Notices sur l’hôtel de Cluny et le palais des Thermes/Notice sur l’hôtel de Cluny

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NOTICE

SUR

L’HÔTEL DE CLUNY.

HÔTEL DE CLUNY.

De tous les vestiges du vieux Paris, respectés, ou plutôt oubliés dans les assauts donnés aux monuments du moyen âge, par le temps, l’ignorance et la présomption[1], il n’en est aucun qui réunisse, comme l’hôtel de Cluny, des parties presque intactes de grands travaux des trois belles époques de l’histoire de l’art en France, et par conséquent les principales conditions d’intérêt pour les amateurs d’archéologie.

Édifice à base et étais romains, élevé et décoré en partie par les dernières inspirations de l’architecture gothique (ou soi-disant telle), et terminé presque immédiatement sous la gracieuse influence du style dit de la renaissance.

Où trouver un type plus complet pour l’attrait des souvenirs historiques, et surtout pour l’étude de l’histoire de l’art par les monuments, étude devenue de nos jours[2] une passion (A) qui, comme toutes les autres, naît et s’accroît sans doute des difficultés de se satisfaire, mais qui, grace à la frénésie plus tenace encore, et malheureusement plus durable, de nos moderniseurs, devra bientôt s’éteindre faute d’aliments ?

En entrant dans l’hôtel de Cluny, il suffit de jeter un coup d’œil sur les détails encore évidents du massif de vingt pieds d’épaisseur à sa base seulement, dans lequel est pratiquée la voûte, ogive sur la façade et plein cintre en dedans, qui conduit à gauche, de la grande cour à celle des Thermes, pour reconnaître, par les couches alternatives de petites pierres carrées et de chaînes de briques de vingt-deux pouces, liées par un ciment presque agatifié, que cette partie de l’hôtel repose sur une construction romaine. Elle se développe, d’une part, jusqu’à la rue des Mathurins, et communique de l’autre, après un retour d’équerre, aux restes du palais des Thermes, auquel elle se rattache comme partie intégrante.

C’est dans la première partie qu’existe encore le château d’eau, ou réservoir de l’aqueduc de Rungis[3] (maintenant d’Arcueil), affecté primitivement au service de ces thermes (ou bains), et dont les canaux de conduite furent découverts lors des travaux faits en 1544 a la porte Saint-Jacques, contre l’armée de Charles-Quint.

Le palais des Thermes (palatium Thermarum), dont la construction est attribuée à Constance Chlore, père de Constantin, mort en 306, ou à son petit fils Julien[4], comportait, indépendamment des jardins, des bâtiments d’une grande étendue, dont les fondations ont été retrouvées récemment dans les fouilles faites pour de nouveaux égouts.

Après avoir servi pendant plusieurs siècles de résidence à nos rois de la première et de la seconde race, notamment à Clovis, à Childebert et à Ultrogothe, sa femme[5], qui se rendaient, par une communication immédiate, de leur résidence à l’église St.-Germain-des-Prés, ce palais, ruiné en partie par les Normands, fut réduit au titre de vieux palais, les rois de la troisième race ayant choisi pour leur séjour le palais[6] des comtes de Paris, résidence d’Hugues-le-Grand, père d’Hugues Capet.

De 1218, époque où Philippe-Auguste le donna comme récompense à Henri, l’un de ses chambellans, avec le pressoir qui s’y trouvait, moyennant douze deniers parisis de cens, jusqu’à la vente faite vers 1340 à Pierre de Chaslus[7], abbé de Cluny, il y a trace de sa possession en totalité ou en partie, notamment par Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, seigneur de Champignelles, par l’évêque de Bayeux, l’archevêque de Reims, etc.

La convenance résultant du voisinage du collége de Cluny, situé sur la place de Sorbonne, détermina les abbés de Cluny (B) à choisir cet emplacement pour leur résidence. Ce fut Jean de Bourbon, abbé de Cluny, fils naturel de Jean Ier, duc de Bourbon, qui commença la construction de l’hôtel ; mais cette entreprise, interrompue par sa mort, qui eut lieu le 2 décembre 1485, ne fut reprise qu’en 1490[8], par Jacques d’Amboise, alors abbé de Cluny, et depuis évêque de Clermont. Cet abbé, le septième des neuf fils de Pierre d’Amboise (C), seigneur de Chaumont, qui contribuèrent puissamment par leurs services dans diverses carrières, à l’illustration du règne de Louis XII, consacra cinquante mille angelots, provenant du pécule ou dépouille[9] du prieur de Leuve (en Angleterre), qui venait de mourir, « à l’édification du bastiment de fond en cime de la magnifique maison de Cluny, au dit lieu, jadis appelé le palais des Thermes[10]. »

Cette édification, ainsi que celle du beau château de Gaillon (D), dépendant de l’archevêché de Rouen, et une partie du palais de justice de cette dernière ville, construit vers le même temps par les soins du ministre Georges d’Amboise, frère de Jacques, abbé de Cluny, portent l’empreinte toute spéciale du caractère d’architecture de cette époque de transition, avec les modifications successives, résultant de la présence en France, mais seulement après les premiers travaux, d’habiles artistes étrangers, comme Joconde, venu en 1499[11].

En 1490, la France, accablée depuis de longues années sous le poids des guerres intestines, et concentrée pour ainsi dire en elle-même, n’avait pas encore participé à l’élan nouveau que donna aux arts, dès 1400 et dans tout le xve siècle, en Italie et en Allemagne, le génie de Brunelleschi, des Donatello, de Ghiberti, de Jacobo della Quercia[12], et plus tard de Léonard de Vinci[13], d’Alberti[14], de Bramante[15], de Joconde[16], de Michel-Ange[17], d’Albert Durer[18], de Péter Vischer[19], et d’un grand nombre de leurs collaborateurs, dont les beaux et nombreux travaux révèlent seuls l’existence, tant le culte de la célébrité, si fervent de nos jours, était alors négligé (F).

Ce ne fut que dans les communications ouvertes avec l’Italie, d’abord dans l’échauffourée napolitaine de Charles VIII (1495) (G), et surtout par la guerre, d’abord si heureuse, entreprise par Louis XII pour recueillir la succession de Valentine de Milan, sa grand’mère, que les leçons tirées de la contemplation des nouvelles créations dues à ces grands génies, jointes à quelques démonstrations obtenues, à Amboise par exemple, de quelques-uns d’entre eux, vinrent offrir à nos compatriotes de tristes compensations aux désastres de ces campagnes (H).

Ces fruits de la guerre, cueillis chez nous et de nos jours par d’autres peuples moins civilisés, trouvèrent dans la France un sol favorable à leur développement. Voir la note (I) pour le nombre infini de monuments, pour la plupart anéantis, qui appartenaient au style mixte de cette belle époque, style à la fois noble et gracieux, résultat d’amalgames fortuits et variés, suivant les localités, des architectures grecque, byzantine, mauresque et sarrasine, et qui, bien qu’hermaphrodite[20], paraît à beaucoup de connaisseurs, ou si l’on veut d’enthousiastes, préférable même, à quelques égards, à celui dit de la renaissance pure, importé plus tard par les artistes italiens, venus en France sous François Ier[21].

Qu’on nous pardonne cette digression, à l’appui de laquelle viennent les leçons évidentes puisées dans les gravures de ces époques, notamment dans la suite d’heures datée de 1488 à 1515, qui fait partie de la collection existant aujourd’hui dans l’hôtel de Cluny. Elle doit servir à expliquer le mélange de style qui se fait remarquer dans des constructions presque contemporaines cependant, de cet hôtel. Qui pourrait croire, en effet, sans ces démonstrations, que le travail des sculptures de la chapelle, clochetons, corniches, voussures, etc., et celui de la décoration extérieure, y compris même une partie des lucarnes et de la balustrade de droite, appartenant presque exclusivement au style sarrasin fleuri[22], n’ait précédé que de quelques années la confection des autres parties, telles que la grande lucarne et la balustrade de gauche ; l’ancien couronnement en pierre de la porte d’entrée, démoli, il y a quinze ans, mais dont les dessins existent, et d’autres travaux où commence à percer le goût italien nouvellement introduit en France, et développé entièrement dans les peintures du sanctuaire ; (J) travaux complémentaires qui datent évidemment des premières années du xvie siècle ?

Les travaux d’art subsistant encore aujourd’hui et qui appartiennent exclusivement à la décoration architecturale de l’hôtel[23], ne forment évidemment qu’une partie de ceux exécutés à l’époque même de la construction, ainsi qu’on a pu s’en convaincre par les traces, malheureusement effacées presque entièrement, d’autres peintures en arabesques sur pierre et sur bois qui garnissaient les pourtours et les solives de la pièce contiguë à la chapelle ; par les chapiteaux et culs-de-lampe de la chapelle inférieure, et par diverses indications qu’on peut recueillir dans les autres parties de l’hôtel.

Il paraît que la détérioration complète de la plupart de ces ornements, comme l’enlèvement des objets accessoires, ne datent pas d’une époque très-éloignée, puisque nous lisons dans Piganiol de la Force, qui écrivait sa Description de Paris il y a environ cent vingt ans, et encore, mais en abrégé, dans le Dictionnaire historique de la ville de Paris, de Hurtant et Magny, publié en 1779, chez Moutard, libraire-imprimeur, demeurant à l’hôtel de Cluni, ce qui exclut toute supposition d’erreur pour cet article[24] : « Tout ce qui reste entier de remarquable dans cet hôtel, c’est la chapelle qui est au premier étage sur le jardin. Le gothique de l’architecture et de la sculpture en est très-bien travaillé, quoique sans aucun goût pour le dessin[25]. Un pilier rond élevé dans le milieu en soutient la voûte très chargée de sculptures, et c’est de ce pilier que naissent toutes ses arêtes. Contre les murs sont placées par groupes, en forme de mausolées, les figures de toute la famille de Jacques d’Amboise[26] et celle du cardinal. La plupart sont à genoux avec les habillements de leur siècle, très-singuliers et bien sculptés.

« L’autel est placé contre le mur sur le jardin, qui est ouvert dans le milieu par une demi-tourelle en saillie, fermée par de grands vitraux, dont les vitres, assez bien peintes[27], répandent beaucoup d’obscurité. Au dedans de cette tourelle, devant l’autel, on voit un groupe de quatre figures de grandeur naturelle, où la sainte Vierge est représentée tenant le corps de Jésus-Christ, détaché de la croix et couché sur ses genoux[28]. Ces figures sont d’une bonne main et très-bien dessinées pour le temps[29]. On y voit encore, comme dans tout cet hôtel, un nombre infini d’écussons avec les armoiries des Clermont[30], et beaucoup de coquilles et de bourdons, par allusion au surnom de Jacques. On montre dans la cour de cet hôtel le diamètre de la cloche appelée George d’Amboise[31], qui est dans une des tours de la cathédrale de Rouen. Ce diamètre est tracé sur la muraille de la cour où l’on assure qu’elle a été jetée en fonte. » Description de Paris, t. 6, p. 306 et 308.

Piganiol parle aussi, page 309, d’un jardin sur une terrasse fort élevée, reste du palais des Thermes, sur les ruines duquel l’hôtel de Cluny a été bâti[32].

Lors même que le soin de multiplier dans l’hôtel les statues et les armoiries de sa famille, comme les attributs de son patron, ne semblerait pas indiquer que Jacques le fit élever de ses deniers personnels et non de ceux appartenant à la congrégation dont il était abbé, nous tirerions cette conséquence de ce qu’aucun des nombreux historiens de Paris n’indique que cet hôtel, après la mort de Jacques, ait continué à être occupé par les abbés de Cluny[33]. Dans tous les cas, ils n’y auraient pas prolongé leur séjour au-delà de 1584, à moins de supposer que ce fut un de ces abbés qui loua une partie de son hôtel aux comédiens qui, après y avoir établi une salle de spectacle, furent interdits et contraints, par arrêt du parlement, de cesser leurs représentations en octobre 1584, sous Henri III (L).

Une seule circonstance pourrait appuyer l’opinion contraire ; c’est celle du séjour forcé qu’y fit en 1565 le fameux cardinal de Lorraine[34], ancien abbé de Cluny, selon Moréri, lorsque, culbuté dans la rue St.-Denis par le choc des hommes d’armes du maréchal de Montmorency, il fut, avec son frère et son neveu, réduit à venir nuitamment chercher un refuge dans cet hôtel, après s’être soustrait aux premières recherches en se blottissant sous le lit d’une servante, dans l’arrière-boutique d’un épicier de la rue Trousse-Vache. Mais ce cardinal étant à cette époque et depuis l’âge de 15 ans archevêque de Reims, ce ne pouvait être comme abbé de Cluny qu’il choisit cet hôtel, qui pouvait être un lieu d’asile comme appartenant au domaine royal ou à l’abbaye qu’il avait dirigée.

Ce qui demeure constant, d’après le témoignage des historiens de Paris, c’est qu’à partir surtout de 1601, les nonces du pape[35] établirent leur résidence habituelle à l’hôtel de Cluny, d’où ils pouvaient facilement, à raison de la proximité, influencer et diriger, dans l’intérêt de la cour de Rome, les assemblées de la faculté de théologie qui se tenaient à la Sorbonne.

Ce fut également à l’hôtel de Cluny qu’en 1625 l’abbesse de Port-Royal-des-Champs (près Chevreuse), Angélique Arnauld, ce prodige d’esprit, de savoir et de vertus[36], se réfugia avec ses sœurs, lors des premières persécutions qu’elles éprouvèrent dans cette guerre de nuances religieuses si consciencieusement soutenue et décrite par Racine, et qui, succédant à une guerre de principes, eut, à défaut de distractions plus graves, l’insigne honneur et l’heureux avantage d’occuper seule et de partager la France[37].

De cet ensemble de circonstances on peut conclure que, depuis l’époque de sa construction, cet hôtel n’eut jamais une affectation bien fixe, puisqu’on le voit servir tour à tour de résidence à des princes fugitifs, à des comédiens de province, à des ministres du Saint-Siège et à des religieuses persécutées.

Peut-être, comme nous l’avons fait pressentir plus haut, entra-t-il dans le domaine royal par acquisition ou donation dès le moment où Jacques d’Amboise, quittant la direction de l’abbaye de Cluny pour l’évêché de Clermont, où il est mort en 1517, n’avait plus pour l’habiter les motifs qui en déterminèrent la construction. Ce qui pourrait venir à l’appui de cette supposition, c’est la scène qu’y place en 1515, deux ans avant la mort de Jacques d’Amboise, une chronique anglaise[38], d’accord avec une tradition que notre histoire, si sobre de détails et si scrupuleuse en fait d’anecdotes attentatoires à la majesté des grands, n’a pas recueillie, sans doute par égard pour le rang des acteurs.

Cette scène, d’où dépendit peut-être, il y a trois cent vingt ans, le sort de la monarchie française, ou plutôt la filiation de nos rois, nous a paru exiger ici quelques développements pour appuyer le témoignage de la chronique par celui des historiens, '' malgré le silence de ces derniers sur les détails de l’anecdote royale que nous reproduisons.

On sait qu’en 1515, après que notre excellent roi Louis XII eut été, suivant le pronostic rappelé par Brantôme, « mené en paradis tout droit, et plus tôt qu’il ne voudroit son grand chemin, par la jeune Guilledrine (Marie d’Angleterre, sœur d’Henri VIII) qu’il avoit prise et chevauchée, » la couronne de France appartenait, à défaut d’héritier direct, à François, duc de Valois[39].

Il ne tint pas à Marie d’avoir des enfants, dit encore Brantôme en parlant de cette jeune reine, et des divers moyens qu’elle prit pour conserver, au moins temporairement, une souveraineté dont un règne de quatre-vingts jours lui avait fait sentir le charme ; mais l’habile Louise de Savoie veillait dans l’intérêt de son fils. Ce fut elle, dit la chronique, qui, après avoir déjoué, par ses intelligences avec les femmes de la reine, divers plans tendant à ce but, et plus tard les suppositions du résultat désiré, informée par ses espions que le duc de Suffolk, ancien amant de Marie, et qui, comme ambassadeur de son frère, l’avait suivie en France, se rendait fréquemment à l’hôtel de Cluny[40], où la reine veuve était retirée, détermina François à les surprendre en tête à tête.

L’aventureux prince, à qui cette expédition chevaleresque souriait à tant de titres, arriva, est-il dit, par les Thermes de Julien, accompagné d’un cardinal et du haut-justicier suivant la cour ; et, forçant toute consigne, il trouva le couple anglais en bonne disposition de capituler ; aussi le mariage fut-il célébré immédiatement dans la chapelle attenante, et peu de jours après, tandis que le père des lettres, ce gros garçon qui devoit tout gâter, selon l’horoscope heureusement exagéré de son prédécesseur, s’installait sans conteste sur le trône de France[41], la sœur du célèbre et redoutable Henri VIII, la fiancée de Charles-Quint, l’épouse d’un des plus grands rois de France, venue en ce pays trois mois auparavant, au milieu des fêtes et des acclamations des populations française et anglaise, reportait en Angleterre la qualité plus modeste d’épouse de Charles Brandon, duc de Suffolk[42]. De ce mariage impromptu, mais au demeurant fort heureux, naquit la marquise de Dorset, qui, en 1553, pouvant faire valoir ses droits au trône d’Angleterre, d’après le second règlement d’Henri VIII, préféra les céder à sa fille aînée, l’infortunée Jane Gray, et ne lui céda de fait que l’échafaud.

Le silence que garde Piganiol (dont l’existence quasi séculaire remonte à la fin du xviie siècle) sur le mode d’occupation à cette époque de l’hôtel de Cluny, qu’il décrit cependant avec détails, et l’absence d’indications à cet égard dans Sauval, St.-Foix et autres chroniqueurs de Paris, ses contemporains, semblent établir que dès ce temps, dégénéré de sa haute destination, il devint ce qu’il est encore aujourd’hui, une vaste, solide et commode habitation qui, à raison de son aspect comparé à celui des maisons environnantes[43], a toujours pu conserver aux occupants un vernis d’aristocratie relative.

En historien sentant sa dignité, nous ne chercherons donc pas à établir ici la chronologie des illustrations en librairie, imprimerie[44], qui s’y sont substituées depuis un siècle et demi aux notabilités d’autres sortes, en rappelant la longue résidence, bien autrement consacrée par le titre de tous nos bouquins, qu’y ont faite les Vincent, les Moutard, les Fusch, etc.[45], jusqu’au vénérable Le Prieur, dernier acquéreur de l’hôtel, vendu en l’an 8 (1800), comme propriété nationale, à un chirurgien ex-législateur. Nous ne nous attacherons pas non plus à rappeler les diverses destinations temporaires que ses localités principales ont reçues, par la transformation de la chapelle haute en amphithéâtre de dissection[46], puis en salle de cours de pharmacie, puis en atelier d’imprimerie ; de la chambre de la reine Blanche en prétoire de section[47] ; des abris d’Angélique Arnauld et de ses sœurs en dortoirs de pensionnat, etc.

Mais ce que nous ne pouvons passer sous silence, c’est le séjour que firent alternativement dans l’hôtel de Cluny, depuis 1748 jusqu’en 1817, deux astronomes célèbres, La Lande et Messier.

Le droit d’exploiter ces deux célébrités nous étant dévolu par le fait seul de leur résidence prolongée dans l’hôtel que nous décrivons, nous en userons largement pour jeter quelque variété dans notre notice, en constatant ici les circonstances relatives à ce séjour, et en rejetant dans les notes des détails de leur vie privée et scientifique, empruntés en grande partie à nos souvenirs personnels, et plus encore aux articles d’un biographe plus compétent, et qui ne laisse rien à glaner, M. Delambre.

« Le procureur, dit-il, chez lequel on avait mis La Lande en pension, habitait l’hôtel Cluny, où Delisle avait établi l’observatoire[48], devenu depuis si célèbre par les travaux de Messier. La Lande obtint du vieil astronome (en 1748) la permission d’assister et de coopérer à ses observations. »

À part même la célébrité du procureur, nous en trouverions trois de notre domaine dans ces quelques lignes, si nous ne devions pas nous borner à dire, quant au bon homme Delisle, mort en 1768, doyen de toutes les Académies, et fort recommandable d’ailleurs par ses travaux, et ses qualités, que ce fut en 1747, à son retour de Russie, qu’il transporta dans la tour octogone du centre de l’hôtel de Cluny l’observatoire qu’il avait dans la coupole du Luxembourg.

Voici donc d’abord La Lande habitant de l’hôtel, avec la qualité toute terrestre de clerc de procureur, mais élevant dès lors ses vues plus haut. Las ! pourquoi faut-il que ce n’ait été que pour les faire retomber dans le néant ! (M)

C’est là, pouvons-nous dire, que ses progrès dans la science développèrent cette soif de célébrité à tout prix, qui devint le besoin de sa vie entière, besoin auquel il sacrifia, pendant soixante ans, repos, goûts, convenances, et peut-être même conscience ; besoin qu’il proclamait lui-même en se comparant à une toile cirée pour les injures et à une éponge pour la louange, et en déclarant naïvement qu’il croyait posséder toutes les vertus[49]. — Moins la modestie, lui répondit quelqu’un.

Connaissant ces dispositions, que nous avons pu apprécier nous-même, ce sera sans scrupule que nous ferons subir à sa mémoire, dans nos notes, une nouvelle application biographique.

Messier, émule de La Lande et disciple de Delisle, s’installa en 1768 dans l’observatoire de son maître, et l’occupa jusqu’en 1817.

Une belle comète, qui parut en 1744 et qui avait éveillé les premières idées de La Lande sur l’astronomie, détermina la vocation spéciale de Messier pour l’observation de ces sortes de phénomènes ; genre de travail, dit-il dans des mémoires, qui lui convenait le mieux, et dans lequel il débuta cependant de manière à en dégoûter tout autre, « en sacrifiant inutilement ses nuits pendant dix-huit mois, en 1757 et 1768, à la recherche d’une comète prédite par Halley, et qui fut aperçue pour la première fois, à la vue simple, par un paysan qui ne s’en occupait guère. »

Plus tard, et dans son nouvel observatoire surtout, il prit une revanche si complète, que Louis XV, dit La Harpe, le surnomma le furet des comètes.

C’est du haut de cette tour, dont la jolie guérite en pierre servait de refuge à ce factionnaire perpétuel, qu’il éventa pendant cinquante années la marche de presque tous les phénomènes astronomiques qui visaient peut-être à nous surprendre.

Ce fut là que la perte de sa femme entraîna celle non moins sensible de sa treizième comète, un astronome de Limoges ayant mis à profit, pour lui dérober cet astre, la courte suspension de travaux que nécessita cet incident : aussi, nous dit encore La Harpe (Correspondance, t. 1er, p. 97), s’écriait-il dans son double désespoir : « Faut-il que ce Montagne[50] vienne ainsi m’enlever ma treizième comète ; » puis, se souvenant que c’était sa femme qu’il fallait pleurer, il se mettait à crier : « Ah ! cette pauvre femme ! » et il pleurait toujours sa comète.

Ce fut là aussi que, réduit par le régime de l’égalité à vivre de l’air des cieux, et ayant perdu à la fois, en 1793, « sa pension de l’Académie et le traitement de mille francs qu’il recevait de la marine, qui cessa en même temps de payer le loyer de son observatoire à l’hôtel Cluny, » il honora sa misère par sa résignation, sans que ses travaux en aient souffert. « Plusieurs fois, ajoute M. Delambre, nous l’avons vu le matin venir chez La Lande, pour y renouveler la provision d’huile qu’il avait consommée pour ses observations nocturnes. »

Ce fut là enfin que, remis dans une position convenable par les traitements de l’Institut, du Bureau des longitudes et de la Légion d’honneur, il termina, en avril 1817, une carrière tout honorable, dont nous renvoyons quelques particularités dans les notes (N).

