Notice sur la vie et les ouvrages d’Hoffmann

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Henry Egmont

Notice sur la vie et les ouvrages d’Hoffmann
Préface de la traduction des Contes fantastiques (1836)




On a singulièrement abusé du génie qui a présidé aux contes fantastiques contre leur auteur lui-même. Le nom d’Hoffmann, depuis la publication en France de ses œuvres, y est devenu pour ainsi dire une enseigne banale de toutes les idées excentriques, plus ou moins littéraires, écloses pour la presse qui broie si activement l’ivraie comme le bon grain. Le titre même attribué à l’ensemble des productions de l’auteur allemand ne lui appartient pas ; le fantastique d’Hoffmann réside dans ses conceptions plutôt que dans son style : c’est à l’inverse de ses imitateurs1. Mais ce qui caractérise peut-être le mieux la critique de nos jours, c’est l’esprit de charge et d’exagération. Ainsi l’impression produite par l’originalité du talent d’Hoffmann n’a pas suffi à ceux qui ne voyaient en lui que le type d’un nouveau genre bon à exploiter ; et l’on s’est plu à entourer la personne de l’écrivain d’une multitude de fictions magiques, d’une fantasmagorie étrange qui a servi de pâture à une curiosité vulgaire, mais dont le héros à coup sûr, malgré sa vocation instinctive, eut été en réalité bien embarrassé.

Nous allons rétablir brièvement la vérité historique altérée à dessein sur l’existence du conteur allemand ; et si les faits viennent démentir certaines traditions moins favorables à l’homme de lettres qu’à la faconde de leurs prôneurs intéressés, peut-être aussi serviront-ils à venger Hoffmann des injustes préventions et des griefs ridicules auxquels des esprits du premier ordre, tels que sir Walter Scott, n’ont pas balancé à sacrifier l’incontestable mérite de ses ouvrages.

Ernest-Théodore-Wilhelm2 Hoffmann a vécu quarante-six ans et demi, jour pour jour ; mais sa réputation littéraire ne date que du dernier quart de sa vie. Né à Kœnigsberg, le 24 janvier 1776, il passa plus de trente ans consécutifs dans la carrière de la magistrature, que son père avait suivie, et pour laquelle il avait été élevé. Après de laborieuses et brillantes études, il fut admis, à dix-neuf ans, auditeur de la régence à Kœnigsberg, se rendit à Glogau chez un de ses oncles qui y avait une charge de conseiller, et, trois ans plus tard, il fut attaché en qualité de référendaire au Kammergericht de Berlin, où cet oncle venait d’obtenir pour lui-même une place de conseiller intime. Enfin, après un troisième et dernier examen, qui lui fit beaucoup d’honneur, au mois de mars de l’année 1800, on le nomma assesseur, avec voix consultative, de la régence de Posen.

Cette ville de la Pologne, soumise alors à la domination prussienne, offrait beaucoup d’attraits à la jeunesse, par la société brillante et l’activité des relations qui l’animaient. Hoffmann fit marcher de front le travail et les plaisirs, se montrant non moins ingénieux dans ceux-ci que plein de capacité pour les affaires ; mais ce dernier mérite ne le mit pas à l’abri des ressentiments de l’amour-propre blessé. ll lui arriva un jour, dans un accès de gaité, de faire circuler dans un grand bal, et sous le masque, des caricatures de sa façon où plus d’un assistant fut blessé de se reconnaître. Un grand personnage entre autres, pour venger l’offense prétendue faite à sa dignité, agit auprès du ministre, et fit reléguer le trop spirituel satirique à Plozk, au fond d’une province éloignée. Hoffmann partit, au printemps de l’année 1802, avec une jeune Polonaise qu’il avait récemment épousée.

Ce fut dans cette espèce d’exil qu’il fit, pour la première fois, imprimer un opuscule sur l’emploi des chœurs dans le drame3. Bref, sans s’affecter autrement de sa disgrâce, Hoffmann consacra les deux années qu’elle dura à s’exercer avec ardeur dans la littérature et surtout dans les arts dont il était enthousiaste. Peintre et musicien depuis son enfance, il fit des portraits, d’admirables dessins à la plume, il composa des messes, des sonates, des fragments d’opéras, une comédie destinée à concourir à un prix de cent frédérics d’or, fondé par Kotzebue ; il entreprit enfin de consigner ses sensations et ses aventures dans un journal de sa vie, qui fut plusieurs fois interrompu et repris jusqu’à l’époque de 1815. Ce fut ainsi qu’il commença à se fonder dans le monde une réputation de talent qui ne fit que s’accroître à Varsovie, où il obtint, au commencement de 1804, un siége de conseiller.

Son séjour dans cette ville fut marqué par une suite de distractions et de plaisirs ; tout en remplissant ses fonctions avec le même zèle, il organisa des concerts périodiques qui eurent un tel succès, que la société d’amateurs dont il était le chef, fut bientôt à même d’acquérir le palais Mnisck, qu’on décora avec pompe pour y célébrer ces solennités musicales. Les événements militaires, dont l’Allemagne était alors le théâtre, causèrent une impression peu profonde sur l’esprit d’Hoffmann, et le retentissement de la bataille d’Iéna interrompit à peine les répétitions de ses concerts. Cependant les conquêtes de Napoléon allaient changer toute sa destinée. L’affranchissement de la Pologne amena bientôt la dissolution de la régence prussienne, et son conseiller dilettante se trouva sans emploi. Il s’en consola en se livrant plus que jamais à ses goûts d’artiste indépendant ; il assistait aux brillantes revues de l’empereur, il allait remplir sa partie de tenor aux messes des religieux Bernardins, et le soir il dirigeait l’exécution des quatuors d’Haydn et de Mozart, ou travaillait à la composition, durant des nuits entières, avec son ami Hitzig4.

