Notice biographique sur Xavier de Maistre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Notice biographique sur Xavier de Maistre
Texte établi par Paul LouisyFirmin-Didot et Cie (p. v-xxiii).






NOTICE BIOGRAPHIQUE


SUR


XAVIER DE MAISTRE







I.


La famille de Maistre était au nombre des plus honorables, sinon des plus riches, de la Savoie. Française d’origine, elle était venue s’y établir du Languedoc, sa patrie, à une époque déjà ancienne[1]. Outre une modeste résidence à Chambéry, elle avait aux portes de la ville, un domaine patrimonial, dont Lamartine a laissé une description poétique. « C’était, dit-il, une de ces maisons carrées ou basses, que rien ne distingue trop des maisons de la petite bourgeoisie qu’une ou deux tourelles, qui flanquent les angles et qui ressemblent plus à des colombiers qu’à des bastions. On l’appelait Bissy. Elle est située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. Un petit bois de châtaigniers sauvages, toujours jeunes parce qu’on les coupe toujours pour le chauffage de la métairie, la domine et la protège du vent du nord ; une petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l’Aïsse, est arrosée d’une fontaine qui y coule, à petits filets, d’un tronc d’arbre creusé et verdi de mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres basses pour les provisions, la lingerie, les domestiques, composent le rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier étage, où l’on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou d’hôtes. »

C’est dans ce nid champêtre que vivait à la fin du dix-huitième siècle la famille de Maistre. Elle était nombreuse et formait une sorte de tribu, rangée sous l’autorité patriarcale de son chef, le comte François-Xavier. D’abord avocat fiscal près le sénat de Savoie, puis président de ce corps, ce magistrat avait eu dix enfants, cinq fils et cinq filles, du mariage qu’il avait contracté, le 7 avril 1750, avec Christine de Motz. Joseph, le chrétien gentilhomme, l’écrivain absolutiste, en qui semble revivre le sombre génie des grands papes du moyen âge, fut l’aîné des fils ; André, le second, entra dans les ordres et mourut évêque d’Aoste ; les trois autres, Nicolas, Xavier et Victor, embrassèrent la carrière des armes. Disons, en passant, que Nicolas, colonel du régiment de Savoie, se lia dans la suite d’une vive amitié avec Lamartine.

S’il fallait s’en rapporter au témoignage de Xavier, il serait né le 8 octobre 1760, à Chambéry ; mais, en deux endroits de sa correspondance, il se contredit lui-même et donne raison à ceux de ses biographes qui ont placé sa naissance en 1763. Il entra assez tard au service puisqu’en 1784 il n’était attaché au régiment de la Marine qu’en qualité de volontaire. Sa jeunesse s’écoula dans les différentes garnisons du Piémont, et après l’occupation de ce pays par les Français, il s’engagea dans l’armée russe qui venait d’entrer en Italie sous les ordres de Souvorof. Il prit part à la campagne de 1799, la première qu’il eût encore faite, campagne qui débuta par une suite de triomphes et qui s’acheva dans les désastres. Frappé d’une disgrâce imméritée, Souvorof fut rappelé en Russie ; Xavier l’y suivit, plus soucieux de l’attachement qu’il avait voué à son général que du soin de sa propre fortune, et ne le quitta qu’après lui avoir fermé les yeux. Quelques mois auparavant, il avait obtenu la faveur d’être inscrit sur les cadres de l’armée russe avec le grade de capitaine (5 janvier 1800). Faveur illusoire qui ne lui octroyait que les droits d’un officier à la suite !

De Moscou Xavier vint alors s’établir à Saint-Pétersbourg. Il touchait à la quarantaine, et bien qu’il fût l’auteur applaudi du Voyage autour de ma chambre, il songea plutôt à vivre de ses pinceaux que de sa plume. Il ouvrit un atelier de peinture ; les maigres profits qu’il en retira lui arrachèrent plus tard ce cri mélancolique : « Heureux qui n’est pas obligé de faire des tableaux pour vivre ! » Si les relations qu’il avait formées dans la haute société ne l’aidèrent point à sortir des embarras d’argent, elles lui servirent du moins à le faire monter en titre et en grade : ainsi il fut nommé en 1802 major d’infanterie (hors cadre), et en 1805 membre honoraire de l’amirauté, puis directeur du musée de ce département. Il dut ce dernier poste, qui lui assura une situation à peu près convenable, à l’amitié de l’amiral Tchitchagof.

