Notre Artillerie de campagne

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Notre Artillerie de campagne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 90 (p. 104-132).
NOTRE
ARTILLERIE DE CAMPAGNE

On parle beaucoup en ce moment du fusil Lebel, et on ne paraît pas se douter que l’adoption de la poudre sans fumée, qui est le caractère le plus saillant de cette arme, est infiniment plus avantageuse pour l’artillerie que pour l’infanterie. L’Instruction pour le combat qui est en passe de remplacer les fameux « Fascicules, » a attiré l’attention du public; c’est à peine si on a entendu parler des nouvelles méthodes de réglage du tir de campagne qui viennent d’être expérimentées aux écoles à feu de cette année, et dont la possession assure à notre armée un surcroît considérable de puissance. On ignore que la tactique de l’artillerie a subi, au cours de ces derniers mois, des perfectionnemens depuis longtemps désirés, que le matériel même s’est amélioré (sinon le canon, du moins sa poudre et son projectile), que la constitution du corps a subi des remaniemens dont l’importance n’est pas contestable. Les journaux, qui ont conté tout au long les manœuvres de cavalerie du camp de Châlons, n’ont guère dit qu’un mot, en passant, des évolutions de batteries qui ont eu lieu sur le même terrain.

A quoi tient cette sorte d’injustice? Ce n’est certes pas à l’indifférence du public. Dieu merci, tous les Français aiment l’armée, et, s’ils ont au fond du cœur une secrète préférence, c’est pour l’artillerie. Mais il est difficile, lorsqu’on veut exposer les progrès accomplis par cette arme « savante, » d’éviter les termes techniques et les explications toujours un peu arides que comportent les descriptions d’engins mécaniques. Les mots mêmes de balistique ou de logistique effarouchent le lecteur, et on hésite à les employer. Or, il n’est pas possible de décrire l’état actuel des choses sans se servir de ces expressions. Il en résulte que le silence se fait et qu’on ne connaît pas la situation rassurante que le zèle intelligent et le labeur soutenu d’officiers éminens ont acquise à notre artillerie de campagne. C’est doublement fâcheux. Il est bon de savoir qu’on travaille dans notre armée, qu’on y travaille fructueusement. Et il importe d’autant plus de le prouver que personne ne se gêne pour dénoncer les imperfections, soit de l’armement, soit de l’organisation. Une faute vient-elle à être commise, on le crie par-dessus les toits. Nous voudrions montrer que, s’il s’en commet, elles sont rachetées par d’heureuses innovations et d’utiles réformes. Nous le ferons, sans nous laisser retenir par la crainte d’entrer dans des détails un peu scientifiques : des lecteurs sérieux ne sauraient se contenter d’affirmations sans preuves. Nous ne nous laisserons pas davantage retenir par la crainte de susciter, chez nous, un orgueil démesuré et, chez les autres, une dangereuse jalousie, en étalant le beau côté des choses. Les gens du métier savent, de part et d’autre, ce qu’il en est au juste. Ils n’ignorent pas que la perfection des institutions militaires, et même de l’outillage, ne constitue qu’une médiocre garantie de succès. Il faut que les âmes soient trempées; il faut que la direction générale soit assurée; il faut que les mœurs et les vertus de la nation la portent aux héroïques sacrifices. Mais le courage ne suffit pas, ni l’abnégation, ni le patriotisme. On ne se bat pas sans armes. Eh bien ! les armes, nous les avons. C’est ce que nous désirons prouver. Notre artillerie de campagne est devenue un instrument de combat excellent par les améliorations successivement introduites dans son matériel, dans son organisation et, on peut dire, dans son esprit même.


I.

Ce fut un grand bonheur pour la France, au lendemain de la guerre, alors qu’il ne lui restait plus que de médiocres canons en bronze se chargeant par la bouche et montés sur de grossiers affûts en bois, que de trouver dans le commandant de Reffye un infatigable inventeur dont les cartons étaient bourrés de projets ingénieux. Dans le nombre, il y avait des tracés de bouches à feu qui venaient d’être étudiés dans le plus grand détail. On les avait mis à l’essai dans des commissions d’expériences, et on en avait été satisfait. Bien plus, au cours même de la campagne, on avait fondu des pièces de ce modèle, et ces quelques spécimens, s’ils n’avaient pu rendre de services réels au moment tardif où on en avait pu faire usage, suffisaient à montrer que l’invention était viable. On s’empressa donc d’adopter ces canons de 5 et de 7, à titre « d’armement provisoire de sûreté. » On ne pouvait, en effet, les accepter comme matériel définitif. Leur introduction dans nos équipages de campagne nous mettait sur le pied d’égalité avec l’Allemagne, tandis qu’il s’agissait d’acquérir sur elle une supériorité certaine. Ou plutôt, il fallait prévoir que les vainqueurs emploieraient une partie de notre rançon à améliorer leur artillerie, et que, par suite, l’équilibre, — à supposer qu’il existât, — serait rompu en leur faveur. Il était donc sage de courir au plus pressé, de construire, le moins coûteusement possible, un matériel en qui on pût avoir confiance, si la guerre venait à renaître de ses cendres, et grâce auquel on trouvât la sécurité indispensable pour poursuivre posément les recherches théoriques et les études expérimentales qui doivent nécessairement précéder le choix d’un système nouveau d’artillerie.

