Notice sur la basse Cochinchine

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NOTICE SUR LA BASSE COCHINCHINE.


En attendant les documents nouveaux destinés à compléter ceux ne nous avons déjà publiés sur l’empire d’Annam[1], nous croyons devoir offrir, dès aujourd’hui aux lecteurs du Tour du monde une carte exacte de la portion de cette contrée où flotte à demeure le drapeau de la France.

Formée par les atterrissements successifs que le Mékom, Song-Len ou fleuve du Cambodge, un des plus grands cours d’eau de l’Asie, a déposés, dans la suite des siècles, entre le golfe de Siam et la mer de Chine, la basse Cochinchine est une sorte de Delta, une vaste alluvion, d’une superficie égale à cinq ou six départements français, et découpée par un nombre infini de bras de rivières et de canaux, aussi favorables à l’avenir de l’agriculture qu’à celui de l’industrie et du commerce.

Ce pays, passé sous le joug des Annamites, lorsque vers la fin du siècle dernier s’écroula le vieux royaume de Cambodge, formait naguère une vice-royauté divisée en six provinces, classées dans l’ordre suivant, en allant de l’est à l’ouest :

Province de Bien-Hoa, capitale Bien-Hoa ;
de Gia-Dinh, Saigon ;
de Dinh-Thuong, Mythô ;
de Ang-Giang, Chamloc[illisible] ;
de Long-Hô, Vinh-Loung ;
d’Athien, Athien.

La population de ces provinces se compose d’anciens indigènes cambodgiens, d’Annamites venus dans le pays depuis moins d’un siècle, et enfin de Chinois émigrés du Céleste-Empire. C’est peut-être l’estimer trop haut que d’en fixer le chiffre à deux millions d’habitants.

Sous le gouvernement cochinchinois, chacune de ces provinces était régie par un mandarin gouverneur, relevant du grand mandarin résidant à Saigon. La province se divisait en plusieurs sous-préfectures, gouvernées par des mandarins de classes diverses, suivant le rang des villes. Enfin, au-dessous des préfectures, l’administration était confiée, par groupes de dix villages, à des fonctionnaires inférieurs, qu’on pourrait comparer à nos maires de cantons, et chaque village avait à sa tête un maire et un adjoint, assistés d’un conseil de lettrés ou de notables. Ces fonctionnaires et ces municipalités, joignant aux attributions qu’on leur accorde parmi nous celles d’agents de la force publique, de juges, de censitaires pour l’assiette du recrutement et de l’impôt, offraient à une administration européenne des instruments tout préparés. Les Français profitent à l’heure actuelle de ce système de centralisation. Ils trouvent un auxiliaire non moins puissant dans le caractère de la population. Elle est douce, polie, intelligente, et surtout passive. Faible et débile dans les cités, forte et laborieuse dans les campagnes, elle est partout âpre au gain. Rendue fourbe par l’arbitraire et la tyrannie, elle cache sa ruse native sous un masque de crainte : très-facile à mener, elle tend le front à n’importe quel joug, et a par-dessus tout un grand respect pour l’autorité, dont elle ne discute jamais les actes, les ordres et l’origine.

Le riz dont cette population se nourrit presque exclusivement est tout à la fois l’objet de la principale culture et du principal commerce de la contrée. Mais ce sol fertile, où la chaleur et l’humidité se combinent dans les conditions les plus heureuses, produit également la canne à sucre, l’indigo, le tabac, le coton, le cinnamome, plusieurs variétés de mûriers, sur lesquels les vers à soie peuvent vivre et prospérer en plein air. — Le cocotier, le manguier, le mangoustan, l’oranger, l’attier, le grenadier, le pamplemousse, l’aréquier, le bananier, l’ananas, croissent et se multiplient presque sans culture autour des habitations. Un peu de soins ferait prospérer de même la cannelle, la muscade, le poivre, toutes les épices des îles de la Sonde et des Moluques.

On peut juger, par cette seule énumération, du parti qu’une bonne administration peut tirer de la basse Cochinchine. À ce sujet, un journal de Sincapour, que sa qualité d’anglais ne rend pas suspect de flatterie à notre égard, appréciait dernièrement dans les termes suivants notre établissement sur ces rives lointaines :

« Les Français, en faisant succéder immédiatement à la conquête l’ordre et la sécurité, ont bien mérité de leurs nouveaux sujets. Ils ont nommé des maires dans tous les villages et les ont choisis autant que possible parmi les anciens titulaires, ce qui produit un excellent effet sur les indigènes.

