l’occupation de chaque jour, posséder et établir une notion du concept à traiter, mais indéniablement pour l’oublier dans sa façon ordinaire et se livrer ensuite à la seule dialectique du Vers. Lui, par lui seul en dieu jaloux auquel le songeur céda la maîtrise, il ressuscite au degré glorieux ce qui, tout sûr, philosophique, imaginatif et éclatant que ce fût, comme dans le cas présent, une vision céleste de l’humanité ! ne resterait, sans lui, que les plus beaux discours émanés de notre bouche : il y a recommencement sublime à travers un nouvel état, pur, des conditions ainsi que des matériaux naturels de la pensée sis habituellement chez nous pour un devoir de prose, comme des vocables eux-mêmes, après cette différence et l’essor au-delà, atteignant toute leur vertu.

Personne, ostensiblement, depuis qu’étonna le phénomène poétique, ne le résume avec audacieuse candeur que peut-être cet esprit immédiat ou originellement doué, Théodore de Banville ; et une épuration par les ans de son individualité en le vers le désigne aujourd’hui comme un être à part, primitif et buvant tout seul à une source occulte et éternelle : car rajeuni dans le sens admirable selon quoi l’enfant est plus près de rien et limpide ! ce n’est plus comme d’abord son enthousiasme qui l’enlève à des ascensions continues du chant ou de l’idée, bref le délire commun aux lyriques ; mais, hors de tout souffle perçu comme grossier, virtuellement la juxtaposition entre eux des mots appareillés d’après une métrique absolue et ne réclamant de quelqu’un, le poëte dissimulé ou son lecteur, que la voix modifiée suivant une qualité de douceur ou d’éclat, pour parler.

Ainsi comme lancé de soi ce principe qui n’est rien, que le Vers ! attire non moins que dégage pour son jaloux épanouissement, l’instant qu’ils y brillent et meurent dans une fleur rapide, sur quelque transparence comme d’éther, les mille éléments de beauté pressés d’accourir et de s’ordonner dans leur valeur essentielle. Signe, au gouffre central d’une spirituelle impossibilité que quelque chose soit divin exclusivement à tout, le numérateur sacré du compte de notre apothéose, lui-même enfin vers suprême qui n’a pas lieu en tant que moule d’aucun objet qui existe ! mais il emprunte, pour le marquer avec son sceau nul, tout gisement épars, ignoré et flottant en quelque richesse, et le forger.

Voilà, constatation à quoi je glisse, pourquoi, dans notre langue, les vers ne vont que par deux ou plusieurs, en raison de leur accord final, soit la loi mystérieuse de la Rime qui se révèle avec la fonction de gardienne du sanctuaire et d’empêcher qu’entre tous un n’usurpe ou ne demeure péremptoirement : en quelle pensée fabriqué celui-là ! peu m’importe attendu que sa matière aussitôt, gratuite, discutable et quelconque, ne produirait pas de preuve à se tenir dans un équilibre momentané et double à la façon du vol, identité plus ou moins proche de deux fragments constitutifs remémorée extérieurement par une parité dans la consonnance[11].

Chaque page de la brochure annonce et jette haut comme des traits d’or vibratoire ces saintes règles du premier et dernier des Arts. Spectacle intellectuel qui me passionne : l’autre, tiré de l’affabulation ou le prétexte, lui est comparable !

Vénus du sang de l’Amour issue et aussitôt convoitée par les Olympiens dont Jupiter : sur l’ordre de celui-ci ni vierge ni à tous afin de réduire ses ravages elle portera la chaîne de l’hymen avec un, c’est Vulcain, ouvrier latent des chefs-d’œuvre, que la femme ou beauté humaine, les synthétisant, récompense par son choix (car il faut en le moins de mots à côté, vu que les mots sont la substance même employée ici à l’œuvre d’art, en dire l’argument).

Quelle représentation ! le monde y tient ; un livre, dans notre main, s’il énonce quelque idée auguste, suppliée à tous les théâtres, non par l’oubli qu’il en cause mais les rappelant impérieusement au contraire. Le ciel métaphorique qui se propage à l’entour de la foudre du vers, artifice évocateur par excellence au point de simuler peu à peu et d’incarner les héros eux-mêmes (juste dans ce qu’il en faut apercevoir pour n’être pas gêné de leur présence, bref le mouvement), ce spirituellement et magnifiquement illuminé fond d’extase, c’est, c’est bien le pur de nous-mêmes par nous porté toujours prêt à jaillir à l’occasion qui dans l’existence ou hors l’art fait toujours défaut. Musique certes que l’instrumentation d’un orchestre tend à reproduire seulement et à feindre ! Admirez dans sa toute puissante simplicité ou foi en un moyen vulgaire et supérieur, l’élocution, puis la métrique l’affinant à son expression dernière, comme quoi un esprit, qui se réfugia au vol de ces feuillets, défie la civilisation négligeant de construire à son rêve, seul motif qu’elles aient lieu, la Salle prodigieuse et la Scène. Le mime absent et finales ou préludes aussi par les bois, des cuivres et les cordes, il attend, cet esprit, placé au delà des circonstances, l’accompagnement obligatoire d’arts ou s’en passe. Seul venu à l’heure parce que l’heure c’est sans cesse aussi bien que jamais, à la façon d’un messager, du geste il apporte le livre ou sur les lèvres, avant que de s’effacer ; et l’être qui tint en soi l’éblouissement général, le multiple chez tous, du fait de sa communication.

