Notice sur James Fenimore Cooper (Charles Romey)

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 18p. 1-8).
Préface  ►
NOTICE


BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE


SUR


J.-F. COOPER,


PAR M. CH. ROMEY.





La vie de Cooper est toute dans ses ouvrages ; le peu qu’on en sait se borne à quelques dates. Quant aux faits, ils manquent entièrement au biographe. Ce n’est pas là une de ces vies aventureuses dont le récit attache et exige de longs développements : en trois mots tout est dit la-dessus. — Le célèbre romancier américain est né à Barlington, sur les bords de la Delaware, en 1789, d’une famille originaire du Buckinghamshire, qui émigra et vint s’établir en Amérique vers l’an 1679. Le jeune Fenimore fut mis au collège d’Yale (New-Haven), où il ne reçut qu’un commencement d’éducation. L’écolier d’Yale n’avait pas achevé sa treizième année que déjà il servait sa patrie dans la marine américaine. Il est permis de croire que les vives impressions qu’il reçut dans ses premières campagnes de mer ne furent pas sans influence sur le choix de plusieurs sujets qu’il traita plus tard. Ce fut sans doute dans ses courses maritimes et dans la pratique de la vie de vaisseau qu’il recueillit les éléments et les riches couleurs dont il devait un jour empreindre ses tableaux, et ce pittoresque vrai et saisissant, parfois si grandiose, qu’il a répandu dans un grand nombre de ses compositions. Il se familiarisa, pour ainsi dire, dès son adolescence, avec l’Océan, et nul n’en a peint avec plus de vérité et d’énergie que lui les sublimes effets et les mille aspects diversement pittoresques. C’est là un de ses plus grands mérites : l’Océan et ses pompes, ses terribles retours, la vie du marin aux prises avec l’élément qu’il aime et qui le menace incessamment ; l’homme et la mer dans l’infinie variété de leurs rapports, voilà ce que Cooper a su rendre admirablement dans le Corsaire rouge, dans le Pilote, dans la Sorcière des Eaux, ces trois conceptions d’une poésie si forte et si réelle tout ensemble. Bien que l’invention y joue un grand rôle, et que l’imagination y déploie toutes ses richesses, le réel domine à un haut degré dans ces trois romans. C’est qu’en effet le romancier a vu ce qu’il peint, et qu’il en a été frappé et rempli de bonne heure, et que de tout ce dont il vous parle, il a su saisir le côté sympathique et puissant, et sait vous le montrer ; il agit sur vous par des paroles et des descriptions, avec toute l’énergie de la nature elle-même, de la réalité. — Vous souvient-il de Tom Coffin de la Sorcière des Eaux, de cet homme justement appelé Roi de la mer, pour qui la terre est froide et triste, et qui ne vit, ne respire, n’est véritablement homme que sur les flots ? Eh bien ! c’est peut-être Cooper lui même, non d’habitude, non comme il est aujourd’hui, mais comme il fut durant quelques années de sa jeunesse. N’est-ce pas que ce Tom Coffin vous a fait pendant plusieurs heures, pendant plusieurs jours peut-être, aimer ce qu’il aime et partager ses passions d’homme de mer ? C’est que c’est là en effet une admirable création, un type. Rassemblez les traits épars de tous ces hommes qui ont couru les mers par goût, par entraînement, vous aurez Tom Coffin. De celui-ci il a l’antipathie pour la terre ; de celui-là l’infatigable amour des voyages, de tous la passion de la mer, sa seule, sa grande passion. Tout simple et barbare qu’il soit d’ailleurs, Tom Coffin est grand, héroïque, sublime en face de la colère de l’océan ; il se plaît dans la lutte avec les abîmes soulevés ; il s’y joue avec amour, avec bonheur, avec enthousiasme. Hors de là Tom Coffin retombe ; ce n’est plus rien. Il n’a plus, comme les héros d’Homère, vingt coudées ; il redevient homme et vulgaire comme le moindre matelot de Boston ou de Rhode-Island. Pour tout dire en un mot, ce n’est plus Tom Coffin. Après la peinture de la mer et de ses accidents, c’est celle de la vie des planteurs aux prises avec l’immense nature vierge de l’Amérique septentrionale, et toutes les difficultés de leurs périlleux établissements, où excelle le plus le célèbre romancier. La fidélité en est aussi le mérite principal. Cooper a une excellente habitude, c’est de visiter les lieux où il veut placer la scène de ses romans, d’y vivre, de les étudier sous tous leurs aspects. Si c’est à une contrée de ce côté-ci de l’Atlantique qu’il veut lier sa fable, il ne lui suffit pas de l’avoir vue ; il en explore soigneusement l’histoire, les coutumes, les mœurs ; il se les assimile en quelque sorte par son travail, et ne commence à écrire qu’après s’être ainsi pourvu des matériaux nécessaires. Dernièrement encore, ce n’est qu’après un long séjour à Venise et sur tout le littoral de la vieille république, ce n’est qu’après un séjour non moins long sur les bords du Rhin, que Cooper a composé son Bravo et son Heidenmauer. Aussi la couleur locale, quoi qu’en aient dit certains critiques, y abonde-t-elle moins originale, moins nouvelle sans doute, mais