La résidence, déjà célèbre, de La Lande et de Messier, veuve, par leur mort, d’habitudes scientifiques et de fréquentations illustres, aura du moins été dotée, par le séjour de ces savants, de nouvelles traditions assez intéressantes pour des souvenirs de fraîche date.


ÉTAT ACTUEL DE L’HÔTEL DE CLUNY.


Cet hôtel se trouvait livré, depuis le décès de Messier, aux relations purement commerciales[51], lorsqu’en 1832 la fantaisie d’un amateur, collecteur depuis long-temps d’objets d’art d’époques analogues à celle de la construction de l’hôtel, lui suggéra l’idée d’ajouter à l’effet de sa collection par l’harmonie du cadre.

En même temps que se préparaient les longues dispositions nécessaires pour cette installation, un artiste d’un double renom, puisqu’il joint à sa réputation personnelle d’habileté comme architecte et comme peintre, la célébrité qu’il tire, dans l’espèce surtout, des services rendus par son père, M. Albert Lenoir, rêvait de son côté la résurrection qu’il lui appartient plus qu’à tout autre de provoquer, du Musée des monuments français.

Frappé de l’idée que la réunion de ce qui reste de l’ancien palais des Thermes[52] avec l’hôtel de Cluny offrirait un vaste local parfaitement approprié à cette destination, au moyen de ce que la chronologie complète de l’art, jusques et compris le XVIe siècle, se trouvait comprise dans ces deux édifices contigus, il s’occupa de relever avec soin, par les procédés de son art, le plan, dans les diverses directions, des constructions romaines arrasées ou incorporées dans l’hôtel de Cluny, des conduites d’eau, etc. ; et, par un beau travail, exposé au Louvre en 1833 et couronné par l’Institut, il démontra le moyen très-économique[53] de ressouder ensemble les deux édifices, tout en conservant à chacun son caractère actuel[54].

Dans ce plan, la liaison des constructions romaines avec celles des époques dites gothique et de la renaissance s’opère naturellement, et par la seule adjonction dans un espace vide, la petite cour de l’hôtel, dite des Thermes, d’une galerie du style intermédiaire, roman primitif et de transition.

Nous ne craignons pas d’affirmer qu’il n’a jamais existé nulle part un établissement qui puisse réunir, au même degré que le ferait celui-ci, les conditions importantes de l’harmonie du contenu avec le contenant.

Dans ce musée historique et chronologique de la ville de Paris dans ses divers âges, les constructions principales, jalonnant elles-mêmes les divisions d’objets d’art et de monuments mobiles, mis par séries en rapport exact avec l’architecture, offriraient un ensemble et un accord qu’on peut à peine pressentir, faute d’en avoir jamais vu d’exemple.

Les quatre divisions principales seraient le romain de la décadence, comprenant le celtique et le gallo romain ; le lombard, ou roman, comprenant le byzantin ; le gothique ou saracénique ; et la renaissance, depuis la première introduction du goût italien en France, jusques et compris seulement la fin du règne de Louis XIII. Le local étant spacieux, et les villes ne procédant pas comme les particuliers par entraînement de goût et par catégories spéciales, libre aux exécuteurs du projet ou à leurs continuateurs d’ouvrir dans ce musée historique de nouvelles séries pour les époques plus rapprochées, même jusqu’à notre temps, puisque, selon l’expression si piquante de Mme de Sévigné, « ce que nous voyons aujourd’hui sera l’histoire un jour. »

M. Albert Lenoir fait avec raison de la façade actuelle des Thermes l’entrée principale de son musée. Il suffira, en effet, de la démolition de quelques masures, menaçant ruine, du coin des rues des Mathurins et de l’École-de-Médecine, pour mettre cette entrée en bon rapport avec cette dernière rue, et incessamment avec l’édifice de l’Odéon, au moyen de la démolition prochaine de l’église St.-Côme[55], à l’angle des rues de La Harpe et de l’École-de-Médecine, et du prolongement de la rue Racine qui s’ensuivra.

Il transforme, sans constructions nouvelles (combinaison remarquable de la part d’un architecte) la cour d’entrée en une cour gauloise, meublée de monuments celtiques et gaulois recueillis en France, tels que la statue de Vercingetorix, celle de la Vénus de Quinipèly, et de tous les monuments et fragments de ces époques qu’on a découverts, qu’on découvre et qu’on découvrira journellement, même à Paris[56] ; monuments épars et souvent délaissés, faute d’une affectation déterminée à l’avance et d’un cadre préparé. Tirant parti de l’aqueduc romain, des anciens conduits du palais et des eaux prisonnières dans le réservoir de l’hôtel, il en comble les anciens fossés creusés dans cette cour même, et jette pour le passage deux ponts à la manière des dolmens gaulois. D’un vestibule où quelques types de la sculpture du temps de César, comme on en trouve fréquemment en France (O), rappelleraient l’époque de la conquête des Gaules, on entrerait dans la grande salle couverte en voûte d’arêtes, dont la construction précise, par sa date et par sa nature, l’état de l’art dans le Bas-Empire.

M. Lenoir se garde de revêtir cette salle élégante et spacieuse d’autre décoration que celle résultant de son aspect actuel ; mais il la garnit, dès les premiers jours et sans frais, de tous les monuments dont le gouvernement a, dès ce moment, la disposition, « tels que la statue de Julien, celles existant encore au palais des Beaux-Arts, qui décoraient le tombeau de Montfaucon et divers tombeaux, tels que celui de saint Drauzin, qui lieraient l’histoire de cet âge à celle des siècles qui lui ont succédé. »

C’est ici que la construction d’une galerie de style intermédiaire, dont la place existe et dont l’entrée se trouve même toute pratiquée, par l’arcade ouverte dans l’axe, donnerait les moyens de suivre l’effet de cette liaison par le placement des monuments de caractère lombard, autrement dit roman, et autrement encore byzantin, appartenant aux premiers siècles de notre monarchie jusqu’au 12e[57].

Il existe également en France beaucoup de monuments de cette époque, particulièrement de chapiteaux très-curieux, comme ceux que M. Vitet a fait mouler à Moissac et autres lieux. Ces chapiteaux sont d’autant plus intéressants, qu’ils appartiennent au règne des iconoclastes, et qu’ils servaient de refuge contre leur fureur, pour la reproduction de certains portraits et surtout de beaucoup d’emblèmes symboliques, dont l’étude pourrait offrir à nos Saumaises les moyens d’expliquer quelques points de l’histoire de ces époques ténébreuses.

Viendraient ensuite les élégants prestiges du style oriental, seul produit, au demeurant, de nos migrations aventureuses. Notre magicien trouve le moyen, sans rien détruire, de nous les présenter sous toutes les faces, et d’ajouter encore à leurs combinaisons si variées en nous conduisant, par un cloître et par des galeries toutes pratiquées, dans la jolie chapelle, modèle d’architecture intérieure et extérieure, du côté du jardin ; il vivifie d’ailleurs, à l’orientale, les festons, guirlandes et dentelures de ces arcades, par le jet des eaux de Rungis, qui, par une marche inverse, mais naturelle, d’après les localités, passeraient de l’aqueduc romain aux fontaines mauresques, pour retomber dans les fossés gaulois.

Pour la construction, comme pour la garniture de ces cloîtres et galeries, les matériaux, au train dont on va, afflueraient de toutes parts jusqu’à l’entier épuisement de nos monuments de cette époque[58].

Quant à la renaissance, qui commencerait à la chapelle haute et occuperait tout le premier, la réunion d’un grand nombre de fragments de décorations architecturales, et même de monuments entiers, serait très-facile, encore aujourd’hui (P). (Voir note A.)

Sans s’occuper autrement de la destination ultérieure réservée à l’hôtel de Cluny, l’amateur dont nous avons parlé s’est toujours mis en mesure, nous a-t-on dit, d’en empêcher la destruction immédiate, en assurant pour un assez long terme, subordonné toutefois à celui de son existence, la conservation de la partie qu’il occupe. Cette partie comprend la chapelle haute et basse[59], ce qui lui a procuré une division particulière fort intéressante, celle des objets consacrés au culte de nos pères.

Pour que les ornements accessoires, le mobilier, en un mot, de cette chapelle de vingt-cinq pieds d’élévation sur une surface carrée à peu près égale, ne restassent pas trop au-dessous de la richesse et de l’élégance des sculptures, peintures et dorures, il a fallu de grandes recherches et des sacrifices proportionnés qui n’ont pas été sans résultat.

C’est ce dont on pourra se convaincre à l’inspection de cette localité par laquelle nous commencerons l’analyse succincte de la collection : A Jove principium.

En dressant cet état de lieux sommaire dans l’intérêt des visiteurs et plus encore dans celui du propriétaire, qui nous saura gré sans doute de lui épargner des milliers de questions, nous ne nous arrêterons qu’aux objets uniques, ou à ceux principaux dont les analogues sont rares, remarquables d’ailleurs sous le rapport de l’art, ou par les souvenirs historiques qui s’y rattachent.

À défaut de dates, d’inscriptions, ou d’autres preuves, tirées des armoiries, légendes, devises, etc., nous nous appuierons quelquefois sur les traditions transmises par les précédents possesseurs, lorsqu’elles auront résisté à l’épreuve raisonnée à laquelle nous avons cru devoir les soumettre, dans notre juste défiance, surtout pour les objets provenant du commerce, du génie trop inventif des spéculateurs.


CHAPELLE HAUTE.


Presque tous les meubles, tels que chappiers, crédences, lutrin, prie-Dieu, corps de stalles, chaires dosserets, et autres, balustrade, flambeau pascal[60], etc., appartiennent à des époques contemporaines, ou voisines de celle de la construction de la chapelle (de 1490 à 1510), époque bien déterminée par la richesse des douze dais sculptés en pierre sur place, comme par le modelé des guirlandes de pampres, grappes et autres fruits courants sur les corniches et entremêlés de petites chimères d’un joli caractère.

L’écu mi-parti de lis et d’hermines qu’étalent plusieurs de ces grands meubles, tirés d’ailleurs presque tous directement du pays, très-étendu, composant l’ancien duché de Bretagne, précise les règnes de Charles VIII et de Louis XII, comme les trois fleurs de lis sur l’écu de France isolé indiquent, autant que la forme de ces ornements, une époque postérieure à celle où Charles V[61] en réduisit le semis à ce nombre, en l’honneur, dit-on, de la sainte Trinité.

Le grand et beau Rétable[62], qui occupe le centre de la paroi latérale, à gauche du sanctuaire, provient directement de l’abbaye d’Everborn[63], près de Liège.

Le caractère des ornements architecturaux, celui du dessin des figures, les costumes et la forme des armures rappellent des travaux de même genre, exécutés sous les derniers ducs de Bourgogne, vers le milieu du XVe siècle. Aussi pourrait-on, à la rigueur, voir dans le guerrier cuirassé (premier panneau à gauche), qui, ayant mis pied à terre, à distance de ses hommes d’armes, s’agenouille devant un prélat, un de ces ducs rendant hommage à un évêque de Liège. Si nous avancions dans le champ sans limites des conjectures, en cherchant une époque correspondante à celle indiquée, où l’accord de bon voisinage ait régné entre ces deux souverains, ce qui exclut les procédés de Jean-sans-Peur envers les Liégeois, dont il tua 36,000 à la bataille de 1419, et le sac de Liège par Charles-le-Téméraire en 1468, nous arriverions tout naturellement à y contempler Philippe-le-Bon, s’humiliant devant le caractère sacré de son voisin et allié, qu’il défendit en 1425 contre Jacqueline de Bavière, et méritant peut-être par cette déférence la rémission de certaines peccadilles comme celles qui présidèrent, dit-on, à la création de l’ordre de la Toison d’or. Le panneau de droite représente tout simplement la Cène, et celui, composé, du centre, le miracle de la présence réelle à la messe des cardinaux, reproduit dans un style analogue, mais moins noble, dans un beau Triptique peint, placé près du Rétable.

Les groupes et figures dorés placés sur les belles corniches qui séparent les douze dais à jour des panneaux inférieurs, garnis de cuir doré[64], datent de 1587 ; ils représentent la vie, le crucifiement, la mort et la résurrection du Christ, et constituaient l’ensemble d’un autre Rétable très-important, extrait par fragments de l’église de la célèbre abbaye de Saint-Riquier, près d’Abbeville. La comparaison de ces compositions, d’un dessin plus élégant et surtout plus correct que celui du Rétable d’Everborn, d’un travail antérieur cependant de plus d’un siècle, s’établit ici très-facilement par la superposition des figures, et nous fournirait, au besoin, le moyen de soutenir l’application, sous quelques rapports seulement, à ce genre de sculpture, de notre opinion consciencieuse sur l’architecture de la fin du XVe siècle, comparée à celle de la fin du XVIe. Les belles figures de l’Annonciation, qui couronne le corps de stalles placé près de la fenêtre, et dont le double encadrement offre l’union de la pointe d’ogive et des pilastres couverts d’arabesques, nous paraissent ne devoir redouter aucune comparaison avec les travaux analogues de la renaissance pure, et si l’espace permettait d’argumenter sur le mérite et sur tout sur le caractère des beaux produits de la peinture des époques antérieures à Raphaël, particulièrement de ceux des écoles toscane et ombrienne[65], le débat pourrait prendre de l’extension.

Parmi les menus objets d’une certaine apparence, car force nous est de négliger les détails pour ne pas faire un catalogue in-folio, nous citerons d’abord, par droit de primogéniture, quelques figures et coffres en cuivre et en ivoire, travail des 9e, 10 et 11e siècles. Une belle Croix portative à deux faces, du 12e siècle, et bon nombre de reliquaires, grands, moyens et petits ; Custodes[66], plats, coupes, etc., en émail incrusté sur cuivre, champ levé, ouvrages byzantins non imités jusqu’à ce jour, d’un éclat inaltérable et par conséquent de la plus belle conservation : l’un de ces reliquaires porte la date de 1209. Des Crosses en cuivre travaillé des 12e, 13e siècles (une trouvée dans la tombe d’un ancien abbé de Clairvaux et incrustée de pierres fines, dont une gravée). Un grand coffret, et plusieurs petits en compartiments d’ivoire, ou d’os sculpté, représentant des scènes des croisades, ou des romans de chevalerie, avec mosaïque et ivoire de couleur, ouvrages faits en Palestine au 13e siècle ; une très-belle Croix en ivoire, composée de bas-reliefs plats et en partie dorés : celui du centre représente le Christ en croix, etc., chacun des autres un épisode de sa vie, travail du 14e siècle. Un Ostensoir en cuivre doré de 1304 ; une Crosse d’ivoire montée en vermeil d’un travail ronde bosse des plus étonnants[67] par l’expression, l’ajustement et le fini des figurines des sujets enclavés et adossés dans la volute. Une pomme de Bâton de chantre[68], avec sujets religieux, groupés dans une disposition rappelant celle du temple de Jérusalem. Une série de Diptiques[69] et de Triptiques de dimensions et d’époques différentes, dont le plus petit, incrusté sur cèdre et monté en or avec les hermines de Bretagne aux coins, contient, en deux médaillons ovales d’environ quinze lignes de diamètre, plus de quatre-vingts figures, sujets de la Passion. Des Encensoirs des 15 et 16e siècles ; cauderon pour le prestigier, etc. Une Résurrection en ivoire du 16e siècle, ouvrage d’une grande importance, le Christ tenant le gonfalon de la croix, d’un seul morceau, malgré l’écartement des bras. Des Chappes, ou chapelles pourtraictes à histoire, Chasubles semées de papegaux, Estolles, fanons, parements d’aubes et d’amiz ; Tuniques, dont un tabar aux armes de la maison de Bourbon, en veluau de soie avec revêtements à sujets de figures brodées en argent et en or[70], l’une des chasubles d’une étoffe orientale à chaîne d’or pur. Une suite de douze Émaux de Limoges ovales, peints par le célèbre Léonard de Limoges, signés et datés de 1557[71].

Des tableaux à volets, ou isolés, de divers maîtres, depuis les peintures grecques à l’encaustique[72], jusqu’aux productions de Lucas Cranach d’Hemmeling, d’Holbein, etc. ; un grand tableau à deux parties, portant dans l’architecture du fond la date de 1524, est remarquable par le caractère des têtes et la beauté d’exécution des costumes des deux donataires Jean et Jacques, au-dessus desquels sont représentées les principales circonstances de la vie de leur patron. Des vitraux (Q) portant leur date de 1529 et 1535 : un seul panneau, le portement de croix, appartenait à la vitrerie de l’ancienne chapelle, et paraît d’une époque un peu antérieure aux autres sujets. Une suite des premières Heures imprimées sur vélin, reliûres du temps, enrichies, par entourage et par division, d’une multitude de sujets gravés, ce qui, au moyen des dates relatées au bas de chaque calendrier, permet de suivre le développement successif des arts du dessin et de la gravure de 1488 à 1520[73] ; et enfin plusieurs manuscrits religieux avec grand nombre de vignettes et de listels rehaussés d’or, des 14e, 15e et même 16e siècles ; monuments précieux de l’art calligraphique à ces diverses époques.

C’est par le travail de ces manuscrits que l’art de la peinture a pris naissance et s’est successivement développé, en France surtout, depuis Charlemagne, ainsi que le témoignent les manuscrits d’Alcuin[74]. L’oisiveté et le silence des cloîtres, refuge de presque tous nos lettrés du moyen âge, convenaient merveilleusement pour la longue confection de ces Heures, destinées à répandre les enseignements religieux et la pratique des devoirs qu’ils imposent, principal but où tendaient les vues des gouvernants et les efforts des gouvernés. Aussi les manuscrits religieux sont-ils à la fois bien plus nombreux et généralement mieux exécutés, quant aux ornements surtout, que ceux destinés à reproduire des scènes plus ou moins profanes[75] ; car, pour un artiste gagé par la librairie, commerce qui n’était rien moins que florissant alors, ou pour un amateur comme le roi René d’Anjou, qui charmait les ennuis de son séjour en Provence en vivifiant les romans de chevalerie par ses enluminures[76], il y avait cent moines dont la vocation[77] pour ce genre de travail était en outre stimulée par le désir de reproduire quelque oeuvre hors ligne, digne d’être offerte à l’abbé ou même au souverain.

De là ces travaux prodigieux sous tous les rapports, que nous admirons dans les collections publiques et particulières, dus à l’ardeur opiniâtre, à l’émulation et peut-être au concours d’artistes sans besoins, et auxquels le temps n’était pas compté[78].

Les manuscrits épars sur le lutrin de la chapelle offrent plusieurs exemples de ce travail qui surmonte tout.

L’un d’eux, grand in-12, provenant de Saint-Pol de Léon, et considéré comme un présent fait à la duchesse Anne, présomption que justifient les semis de fleurs de lis dans les listels ou bandes d’ornement, contient, indépendamment de l’écriture avec majuscules et de la floraison continuelle de ses pages, 273 vignettes à sujets[79]. N’y a-t-il pas là de quoi confondre toutes nos idées sur l’emploi du temps ?

Un autre plus petit, moins enrichi, mais non moins riche, si la qualité supplée à la quantité, est en outre d’un véritable intérêt historique par sa. reliûre, qui établit d’une manière incontestable que ce manuscrit du 15e siècle a servi à l’usage habituel du roi Henri III, qu’il aura sans doute accompagné alternativement dans le sac des pénitents et sur les coussins des mignons. Expliquons cette reliûre pour terminer rationnellement la description du mobilier de la chapelle par un monument des époques les plus rapprochées.

On sait qu’Henri III, alors duc d’Anjou, tomba tout-à-coup éperdûment amoureux de Marie de Clèves, âgée de 16 ans, le jour même de la célébration de son mariage avec le prince de Condé[80] ; qu’obligé de partir, peu de temps après, comme roi de Pologne, et insensible à tout ce que n’avait pas rapport à la passion[81], accrue par l’absence, il n’écrivait jamais que de son sang à cette princesse, et qu’à la mort de Charles IX il voulait la faire monter sur le trône en faisant casser son mariage avec le prince de Condé, redevenu huguenot. P. Mathieu, historien de ce roi, dit : « À la nouvelle de la mort de Marie en 1574, il entra dans le plus violent désespoir ; il passe plusieurs jours dans les pleurs et dans les gémissements ; et lorsqu’il fut obligé de se montrer en public, il y parut dans le plus grand deuil et tout couvert d’enseignes et petites têtes de mort ; il en avait sur les rubans de ses souliers, sur ses aiguillettes, et il commanda à Souvrai de lui faire faire des parements de cette sorte pour six mille écus. » À plus forte raison en devait-il avoir sur ses Heures. Celles-ci sont en effet couvertes de larmes unies aux fleurs de lis, de l’enseigne Memento mori, de petites têtes de mort dorées, et du nom de Marie, ayant celui de Jésus pour correctif, sur l’autre partie de la couverture.

Le soin qu’on a pris, dans ces anciennes Heures, de substituer au vieux calendrier, sans doute orné, un nouveau dépourvu d’ornements qui n’auraient pu s’accorder avec les vignettes, ajoute encore à la certitude tirée de ces détails.


CHAMBRE DE FRANÇOIS Ier.


Quittons le sacré pour le profane. Voici la chambre dite de la reine Blanche, ou plutôt de François Ier, depuis la capitulation que ce roi y dicta. Elle est remplie d’ailleurs de ses souvenirs et d’objets à son usage personnel, autour desquels se groupent quelques monuments précieux d’époques antérieures, et un grand nombre d’objets usuels ou curieux, datant de son règne ou de ceux de ses cinq successeurs immédiats.

La porte de communication mérite un instant d’attention. Elle provient du château d’Anet, et céda souvent sans doute à l’impulsion de Henri II, venant oublier près de Diane[82] les soins de son empire ou plutôt lui en remettre les rênes. Est-ce par les ordres de ce roi ou par ceux de Philibert de Lorme, disposé sans doute aussi à « flatter la passion de son maître, premier mobile, dit Moréri, des ministres, des favoris et du grave connétable de Montmorency lui-même, » que, dans ces deux élégants trophées, la couronne de France plane sur le médaillon de Diane, tandis que celui du roi n’est surmonté que d’une tresse de lauriers, dont ce prince s’était d’ailleurs rendu digne par des faits d’armes personnels en Piémont, en Roussillon et en Picardie ? En se reportant au temps, on pourrait voir dans cet anachronisme volontaire l’application anticipée de la devise ambitieuse donnée et adoptée par le roi lui-même, comme exergue des croissants de Diane : Donec totum impleat orbem, traduction libre : Jusqu’à ce que le croissant devenu pleine lune remplisse l’univers de son éclat ; ou, plus libre encore : Jusqu’à ce que ma maîtresse soit reine.

Cette devise, qu’on voit sur l’entrée de serrure[83] de cette porte même, comme sur beaucoup d’autres objets de la collection, et qui brille également avec les chiffres d’Henri et de Diane enlacés, jusque sur les frontons du Louvre, devait être un continuel sujet de tourment pour la reine de droit[84], qui dévora son offense jusqu’à la mort d’Henri II.

Cette porte, si long-temps ouverte aux courtisans de la faveur, pourrait nous dire dans quel isolement, depuis cette mort, ils laissèrent, tous sans exception, pendant plus de six ans, leur illustre et généreuse protectrice.

L’Échiquier dressé en cristal de roche hyalin et coloré, avec figures en bois simulant un tournoi dans les parties latérales, que nous apercevons tout d’abord, et dont la manœuvre stationnaire, bien que les combattants soient en présence, rappelle cette partie d’échecs par succession, engagée et soutenue par lettres de Londres et de Paris, et qui dure depuis cinquante ans[85], est un ouvrage du 13e siècle, dont les pièces à divisions dites gothiques paraissent avoir été travaillées et montées en Syrie. Il fut envoyé en contre présent, il y a quelques années, par une ville étrangère, à un descendant de saint Louis, comme ayant appartenu à cet illustre aïeul[86].