La merveille d’un haut poëme comme ici me semble que, naissent des conditions pour en autoriser le déploiement visible et l’interprétation, d’abord il s’y prêtera et ingénument ne remplace tout au besoin que faute de tout.

J’imagine que la cause de s’assembler dorénavant en vue de fêtes inscrites au programme humain, ne sera pas le théâtre borné ou incapable tout seul de répondre à de très subtils instincts, ni la musique du reste trop fuyante pour ne pas décevoir la foule ; mais à soi fondant ce que ces deux isolent de vague ou de brutal l’Ode, dramatisée par des effets de coupe savants : ces Scènes Héroïques sont une ode à plusieurs voix.

Oui, le culte promis à des cérémonials, songez quel il peut être, réfléchissez ! Simplement l’ancien ou de tous temps, que l’afflux par exemple de la symphonie récente des concerts a cru plonger dans l’ombre, au lieu qu’elle arrivait l’affranchir, installé mal sur les planches et l’y faire régner. Aux convergences des autres arts située, issue d’eux et les gouvernant, la Fiction ou Poésie.

Chez Wagner, déjà, qu’un poëte, le plus superbement français, console de ne pas étudier au long de ces Notes, ce n’est plus dans l’acception correcte le théâtre (sans conteste on invoquerait mieux, au point de vue dramatique, dans la Grèce ou Shakespeare) mais la vision légendaire qui suffit sous le voile des sonorités et s’y mêle ; pas plus que sa partition du reste, comparée à du Beethoven ou du Bach, n’est, strictement, la musique. Quelque chose de spécial et complexe résulte qu’on ne peut appeler somme toute autrement que poétique, malgré que l’enchanteur Allemand plutôt aille vers la littérature qu’il n’en provient tout droit.

Une œuvre du genre de celle qu’octroie en pleine sagesse et vigueur notre Théodore de Banville est littéraire dans l’essence, mais ne se replie pas toute au jeu du mental instrument par excellence, le livre ! Que l’acteur insinué dans l’évidence des attitudes prosodiques y adapte son verbe, et vienne parmi les silences de la somptuosité orchestrale qui traduirait les rares lignes en prose précédant de pierreries et de tissus étalés mieux qu’au regard chaque scène comme un ` décor ou un site certainement idéals, cela pour diviniser son approche de personnage appelé à ne déjà que transparaître à travers le recul fait par l’amplitude ou la majesté du lieu ! j’affirme que, sujet le plus fier et comme un aboutissement à l’ère moderne, esthétique et industrielle, de tout le jet forcément par la Renaissance limité à la trouvaille technique ; et clair développement grandiose et persuasif ! cette récitation, car il faut bien en revenir à ce terme quand il et s’agit de vers, captivera, instruira, malgré l’origine classique mais envolée en leurs types purs des vieux dieux (en sommes-nous plus loin, maintenant, en fait d’invention mythique ?) et par dessus tout émerveillera le Peuple : en tous cas rien de ce que l’on sait ne présente autant le caractère de texte pour des fastes ou réjouissances officiels dans le vieux goût et contemporain, comme l’Ouverture d’un Jubilé, notamment de celui au sens figuratif qui, pour conclure un cycle de l’histoire, me semble exiger le ministère du poëte, en 1889.

Stéphane Mallarmé

NOTES SUR LE THÉÂTRE



Les flammes de l’été, hélas et d’autres ! civilisation qui veut des théâtres, tu ne sais, à défaut d’un art y officiant, les construire[12], si bien que comme l’effroyable langue du silence gardé le feu se darde et s’exagère puis change en une cendre tragique la badauderie des villes, tout (à cette heure de clôture) communique la désuétude de la scène. Nos prochains fastes publics ou un fastidieux anniversaire s’il n’exulte par quelque démonstration comme de modernes Jeux ! ainsi que toujours se produiront sans allusion à un embrasement idéal que les couleurs patriotiques aux étages claquetant dans la brise d’insignifiance.