Celui qu’on créa de la sorte et qu’on admit définitivement en 1877 est dû à M. de Bange, qui était alors chef d’escadron, et qui, depuis, a quitté l’armée pour prendre la direction des établissemens Cail. Ses canons de 80 et de 90 arment encore aujourd’hui nos batteries, et ils n’ont subi depuis leur adoption que d’insignifiantes modifications. Un moment pourtant, il fut question d’introduire dans la construction de leur mécanisme de culasse un dispositif de sûreté qui empêchât les inflammations prématurées de l’étoupille. C’est au sujet de cet appareil que le général Boulanger fit ses débuts à la chambre. On se rappelle les circonstances dans lesquelles il est descendu de la tribune ; on a peut-être oublié ce qui l’y avait fait monter la première fois. A la séance du 16 janvier 1886, interpellé par l’honorable M. Lejeune sur des accidens qui avaient eu lieu aux grandes manœuvres et aux écoles à feu, et qui avaient entraîné morts d’hommes, le ministre de la guerre répondit par la déclaration suivante, qui fut fort applaudie : « Aujourd’hui, après de très sérieuses études, on a adopté un petit taquet qui ne coûte presque rien et qui, — j’ai l’honneur d’appeler votre attention sur ce point, — empêche absolument la pièce de faire feu si elle n’est pas totalement fermée. Ce taquet revient à 7 ou 8 francs, ce qui, pour nos 2,000 pièces de campagne, représente une dépense de 15,000 à 16,000 francs. Je puis vous promettre, messieurs, que, d’ici à très peu de temps, toutes nos pièces seront pourvues de ce taquet. » Est-il besoin d’ajouter qu’aucune étude sérieuse n’avait été faite, qu’aucun taquet n’avait été adopté, que même au moment de la chute du ministre, quinze mois après les engagemens formels qu’il avait pris et qu’on vient de dire, les pièces n’en étaient pas pourvues, qu’enfin le modèle du fameux « taquet, » — qui d’ailleurs n’est pas un taquet, — est encore à l’essai à l’heure qu’il est ? Au surplus, nous aurons occasion de reparler des accidens qui se sont produits en 1885 et de montrer qu’ils sont imputables à une précipitation exagérée dans le service des bouches à feu plutôt qu’à une défectuosité de celles-ci.

C’est sur la poudre, c’est sur le projectile, c’est enfin sur le matériel roulant que les principales améliorations ont porté. Les coffres ont subi d’importantes modifications. On sait qu’ils servent de sièges aux servans dans les déplacemens rapides du champ de bataille. Malheureusement on ne les avait disposés, au début, que pour transporter trois hommes. Or, ce nombre est insuffisant pour la manœuvre d’un canon. Les six pièces de la batterie devaient donc être forcément suivies de caissons, sur les coffres desquels le personnel de renfort trouvait place. C’était une gêne et, quoi qu’on en pensât, un alourdissement. Un chasseur qui ne porte pas de carnier a les mouvemens libres et aisés. Il pourra se déplacer plus lestement encore de sa personne, s’il n’a ni poire à poudre, ni plomb sur lui, et s’il est suivi d’un garde qui porte son fusil. Mais il se trouvera dans un état de dépendance admissible seulement dans des tirés de parade. Personne ne songera à chasser le gros gibier dans de pareilles conditions : la moindre imprudence constituerait un grave danger. Il ne serait pas moins périlleux pour les pièces d’être séparées des caissons qui leur amènent une certaine partie de leurs servans : elles seraient dans l’impossibilité d’agir et aussi désemparées qu’un voilier sans équipage ou qu’un vapeur sans mécanicien. On s’est donc décidé à mettre cinq hommes, au lieu de trois, sur les avant-trains d’affût, et, grâce à cette mesure, bien que chaque voiture se trouve alourdie de près de 150 kilogrammes, la batterie est plus légère, plus maniable : les six pièces peuvent former une colonne indépendante. Appelés en toute hâte à entrer en ligne, elles arriveront peut-être avec un retard de quelques secondes, mettons quelques minutes ; mais elles ne seront pas obligées, pour agir, d’attendre que les caissons les aient rejointes.

Le servant ne garde pas le sac au dos, comme fait le fantassin. Obligé de s’appliquer aux roues de l’affût pour le ramener en avant après que le recul l’a chassé en arrière, il a besoin de n’être pas gêné à l’articulation de l’épaule. Aussi place-t-on les havresacs sur le dessus des coffres. Dans le modèle primitif, ceux-ci s’ouvraient comme une malle, le couvercle se relevant ; il fallait donc le débarrasser préalablement de tout ce qui le couvrait de là des lenteurs. D’autre part, les sacs posés à terre risquaient de s’y abîmer, d’être oubliés dans la précipitation d’un départ rapide, ou tout au moins d’être foulés aux pieds par les chevaux, écrasés par les roues. Aussi maintenant a-t-on adopté des coffres « à tiroirs, » qui s’ouvrent comme des commodes, c’est-à-dire sans qu’il soit nécessaire d’enlever ce qui est placé sur leur partie supérieure. Ces détails de construction, si insignifians qu’ils paraissent, ont une importance considérable. Le public hausse peut-être les épaules en écoutant les militaires discuter gravement et chaudement les mérites comparés du brodequin et du « godillot. » Il lui semble entendre disserter sur la façon de manger les œufs : est-ce par le gros bout ou par le petit qu’il faut les casser? Le bouton de guêtre est un infime objet, peu digne sans doute d’occuper l’esprit de gens intelligens. Pourtant, comme les grands effets procèdent souvent de bien petites causes, ceux qui ont souci de l’avenir du pays ne craignent pas de descendre jusqu’à de pareilles misères, et on ne considère pas comme un mince progrès, dans l’artillerie, d’avoir des coffres qui peuvent porter cinq servans au lieu de trois et dont on n’a plus besoin de lever le couvercle pour y prendre les charges. Aussi bien les gargousses sont-elles devenues si longues et les projectiles si lourds, qu’il serait fort malaisé et très fatigant d’avoir à les soulever. Il n’est déjà pas si commode d’avoir à les tirer à soi.