L’arrivée de son frère Joseph à la cour du tsar comme envoyé extraordinaire du roi de Sardaigne ne contribua pas peu à ce changement de fortune ; car, toute sa vie, Xavier se laissa aller au courant, sans trop d’efforts pour le combattre s’il lui était contraire, accoutumé dès l’enfance à vivre, ainsi qu’il le disait, « comme un oiseau sur la branche. » Jusqu’à sa mort arrivée en 1823, Joseph exerça sur son cadet l’ascendant d’un caractère énergique, clairvoyant et bien trempé, et le cadet n’eut pas à s’en plaindre.

Dès lors il avança rapidement : lieutenant colonel en 1807, colonel en 1809, il passa enfin, l’année suivante, dans le service actif. Envoyé en Géorgie, il s’y distingua dans l’expédition qui eut lieu contre les peuplades insoumises du Kouban, et reçut au siège du fort d’Akhaltzich, un coup de feu qui lui perça le bras droit de part en part. Au printemps de 1812, il épousa à Pétersbourg Sophie Zagriatsky, demoiselle d’honneur de l’impératrice[2], et cette alliance qu’il contractait aux approches de la cinquantaine, devait le faire riche de 2,000 paysans, c’est-à-dire de plus de 50,000 francs de rente.

Rappelé à l’armée, il ne la quitta plus qu’après Waterloo. Il assista à la déroute des Français, « dont les cadavres obstruaient le chemin, qui, depuis Moscou jusqu’à la frontière, avait l’air d’un champ de bataille continu[3]. » Il assista également au siège de Dantzig en 1813 (il venait d’être promu au grade de général major), et fut attaché à l’un des corps dirigés sur la France en 1815.

La paix faite, il ne tarda pas à se lasser de l’état militaire, donna sa démission et se retira dans la capitale. Pendant dix années, il y vécut au sein d’une paix profonde. La mort de deux enfants le détermina à passer en Italie dans l’espoir d’y sauver les deux autres (1825). Après les avoir vus mourir, il céda au désir de sa femme, et revint en 1838 à Saint-Pétersbourg. C’est dans cette ville qu’il mourut le 12 juin 1852, à l’âge extrême de quatre-vingt-neuf ans, ayant survécu à ses frères et sœurs, à ses enfants, à sa femme morte l’année précédente.

Telle est la vie publique de Xavier de Maistre. Officier de fortune au service d’un pays qu’il n’aimait guère, il apporta dans la pratique de ses devoirs l’honnêteté sans souplesse et la simplicité de mœurs de ses montagnes. Aussi n’y joua-t-il qu’un rôle presque effacé, qui convenait du reste à son caractère réservé et d’une fierté susceptible, à ses qualités moyennes à demi voilées par un fond exagéré peut-être de modestie. Dès qu’il lui fut possible de quitter le harnais militaire, et surtout de le quitter sans reproche, il le fit, encore plein de force et de jours, car ce qu’il parut rechercher, après la paix de l’existence, ce fut l’unité, et l’on peut dire qu’il l’eut dans la sienne. La publication récente de sa correspondance en est une preuve surabondante.





II.


S’il est un écrivain qui semblait devoir échapper à cette curiosité rétrospective, c’est assurément Xavier de Maistre. Et pourtant telle est l’ingénuité de l’homme que la lecture d’une longue série de lettres[4], intimes la plupart, est toujours attachante, non sans exciter parfois le sourire au passage d’une anecdote un peu légère, ou d’une boutade naïve, ou bien d’une opinion marquée au coin de l’ancien régime. Mais, comme dans ses œuvres, la larme y est voisine du sourire, et à des confidences familières se mêle souvent un sérieux attendri.

Empruntons-lui, pour commencer, quelques citations dans la note gaie.