Hoffmann était étroitement uni depuis le collége avec Hippel, le neveu de l’écrivain distingué du même nom, et cette amitié dura sans refroidissement jusqu’à la mort d’Hoffmann ; mais ils étaient retenus éloignés l’un de l’autre par leurs fonctions respectives, et ne se voyaient qu’à de longs intervalles. Hoffmann forma à Varsovie une autre liaison, qui ne fut pas moins durable, avec Hitzig, son contemporain d’âge, amateur passionné de musique comme lui, attendant tout, ainsi que lui, de son travail et de l’avenir. C’est cet ami qui a conservé un mémorial de la vie d’Hoffmann et publié sa biographie, après avoir recueilli son dernier soupir.

Hoffmann fréquenta aussi à Varsovie Zacharias Verner, l’auteur du drame célèbre de La nuit du 21 février, et à qui il a prodigué de vifs éloges dans ses écrits.

Comme monument de l’intimité existant entre Hippel et Hoffmann, nous mettrons sous les yeux du lecteur une lettre de ce dernier, écrite après son arrivée à Varsovie, et dont, privés en ce moment du texte original, nous empruntons la traduction à une biographie rédigée par M. Loève-Veimars. L’esprit et la gaîté dont cette lettre est remplie peuvent faire connaître l’une des faces du talent de l’auteur, et mettront à même d’apprécier, au moins à cette époque, son caractère privé, qui a donné lieu à tant d’imputations étranges.

« Mon cher et unique ami, je suis arrivé à Varsovie ; j’ai monté au troisième étage d’un palazzo de la rue Fréta, j’ai tiré ma révérence au gouverneur, brave homme à l’air ouvert et riant, puis au président qui a trois ordres et qui porte le nez un quart de pouce au-dessus de l’horizon ; puis j’ai fait visite à toute une armée de collègues, et maintenant me voilà cloué à mon bureau, m’échinant à élaborer des résumés et des rapports, sic eunt fata hominum. Je m’étais proposé d’écrire, de composer  ; je voulais invoquer les muses dans les frais bosquets de Lazienki ou dans les larges allées du jardin de Saxe, et voilà que le géant Gargantua gît sans mouvement sous vingt-huit gros volumes d’actes comme sous autant de rochers lancés par la main terrible de Jupiter tonnant, et le Renégat5 gémit sous le poids de trois assassins qui, sur le point de partit pour le bagne, se vengent par ce dernier meurtre. Varsovie est une ville bien vivante, bien bruyante, surtout dans la rue Fréta, où je demeure. Hier, le jour de l’Assomption, je laissai là mes actes, et, m’étant assis au clavecin, j’essayai de composer une sonate pour me distraire ; hélas ! je me trouvai bientôt dans la position du musicien enragé de Hogarth. Tout juste sous mes fenêtres il s’éleva une querelle entre trois marchands de farine, deux routiers et un marinier ; les parties plaidaient fort énergiquement devant un marchand fruitier qui a son magasin dans un caveau, tout près de là ; par malheur les cloches de l’église paroissiale, de l’église des Dominicains, furent mises en branle ; en face de moi, près du cimetière des Dominicains, de pieux catéchumènes battaient à grands tours de bras deux vieilles timbales ; les chiens du voisinagé aboyaient et hurlaient. Dans ce moment la troupe équestre de Loembach vint à passer au son des trompettes et de la grosse caisse ; un troupeau de porcs, débouchant par la rue Neuve, marche à sa rencontre ; quels cris ! quels grognements ! quelle lutte infernale ! Je jetai plume et papier au diable, je mis mes bottes et je me sauvai loin de tout ce vacarme en passant par le faubourg de Cracovie. Bientôt un bois sacré me reçut sous ses ombrages. J’étais à Lazienki, semblable à un jeune cygne ; l’élégant palais nage sur les ondes transparentes du lac ; des zéphirs voluptueux soufflent dans les arbres en fleurs. Quelles délicieuses promenades dans les allées au feuillage épais ! mais que vois-je ? n’est-ce pas la statue du gouverneur de don Juan, qui galoppe avec son nez blanc à travers la sombre feuillée ? c’est Jean Sobieski ! je lis : Pink fecit, malè fecit. Quelles proportions ! le héros passe sur le corps de quelques esclaves qui lèvent, en se tordant, leurs bras flétris vers le coursier cabré. C’est un aspect dégoûtant ! et puis le grand Sobieski, représenté en Romain, avec des moustaches, avec un sabre polonais et un sabre en bois ; quelle ineptie !