aussi vraie que dans les romans dont le sujet appartient à la patrie de l’auteur. Avant de composer ceux de ses romans dont l’action se passe en Amérique, il l’avait visitée en observateur, en poëte. Aussi l’Amérique y revit-elle tout entière, avec ses fleuves immenses, ses cités nées d’hier, fraîches et régulières comme des villas, avec ses mœurs domestiques, ses femmes pleines d’un éclat pur qui leur est particulier ; l’Amérique enfin telle qu’elle existe ou qu’elle a existé. Dans les Pionniers, dans le Dernier des Mohicans, Dans Lionel Lincoln, vous retrouverez non seulement l’histoire, mais encore la physionomie moderne ou primitive, selon l’époque choisie par le romancier, des États dont se compose aujourd’hui l’Union américaine. Dans l’Espion, la guerre de l’indépendance et le patriotisme de ce temps d’héroïques efforts sont retracés sans exagération, mais aussi avec une touche vive et un peu âpre par endroits, qui convient à merveille à la peinture de cette glorieuse époque. La grande figure de Washington, qui domine le fond du tableau, y apparaît avec toutes les éminentes qualités de son excellente nature : l’héroïsme calme, la modestie, et, si l’on peut ainsi dire, toute l’auguste simplicité caractéristique du héros américain. Harvey Birch, l’espion, n’est pas une figure de moindre mérite. C’est peut-être la plus dramatique création de Cooper ; car Harvey Birch n’a pas fait seulement à son pays le sacrifice de sa vie. Né avec de hautes facultés, un cœur généreux et chaud, l’instinct des nobles choses, il se résout pour sa patrie à la perte de son honneur ; il consent à être la plus basse et la plus vile chose de ce monde, espion. Le mot dit tout. Et en lui-même cependant, lorsqu’il considère à quel but il tend par l’exercice de son métier infâme, cet homme ne peut se mépriser ; il trouve en son cœur de quoi se consoler, et, dans son opprobre, le sentiment des services qu’il rend à son pays lui tient lieu de tout, le paie de ses souffrances, de ses périls, et rachète suffisamment à ses yeux son honneur à jamais perdu selon le monde. — Le même genre d’intérêt, à savoir l’intérêt dramatique, qui ressort de la lutte intérieure de deux principes qui se disputent l’homme, ne se retrouve pas au même degré dans les autres ouvrages de Cooper ; mais on en est amplement dédommagé par l’intérêt proprement dit : il y naît du récit même, du fond du sujet ; d’ordinaire un peu lentement au début, mais avec progression et puissance, pour ainsi dire fatalement, au milieu même de détails qui quelquefois sembleraient devoir l’exclure. — Le reproche de prolixité, d’ennui causé par les longueurs et les digressions, n’a pas été épargné à Cooper ; mais ce défaut, qui est d’ailleurs commun à Walter Scott, est si largement racheté par la vérité, la fidélité de la peinture, que nous ne nous en sommes jamais plaint pour notre compte. Puis, quand vous êtes une fois engagé dans ces pages, que vous commencez à entrer au cœur de l’œuvre, c’est une lecture si attachante, que vous ne pouvez plus la quitter ; et cela répond à toutes les critiques. Vous ne vous sentez pas porté, dès l’abord, il est vrai ; — vous êtes comme ces navires qu’aucun vent ne pousse au sortir du port, qui s’en arrachent à grand’peine, avec embarras et pesanteur ; mais à peu de distance du point de départ, vous trouvez le souffle ; votre voile, qui était vide, s’enfle à mesure ; vous filez encore quelques nœuds, les cordages sifflent, les antennes crient, et vous voilà voguant à pleines voiles jusqu’au terme du voyage, où vous êtes tout étonné, et où vous regrettez presque d’arriver si tôt, tant vous avez pris plaisir aux mille variétés du passage. — Ce que nous disons là, il est peu de personnes qui ne l’aient éprouvé à la lecture des meilleurs romans de Walter Scott lui-même ; et cependant, quel plus admirable génie, quel plus habile peintre que Walter Scott ? On peut dire de ces deux génies d’une trempe pareille, que l’exactitude est pour eux une muse. Ce qui, sous une plume vulgaire, serait plat, revêt entre leurs mains je ne sais quel charme. Vous êtes-vous jamais senti le courage de passer outre aux descriptions de Walter Scott, toutes longues qu’elles aient pu paraître quelquefois ? Non, vous les avez dévorées jusqu’au bout ; et cela tient à son talent propre en ceci, d’artiste et de peintre, qualité rare, et qui est le partage aussi de Cooper. On dirait que cet objet trivial dont on se plaît à vous faire la minutieuse description est un accessoire obligé qui se lie indispensablement à l’action, et qu’à ce titre vous trouvez bon qu’on vous en parle si longuement. C’est là un art, assurément, dont peu de personnes ont connu le secret, bien qu’au premier abord rien ne paraisse plus aisé. C’est pourquoi aussi nous avons vu tant de pâles imitateurs des deux grands romanciers, tant d’écrivains à la suite, s’imaginer que la description sans but et sans mesure, et par la même sans intérêt, suffisait à défrayer les quatre volumes obligés d’un roman.