Le Coffret octogone à toiture, composé de sujets à compartiments sculptés ivoire, est également un ouvrage du 13e siècle, exécuté en Palestine. Lecostume des chevaliers armés, le haubert en maille, le pot en tête ou heaume en pièces de rapport, et l’écu pointu, suffiraient seuls pour déterminer l’époque où, quoi qu’on dise nos paladins n’étaient pas encore revêtus de l’armure bardée et, qui plus est, du 16e siècle, dont ont affuble gratuitement Godefroy de Bouillon dans notre Musée d’artillerie.

Les autres objets mobiliers et ustensiles divers de la pièce appartiennent en général au 16e siècle. Le principal et le plus évident est le vaste lit[87] à cariatides et balustres soutenant un dais à corniches, le tout sculpté dans le grand style de la renaissance. Les figures de Mars et de Bellone qui en défendent l’accès témoignent assez qu’elles veillent au repos d’un guerrier qui leur est cher, de même que les dauphins surmontant les enroulements du chevet et les couronnes fleurdelisées de comte et de duc garnissant les parois extérieures de la corniche révèlent un prince de la maison de France ; et cependant c’était le lit d’un évêque savoyard, qui l’avait, il est vrai, acquis à Paris, par suite d’une vente faite comme purgation de l’ex-Garde-Meuble dans nos jours de triste mémoire. Rien ne dément la tradition conservée par cet évêque même, que ce lit avait appartenu à François Ier, ni le caractère de la sculpture, ni l’élégance de la forme, ni même les parties armoriées destinées peut-être à rappeler les titres de comte d’Angoulême et de duc de Valois. La garniture, ciel, gouttières et couvertoir, est d’une date plus fraîche d’environ 40 années, à en juger par la reproduction, des insignes de son propriétaire Pierre de Gondi, premier évêque de Paris de ce nom, qui n’obtint qu’en 1587 le chapeau de cardinal brodé dans la gouttière de droite. Il avait, depuis 1578, la croix de commandeur de l’ordre du Saint-Esprit, qu’on remarque dans la partie de face. Les autres parties reproduisent les attributs de la maison dont il descendait, deux masses d’armes croisées, et la devise honorable que son aïeul Julien tenait de Ferdinand, roi de Naples : Non sine labore. Dans la broderie, soie et argent, du ciel, le char de Morphée poursuit sa course à travers les voiles que les Heures développent, comme pour compléter la devise dans ce sens : Après le travail, le repos[88].

Dans ces guerriers qui partagent avec Mars et Bellone le soin de veiller au repos du prince, je reconnais à son armure un Guise, et même le chef de cette branche. Je le reconnais à la taille, et plus encore aux lettres initiales LB. Lorraine-Bourbon[89], flanquant sur le poitrinal de l’armure[90], près du gorgeret, le globe surmonté de la croix.

Avant de quitter cette famille, jetons un coup d’œil sur le joli Marbre, une femme endormie, placé au milieu de la pièce. C’était, nous a dit un brave homme qui le possédait comme portrait de famille, la maîtresse d’un des Guise. Le ciseau de Goujon, à qui on l’attribue, n’a emprunté à l’idéal de l’antique que le matelas de l’hermaphrodite. Tout le reste a posé ; même, dirait-on, l’accès symptomatique du rêve du bonheur.

Sans nous arrêter autrement aux meubles de diverses ordonnances et dimensions qui garnissent cette pièce, et parmi lesquels domine celui de style italien, avec ses bas-reliefs de Jupiter et Léda, et de Mars et Vénus, dans des circonstances à peu près analogues, composition de Michel-Ange et du Primatice, parcourons d’abord les objets placés au-dessus de la vue, qui se reposera ensuite sur les menus détails.

Le premier dessus de porte près du lit, Tableau du Primatice, nous offre l’aspect entier et nécessairement exact d’une chambre à coucher de grande dame de la cour de François Ier. Le second est un Tableau à volets représentant, au centre, le Christ et les saintes femmes, par Albert Durer, et de chaque côté des scènes de la Passion. Le mélange continuel des devoirs religieux aux habitudes de la vie privée exigeait alors ces rapprochements de genres si opposés. Le troisième est un Portrait de Charles-Quint armé de toutes pièces, comme si, dans une seconde visite à son rival, il avait dépouillé la confiance qu’il lui témoigna dans la première, confiance justifiée cependant par les procédés de François, comme sa vengeance aurait pu l’être par les souvenirs de Pavie, et plus encore par le séjour de Madrid. Mais dans une ame comme la sienne, la rancune ne résiste pas à une épreuve de quatorze ans. À propos de ces souvenirs, ils sont ici presque vivants, ou du moins palpables, car, à quelques pouces de ce portrait du vainqueur de Pavie, se trouve la dépouille du vaincu, les Étriers et Éperons qu’il portait à cette bataille et que conserva, sans doute, comme gage de son fait d’armes, le comte de Lannoy, vice-roi de Naples, à qui notre grand roi rendit tout[91], fors l’honneur. Ces trophées, demeurés à Madrid dans la famille de l’ancien général de Charles-Quint, où la nullité de leur valeur matérielle en assura sans doute seule la conservation, ont été recueillis avec empressement par le propriétaire de la collection, comme consacrant un grand souvenir et constituant en même temps un objet d’art remarquable. Les étriers en cuivre doré, maintenus par des barres d’acier, présentent sur la face les lettres ci-après F. REX, et sur les tranches, des salamandres debout, appuyées sur leurs queues tressées en cordelière, surmontées de la couronne de France, avec cette devise au bas, dans un lambrequin : nutrisco et estingo.

Les éperons, ou plutôt l’éperon, car on attend toujours le second, est en acier travaillé, sans doute comme éperons de campagne ; car ces stimulants, qui jouent un si grand rôle dans la chevalerie, étaient généralement, pour les rois surtout, de plus fin métal. La molette se compose d’un agencement de fleurs de lis, symbole qu’on retrouve, avec le caractère de l’époque, dans la monture.

Au centre du trophée voisin brille dans tout son éclat un riche[92] Bouclier repoussé, d’une belle conservation, malgré le séjour de quelques siècles peut-être qu’il a pu faire dans la Loire (près de Nantes), d’où il a été retiré, il y a dix ans, sans qu’on puisse assigner l’époque où, par suite de quelque défaite, les flots de cette rivière auront pu recueillir une semblable pièce d’armure. Le Casque, d’un travail également très-riche, n’a pas subi la même épreuve. Viennent ensuite les Estocades à deux mains[93], dont une damasquinée en or, arme à l’usage des pourfendeurs, et dont Walter-Scott fait un si bel usage, par les mains de Richard, en tranchant, d’un seul coup, la masse d’armes de Saladin ; une Dague royale espagnole en acier fin du plus parfait travail, des Épées de chevaliers à pommeaux et gardes sculptés en fer, une miséricorde[94] flamboyante, à pointe en langue de dragon, qui, disait un plaisant, ne devait donner au vaincu ni le temps, ni le désir de dire merci[95] ; des Heaulmes, Capelines, Bourguignotes, Morions, Salades[96] ; des Fauchars, Pertuisanes, Lances, Hallebardes, Masses d’armes, Boîte à mèche pour les arquebuses ; des Pulverins ciselés ou sculptés, en acier, ivoire, bois de cerf, corne ; de ces Gantelets de fer damasquiné, si moelleusement articulés, et dont la carapace tout extérieure n’ajouta rien, en dépit des frais de sensibilité de nos belles, à la rigueur de l’étreinte brutale subie par l’intéressante duchesse de Guise[97], et jusqu’aux olifants[98] qui, après avoir servi à nos paladins à menacer l’ennemi et à rallier leurs hommes d’armes, compagnons inséparables de leurs maîtres, s’enfouissaient dans leurs tombes[99].

Nous trouvons ailleurs, pour compléter la série des armes et armures, un petit Canon portatif d’un beau travail[100], des Arquebuses, dont une à huit coups, Escopettes à rouets incrustées d’ivoire, Haches, Marteaux et Fléaux d’armes, Épées de combat, Rapières, etc., fragments d’armures, Hauberts, Cimes à vue et vent, Brassards, Cuissards, Tassettes, Genouillères, Devant de grèves, etc., et surtout deux Épées à poignée d’acier, qui méritent d’être décrites, comme elles sont placées, à part.

L’une, Épée de cour sans doute, nous semble un prodige de travail et de réussite. Il a fallu beaucoup de talent, de goût et de soin pour extraire d’une masse d’acier ces deux génies si purs de formes et d’un mouvement si bien calculé que, bien qu’un côté soit consacré à l’écusson (dont le blason en relief aura sans doute été sacrifié en 1793 sur l’autel de la Peur), on ne s’aperçoit pas qu’il y ait un envers à la composition. Quel travail et quelle entente de l’art il a fallu aussi pour faire saillir du pommeau et de la coquille ces nombreux cavaliers en mouvement de combat !

Tous ceux de nos premiers artistes, qu’un long séjour en Italie a familiarisés avec ce qui reste, dans ce pays seulement, des travaux du même genre, en font honneur à Benvenuto Cellini[101], qui nous apprend, dans ses mémoires si curieux, qu’il s’est souvent exercé dans le travail de l’acier. Sur la lame sont gravés en creux les douze apôtres, dont la mission était cependant toute pacifique.

L’autre Épée doit être d’un travail espagnol ; la lame du moins porte, avec la date de 1444, la marque en creux d’une des principales fabriques de Tolède.

De l’ingénieuse combinaison qui a présidé à l’agencement de la garde, une Cigogne dévorant un serpent, on peut induire qu’elle fut composée pour un des électeurs du littoral de la Baltique, où cet oiseau est toujours en vénération, à raison même de l’action ici reproduite ; et ce qui donne plus qu’un caractère de vraisemblance à cette supposition, c’est sa provenance directe de Spandau, où elle figurait dans le cabinet de Frédéric[102].

Dans les autres principaux objets appendus, nous remarquerons le Christ sur les genoux de la Vierge, bas-relief d’ivoire, travail florentin du XVe siècle ; un Triptique en bois coloré et doré, mêmes origine et époque[103] ; une Plaque de Faenza, du temps où Raphaël travaillait à cette fabrique, et dont le sujet rappelle une de ses compositions ; le Portrait en émail, entouré d’arabesques, du pape Clément VII, fidèle allié de François Ier ; un Reliquaire en corail sculpté, avec sujets pris dans la roche travail espagnol ; la Famille de satyres, bas-relief d’ivoire ; et plusieurs glaces à biseaux, nécessairement de Venise, puisque le premier projet d’établissement en France d’une manufacture de glaces, projet qui ne fut même exécuté que plus de trente ans plus tard par des ouvriers vénitiens, ne date que de 1634. Les cadres variés sont tous d’un travail qui n’a rien de commun avec les plus beaux produits de notre plastique[104].

Maintenant, sans perdre et faire perdre, à l’analyse des trop menus détails, un temps qu’on regretterait peut-être, arrêtons seulement les regards sur quelques parties de l’étalage, comprenant, tant sur les deux coffres couverts d’un tablier ouvré[105] que sur d’autres meubles :

Le petit mirouer de toilette[106] en bois doré, frise et médaillons d’ivoire, représentant Vénus et les amours, en faisant remarquer qu’il porte avec lui le mal et le remède, le revers offrant, dans des compositions religieuses, sujet à méditation sur la vanité du désir en matière de coquetterie surtout, et par conséquent le moyen d’en expier le péché de manière à pouvoir recommencer immédiatement, et ainsi de suite.

La Quenouille en buis avec ses fuseaux, trophée d’armes du beau sexe, dont les sujets, sculptés avec tant de délicatesse et de goût sur la hampe, tendent à honorer les hautes entreprises. On y voit distinctement, à la loupe surtout, l’action des ciseaux de Dalila sur Samson ; du clou de Jahel sur Sisara ; du sabre d’Holopherne sur lui-même, par la main de Judith ; même de la cruche officieuse de Rébecca. Sainte Geneviève, en action de démontrer la manière de s’en servir, complète l’effet de ce sceptre féminin, brisé dans les mains de nos mères.

Le petit Reliquaire cintré, en cristal de roche mêlé de chlorite, amalgame qui a permis d’exécuter sur cette gangue un paysage éclatant de lumière et de la touche la plus ferme, enrichi de fabrique, calvaire, torrent, cascade, figure et animal, le tout peint dans la pâte… avec la pointe du diamant.

Le Vase en bronze florentin et celui en terre émaillée, portés sur deux beaux socles en ivoire.

Le Médaillon, portrait de François Ier, émail sur or, avec couronnes d’or émaillé sur la plaque, incrusté de perles, rubis, etc., entouré de boules et pendeloques en lapis et cristal. Au revers, le monogramme en or représentant un L-S enlacés forme sans doute les initiales du nom de la personne gratifiée de ce don royal[107].

Beaucoup d’objets en fer et en acier travaillés, ustensiles et outils, ciselés et damasquinés, ainsi que les châtelaines destinées à réunir le trousseau de clefs qui n’abandonnait pas la surveillante naturelle du manoir ; et les trois jolies Escarcelles, Bigotelles[108], ou Aumônières, qu’on trouve représentées dans les tableaux du temps de la même collection ; le Soufflet royal, l’Horloge à quatre cadrans[109] ; les Flambeaux carrés, à sujets repoussés, etc., etc.

Enfin le petit Livret de cuivre doré de mince apparence, mais qui ne contient rien moins que la destinée, en figures genethliaques, d’un roi et de la souveraine… de ses pensées. Sur la simple étiquette des D barrés, on voit qu’il s’agit d’Henri II. Cet horoscope, ou thème de nativité, était en effet le manuel d’astrologie commun à ce roi et à sa maîtresse. Ici se retrouvent les chiffres, devises et emblèmes cités à propos de la porte d’Anet, et de plus, les divisions suivantes. En regard de l’écusson, surmonté des armes de France, est une espèce de zodiaque, composé de vingt-quatre[110] petits médaillons sphériques, couverts alternativement de lettres et de nombres, correspondant sans doute à ceux, en quantité égale, qui environnent l’écusson principal, comme pour déterminer l’état, au moment de la naissance du roi, de certaines constellations auxquelles on accordait toute influence sur la vie comme sur la mort du nouveau-né[111]. Sur la contre-partie, l’écusson est entouré d’entrelacs, de croissants, dirigeant sans doute la manœuvre des autres planètes dans leur rapport avec le lever de Diane. Des carquois, flèches et autres attributs du roi des rois, dominés par la couronne de France, ajoutent encore à la démonstration de l’attribution toute spéciale de cette double nativité, pièce certainement unique.

Le mélange des froids calculs presque toujours décevants[112], de l’astrologie, aux exaltations religieuses et même aux extases de l’amour, était presque de rigueur sous les derniers Valois[113] ; aussi, tandis qu’Henri II, ce livret à la main, se lançait en idée dans une carrière tout autre que celle qu’il fournit si malheureusement contre Montgommery, et que Diane y voyait la réalisation de sa devise, ou du moins un autre avenir que l’exil d’Anet et l’abandon de ses amis, la reine passait, sous l’autorité de son astrologue en titre, des incantations de Chaumont aux opérations cabalistiques de son observatoire parisien, dont la colonne de l’hôtel de Soissons (aujourd’hui Halle-au-Blé), construite depuis son veuvage, peut nous donner l’idée.

Non omnibus loquor, ai-je dit, et cependant en voici beaucoup sur cette chambre, que nous ne quitterons pas toutefois sans donner un coup d’œil aux quatre panneaux qui garnissent la baie de notre porte de sortie. C’est le credo en action, divisé en douze parties correspondant à des versets qui seront rétablis ; animation qui tend à atténuer le mérite du Croyant, par la démonstration de tout ce qu’il doit admettre de confiance, depuis la création du monde jusques et y compris la résurrection et même la vie éternelle, représentée par la Jérusalem céleste, dont deux anges décrivent les béatitudes. Il n’y a que l’Ainsi soit-il dont la personnification nous ait échappé. Cet immense travail, daté de 1587, ne formait cependant que la contre-partie des volets servant de clôture au calvaire, placé sur les corniches de la chapelle. Le revers était couvert de peintures effacées.

Maintenant, pour abréger, traversons rapidement la pièce voisine, sans nous arrêter à son mobilier d’ébène non plus qu’à ses tableaux, pour aller nous reposer dans le salon.


SALON.


Ici disparaissent les classifications par époque et par genre.

Les meubles, presque tous en ébène sculpté, des derniers temps de la renaissance, sauf le grand secrétaire espagnol d’époque antérieure, contrastent nécessairement avec d’autres parties du mobilier, et surtout avec les tableaux modernes : et cependant quelques-uns de ces tableaux[114] ne détruisent pas entièrement l’harmonie qu’on aurait pu rendre plus complète s’il se fût agi de continuer le cabinet et non de garnir une pièce pour l’habitation.

Les encadrements de glaces sont alternativement modernes ou anciens, en baguettes dorées ou en ébène sculpté, sauf le principal, composé d’émaux et repoussés ; et c’est une pendule moderne, mais d’un goût qui, selon nous, ne trahit pas son origine, qui sert de milieu à des vases florentins.

Les contrastes sont d’autant plus frappants dans cette pièce, qu’elle contient, avec des produits d’art modernes, plusieurs objets d’époques très-reculées. Ainsi les deux pommeaux de chaise curule romaine, têtes de lions sculptées en cristal de roche et évidées, et la bacchante couronnée, flanquée de figurines, ivoire capital servant de socle au groupe en même matière de Jean de Bologne[115] (la Vertu châtiant le Vice), sont certainement des produits de l’art grec ou romain ; ce qui était devenu tout un, dans les premiers temps de la décadence[116].

Les autres figurines en ivoire et en bois éparses sur les meubles avec les matières diverses, ne remontent qu’au siècle de Louis XII, pour finir à celui de Louis XIV ; mais d’Albert Durer au Bernin il y a, comme nous l’avons dit, une grande et belle marge.

C’est en effet à Albert Durer, sinon à son habile compatriote Peter Vischer, qu’on doit attribuer la petite figure en buis, parfaite à tous égards, comme dessin, costume, charme, sentiment et exécution, représentant l’opposition des deux natures, une jeune beauté ayant à ses pieds un être difforme. Dire que nous avons entendu plusieurs personnes demander si ce ne serait pas la Esmeralda recevant les humbles soins de Quasimodo, c’est rendre hommage à la belle création de M. Victor Hugo, qui, devinant ce type de candeur et de grâce, nous l’a fait si bien percevoir par un sens moins impressionnable que la vue.

Un autre sentiment non moins précieux, celui de la souplesse des formes et de la morbidesse des chairs, domine dans plusieurs figures d’enfants en ivoire, dues à l’habile ciseau de Duquesnoy, plus connu en France sous le nom de François Flamand[117]. Comme ces petits enfants dorment bien ! quelle vérité dans le mouvement de ces petits joueurs d’instruments, et de cet Amour qui taille son arc ! et quelle étude de la nature dans le torse surtout de cette esquisse en ivoire du Mannken piss, autre fontaine, trop naturelle pour le coup, qu’il exécuta en bronze pour la ville de Bruxelles sa patrie !

Nous ne nous arrêterons pas aux autres ivoires italiens, flamands et français, moins rares dans les collections, non plus qu’à la suite de coupes d’émail par les Laudin[118] et consorts, ni aux trois hanaps[119] couverts, de Jacques Courtois[120], représentant les scènes du paradis terrestre, pour arriver plus tôt à la description d’un meuble qui forme à lui seul un cabinet entier de curiosité, et un contraste continuel, puisque contraste il y a.

Il n’est pas besoin d’ajouter qu’il s’agit de ce meuble florentin couvert de mosaïques en pierres dures, oiseaux, paysages, etc., et de matières précieuses, telles que lapis, cornalines, feld-spath de Labrador, etc., le tout rehaussé d’argent à profusion, et de marqueterie de Burgau, où l’or n’a pas été épargné, même pour la table qui lui sert de support. La recherche de l’effet a été portée si loin, qu’afin d’obtenir plus de transparence pour l’écaille, on l’a plaquée sur feuilles d’argent. Le premier aspect de ce meuble est ensemble, sauf peut-être l’effet du bas-relief et des figurines en rouge antique, qui tranchent un peu vivement sur le reste. Mais qu’on vous ouvre le sanctuaire et votre œil sera confondu, ébloui : l’écaillé, l’ivoire, l’or, l’argent, la miniature, l’émail, s’y disputent la suprématie et se heurtent de manière à empêcher quelques instants l’examen des détails. Ce n’est certainement pas ainsi qu’aura été conçue dans le principe cette décoration intérieure, trop éclatante pour être harmonieuse. La présence de peintures gracieuses de la fin du 17e siècle et de miniatures presque libres démontre qu’un des anciens propriétaires de ce meuble, trouvant les mosaïques et les émaux trop innocents et voulant profiter des encastrements pratiqués dans l’écaille, les aura meublés suivant ses goûts, sans égard pour celui reconnu pour tel[121].

Un autre meuble, qu’on nommera comme on voudra, êpinette, clavicorde, virginelle, clavecin ou forté-piano, offre bien peut-être aussi quelques anomalies de même nature[122] ; mais ici, le propriétaire de la collection se livre seul et tout entier aux traits de la critique. Il ne pouvait dépendre de lui que cet instrument eût existé il y a deux ou trois cents ans[123], et se fût conservé depuis lors, tel qu’il se poursuit et comporte maintenant : heureux d’en avoir retrouvé de principaux fragments assez importants pour le déterminer à entreprendre cette restitution, il a moins cherché dans ce long travail à faire un vieux meuble qu’à mettre en accord, au moyen de cet instrument indispensable, le mobilier d’ébène sculpté de son ancien salon.

Laissons ces ajustements pour ce qu’ils sont, et passons à des divisions plus homogènes, telles que le service de table, ce qui nous procurera l’occasion de parcourir la galerie chemin faisant, et de visiter les monuments dont elle est jonchée.


GALERIE.


Le mobilier de ce long vestibule appartient en grande partie à la renaissance. Comme époque plus rapprochée de nous, et dont les productions, d’ailleurs plus nombreuses, contrastent moins que celles d’époques antérieures avec le goût moderne, la renaissance défraie à elle seule presque toutes les jolies collections de monuments français que renferme la capitale[124].

Le premier Coffre à couvercle convexe est le vrai type des bahus, tels que les miniatures de la fin du 15e siècle nous les retracent. Sa destination religieuse est indiquée par cette légende incrustée en grandes lettres, Mitte arcana Dei. Il était dans la chapelle du château de Loches.

Le groupe en marbre, la Présentation au temple, est d’un travail gothique qui n’exclut pas une certaine élégance jointe à beaucoup de naïveté dans les formes, et surtout une recherche non tourmentée dans la disposition des draperies.

Des trois espèces de Cippes carrés, piédestaux composés de fragments divers, le premier est remarquable par une suite, en bas-reliefs coloriés, de divers épisodes du siège de Troie. Cette Iliade sculptée était placée comme décoration dans le château d’Anet. Le second offre la réunion de plusieurs bas-reliefs en marbre, albâtre et bois, et de quatre cariatides en bronze dédoré ; et le troisième se compose principalement de six panneaux, dont deux d’angle, en faïence vernissée plutôt qu’émaillée, portant la date de 1512[125], et provenant d’un poêle placé dans une ancienne léproserie dépendant du château de Joinville.

Le Groupe en bois sculpté, placé, quant à présent, sur le second cippe, nous a paru digne d’une attention spéciale par son ordonnance comme par le caractère des figures. La résignation de la reine qui, de son lit de mort, dépose sans doute l’expression de ses dernières volontés entre les mains de son jeune fils, contraste habilement avec l’expression observatrice et méditative des conseillers et des docteurs témoins de la scène. Nous pensons que ce travail, évidemment d’une belle époque, appartient à l’école espagnole qui, sous Charles-Quint et ses premiers successeurs, a produit des chefs-d’œuvre dans tous les genres.

La Boîte à volets posée sur le troisième cippe date de l’époque de transition, témoin le dais gothique et les arabesques des panneaux, dont les peintures extérieures sont également curieuses.

