Notice sur M. Say

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Annales de la société royale académique de Nantes et de la Loire-Inférieure, 1832
F.-J. Verger

Notice sur M. Say

M. Jean-Baptiste Say vient d’être enlevé à sa famille, à ses amis, à la France. Nous ne connaissons rien de sa vie privée ; aussi ne parlerons-nous de lui que comme économiste. Sous ce point de vue, sa réputation est universelle.

Dans ses ouvrages sur l’économie politique, M. Say s’est montré, profond penseur, excellent logicien et surtout ami de son pays. Tous les principes qu’il a développés, discutés, éclaircis, sont autant de conseils. salutaires donnés à tous les gouvernements pour le bonheur des peuples. Si nous en jugeons par les écrits qu’il nous a laissés, sa vie a dû, être extrêmement laborieuse ; car les matières qu’il a traitées et approfondies demandaient de gravés et longues méditations, des recherches immenses et des calculs infinis. Il a dû lire et relire cent fois tous les ouvrages de Quesnay, de Turgot, d’Adam Smith, de Ricardo, de Machullock, de Sismondy, de Charles Comte, de Ferrier, de Tompson, de Tracy, de Bentham, de Chastellux, de Dupons de Nemours, de Dufresne, de Saint-Léon, d’Hamilton, de Hume, de Malthus, de Montesquieu, de Bacon, de Young et tant d’autres qu’il cite et qu’il rectifie. Joignons à cela la lecture des Anciens, d’une foule de voyages et de livres de toutes les nations qui ont traité de l’économie politique, de l’industrie, de la science du gouvernement, du commerce, etc., etc., et on n’aura qu’une faible idée des études de notre savant économiste. On sera peut être étonné de trouver ici le nom de plusieurs hommes qui se sont formés à son école ; nous les mettons sur les rangs, puisqu’il les cite avec éloge. Combien de maîtres se croiraient humiliés s’il leur fallait citer leurs élèves !

Il a combattu avec succès une foule d’erreurs des écrivains les plus renommés ; et cela, en termes mesurés et seulement comme un homme uniquement occupé de la recherche de la vérité.

Nous connaissons de lui : Traité d’Économie Politiqué, 3 vol. in-8.°, qui a eu 5 ou 6 éditions. Catéchisme d’Économie Politique ; 1 vol. in-12, 3 éditions. Lettres à Malthus ; 1 vol in-8.o Petit-Volume, contenant quelques aperçus des hommes et de la société ; 1 vol. in-18, 3 éditions, et enfin son Cours Complet d’Économie Politique Pratique ; 6 vol. in-8.o

C’est surtout ce dernier ouvrage qui élève M J.-B. Say au premier rang parmi les économistes, et qui lui assure une juste et honorable réputation. Presque tous les sujets qui intéressent le bonheur des sociétés y sont exposés avec clarté et simplicité.

« Dugal Stewart a fort bien remarqué dans les éléments de la philosophie de l’esprit humain, que l’on s’est imaginé beaucoup trop long-temps que l’ordre social est tout entier l’effet de l’art ; et que partout où cet ordre laisse apercevoir des imperfections, c’est : par un défaut de prévoyance de la part du législateur, ou par quelque négligence de la part du magistrat chargé de surveiller cette machine compliquée. De là sont nés ces plans de sociétés imaginaires comme la République de Platon, l’Utopie de Morus, l’Océana d’Harrington, etc. Chacun a cru pouvoir remplacer une organisation défectueuse par une meilleure, sans faire attention qu’il y a dans les sociétés une nature des choses qui ne dépend en rien de la volonté de l’homme, et que nous ne saurions régler arbitrairement. »

Ce passage, cité par M. J. B. Say, est fort remarquable dans notre position actuelle. Il doit donner à penser aux jeunes novateurs, aux jeunes réformateurs dont notre époque fourmille. Nous leur soumettrons encore le suivant, qui est de M. Say.

Après avoir examiné, avec beaucoup de sagacité, les causes qui multiplient les mauvais livres d’économie politique, après avoir établi les conditions qu’il faut remplir pour être en droit d’avoir une opinion sur les faits, il ajoute : « Il ne faut pas de longs raisonnements. pour faire sentir le tort que font à l’économie politique les écrivains qui sont animés, de tout autres motifs que de l’amour de la vérité. Si même de bonne foi on nuit au progrès des lumières, qu’est-ce donc lorsqu’on s’y oppose à dessein, lorsqu’on emploie son esprit, et, à défaut d’esprit, son encre, son papier et ses poumons à tourner, des arguments propres à favoriser des vues personnelles ou à décréditer les doctrines qui leur sont contraires ? Le temps est heureusement passé, où les avocats du mauvais sens pouvaient prétendre à des succès durables ; mais leurs preuves étonnent quelquefois le bon sens du vulgaire. Ils n’étouffent pas la vérité, mais ils l’obscurcissent. Ils n’empêchent pas d’être vrai ce qui est vrai, mais ils font croire aux gens du monde, tous ceux qui redoutent la peine d’examiner, qu’il n’y a rien de prouvé sur rien ; ce qui plaît singulièrement aux hommes qui but de bonnes raisons pour craindre la vérité. »

D’alembert a dit : « rien n’est si dangereux pour le vrai, et ne l’expose tant à être méconnu, que l’alliage ou le voisinage de l’erreur. »

M. J.-B. Say a eu raison de s’élever contre les mauvais principes d’économie sociale ; car, ils peuvent mettre la machine gouvernementale en péril. Rien de si rare que cette science, et cependant que de gens se croient appelés à lui faire faire des progrès ?