Cooper, au sortir du service maritime, s’était marié ; il avait trouvé dans la fille de M. Lancey une compagne digne de lui. Possesseur d’un honnête revenu, il ne chercha point dans le travail des ressources pécuniaires. Il écrivit pour écrire, en artiste, en homme qui veut se satisfaire, et qui met la gloire et l’honneur de bien faire à haut prix. Riche pour ses besoins, pour ses goûts, en repos quant à sa famille, à qui l’état de sa fortune présente suffisait pareillement, il se livra dès lors, sans préoccupation étrangère à l’art, à la composition du roman, comme il l’avait conçu d’après de récentes inspirations. Son premier ouvrage, toutefois, ne sembla pas promettre ce qu’a réalisé depuis l’habile romancier ; non qu’il n’y ait dans ce premier roman, Précaution, ou le Choix d’un mari, de l’observation, des nuances délicates, des portraits de mœurs finement touchés ; mais Cooper semble être mal à l’aise dans le cercle où il s’est renfermé ; l’air, la place, lui manquent dans la peinture des mœurs de salon ; il lui faut un champ plus vaste, plus de soleil, de liberté et d’espace.

À Précaution succédèrent, à peu de distance l’un de l’autre, l’Espion, les Pionniers, Lionel Lincoln, le Dernier des Mohicans, la Prairie, le Corsaire rouge, les Puritains d’Amérique, l’Écumeur de mer, le Bravo, le Bourreau de Berne et l’Heidenmauer. Le succès dépassa les espérances de l’auteur. Non seulement ses romans eurent le pouvoir d’enthousiasmer ses compatriotes, assez peu sensibles alors au charme des lettres, mais encore, traduits dans la plupart des langues de l’Europe, ils y produisirent la plus vive sensation. Dès lors, le nom de Cooper fut en France l’un des plus considérés de la littérature étrangère et rivalisa glorieusement avec celui de Walter Scott. De nombreuses éditions de ses ceux œuvres, recherchées avec empressement, témoignèrent de sa popularité parmi nous, et son nom y est aujourd’hui familier et cher à tous les amis des lettres, au même titre que celui de nos grands écrivains nationaux — Les Monikins, Ève Effingham, le Lac Ontario, où l’auteur peint avec son énergie accoutumée et dans sa grande manière les scènes de la nature américaine, et enfin Mercédès de Castille, qui se rattache par Christophe Colomb au sujet de prédilection de l’auteur, complètent le glorieux bagage de Cooper, romancier.