« Nous avons revu avec plaisir la délicieuse Pauline. Sa joue veloutée a touché les rides de la mienne, et l’effet que cela a produit sur moi a été tel que je me suis cru jeune jusqu’au lendemain, où la nécessité de me faire la barbe m’a fait regarder dans un miroir[5]. »

« Je ne vous écris point de coq à l’âne aujourd’hui, parce que je travaille à mes Pâques ; je veux même ne plus en dire, c’est cependant bien dommage [6] ! »

Et, à quelques semaines de là, il retombe dans les habitudes du vieil homme à propos d’un logement :

« Si nous ne trouvons pas de gîte dans ce paradis terrestre, nous en sortirons comme Adam et Ève, en pleurant, mais avec des habits plus amples [7]. »

On s’explique cette pente naturelle de son esprit à s’abandonner aux jouissances de l’heure présente, en lisant cet aveu sincère :

« Toutes les fois qu’une pensée agréable, gaie et même un peu folle se présente, je lui ouvre à deux battants toutes les portes de mon imagination, et au lieu de qualifier cette faculté précieuse comme votre patronne, sainte Thérèse, qui l’appelait la folle de la maison, je me jette à corps perdu dans ses bras, et je m’en trouve bien. N’est-ce pas elle en effet, qui fait disparaître le temps et la distance, qui réalise le passé et l’avenir pour cacher le présent, ce présent qui nous obsède sans cesse comme un mauvais coucheur [8] ? »

Les années que Xavier passa en Italie sont parmi les plus sereines de sa vie, et sauf les continuels déplacements que lui imposait l’humeur changeante de sa femme [9], il s’y sentit heureux. À Rome et à Naples, le peintre trouva de nombreux sujets d’étude et de distraction : jamais ses pinceaux ne le tinrent plus affairé, et il ne se lassait pas de vouloir fixer sur la toile les paysages qui ravissaient ses yeux. Il s’entretenait fréquemment avec des artistes, tels que Granet, Schnetz, Calame, Horace Vernet, Brüloff. Mais ses compositions en ce genre, conçues dans un style de convention, n’empruntent de valeur que du nom de l’écrivain. Xavier, si vrai, si simple, si naïf, la plume à la main, n’a laissé que des peintures fausses, apprêtées, froides[10]. C’était un goût malheureux. En Italie, il fut en relations suivies avec l’élite de la société française, où s’étaient conservées les traditions de la vieille aristocratie. « Je me sens là du pays des ramoneurs, » disait-il en faisant allusion à sa bonhomie provinciale et à son léger accent de Savoie.

Une chose l’attriste pourtant, la vieillesse, qui, à son âge déjà avancé, se fait de jour en jour plus sombre et plus pesante.

« Si vous saviez ce que c’est que l’apathie insurmontable des vieux, qui ne savent se décider à rien, qui renvoient tout à demain, comme s’ils avaient beaucoup de demains à dépenser[11] ! »

Pour excuser l’inexactitude de sa correspondance, voici le douloureux tableau qu’il trace de lui-même :

« C’est en vain que je voudrais vous le cacher et me le dissimuler à moi-même, je me sens devenir apathique et léthargique, malgré tous les efforts que je fais souvent pour me tenir éveillé. Dès que je suis seul, au lieu de penser à mes amis absents, je pense à ceux qui ne sont plus ; mon pauvre esprit, qui me racontait jadis mille balivernes dont j’aimais à vous faire part, ne me dit que de tristes souvenirs. Je me vois resté seul d’une nombreuse famille ; tous mes contemporains ont disparu ; je les ai vus sombrer l’un après l’autre dans cette mer sur laquelle ma barque fracassée surnage encore. Lorsque je repasse dans ma mémoire les événements passés, je cherche à me rappeler tant de visages bienveillants, ces sourires de sœurs, ces jours d’arrivée, ces chimères d’espérances pour un avenir qui n’existe plus que dans ma mémoire, alors je cherche autour de moi et je ne trouve plus personne à qui je puisse dire : Te souviens-tu ? Tous les échos de ma jeunesse sont muets, et je n’entends plus que le bruit imperceptible de ma vie, dont le reste tombe goutte à goutte dans l’éternité[12]. »

De retour en Russie après une longue absence, Xavier est perdu comme en un désert : tout est changé, c’est une nouvelle génération, un nouvel ordre de choses. Il ne se sent plus ni le temps ni le courage de recommencer, « vieil arbre à demi desséché, qui pousse encore quelques feuilles pâles, sans fleurs ni fruits, au milieu de la forêt verdoyante qui lui succède ». Perclus d’une partie de ses membres, réduit à « n’être qu’un estomac », il ne sort plus de la maison depuis qu’il y a une chapelle, et ses accès de mélancolie redoublent.