Les obus actuels sont excellens. Ceux qu’on avait fabriqués au début, en 1877, laissaient fort à désirer. On avait voulu qu’ils fussent à deux fins : à la fois destructeurs et meurtriers, de façon à ce qu’on pût les employer tant contre le personnel que contre le matériel. Pour tuer des hommes, les blesser, les mettre hors de combat ou même simplement les démoraliser, on cherche à produire une grêle de petits éclats, ne fussent-ils pas plus gros que des noisettes, et point n’est besoin de leur donner une vitesse considérable. Pour s’enfoncer dans un épaulement et le bouleverser, pour endommager des affûts métalliques ou briser des jantes et des rais de roues, il faut d’assez volumineux fragmens de fonte, projetés avec force et possédant une puissance de pénétration respectable. Les deux conditions sont donc contradictoires, et on n’a de ressource qu’en sacrifiant à l’une sans satisfaire à l’autre, à moins de ne satisfaire ni à l’une ni à l’autre. On avait adopté, pour la destruction des obstacles, des obus contenant beaucoup de poudre, mais donnant peu d’éclats; contre le personnel, il y en avait d’autres remplis de balles (ce qui ne laissait de place que pour peu de poudre). On avait bien cherché un terme moyen : l’obus à double paroi présentait à l’intérieur un vide capable de renfermer une charge assez forte d’explosif, et sa fragmentation en un grand nombre de petits morceaux était assurée par des lignes de rupture tracées dans l’épaisseur du métal. Mais il fallut bientôt abandonner ce projectile compliqué, et qui s’acquittait médiocrement du double rôle dont on l’avait chargé. L’obus à balles était assez meurtrier, l’obus ordinaire ne l’était pour ainsi dire pas. Du jour où on eut réalisé un projectile qui l’est à un haut degré, on l’adopta à l’exclusion de tout autre. Lancer sur une batterie comme un vaste épervier d’éclats dangereux qui couvre un large espace, n’est-ce point infiniment plus avantageux que de mettre quelques parties des voitures hors de service? On remplace les organes détériorés, et tout est dit. Assurément la réparation d’une avarie n’est pas toujours facile, ni simple ni rapide. Encore est-elle possible: le fer et l’acier n’opposent aucune mauvaise volonté. L’homme est moins malléable. Ce « roseau pensant » est accessible à la peur : il se laisse démoraliser. Si l’obus rencontre un coffre et le fait sauter, on perd une trentaine de coups ; mais c’est grand hasard si, à une distance de 3 kilomètres ou une lieue, pareil accident se produit : il exige une précision sur laquelle on ne peut raisonnablement tabler. Qu’un obus à mitraille (c’est le nom des nouveaux projectiles) vienne à éclater à bonne hauteur, il s’émiette en plus de deux cents morceaux, qui viennent grêler sur une surface de plusieurs centaines de mètres de profondeur. Il importe assez peu, alors, que le tir ait été précis : l’espace atteint est si considérable que ce sera miracle si une demi-douzaine d’hommes ne sont pas atteints grièvement, au point de ne pouvoir continuer leur service. Voilà qui vaut mieux (aux yeux des militaires s’entend, et non point des philanthropes) que de démolir une hausse, de blesser un cheval, ou de briser un trait. Certain de faire de grands dommages au personnel, on a renoncé à tirer sur les attelages et sur les autres élémens des batteries. Contre les murs, d’ailleurs, ces obus à mitraille sont suffisamment efficaces, agissant par leur masse et non par leur éclatement. Bref, on est armé bien mieux que par le passé pour atteindre de la cavalerie et de l’infanterie, et si, pour ruiner l’artillerie ennemie, on est dans d’autres conditions que jadis, on ne peut pas dire qu’on soit dans de moins bonnes conditions. Au surplus, et si à la rigueur on avait tenu à conserver les avantages de l’obus à forte charge de poudre concurremment avec le modèle nouveau, rien n’était plus aisé ; mais on y aurait perdu l’inappréciable bénéfice de la simplicité. Avoir dans un approvisionnement deux sortes différentes de projectiles, c’est se créer pour l’avenir des embarras et des mécomptes qui, dans les momens de crise, seront cruels. Le feu est vif, les munitions s’épuisent : vite il en faut de nouvelles. — Eh ! ne voyez vous pas là-bas un caisson qui ferait bien notre affaire? Allez le chercher, au galop. — Le caisson amené à la batterie, on l’ouvre : il est plein de cartouches d’infanterie ou d’obus d’un calibre autre que celui des pièces, ou du même calibre, mais d’un modèle différent de celui dont on a besoin. Quel désappointement ! On vient d’avoir l’idée excellente de peindre de couleurs distinctives les coffres qui contiennent des cartouches pour fusil et ceux qui contiennent des gargousses pour bouches à feu : de ce côté, les erreurs ne seront plus à craindre. Mais les voitures du matériel lourd (90) sont identiques à celles du calibre léger (80), et la même couleur — Le vert olive traditionnel de l’artillerie depuis Gribeauval, — recouvre leurs coffres. Faut-il qu’à ces causes de confusion on en joigne d’autres, provenant de la multiplicité des munitions destinées à la même bouche à feu pour ses différens usages?.. Est-ce à votre cuisinier ou à votre cocher que vous vous adressez?.. Est-ce une charge de cavalerie qu’il s’agit d’arrêter? — Venez chercher des boîtes à mitraille dans ce coin-ci. Pour disperser de l’infanterie, vous prendriez des shrapnels dans ce coin-là, et cette case enfin contient d’autres projectiles encore pour le cas où vous auriez à obtenir des effets de pénétration et de dislocation. Trop de diversité nuit. Et on a fort bien fait de ne plus garder qu’une seule sorte d’obus et de s’acheminer ainsi à l’unité de munitions, qu’on aura réalisée enfin le jour où disparaîtra des coffres la « boîte à mitraille » qui ne sert que contre les charges de cavalerie... quand elle sert! Car, la plupart du temps, on n’en trouve pas l’emploi. L’artillerie allemande a rapporté dans ses arsenaux, au retour de la guerre de 1870, toutes les boîtes à mitraille qu’elle en avait emportées, sauf une... qui s’était cassée en route. Ces engins démodés prennent la place d’obus; c’est un poids mort que traînent les voitures. Même aux écoles à feu, on n’arrive pas à en faire usage, bien qu’on soit prévenu qu’il y aura à s’en servir dans le courant de la séance, bien que, en cette prévision, on prenne soin de les retirer des niches, où elles reposent en paix au fin fond des avant-trains, pour les placer à portée de la main. Jamais en campagne, si on est surpris par l’apparition _ d’escadrons débouchant fût-ce à 1 kilomètre, jamais, dans les trois ou quatre minutes qu’il leur faudra pour venir fondre sur la batterie, on n’aura le temps d’aller même prendre dans cachettes ces projectiles insolites. Les instrumens dont on ne sert jamais n’en sont pas meilleurs pour cela. Le jour où on veut y avoir recours, on ne sait plus comment ils fonctionnent: on tâtonne, on hésite, et le moment favorable est passé, surtout si ce moment est très bref, comme l’est le tourbillon qui emporte la charge. On l’avait si bien compris, qu’on avait imaginé de placer les boîtes à mitraille sur l’affût même. Malheureusement, les secousses produites par le tir, la percussion du recul et de sa réaction les détérioraient, et on dut leur cherche un autre emplacement ; c’est ainsi qu’elles sont reléguées pendant le combat, à 40 ou 50 mètres de la pièce, et nul doute qu’on ne les y laisse, malgré toutes les recommandations de la prudence. Au surplus, pour éclabousser d’éclats le terrain qui est en avant du front, l’obus à mitraille est presque aussi efficace que la boîte à mitraille. Celle-ci est donc inutile, et, comme elle est une surcharge et une cause d’encombrement, comme elle tient la place d’un projectile plus utile, il n’y a qu’à la supprimer. Allons ! un bon mouvement ! Oubliez le rôle glorieux de la mitraille, oubliez que les Drouot et les Sénarmont l’ont employée victorieusement à balayer les champs de bataille de l’empire, renoncez à pratiquer cette pieuse reconnaissance qui maintient en service, parce qu’elles ont eu quelque part à nos succès d’autrefois, des troupes ou des coutumes qui n’ont plus leur raison d’être. On a su se passer des mousquetaires, et des carabiniers, et des voltigeurs, et des grenadiers, et des guides. La lance que Montecuculli appelait la reine des armes a fini par disparaître; la baïonnette aussi semble avoir fait son temps ; le boulet rond de Vauban et de Gribeauval, ce boulet dont le ricochet était si terrible, est fini, rayé de la liste de nos engins meurtriers. La balle sphérique est aussi démodée que la flèche des archers ; la cuirasse ne tardera pas à aller rejoindre dans les musées le bonnet à poil des grognards. Tout se renouvelle. Sachons rompre à propos avec des traditions surannées, et jetons nos boîtes à mitraille à la ferraille, pour y substituer des obus à mitraille, ce qui augmentera la force effective de nos batteries et réalisera l’unité de munitions qu’on recherche depuis si longtemps.