Arrêtons-nous un moment sur deux échantillons qui, bien que remontant au moins au milieu du 15e siècle, ont, au premier aspect, le caractère imprimé par Raphaël à ses ouvrages immortels.

L’un est un bas-relief en faïence émaillée, la Vierge et l’Enfant Jésus, ouvrage de Luca della Robbia[126], inventeur du procédé d’application de l’émail à la terre cuite. Ces belles productions, rares en France[127], sont très-recherchées, même à Florence, patrie de cet artiste, dont la réputation n’a pas souffert de la fragilité de ses ouvrages.

L’autre, où les airs de tête de Raphaël et le sentiment de la venue de ce messie sont encore plus sensibles, est la grande vignette peinte sur soie à l’eau d’œuf, représentant les pèlerins d’Emmaüs et l’incrédulité de saint Thomas. Or, d’après les listels, le caractère d’écriture des légendes et l’emploi du procédé, cette peinture doit avoir précédé peut-être d’un siècle l’apparition du grand maître qui s’est approprié, en l’épurant, tout ce que l’école antérieure avait de naïveté, de solidité et de franchise[128].

Ces belles aiguières en étain ou composition, œuvres de François Briot[129], signées sous le bassin, par le portrait de cet habile continuateur des travaux de Cellini, réclament aussi un moment d’examen.

À l’élégance de la forme, à la division des cartouches et à la pureté de leurs dessins, on voit qu’on est en pleine renaissance.

Ceux de ces ouvrages dont la faible complexion a résisté au temps et aux effets du bosselage et des nettoyages indiscrets, sont fort recherchés dans les collections.

Vous vous êtes sans doute demandé, en lisant Brantôme, de quelle nature étaient ces coffres qui, de son temps encore, servaient de sièges dans les grandes réunions, même à la cour, où les bancs, escabelles, chaises et fauteuils étaient très-rares, même au commencement du règne de Henri IV[130].

Si nous en jugeons par la garniture de cuir coloré[131], dont malheureusement il ne restait que quelques débris, des deux grands Coffres étroits, mais peut-être bien élevés pour des sièges, placés au bas des croisées, telle aurait été leur destination dans le vieux castel nestorien d’où ils ont été tirés et où ils gisaient côte à côte, bien que séparés par plus d’un siècle. Celui chargé de blasons et écussons, dont l’écu de France, soutenus par des lions licornes et autres animaux, appartient évidemment à l’époque de l’occupation anglaise, sous Charles VII. Les Scènes de la Passion, en marbre et albâtre, alternées dans l’embrasure des croisées avec les beaux Émaux de Léonard de Limoges, mettent en présence, d’une manière tranchée, l’enfance de l’art et sa perfection. On voit synoptiquement ce qu’il a gagné par l’étude seulement, ces sculptures du 14e siècle laissant peu à désirer comme caractère et comme sentiment.

Par une simple conversion, nous voici devant la porte d’entrée, dont les Chambranles, formés de quatre figures en bois, de haut style, dans le caractère de dessin du Primatice, encadrent des portières éblouissantes par l’éclat des couleurs. Leur amalgame, sans dessin arrêté, à la manière des Orientaux, produit un ensemble des plus harmonieux. C’est à jurer que ces tapisseries sortent du métier. Il est vrai qu’elles étaient restées soigneusement enveloppées dans des aromates.

Des trois grands Meubles en noyer qui se présentent successivement, deux, quoique variés dans leurs détails, et provenant de contrées opposées, ont certainement été au moins composés par le même artiste, école de Jean Goujon ; quant à celui du centre, il est et sera toujours hors ligne, comme travail et richesse de détails. On s’étonnera moins de ce résultat, en apprenant qu’il est du au concours de travail des moines de l’abbaye de Clairvaux[132], sous Henri II, qui, d’après la tradition, l’offrirent à titre de bouquet de fête à leur abbé. Resté dans la chambre abbatiale, comme témoignage du talent et du bon emploi des loisirs des frères, jusqu’à l’époque de la conversion en filature de cette célèbre abbaye devenue aujourd’hui une célèbre prison, c’est presque directement et par un seul intermédiaire qu’il est venu prendre, dans la collection, la place qu’il occupe dignement.

Le Christ à la colonne, de Sébastien del Piombo, bas-relief en poirier, d’une savante exécution et d’un ton dû au vernis du temps, qui ne le cède en rien aux plus beaux bronzes florentins ; plusieurs autres bas reliefs en bois, marbre et albâtre, et quelques tableaux, notamment celui très-curieux[133] de Van Eich (dit Jean de Bruges), représentant saint Pierre-ès-liens en souliers à la Poulaine, termineront notre description de cette partie de la galerie.


ARRIÈRE-GALERIE.


Nous ne nous arrêterons dans la deuxième partie que pour rendre justice à la belle masse et au ton vigoureux d’un meuble de l’époque d’Henri III, où l’on commençait à multiplier les saillies, pour faire du neuf, et à un tableau (Annonciation) de Lucas de Leyde, remarquable, comme celui de Van Eich dont nous venons de parler, par sa conservation, par la richesse des costumes et par la vérité des détails, en tant qu’ils se rapportent à l’époque du tableau et non à celle du sujet ; car c’était ainsi que les peintres des écoles allemande et flamande des premiers temps entendaient le vrai, et l’obtenaient, sous un rapport du moins, en procédant d’après des modèles à leur disposition, au lieu de créer des suppositions idéales qui ne pouvaient poser. Autrement, en l’absence de l’intérêt et du mouvement que le défaut d’études les empêchait de donner à leurs compositions, ils eussent été privés de leur principale ressource, la reproduction fine et brillante de riches accessoires.


PIÈCE DES THERMES.


Cette petite pièce, qui fait suite à la galerie et qui, par un arrière-cabinet, communique directement avec la grande salle du Palais des Thermes, mérite bien aussi une petite station. La porte, d’abord, provenant de Poitiers, est comparable à ce que la renaissance a produit de plus parfait, et rappelle beaucoup, comme composition, les arabesques ou vitraux d’Écouen, dont deux panneaux figurent dans la collection, et comme travail, les belles portes de l’église de Saint-Macloud à Rouen, exécutées par Jean Goujon, moyennant le modeste salaire de quatorze sols par jour[134]. Ici, et par une combinaison toute caractéristique de l’époque, au médaillon représentant la Salutation angélique, sont accolés, Satyres, Faunes, Mercure, Neptune et autres divinités païennes, participant ainsi à l’acte qui devait les détrôner. D’ailleurs, malgré sa capacité restreinte, cette petite pièce contient trois grands meubles, dont un vaste Cabinet d’ébène à deux corps, à doubles portes et à tabernacle orné ; un Buffet à chimères et à grand couronnement, de l’école florentine, et un autre également couvert de sculptures et incrusté de burgau ; plus une petite Crédence à pans, fort curieuse, en ce qu’elle porte avec sa date de 1524, en sautoir sur le pilastre de droite, le portrait, fort ressemblant, de François Ier à cette époque, et ceux de la reine et de divers personnages[135].

Les divers objets accessoires se composent principalement d’une Boîte à volets, de l’époque de transition, garnie à l’intérieur de nombreux sujets sculptés, et à l’extérieur de deux belles figures peintes[136] ; d’un Enlèvement en marbre, travail du 15e siècle, qu’avaient peut-être entrevu les sculpteurs Flamen ou Renaudin, auteurs des grands enlèvements du 17e siècle, retirés de Versailles en 1715, pour être placés aux Tuileries ; d’une Décollation de saint Jean, en bois, style d’Albert Durer ou de son école ; d’un Portement de croix, bas relief en chêne d’une riche composition et d’un beau mouvement, et de deux petites statues en marbre, dont une surtout, celle de droite, la Vierge a l’oiseau, fait le désespoir des visiteurs, et par suite celui du visité site. À qui donnez-vous cette jolie figure ? lui demande-t-on de toutes parts. À personne, semble-t-il répondre tout d’abord ; et, en effet, réduit à procéder par conjecture, il se borne à faire remarquer la conformité de goût, de graces, de traits et d’ajustement qui existe entre cette statue et la figure de jeune femme peinte sur un tableau voisin. Mais de qui ce tableau ? Surcroît d’embarras ! Les artistes de ce temps étaient, nous le répétons, d’une modestie désespérante.

Pour se rendre compte de l’énorme différence qui peut exister entre tels et tels travaux de luxe d’un même genre, différence subordonnée aux époques comme au degré de talent des artistes, qu’on compare la sculpture du cadre d’ébène de la glace placée sur la cheminée, avec les travaux analogues des règnes de Henri IV et Louis XIII. Ce fut alors que, sacrifiant l’art à la matière, on repoussa des grands ameublements le bois indigène, comme trop commun, pour y substituer, par les facilités que donnaient nos relations alors nouvelles avec l’Amérique, l’ébène plus fin et plus poli, qui fut à son tour exclus, sous Louis XIV, par la marqueterie de boule et par la dorure dont le règne dure encore après des phases diverses. Dès ce premier moment, l’art, devenu secondaire, devait décliner et tomber. Ainsi fit-il.


SALLE À MANGER.


Mais le temps nous presse ; marchons, sans plus attendre, au but de notre excursion. Depuis longtemps nous suivons, nous dit-on, les murs[137] du palais des Césars[138]. Cette baie épaisse nous en montre l’accès ; entrons. C’est un cénacle préparé pour le festin. Quoique l’or y brille, que l’émail des vases, coupes et bassins, y scintille de toutes parts, que les essences puissent à la rigueur y pleuvoir sur les convives au moyen du clepsydre (formant surtout)[139], et que les usages du peuple-roi soient en partie respectés par l’absence des serviettes[140], comme par la présence de la cupa magistra[141], ce n’est certainement, à l’aspect seul des vitraux[142], ni la salle dite domus aurea de Néron, ni celle de Mercure, de Claude, ni l’une de celles où le républicain Lucullus graduait sa dépense selon l’importance du dieu dont elle portait le nom ; encore moins celle où le fastueux et cruel Héliogabale, ce Sardanapale de Rome, étalait les riches vaisselles[143] et les vases de haut prix dont il dépouillait ses victimes. Ce n’est, il faut le dire, qu’une salle à manger bourgeoise, vouée à un service habituel, service qui exclut tout ce qui n’est ici que de montre[144].

La place en est réservée auprès de leurs analogues, sur les dressoirs et buffets flamands, où reposent les riches produits des fabriques de Faenza[145], de Montpellier[146], de Limoges[147], de Flandre[148], et surtout les productions si originales et si variées dues au génie, créateur pour la France, et d’ailleurs si inventif, de Bernard Palizzi[149].

À tout ce luxe d’apparat vient succéder, lorsque l’illusion doit faire place à la réalité, le modeste couvert du quartier latin, la nappe de cretonne, la porcelaine blanche de Chantilly, le flacon de Sèvres, et l’aiguière sans anse du Mont-Cenis.

Que si ce désenchantement vous semble trop cruel, qui vous empêche de conserver votre illusion en la reportant sur l’ordonnance d’un repas de la vieille France, fait sous le patronage de ce roi chevalier dont l’image et les devises président à cet ensemble[150] ?

Supposez que ces chaieres et ces faulx d’estuels attendent les conviés, et sonnez la cloque d’appel.

Voici venir ces chevaliers, relevés de leur service d’honneur près du lit de leur maître, ou suspendant leur lutte pacifique sur l’échiquier du Vieux de la Montagne. Le heurt et l’entre-choc de leurs armures retentissantes annonce leur venue. Déjà paraît la tourbe des servants royaux obligés : paiges, portefais, sert d’eau, varlets, valetons, potagers, hasteurs, galoppins, porte-tables, saulciers, verduriers, garde vasselle, sommiers de bouteille, pannetiers, eschanson et maître queux[151], manœuvrant à ces cris de l’huissier de cuisine :

« Au potage ! à la viande ! haut la masse ! et marchez en tête du cortège. »

Tandis que nos preux dépouillent le heaulme et délacent le hallecret[152], et que les servants donnent à laver, le service couvert[153] se dresse en harmonie avec les plats destinés à le contenir. Remarquez que la couleur grise ou rouge de ces perdrix est distinguée par l’argenture ou la dorure des becs et pattes ; que cette omelette est saupoudrée de fines perles[154] ; que ces oiseaux sont farcis d’ambre, de musc ; que les parfums dénaturent jusqu’au pain, anisé, mets d’une saveur douteuse, pour vous peut-être, mais préférable encore à celle de cet oiseau funeste dont la chair eût incorporé à la substance de ces convives, liés alors par un serment sanguinaire, des sentiments de haine et de vengeance atroce[155].

Bientôt, grace au vin pétillant d’Arbois[156] et à la clarette[157], coulant à grands flots dans les hanaps, sur la pimprenelle aromatisante[158], au récit des haultes ou galantes prouesses, les cris de liesse succéderont et viendront se confondre avec la ballade du troubadour, les sons aigus du rébec[159] et de la contre-viole, les accords du luth, le bruit du tympanon, la mélodie narcotique de la musette de Poitou, et les démonstrations du joculateur dans l’exercice des jeux de table[160]. Un nouveau donner à laver, les épices et les graces, suivies de salutations réciproques, viendront mettre un terme à ce banquet et aux joyeux esbattements de nos chevaliers, retournant à leur service aux cris étourdissants de Los au roy notre seigneur ! et de Noël !… Noël ! répétés par l’écho des ruines du palais romain, à faire tressaillir d’allégresse les mânes, errants sans doute dans cette enceinte, du premier roi chrétien qui l’habita.

Et nous aussi, nous quitterons cette table, cette scène aussi par trop fantastique, et le palais du Sycambre converti, pour faire un court et dernier pèlerinage[161] en un lieu consacré aux souvenirs du règne d’un de ses successeurs, de celui qui sut, à son exemple, conquérir la couronne de France par une capitulation… de conscience.


PIÈCE DE HENRI IV.


Grand et bon Henri ! modèle de bravoure et de clémence, ta physionomie et ton allure, à la fois énergiques, spirituelles et galantes, si bien reproduites sur ce meuble[162], annonçaient seules les hautes destinées que la France eût atteintes sous ton règne, si le couteau d’un scélérat n’en eût tranché le cours, alors que négligeant tous avis, dédaignant toutes menaces, pour ne pas rendre ta vie pire que la mort[163], ta noble confiance eût dû suffire pour désarmer tes assassins.

Si grand dans les continuelles perplexités de sa lutte pied à pied pour conquérir et consolider sa couronne, que n’eût pas fait ce monarque, lorsque, parvenu à maîtriser les discordes civiles et à déjouer les machinations de l’étranger, par la sagesse de ses mesures, l’activité et la vigueur de ses armes, et la franchise de ses résolutions, il eût pu se livrer tout entier au soin d’assurer le bonheur de son peuple et l’illustration de son règne ! Son épargne germait déjà au profit des sciences et des arts[164] qui, prêts à renaître de nouveau, après nos longues dissensions, furent tout à coup replongés dans l’abîme.

C’était une conséquence nécessaire de ce crime. Toute minorité tue les arts par les désordres qu’elle entraîne, en ouvrant la lice aux ambitions comprimées, par les dilapidations qui suivent, et surtout par l’absence d’un grand moteur, inspirateur et rémunérateur.

On reproche à Henri ses faiblesses ; mais leur sacrifia-t-il jamais des intérêts plus élevés, ceux de son peuple et de sa dignité comme roi[165] ? L’ascendant de Gabrielle le sépara-t-il de Sully ? Certes celui qui pourrait dire que, doué de son organisation, dans des circonstances pareilles et avec l’exemple de ses prédécesseurs, il se fût conduit différemment, serait plus qu’un ange ou moins qu’un homme.

Ces faiblesses, conciliées avec les devoirs, sont toujours des gages assurés de ce qu’une ame ardente peut entreprendre et exécuter de grand et de noble, quand s’amortit le feu des désirs personnels.

La magie de ces souvenirs et de ces regrets, communs par exception aux Français de tous étages, s’accroît encore, à nos yeux du moins, dans la petite pièce que nous visitons, d’une espèce d’accord entre l’image du bon roi et le mobilier presque entièrement de son temps, lit, tenture, draperies, fauteuils, miroirs, coffrets, pendules, vitraux, tapis, flambeaux et autres objets dont le petit tableau d’Abraham Boos, placé près du meuble, constate l’exactitude. Il n’est pas jusqu’au plat d’un continuateur de Palizzi, représentant Henri au milieu de sa famille, qui n’ajoute encore au charme de l’illusion.

Pour nous faire pardonner l’abandon du rôle de simple descripteur, déjà peut-être au-dessus de notre portée, pauvre apédefte que nous sommes, coupons court à notre longue excursion dans le domaine des vieux us, après avoir, pour rattacher la fin au commencement, jeté un coup d’œil, du petit oratoire du fond, qui forme tribune pour la chapelle, sur les ruines très pittoresques, vues de ce point, du vieux palais des Thermes. Il ne nous restera plus qu’à prendre congé, en consacrant notre visite, au moins[166] par une signature, sur l’album du maître du logis qui, par un surcroît de manie sans doute, paraît tenir à ce petit soin[167].



    les ongles de deux pieds pour le moins, occupés à presser les grapes pour en tirer de l’huile d’or. » (Pantagruel, liv. iv, chap. 16.)

    Il est à croire que Joconde n’eut à s’occuper que de faire la façade et d’embellir cet édifice, qui avait été construit à neuf, en moins d’an et demi entiers, environ 60 ans auparavant, ainsi que le constate cette inscription du temps placée en face du grand escalier :

    L’an mil quatre cent quarante-six
    Par messieurs du grand bureau
    Fut ordonné de sens rassis
    Faire ce corps d’ostel nouveau
    Qui fut devisé ainsi beau
    Par les correcteurs de céans
    Lesquels y plantèrent leur seau
    Comme gens à ce bien seans
    Etc.

    siècle, d’abord à Bologne en 1315, et ensuite à Montpellier, ainsi qu’on le voit par les lettres de Charles VI du mois de mai 1396 ; mais les besoins de l’art et l’intérêt de l’humanité ne purent triompher que deux siècles plus tard, chez nous, de répugnances, ou, si l’on veut, de considérations respectueuses que les anciens ne surmontèrent jamais.

  1. Nous ne donnons aucun développement à cette dernière idée, ne voulant pas, à propos de quelques restaurations barbares, attaquer toute une classe d’artistes.

    Notre intention expresse est d’ailleurs que cette notice, consacrée exclusivement à la description des produits d’art, jusqu’au règne de Louis XIII seulement, ne contienne même aucune insinuation dont un artiste vivant puisse s’offenser.

    Notre école moderne, ou, si l’on veut, nos écoles modernes, puisque l’esprit de division est parvenu à classer les produits des arts, comme ceux de la nature, en genres, espèces et variétés, est ou sont en marche. Aux pas de géant qui marquèrent ses débuts dans la première lice ouverte sous l’inspiration des grands modèles, succéda cet état froidement stationnaire qui détermina la jeune milice de nos ateliers, réduite à des efforts sans but, à secouer le joug des règles et de l’étude, pour chercher la gloire par d’autres voies. Devenus sourds à la parole du maître, et embarqués sans pilotes sur un océan semé d’écueils, nos modernes Argonautes n’ont pas encore découvert un nouveau monde ; mais ils ont du moins racheté bon nombre de naufrages par plusieurs heureuses expéditions qui enrichissent, dans tous les genres, le beau domaine de l’art. Leur tentative ne pouvant se juger que par ses résultats définitifs, attendons. La sérénité de l’horizon politique pourrait seule, d’ailleurs, hâter la maturité des fruits déjà très-abondants, dans les deux espèces, de notre nouvelle renaissance. Voilà pour l’art.

    Quant aux artistes, nous les aimons trop, sans distinction d’étendard, pour ne pas nous récuser dans le grand litige qui les met en présence. Admirateur au même degré des grands talents de toutes les écoles, anciennes ou modernes, on nous verra toujours prêt à tresser des couronnes pour les vainqueurs des deux camps. Notre rôle, s’il fallait en adopter un, serait celui du héraut qui, d’un terrain neutre, étudie le choc et note les prouesses des assaillants et des tenants (voyez note 1, page 100), ou, moins ambitieusement encore, celui d’un simple spectateur gémissant sur les haines et les injustices réciproques produites par cette guerre de mots, quand il serait si facile de s’entendre par l’application aux arts de cet axiome littéraire : à talent égal

    Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
  2. La substitution, dans les nouvelles écoles dramatique et historique, de scènes vraies, ou du moins vraisemblables, aux pompeux et éloquents mensonges, et, dans les arts du dessin, des habitudes humaines, quelles qu’elles fussent, aux formes toujours héroïques d’une nature de convention, a dû faire naître ce goût, que les collections de quelques amateurs et les études spéciales de quelques artistes ont développé.

    Sous ce dernier rapport, M. Duponchel a rendu de vrais services en exploitant judicieusement les archives pittoresques du moyen âge dans l’intérêt de notre instruction et de nos plaisirs.

  3. Une bouche de ce réservoir, pratiquée presque au-dessus de la borne-fontaine, et qu’on ouvre dans l’été à jours et heures fixes, lance une forte colonne d’eau jusqu’au milieu de la rue des Mathurins.

    L’aqueduc d’Arcueil a été construit par Jacques de Brosse, sous la régence de Marie de Médicis.

  4. Saint-Foix (t. II, p. 15) combat l’opinion de ceux qui soutiennent que le palais des Thermes était bien plus ancien que l’empereur Julien, qui commandait dans les Gaules en 357, en faisant remarquer qu’il fut bâti sur le modèle des bains de Dioclétien à Rome, qui ne furent achevés qu’en 306. D’ailleurs, ajoute-t-il, en bâtissant des thermes, il fallut en même temps s’occuper d’y faire venir des eaux ; or, ce que dit Julien dans son Misopogon, que les Parisiens n’ont pas d’autre eau que celle de la Seine, prouve que l’aqueduc de Rungis n’était pas encore terminé alors.
  5. Sauval, d’après un passage de Fortunat. Saint-Foix, après avoir cité également ce que dit Fortunat « que Childebert alloit de son palais, par ses jardins, jusqu’aux environs de l’église Saint-Vincent (autrefois temple d’Isis, depuis Saint-Germain-des-Prés), » ajoute « que les princesses Gisla et Rotrude, les très-aimables filles de Charlemagne, furent reléguées dans le palais des Thermes, après la mort de ce prince, par Louis-le-Débonnaire, qui commença par faire tuer deux seigneurs qui passoient pour être leurs amants. »

    Puisque, par une conséquence naturellement déduite du séjour de Charlemagne dans ce palais, divers auteurs y placent la scène d’amour et d’enlèvement d’Éginhard par Emma, qui détermina ce prince à unir sa seconde fille à son secrétaire, ce devrait être dans une des petites cours de notre hôtel qu’on pourrait à la rigueur chercher l’empreinte tout historique des pas tremblants et sans doute même grelottants de la sensible et vigoureuse princesse ; mais les maudits pavés, d’invention postérieure à cette scène, auront au moins couvert ces traces.