« Lorsqu’on avance en s’appuyant sur des tombeaux dans cette caverne obscure de la vie, la solitude et la nuit augmentent à chaque pas, on n’entend plus qu’à peine et de loin le bruit du monde. Déjà je tâtonne avec le pied pour savoir s’il reste encore de l’espace devant moi[13]. »

Est-on curieux de savoir quels furent en politique les sentiments de Xavier de Maistre, sa correspondance donnera dès les premières lignes ample satisfaction. On n’aura pas lieu d’être surpris d’y retrouver, semblable à lui-même, l’écrivain qui dans un passage du Voyage autour de ma chambre laissait dès 1793 un libre cours à son indignation sur « le roi arraché de son trône et Dieu de son sanctuaire. » Il resta l’homme du passé, royaliste convaincu et fervent catholique, avec plus d’ardeur qu’on n’en aurait attendu de sa nature insouciante et un peu molle.

À Paris, la chambre des députés lui rappelait involontairement le Vésuve. Effrayé du bruit qui s’y faisait, il redoutait l’explosion prochaine ; et ce bruit, « il en comprenait peu l’utilité, fait observer Sainte-Beuve, au sortir du silence des villas et du calme des monarchies absolues. » Déjà hostile aux tendances libérales de la Restauration, il vit la chute des Bourbons sous les plus sombres perspectives.

« Je suis persuadé, écrit-il alors de Naples, que toute cette baraque qu’on élève aujourd’hui, sans Dieu et contre Dieu, s’écroulera sur ses architectes. »

Le rétablissement du Panthéon le « fait frissonner. » L’intervention armée des Autrichiens en Italie, il la qualifie de « grand bonheur », et la seule excuse qu’il trouve au soulèvement des Polonais, c’est qu’ils « se défendent bien. » Hommage involontaire de l’homme d’épée ! « Leur folie est embellie par le courage, mais elle n’en est que plus grande. Ils auront la triste consolation d’être écrasés honorablement. » Des griefs et des souffrances des peuples, des questions de race et de nationalité, il n’a nul souci parce qu’il ne voit là que des prétextes révolutionnaires.

À cet égard ses lettres à M. Huber-Saladin contiennent une profession de foi complète [14] ; il se montre bien le premier disciple de son frère en écrivant ces lignes :

« Ces grands mots d’émancipation de l’espèce humaine n’ont à mon avis aucun sens. Existe-t-il de nation plus émancipée que la française depuis plus de quarante ans ? Qu’a-t-elle gagné jusqu’ici ?… J’aime la liberté toute faite parce qu’elle vient de Dieu, et je déteste cordialement la liberté que les hommes veulent faire, parce qu’ils n’en ont ni le droit ni les moyens. »

Un peu plus loin, il complète sa pensée par cette tirade sur le dénouement de la farce constitutionnelle qu’on joue en France :

« Si l’on peut prévoir quelque chose en général, c’est qu’il ne peut résulter rien de bon de l’immoralité et de l’irréligion, c’est que le gouvernement représentatif est impossible sans la liberté de la presse, et qu’aucun gouvernement ne peut exister avec cette liberté dans une nation corrompue, enfin qu’une catastrophe sanglante est inévitable, à la suite de laquelle une main de fer, comme celle de Napoléon, peut seule rétablir un ordre quelconque momentané pour recommencer ensuite de plus belle. »

Il ne faudrait pas attacher à cette espèce de prophétie plus d’importance que notre auteur ne faisait lui-même ; en effet, il s’empresse d’ajouter, avec l’indifférence un peu égoïste de l’homme qui, se sachant à l’abri, assiste de loin à une catastrophe : « Du reste, je ne tiens pas plus à cette opinion qu’à celle qui lui est contraire, n’espérant qu’en Dieu qui peut seul tout arranger. »