Il serait injuste de ne pas parler, à propos du nouveau projectile, des services rendus à l’artillerie par l’École de pyrotechnie de Bourges : c’est là qu’on a imaginé le principe de l’emboutissage de l’enveloppe, qui a permis de construire l’obus à mitraille; c’est là surtout qu’on a poursuivi les études relatives aux fusées. Un projectile sans fusée, c’est une montre sans ressort, un corps sans âme : il ne lui sert à rien de transporter à plusieurs kilomètres de distance la charge de poudre qu’il contient, si cette charge ne détone pas ou si elle détone mal à propos. Son explosion ne doit être ni prématurée ni tardive. Le capitaine doit pouvoir la provoquer aussi sûrement au point éloigné où elle se trouve que s’il pouvait l’enflammer à la main. Il ne suffit plus de saisir l’instant opportun de mettre le feu à la pièce, il faut mettre aussi le feu au shrapnel pour qu’il se subdivise à propos en une myriade de fragmens et s’émiette, en quelque sorte, en une poussière meurtrière. Les nouveaux modèles de fusées adoptés en France produisent d’une façon parfaite ce résultat important ; malgré la complication et la complexité de leurs organes, malgré leur ténuité et leur fragilité apparentes, leur réglage est simple, leur fonctionnement régulier, leur solidité incroyable. On n’observe qu’un nombre insignifiant de ratés de fusées ; l’éclatement a lieu à la hauteur qu’on veut au-dessus du sol, ou, — si on le préfère, — au bout d’un nombre mathématiquement déterminé de secondes et de dixièmes de secondes après que le coup est parti. De très récentes améliorations de détail permettent le débouchage immédiat de l’évent qui correspond à cette durée précise, tandis que, jusqu’à présent, il fallait se livrer à certaines manipulations préalables, desserrer un écrou, faire jouer une pièce mobile et la fixer en resserrant l’écrou, avant de percer à l’endroit voulu le tube détonateur qui a remplacé la mèche des bombes primitives.