  6. Aujourd’hui le Palais de Justice. C’était d’abord un assemblage de grosses tours qui communiquaient les unes aux autres par des galeries. Saint Louis en changea la construction. Charles V fut le premier roi qui le quitta pour aller habiter l’hôtel Saint-Paul qu’il avait fait bâtir. Le Louvre, ancien chenil de Dagobert, dont Philippe-Auguste fit construire en 1214 la grosse tour centrale, démolie en 1528, pour mettre ses titres et finances, ainsi que les prisonniers d’importance, n’est devenu la demeure ordinaire, ou, si l’on veut aussi, la prison de nos rois, que depuis Charles IX. Il était réservé pour les monarques étrangers qui venaient en France. Manuel, empereur de Constantinople ; Sigismond, empereur d’Allemagne, et Charles-Quint y logèrent. Malgré la construction successive de l’hôtel Saint-Paul, qualifié d’hôtel solennel des grands abattements, et du palais des Tournelles, nos rois conservèrent long-temps une résidence au Palais. C’est dans les appartements royaux de cette résidence qu’avait eu lieu, en 1357, en présence du dauphin, le massacre suscité par le prévôt Marcel. C’est du perron du Palais que Charles VI accorda au peuple, en 1383, le pardon de sa sédition pendant la campagne de Flandre ; et encore, en 1531, François Ier rendit le pain bénit à l’église Saint-Barthélemy comme premier paroissien.
  7. La chronique de Cluny dit, en parlant de Pierre de Chaslus : « Acquisivit domum quae dicitur Palatium de Terminis seu de Thermis Parisiis. »
  8. M. Dulaure s’occupe très-peu, dans son Histoire de Paris, de l’hôtel de Cluny, qu’il élève sous Charles VII, sans citer ses collaborateurs.
  9. Ces deux mots, employés indistinctement dans les chroniques, sont loin d’avoir la même signification. Le pécule était le bien dont pouvait disposer celui qui était en puissance d’un autre, tel qu’un serf, un religieux, comme argent provenant de son industrie particulière, de son épargne. La dépouille supposerait un droit de confiscation ou d’épave.
  10. Pierre de Saint-Julien, Mélanges historiques ; et Choppin.
  11. D’après la position en cour de la famille d’Amboise, on peut supposer que l’architecte du roi aura été au moins consulté pour les travaux complémentaires, dont le style est entièrement différent de celui des premiers.

    Il y a d’ailleurs beaucoup d’analogie entre la disposition des lucarnes de l’hôtel de Cluny et celle de l’ancien palais de la chambre des comptes, que Joconde construisit de 1499 à 1506, époque où il retourna à Vérone sa patrie. (Voir la note I.) Ce palais, dont on peut se faire une juste idée par les gravures qui en ont été faites, présentait dans sa partie supérieure un aspect analogue à celui de l’hôtel de Cluny. Sur la façade étaient placés dans des niches, les quatre vertus cardinales, et au milieu Louis XII revêtu de ses ornements royaux, avec sa devise : Un porc-épic, et les mots : Et Eminus et Cominus ; à droite était un escalier couvert semblable à celui, voisin, de la Sainte-Chapelle.

    Rabelais fait allusion à ce palais, où il loge « les Apedeftes (gens non lettrés), et d’où l’on voit les fascheuses demeures de Grippe-minaud et des chats fourrés (le Palais de Justice) » en disant : « Pantagruel fut en grande admiration de la structure de la demeure et habitation des gents du pays ; » et plus loin : « car ils démolirent en un grand pressoir auquel on monte près de 50 degrés. » Il y en a 46 pour monter aujourd’hui à la grand’chambre de la cour des comptes.

    Il peint d’ailleurs les maîtres des comptes, « comme de gros pendars ayant les mains longues comme jambes de grues et

  12. Ces quatre grands sculpteurs, contemporains de Masaccio, concoururent à la confection des portes du Baptistère de Florence, que Michel-Ange considérait comme dignes d’être les portes du ciel. Brunelleschi, chargé, dès 1407, de la construction de la belle cathédrale de Florence, est le premier qui ait remis en honneur les ordres classiques dont Vignole surtout fit une grande application en France, dans les grands travaux qu’il exécuta de concert avec le Primatice.
  13. Né en 1443, peintre florentin, et à la fois architecte, poète, musicien, anatomiste, et mathématicien. Mort en 1519, presque entre les bras de François Ier, sans avoir pu, à raison de son grand âge, exécuter aucuns travaux pour ce prince. Léonard, comme ordonnateur des fêtes données par la ville de Milan à Louis XII, lors de la prise de possession en 1499, dut contribuer personnellement à donner à ce roi une haute idée du progrès relatif et de l’état des arts en Italie. On lui attribue la construction du lion mécanique, qui, après avoir marché quelques pas au devant du roi, s’arrêta court et ouvrit son estomac où l’on vit paraître les armes de France.
  14. Surnommé le Vitruve florentin ; mort vers 1480.
  15. Architecte, peintre et poète, né en 1444 ; mort en 1514. Il avait jeté, l’année précédente, les fondements de Saint-Pierre à Rome.
  16. Fra-Giovanni Giocondo, de l’ordre des frères prêcheurs, naquit vers 1430. Il possédait les plus vastes connaissances en littérature, en antiquités et en architecture. Ce n’est qu’en 1499 qu’il fut mandé en France par Louis XII, pour divers travaux dont nous aurons occasion de parler et dont il ne reste intact, à notre connaissance, que le pont Notre-Dame de Paris ; à moins que ainsi que nous croyons pouvoir le supposer, il ne fût au moins pour quelque chose dans l’élévation du Palais de Justice de Rouen, construit et terminé précisément pendant les sept années de la présence en France de cet architecte du roi, et alors que ledit roi avait fixé son séjour à Rouen dès la première année de cette construction et de l’arrivée de Joconde, en 1499.
  17. Peintre, sculpteur, architecte, philosophe et poète, né en 1474.
  18. Peintre, graveur et sculpteur, né en 1474.

    Remarquons, à propos des qualités multiples que nous accolons aux noms de tous ces grands artistes, qu’aucun de ceux des 15e et 16e siècles ne se borna à la culture d’une branche d’art. La démonstration serait facile, mais trop longue pour notre espace. Rappelons seulement que il Rosso (maître Roux), appelé par François Ier (dont il reconnut les bienfaits par une bassesse), pour remplacer, comme peintre, André del Sarto, construisit la galerie de Fontainebleau ; que Primatice contribua autant à la construction qu’à la décoration du même château, et qu’il fut chargé de l’exécution de la fontaine colossale projetée par Cellini, et de la fonte des premiers grands bronzes moulés sur l’antique que la France ait possédés ; que Raphaël commenta Vitruve, et que Jules Romain, son élève, passé maître en peinture, était nommé architecte de St.-Pierre de Rome, quand la mort l’atteignit en 1543, etc.

  19. Nous renvoyons à une note spéciale (E) pour quelques détails sur ce grand artiste, dont le nom même était resté inconnu en France.
  20. Qualification expressive que lui donne M. Alexandre Lenoir qui, malheureusement pour nous, ne partage pas notre prédilection pour le style de cette époque. successive, prolongée et utilisée en France, d’artistes tels que Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, il Rosso, il Primatitio, Nicolo dell’Abbate, Vignole, et tant d’autres peintres et sculpteurs romains et florentins dont les talents, par un heureux concours, étaient alors largement exploités par leurs propres souverains. Un témoignage plus irrécusable encore est celui de ce même Benvenuto, connu par sa susceptibilité et sa franchise cynique, et qui, dans ses mémoires, écrits bien postérieurement à son retour de France, où il passa quatre années, dit, tome 2, p. 69 : « Nous faisant gloire (lui et Guido Guidi, médecin florentin que François Ier s’attacha en 1541) d’acquérir des talents chacun dans notre profession, grâce à la générosité d’un prince si grand et si magnifique. » Et il ajoute : « Je puis, en vérité, dire que ce que j’ai fait de beau et de bon est l’œuvre de ce roi merveilleux. »
  21. Ce roi, auquel on ne contestera pas le courage et le talent d’un guerrier, sut allier à ce titre celui plus grand de régénérateur des arts, et de père des sciences et des lettres.

    Témoin de ses dispositions et de leurs résultats, Benvenuto Cellini avait conçu l’idée de les consacrer par un monument colossal dont il fit le modèle pour Fontainebleau. Au-dessus d’une fontaine carrée, entourée d’un escalier à révolution, Mars en repos (proportion de 54 pieds) dominait quatre figures symboliques avec attributs : la Science des lettres, les Arts du dessin, la Musique et la Libéralité.

    La grandeur et la justesse des vues de ce roi, comme la noblesse de ses encouragements, malgré l’ingratitude dont il fut souvent payé, sont d’ailleurs bien justifiées par la présence

  22. Nous ne rouvrirons pas ici la discussion sur l’origine revendiquée par l’Allemagne du style qu’on est convenu d’appeler gothique, d’après les démonstrations obtenues, par la publication des dessins du Nilomètre, d’arcades ogives existant sur la place publique du Caire, et même de débris de monuments indiens et persans à Delhi, Ispahan, etc. (Voir la note F.) Nous ferons seulement remarquer l’élégance et la variété des ornements sculptés sur place, tant dans les dais ou clochetons que sur les corniches destinées à servir d’appui aux statues. Cette variété devait tenir à ce que chaque sculpteur n’avait à suivre, sur une dimension donnée, que ses propres inspirations, souvent bizarres, ainsi qu’on le voit dans le profil d’une des corniches où trois lapins sont disposés de manière à paraître avoir chacun deux oreilles, bien qu’on n’en compte que trois pour le groupe.

    C’est une de ces inspirations, moins puériles sans doute que celle-ci, qui coûta la vie à un apprenti du sculpteur peintre-verrier Alexandre de Berneval, chargé vers 1340, sous l’occupation anglaise, de l’exécution des roses de l’église de Saint-Ouen à Rouen. Le maître, furieux d’avoir été surpassé dans le travail de sa belle rose du côté du nord, assassina son élève, et fut pendu comme homme, puis honorablement inhumé comme artiste dans cette même église, côte à côte de sa victime.

  23. Le beau couronnement en pierre de la porte d’entrée de l’hôtel, où il ne reste qu’un bandeau qui peut donner l’idée de son style, a été démoli, il y a environ quinze ans, pour la sûreté des passants, et peut-être un peu aussi pour l’agrément du propriétaire.
  24. Le même article porte : « Le sieur Vincent, imprimeur-libraire, occupe les plus beaux appartements de l’hôtel de Cluny. »

    Il y avait donc à la fois, en 1779, deux grands établissements d’imprimerie et de librairie dans cet hôtel.

  25. Cette observation porte avec elle sa date.
  26. Nous savons qu’ils étaient 17 enfants.
  27. Les vitraux n’ont été enlevés qu’il y a environ trente ans. Un seul panneau a pu être retrouvé et replacé.
  28. D’après les détails donnés par M. de Saint-Victor, le groupe du sanctuaire, représentant saint Jean, Joseph d’Arimathie, et la Vierge pleurant sur le corps de son fils, se trouvait placé de telle sorte que le piédestal servait d’autel. Ces figures, ajoute-t-il, ont été détruites pendant la révolution. Comment et par qui ? L’hôtel était alors propriété de l’État, comme bien national, et, depuis le 7 mai 1789, il était loué par un bail emphytéotique qui ne pouvait donner droit de détruire de semblables accessoires.
  29. Quelle indulgence de la part d’un contemporain des grands sculpteurs du siècle de Louis XV ! (K) Il y a lieu de croire que ces sculptures étaient l’œuvre de Paul-Ponce, auteur du tombeau de Louis XII, qui prenait le titre de sculpteur particulier de George d’Amboise, et qui exécuta les principaux bas-reliefs de Gaillon, notamment celui du saint George (par allusion aussi au nom du propriétaire) combattant le monstre.
  30. C’est sans doute des Chaumontqu’il fallait dire, la famille des Clermont n’ayant pris ce blason que d’après la substitution faite par George d’Amboise, iie du nom, de ses biens, de son nom et de ses armes, à Jacques de Clermont Gallerande, son neveu par alliance seulement. Peut-être aussi Piganiol a-t-il confondu le titre de cette famille avec celui d’évêque de Clermont qu’avait Jacques d’Amboise. (Voir la note I, page 168.)
  31. Ce cercle, d’environ 9 pieds de diamètre, existe encore sur les murs de la grande cour, près du puits. Cette cloche, qui a été fondue le 2 août 1501, pesait 36,000 livres, et son battant 1360 livres. Elle avait dix pieds de hauteur sur un pied d’épaisseur. Elle était placée dans la tour de droite de la cathédrale de Rouen, dite la tour de Beurre, comme élevée au moyen des dons faits en échange de la permission d’user de beurre en carême.

    Elle fut sonnée en vol pour la première fois par 16 hommes, en février 1502 ; fêlée, pour Louis XVI, en 1786 ; brisée en 1793.

  32. À cette terrasse, qui régnait sur toute la grande salle encore intacte des Thermes, on a substitué, il y a quinze ans, et inutilement, dit-on, moyennant cent dix mille francs, une toiture de halle assise sur des massifs verticaux et transversaux d’immenses pierres de taille, qui forment un singulier contraste avec les cailloux et les briques romaines qui les supportent. Honneur à l’architecte chargé de cette restauration !
  33. Devons-nous citer à l’appui de cette induction ce passage du Pantagruel, livre Ier, chap. 18 : « Car ledit Thaumaste (ce grand clerc d’Angleterre qui venu de ce pays pour arguer par signes contre Pantagruel, fut vaincu par Panurge) dit au concierge de l’hostel de Cluny, auquel il estoit logé, etc. ? »

    Quoiqu’on ne puisse prendre au sérieux aucun des dires de maître François, il semble que cet assaut burlesque ne concernant en aucun point l’abbaye ni les abbés de Cluny, Rabelais n’a pu désigner cet hôtel qu’à titre d’habitation, peut-être vacante alors, convenable pour un savant étranger, comme l’hôtel Saint-Denis où il loge Pantagruel.

    Il n’eût sans doute pas fait cette désignation inutile et déplacée pour les contemporains, si les abbés de Cluny eussent continué à habiter cet hôtel en 1530, époque où l’on suppose que fut écrit le premier livre de Pantagruel, dont il existe une édition de 1542.

  34. Charles de Guise, second fils de Claude de Lorraine, oncle des Guise massacrés à Blois. Ambitieux et hautain, ayant exercé un pouvoir sans bornes sous François II, dont il fut ministre, et sous Charles IX, il voulut, à son retour du concile de Trente, entrer dans Paris avec une escorte, malgré l’ordonnance qui l’interdisait. Le maréchal de Montmorency, gouverneur de Paris, ennemi des Guise, saisit cette occasion de les humilier.

    Les Guisards ne séjournèrent pas long-temps dans l’hôtel, et le quittèrent également de nuit pour se retirer à Reims, où le cardinal mit à profit la leçon en s’occupant exclusivement du soin de son diocèse. (Voir Mémoires de Condé, de Thou et St.-Foix.)

  35. Cette résidence des nonces, logés, à ces époques, ainsi que les ambassadeurs, aux dépens de nos rois qui, quelquefois même, leur faisaient partager leur propre lit, semblerait établir que l’hôtel de Cluny était une habitation dont le souverain avait la disposition directe ou indirecte.
  36. Abbesse de Port-Royal à 11 ans, elle y introduisit à 17 la réforme à laquelle elle parvint à soumettre, 10 ans plus tard, l’abbaye déréglée de Maubuisson, et cela par une continuation de soins et d’exemples, bien plus efficaces que des préceptes. Ce fut le 28 mai 1625, sous le règne de Louis XIII, qu’eut lieu cette installation temporaire à l’hôtel de Cluny.
  37. Selon M. Dulaure, ces religieuses, en venant habiter la maison de Cluny avec cour et jardin, ne fuyaient que l’insalubrité de leur monastère de Port-Royal. Nous n’argumenterons pas sur ce point.
  38. Nous aurions désiré de n’être pas réduit à citer de mémoire ; mais nous n’avons pu retrouver le numéro du Magazine où nous lûmes cette anecdote avant qu’elle eût pour nous un intérêt de localité.
  39. Mézerai dit, au sujet de cette jeune reine, année 1514 : « Le duc de Valois, qui étoit tout de feu pour les belles dames, ne manqua pas d’en avoir pour la nouvelle reine ; et Charles Brandon, duc de Suffolk, qui l’avoit aimée avant ce mariage, et qui suivoit la cour en qualité d’ambassadeur d’Angleterre, n’avoit pas éteint sa première flamme. Mais les remontrances d’Arthus de Gouffier de Boisy ayant fait prendre garde au duc de Valois, dont il avoit été gouverneur, qu’il jouoit à se faire un maître, et qu’il devoit appréhender la même chose du duc de Suffolk, il se guérit de sa folie, et fit observer de près toutes les démarches de ce duc. »
  40. La chambre attenant à la chapelle n’a pas cessé depuis lors de s’appeler, dans l’hôtel, chambre de la reine Blanche ; tradition qu’on n’expliquait pas, mais qui trouve son commentaire dans l’anecdote ci-dessus, si l’on considère que les peuples étaient dans l’usage de désigner ainsi les veuves de nos rois, dont le deuil se portait ordinairement en blanc. Saint-Foix, t. v, p. 6, dit à ce sujet : « Sous le règne de Henri III, on appeloit encore reines blanches les reines veuves de nos rois. Henri III, en arrivant à Paris, alla saluer la reine blanche, dit l’Étoile : c’étoit Élisabeth d’Autriche, veuve de Charles IX. »
  41. Il fut sacré à Reims le 25 janvier. Louis XII était mort le 1er de ce mois. Ce mariage dispensa de l’attente ordinaire.
  42. « Charles Brandon, dit Moreri, étant employé pour ramener en Angleterre la veuve de Louis XII, il gagna le cœur de cette princesse (ou, comme d’autres disent, elle avoit de l’inclination pour lui avant son mariage), et se maria avec elle sans en avoir fait part au roi ni demandé son consentement : après quoi ils le prièrent humblement de vouloir le confirmer, ce qu’il fit après quelques formalités. »

    La scène négligée, ou écartée à dessein par l’histoire, expliquerait bien mieux que toute autre conjecture ce mariage précipité et contre toute convenance d’un ambassadeur avec la sœur de son roi, passant au bout de quelques jours de veuvage du lit du roi de France dans celui d’un gentilhomme anglais, et cela sans consentement préalable de son maître, et de quel maître ! Le pardon de Henri VIII, qui n’était pas coutumier du fait, se justifierait alors par la contrainte exercée envers sa sœur, comme par le besoin d’étouffer le scandale, dans un intérêt de famille.

  43. La maison située presque en face, au coin de la rue de Sorbonne, était un autre hôtel où nous avons trouvé la trace de constructions primitives remontant également à la fin du 15e siècle. Cet hôtel fut habité, sous Louis XIV, par le maréchal de Catinat, dont le portrait était resté dans une des pièces. M. Delalain, propriétaire de cette maison et du bel établissement d’imprimerie qu’elle contient, a bien voulu que ce souvenir fût réuni à ceux que la collection consacre.

    L’église des Mathurins, ou Frères-aux-Anes, qui avait été construite par Robert Guaguin, général de cet ordre et historien renommé, était contiguë à l’hôtel de Cluny. Il en reste seulement quelques murailles. C’est là que reposaient les deux écoliers Léger du Mousset et Olivier Bourgeois, dont l’exécution, en octobre 1407, fut pour l’université, comme réparation de la violation de ses privilèges, l’occasion d’un triomphe plus complet encore que celui obtenu quelques mois plus tard, en juillet 1408, par la démolition de l’hôtel de Savoisi, l’amende honorable et l’expulsion, après qu’ils eurent été battus de verges, de trois valets qui avaient pris part à la rixe amenée par une éclaboussure. Ici les corps des deux écoliers turbulents furent détachés au bout de quatre mois du gibet de Montfaucon, par le prévôt de Paris, baisés à la joue et amenés en grande pompe en l’église des Mathurins. D’après la description de cette pompe par Monstrelet, le bourreau suivait les corps en surplis.

  44. Le plus bel établissement d’imprimerie en taille-douce de la capitale, dirigé par MM. Durand et Sauvé, occupe encore tout le second étage.
  45. Ce quartier a été de tout temps consacré aux établissements de cette nature. C’est au collège de Sorbonne qu’en 1470, peu d’années après la découverte de l’imprimerie, trois imprimeurs allemands vinrent, selon Félibien, établir leurs ateliers, et faire participer la France aux bienfaits d’une industrie dont les développements obtenus dans ce même quartier sont aujourd’hui complets : nous le pensons du moins.
  46. Un docteur d’un certain âge nous avoua dernièrement avoir contribué à faire disparaître avec son scalpel, en attendant mieux, les armoiries qui garnissaient les douze écussons devenus ras. La disposition de l’amphithéâtre rapprochait alors les derniers bancs des corniches. C’était cependant sous l’empire du décret du 5 brumaire an ii, contenant une recommandation dont on ne tint pas grand compte. Le moyen, en effet, de croire qu’on ait pu appliquer, sous la convention, une pénalité quelconque à un mutilateur de fleurs de lis, quand de nos jours on lui promettrait une récompense honnête. Disséquer dans cette chapelle, c’était commettre un double sacrilège ; car on sait qu’encore au commencement du 16e siècle, la dissection était considérée sous ce point de vue, en France, et en Espagne où Charles-Quint soumit ce cas de conscience aux théologiens de Salamanque.

    Des études sur le corps humain avaient été faites au 14e

  47. Ce devait être la section qui prit le nom de Marat à la mort de ce fou furieux qui demeurait dans le voisinage, rue des Cordeliers, n° 20 (aujourd’hui rue de l’École-de-Médecine.)
  48. La solidité de construction, première condition contre la déviation des instruments, avait nécessairement déterminé ce choix.
  49. Le conventionnel Vadier, si conséquent dans ses principes, puisqu’il fut impliqué plus tard dans le complot de Babeuf, parlait aussi à tout propos de ses 60 ans de vertus. Qui des deux fut le plagiaire ?
  50. Nom de l’astronome limousin coupable de ce vol.
  51. Il nous a été prouvé qu’un célèbre traitant sous la république et l’empire avait eu long-temps, dès 1794, un appartement à sa disposition à l’hôtel de Cluny. Nous doutons que même dès cette époque il en ait usé autrement que le cardinal de Lorraine, c’est-à-dire à titre de refuge : ces sylphes de la finance, qu’on trouve partout et nulle part, selon qu’il s’agit pour eux de puiser dans le trésor public ou d’y reverser, ayant toujours le soin prudent de se ménager des retraites, en cas de règlement de comptes.
  52. La publicité donnée au projet de M. Albert Lenoir, comme l’installation d’une collection d’objets d’art dans des pièces donnant sur les Thermes, n’ont pas peu contribué à sauver ce dernier monument. Il se trouvait menacé de destruction, par suite du refus de l’administration municipale de continuer à l’hospice de Charenton, propriétaire des Thermes, d’après un décret de septembre 1807, le revenu de 2000 fr., représentatif du loyer que cet hospice recevait d’un tonnelier avant le commencement d’exécution du premier projet de Musée gallo-romain, sous le ministère de M. de Cazes, en 1819.

    Une réunion d’efforts et de démonstrations faites sur place, le concours actif et éclairé de M. L. Vitet, alors inspecteur-général des monuments historiques, et les bonnes dispositions de M. le préfet de la Seine, paraissent avoir changé celles du conseil municipal. Espérons qu’à défaut d’un musée, dont la création souffrirait sans doute des difficultés bien plus insurmontables, nous conserverons du moins quelque temps encore cette magnifique salle romaine qui, au grandiose de son aspect, au mérite de sa construction, et à l’avantage de remonter aux premiers âges de notre existence comme nation, et de représenter seule et à Paris tout ce qui a pu exister du même genre en France, joint l’honneur d’avoir été, par le long séjour de nos premiers rois, le berceau de la monarchie française.

    Remarquons toutefois, pour ne pas puiser trop de sécurité dans de simples dispositions, que déjà en 1819, sur le rapport de M. Quatremère de Quincy, le ministre de l’intérieur avait obtenu du roi qu’une somme de 30,000 fr. serait affectée pendant cinq ans aux frais d’acquisition et de restauration de ce monument sous la direction d’une commission composée de l’élite de nos célébrités ; qu’un projet de musée, plus circonscrit sans doute que celui de M. Albert Lenoir, mais dans lequel on plaçait déjà la statue de Julien, fut adopté, et qu’un conservateur (M. Auguis, aujourd’hui député) fut nommé, installé, etc. ; et que cependant l’acquisition n’a pas été faite ; que les réparations, quoique très-coûteuses, ont été mal faites, pour ne rien dire de plus ; que le musée est resté en herbe, et que douze ans plus tard on a été sur le point de tout sacrifier pour ne pas payer 2000 fr. ! (Voir ci-après la notice spéciale sur le palais des Thermes.)