» Hélas ! je suis perdu ! voici le conseiller Margraff qui vient à moi. Il m’emmène de force dans sa droschka. La voiture s’arrête devant un édifice informe ; sous une toiture chargée de plus de douze cheminées ; sur le devant un petit, un très-petit frontispice. C’est la salle de spectacle ! Quelle pièce donne-t-on ? le Porteur d’eau de Chérubini. Bien ! l’orchestre joue l’ouverture qui est vive et brillante, avec un flegme tout-à-fait allemand. Le comte Armand a un nez et des moustaches postiches ; sa femme chante d’un quart de ton trop haut ; la garde nationale porte l’uniforme russe ; les promeneurs parisiens font le salut polonais, upadam do nog’s aux portes de la ville, et embrassent les genoux des gardes qui visitent leurs passeports.

» Voici le porteur d’eau : son tonneau peut tenir à peine une demi-voie, cela n’empêche pas que le comte Armand n’en sorte, au moment où la garde a tourné le dos. C’est miraculeux ! Tu me demandes comment je me trouve à Varsovie ? c’est un monde bruyant, trop étourdissant, trop fou ; c’est un pêle-mêle, un vacarme à vous donner le vertige : où veux-tu que je prenne le temps pour écrire, pour dessiner, pour composer ? Le roi devrait me faire cadeau de son palais de Lazienki : je présume que je m’y trouverais fort bien ! »

À la fin des trois années de son séjour à Varsovie, Hoffmann avait trente et un ans, et n’avait guère eu jusqu’alors de plaintes à former contre le sort. De l’année 1807 date la série d’événements pénibles qui vinrent traverser son existence et en détruire la paix. Une atteinte de fièvre nerveuse, qui augmenta de beaucoup l’irritabilité naturelle de ses organes, fut comme le présage de cette période de fatalité. Peu de temps après, sa jeune fille mourut à Posen, où elle s’était réfugiée avec sa mère pour se soustraire aux chances dangereuses qu’offrait le théâtre de la guerre. Hoffmann alla chercher fortune à Berlin, mais son étoile obscurcie seconda mal les efforts de sa bonne volonté.

Bref, ce furent huit années, mêlées de pluie et de soleil, comme dit le poète, où la somme des mauvais jours fut supérieure au nombre des bons ; huit années pleines de revirements et de contrastes, qui mirent à une rude épreuve le courage et la patience de l’ex-conseiller, mais qui développèrent au plus haut degré, dans l’âme impressionnable de l’artiste, les éléments de son génie particulier, et le besoin de peindre ses sensations exceptionnelles.

Dans l’intervalle dont nous parlons, Hoffmann fut tour-à-tour chef d’orchestre, journaliste, traducteur, décorateur-machiniste, répétiteur de chant, peintre en fresques, chantre d’église ; tantôt donnant de modestes leçons de piano au cachet, tantôt écrivant en moins d’un mois la musique d’un opéra en quatre actes ; faisant des vers de circonstance et des caricatures, des articles de critique ou d’imagination pour la Revue du monde élégant et la Gazette musicale de Leipsick. Il doit au hasard l’intimité de Weber et de Jean-Paul Richter ; il recueille un héritage qui lui tombe des nues ; il s’associe avec l’acteur Holbein pour la direction du théâtre de Bamberg, qu’il fait prospérer, dépensant alors cinquante florins par mois à l’hôtel de La Rose, centre des plus joyeuses réunions, et quelque temps après obligé de vendre sa redingote pour pourvoir à son diner. Nous le voyons changer de résidence à l’improviste, de Bamberg revenir à Berlin, puis aller à Bayreuth, à Nuremberg. Sur la route de Dresde à Leipsick, il a la douleur de voir sa femme blessée d’une manière affreuse par la chute de la diligence. De retour à Dresde, il organisa la troupe d’opéra qui joua concurremment, avec Talma et mademoiselle Georges, aux fêtes que fit célébrer Napoléon dans la capitale de la Saxe ; il fut aussi témoin oculaire de la grande bataille gagnée par l’empereur aux portes de Dresde, le 27 août 1813, et donna à cette occasion des preuves remarquables de sang-froid et d’énergie. Un boulet de canon vint couper un homme en deux au-dessous de la fenêtre où il se trouvait occupé à trinquer avec l’acteur Keller. Celui-ci laissa tomber son verre ; Hoffmann, se tournant vers lui, vida le sien d’un trait, accompagnant son toast d’une sentence pbilosophique sur la mort. La nouvelle d’Agafia est une inspiration de cette journée. Lors de la nouvelle occupation de la ville par les Russes et les Autrichiens, le 21 novembre suivant, Hoffmann rédigea sous le feu des obus Le Poète et le Compositeur, dialogue critique aussi judicieusement pensé que spirituellement écrit.

Au mois de janvier 1814, Hoffmann ressentit une violente attaque de goutte ; mais il venait de retrouver avec bonheur, à Leipsick, son ami Hippel, alors titulaire d’une charge de conseiller d’état. Le rétablissement de l’ancien ordre de choses devait donner aussi à Hoffmann l’espoir de recouvrer dans la magistrature une des fonctions auxquelles ses anciens services et son éminente capacité lui donnaient les droits les plus légitimes, et Hippel s’empressa de solliciter en sa faveur. Mais, malgré les modestes prétentions d’Hoffmann, qui n’aspirait qu’à se voir pourvu d’un emploi d’expéditionnaire, ce ne fut qu’en qualité de surnuméraire qu’il obtint de rentrer dans les bureaux de Berlin. Il avait alors prés de trente-neuf ans.