Envisagé comme citoyen et comme penseur, Cooper n’est pas moins digne de considération. Il est un livre de lui (dont le public français finira, je le pense, par demander la version à l’habile traducteur ordinaire de Cooper et de Walter Scott), où notre auteur s’est montré supérieur sous ces deux rapports ; nous voulons parler des Lettres sur les mœurs et sur les institutions des États-Unis de l’Amérique septentrionale, qui ont paru vers la fin de 1828. Cooper les a signées de la sorte par James-Fenimore Cooper, Américain. C’est qu’il a toujours été fier de sa patrie. « Il semble moins fier, dit un critique anglais (New-Monthly Magazine de 1831), d’être un homme de génie que d’être Américain et fils d’une république libre et florissante. Son génie résume le génie mâle, positif, industriel et entreprenant de son pays ; son talent émane de cette source, et il a droit d’être fier de la patrie qui lui a inspiré ses chefs-d’œuvre. » Dans ce livre, qui est un peu parent par la forme des Lettres de Paul à sa famille, Cooper se cache, comme Walter Scott, sous un personnage auquel il prête évidemment ses propres opinions. Ce personnage est un Anglais qui, malgré les idées aristocratiques, les vieilles rancunes et l’insolente hauteur professées communément par les voyageurs de sa nation pour tout ce qui n’est pas le pur comfortable de Londres ou le fashionable des clubs d’Almack, et leur plat mépris pour ces pauvres Yankees, comme ils appellent les Américains, pense et voit juste, et a d’avance donné un démenti à mistress Trollope la Bas-Bleu. Cet Anglais a choisi d’ailleurs pour guide un Américain d’un grand sens et d’un grand esprit, qui l’initie aux mœurs, aux usages, à la vie de famille de son pays. — La conviction politique de l’auteur se montre à chaque page dans ces lettres ; ses sentiments patriotiques s’y font jour de toutes parts : gouvernementalement, élection et responsabilité ; socialement, liberté et égalité ; tels sont ses principes pour amener l’humanité à bien. La liberté, selon le citoyen des États-Unis, impose à l’homme la vertu ; elle se corrige elle-même, éclaire ses propres fautes, et guérit, comme la lance d’Achille, les blessures qu’elle fait. L’esclave est partout indolent, vicieux et abject. L’homme libre est actif, vertueux et entreprenant, fait-il dire à un de ses correspondants. — Dans ses romans, Cooper nous a fait vivre au sein des premières familles de planteurs, nous a intéressés aux mille vicissitudes de cette vie en lutte perpétuelle avec la virginité de la nature. Si l’on peut ainsi s’exprimer dans les Lettres sur les États-Unis, c’est la société américaine, telle que la civilisation l’a faite ; ce ne sont plus les savanes sans bornes, les forêts séculaires, « les immenses ombres de ces forêts dont l’ombre est éternelle, » les fleuves et les lacs pareils à des mers ; c’est la cité qu’il nous peint ; c’est le positif des mœurs, des habitudes sociales, de la vie intérieure et publique de ses compatriotes. Tout ce dont nous avions été jusque-là si mal informés par les observations superficielles ou haineuses des voyageurs fashionables, ou par le peu de pénétration des voyageurs purement mercantiles, trop absorbés dans les spéculations de leur commerce pour bien voir, il nous l’apprend. Le romancier s’efface pour faire place au philosophe et au statisticien. Et ne croyez pas que, malgré son incontestable patriotisme, qui va en certains points jusqu’à l’enthousiasme, il se laisse entraîner au-delà de la vérité ; non, il est trop observateur impartial et profond pour cela. Son affection bien sentie pour son pays, la conviction où il est, et qu’il manifeste incessamment, de la supériorité de ses institutions politiques sur celles de l’Europe, naissent de la valeur même des objets et doivent être attribuées plutôt à l’observation qu’au patriotisme. Cooper, doué comme il l’est a un éminent degré de la faculté de comparer, et ayant vécu longtemps en Europe, connaît trop bien tout ce qu’il y a d’excellent dans la civilisation des peuples de ce continent pour la sacrifier à sa prévention favorable pour son pays. Malgré donc sa qualité d’Américain, sa loyauté bien connue et son haut jugement le rendent en ceci tout à fait croyable. La rigidité même de son examen n’en est pas altérée ; il va rigoureusement au fond des choses, et n’en dissimule pas les mauvais côtés. Les Lettres sur les États-Unis sont donc, à une foule d’égards, un précieux ouvrage, plein d’aperçus curieux et instructifs, et qui, selon nous, mériterait d’être plus généralement connu et apprécié. La tâche si dignement remplie par MM. Michel Chevalier, Aleus de Tocqueville, Gustave de Beaumont et le major J.-T. Poussin, a été ainsi commencée par Cooper. — Hors du domaine du roman on a encore de Cooper une Lettre au général Lafayette, écrite à propos de la discussion suscitée par M. Saulnier fils, préfet du Loiret et directeur de la Revue britannique, au sujet des finances des États-Unis, discussion à laquelle prit part la presse française tout entière. Cette lettre, publiée chez Baudry en 1831, n’a pas été traduite ; Cooper était alors à Paris. — Nous avons, à cette époque, et précédemment en Italie, eu l’occasion de voir plusieurs fois M. Cooper. Durant son séjour à Paris, l’un des salons où il était le plus assidu était celui de son illustre ami le général Lafayette. L’écrivain américain professait pour le vieux défenseur de son pays un respect mêlé de tendresse, qu’aucun mot de notre langue ne saurait exprimer. Le mot manque en effet, qui rendrait tout le respect à la fois, et toute la tendre affection qu’inspirait le vieux général au brillant écrivain dont nous esquissons la biographie. Cooper a exprimé quelque chose de ce sentiment en plus d’un de ses ouvrages ; mais nulle part avec plus de bonheur que dans les Lettres sur les États-Unis : il y respire en vingt endroits, avec simplicité, comme toujours, mais avec une éloquence et une verve de reconnaissance qui vont au cœur.