  53. Son devis pour l’ensemble du musée ne s’élève pas à plus de cent cinquante mille francs.
  54. « Cette disposition, dit-il dans l’exposé de son projet, entièrement dans l’esprit du siècle, offrirait tout l’attrait d’une étude facile de l’histoire : nos annales deviendraient populaires lorsque les monuments eux-mêmes les dérouleraient à nos yeux. »
  55. On retrouvera sans doute, en démolissant cette église, l’épitaphe du paysan Cornard sans avoir femme, que le maréchal de Beaumanoir amena à Paris en 1599, et qui y mourut au bout de trois mois, de chagrin de se voir promener de foire en foire, pour faire montre des deux cornes de bélier qui couronnaient sa figure de satyre.
  56. Dans les fouilles faites à Notre-Dame en 1711, on trouva des monuments druidiques très-importants. Des découvertes d’un autre genre, mais non moins précieuses, ont été faites rue Vivienne, rue Coquillière, etc., et récemment, en 1829, les travaux faits dans la rue Saint-Landry mirent au jour des sculptures du plus grand intérêt pour un musée de cette nature. Dans ce moment même, les travaux pour l’élargissement de la rue des Barres exhument des tombes et des débris curieux.
  57. « Cette salle, dit M. Lenoir, éclairée par une seule fenêtre à chaque extrémité, sombre comme les époques historiques qu’elle retracerait, offrirait une architecture issue de Rome, mais ayant déjà une tendance vers le système appelé gothique, auquel elle a conduit. La construction se réduirait à la fondation de trois piliers du côté opposé à l’adhérence avec les Thermes. »
  58. Lors de la transformation, bien inutilement scandaleuse par résultat, de l’ancienne église Saint-Benoît en théâtre du Panthéon, nous avons vu démonter de magnifiques fragments qu’on proposait pour le prix de la pierre. Dans ce moment même on vient de démolir l’église du collège de Cluny, ancien atelier de David, et on va s’occuper de l’église Saint-Côme, etc., toutes carrières favorables à l’ornement d’un musée.

    M. Ch. de Montalembert, dans ses énergiques protestations, correspondantes à celles de M. Victor Hugo, contre les ravages toujours croissants du vandalisme multiforme et omnicolor qu’il peint de visu, signale dans la seule localité de Fontevrault, dont la royale abbaye est transformée, comme Clairvaux, comme Gaillon, etc., en maison de détention, quatre statues d’un grand intérêt historique, provenant du cimetière des rois, et qui gisent dans une sorte de trou voisin des nouveaux cachots. Ces statues sont celles d’Henri II d’Angleterre, d’Éléonore de Guienne, sa femme, dont la dot coûta si cher à la France ; de Richard-Cœur-de-Lion, et d’Élisabeth, femme de Jean-sans-Terre. (Revue des deux Mondes, 1er mars 1833.)

  59. On se propose de faire de la chapelle basse, qui est en cours d’arrangement, une espèce de crypte d’un aspect plus mystérieux que celui des autres salles.
  60. Ce candélabre, appelé aussi nestier, n’était pas toujours en fer : un compte du domaine de Paris, de 1488, porte : « À la vefve Gerbelot la somme de xxvii livres xix sols viii deniers pour cent dix-sept livres et demie de cire ouvrée en une grande chandelle assise sur ung tour de bois…… Somme de la chandelle Notre-Dame, Liii livres xi sols viii deniers. » On y attachait des tablettes de bois enduites de cire (au 14e siècle), contenant l’explication des cycles, des épactes et des phases lunaires, et, d’après le Glossaire de Ducange (verbo Cera Paschalis), la chronique des événements historiques qu’on lisait sans doute également de nuit à la lueur des petites chandelles placées dans les tubes divergents. Telle est sans doute la première origine des Gazettes, ou plutôt du Moniteur. Voyez Sauval, t. 2, p. 459, pour un cierge de 4455 toises.
  61. Plusieurs auteurs attribuent cette réduction à Charles VII ; mais l’histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins, année 1389, entrée de la reine Isabeau, et le Glossaire de Ducange au mot Moneta, prouvent que l’écu de France, couvert de fleurs de lis sans nombre, depuis Louis-le-Jeune, était ainsi réduit dès le 14e siècle.

    Une autre preuve incontestable se tire de ce qu’un rétable en cuivre, donné par Charles V au monastère des célestins de Paris, et qui était placé dans l’arrière-sacristie, contenait un écusson à trois fleurs de lis. (V. pour les hermines, note D, page 129.)

  62. Panneau placé derrière la table de l’autel.
  63. Entre Diest et Hasselt.
  64. On trouvera dans la collection une assez grande variété de ces cuirs dorés, connus dès le 14e siècle, et cités dans les fabliaux sous le nom d’or basané, bien qu’en général l’or ne soit pour rien dans leur éclat, ainsi que l’a reconnu M. Demonville, qui s’est assuré, par ses recherches et par des essais, qu’on obtenait cet effet tout auré au moyen d’un vernis de certaine qualité étendu sur une préparation d’argent. Le relief de ces basanes résulte de leur pression sur des cylindres préparés par le moyen encore en usage pour la confection des velours dits d’Utrecht. L’Espagne et la Flandre possédaient plusieurs fabriques de ces tentures si durables, et dont les peintres d’intérieur de l’école flamande ont tiré un si bon parti. La nature des dessins et le goût des ornements servent à déterminer les époques d’une fabrication qui n’a cessé que sous le règne de Louis XV. La décroissance de cet art, sous le rapport du goût et des procédés, est aussi sensible que dans la peinture sur verre.
  65. De l’État ecclésiastique.
  66. Por mettre oistres (hosties). Un cartulaire du 14e siècle mentionne ung pot de voiere laboré d’or, qui avait cette destination. Il y en a, dans la collection, en émail, en ivoire et en bois sculpté.
  67. En cédant ce précieux monument, qui était resté à Dijon, on y a joint, mais à meilleur compte, l’anecdote suivante, qui en est inséparable : Louis XI l’ayant donnée à un évêque de cette ville, sans doute après la réunion, faite par ce roi, du duché de Bourgogne à la couronne de France, en reçut ces mots en échange : Je la prends, mais je ne la reçois que de Dieu. Ce prélat était bien de l’école de son ancien patron, Charles-le-Téméraire ; mais Louis XI s’assouplissait volontiers quand les soins de sa conscience ou de sa santé lui prescrivaient des ménagements. Son médecin Coctier, « à qui, dit Comines, il donna en cinq mois cinquante-quatre mille écus contans, et l’evesché d’Amiens pour son neveu, et autres offices et terres pour luy et pour ses amis, » fut souvent et impunément plus audacieux encore. « Il lui étoit si rude, ajoute cet historien contemporain, qu’on ne diroit point à un valet les outrageuses et rudes paroles qu’il luy disoit, et si le craignoit tant le dit seigneur, qu’il ne l’eut osé envoyer hors d’avec lui. »

    Ces crosses que les évêques portent encore aujourd’hui en officiant, et surtout lorsqu’ils donnent la bénédiction, représentent l’ancien bâton pastoral dont on pouvait frapper les brebis égarées sourdes à la voix du pasteur.

    Dans les anciens usages religieux, militaires et civils, les bâtons jouaient un grand rôle, emprunté sans doute aux Romains, qui avaient leur bâton augural, etc. (Voy. la note suiv.)

  68. Dans les cérémonies religieuses, les chantres, qui portaient leur bâton en mémoire de ceux que tenaient les Hébreux en mangeant l’agneau pascal, avaient le soin, remarque Honorius, de les quitter pendant l’Évangile, dont la publication avait fait cesser les cérémonies des Juifs.

    Indépendamment des autres bâtons ou crosses d’abbés, d’abbesses, etc., il y avait des bâtons de confréries, en usage encore dans plusieurs villes de France, et dont un fait partie de la collection, que surmontaient des niches renfermant les divers saints sous le patronage desquels ces confréries étaient formées. Les fêtes célébrées en leur honneur s’appelaient fêtes à bâtons. Dans le militaire, les anciens bâtons de commandement et de capitaine des gardes sont réduits à celui de maréchal, et dans le civil, ceux des maîtres d’hôtel, des sergents de ville, pont les bâtons étaient armoriés, des exempts, etc., aux cannes de nos tambours-majors et de nos huissiers-massiers et à verge, qui seuls ont conservé ces signes de suprématie relative.

  69. Tablettes à deux feuilles de bois ou d’ivoire couvertes de gravures en relief. Les consuls romains s’y faisaient représenter et les distribuaient à leurs principaux officiers. Dans nos usages religieux, ils servaient à la méditation. On a, par extension, appelé triptyques les livrets à trois feuilles. Il ne faut pas confondre les diptyques d’ivoire avec les libri éléphantini des Romains, espèces de tablettes pour les inscriptions.
  70. Les fleurs de lis et la couronne qui les surmonte indiqueraient que ce tabar fut celui d’un roi d’armes (toujours appelé Mont-Joie-Saint-Denis), si la brisure transversale sur l’écu ne spécialisait les armoiries des descendants de Robert de France avant l’avènement de Henri IV, qui substitua la branche des Bourbons à celle des Valois. Plusieurs historiens rapportent gravement, relativement au bâton péri, que l’écu de France de Bourbon avait pour brisure, qu’au moment même où Henri III fut assassiné, un coup de tonnerre, des plus moelleux sans doute, emporta sur un des vitraux de la chapelle de Bourbon-l’Archambault, chef-lieu du duché-pairie de cette famille, la brisure des armes sans endommager le reste de l’écu ; et le peuple de crier d’abord au présage et ensuite au miracle. En effet, que supposer, à moins que Jacques Clément n’ait mis dans sa confidence quelque chimiste, ou du moins un vitrier ? Un des trente hérauts de France s’appelait Bourbon. (Voir p. 103.)
  71. Léonard, émailleur de François Ier, qui lui donna la direction de la fabrique de Limoges, exécuta d’immenses travaux pour ce roi, et surtout pour Henri II et pour les rois ses fils et successeurs.
  72. Le procédé de la peinture à la cire, en usage chez les anciens, ainsi que l’a prouvé la décomposition de quelques fragments provenant d’Herculanum et de Pompéia, avait été conservé dans l’école byzantine seulement. Dans les autres écoles, avant la découverte de la peinture à l’huile, qui date du commencement du 15e siècle, on n’employait que la détrempe comme pour les miniatures, et les mixtions à l’œuf, à la gomme, etc.

    Des essais, provoqués par les recherches d’un artiste français, M. de Montabert, et dont on s’occupe tant en Allemagne qu’en France, surtout en ce moment au château de Fontainebleau, semblent promettre une glorieuse restauration à la peinture à l’encaustique. À réussite égale, elle aurait sur l’huile l’avantage d’être à l’épreuve des injures du temps, sauf peut-être, diront les ignorants, l’effet d’une chaleur trop intense, et à l’abri des nombreux accidents dus au vernis. La peinture à la cire pourrait se passer d’un luisant, qu’à la rigueur on obtiendrait sans doute facilement par un coup de brosse, n’était la crainte d’emporter la couleur avec la tache.

  73. Jusque vers le milieu du 16e siècle, les épreuves des gravures, dont l’art remonte, comme celui de l’imprimerie, au milieu du 15e siècle, n’étaient jamais indépendantes des livres. Les graveurs connus de ce temps sont Sandro, Botticello, Baccio, Bordini, Hugues de Carpi. Le tirage des épreuves est presque toujours fort beau, quoique fait sur vélin et des deux côtés de la feuille. Les plus célèbres imprimeurs du même temps sont Trepperel, Vérard et Simon Vostre.

    Les Heures de Simon Vostre, imprimées à Paris, en 1507, et dont on voit ici un exemplaire relié du temps avec gaufrage aux petits fers, et celles de 1512, sont particulièrement curieuses par la variété des scènes de la vie humaine, décrites en vieux français dans les bandes d’encadrement et reproduites par la gravure.

  74. Alcuin, précepteur, puis ministre de Charlemagne, dont le séjour au palais des Thermes n’est pas contesté, comme l’est celui de cet empereur par M. Dulaure, y avait établi un atelier pour les manuscrits et miniatures, seule branche d’art dont la culture remonte à cette époque ; d’où l’on pourrait conclure que les localités que nous décrivons, dépendant alors de ce palais, furent le véritable berceau des arts en France.
  75. La Flandre avait le monopole des sujets profanes, et même plus que profanes, les prédécesseurs, les émules et les successeurs de Jean de Bruges ayant pris à tâche d’exploiter les nudités pour un autre genre d’instruction. C’est encore aujourd’hui le cachet auquel on reconnaît en général les manuscrits de l’école de Bruges.

    Il existe, dans la collection que nous décrivons, un manuscrit non religieux qui mérite une mention spéciale : c’est une suite de sept rondeaux en l’honneur de Louise de Savoie, dont le nom se reproduit par acrostiche en marge de chaque rondeau, par la réunion des premières lettres des vers qui le composent.

    Chaque miniature en regard représente le combat d’une vertu contre un vice (autrement dit péché mortel). Il va sans dire que la vertu, sous les traits de la mère de François Ier, est partout triomphante. Je dis partout, sans en avoir la certitude, car il manque une vignette, celle de la Luxure.

    Ce joli manuscrit, que nous publierons peut-être plus tard, en fac simile, est un don de M. le colonel Traullé d’Abbeville.

  76. Le bon roi René, dans les loisirs que lui firent ses désappointements successifs dans la poursuite de ses droits sur le duché de Lorraine et sur le royaume de Naples, consacra également son talent à des sujets religieux. Son testament de 1471 parle des peintures nécessairement religieuses qu’il fit pour les églises de Saint-Pierre de Saumur, de Saint-Maurice d’Angers, et pour les célestins d’Avignon.
  77. Nous lisons dans Saint-Foix, t. 1er, p. 254, que les chartreux, sachant que Guy, comte de Nevers, voulait leur faire présent de vases d’argent, marquèrent qu’il leur ferait plus de plaisir s’il voulait leur donner du parchemin. Jusque sous le règne du roi Jean on ne se servit pour les manuscrits que de parchemin, dont l’usage fut conservé plusieurs siècles pour les Heures, Titres, etc. L’invention du papier, due à un habitant de Padoue, ne remonte, dit-on, qu’au commencement du 14e siècle ; et encore, selon Saint-Foix, ce n’est que sous le règne de Philippe de Valois qu’on s’en servit en France. Cependant, M. Alexis Monteil, qui procède toujours preuve en main, a déterré des archives de la cour des comptes, dans la collection intitulée Minutes-Journal, une pièce qui semble établir que le papier-chiffon était connu au moins au 13e, et sans doute au 12e, et peut-être au 11e siècle. Cette pièce, datée du mardi 16 septembre 1441, porte : « Sur la requeste baillée par le doyen de l’église de Troyes…, le comte de Champaigne (le règne de ces comtes a cessé au 13e siècle) souloit prendre soixante livres tournois de rente sur les fours de Troyes et sur le moulin à papier, appelé le Molin du Roy, appartenant au dict doyen. »
  78. Les moines exerçaient tous les arts mécaniques : des cartulaires, remontant au 11e siècle, désignent même les métiers de Sutor, Pelliciarius, Faber, etc. Monteil, t. 2, p. 386.

    D’après les mémoires sur la célèbre abbaye de Clairvaux, d’où proviennent plusieurs objets de la collection, on appelait encore, dans les derniers temps, les écritoires, douze cellules comprises dans l’ancien bâtiment, et qui servaient sans doute d’ateliers pour les manuscrits.

  79. Parmi ces sujets se trouvent la représentation d’un siège de ville, avec l’emploi cumulatif de l’artillerie et de l’arc, et une procession avec portement de fierte : est-ce celle de Saint-Romain de Rouen ? En ce cas, le paysan placé près de la châsse serait le criminel dont elle rachètera la vie en vertu du droit régalien dont usèrent depuis 1194 les chanoines de Saint-Romain, et qui finit avec eux en 1791. La recluse, scène qui nous reporte à la sachette de notre maître à tous, en fait de descriptions, y figure aussi au milieu de scènes de danse macabre. Comme vignettes manuscrites, celles-ci diffèrent de celles déjà si variées qu’on voit dans les deux missels imprimés dont nous avons parlé plus haut, où cependant on semble avoir épuisé toutes les combinaisons, depuis la pomme d’Adam jusqu’à l’échelle du petit André. « De la danse macabre des hommes et des femmes où est démontré tous humains de tous estats être du branle de la mort. »

    Nous pourrions citer comme témoignage des dispositions actuelles à expliquer, presque pour la première fois, les énigmes du moyen âge, les immenses recherches faites relativement à l’application de cette donnée grotesque et philosophique, par MM. Champollion-Figeac, Peignot et Langlois de Rouen, et surtout le grand ouvrage publié à Londres, en 1833, par M. Douce.

    Il nous a paru résulter en somme de ces savantes dissertations, que ce ne serait plus Holbein, mais Jean Leutzenberger, qui aurait peint la danse du cimetière de Bâle, pendant le concile tenu en cette ville, plus de 60 ans avant la naissance de ce premier peintre, qui, inspiré ou inspirateur de son ami Érasme, l’auteur de l’Éloge de la Folie, aurait cependant fait des compositions de ce genre, telles que celles des imagines de Lyon, gravées en 1547, etc.

    Tout ce que nous pouvons dire, nous, sans disserter, c’est que l’idée de cette fantasmagorie est bien antérieure à Holbein, et que l’emploi de ces épisodes pittoresques, comme moyen d’amendement par la terreur, remonte bien au-delà du concile de Bâle, et même au-delà de l’époque de 1425, où, d’après le Journal de Paris, sous Charles VI et sous Charles VII, on donnait de cette danse des représentations publiques dont il résultait beaucoup de conversions.

    Les représentations graphiques, analogues, qui existaient au cimetière ou charnier des Innocents, dataient de ces dernières époques, 1424.

  80. En août 1572. Ce mariage se fit en même temps que celui d’Henri de Navarre (Henri IV) avec Marguerite de Valois. Les fêtes données à la cour furent communes aux deux alliances.
  81. Les magnétiseurs de l’époque attribuèrent cette passion soudaine au fluide résultant de l’usage que fit par inadvertance lee duc d’Anjou, pendant le bal des noces même, pour étancher sa sueur, d’une chemise que la reine mère venait de faire quitter à la jeune princesse qui, à cet égard du moins, venait de se trouver en rapport avec le duc. Cette inoculation d’une espèce particulière aurait, au dire des ennemis de Catherine de Médicis, coûté la vie à la belle et malheureuse princesse de Condé.
  82. Diane de Poitiers, veuve de Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie, avait au moins 35 ans lorsque Henri II, qui n’en avait que 18, s’éprit pour elle d’une passion qu’il conserva jusqu’à sa mort, arrivée 23 ans plus tard. Dans le tournoi où il fut tué, il portait la livrée (noir et blanc) de sa maîtresse, qui, bien que créée par lui duchesse de Valentinois, avait dû conserver le deuil qu’une veuve ne quittait jamais. Sa protection était acquise à tout homme un peu distingué dans les arts et dans les lettres.

    Brantôme, tome 2, page 239, des Femmes galantes, loue sa beauté, sa grâce et sa belle apparence à l’âge de plus de 65 ans. Elle mourut sans doute à point à 66. Elle a peint elle-même, dans les vers suivants adressés à Henri II, sa lutte et sa chute.

    Voicy vraisment, qu’Amour un beau matin,
    S’en vint m’offrir flourette très-gentille ;
    — La, se prit-il, aournez vostre teint,
    Et vistement violiers et jonquille
    Me rejettoit, à tant que ma mantille
    En étoit pleine et mon cœur en pasmoit,
    (Car, voyez-vous, flourette si gentille
    Estoit garçon frais, dispos et jeunnet.)
    Ains tremblotante et destournant les yeux…
    Nenni… disoi-je. — Ah ! ne serez decue,
    Reprit Amour ; et soudain à ma vue
    Va présentant un laurier merveilleux.
    — Mieux vault, lui dis-je, être sasge que royne.
    Ains me sentis et fraimir et trembler.
    Diane faillit, et comprendrez sans peine
    Du quel matin je praitends reparler.

    (Manuscrit de la Bibliothèque).
  83. Cette entrée de serrure, ainsi que beaucoup d’autres du même temps et d’époques antérieures, moraillons ouvrés, verroux, heurtouers, etc., qu’on voit dans la collection, prouvent à quel degré de perfection était parvenu, dès le 15e siècle et encore dans le 16e, le travail du fer et de l’acier. Les grilles du Plessis-les-Tours, décrites dans la Vie de saint François de Paule, par le P. Dandé ; les ferrures d’Amboise, et beaucoup d’autres travaux importants du même genre, réunis à ceux des armures, armes et ustensiles divers, qui firent nommer le 15e siècle, le siècle de fer, laissent bien loin derrière eux les chefs-d’œuvre de nos artistes en haute serrurerie. (Voir l’Art du serrurier, par Jousse ; la Flèche, 1027.)
  84. Et encore ne trouvons-nous pas que la vengeance ait répondu à ce qu’on pouvait attendre d’une Italienne, de Catherine de Médicis, puisqu’elle se borna à quelques témoignages de dédain et à la réclamation des pierreries de la couronne, et parut éteinte par l’échange amiable du château de Chenonceau, bâti dans le commencement du 15e siècle, par le contrôleur des finances, Boyer, et devenu propriété de Diane, contre celui de Chaumont. Du reste, à croire Brantôme, chroniqueur contemporain, qui fait de Catherine le modèle des reines, son amour pour Henri II était à l’épreuve de la jalousie. Les dix enfants survenus après 10 années de stérilité prouvent d’ailleurs que les distractions du roi, conciliées avec ses devoirs, ne compromettaient pas les intérêts de la France.
  85. Voir le numéro du Cabinet de lecture du 14 mars 1834.
  86. Sans attacher une confiance aveugle à cette tradition, transmise du moins de bonne foi, nous pouvons citer un témoignage qui semble l’appuyer. Joinville, dans la vie de saint Louis, chapitre 56, rend compte de l’ambassade que le prince des Béduens (autrement dit des Assassins), qui s’appelait le Vieil de la Montagne, envoya à saint Louis, pour le rançonner, sous menace, de la réponse, digne d’un noble et vaillant guerrier, que fit le saint roi, et du résultat de cette réponse, qui fut le renvoi immédiat des mêmes messagers avec des présents de diverses natures, assaisonnés du discours suivant : « Sire, nous sommes revenus à vous de par notre seigneur, le quel vous mande que tout ainsi que la chemise est habillement le plus près du corps, aussi vous envoie-il sa chemise que voici dont il vous fait présent, en signifiant, que vous êtes celui roi seul lequel il ayme le plus et désire à vous voir ; et pour plus grande assurance de ce, voici son anneau qu’il vous envoie qui est de fin or pur et auquel est son nom escrit ; et de cet anneau vous espouse notre seigneur et entend que désormais vous et lui soyez tout un, comme les doigts de la main. »

    Joinville ajoute : « et entr’autres choses envoya icelui prince de la Montagne un olifant de cristal au toi et plusieurs et diverses figures d’hommes faites aussi de cristal, tables et échets de cristal montés en or, etc. »

  87. Ces lits hospitaliers permettaient aux princes d’y recevoir près d’eux les ambassadeurs ou autres hôtes illustres. Voir la chronique de Jean de Troyes, année 1480.
  88. Cette tenture avait été conservée à Villepreux, domaine de Pierre de Gondi. Les courtines sont dans une autre pièce.
  89. Claude de Lorraine, baron de Joinville, avait épousé, en 1513, Antoinette de Bourbon. Cette armure provient d’ailleurs du château de Joinville, ainsi que beaucoup d’autres objets de la collection, recueillis par les soins obligeants d’un ancien maire de cette ville, M. Cornet.
  90. Ces armures de grands personnages sont beaucoup plus légères, mais aussi mieux trempées que celles des chevaliers ordinaires et des hommes d’armes, qui devaient plier sous le faix. Écoutons Montaigne à ce sujet : « À voir le poids de nos harnois et leur espesseur, il semble que nous ne cherchions qu’à nous défendre, et en sommes plus chargés que couverts. Nous avons assez à faire à en soutenir le faix, entravez et contraincts, comme si nous n’avions à combattre que du choc de nos armes, et comme si nous n’avions pareille obligation à les deffendre qu’elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des gents de guerre de nos anciens Gaulois ainsi armez, pour se maintenir seulement, n’ayant moyen ni d’offenser ni d’être offensés, ni de se relever, abattus. » T. 2, chap. 9.