Cependant le mérite individuel, qui l’avait toujours et partout fait supérieur à sa position, ne tarda pas à appeler sur lui une juste distinction, et le sort lui devint de nouveau plus favorable que jamais. Au commencement de 1816, il fut nommé conseiller an Kammergericht ; sa renommée littéraire lui assurait déjà les ressources les plus fructueuses. L’opéra d’Undine, composé sur le libretto spirituel du baron de Lamotte Fougué, et qui fut représenté à Berlin avec autant de succès que de magnificence, rendit son nom tout-à-fait populaire. Hoffmann se vit assiégé parles libraires et les éditeurs de revues. Il se livra au monde, au plaisir, au goût de sensualité qui lui était propre, et peut-être avec trop d’abandon, trop d’ardeur ; mais n’était-il pas pardonnable de demander à l’aisance, à la bonne fortune une compensation de ses privations récentes et de ses longs jours d’épreuve ?

Toutefois, ce fut à cette époque que se forma, sous sa présidence, une société, une sorte de club littéraire, que composaient avec lui Hitzig, Contessa, Chamisso, l’auteur de la piquante histoire de Pierre Schlemil, et le docteur Koreff, doué de beaucoup d’influence sur l’esprit d’Hoffmann, et qui lui prodiguait avec dévouement les soins éclairés de son art.

Cette confrérie d’hommes de goût et d’esprit tenait ses séances familières chez Hoffmann. On faisait de la musique, on racontait des histoires, on causait, on discutait des questions d’art et de littérature ; et c’est en quelque sorte le procés-verbal de ces réunions intimes qu’Hoffmann a pris plaisir à rédiger dans son ouvrage intitulé Les Frères de Sérapion, dont deux volumes parurent en 1819, le troisième en 1820, et le dernier en 1821. Sous les noms de Théodore, Lothaire, Ottmar, Vincent et Sylvestre, Hoffmann s’est mis en scène avec ses amis, et c’est dans le courant de ces dialogues qu’il a inséré un grand nombre de ses contes, dont quelques-uns avaient été publiés auparavant dans des revues ou des almanachs littéraires.

C’est de cet ouvrage que nous avons extrait Signor Formica, Le Conseiller Krespel, Doge et Dogaresse, Mademoiselle de Scudéry, La Vampire, Maître Martin, Bonheur au jeu, etc. Les conversations elles-mêmes, qui servent de cadre et de motif à ces récits, sont remplies d’une saine critique et d’heureuses observations ; mais elles paraîtraient sans doute beaucoup moins piquantes en France, à cause des allusions nombreuses qu’elles renferment sur la littérature et la société allemandes. Hoffmann rend compte au lecteur de ce titre de Frères Sérapion par la narration d’une aventure assez bizarre dont le héros est un original vivant retiré dans une grotte sauvage, et qui s’imagine être en réalité Sérapion le martyr.

C’est à cette occasion, pour ainsi dire, que les amis communs organisent leurs assemblées périodiques, et en mémoire de ce singulier personnage qu’ils conviennent de prendre entre eux le titre de Frères Sérapioniens.

Hoffmann avait publié antérieurement les Contes nocturnes et les Fantaisies. Voici, du reste, un relevé sommaire de ses productions dans leur ordre chronologique. La vive imagination de l’auteur s’était révélée d’abord dans la Biographie du maître de chapelle, J. Kreisler, qui parut, en 1809, dans la Gazette musicale de Leipzick ; mais ce n’était qu’un essai incomplet. C’est en 1814 seulement que fut imprimée la première édition d’un recueil intitulé par Hoffmann : Fantaisies à la manière de Callot, et qui, d’aprés l’avis de Jean Paul, qui en écrivit la préface, serait encore mieux désigné sous le titre de Nouvelles artistiques. Il est question de l’ouvrage et de cette préface dans le journal privé d’Hoffmann dont nous avons parlé, à la date du 21 novembre 1813. C’est aux volumes de Fantaisies qu’appartiennent Le Magnétiseur, La Nuit de Saint-Sylvestre, Gluck, Don Juan, Le Pot d’or et Le Chien Berganza. On y trouve encore, sous le titre de Kreisleriana, une suite de fragments et d’opuscules spécialement relatifs à l’art musical, et pour la plupart écrits sous une inspiration satirique.

En 1815, Hoffmann publia L’Élixir du Diable, roman en deux volumes, qu’une traduction française attribue, on ne sait pourquoi, à son compatriote Spindler.

C’est le plus long des ouvrages d’Hoffmann, et l’on y trouve des peintures vives et originales de la vie monastique, mais le sujet en est assez triste et l’intrigue un peu embarrassée.

Sous le titre de Contes nocturnes, Hoffmann fit paraitre, en 1817, un nouveau volume qui renfermait, d’abord Le Majorat et L’Homme au sable, deux de ses meilleures productions, et de plus, Ignace Denner, L’Église des Jésuites, La Maison déserte, etc.