Il ne voyait la France qu’à travers les rancunes et les regrets de ses correspondants, et lorsqu’il n’avait pas l’esprit troublé par les fantômes du passé ni par une vague terreur du libéralisme, il lui arrivait de juger sainement. Ainsi le passage suivant, relatif à l’Autriche, n’a encore rien perdu de sa saveur de vérité [15] : « La chose va, parce que c’est une machine bien montée, et elle ira longtemps ; mais s’il arrive quelque secousse qui exige de la force et de la résolution, le vieux échafaudage pourrait fort bien s’écrouler, faute d’ensemble. »

En religion pourtant, il se montre plus orthodoxe qu’en politique, et réprouve nettement la tolérance, « système qui ouvre la barrière à tous les écarts de l’esprit humain. »

Touchant les grands problèmes du temps, politiques et religieux, Xavier ne sut ou ne voulut, on le voit, s’affranchir des idées générales de son frère Joseph, le champion déclaré de l’absolutisme. Sans trop le chicaner sur des sentiments ou des préjugés qui, après tout, étaient ceux de la vieille noblesse et de son entourage, voyons comment, lui, écrivain accepté du public, a compris et jugé les écrivains éminents qui furent ses contemporains. Du mouvement littéraire qui passionna les premières générations de ce siècle, il ne dit rien ; des poètes, tels que Chénier, Musset, Hugo, rien non plus ; des romanciers, comme Balzac, Georges Sand, Mérimée, Dumas, encore rien. Les connaissait-il ? C’est douteux. Suivant la remarque de Sainte-Beuve, « il a peu lu nos auteurs modernes, il ne les connaissait guère que de nom, même le très petit nombre qui mériteraient de lui agréer. » Dans ses lettres, il est question plusieurs fois de Lamartine ; mais c’est seulement de l’ami de la famille qu’il parle ou de l’homme politique, l’un pour assurer qu’il l’aime « quand même, » l’autre pour signaler son génie orgueilleux, l’inanité de son œuvre, et « où l’a conduit en 1848 le mépris de la religion. »

Reste un écrivain genevois, Tœpffer, dont le hasard fit tomber entre ses mains les premiers opuscules. C’est le seul avec lequel il se déclare en conformité d’idées, qu’il est heureux de recommander à ses amis, le seul dont il désire faire la connaissance. « Sa manière de penser, dit-il, est tout à fait analogue à la mienne. Si cet homme avait reçu une éducation plus distinguée et plus soignée, ses ouvrages auraient doublé de prix. » Observation singulière, venant surtout de celui des deux qui avait le moins travaillé ! Cette impression ne s’effaça point de son esprit, et plus tard il disait aux libraires parisiens qui demandaient à sa plume de nouveaux récits : « Prenez du Tœpffer. » En cela, il se montra juste et généreux tout ensemble.

On n’en peut dire autant de la manière dont il traita Sainte-Beuve, qui lui avait accordé dans sa galerie de portraits contemporains une place des plus flatteuses. Le critique l’avait blessé vivement en insistant, avec trop de légèreté peut-être, sur les visites que Xavier avait faites au lépreux d’Aoste en compagnie d’une jeune et jolie veuve. « L’impudent ! s’écrie-t-il. Que le diable emporte les littérateurs et la littérature ! » Cette impudence le tourmenta à un tel point qu’il y revint quatre ou cinq fois en s’adressant à ses correspondants ; son ombrageuse susceptibilité l’emporta même, ce qui est rare chez lui, au delà de toute mesure. Désormais Sainte-Beuve devint sa bête noire ; il ne vit plus en lui qu’un « écrivassier, » un « misérable, » « un folliculaire déhonté, » coupable d’avoir produit « de mauvais vers et de détestable prose[16]. » Et pourtant il avouait avoir lu avec plaisir son histoire de Port-Royal.





III.


Les œuvres complètes de Xavier de Maistre furent réunies pour la première fois par les soins de M. Valery et publiées à Paris, en 1825, 3 vol. in-32. Un critique du temps écrivait au sujet de la seconde édition, qui parut en 1828 : « Si M. Xavier de Maistre est un des auteurs dont les œuvres complètes tiennent le moins de place dans une bibliothèque, il est aussi du petit nombre de ceux qui ont l’heureux privilège de voir le public rechercher avidement leurs ouvrages[17]. » Il en est encore aujourd’hui de même, et plus de vingt éditions des œuvres complètes n’ont pas encore lassé les préférences du public.