Tous ces perfectionnemens n’ont rien qui frappe l’imagination, rien qui donne à l’esprit un sentiment d’aise : ils sont faits surtout d’imperfections disparues. Ah ! parlez-nous de fusils à répétition, de petit calibre, de cartouches légères, de tir rapide : voilà qui est clair ou qui semble l’être. Mais quel intérêt peut bien présenter la peinture des caissons ou la disposition nouvelle qu’on a donnée aux dossiers et aux marchepieds des avant-trains? Les gens du métier seuls peuvent trouver quelque profit à suivre ces progrès de détail ; ils ne s’en privent pas, d’ailleurs, et sont unanimes à reconnaître le parti brillant qu’on a pu tirer, à peu de frais, d’un outillage originairement médiocre. Habituellement, les retouches gâtent l’œuvre primitive ; fût-elle manquée, il vaut mieux la laisser intacte et respecter l’esprit qui a présidé à sa conception, jusqu’au jour où on la détruira radicalement pour faire du neuf. Aussi a-t-on pu craindre que tant de replâtrages successifs, au lieu de consolider un édifice lézardé, n’aient fait que boucher les fissures et masquer les vices de construction. A cet égard, on peut être rassuré : on n’a pas caché ces vices; on les a bel et bien fait disparaître. L’adoption d’obus très allongés, dits obus de quatre calibres (longueur égale au quadruple du diamètre, c’est-à-dire du calibre), complétera un ensemble de mesures que tous les artilleurs, même les plus conservateurs et les plus épris de stabilité, considèrent comme excellentes.

L’emploi de la poudre sans fumée pour le chargement des gargousses ne saurait être mis au même rang que les humbles modifications auxquelles le grand public n’attribue qu’une importance médiocre et n’attache qu’une faible attention. Il s’agit là d’autre chose que d’une réforme matérielle : cette substitution d’un agent chimique sournois à un explosif tapageur entraîne plus qu’une diminution du recul. Et pourtant ce que les inventeurs de ce remarquable produit semblent avoir eu uniquement en vue, c’était l’atténuation des pressions intérieures produites dans l’âme par les gaz provenant de la déflagration; l’atténuation, par conséquent, des chances d’éclatement ou de déculassement ; et aussi plus de sécurité pour le personnel, une moins rapide fatigue dans les mouvemens à bras exécutés par les servans, une moindre usure de la pièce et de son affût. Il s’est trouvé qu’une propriété accessoire de la nouvelle poudre tend à jouer le rôle principal. La suppression de la fumée marque une ère nouvelle pour la tactique. Elle va, semble-t-il, modifier considérablement la physionomie des combats. Dans quel sens? C’est ce qu’il est malaisé de dire, et, là-dessus, la discussion est ouverte : il y a un inconnu terrible au fond de ce problème de psychologie militaire ; mais il est incontestable que l’invisibilité du tir modifie les conditions de la lutte, comme la mobilité des caractères a modifié celles de l’imprimerie, ou comme l’idée des condensateurs a transformé la machine à vapeur.

La métamorphose s’opérera, bien entendu, au profit de celui qui l’a provoquée ; il serait malheureux que l’invention d’un Français, et d’un bon Français, M. L’ingénieur Vieille, du service national des poudres et salpêtres, se tournât contre la France ou pût être tournée contre elle. L’Allemagne se venge de notre supériorité par des considérations sentimentales. Ses journaux officieux insinuent qu’avec la poudre sans fumée, c’en est fini de la guerre chevaleresque et courtoise d’autrefois. On ne se battra plus, on s’assassinera. Des coups de feu qu’on ne voit pas et qu’on n’entend guère, peut-on imaginer rien de plus traître? De la loyauté du duel on va passer aux perfidies du guet-apens!.. Ce dépit est amusant. Il est, d’ailleurs, fort légitime, émanant de gens qui connaissent bien la guerre, qui connaissent admirablement le cœur du soldat, et qui ne peuvent s’empêcher de reconnaître l’émoi que provoquera sur le champ de bataille l’arrivée de projectiles venant on ne sait d’où. Cette incertitude causera une indicible angoisse, car l’effet moral est ce qu’il y a de plus poignant à la guerre. On le sait bien dans le pays qui a rais si fort en honneur les mouvemens tournans, c’est-à dire une opération stratégique dont la principale action réside dans l’effroi qu’elle cause et dans son inattendu, plus que dans les résultats matériels qu’elle est capable de produire la plupart du temps. Oui, nos canons lanceront silencieusement la mort ; oui, ils resteront invisibles. Mais avouez que si les vôtres font tant de bruit, et s’ils ont l’imprudence de montrer la place qu’ils occupent par la famée dont ils se couvrent, ce n’est pas par chevalerie et par esprit de bravade fanfaronne : c’est tout simplement parce que vous n’avez pu faire autrement. Ils sont trop verts !... Lorsque vous avez voulu revêtir d’acier les balles de plomb de vos fusils, vous avez proclamé des intentions philanthropiques. Les blessures faites par ces projectiles, disiez-vous, sont plus nettes, moins cruelles. Du jour où nous avons adopté cette disposition, dont vous n’avez pas voulu, ce n’est plus des considérations humanitaires que vous avez invoquées. Vous avez simplement dit qu’avec la formidable vitesse initiale des balles actuelles, le plomb se serait déchiré, et qu’il fallait rendre sa surface moins molle en l’enveloppant d’un métal plus ferme. Ainsi le point de vue change avec les circonstances. Aussi bien avez-vous raison de consoler vos lecteurs, en leur disant que, s’ils ont la mauvaise position, au moins leur reste t-il le beau rôle. Peut-être ferions-nous exactement de même, si le bénéfice de la poudre sans fumée, au lieu de nous être acquis, appartenait à une autre nation.