M. J.-B. Say a très-bien défini les capitaux et cette définition rend facile l’explication d’une foule de phénomène de l’industrie qu’on n’expliquait pas bien avant cela.

Il démontre très-clairement les avantages des inventions nouvelles, et fait voir que la perturbation qu’elles apportent momentanément dans la Société, n’est pas à comparer aux suites fructueuses qu’elles entraînent avec elles. Il prouve qu’il n’y a pas plus de malheureux dans les lieux où sont établies les machines à vapeur, que dans les pays où on en manque. « On ne voyait, dit-il, guère de machines en Angleterre au temps de la reine Élisabeth, et ce fut alors cependant que l’on se crut obligé de porter cette loi pour l’entretien des pauvres, qui n’a servi qu’à les multiplier. »

Si nous n’avions pas les moulins à farine, le prolétaire aurait bien plus de peine à pourvoir à sa subsistance. En un mot, il faudrait citer tous les genres d’industrie pour prouver que les perfectionnements dans les arts sont utiles à-la-fois à la production et à la consommation.

Notre auteur s’applique à prouver cette grande vérité de l’utilité des machines par l’histoire du commerce des cotpns. À la fin du XVIIIe siècle, il ne se consommait pas en Europe une seule pièce au toile de coton qui ne nous arrivât de l’indoustan ; vingt-cinq ans plus tard, il ne s’est pas consommé une seule pièce de toile de colon qui vînt du pays d’où elles venaient toutes.

Ce ne fut qu’en 1788 qu’on vit à Paris les premiers modèles des machines à filer le coton.

On ne comptait en Angleterre que 7,900 ouvriers tisseurs et fileuses de coton avant l’invention des machines. Les femmes gagnaient 20 sous, et les hommes 40 sous de France Dix ans après (en 1787), il y avait 352,000 ouvriers, hommes, femmes et enfants, occupés à la filature et au tissage du coton. Les femmes gagnaient 50 sous et les hommes 5 francs.

En Angleterre, aujourd’hui, on porte à près de deux millions le nombre des ouvriers occupes à cette industrie. Les salaires, il est vrai, ont diminué ; mais cela est dû à des causes accidentelles et surtout à l’invasion des pauvres ouvriers irlandais, M. Say fait ensuite une application détaillée de l’économie aux différentes industries, il traite des échanges et des monnaies, etc. Là, se trouvent une foule de bons conseils aux commerçants, et pas un ne devrait les ignorer.

Il passe en revue les différentes faces sous lesquelles on doit envisager la propriété. Il anéantit, par une discussion fort lucide, le système de la balance du commerce. Il arrive ensuite aux prohibitions et aux primes d’encouragement ; nous n’oserions dire s’il a été assez heureux pour avoir résolu ces problêmes.

Quant au système colonial, il est combattu, nous le. croyons, avec beaucoup d’avantage. L’auteur démontre que, loin de retirer aucun profit de ces établissements lointains, tout le monde y perd. Nous payons le sucre plus cher dans nos colonies qu’ailleurs, à cause du privilège, c’est une première contribution ; en second lieu, il faut prendre encore 40 à 50 millions sur notre budget pour l’administration civile et militaire et l’entretien des vaisseaux, etc. M. Say s’appuie de l’opinion de Poivre, de Franklin et d’Arthur Young.

Une partie bien intéressante de l’ouvrage est celle où l’auteur traite des besoins de la société, des dépenses des diverses administrations, des armées de terre et de mer, du monopole, etc. Il dit à tous les gouvernements des vérités sévères, que sans doute ils n’écouleront pas encore de si tôt. Il prend avec chaleur la défense des peuples, et démontre combien jusqu’à ce jour le pouvoir a été impuissant à faire le bien, même lorsqu’il n’a pas été mu par le mauvais vouloir.

Dans son sixième et dernier volume, M. Say traite des questions non moins importantes et non moins élevées. Celles des impôts, des emprunts, de la dette publique, etc.