L’édition que nous donnons contient le Voyage autour de ma chambre, l’Expédition nocturne, le Lépreux, les Prisonniers du Caucase et la Jeune Sibérienne [18]. Ce sont là les œuvres anciennes, que tous nos devanciers ont reproduites ; nous les avons fait suivre des deux premiers écrits de l’auteur, imprimés en 1784 et relatifs à son ascension en ballon, ainsi que de quelques poésies légères. Aux notes trop rares de l’auteur nous avons ajouté celles qui nous ont paru nécessaires pour aider à l’intelligence du texte.

Quoique né en Savoie, c’est-à-dire sur une terre qui n’était pas alors française, Xavier de Maistre ne saurait être regardé comme un étranger. Par la communauté d’origine et de langue, il appartient à la France et relève de son domaine intellectuel, au même titre que J.-J. Rousseau (de Genève) et Benjamin Constant (de Lausanne). La Savoie est un des pays-frontière où le français s’est conservé à travers les âges avec le plus de clarté et de naturel. Le petit peuple qui l’habite est pauvre, mais industrieux et patient ; il a des mœurs douces et sociables, un caractère égal et gai, fin jusqu’à la subtilité, plein de mansuétude pourtant. À défaut d’une littérature nationale, il possède un certain génie littéraire, empreint de grâce et d’enjouement, de bonhomie et de sensibilité, qui s’accuse à des degrés différents chez saint François de Sales et chez Xavier de Maistre.

Lorsqu’à vingt-sept ans, dans un moment d’ennui, infligé par les arrêts qu’il devait garder à la suite d’un duel, Xavier conçut l’idée de raconter le Voyage autour de ma chambre, il n’y apporta aucune préméditation littéraire, aucune recherche de la gloire. Tout entier à la vie de garnison, il ne songeait pas à écrire et lisait assez rarement, et, il l’avoue lui-même, « sans cette circonstance » il est probable qu’on n’eût jamais entendu parler de lui. Son frère Joseph le loua de la nouvelle occupation qu’il s’était donnée, et, tout en traitant l’œuvre de bluette, il consentit à s’en faire l’éditeur.

Cette bluette, où il s’égale d’emblée au voyageur sentimental qu’il avait choisi pour modèle, suffit à recommander le nom de l’auteur à la postérité. Ce qui en fait le charme, c’est qu’à travers un sujet du plus léger tissu, des digressions continuelles, des apostrophes, des boutades, des anecdotes, tout cela exprimé dans un désordre naïf et d’un style clair et sans apprêt, avec une sorte de grâce souriante et sensible, on y sent partout l’homme même, ou si l’on veut, quelque chose de vrai, de naturel, d’humain. Il semble que le voyage n’ait fourni à l’auteur qu’une occasion d’écrire les mémoires de son esprit, une confession plutôt, telle que pouvait la faire un jeune officier, qui était à la fois gentilhomme, rêveur et amoureux.

Se laissant aller à l’imagination, l’âme ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments, il évoque plus d’une fantaisie charmante ; celle de l’âme et la bête, qui a fait fortune dans le monde, lui est un prétexte de fines saillies et de réflexions dont le ton s’élève parfois jusqu’à une douce éloquence. L’amour tient une large place dans le voyage : une lettre, un portrait, une fleur fanée, autant de souvenirs qui font revivre à nos yeux la femme aimante ou coquette. En deux ou trois endroits, un trait à la Sterne mouille le récit ; mais il y a chez Xavier plus de fantaisie que d’humour, plus de malice que de mélancolie, et s’il laisse entrevoir une larme sous un sourire, il lui arrive plus souvent, en vrai disciple d’Horace, d’interrompre ses dissertations par une pointe de badinage.

En recevant un exemplaire imprimé du Voyage, Xavier eut « la surprise qu’éprouverait un père en revoyant adulte un enfant qu’il aurait laissé en nourrice ». Il en fut très satisfait, et commença aussitôt l’Expédition nocturne ; son frère, qui augurait mal des secondes parties, le détourna de ce dessein. Xavier n’y pensa plus ; mais, après le succès du Lépreux, il le reprit et l’acheva en Russie ; soit par défiance de lui-même, soit par respect pour l’opinion de Joseph, il ne le mit au jour qu’après la mort de ce dernier. La réputation de notre auteur comme humouriste n’y a rien gagné. Ce nouveau voyage est traité de la même façon que le premier, et bien que l’inspiration en soit différente, on y retrouve le même genre de mérite, avec une sensibilité plus réfléchie et une verve moins primesautière.