« Les habitants de la ville chinoise (bâtie dans une crique ou branche de la rivière de Saigon, à trois milles de cette capitale) avaient, tout d’abord, pris la fuite en masse, par crainte des Français ; ils sont pour la plupart revenus à l’heure actuelle, et les bords de la rivière portent des marques visibles d’activité commerciale. Dans la seule période de 1860, le commerce d’exportation de la seule ville de Saigon a dépassé vingt millions de francs. Les Français ont droit à de grands éloges pour les ouvrages publics de toute espèce qu’ils ont construits. Réduits, comme ils l’ont été, à des ressources et à des forces minimes pendant la plus grande partie de l’année 1860, tenus constamment sur le qui-vive par l’ennemi qui s’approchait souvent de leurs retranchements, à moins de 300 mètres de leurs postes avancés, opérait des attaques nocturnes, menaçait les communications et enlevait tout ce qui se hasardait en dehors des retranchements, les Français ont pourtant réussi, la bêche et la truelle d’une main, et le sabre ou la carabine de l’autre, à bâtir des hôpitaux pour plusieurs centaines de malades, et des casernes pour plusieurs milliers d’hommes ; ils ont, dans le même temps, élevé de solides fortifications et créé plusieurs milles d’excellentes routes. En outre, depuis qu’ils se sont emparés de l’intérieur du pays, des routes ont été ouvertes on réparées, les forts occupés par eux assainis, et les magasins à riz, de grands hangars, changés en casernes commodes. Rien ne s’oppose à ce que la basse Cochinchine, si elle est bien gouvernée, ne devienne en peu d’années une des plus riches contrées de de l’Orient. L’intérieur du pays, qui n’a pas encore été exploré, abonde, assure-t-on, en minéraux, en étain, en cuivre, en zinc, etc. Le pays n’est que faiblement peuplé maintenant, mais un bon gouvernement, en assurant la sécurité des habitants, ne peut manquer d’attirer bientôt un grand nombre d’émigrants des États environnants.

(Sincapoura Free Press.)




Les femmes. — Le bétel.

Les femmes ne sont nulle part aussi libres qu’en Cochinchine. On ne leur casse pas les pieds avec des bandelettes, comme on le fait en Chine, ou les reins et la poitrine avec des corsets de fer, comme en Occident. Elles ne sont pas obligées de se voiler le visage, comme les femmes turques. Elles vont et viennent à leur guise. Souvent, elles prennent de l’influence dans les affaires d’une manière sûre, quoique indirecte, par l’empire qu’elles exercent sur leurs maris. Dans beaucoup de villages, ce sont les femmes qui gouvernent.

Quoique la polygamie soit tolérée dans l’Annam, elle y est mal vue. Un homme ne prend généralement qu’une femme. Un chrétien, dans un village du Tonquin, avait une femme qui ne lui donnait pas d’enfants ; ses parents lui conseillaient de prendre une autre femme et souvent revenaient à la charge. Il résista par attachement pour sa première compagne, disant que Dieu la rendrait féconde un jour. Au bout de vingt ans, elle lui donna un fils. Ne dirait-on pas la contre-partie de ces sévères histoires hébraïques qu’on rencontre dans la Bible et le Coran ?

Les bonzes annamites ne sont pas mariés. J’ai entendu de pauvres chrétiens cochinchinois qui avaient demandé une messe pour un petit enfant mort, se plaindre avec amertume parce que la messe avait été chantée par un homme marié. Le diacre qui répondait habituellement étant malade, il avait fallu recourir à un ancien élève du père. C’était un brave homme, bon chrétien, mais qui, ayant changé d’idée, s’était marié. Les parents se fâchèrent presque en voyant arriver l’assistant : dans leur pensée, les choses n’étaient pas faites régulièrement.

L’allure des femmes rappelle ce qu’on se figure de la pose décidée des canéphores. La taille est heureusement cambrée ; les bras marquent la mesure. Leur teint naturel se rapproche de cette pâleur qui n’est pas maladive et que les Italiens appellent « une face de morte. » Pourtant s’il était permis d’employer les galanteries du dernier siècle, on dirait que les violettes, sur leurs joues, se marient au safran. Elles sont peut-être un peu trop jaunes. Les femmes du peuple sont presque noires : elles ne le sont pas cependant beaucoup plus que certaines paysannes du midi de la France.