II.

Donc, l’instrument, nous l’avons. Reste à en tirer parti. C’est affaire de manœuvre et d’organisation. Il importe d’attribuer aux batteries dans les colonnes une place qui leur permette d’entrer rapidement en ligne : il n’importe pas moins d’assurer une prompte et certaine transmission des ordres. L’occupation de la position doit s’opérer simplement, sans que personne hésite tant soit peu, c’est-à-dire à l’aide d’un mécanisme de mouvemens bien réglé. Il faut enfin que le feu soit efficace, que les obus arrivent au point voulu, ou, puisqu’on ne peut se dispenser de tâtonner un peu, que chaque coup rapproche du but et serve à améliorer les résultats du coup suivant.

Ces tâtonnemens sont inévitables. Assurément on dispose d’appareils de hausse qu’on règle d’après la distance à laquelle on veut que le projectile arrive ; mais on ne peut obtenir ainsi qu’une certaine approximation. D’abord, on ne sait jamais au juste à combien d hectomètres on se trouve du but à atteindre, et ensuite, le sût-on exactement, la hausse correspondant à cette distance ne conviendrait qu’après plusieurs corrections. Suivant que le vent souffle plus ou moins fort, et d’avant ou d’arrière, suivant que la pièce est au-dessus de la pièce ou en contre-bas, suivant que le sol penche à gauche ou se déverse à droite, suivant que l’air traversé par l’obus est plus ou moins dense, selon que la pesanteur a plus ou moins d’action sur lui, c’est-à-dire que l’altitude de la batterie est plus ou moins considérable, il en résultera une altération de la trajectoire normale qui mettra dans la nécessité de modifier la hausse normale. Il y a plus : deux coups consécutifs, tirés dans les mêmes conditions apparentes, avec la même hausse, c’est-à-dire sous la même inclinaison, pointés exactement de la même façon, n’arriveront pas nécessairement au même point; des causes invisibles, mais non impondérables, ont pour effet d’influencer le tir. Les deux obus qu’on a lancés n’ont pas été pesés, à 1 milligramme près, au moment de leur fabrication. Depuis cette époque, on les a peints et repeints. La couche de peinture n’est pas aussi épaisse sur l’un que sur l’autre ; elle a pu s’écailler, tomber par endroits. Peut-être sur les parties dénudées s’est-il formé des taches de rouille et les cahots du transport ont-ils détaché quelques parcelles de métal oxydé. La poudre de la gargousse peut, elle aussi, avoir un poids moindre dans l’un des deux cas : si elle a subi des détériorations, si les grains se sont brisés, si l’humidité les a pénétrés, sa force de propulsion a baissé. Bref, un grand nombre de petites causes peuvent s’être réunies pour produire des effets notables; quel que soit le soin qu’on y apporte, quel que puisse être le calme de l’atmosphère, en dépit de la perfection du pointage et de l’identité des circonstances extérieures, ce sera miracle si le second obus passe exactement dans les trous découpés par le premier sur une succession de cibles. A la guerre, plus encore qu’au polygone, il faut s’attendre à ce que les écarts observés soient considérables.

il en résulte que, d’une part, la connaissance parfaitement précise de la distance ne suffit pas à donner la hausse convenable, et que, d’autre part, cette hausse étant trouvée, il ne faut pas s’attendre à ce que, à tout coup, les obus viennent éclater exactement au même point.

Il est infiniment moins aisé qu’on ne le suppose d’apprécier la distance où on se trouve d’un point éloigné. Même la carte ne donne que d’insuffisantes indications. L’œil, fùt-il aidé d’une lorgnette, est le jouet de décevantes illusions. Le prince de Hohenlohe, dont les écrits sont une source intarissable d’observations précises et précieuses, cite surabondamment des exemples d’erreurs commises de la sorte.


Quelque grande que soit l’expérience qu’on aura acquise à évaluer les distances, le plus ou moins de jour qu’il fait et la température même contribuent à vous induire en erreur. En général, lorsque l’ennemi tire sur vous, on est porté à la croire bien plus près qu’il ne l’est en réalité.

Il m’est arrivé, à moi tout le premier, — je crois devoir l’avouer, — de m’y laisser prendre. J’en conviens d’autant plus facilement que je ne crois pas être le seul auquel la chose soit arrivée.

C’était à Sadowa, après avoir laissé la Trotinka, je menais mes batteries à leur premier position. Je prends les devans, accompagné du chef d’escadron et des commandans de batterie. Arrivés sur le plateau où je devais m’établir, nous sommes tous unanimes à dire que 2,500 pas nous séparent de l’artillerie autrichienne, qu’elle était sur la hauteur d’Horénowes, et de ce point devenu historique, elle avait ouvert son feu. Nous ouvrîmes donc le nôtre avec la hausse de 2,500 pas. Le premier obus tiré nous montra que notre évaluation était infiniment plus faible. Au quatrième cour, pour lequel on avait pris la hausse de 4,000 pas, c’est à peine si on atteignit l’ennemi !...

On commet également des erreurs en sens contraire… Pendant une reconnaissance dans le voisinage de Nübel, dans la matinée du 10 janvier 1864, il y eut un petit engagement au cours duquel nous restâmes pendant assez longtemps postés près d’une maison. Nous formions un groupe de 10 à 12 cavaliers. Au-dessus de nos têtes, des balles venaient s’aplatir contre le mur ; elles provenaient d’une patrouille de 3 hommes, flanquant une colonne en marche, et elles partaient d’un bouquet d’arbres. Nous fûmes tous surpris de la grande portée du fusil danois, car, après nous être longuement consultés, nous étions tombés d’accord qu’il y avait 800 pas de la maison au bouquet d’arbres. Quand l’ennemi eut été délogé de son couvert, nous fîmes mesurer la distance : elle se trouva être de 250 pas ! L’ennemi, de son côté, avait dû se tromper dans le même sens que nous, puisqu’il avait constamment tiré trop haut...