Quel contraste entre ces bagatelles d’une plume légère et l’étude du Lépreux, si élevée et si touchante ! Les souffrances de cet infortuné, réduit à mener, parmi les hommes qu’il aime et qui le repoussent avec horreur, l’existence d’un condamné à mort, ses déceptions cruelles, ses sentiments sans cesse froissés, ses luttes terribles, sont retracés avec une vérité si peu déclamatoire et si poignante que cette production exquise nous semble être le chef-d’œuvre de l’auteur. On relit le Lépreux, a-t-on dit avec justesse, on ne l’analyse pas.

Les derniers récits, tirés également de faits véritables, resteront comme des modèles de narration. Si les Prisonniers du Caucase offrent un tableau vigoureux et coloré, on trouve dans la Jeune Sibérienne un pathétique sobre et profond. Le talent de conter est un don chez Xavier de Maistre ; il sait l’appliquer diversement, suivant un plan simple et uni, et ne recherche ni les artifices de style ni les inventions romanesques. Il peint d’après nature, au vrai comme on disait jadis, se bornant à accuser çà et là le relief par un trait de fine raillerie ou d’observation délicate. Sous le titre d’Élisabeth, ou les Exilés en Sibérie, Mme Cottin avait déjà raconté l’histoire de la pieuse et vaillante Prascovie ; mais avec quelle sentimentalité vulgaire ! et combien le lecteur est plus touché de la réalité, empreinte d’une émotion pénétrante et exprimée avec un art délicieux, qui peut-être s’ignorait lui-même !

Qu’aurait-il ajouté à ces esquisses, viatique de sa légère et pure renommée ? La fécondité, il l’avoue, lui avait été refusée. Puis, lorsqu’on sollicita une suite à ses œuvres déjà complètes, le temps pesait sur lui, et il se regardait, non sans quelque raison, comme un étranger dans la France nouvelle. « Je trouve, disait-il, une si grande différence entre les idées que je me suis faites dans ma jeunesse sur la littérature, et celles que je vois adoptées maintenant par les auteurs jouissant de la faveur publique, que j’en suis déconcerté. Je les admire souvent, souvent aussi je ne les comprends pas. Je vois des mots, des expressions nouvelles qui me semblent bizarres, et dont je ne puis pas saisir le sens. Que s’est-il donc passé pendant le long séjour que j’ai fait dans Nord ? me faudra-t-il apprendre une nouvelle langue dans mes vieux jours ? Je n’en ai pas le courage[19]. »

La postérité traita de son vivant Xavier de Maistre comme un ancêtre, en lui assignant une place modeste à la suite des grands écrivains de nos derniers siècles littéraires. Cette place, il la mérite, et par des qualités de style, telles que la grâce et la clarté, de jour en jour plus rares, et par cette expansion de sentiments vrais, qui ne laisse après elle rien d’impur et de malsain.