    Les effets de l’artillerie n’ont pas tardé à exaucer le voeu de Montaigne, en débarrassant nos guerriers de ce harnois.

    Pour avoir une idée des avantages comme compensation des inconvénients de ces armures complètes, écoutons Comines, autre témoin oculaire, racontant ce qu’il vit à la bataille de Fornoue : « Les valets (fantassins) et serviteurs dont nous avions grande sequelle, avoinet, presque tous, haches à couper bois, dont ils rompoient la visière des armets, et leur en donnoient (aux hommes d’armes) de grands coups sur la tête, car ces hommes d’armes étoient bien malaisés à tuer, tant étoient fortement armés, et ne vis tuer nul où il n’y eust trois ou quatre hommes à l’environ. » Malaisé à tuer ! bonne constitution, surtout pour un homme de guerre.

  91. Notre roi, aussi vaillant en guerre qu’en amour, avait mis six de ses ennemis hors de combat, lorsque, pressé de rendre son épée au connétable de Bourbon, qui commandait l’armée de Charles-Quint, il refusa de la remettre à ce traître, et l’offrit à de Lannoy, qui la reçut à genoux et lui donna la sienne.
  92. Le luxe des armes et armures était porté si loin, que nous lisons dans l’histoire de Charles VII, qu’en 1449, bien avant les beaux travaux de la renaissance, au siège d’Harfleur, le comte de Saint-Pol avait, à son cheval d’armes ou de bataille, un chanfrein prisé trente mille écus ; et qu’après la prise de Bayonne, le comte de Foix, en entrant dans la place, avait la tête de son cheval couverte d’un chanfrein d’acier, garni d’or et de pierreries, que l’on prisait quinze mille écus d’or.
  93. Dans les 15e et 16e siècles, l’épée à deux mains se portait encore comme arme unique. Benvenuto Cellini parle dans ses Mémoires, 1529, d’un détachement du guet de Rome, armé de pertuisanes, d’arquebuses et d’épées à deux mains, et désigne le soldat qui frappa Aldobrande, élève de son frère, comme étant un de ceux qui portaient une épée à deux mains et une plume bleue sur son berret. T. 1er, p. 143-144.

    La belle épée de chevalier, confiée à l’armure de Claude de Lorraine, semblerait aussi, par son large développement, n’avoir pu être maniée qu’à deux mains ; et cependant nous nous sommes assuré qu’il était facile, moyennant certaines conditions de force, de s’en servir comme d’une épée ordinaire, tout le poids étant dans la poignée. La lame, d’une grande flexibilité, a la largeur requise pour celles des épées de tournois, dont la dimension devait excéder celle des visiere et ventaille du heaulme de l’adversaire, mais elle n’est pas rabattue comme celles de quoy tournoyaient les servants d’amour.

    Sa garde en croix rappelle celle de l’épée de Bayard qui, à ses derniers moments, y baisait ce signe de la rédemption.

    Rabelais, dans le chap. 1er, liv. 4 du Pantagruel, assimilant le jeusne que firent pendant quatre jours ses voyageurs, à leur arrivée dans l’île Sonnante, à ce qui se passait dans les joutes, où souvent les exercices d’adresse devenaient des combats meurtriers, dit : « Le premier jour nous jeusnames à bâtons rompus, le second à espées rabatues, le tiers à fer esmoulu, le quart à feu et à sang. »

  94. Espèce de poignard suspendu à la ceinture, à côté de l’épée, et que le vainqueur, après avoir terrassé son ennemi, lui enfonçait impitoyablement dans la gorge, s’il ne crioit merci.
  95. Telle est la pauvreté de notre langue, que le même mot exprime l’imploration et le remercîment.
  96. On donna successivement ces quatre derniers noms au heaulme, qui ne se composait d’abord que de plaques de fer ajustées, lorsque l’art du fourbisseur permit de mieux le modeler sur la tête et d’en varier la forme suivant les goûts du jour.
  97. Voir le drame de Henri III.
  98. Petits cors en ivoire. Ceux du principal trophée sont blasonnés. Celui du trophée d’armes orientales est monté en vermeil : c’est un travail de l’Inde où ces instruments sont encore en usage dans les chasses aux éléphants.
  99. Les grandes chroniques, parlant de la mort de Roland, tué à Roncevaux en 778, disent : « Et fut ensepulturé moult honorablement, et fut mise son épée durendal à sa tête et son olifant à ses pieds, en l’honneur de notre seigneur et en signe de sa haute prouesse. »

    On a vu plus haut que le prince des Assassins envoya en présent un olifant de cristal à saint Louis.

  100. En même temps que pour essayer toute la portée de l’invention de la poudre, qui ne s’exploita généralement pour l’artillerie que dans le 15e siècle, on fabriquait des coulevrines ou serpentines de 24 pieds de long ; on faisait usage, par milliers, de canons que des soldats portaient sur l’épaule et que d’autres ajustaient. (Chronique de Jean de Troyes, années 1475-1476 ; Mémoires de Lamarche, etc.) Voir note A, pour une bombarde de 50 pieds, page 119.

    Les conséquences, si graves pour la destinée des nations, de l’invention de la poudre, furent appréciées dès les premiers temps de cette découverte, et jugées fatales chez un peuple habitué, comme les Français, aux exploits chevaleresques, et à confier à son épée la sanction de son droit. C’est ce que témoigne ce passage d’un manuscrit du temps, Miroir d’éternité, par Robert le Rocquez :

    « En ce temps et trop malheureux an ung trez mechant et subtil Alleman feust moine ou lay, par art diabolique en son esprit inventa la pratique d’entremêler les alpestres et soulphres avec vin aigre et en faire les pouldres pour ruyner par son artillerie par lui forgiée, en fureur et brairie mainte cité, maint chasteau et muraille qui resitoyent aux assaults de bataille. » V. comte de B. du Drac, de 1354 ; Ducange, au mot Bombarde.

  101. Fameux orfèvre et sculpteur florentin, célèbre en Italie et en France, où il travailla long-temps pour François Ier. Nous donnerons, dans la note (R), quelques détails puisés dans ses mémoires.
  102. Le général L. B. l’avait fait sauter avec la citadelle de Spandau, en 1813, lors de l’évacuation de la Prusse. Elle lui fut rapportée par un cuirassier qui la trouva fichée à une demi-lieue de cette ville, dans un monceau de fumier. Le général la reconnut, et, bien qu’en retraite, il la conserva comme un trophée.
  103. La sculpture-de ce joli petit oratoire serait, d’après une inscription, de Jean Barile, sculpteur renommé de la fin du 15e siècle, qui fut le maître d’André del Sarto, et auquel on doit presque toutes les belles sculptures des plafonds et des portes du Vatican.

    On lit derrière un des premiers actes de propriété de cette chapelle, écrit en lettres gothiques et ainsi conçu :

    « A seur Perette d’Obray et lui feut donée l’an vcxlii (sans doute p. 1542) au moy de décembre p. ses frères et seurs, et a cousté xviii liv. x s. t.

    « Je prie à tout ceulx et celles qu’y prendront deuv.on ce gardent de la gaster et prie pour moy et p. ceulx qi me l’ont donnée.

    « Ser Perette d’Obray. »
  104. Nous ne parlons pas du lustre qui, ainsi que les trois autres de la collection, est en cristal de roche d’un beau choix, parce que ce moyen d’ajouter de l’éclat à la lumière ne remonte guère, pour la France, qu’au commencement du règne de Louis XIV. On peut toutefois remarquer la dimension des poires, plaques et boules, et leur extrême limpidité, très-rare dans de semblables morceaux d’une matière aussi dure.

    Les lustres du 15e et du commencement du 16e siècle étaient beaucoup plus simples : ils consistaient, d’après les seuls témoignages qu’on ait pu recueillir, ceux des manuscrits (voirie manuscrit des tournois de la Gruthuse, à la Bibliothèque du roi, f° 70), en deux traverses de bois assemblées en croix, aux quatre bouts desquelles on mettait une chandelle.

    Précédemment, d’après ce qu’on lit dans la Vie de Charles VI, par Christine de Pisan, on n’avait trouvé de moyen d’éclairer les tables qu’en faisant circuler autour des valets avec des torches allumées sur des porte-flambeaux de bois. C’est ce service ambulatoire, et incommode sans doute pour les convives, ainsi que celui des quatre chandelles, que François Ier avait en vue de remplacer d’une manière plus élégante, lorsqu’il commanda à Benvenuto Cellini les 12 statues d’argent, proportion de nature, destinées à faire, autour des tables, office de lampadaires, ou plutôt de torchaires.

  105. Ces tabliers doubliers ou nappes de table ouvrées se confectionnaient d’abord en Orient, à Damas, ensuite à Venise ; puis, sous Louis XI, il s’en établit des fabriques à Troyes et à Châlons. Un compte de dépenses de Jehanne et Aléonor, sœurs de Marguerite d’Écosse, première femme de Louis XI, de l’année 1447, porte : « Pour deux tabliers ouvrés pour la table de mes dictes dames, contenant vi aulnes. »
  106. Il y a sur le tablier deux autres petits mirouers métalliques, dont un, du 14e siècle, rappelle, par son travail, cette note d’un compte de dépenses de Charles VI, de 1402 : « À Richart des Grez pingnier, pour un pingne, un miroir et une broche tout d’yvoire. » L’autre en cuivre doré repoussé, style de Henri II.

    Dès le commencement du 16e siècle, les miroirs en verre étamé, inventés au 14e siècle, avaient acquis urne certaine proportion, en Italie surtout. Benvenuto Cellini parle d’un miroir, fait par son père, vers 1500, dont le cadre, ébène et ivoire, avait une brasse (80 centimètres) de diamètre.

  107. Telle était la destination des diptyques romains où chaque consul faisait sculpter son image, et, de plus, ses hauts faits. On a renoncé, chez nous, à cet accessoire, qui eût sans doute exigé souvent trop de frais d’imagination. On y supplée en enrichissant à la fois le don et le donataire, de diamants et de pierreries. Aux médaillons, qui ne s’offrent plus guère qu’aux rois nos cousins, on a substitué, sans égard aux habitudes des parties prenantes, d’élégantes tabatières, dont l’usage est assez récent, quoique ce soit sous François Ier, en 1520, que les Espagnols aient apporté de Tabaco les premiers plants de tabac introduits en France, en 1561, sous François II, par Nicot, ambassadeur de ce prince en Portugal. On fut long-temps, si nous en jugeons par l’instruction publiée, en 1572, par Gohori, sur l’herbe du Petun, ou herbe à la reine, ou nicotiane, sans apprécier la vertu, et sans se faire un besoin de cette herbe, dont l’usage, prohibé d’abord comme pernicieux, par arrêt du parlement, est devenu des plus salutaires, pour l’état surtout, comme aliment productif du budget des voies et moyens. Cet usage ne date, pour la France, que du règne de Henri IV, et celui de la tabatière proprement dite, que du milieu de celui de Louis XIV. Jusque-là, les râpes, comme on en voit une suite dans cette pièce même, en faisaient l’office. Une de ces râpes, représentant le Sganarelle du festin de Pierre en action, nous montre à la fois l’ustensile et la manière de l’employer pour le besoin du moment seulement.
  108. Saint-Foix, au sujet des barbes à l’éventail, sous Henri IV, qu’on accommodait le soir, et qu’on enfermait dans une bigotelle, espèce de bourse faite exprès, observe que précédemment on appelait bigoterie la bourse que les dévotes portaient à leur ceinture, pour faire leurs aumônes.
  109. L’invention de l’horlogerie, comme moyen de diviser les jours par des machines à rouages, contre-poids, balanciers et timbres, remonte au moins à Charlemagne, d’après le don du calife Haraoun ; mais ce n’est qu’au 14e siècle qu’on s’occupa d’en généraliser l’usage, en plaçant ces organes du temps dans les tours et monuments principaux. Charles VI fit venir d’Allemagne à Paris, Henri de Vic, pour y placer la grosse horloge dont la tour d’angle du Palais porte encore le nom. L’horloge seule a disparu. Sa cloche, transformée en canon, en 1793, a expié, par cette glorieuse destination, en foudroyant sans doute les tyrans et leurs infâmes satellites, le crime qu’on lui imputait, à tort selon plusieurs historiens, d’avoir donné le signal de la Saint-Barthélemi.

    Cette cloche portait l’inscription suivante, dont la date, qu’on croit être de 1471, était en partie effacée :

    « Charles roys voulut en ce clocher
    « Cette noble cloche accrocher,
    « En joy, pour sonner chascune heure.
    « La datte est ez troys vers dessus
    « Par Jehan Jouvence fut moullée
    « Qui de tel art eut renommée. »

    Les progrès de l’art mécanique et l’étude de la statique permirent, à la fin du 15e siècle, d’appliquer aux localités intérieures, et même aux besoins courants, la découverte de l’horlogerie, qui ne s’était étendue qu’aux façades des couvents et des châteaux. L’importante découverte de la fusée, et la substitution du ressort au poids, donnèrent les moyens de fabriquer les montres, qui marquaient alors, comme encore aujourd’hui en Italie, les 24 heures. L’une des premières, faite en Italie, fut présentée à Charles-Quint.

    Ce n’est que dans le 16e siècle qu’on fabriqua, en France, les montres et horloges à ressort, de petite dimension, comme celles de la collection. La pendule, qui a pris le nom de son moteur, ne date que de la fin du 17e siècle.

    On trouve, dans un compte des dépenses de Louis XI, « 27 livres 10 sols payés pour prix d’ung horloge mis au clochier du viel chastel d’Amboise, en 1469. » Et dans un compte de la ville de Noyon, « 6 livres payées en 1420 pour gaiges d’un orlogeur maître, gouverneur de l’horloge du beffroy de la ville. »

    Rabelais, qui écrivait, vers 1540, le second livre de son Pantagruel, y rappelle, chapitre 21, avec ses circonlocutions burlesques, le supplice d’une « belle petite horloge, tout de bois, qui fut condamnée à être brûlée vive par la main du bourreau, comme étant l’œuvre d’un des premiers huguenots de la Rochelle. »

    Et nous trouvons, dans l’Étoile, la preuve qu’en 1588 on portait des montres d’horloge suspendues au cou, car il annote, sous la date du 3 mars de cette année, le fait qu’un jeune garçon normand, ayant coupé celle d’un gentilhomme à l’audience, fut condamné sur l’heure et pendu immédiatement.

  110. La division du ciel s’établissait ordinairement en 12 parties correspondant aux signes du zodiaque ; peut-être la nécessité de mettre ici les deux nativités en rapport avait-elle exigé ce doublement.
  111. Le fameux Nostradamus, qui dédia à Henri II ses 8e, 9e et 10e centuries, et qui fut envoyé à Blois par Catherine, pour tirer l’horoscope des jeunes princes, aura sans doute été chargé de dresser cette nativité. On sait qu’il fut visité à Salon par le duc et la duchesse de Valois, et par Charles IX, qui lui donna deux cents écus d’or. Cosme Ruggieri était aussi en faveur alors.
  112. En matière d’astrologie, nécromancie, chiromancie, et autres sciences, en général, d’importation italienne, il y a nécessairement des réussites dues au hasard ou à l’interprétation. Une seule pronostication réalisée fait plus de bien à la doctrine que cent démontrées fausses ne lui font de mal. Ainsi on ne voit pas que la mort d’Henri II, à 41 ans, ait désabusé la France, bien que le plus célèbre Chaldéen du temps, le fameux Luc Gauric, qui perfectionna cette science au point de tirer l’horoscope des villes, lui ait prédit, dans sa prophétie latine que Gassandie nous a transmise, une vie très-heureuse jusqu’à 70 ans, à moins qu’il ne pût surmonter les périls qui devaient le menacer dans les 63e et 64e années de son âge.
  113. Cette superstition remontait plus haut en France, car Froissart, contemporain de Charles V, fait dire à ce roi, parlant de son jeune fils : « J’ai eu long-temps un astronomien qui disoit et affirmoit qu’en sa jeunesse il auroit moult affaire et échapperoit de grands perils et aventures. » Plus tard, Louis XI, dans ses continuelles perplexités, invoquait alternativement Notre-Dame d’Embrun et Galéotti Martivalle, astrologue célèbre, auteur du traité De vulgo Incognitis, qui lui traça plusieurs planétaires, et, pour plus de sûreté, ou dans les cas urgents, il recourait à d’autres encore, puisqu’on trouve dans un manuscrit des dépenses de la cour, année 1470, une somme « payée à un chevaucheur, pour avoir esté d’Amboise à Paris, porter lettres closes de la part le roy à maistre Jacques Loste, astrologies. »

    Ne trouvons-nous pas d’ailleurs, dans les mémoires du grave historien Comines, que Angelo Cattho prédit la défaite du duc de Bourgogne, et frère Hieronime la vie et la mort de Charles VIII ? (Voyez page 166, note G.)

  114. Notamment le tableau de l’antiquaire, commencé par Xavier Leprince, et entièrement peint sur place, dans l’ancien cabinet du propriétaire de la collection, par M. Renoux, chef d’œuvre qui eut tant de succès au salon de 1827 ; la salle à manger de campagne du même, par les mêmes ; les intérieurs des églises d’Amiens, par Lesaint ; de Saint-Étienne-du-Mont, par Renoux, etc., etc.
  115. Cet habile sculpteur, que la France actuelle pourrait revendiquer, malgré l’espèce de naturalisation résultant de son surnom, naquit à Douai, en 1524, et mourut en 1612, ce qui lui permit de commencer l’exécution de la statue équestre d’Henri IV, renversée par l’ouragan révolutionnaire. Il prit des conseils de Michel-Ange, et s’attacha comme lui à la pensée, au mouvement et à l’expression anatomique des formes. Cet ivoire est une réduction ou peut-être une esquisse d’une composition en bronze qui existe à Florence. Les principaux ouvrages de cet artiste, élève de Jacques Beuch, bon sculpteur du commencement du 16e siècle, son compatriote, sont l’Enlèvement des Sabines, groupe placé sur la place du Grand-Duc à Florence, le Colosse de l’Apennin, ouvrage renommé, placé dans la ville de Pratolino, la Statue équestre en bronze de Cosme Ier, et la belle Fontaine de Bologne (S).
  116. Ces objets avaient été enfouis en Allemagne ; leur exhumation ne date que de quelques années. L’or qui garnissait l’intérieur des pommeaux et dont il restait encore quelques traces, est tombé en poussière. L’ivoire, dont le poli a disparu, commençait à passer à l’état de turquoise.

    En voyant cette sculpture fouillée à fond, et cet évidage complet en refouillement dans une matière aussi dure que le quartz, que nos lapidaires n’abordent qu’avec leur roue, et nos graveurs sur pierres dures qu’avec la poudre de diamant, on se demande involontairement si nos procédés mécaniques sont, sous ce rapport, de véritables perfectionnements de ce qui existait il y a une douzaine de siècles. Ces pommeaux, remarquables d’ailleurs par la masse comme par la limpidité du cristal pierre, donnent l’idée du raffinement du luxe et des besoins chez les anciens ; ce grand travail n’aboutissant qu’à communiquer aux paumes des mains le sentiment de fraîcheur que le cristal de roche a la propriété de conserver et de transmettre. La bacchante, objet de haute curiosité, sans analogue, pour nous du moins, n’accuse que par la tête la décadence de l’art. C’est une composition symbolique comme toutes celles de l’école byzantine.

  117. Duquesnoy, de Bruxelles, né en 1594, la même année que le Poussin, avec qui il se lia à Rome d’une grande intimité. Admirateur passionné du Titien, c’est par l’étude des ouvrages de ce maître qu’il parvint à faire participer le marbre et l’ivoire à leur charme, à leur abandon, je dirais même à leur mollesse. S’il excella dans la reproduction des enfants, plusieurs ouvrages capitaux, notamment le Saint-André qu’on admire toujours dans Saint-Pierre de Rome, prouvent que là ne s’arrêtait pas la portée de son talent. Il en jouit peu, étant mort à Livourne, en 1644, dans une grande pénurie, au moment de partir, avec son ami le Poussin, pour la France qui le réclamait. On dit qu’il fut empoisonné par son frère.
  118. Il y a eu plusieurs Laudin, émailleurs à Limoges ; cette famille et celle de Naudin s’est perpétuée dans cette fabrique jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, et peut-être même au-delà.
  119. Le hanap, grande coupe pour les festins, aux 14e, 15e et 16e siècles, se couvrait quelquefois, moins pour obvier à l’évaporation du liquide que pour le garantir du poison qu’on aurait pu y glisser. Chez les grands le sel même se servait couvert.

    La défiance, à cet égard, motivée sans doute par des exemples, alla jusqu’à faire interdire au clergé d’encenser les rois et même de brûler de l’encens près d’eux. V. Saint-Foix.

    Plus anciennement, le mot de hanap s’appliquait à d’autres vases, même à la soupière, à en juger par le récit de la chronique de Rheims qui, à propos du repas que Philippe-Auguste donna à ses principaux officiers, avant la bataille de Bouvines, après avoir dit : « Le roi fist tailler des soupes et en mangea une et puis dist à tous ceans ki entour li estoient : Je proi à tous mes boins amis qu’ils mangassent avec moi en remembrance des XII apostoles qui aveu Nostre-Seigneur burrent et mangierent, » ajoute : « et iot si grant presse qu’ils ne purent tout venir au hanap. »

  120. Jacques ou Jean Courtois, car le monogramme de ses émaux ne s’explique pas à cet égard, fut élève de Léonard, et fut chargé, après la mort de ce maître, de la direction de la fabrique de Limoges. Ses travaux ont un caractère particulier et une couleur à eux. La surcharge d’arabesques, sans confusion, principalement sur les pieds douche des hanaps, et la forme de ces ornements, suffiraient d’ailleurs pour proclamer le règne d’Henri II. Une suite de grandes plaques d’émail, exécutées en 1550, par cet artiste, pour le château de Madrid existent encore en la possession du professeur de physique Robertson.

    Un autre Jacques Courtois, peintre de batailles, assez célèbre sous Louis XIV, était, nous le pensons, fils de celui-ci.

  121. Ce meuble fut rapporté de Hollande, il y a environ 30 ans, par un commissaire impérial, à qui il retraçait sans doute son ancienne splendeur (T).
  122. L’orgue existait au 14e siècle, et on le considérait déjà comme propre à remplacer tous les instruments. Voir le Propriétaire des choses, liv. 19, chap. 133. Christine de Pisan, dans la vie de Charles VI, p. 1re, chap. 16, dit qu’on jouait de l’orgue pendant le repas. Les miniatures et les descriptions de Wilmin, dans ses Monuments inédits, nous ont conservé la forme d’orgues portatives, que nous avons vues d’ailleurs entre les mains de statues du 15e siècle. Voir à l’un des angles de l’instrument.