Deux ans aprés, Les souffrances ou tribulations d’un directeur de théâtre vinrent mettre le sceau à sa réputation comme critique, et prouver jusqu’à quel point les leçons de sa propre expérience avaient mûri les fruits de son talent. Hoffmann avait composé cette œuvre piquante d’après ses souvenirs de Bamberg, et il s’en explique lui-même en ces termes : « Il y a environ douze ans, dit-il, que l’éditeur de ce livre éprouva un sort pareil à celui de M. Grunhelm dans le Monde renversé de Tieck. La force des choses lui ravit la place commode qu’il occupait au parterre, pour le transplanter dans l’orchestre au poste du directeur de musique. Là il put tout à son aise observer les mœurs singulières de ce petit monde qui vit et s’agite derrière la toile et les coulisses. C’est avec ses propres remarques, et à l’aide des bienveillantes communications d’un directeur de théâtre, dont il fit la connaissance dans l’Allemagne méridionale, qu’il a composé le dialogue en question. » Hoffmann y développe ses idées sur l’exécution dramatique, de même qu’il a empreint la nouvelle de Don Juan de ses sentiments les plus intimes sur l’art musical, et il y a fait entrer une appréciation, non moins judicieuse qu’enthousiaste, du théâtre de Shakespeare.

Pendant la maladie qui vint altérer de nouveau et grièvement sa constitution, au printemps de 1819, Hoffmann conçut et écrivit Le Petit Zacharie, une de ses compositions les plus bouffonnes ; ensuite, à son retour d’un voyage en Silésie, entrepris dans l’intérêt de sa santé, il fit paraître Les Frères Sérapion, et en 1820 Les Contemplations du chat Murr. Le chat Murr est un acteur important des dernières phases de la vie d’Hoffmann ; c’était un compagnon, un ami chéri du conteur, et autant l’affection de ce dernier fut passionnée et sincère, autant est pittoresque cette histoire philosophique de l’animal bien-aimé, dont la perte l’accabla peu de temps après du coup le plus sensible. L’apparition de La Princesse Brambilla, l’année suivante, ajouta encore à la renommée d’Hoffmann, qui vit, en même temps, s’améliorer sa position sociale par sa nomination comme conseiller à la cour d’appel ; mais il lui restait peu de temps, hélas ! à jouir de son nouveau bien-être, et les derniers mois de son existence devaient en être aussi les plus pénibles. Hoffmann fut atteint de l’affreuse maladie connue sous le nom de tabes dorsalis. La consomption fit des progrès rapides sur ce tempérament nerveux et irritable. Néanmoins, aux souffrances aiguës qu’il eut à subir, Hoffmann opposa un courage et une résignation exemplaires ; il endura sans murmurer la terrible application du moxa sur l’épine dorsale, dernier expédient auquel recoururent les médecins pour raviver son corps presque entièrement paralysé. Mais rien ne pouvait plus prolonger une vie, dont il était cependant loin d’envisager lui-même le terme comme aussi prochain, et il mourut le 25 juin 1822, après avoir dicté, trois heures auparavant, quelques lignes d’un conte qui resta inachevé, et sans avoir cessé de travailler activement pendant tout le cours de sa maladie.

Maintenant que nous avons raconté les faits, maintenant qu’on peut compter tous les jours de la vie d’Hoffmann consacrés, presque sans exception, à un utile emploi, à un but positif, quelle surprise n’éprouvera-t-on pas au souvenir des portraits imaginaires décorés de son nom, et de tant de récits infidèles propagés sur son compte ?

Sur la foi de ces ingénieux narrateurs, qui se serait attendu à trouver dans Hoffmann un homme posé, érudit, bon mari, chef de maison entendu ? qui aurait voulu croire que le jeune élève de Barthole, devenu habile magistrat et savant jurisconsulte, n’aurait peut-être pas écrit ces contes qui devaient illustrer son nom, sans la destinée imprévue qui vint l’arrêter au milieu de sa carrière sérieuse, dans la maturité de l’âge ? Bref, qui reconnaîtrait jamais dans le personnage fantasque, dont les travers supposés ont fourni tant d’arguments gratuits aux feuilletons, l’étudiant zélé de Kœnigsberg, le joyeux assesseur de régence à Posen, l’artiste multiple, le juge laborieux, l’auteur enfin d’innombrables rapports de justice criminelle ou civile, cités comme des modèles de précision, de dialectique et de lucidité ? Voilà pourtant l’homme qu’on nous a dépeint comme un extravagant aigri par les revers de la fortune, victime d’une fatalité diabolique, sans cesse aux prises avec les fantômes menaçants d’une imagination déréglée, et ne puisant enfin ses inspirations factices que dans les excès de l’ivresse, et de la conduite de vie la plus anormale !

Parce qu’Hoffmann, au déclin de sa vie, fatigué du monde, dégoûté des plaisirs bruyants, avait adopté, pour y passer ses soirées, une humble taverne de Berlin, où il fumait, comme tous les Allemands, avec passion, et où il aimait, comme tout le monde, à boire de bons vins, qu’il pouvait largement payer,6 on nous l’a représenté, sur le frontispice de ses œuvres, dans un caveau bien sombre, entouré de spectres et d’images sataniques, à califourchon sur un tonneau comme Silène, et aspirant des bouffées de fumée dans une pipe-monstre, du foyer de laquelle surgissent mille diablotins informes et tout un appareil effrayant de sorcellerie.