A la guerre, le terrain joue des tours vraiment comiques aux commandans de batterie. Qu’il se trouve, sans que de la batterie on la voie, une légère dépression de terrain en avant du but, si l’obus y éclate, sa fumée s’élève en se dissipant, laissant transparaître le but avec une netteté si grande qu’on s’imagine qu’il est en avant de la fumée et que, par conséquent, le tir est trop long... J’ai assisté à une école à feu, où un des professeurs les plus expérimentés de l’école de tir avait ainsi réglé sa hausse de 500 pas trop court, et il continuais, croyant être juste au but. Dans une bataille, j’étais posté à côté d’une ligne d’artillerie considérable. Pendant des heures, elle tira trop court. C’est seulement à la fin que je m’en aperçus et que je l’en avertis.


Un autre artilleur distingué de cette époque, le général de Dresky, avoue avoir commis des erreurs d’observation aussi considérables, bien qu’il s’aidât d’une longue-vue. A la bataille du 18 août 1870, il ouvrit le feu sur quatre de nos batteries, établies en avant de Montigny-la-Grange, et qui lui semblaient placées derrière des embrasures ouvertes dans le mur d’un jardin : « On ne voyait que l’éclair des décharges : nul doute que celles-ci ne sortissent des meurtrières ; aussi fut-ce elles que nous visâmes. Deux jours après, visitant ce point, nous dûmes constater que les batteries étaient en avant de la muraille et non derrière ; on le reconnaissait à la présence de cadavres d’artilleurs et de chevaux, à l’amoncellement des débris. Et en même temps nous vîmes qu’il n’y avait pas la moindre ouverture dans le mur ; c’étaient simplement des branches dépassant le faîte que nous avions prises pour des embrasures. Et nous n’en étions pourtant qu’à 2 kilomètres 500 ! »

Si on est menacé de pareilles illusions d’optique, quelles ne doivent pas être les difficultés du réglage du tir! Et à la fois on est tenté de rechercher un moyen de mesurer la distance où on se trouve du but et induit à penser que cette recherche est impraticable. Voit-on la position du point de chute par rapport au but, alors il est aisé de régler son tir par l’observation des coups. Si on distingue mal, on est perdu, à moins de posséder quelque instrument télémétrique qui renseigne exactement sur la distance. Mais comment s’en servir, puisqu’on aperçoit si confusément l’objet à atteindre? Tous les appareils de ce genre sont excellens lorsqu’on veut se rendre compte de l’éloignement d’un moulin, d’un clocher, d’un arbre se découpant sur l’horizon, d’une arête de maison se détachant en blanc sur le fond sombre d’une forêt ou d’un pré. Il n’en va plus de même lorsqu’il s’agit de regarder un ennemi qui met tout en œuvre pour se dissimuler. Comment, à 2 kilomètres 500, on croit que des canons, avec tout le personnel qui s’agite autour, avec le va-et-vient des servans autour des pièces, avec le grouillement des chevaux, on croit que ces canons sont derrière un mur, alors qu’ils sont devant, et bien qu’on emploie une longue-vue? Peut-on imaginer erreur plus grossière ! Et ce fait ne tend-il pas à prouver que les appareils perfectionnés eux-mêmes ne procurent guère de sécurité? Ah! si nous sommes sûrs des résultats qu’ils donnent, si, par exemple, ayant mesuré à l’aide d’une stadia ou d’un télémètre à combien nous sommes du but, et si le chiffre trouvé (3 kilomètres, je suppose) est assurément exact à 100 mètres près en plus ou en moins, nous serons certains, en échelonnant nos hausses depuis 2,900 mètres jusqu’à 3,100, de battre le terrain occupé par l’ennemi. Il nous suffirait même de tirer à 2,900 : la gerbe des éclats se dispersant sur une profondeur de 200 mètres rendrait la position inhabitable. On ne peut malheureusement compter sur une aussi grande précision ; force est alors de demander au tir le moyen de régler le tir, et de se servir du canon lui-même comme d’un télémètre. Le coup a-t-il porté trop près, on relève la bouche de la pièce, ce qui a pour effet d’augmenter la portée. Est-on cette fois trop loin, on tire avec une inclinaison intermédiaire. Bref, par une série de tâtonnemens successifs, on encadre le but comme dans un étau dont les mâchoires se rapprochent : pour employer l’expression technique, on « resserre la fourchette. » Les instrumens d’optique, après avoir joui (c’était vers 1875) d’une vogue inconcevable, sont tombés aujourd’hui dans un discrédit immérité. Pour- tant un retour d’opinion se dessine, bien discrètement, il est vrai, en leur faveur. Après avoir recommandé aux commandans de batterie « de ne pas se laisser absorber par leur longue-vue, » le règlement leur conseille maintenant de se procurer aussi exactement que possible, par n’importe quels moyens, des données sur la distance de l’ennemi, et de ne plus attendre ce renseignement uniquement de l’observation des points de chute. Comme s’il était facile de les observer! Demandons plutôt au prince de Hohenlohe ce qu’il en pense. En apparence, dit-il, « rien n’est plus aisé. Le capitaine n’a qu’à se tenir, la lunette à l’œil, à l’abri du vent, sur l’aile de la batterie. Admettons qu’il soit placé du côté gauche. Tout coup qui lui paraîtra éclater à la droite du but sera court; s’il voit la fumée de l’explosion à gauche, elle proviendra d’un coup long. (Ceci, bien entendu, si le coup est bien dans la direction du but.) Rien de plus simple, rien de plus facile. Mais, même en temps de paix, on commet des erreurs de pointage, et si on s’est trompé, si on a visé sur la troisième pièce de la batterie ennemie, tandis que l’objectif désigné est la quatrième, les conclusions auxquelles arrivera le capitaine seront forcément fausses. »