L’occasion de rien dire ne surgit, et je n’allègue, pour la vacuité de cette étude dernière non plus que de toutes, plaintes discrètes ! l’année nulle : mais plutôt le défaut préalable de coup d’œil apporté à l’entreprise de sa besogne par le littérateur oublieux qu’entre lui et l’époque existe une incompatibilité. — Allez-vous au théâtre ? — Non, presque jamais — à mon interrogation cette réponse, par quiconque, de race, singulier, artiste choie sa chimère hors des vulgarités ou se suffit femme ou homme du monde, avec l’instinctif bouquet de son âme à nu dans un intérieur. — Au reste, moi, non plus ! — aurais-je pu intervenir si la plupart du temps mon désintéressement ici ne le criait à travers les lignes jusqu’au blanc final.

Alors pourquoi…

Pourquoi ! autrement qu’à l’instigation du pas réductible démon de la Perversité que je promulgue ainsi « faire ce qu’il n’y a lieu de faire, sans avantage exprès à tirer, que la gêne vis-à-vis de choses, à quoi l’on est par nature étranger, de feindre y porter un jugement ; alors que le joint dans l’appréciation échappe et qu’empêche une pudeur l’exposition à faux jour de suprêmes et intempestifs principes. » Risquer, dans des efforts vers une gratuite médiocrité, de ne jamais qu’y faillir, rien n’obligeant du reste à cette contradiction que le charme peut-être inconnu en littérature d’éteindre strictement une à une toute vue qui éclaterait avec pureté, ainsi que de raturer jusqu’à de certains mots dont la seule hantise continue chez moi la survivance d’un cœur, et que c’est en conséquence une vilenie de servir mal à propos. Le sot bavarde sans rien dire, mais ainsi pécher à l’exclusion d’un goût notoire pour la prolixité et précisément afin de ne pas exprimer quelque-chose, représente un cas spécial, qui aura été le mien : il vaut que je m’exhibe (avant de cesser) en l’exception de ce ridicule, comme un pitre monologuiste des cafés-concerts où des feuillages nous servent une halte entre le Théâtre et la Nature, ces deux termes distincts et superbes de l’antinomie proposée une à Critique.

J’aurais aimé, avec l’injonction de circonstances, mieux que finir oisivement, ici noter quelques traits fondamentaux.

Le ballet ne donna que peu : c’est le genre imaginatif. Quand s’isole pour le regard un signe de l’éparse beauté générale, fleur, onde, nuée et bijou etc, si chez nous le moyen exclusif de le savoir consiste à en juxtaposer l’aspect à notre nudité intime afin qu’elle le sente analogue et se l’adapte selon quelque confusion exquise d’elle avec cette forme envolée, rien qu’au travers du rite là énoncé de l’Idée est-ce que ne paraît pas la danseuse à demi l’élément en cause, à demi humanité apte à s’y confondre, dans la flottaison de rêverie ? Voilà l’opération poétique par excellence d’où le théâtre. Immédiatement le ballet résulte allégorique : il enlacera autant qu’animera, pour en marquer chaque rytthme, toutes corrélations ou Musique d’abord latentes entre ses attitudes et maint caractère, tellement que la représentation figurative des accessoires terrestres par la Danse contient une expérience relative à leur degré esthétique. Temple initial ouvert sur les vrais temps, un sacre s’y effectue en tant que la preuve de nos trésors, ainsi. À déduire le point philosophique auquel est située l’impersonnalité de la danseuse, entre sa féminine apparence et quelque chose mimé, pour cet hymen ! elle le pique d’une sûre pointe, le pose acquis ; puis déroule notre conviction en le chiffre de pirouettes prolongé vers un autre motif, attendu que tout, dans l’évolution par où elle illustre le sens de nos extases et triomphes entonnés à l’orchestre, est, comme le veut l’art même, au théâtre, fictif ou momentané.

Seul principe ! et ainsi que resplendit le lustre c’est à dire, lui-même, l’exhibition prête au regard, sous toutes les facettes, de quoi que ce soit ou vérité adamantine, une œuvre dramatique montre la succession des extériorités de l’acte sans qu’aucun moment garde de réalité et qu’il se passe en fin de compte rien.