On nous dira sans doute qu’il ne faut voir là qu’un emblème, qu’une allusion au genre de ses écrits, dont les éditeurs allemands ont eux-mêmes donné l’exemple, sans qu’il en soit résulté de préjudice pour la mémoire de l’auteur. Mais il suffit d’un fait pour démentir cette assertion, et l’inconcevable jugement, porté sur Hoffmann par Walter Scott, prouve combien elle est erronée. Car nous aimons à croire que le romancier écossais n’a eu que le tort de baser son amère critique sur des renseignements faux et incomplets ; autrement ne serait-il pas responsable d’une injustice criante ? Et cette injustice, dont on serait tenté de l’absoudre, plutôt que d’y voir l’effet d’une rivalité de métier sans doute indigne de lui, ne faudrait-il pas l’attribuer à l’exagération de ses goûts aristocratiques qu’il aurait évidemment compromis en sanctionnant de ses éloges les goûts plébéiens de l’artiste indépendant, et les moyens auxquels l’adversité obligea Hoffmann de recourir, sans qu’il crût, et avec raison, y risquer sa dignité d’homme de lettres et d’honnête homme ?

Qu’est-ce donc que cette existence errante, vagabonde, reprochée à Hoffmann par sir Walter Scott qui semble même comprendre sa vie entière dans l’anathème de ses expressions ? Hoffmann, réduit à vivre de son industrie durant les sept années de l’invasion française, changea de place et d’occupations suivant ses besoins et la nécessité des circonstances ; il fit alors bien des choses qui auraient rebuté le courage et la patience de cœurs moins affermis que le sien, et cependant, dans tout ce qu’il entreprit, il sut faire tourner à son honneur les difficultés et même l’abaissement de sa position ; là où il échoua, il put aceuser justement la sévérité du sort, tandis que son succès fut toujours le fruit de son génie et de son savoir faire. Bref, jamais homme, placé dans les mêmes conjonctures, ne fit preuve de plus d’habiles facultés, ni d’un esprit plus fécond en ressources, car ainsi que le dit très bien notre Figaro : « Il faut souvent, en pareil cas, déployer plus de science et de calculs pour subsister un jour seulement, qu’on n’en met pendant cent ans à gouverner des royaumes entiers. »

Aussi l’épithète triviale de bohémien ne nous paraît-elle pas une bien grave offense pour l’ex-directeur du théâtre de Bamberg ; mais traiter Hoffmann, comme le fait plus loin sir Walter Scott, de fou furieux, de bouffon en démence, bon à enfermer dans un hospice ; non seulement lui reprocher l’absence complète du sentiment de moralité qui distingue à un si haut degré les nouvelles de Mademoiselle de Scudéry, de Maître Martin, d’Ignace Denner, etc., mais même lui dénier le caractère sacré de poète qui domine et colore, tel qu’un phare brillant, ses moindres compositions ; nous le demandons, n’est-ce pas en vérité, ou méconnaître volontairement la plus simple équité, ou témoigner du plus inconcevable aveuglement ? Il est évident que Walter Scott a écrit sa notice sous une influence hostile, due en partie à des traditions mensongères qu’il n’a pas pris la peine de vérifier ; mais lorsqu’à l’appui de son opinion sur le caractère frénétique et grotesque des écrits d’Hoffmann, il analyse tout entier le conte de L’Homme au sable, et arguë des horreurs absurdes qu’il prétend y signaler pour prononcer contre l’auteur une réprobation sans appel, au nom de la morale et du goût ; nous oserons dire avec franchise que Walter Scott n’a pas même compris le sens véritable du texte d’Hoffmann, et, en tout cas, la logique aurait fort à faire pour légitimer ses conclusions. Nous nous trouvons heureux, du reste, de pouvoir opposer au célèbre Écossais une réfutation péremptoire puisée dans ses propres écrits.

C’est à propos de mistress Anne Radcliffe, dont le nom, dit-il, ne doit être prononcé qu’avec le respect dû au génie, que Walter Scott exprime, comme on va le voir, au sujet de l’emploi du fantastique, des principes absolument contraires à ceux qui paraissent avoir dicté son opinion sur les œuvres d’Hoffmann. Anne Radcliffe fut en effet la créatrice, en quelque sorte, d’un genre comparable, sous plus d’un rapport, à celui qui a rendu le nom d’Hoffmann aussi populaire que le sien. Voici sommairement en quels termes Walter Scott défend la cause de sa compatriote, et justifie le mémorable suceés de ses romans.