Une figure plus ovale que ronde ; des yeux si peu bridés qu’il faut savoir qu’ils le sont, d’une expression presque animale, pleins d’un beau feu tranquille, les beaux yeux de bœuf de Junon ; un tout petit nez qu’on eût appelé le nez de Roxelane, du temps où on poétisait jusqu’au nez ; des cheveux noir-bleu ramenés simplement en un chignon qui domine la tête, peut-être d’une façon exagérée ; un corsage peu développé, mais bien pris, et cette ondulation dans la démarche que les Grecs appelaient divine, qui est comme l’harmonie du corps humain et qui annonce l’intensité de la vie ; voilà le portrait de Mlle Kon-lei, qui a épousé, il y a quinze jours, notre interprète Joannes. Elle serait belle pour des yeux européens, si elle ne s’était faite une bouche de charbon. La coutume du bétel séparera longtemps encore les Asiatiques des Européens.

La culture du bétel exige de grands soins. Quand elle réussit, elle rapporte des bénéfices considérables. Trente feuilles se vendent quinze sapèques. Les plants doivent être couverts d’un abri épais qui les protége contre l’ardeur du soleil. Autrement, ils périssent. Les champs d’Oc-moun sont couverts d’un dôme impénétrable, et paraissent noirs en plein midi. Cette ombre épaisse fait penser aux vignes de Castellamare. La feuille du bétel ressemble à celle du mûrier : on la remarque dès qu’on la voit à cause de la délicatesse de ses nervures et de sa nuance d’un vert tendre. L’arbuste monte le long du tuteur jusqu’à une hauteur de sept à huit pieds. Dans le Tonquin, les gelées salines font périr quelquefois en une nuit des plantations entières de bétel. L’air, dans ce pays, est imprégné de sels nitreux qui se déposent, dans la nuit, comme une sorte de gelée blanche. Le sol se couvre d’efflorescences.

L’usage du bétel est répandu dans toute la Malaisie, dans l’Annam et dans les pays environnants. L’évêque du Tonquin a mâché le bétel pendant plusieurs années. Ses dents n’en ont pas souffert, et il semblerait que cette drogue n’attaque pas l’émail. Les dents des jeunes enfants sont laquées à un certain âge ; cette opération se fait au moyen d’une plante ; elle est complète en une seule fois. Il existe sans doute d’autres simples qui doivent dissoudre la couche noire ; mais on n’en connaît aucun. L’usage du bétel seul rend les dents jaunes. C’est pour éviter cette teinte sale que ces peuples ont pris le parti d’adopter pour leur denture la couleur noire. Les Annamites trouvent que les dents d’ébène sont une beauté. Un mandarin du Tonquin devant qui s’était présenté un homme de Penang aux dents blanches, demanda à ceux qui l’entouraient quel était cet homme à la bouche si laide, et qui avait les dents blanches comme un chien. Mais rien n’est plus affreux au goût d’un Européen. Lorsque la bouche s’entr’ouvre pour parler ou pour sourire, on n’aperçoit qu’un trou tout noir, et les bouches les plus jeunes paraissent édentées.

Le bétel est un narcotique assez énergique. Les Annamites accroupis sur le devant de leurs portes, sur leurs tables de bois dur, ont dans leurs yeux quelque chose de la tranquillité mêlée de somnolence particulière aux ruminants. Le mouvement de leurs joues complète ce rapport d’idées. La feuille de bétel n’est qu’un des trois ingrédients : les deux autres sont la noix d’arec et la chaux ; le tout est mêlé ensemble et forme la drogue sans laquelle les Annamites prétendent qu’ils ne peuvent pas vivre. Le goût est celui d’un aromate ; on y trouve une impression de fraîcheur. L’odeur de la noix d’arec a de la ressemblance avec celle du brou de noix. Elle est meilleure quand elle est sèche et de couleur brune. Les Annamites, lorsqu’ils enlèvent la peau de la noix fraîche, ont la lenteur et la physionomie particulière aux gens qui bourrent leurs pipes, l’air de complaisance qui annonce un plaisir assuré et qu’on savoure en imagination. Quelques-uns ajoutent de la chaux vive qu’ils tirent d’un petit vase en cuivre ou en faïence. J’ignore comment leur bouche peut y résister. Un raffinement consiste à mêler une orte chique de tabac à la chique de bétel. On serait porté à croire que la coutume du bétel préserve les dents de la carie : les seuls maux de dents qu’on soit à même d’observer chez les Annamites proviennent de causes autres que la carie, telles que les fluxions ou les douleurs sympathiques.

(Correspondance privée.)



  1. Tour du monde, ier vol. p. 50 et suivantes.