Le vieux Mélodrame qui, conjointement à la Danse et sous la régie aussi du poëte, occupe la scène, s’honore de satisfaire à cette loi. Apitoyés, le perpétuel suspens d’une larme qui ne peut jamais toute se former ni choir (encore le lustre) scintille en mille regards, or un ambigu sourire déride ta lèvre par la perception de moqueries aux chanterelles ou dans la flûte refusant leur complicité à quelque douleur emphatique de la partition et y perçant des fissures de jour et d’espoir : spirituel avertissement et fil jamais rompu même si malignement il cesse, tu n’omets d’attendre ou de le suivre, au long du labyrinthe de l’angoisse que complique l’art non pour vraiment t’acabler comme si ce n’était point assez de ton sort ! spectateur assistant à une Fête, mais te replonger de quelque part dans le peuple que tu sois au saint de la Passion de l’Homme et t’en libérer selon quelque source mélodique de l’âme. Pareil emploi de la Musique qui la tient prépondérante comme magicienne, attendu qu’elle emmêle et rompt ou conduit notre divination, bref dispose de l’intérêt, la façonne seul au théâtre : il instruirait les compositeurs prodigues au hasard et sans l’exacte intuition de leur magnifique don de sonorité. Nulle inspiration ne perdra à étudier l’humble et profonde sagacité qui règle en vertu d’un besoin populaire les rapports de l’orchestre et des planches dans ce genre génial et français. Les axiômes s’y lisent, inscrits par personne ; un avant tous les autres ! que chaque situation insoluble comme elle le resterait en supposant que le drame fût autre chose que semblant ou piège à notre irréflexion, refoule, dissimule, et toujours contient le rire sacré qui la dénouera. Ce jeu perpétué les Pixéricourt et les Bouchardy de cacher dans le geste d’apparat dévolu au tragédien le doigté subtil d’un jongleur, c’est toute la science. La funèbre draperie de leur imagination ne s’obscurcit jamais au point d’ignorer que l’énigme derrière ce rideau n’existe sinon grâce à une hypothèse tournante peu à peu résolue ici et là par notre lucidité : mieux que le gaz ou l’électricité la gradue l’accompagnement instrumental, dispensateur du Mystère.

À part la curiosité issue de l’intrusion du livre et, puiqu’après tout il s’agit de littérature et de vie maintenant repliées aux feuillets, un désir en ceux-ci de se déverser à la rampe, ainsi que vient de le faire le Roman, je ne sais. Il ne convient pas même de dénoncer par un verbiage le fonctionnement du redoutable Fléau omnipotent… l’ère a déchaîné, légitimement vu qu’en la foule ou l’amplification majestueuse de chacun gît abscons le rêve ! chez une multitude la conscience de sa judicature ou de cette intelligence suprême, sans préparer de circonstances neuves ou le milieu mental identifiant la scène et la salle. Toujours est-il qu’avant la célébration des poëmes étouffés dans l’œuf de quelque future coupole manquant (si cette date s’accommodera de l’état actuel ou ne doit poindre qu’en raison de notre oblitération, doute) il a fallu formidablement au devant de l’infatuation contemporaine, ériger entre le gouffre de leur vaine faim et les générations un simulacre approprié au besoin immédiat, ou l’art officiel qu’on peut aussi appeler vulgaire ; indiscutable prêt à contenir par le voile basaltique du banal la poussée de cohue contentée pour peu qu’elle aperçoive une imagerie brute de sa divinité. Machine crue provisoire pour l’affermissement de quoi, à mon sens institution plutôt vacante et durable me convainquant par son opportunité ! l’appel a été fait à tous les cultes artificiels et poncifs ; elle fonctionne en tant que les salons annuels de Peinture et de Sculpture, quand chôme l’engrenage théâtral. Tordant à la fois comme au rebut chez le créateur le jet délicat et vierge et une jumelle clairvoyance directe du simple, qui peut-être avaient à s’accorder encore. Héroïques donc artistes de ces jours plutôt que peindre une solitude de cloître à la torche de votre immortalité ou sacrifier devant l’idole de vous-mêmes, mettez la main à ce monument, indicateur non moins énorme que les blocs d’abstention laissés par quelques âges qui jadis ne purent que charger le sol d’un vestige négatif et considérable.

Stéphane Mallarmé
  1. Théodore de Banville : Les Caprices en dizains à la manière de Clément Marot (XVIII, Hamlet). — Les Cariatides.
  2. Chez Calmann Lévy (Nouvelle édition, 1886).
  3. M. Gondinet, on sait.
  4. Fût-ce l’expressive et gracieuse mademoiselle Sanlaville.
  5. Lire le merveilleux Journal des Goncourt, livre 1er, dans de récents Figaro
  6. Par Edmond de Goncourt, Paris, 1884.
  7. Au 3e acte, Rôle de en Raffa.
  8. Au Casino Vivienne.
  9. Ulalume (strophe II) par Edgar Poe.
  10. Rouvert mon Racine, ces derniers temps.
  11. Là est la suprématie des modernes vers sur ceux antiques formant un tout et ne rimant pas ; qu’emplissait une bonne foi le métal employé à les faire, au lieu que, chez nous, ils le prennent et le rejettent, incessamment deviennent, procèdent musicalement : en tant que Stance, ou distique.
  12. Une Salle doit surtout être machinée et mobile, à l’ingénieur, avant l’architecte, en revient la construction : que ce héros du moderne répertoire se montre un peu !