« Mistress Radcliffe a un droit incontestable à prendre place parmi le petit nombre des écrivains que l’on distingue comme fondateurs d’une école. — Le luxe et la fécondité d’imagination forment le caractère spécial de ses ouvrages. Ils séduisent surtout par la terreur qu’ils excitent, tandis que des incidents variés tiennent sans cesse l’intérêt suspendu, et la curiosité éveillée. Le lecteur suit avec anxiété la baguette magique que l’auteur promène à son gré sur un monde de merveilles imaginaires. Quand même, aprés avoir fermé le dernier volume d’un de ces romans mystérieux, il remarque de sang-froid ou la défectuosité du plan qui l’a si vivement intéressé, ou l’invraisemblance de certains moyens surnaturels, l’impression première reste encore la plus forte, parce qu’elle est fondée sur le souvenir des émotions profondes du merveilleux, de la curiosité, de la crainte même qui ont agité son esprit dans le cours du récit. — Toutefois les critiques n’ont pas manqué à la brillante réputation d’Anne Radcliffe. On prétendit que l’enthousiasme qu’avaient excité ses ouvrages ne prouvait que le mauvais goût de l’époque, et on lui reprocha surtout d’avoir substitué, à la peinture vraie des passions, les fictions extravagantes et improbables d’une imagination exaltée. — Quand on veut être juste, on s’aperçoit bientôt que cette critique tient à cet esprit déprédateur qui cherche à détruire la réputation d’un écrivain en lui refusant les qualités qui appartiennent à un genre de composition tout-à-fait différent de celui qu’il a choisi.7 Mais la question n’est pas si les romans dont il s’agit ont l’espèce de mérite que leur plan n’exigeait pas et qu’il excluait même, ni si le genre choisi par l’auteur a l’importance et la dignité de ceux illustrés par d’autres talents supérieurs. L’unique point à décider est de savoir si, considéré comme genre nouveau, le roman de mistress Radcliffe a son mérite spécial, et est susceptible de charmer le lecteur. — Or, la curiosité, le désir du mystère, et un germe secret de superstition, sont au nombre des éléments de l’esprit humain, et l’écrivain a d’autant plus le droit de faire appel à ces sentiments, même à l’exception des autres, qu’il s’impose en cela une tâche plus difficile et plus délicate. — Peut-être pourrait-on comparer ces sortes d’ouvrages à certains baumes qui deviendraient funestes pris habituellement et constamment, mais dont l’effet est presque miraculeux dans certains moments de langueur. Si ceux qui condamnent ce genre de composition indistinctement, réfléchissaient sur la somme de plaisirs réels qu’il procure, et de chagrins qu’il soulage, la philantropie devrait modérer leur orgueilleuse critique ou leur intolérance, etc. » (Biographie littéraire des romanciers célèbres, par Walter Scott.)

Il n’est pas une de ces réflexions qui ne s’applique exactement aux écrits d’Hoffmann, pas un de ces éloges auquel on ne puisse faire valoir ses droits, pas un de ces arguments qu’on ne puisse revendiquer en sa faveur. Anne Radcliffe fut aussi, comme lui, l’objet de fables ridicules. On en fit une aventurière allant évoquer au fond des vieux donjons en ruine et des cavernes sauvages, les héros et les idées de ses terribles narrations ; on alla jusqu’à répandre le bruit que sa raison s’étant aliénée par suite de l’impression funeste de ses propres fictions, elle occupait une cellule dans un hôpital de fous, en proie aux plus effrayantes visions et à des accès continuels de terreur spontanée. Or, personne ne mena jamais une vie plus calme et plus douce que l’auteur des Mystères d’Udolphe, qui demeura vingt ans silencieuse et solitaire après la publication de son dernier ouvrage, exclusivement consacrée aux occupations et aux tranquilles plaisirs du foyer domestique ; et Walter Scott, qui a pris soin de réfuter ces calomnies absurdes auxquelles trop de gens encore ajoutent aveuglément foi, convient même qu’il en a été la dupe pendant long-temps. Comment cette expérience ne l’a-t-elle pas rendu plus circonspect à l’égard d’un étranger qu’il était encore moins en position de bien juger ?

Du reste, Hoffmann lui-même, comme s’il eût prévu les injustes préventions dont il serait un jour l’objet, les réfute de la manière la plus sensée en faveur de Salvator Rosa, au commencement du conte de Formica, en établissant nettement, entre la vie intellectuelle et la vie positive de l’artiste, une démarcation qui présente toujours, en effet, plutôt des contrastes frappants que des analogies incertaines. C’est ainsi que Sterne, pour ne parler que des écrivains anglais, Sterne, ce peintre inimitable des secrets mouvements du cœur, des vives et fugitives émotions de l’âme, n’avait nul épanchement, nulle mansuétude dans ses relations sociales et était à-peu-prèsdénué de sensibilité pratique. Il serait difficile de deviner l’auteur de Gulliver au récit de la vie agitée du Doyen de Saint-Patrick, et l’on n’eût jamais cru, en voyant le Révérend Maturin dépasser, par sa jovialité et son amour du plaisir, les jeunes gens les moins réservés, que cet esprit mondain fût le créateur des sombres peintures de Melmoth et de Bertram.

Contentons-nous donc d’apprécier le génie du poète d’aprés ses œuvres sans vouloir en tirer l’horoscope fictif de son existence. Du reste, comme nous l’avons déjà dit, nous sommes loin d’envisager les œuvres d’Hoffmann comme aussi fantastiques et autant invraisemblables qu’on est habitué à le faire, et d’ailleurs, le véritable côté surnaturel de ses contes, qui a tant séduit les uns ou choqué les autres, ne nous semble pas en être le cachet distinctif ni le titre le plus valable à la réputation qu’ils ont conquise. À vrai dire, ces fantaisies purement imaginaires n’exciteront jamais la sympathie générale comme celles de ses productions, où l’originalité de la forme n’ôte rien à la vérité et au naturel de l’idée principale. On trouve dans celles-ci un mérite d’observation si précieux, une ironie si piquante, une si profonde connaissance du cœur de l’homme, que, sous le charme de l’illusion qui en résulte, on est tenté d’admettre, sans plus d’examen, l’intervention des agents surnaturels mis en jeu par l’auteur, et dont l’effet alors est de frapper plus vivement l’imagination sans dérouter ni fatiguer l’esprit. Il est rare qu’Hoffmann n’attache point à ses contes un sens instructif, une induction morale qu’il se garde bien, il est vrai, de démontrer explicitement et pédantesquement, mais qui s’inculque d’autant mieux dans l’esprit du lecteur réfléchi, avec l’ineffaçable empreinte de ses merveilleux récits. Souvent même nous croyons qu’il n’a pas eu d’autre but que de mettre en garde contre les dérèglements de l’imagination, bien loin de pouvoir servir à les exciter, et, sous ce rapport, nous persistons à regarder L’Homme au sable comme un chef-d’œuvre.