    De cette première donnée d’instruments à touches naquirent sans doute successivement le monocorde, le clavicorde, la virginelle, l’épinette et le clavecin, dont tout le mécanisme ne consistait, avec quelques variantes, qu’en sautereaux, agissant sur des plumes ou lames de cuivre, faisant ressort pour la vibration de cordes à boyaux, de laiton, ou d’acier dans les derniers temps. Il y a sans doute loin de ces mécanismes à ceux de nos forté-piano, dont l’usage ne date que de 60 ans ; mais d’après les perfectionnements successifs, introduits depuis 20 ans seulement, dans ces derniers instruments, qui nous dit que nos neveux ne se riront pas à leur tour de la naïveté des procédés de nos Érard, Pape, Pleyel et consorts ?

  123. Nous pouvons assurer avoir vu, il y a dix ans, dans un tableau flamand authentique, daté de 1510, qui fut vendu rue de Cléry, un instrument à touches, de même forme et à peu près de même dimension que celui restitué par M. D. Le clavecin en ébène, avec incrustation d’ivoire et colonnes torses, qu’on voit au Musée, dans le tableau de Metzu (la Leçon de musique), quoique plus petit, est également de même forme.
  124. Nous en excepterons celle de M. le baron d’Ivry, qui contient beaucoup d’objets gothiques, et celle réunie avec tant de goût par M. Sauvageot, qui n’exclut rien de ce qui est beau. D’autres amateurs très-distingués, MM. Demonville, Brunet Denon, etc., se sont particulièrement attachés aux belles époques de François Ier et de Henri II. M. Demonville possède dans ce genre des articles capitaux, classés et encadrés avec un goût parfait.
  125. Cette remarque contrarierait moins que ce que nous dirons plus tard, au sujet surtout d’une Vierge en faïence, du 15e siècle, provenant de Beauvais, ce qu’affirme Palizzi, qu’il est le premier en France qui soit parvenu à émailler la terre ; car, dans ces fragments, qui ne sont qu’un essai d’émail, l’empâtement de la couverte altère toutes les formes. Aussi a-t-il fallu tout le talent, le goût et la parfaite connaissance du moyen âge, qui distinguent M. Fragonard père, pour rappeler, comme il l’a fait, dans la lithographie d’un de ces panneaux, toute la suavité de la composition.
  126. Vers 1450, Florence possédait trois peintres et sculpteurs, du nom della Robbia, Luca et Auguste, deux frères, et André, leur neveu, s’occupant en même temps de la sculpture émaillée, inventée par Luca, qui partagea avec Donatello et Ghiberti la gloire de la révolution qui s’opéra dans la sculpture, en Italie, au 15e siècle. La réunion d’efforts de ces trois artistes, qui concoururent, dans un autre genre, à l’exécution des belles portes du Baptistère de Florence, explique le nombre assez étendu de ces bas-reliefs fragiles existant encore.
  127. Nous ne connaissons à Paris que deux autres échantillons de ce travail ; l’un au Musée, et l’autre faisant partie de l’admirable collection universelle de M. le comte Pourtalès.
  128. L’éclat des couleurs de cette vignette, en dépit du temps et du peu de soin apporté à sa conservation, nous ferait regretter l’abandon de ce procédé auquel la découverte de Van Eich fit substituer l’huile, mais qui, ce nous semble, pourrait être à son tour substitué avec avantage à notre aquarelle, dont les teintes s’altèrent si facilement. Il serait cependant par trop curieux, qu’après avoir célébré depuis plusieurs siècles l’immense découverte de la peinture à l’huile, on l’abandonnât pour revenir à l’encaustique et à l’eau d’œuf.
  129. Le nom de Franciscus Briot, placé comme exergue autour d’un portrait sous le bassin, est, pour nous du moins, la seule trace de l’existence de cet artiste assez recommandable cependant, à n’en juger même que par cet ouvrage du beau style d’Henri II. Plus tard, un autre Briot (Nicolas) devint justement célèbre, comme graveur de monnaies et comme inventeur, ou du moins metteur en œuvre, du balancier monétaire, dont La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque, attribue l’invention à Abel Foulon.

    Toujours est-il que Nicolas Briot en proposa, dès 1615, l’application à la fabrication des monnaies de France, qu’on ne frappait qu’au marteau. Des rivalités déplorables et sans doute des considérations personnelles ou des calculs d’intérêt, comme il en surgit toujours dans nos déterminations administratives, firent repousser d’abord chez nous l’usage de cette belle découverte, que Briot, abreuvé de dégoûts, porta en Angleterre, où l’on fit moins de difficultés. Ce ne fut que 30 ans plus tard, qu’en cette matière comme en beaucoup d’autres semblables, nous fûmes réduits à aller emprunter nos procédés à l’Angleterre, qui conserva, avec une anticipation de jouissance, l’honneur, sinon le droit, de la découverte et surtout de son application.

    La pureté des empreintes des aiguières et bassins de François Briot prouve la perfection, dès le milieu du 16e siècle, de l’art plastique, si largement exploité de nos jours, comme succédant à la sculpture dans les décors de nos appartements.

    Ces épreuves, destinées à l’ornement des dressoirs de la bourgeoisie, se tiraient sans doute sur les belles pièces d’orfèvrerie dont la fabrication était si bien encouragée au 16e siècle ; et il est à croire qu’il en existait beaucoup de ce genre, et de plus précieuses encore, dans les deux cents pièces de vaisselle d’étain que Benvenuto sacrifia à toute chance, dans la fougue de ses inspirations, pour déterminer la réussite de la fonte de son Persée.

  130. Les inventaires de mobiliers d’ostels, qui décrivent minutieusement les moindres articles, prouvent combien ces meubles essentiels étaient rares dans les 14e, 15e et 16e siècles. Citons-en quelques-uns :

    14e siècle. Inventaire de Jehan de Neufchatel, année 1380. « Au pied du lit avoit un benoitier, un mauvais chaire de feurre. » On commença dans ce siècle à faire des chaises de paille.

    Inventaire du mobilier de l’évêque de Langres, 1395. « Item, quoddam magnum scamnum cum dosserio et scabello de nemore dicto d’Irlande. »

    Et plus loin : « Item, unam cathedram rotundam de quercu et operatio Parisiensi dicto de Brissure. »

    Et 16e siècle. Inventaire d’Émard Nicolaï, 1586. « Item, deux petites chaises basses couvertes de drap vert, chacune de troys pieds de long ou environ… Item, quatre chaises de noier et poirier, couvertes de cuir, servant à asseoir à table. »

    Quant à la description de ces sièges exclusifs, servant aux maîtres seulement, nous la trouvons dans ce passage d’un compte de l’hôtel de Charles VI, manuscrit, année 1404, cité par Monteil :

    « Pour un grant chaiere de salle du roy, c’est assavoir ycelle reclouée et reliée de petites bandes de ferblanc. Pour un grant chaiere garni de cuir vermeil escorchié. Pour 2 chaieres de iiii membreures appelées faulx d’estuels dont les sieges sont couverts de veluau et clouez de clouz de laiton dorez. »

  131. Les coffres servant de sièges étaient couverts de cuirs colorés, ainsi qu’on peut le voir d’ailleurs dans les miniatures du 14e et du 15e siècle.
  132. Voir la note 1 de la page 55, sur le travail des moines et sur les écritoires de l’abbaye de Clairvaux.
  133. Ce tableau du premier temps de la peinture à l’huile, que Jean Van Eich passe pour avoir trouvée, est à la fois remarquable comme finesse, comme conservation et comme reproduisant très-exactement, dans une scène passée sous Tibère, les costumes et usages de l’époque de Charles VI. L’escarcelle qui pend à la ceinture du seigneur châtelain, geôlier de l’apôtre, explique l’usage des fermoirs d’acier désignés plus haut, et les souliers à poulaines des personnages vous donnent la mesure de la chaussure des personnages secondaires de ce temps ; car si la poulaine d’un simple chevalier portait 18 pouces, celle d’un haut baron était de 2 pieds, et celle d’un prince de 30 pouces. Saint-Foix, t. 5, p. 16 et 17.
  134. M. Langlois, dessinateur habile et archéologue très-instruit, qui consacre ce double talent à l’illustration, par souvenirs, de la ville qu’il habite, nous a cité cette particularité, puisée dans les anciens comptes de l’église Saint-Macloud.
  135. La forme de cette crédence, qui provient du château de Joinville, ne diffère en rien de celle d’autres meubles semblables, placés dans la collection, et qui remontent jusqu’au 14e siècle. Ses pilastres et médaillons la rattachent aux meubles et fauteuils de l’époque de transition. Toujours est-il qu’elle offre un témoignage de plus à l’appui de ce que nous avons avancé ailleurs, que tous ces grands meubles d’apparat à colonnes, cariatides et tympans, qu’on nous donne tous indistinctement pour du François Ier, ne remontent, en général, tout au plus qu’à Henri II. L’exécution s’en est prolongée avec de simples variations de goût et de travail sous tous les Valois, et avec un caractère de dégénérescence très-marqué jusque sous Louis XIII.
  136. L’une de ces figures, le héraut d’armes, portant le tabar (voir Chapelle, p. 51, note 1) sur l’armure et tenant le pennon, nous offre le costume de guerre de ces officiers de camp et de cour, dont le service multiple n’a pas d’équivalent dans nos usages. Parvenus à ce grade par un long noviciat, comme chevaucheurs et poursuivants d’armes, sur la foi du baptême, reçu de la main du roi, qui le leur administrait sur la tête avec une coupe d’or remplie de vin, il leur appartenait de consacrer, par leurs recherches héraldiques, l’illustration des familles, comme de stigmatiser les prétentions vaniteuses par la destruction des fausses armoiries. Témoins impassibles dans les batailles, comme dans les pas et défis d’armes ou luttes en champ clos, dont ils étaient les absolus régulateurs, ils devenaient à l’issue, l’espoir du preux, la terreur du félon, et l’arbitre des récompenses comme des punitions. Tour à tour messager d’hymen et de paix, ou trompette de guerre, chargé des défis et sommations, le paladin de cortége devenait tout-à-coup un champion intrépide dans des missions souvent dangereuses, malgré le caractère sacré dont le héraut était revêtu.

    Leurs fonctions étaient sans nombre, leurs privilèges très étendus, et leurs droits allaient jusqu’à celui de partager le soleil… dans les combats à outrance. Voir La Colombière, etc.

  137. Le mur qui forme la paroi de la galerie, depuis le salon jusqu’à l’arrière-cabinet communiquant avec la grande salle des Thermes, et qui fait retour entre l’escalier d’entrée et la salle à manger, pour se prolonger jusqu’à la rue des Mathurins, est entièrement romain. Il est épais de 5 pieds, et d’une telle dureté, qu’il a fallu dix jours d’un travail opiniâtre pour agrandir de 8 pouces cette baie qui, réunie à celle restée ouverte comme alcove, dans la petite pièce dite des Thermes, formait une ouverture cintrée, porte ou croisée du palais primitif.
  138. Julien fut proclamé Auguste, en 360, dans le palais des Thermes. Valentinien Ier et Gratien y firent aussi quelque séjour. (St-Foix, t. 1er, p. 12.) On pourrait ajouter à ces noms ceux de Valens, de Maxime, etc.
  139. Ce clepsydre qu’on chargeait de la quantité d’eau parfumée présumée suffisante pour la durée du repas, servait à la fois d’horloge pour déterminer cette durée et de fontaine jaillissante perpétuelle, pour l’expansion de la fraîcheur et des essences, moyennant le soin qu’on prenait, s’il y avait lieu, de le retourner comme le sablier, à l’écoulement du temps déterminé. On le couronnait d’un vase de fleurs.
  140. Les serviettes dont les Romains faisaient usage à table étaient apportées par les conviés. Deux épigrammes de Catulle et de Martial ont trait à cette singularité, qui n’a pas cessé pour cela d’être un usage, long-temps encore après la mort de ces poètes. Au 15e siècle on en plaçait une sur la table pour torcher les mains.
  141. La coupe principale ou maîtresse coupe, qu’on se passait à la ronde et qu’on vidait par portion, aux santés les plus chères. Le grand verre gothique, dont la capacité égale celle de trois bouteilles de Bordeaux, ainsi que le vidercom allemand de 1623, placé sur le surtout, auraient pu servir à cet usage, qui remontait aux Grecs et qui fut long-temps conservé dans le moyen âge.
  142. Les petits vitraux suisses, divisés par panneaux, placés sur les croisées de cette pièce, sont remarquables par la richesse des couleurs, et en ce que chacun d’eux portant sa date, reproduit une légende de famille. Il y en a de très-curieuses. C’est là qu’on peut bien, ces vitraux étant à portée, se rendre compte de l’effet du procédé dont nous parlons dans nos notes, et qui consiste à creuser en façon d’intaille, dans la partie colorée, du rouge surtout, bien plus beau de fusion que d’apprêt, pour faire reparaître le blanc dans les contours nécessaires pour l’application d’un autre dessin.
  143. Avant même qu’il fût empereur, les ustensiles de sa cuisine étaient en argent ciselé.
  144. Sans doute un grand nombre de ces objets pourraient encore être d’un usage rigoureux ; mais il faut convenir franchement que la plupart de nos ustensiles de service sont plus commodes que ceux de nos pères. Ce charmant petit manche de couteau, représentant le sacrifice d’Abraham, est un chef d’œuvre de sculpture ; soit : mais la lame, objet principal, à quoi peut-elle servir ? J’en dirai autant des jolies cuillères à manches d’ivoire travaillé à jour, des salières, des tasses d’émail, et même des fourchettes bidentes, outil dont l’usage, inconnu des anciens, ne remonte guère en France au-delà du 16e siècle, bien qu’on en trouve d’indiquées dans l’inventaire général des joyaux du roi Charles-Quint (notre Charles V, fin du 13e siècle par conséquent) — 43 cuillères et fourchettes d’or garnies de pierreries — et encore dans le détail donné par Godefroy, de la réception faite par Louis XII à l’archiduc. Mais à en juger par les autres inventaires et par les miniatures, où les gens attablés mangent tous avec leur couteau, on peut croire que cet usage royal n’avait pas gagné les basses classes. Les seuls ustensiles en cuivre sont aussi commodes et de meilleur goût que les nôtres : témoin ce coquemar élégant qui en rappelle un décrit, comme de franc cuyvre, façon de Lyon, dans l’inventaire Nicolaï de 1586. L’abandon de l’usage de ces plats et bassins à ymaiges de cuivre, repoussées avec la pointe du marteau, dont l’exécution en bossage remonte au 15e siècle, ainsi qu’on le voit par les comptes de Louis XI, et de ces cousteaulx à manche pour chapeller le pain, comme on en voit ici, est également regrettable.
  145. Faenza, petite ville des États de l’Église, dans la Romagne, possédait, au 15e siècle, une fabrique de faïence déjà célèbre, et qui le devint davantage lorsqu’on sut que Raphaël et Jules Romain « avaient, dit Lamartinière, employé leurs pinceaux à peindre quelques-unes de ces faïences ; ce qui, ajoute-t-il, les rend d’un prix extraordinaire. »

    Nous avons parlé plus haut de la plaque sur laquelle est une composition de Raphaël. Nous en avons ici des Carraches et d’autres grands maîtres.

    L’invention de la faïence date du 14e siècle. On recherche beaucoup en Italie même les beaux produits des fabriques de Faenza et de Castel-Durante. Ils y sont connus sous le nom de Majolica.

  146. L’Histoire du Languedoc nous apprend (livre 29, année 1317) qu’il y avait à cette époque, à Montpellier, une fabrique d’émaux sur or et sur argent.
  147. L’émail sur métaux a été connu de tous les peuples industriels. Il est mentionné dans les livres hébreux et dans l’Histoire de Pline, comme consistant en verre calciné combiné avec les métaux ; et la preuve de l’introduction, en France, dès les premiers temps, de cet art, ou du moins de ses produits, résulte des fermailles de manteaux trouvés dans les tombes des rois de la première race, des premiers reliquaires byzantins, crosses d’évêques, etc. Beaucoup de titres du 14e siècle font mention des produits de la fabrique de Limoges : Cofferi lemovicences, candelabri, platellœ, opere lemovicino. Nous avons parlé plus haut de la splendeur de la fabrique de Limoges, sous François Ier et ses successeurs.
  148. Presque tous les beaux vases en grès de Flandre, reproduits dans les tableaux des peintres flamands et admis dans nos collections, datent de la fin du 16e siècle ou du commencement du 17e.
  149. Nous renvoyons à une note (U) les détails sur Bernard Palizzi, physicien hydraulicien, sculpteur, peintre sur verre et potier de terre, dont la célébrité en France date du milieu du 16e siècle.
  150. Nous avions à choisir dans les descriptions de divers festins faites par les écrivains de ce temps ; mais, dans la crainte de rassasier les dames surtout, nous avons rejeté le service mentionné au chap. 22 des comtes d’Eutrapel. « Le pot sur la table sur la quelle y avoit seulement un grand plat garni de bœuf, mouton, veau et lard, et la grande brassée d’herbes cuites dont se faisoit un broüet vray restaurant et élixir de vie. »

    Nous ne nous sommes pas arrêté non plus au souper de la reine Quintessence ou Entéléchie, que Rabelais compose, dans les mêmes principes gastronomiques, « d’un pot pourry plein de potager d’espèces diverses, sallades, fricassées, saugrenées, cabirotades, roty, bouilly, carbonades, grandes pièces de jambon d’anticquailles, saumates déifiques, patisseries, tarteries, formaiges, joncades, gelées, fruits de toutes sortes. »

    Il nous a semblé que, pouvant nous appuyer pour un service plus élégant et moins commun, sur des autorités également respectables, il ne nous en coûterait pas plus d’en régaler nos aimables lectrices, si nous sommes assez heureux pour en trouver.

  151. Nous ignorons quelle était celle de ces nombreuses spécialités à laquelle était dévolue la charge de promener autour de la table le moutardier d’argent, pesant 20 marcs, dont parle Monteil (d’après un inventaire), objet que nous regrettons de ne pas voir dans la collection, ainsi que les trois drageoirs du ducq Philippe valant, dit Aléonor de Poitiers, 30 et 40 mil écus pièce.
  152. Sorte de corcelet en lames de fer, qu’on portait sous François Ier.
  153. On servait toujours couvert dans les grandes maisons.
  154. Description de l’île des Hermaphrodites, chap. Police, art. 17. Monteil, dans sa Station 66, t. 6, fait remarquer qu’il y avait loin de cette recherche des mets dans le 16e siècle, à la simplicité des temps où la marmite bouillonnait dans la salle des rois de la 1re race.

    Le banquet que Catherine de Médicis fit à Chenonceaux, en retour de celui fait par Heuri III au Plessis-les-Tours, le 15 mai 1577, à l’occasion de la prise de la Charité, coûta, dit l’Estoile, près de cent mille francs, qui feraient aujourd’hui 300,000 f. Le marc d’argent ne valait que 18 f. à cette époque.

    Le même auteur, 18 septembre 1581, dit que la dépense des 17 festins donnés par le même roi, à l’occasion du mariage du duc de Joyeuse avec la sœur de la reine, s’évaluait, tout compris, à 1,200,000 écus (soit 10,800,000 fr.)

  155. On connaît l’horrible vœu du héron, dont la scène et ses conséquences sont énergiquement décrites dans le poëme, composé en 1338, donné dans les Mémoires sur l’ancienne chevalerie, par Sainte-Palaye. Voir d’ailleurs Froissart, chap. 29 et 37.

    Le vœu du paon ou du faisan comportait à peu près les mêmes formules, consistant en l’obligation de manger entre chevaliers réunis pour le même but, une portion égale de l’oiseau rôti, sur lequel on avait, au préalable, juré d’accomplir tel vœu de vengeance ou de prouesses.

  156. Ce vin était en première ligne dans les repas du moyen âge, et jusqu’au temps de Boileau, qui vante du vin d’Arbois la mousse pétillante. Aujourd’hui, quel rang y tient-il ? Les autres vins mentionnés dans les comptes d’ostels, en remontant au 14e siècle, sont ceux de Beaune et Mâcon, toujours appréciés, de Bar, de Saint-Pourcain, de Loire, de Saint-Jangon, de Galardon, de Grenache, vins muscadets, etc.
  157. Sorte d’hypocras, vin et miel, servi dans tous les festins.
  158. Ces infusions sont désignées dans les ouvrages du temps, sous le nom de vinum herbatum. Leur effet explique ici l’infraction à la devise chevaleresque férir hault et parler bas.
  159. Cet instrument, espèce de violon à trois cordes, figure souvent entre les mains des chérubins, dans les portails de nos vieilles églises.
  160. Chez les Romains, les jeux de table étaient ou des jeux d’argent, dont souvent l’invitant faisait tous les frais, en donnant, comme Tibère, au dire de Suétone, 250 deniers à chacun de ses convives, pour jouer à pair et à non, aux dés ou à tel autre jeu qu’ils voudraient pendant souper ; ou des loteries, comme celle qu’inventa Héliogabale, qui distribuait à ses conviés des billets gagnant soit dix éléphants, soit dix mouches.

    Dans le moyen âge, ces jeux de table n’étaient que de simples amusements auxquels servaient les ustensiles même du service, tels que le gobelet d’argent à deux fins (statuete, costume dit Médicis), dont on remplit en même temps les deux parties qu’il faut vider rubis sur l’ongle, sans répandre une goutte. Telles sont encore les diverses pièces de poterie à jour, desquelles le liquide s’écoule par des tubes cachés dans les interstices, et autres combinaisons variées à l’infini, qui tenaient en haleine le génie inventif des potiers et des orfèvres.

  161. L’arrangement de la chapelle basse, qui comprend aussi une grande réunion d’objets, n’est pas encore terminé.
  162. Sur l’autre panneau est Louis XIII, jeune, également à cheval.
  163. Expressions d’Henri IV, rapportées par Sully.
  164. Il avait souvent entretenu de ses projets l’architecte Androuet Ducerceau, et s’occupait déjà d’embellir les résidences royales de Saint-Germain, de Fontainebleau, ainsi que le Louvre, dont Ducerceau a construit la galerie de communication avec les Tuileries. Voir les histoires de ces palais, citées par Monteil, t. 6, station 66, page 269, et note 177 et 178.

    Androuet Ducerceau, artiste fort habile, contribua d’ailleurs, autant qu’il put dépendre de lui de le faire, à l’illustration de son époque, en élevant les beaux hôtels cités note (I). Il a publié, entre autres ouvrages, le livre Des plus excellents Bâtiments de France, dédié à la reine Catherine de Médicis, et qui fut imprimé en 1576.

  165. Rappelons-nous sa conduite envers le batelier du Pré-aux-Clercs, et sa repartie à cette réponse assez impertinente que lui avait faite l’ambassadeur de l’empereur Rodolphe : Si mon maître a des maîtresses, elles sont secrètes. « Il est vrai, répliqua-t-il, qu’il y a des hommes qui n’ont pas d’assez grandes qualités pour n’être pas obligés de cacher leurs faiblesses. »
  166. L’article très-spirituel de M. Émile Deschamps, que nous reproduisons en entier dans la note (V), doive la modestie du propriétaire de la collection en souffrir, prouvera que les visiteurs ne se bornent pas toujours à signer sur l’album. L’auteur de cet article léger et tout dramatique, n’ayant visité qu’une seule fois, rapidement et sans se faire connaître, la collection qu’il décrit, a dû nécessairement puiser dans sa riche imagination, pour suppléer à ce que sa mémoire ne lui reproduisait pas ; aussi ne donnons-nous pas ce compte-rendu des impressions d’un visiteur, comme un portrait, mais comme une fort jolie esquisse de l’effet produit à la première vue, par cette collection, sur un adorateur des charmes… de la vieille France.
  167. En fait de manie, le propriétaire de la collection a encore celle de recommander aux visiteurs de ne toucher que des yeux. Il est payé pour cela. Moyennant ce petit contrat synallagmatique, il se fait un plaisir d’ouvrir son appartement à peu près deux fois par mois, à jours indéterminés, qu’il indique à l’avance aux personnes qui veulent bien lui faire remettre leur demande.