P. Louisy.

  1. Quelques-uns de ses membres avaient mis leur épée au service de la France. Il y en eut deux qui, au dernier siècle, obtinrent la croix de Saint-Louis : l’un, en 1760, comme capitaine d’infanterie dans le régiment suisse d’Eptingen ; l’autre, en 1790, comme lieutenant aux Gardes-Françaises.
  2. Dans ce mariage d’inclination, l’adroite prévoyance du frère aîné sut ménager de beaux avantages à l’insouciant Xavier ; voici, du reste, comme il en parle à son souverain : « Mon frère a joué de bonheur dans cette affaire d’une manière bien singulière. Le mariage, excellent sous tous les autres rapports, était un peu faible sous celui de la fortune ; mais, le jour même où il a quitté sa femme pour se rendre au quartier général de l’empereur, le chambellan Zagriatsky, frère unique de la demoiselle, a jugé à propos de mourir d’un coup d’apoplexie dans sa terre de Tambof. C’était un fort mauvais sujet, dissipateur de premier ordre ; cependant, la terre seule vaut 1,200,000 roubles au moins, et ce n’était pas sa seule propriété. D’ailleurs, l’oncle d’ici, grand échanson, a 4O,000 roubles de rente ; et cette hoirie tombera encore à ces dames. Toute soustraction faite, il ne peut pas rester à mon frère ou à sa femme moins de 2,000 paysans, c’est-à-dire plus de 50.000 livres de Piémont de rente. L’air de Russie, comme V. M. voit, nous convient assez. » Lettre du 12 mars 1813.
  3. Lettre à Joseph, 21 décembre 1812.
  4. Il y en a cent quinze, adressées presque toutes à M. et à Mme de Marcellus et au général Oudinot ; elles vont de 1828 à 1852. (Œuvres inédites de Xavier de Maistre. Fragments et Correspondance, avec une étude et des notes de M. Eugène Réaume ; Paris, 1877, 2 vol. in-16.)
  5. Rome, 6 mai 1829.
  6. Rome, 25 mars 1831.
  7. Rome, 3 mai 1831.
  8. Saint-Pétersbourg, 25 décembre 1840.
  9. « Je voudrais cesser cette vie ambulante qui me devient tous les jours plus à charge, mais ces désirs de repos, de jouissances paisibles sont de véritables chimères. » Rome, 6 avril 1830.
  10. La peinture, peut-être au préjudice des lettres, l’occupa jusqu’à son dernier jour. « Comme je m’ennuie prodigieusement, j’ai recommencé un peu de chimie. Je suis au milieu des petits pots et des creusets ; c’est toujours une certaine couleur faite avec de l’or, dont vous m’avez vu occupé à Naples. Je l’ai perfectionnée et j’ai fait des découvertes sublimes… Dès que le printemps se montrera, je reprendrai la palette pour faire des paysages froids comme à l’ordinaire. » 25 décembre 1840. Il avait même écrit, sous la Restauration, un traité de la physique des couleurs et du mécanisme de la peinture, et l’avait envoyé à Paris. « Les libraires m’ont fait dire de leur envoyer des romans ou des Lépreux, mais qu’ils ne savent que faire d’un ouvrage sur la peinture… Il ne reste plus qu’à rappeler dans le sein paternel cet enfant fourvoyé, jusqu’à ce que mes moyens me permettent de l’établir à mes frais. » Pise, 1828.
  11. 3 décembre 1835.
  12. Naples, 1837.
  13. Saint-Pétersbourg, 4 février 1841.
  14. Rome, 5 décembre 1831 et 8 mars 1832.
  15. Vienne, 3 juin 1839.
  16. Voy. ses lettres des 18 juillet et 18 août 1839, de 1841, et des 7 et 10 Juillet 1842.
  17. Revue encyclopédique, t. XXXVIII, p. 768.
  18. Voici, pour les curieux de bibliographie, quelles sont les dates précises de la publication de ces opuscules :
    Voyage autour de ma chambre, par le chev. X. ; Turin [Lausanne], 1794, in-8°.
    Réimp. en 1796 à Hambourg, pet. in-12 ; en 1796 et en 1797, à Paris, in-18.
    Le Lépreux de la cité d’Aoste (sans nom d’auteur), avec une préface de Joseph de Maistre ; Saint-Pétersbourg, 1812, in-12.
    Les Prisonniers du Caucase. La Jeune Sibérienne (sans nom d’auteur) ; Paris, 1815, in-18.
    Expédition nocturne autour de ma chambre ; Paris, 1825, in-8°.
    Nous ne parlons pas d’une demi-douzaine de mémoires, insérés, de 1818 à 1841, dans le recueil de l’Académie royale de Turin et dans la Bibliothèque de Genève, et qui ont pour objet des recherches scientifiques. Un Traité de la Peinture, que notre auteur avait en manuscrit dès 1828, nous toucherait davantage s’il ne fallait le considérer comme perdu. — Quant aux reliques purement littéraires, elles consistent en quatre fragments de nouvelles, dont les plus longs ont pour titres : Histoire d’un prisonnier français et Catherine Fremimky. Ils ont été imprimés avec la Correspondance de X. de Maistre.
  19. Lettre à M. Charpentier, 18 février 1839.