Dans quelques ouvrages seulement, tels que La Princesse Brambilla, Le Pot d’or, Maître Puce, Hoffmann peut-être, avec une intention non moins positive, n’a pas aussi complètement réussi. Encore, son tort n’est-il pas d’être sorti entièrement du domaine de la réalité, car il serait sans doute plus rationnel d’interdire toute espèce de création chimérique, que de songer à déterminer les limites du genre fantastique une fois admis. Mais ce qu’on peut lui reprocher, c’est un défaut de liaison et de convenance entre les divers éléments de ces conceptions bizarres. La touche philosophique d’Hoffmann se retrouve là encore dans beaucoup de détails, le style poétique y vivifie les écarts les plus imprévus, les combinaisoas d’idées les plus déraisonnables ; mais l’ensemble jette dans l’esprit trop de confusion et d’incertitude. On y sent l’abus de la métaphysique allemande et de la manie de revêtir chaque pensée, chaque sentiment, de formules emblématiques et idéales.

Pourtant, Hoffmann n’était qu’à moitié allemand. Une pensée fixe et dominante réside dans tous ses écrits, c’est celle de l’Italie. L’Italie, ses mœurs, son beau ciel, ses ombrages et sa musique, voilà l’Eldorado de ses rêves, le thème favori de ses illusions d’avenir. Mais, comme Tantale, hélas ! il eut toute sa vie présente à son imagination, j’allais dire à son souvenir, cette terre de soleil et de poésie, sans avoir pu jamais réaliser son souhait le plus ardent. Vingt fois il projeta, de concert avec son ami Hippel, le voyage au-delà des Alpes, et même ils se mirent en route pour l’exécuter, mais toujours des circonstances impérieuses vinrent traverser leur volonté. Une autre passion d’Hoffmann, la plus vive de toutes, la plus longue, la plus développée, ce fut celle de la musique ; il était excellent virtuose et improvisateur surprenant. Ses compositions musicales, dont plusieurs ont aussi un caractère étrange et singulier, l’emportent de beaucoup, par le nombre, sur ses productions littéraires. Il professait une admiration sans bornes pour Mozart, et il appréciait dignement Gluck et Haydn, ainsi que Spontini et Chérubini, avec qui il se lia en Allemagne. Il devina, pour ainsi dire, tout le génie de Beethoven, et fit le premier exécuter en public une de ses symphonies.

Enfin, Hoffmann, avec un cœur sensible et bon, une imagination brûlante, un goût exquis des arts, fut doué d’un esprit vaste, original, d’une aptitude rare aux travaux les plus arides et les plus ardus, comme aux plus frivoles badinages. S’il eut quelques défauts, joints à tant de brillantes qualités, n’a-t-il pas droit à l’indulgence de ceux dont il charme encore les loisirs, ou qui ont su même exploiter si bien, à leur profit, jusqu’à ses prétendus travers, quand ses amis de toute la vie, qui jamais ne songèrent à s’en plaindre, lui ont voté, comme dernier hommage et comme un acte de justice solennelle, l’inscription suivante gravée sur son tombeau ?

ERNEST-THÉODORE-WILHELM HOFFMANN,
NÉ A KOENIGSBERG, LE 24 JANVIER 1776,
MORT A BERLIN, LE 25 JUIN 1822.
CONSEILLER AU KAMMERGERICHT.
HOMME REMARQUABLE
COMME MAGISTRAT,
COMME POÈTE,
COMME COMPOSITEUR,
COMME PEINTRE.

Henry Massé d’Egmont.



NOTES

1. Toutefois la tradition du mot étant établie de manière à être irrévocable, nous avons dû nous y conformer, dans l’intérêt même de cette nouvelle édition.

2. Wilhelm ou Guillaume : le pronom d’Amédée, dont l’initiale se retrouve au titre des contes, ayant été substitué au véritable par le premier éditeur d’Hoffmann, celui-ci jugea à propos de le conserver pour toutes ses autres publications.

3. Les premiers essais littéraires d’Hoffmann furent deux romans, intitulés Cornaro et Le Mystérieux, qu’il composa au collége et qui sont restés inédits.

4. Hoffmann écrivit à Varsovie trois partitions, celle de L’Écharpe et la Fleur, poème dont il composa aussi les paroles, celle des Joyeux musiciens, et celle du Chanoine de Milan.

5. « Le Renégat, opéra comique, chef-d’œuvre du spirituel auteur de Gargantua, qui l’achèvera avec l’aide de Dieu, vers l’année 1888 : le Renégat fera oublier tout ce que ce misérable barbouilleur de Goethe écrit dans ce genre. » (Note d’Hoffmann)

6. Il a consacré le souvenir de cet endroit dans le conte de La Nuit de Saint-Sylvestre.

7. Sir Walter Scott n’en fait pas moins un crime à Hoffmann de n’avoir pas transformé ses contes en nouvelles historiques.