Un homme singulièrement versé, comme on le verra bien, dans la science phrénologique, un médecin anglais, a fortement caractérisé la physionomie de notre romancier :

« Examinez attentivement ce beau portrait que madame de Mirbel a peint d’après nature (salon de 1831), disait-il dans le New-Monthly Magazine, vous reconnaîtrez que cet homme, au regard sévère et vigilant, doit observer avec une attention et une persévérance redoutables les objets physiques et matériels ; quelques-unes des nuances les plus fines de la société et du caractère humain peuvent seules lui échapper. Une simplicité austère règne dans ses traits, tous dessinés avec force, animés par un mâle génie, mais privés de mobilité. Si quelques lignes courbes en font partie, elles sont séparés les unes des autres par des enfoncements profonds et des sillons ou des rides fortement gravées : énergie, promptitude, décision forte et immuable, faculté d’attention, fermeté, persévérance, tels sont les caractères de cette physionomie essentiellement américaine. Si vous appliquez à cet examen extérieur et physiognomonique les règles du docteur Gall, vous trouvez dans ce front élevé, singulier dans sa coupe, une vraie curiosité phrénologique. D’une part les organes de l’éventualité, de la localité, de l’individualité (ceux que le romancier exerce et met en œuvre le plus fréquemment), ressortent pour ainsi dire et se détachent en bosse ; d’une autre, les organes supérieurs de la causalité, de la comparaison des objets et de la gaieté, isolés des premiers par une ligne creusée profondément, forment une saillie non moins prononcée. Cet œil inquiet et percent paraît toujours en quête de quelque observation nouvelle ; ce sourire bizarre, sardonique et sévère, annonce une faculté d’ironie que domine une inflexible raison. La compression des lèvres révèle cette concentration silencieuse de la pensée, sans laquelle il n’y a pas de talent véritable. La taille de Cooper est élevée, ses manières sont franches et simples. La vigueur de son esprit, et la puissance de sa conviction républicaine, donnent à l’ensemble de sa figure et de son extérieur une expression mâle et forte qui s’accorde peu avec les idées de raffinement et de grâce recherchée que la civilisation imprime communément à la profession d’homme de lettres. » — Armand Carrel appartenait parmi nous, par la figure et le caractère, à ce type élevé. La vigueur de son esprit et la puissance de sa conviction donnaient aussi à l’ensemble de ses manières et de son extérieur une expression mâle et forte qui imposait de même et venait du même fond.