Il démontre clairement, même pour les hommes étrangers à la science, que les emprunts ont le funeste résultat d’empêcher les gouvernements de songer à l’économie, par la facilité qu’ils trouvent à se procurer de l’argent. Le capital emprunté est promptement absorbé, le plus ordinairement en objets qui ne peuvent se reproduire ; il reste donc à la nation un capital à rembourser dans l’avenir, et pour le présent une augmentation de contributions pour payer l’intérêt annuel. Il nous fait voir et toucher au doigt l’augmentation de prix de toutes nos consommations par la progression de tous ces impôts sous quelque nom qu’ils se déguisent, pour obtenir notre argent. Il condamne le maintien de l’amortissement et prouve qu’il n’amortit réellement rien, puisqu’un emprunt n’est pas encore remboursé, qu’on en fait un autre. C’est donc réellement un emprunt continu ; dirais-je que j’ai acquitté mon billet, de 10,000 fr., si j’ai été obligé d’en faire un autre de 10,500 fr. pour le remplacer en y joignant les intérêts ?

Ici, M. Say est d’accord avec Ricardo et Hamitlon, tons ont parfaitement démontré qu’on n’amortit une dette que lorsque lé revenu excède la dépense. Amortissez avec l’excédant des revenus de l’année et vous n’aurez pas, 1o les frais que vous occasionnent la caisse d’amortissement ; et, en second lieu, chaque année verra diminuer et le capital et l’intérêt de votre dette. Cet amortissement prendrait une force bien grande à mesure qu’on avancerait davantage.

Nous recommandons la lecture des ouvrages de J.-B. Say, non-seulement à tous ceux qui sont chargés de quelques parties du pouvoir, mais aussi aux simples particuliers, ils y trouveront des lumières pour toutes les situations où se trouve l’homme en société.

Nous avons dit au commencement de cet article, que nous ne savions rien de la vie privée de M. J.-B. Say ; mais nous avons trouvé dans les journaux de Paris le discours que M. Charles Dupin a prononcé sur la tombe de son ami, et nous en extrayons les renseignements qu’on va lire.

M. J.-B. Say naquit à Lyon, en 1767, d’une famille honorablement adonnée au commerce. À l’époque de la révolution française, Mirabeau s’adjoignit M. Say pour collaborateur, à la rédaction du Courrier de Provence.

Quelques années plus tard, Clavières, devenu ministre des finances, choisit pour secrétaire, Je collaborateur de Mirabeau. Peu après M. Say rentra dans la vie privée.

Ce fut au fort de la terreur qu’il commença, de concert avec Champfort et Guinguené, la décade philosophique et morale, qui eut beaucoup de succès.

Lors de l’expédition d’Égypte, il fut choisi par Napoléon pour former la bibliothèque qui devait le suivre.

Il revient en France, le Directoire s’écroule, le Consulat commence. Après le consulat à vie, vient l’empire. M. J.-B. Say vote contre. Il est éliminé par le coup d’état de 1804.

Deux de ses élèves, qui s’étaient formés par la lecture de ses premiers ouvrages, MM. Comte et Dunoyer, reproduisirent les doctrines de leurs maîtres, dans la publication du Censeur Européen, courageux en 1814, héroïque en 1815.

Sous la restauration, M. Say publia, en outre des ouvrages que nous avons indiqués, un mémoire sur les Canaux de Navigation, et Observations sur l’Angleterre et les Anglais.

De 1820 à 1828, M. J.-B. Say professa l’économie politique au Conservatoire des Arts et Métiers, où sa réputation lui attira un nombreux auditoire.

M. Charles Dupin avoue, avec franchise, que tous les principes établis par le grand économiste ne sont pas également incontestables ; que tous ne sont pas, au même degré, applicables dans les sociétés qui prospèrent ou qui déclinent ; et que dans les discussions qu’il a soutenues contre les théories d’Adam Smith, de Malthus, de Ricardo, la victoire n’est jamais restée entière des deux côtés. Concluons-en, que si des hommes aussi studieux, des penseurs aussi profonds ne tombent pas d’accord sur plusieurs points importants de l’économie sociale, après des discussions éclairées, nous qui marchons si loin derrière eux, nous ne devons qu’en tremblant avancer nos théories ; car nos erreurs pourraient couler cher à la patrie.

M. Charles Dupin, après avoir trouvé dans l’incertitude qui règne encore dans les théories de nos économistes, des motifs pour exciter nos jeunes écrivains au travail, ajoute :

« En même temps, redisons à cette jeunesse que les flatteurs ont enivrée, comme-si les enfants des écoles étaient tous enfants des rois, depuis que ces derniers sont simples enfants des écoles Voulez-vous obtenir la gloire de ces écrivains dont les travaux sont immortels ? Commencez par payer du même prix qu’eux. une renommée égale à la leur, par un travail opiniâtre, et long-temps silencieux : aimez la science pour elle-même, pour la perspective des bienfaits publics qu’elle renferme dans le secret de ses découvertes futures, et non pour le vain appât d’une récompense éphémère, triste escompte de la gloire. »

Il est peut-être à désirer, pour mettre l’économie sociale à l’abri des envahissements d’écrivains sans talent, qui ne font qu’embarrasser les avenues de la science, qu’on adopte pour celle-ci une nomenclature comme celle de la chimie, de la botanique et de l’histoire naturelle. On ne pourrait plus en parler qu’après des études spéciales.

F.-J. VERGER.