Comparé à Walter Scott, Cooper présente des ressemblances et des dissemblances non moins tranchées. Comme l’illustre Écossais, il a su peindre des époques mortes ; il a fait revivre avec une grande force de vérité, dans le développement successif et passionné que comporte le roman, les origines, les usages et les mœurs d’autrefois de sa nation ; mais c’est dans une autre sphère d’idées et d’opinions que se complaît son esprit. Cela perce plus d’une fois dans ses romans. En un mot, Cooper est démocrate et républicain, et Walter Scott était tory et fort attaché aux traditions et aux préjugés de la vieille aristocratie des trois royaumes. Selon Cooper, en effet, les grands sont un luxe coûteux et les rois une superfluité brillante. Il a foi aux gouvernements à bon marché, et ne croit pas que la philosophie et la raison sanctionnent l’emploi de ces ornements magnifiques dont l’édifice de nos sociétés se couronne. On sait ce que pensait Walter Scott sur tout cela. Aussi Cooper ne ressemble-t-il à Walter Scott (comme les deux sœurs dont parle Ovide se ressemblaient, facies non omnibus una, nec diversa tamen) que quant à ses procédés d’artiste. Son style est grave et simple, son récit attachant au plus haut degré ; plus positif, quoique non moins poétique, il rend avec des couleurs toutes puissantes d’effet, au-delà desquelles il n’y a rien, la nature physique et les grands phénomènes de la mer et du ciel. Par ce côté il est au moins l’égal des plus grands maîtres. La forte compréhension de l’homme et des passions ne lui manque pas non plus ; mais, sous ce rapport, il a un rival plus heureux et plus fécond, sinon supérieur, dans l’auteur d’Ivanhoé ; quelques autres romanciers même le valent en cette partie ; mais, dès qu’il s’agit de la nature, et de la nature américaine, il est maître de vous, il est le premier. C’est à l’image de l’Amérique qu’est fait le génie de Cooper ; c’est comme elle qu’il est original et grand. Voyez comme il la peint sous toutes ses faces. C’est à lui que vous devez de la connaître à fond ; sans lui, malgré tous les récits des géographes et des voyageurs, vous ne l’auriez pas vue, vous en auriez à peine une idée superficielle et vague. Avec lui, au contraire, on ne peut trop le redire, vous savez tout de ces jeunes sociétés encore en travail d’avenir, ce qu’elles ont été et ce qu’elles sont ; il vous initie à tous les secrets de cette civilisation qui s’avance et qui conquiert pied à pied sur l’Indien, avec une infatigable persévérance, l’immensité des plaines, des fleuves et des forêts, et assied des cités populeuses et florissantes, là où quelques années auparavant s’élevaient les huttes et les vigwams du sauvage. — À lui seul aussi appartient la gloire d’avoir doté l’Amérique d’une littérature, et il est aujourd’hui le premier et le seul digne représentant de cette littérature, maintenant qu’il est bien reconnu que Washington Irving n’a été que le pâle imitateur d’Addison et de Steele, écrivain faible d’ailleurs, plus Anglais à beaucoup près qu’Américain. La littérature des États-Unis commence donc en Cooper. Cette gloire lui restera ; gloire véritablement à part, d’initiateur et de poëte.

Ch. Romey.