A la guerre, l’observateur devra lutter avec d’autres obstacles encore : la fumée qui sort des canons ennemis peut lui masquer celle que produit l’éclatement de ses obus, à lui. Que plusieurs batteries exécutent simultanément un tir convergent sur un même point de la ligne adverse, aucune d’entre elles ne saura au juste si tel coup qu’elle observe provient de son propre tir ou du tir de la batterie voisine, et l’attribution qu’elle en pourra faire sera bien des fois erronée. On se croira sûr de son fait, alors qu’en réalité on frappe à côté, et on consommera en pure perte sa poudre et ses obus, jusqu’au moment où on s’apercevra de sa faute. Il faudra alors recommencer le réglage.

Mais, pendant ce temps, l’ennemi, lui, a trouvé la bonne hausse ; son feu est devenu intense. Aussi, lorsque vous voudrez observer un coup, la fumée d’un obus ennemi, passant près de votre jumelle, voilera votre vue; peut-être même ternira-t-elle vos verres. Vite, vous le nettoyez avec votre gant et vous commandez Feu ! pour la pièce suivante. A ce moment, un projectile siffle aux oreilles de votre cheval, qui fait un écart, et vous ne songez plus à voir comment votre obus tombe, préoccupé que vous êtes de ne pas tomber, vous. Ah ! voilà un shrapnel ennemi qui vient éclater au beau milieu d’un attelage : celui-ci s’emporte et se jette sur vous juste au moment où vous vous remettiez à observer. Les obus pleuvent autour vous de plus en plus dru ; vos hommes commencent à s’agiter, ils s’appliquent avec moins de soin à prendre la hausse, ils ne se donnent plus la peine de pointer tout à fait correctement ; aussi les indications fournis par l’observation des points de chute n’ont-elles plus aucune valeur.

Ne croyez pas que ce soient là simples hypothèses et contes en l’air. Après avoir présenté le récit qui précède des incidens qui peuvent troubler le réglage du tir, le prince de Hohenlohe ajoute « Ce que je vous raconte là, ce sont des choses qui me sont arrivées à moi personnellement. Cela se passait à Sedan. Je venais de placer les deux premières batteries de l’artillerie de corps. Je les avais établies en arrière d’une haie ; j’espérais que cette haie, ainsi que des arbres qui étaient devant, cacheraient notre position à l’ennemi. Mais nos premiers obus éclatèrent dans les branches, presque à la bouche des pièces. Il fallut donc commencer par abattre les arbres qui nous gênaient; ce fut l’affaire de plus d’un quart d’heure. A ce moment se produisirent les incidens que je viens de relater, et, avec cela, l’ennemi nous inquiétait considérablement. Je n’avais d’autre parti à prendre que de faire cesser le feu sur toute la ligne, de contrôler moi-même le pointage de toutes les pièces et de faire tirer les batteries par salves, afin que l’explosion simultanée de six projectiles permît de mieux voir et de mieux juger. Cette façon primitive de mesurer les distances a été proposée par le colonel de Scherbening, qui venait, à la minute même, d’être tué. Elle nous donna de bons résultats. Nous commençâmes à avoir bien des coups heureux ; l’ennemi cessa de pointer avec calme, ses feux perdirent de leur efficacité ; bientôt nous eûmes le dessus. Mais plus d’une heure s’était écoulée en tâtonnemens in- fructueux. Or, la distance se montait, si je ne m’abuse, à 3,200 pas, ce qui ferait 2,400 mètres. Nous étions donc à la distance que l’on considère comme la plus propice au duel de l’artillerie, et on prétend aujourd’hui qu’au bout d’un quart d’heure ce duel amènera un résultat décisif! »

Ne croyons donc pas à une action foudroyante de l’artillerie. Son entrée en scène a un effet immédiat : le premier grondement de ses détonations intimide l’adversaire et raffermit le courage de vos propres troupes. Mais la stupeur ou la joie qu’elles causent sont de courte durée, surtout si les armées en présence ne sont pas composées exclusivement de novices. Il faut que la besogne accomplie réponde au tapage qui se fait, que le mal soit en proportion du bruit. Le canon, si à l’user on reconnaît l’inefficacité de son tir, deviendra un épouvantail inoffensif, comme ces mannequins plantés dans les champs et sur lesquels, d’abord effarouchés, puis peu à peu rassurés, viennent se poser les oiseaux qu’ils sont destinés à écarter loin des semences. L’efficacité du tir dépend de la construction des obus d’abord, ainsi que du fonctionnement de la fusée et des autres données matérielles dont nous avons parlé, mais ensuite des méthodes de réglage. Elles doivent être simples, formulées en termes clairs que l’esprit comprenne et que la mémoire conserve facilement. Leur application doit être possible sans qu’on ait à hésiter. Elles doivent enfin mener avec sécurité et rapidement au résultat voulu, c’est-à-dire à la détermination de la hausse qui convient à la distance du but.

Les procédés réglementaires en France sont unanimement jugés excellens. lis sont dus à une commission technique, siégeant à Poitiers, et qui dirige le Cours pratique où les chefs d’escadron et les capitaines de l’arme vont tour à tour apprendre les règles du tir. Cette année encore, aux écoles à feu, elle a fait expérimenter de nouveaux procédés plus perfectionnés que les précédens. Ses propositions ont eu pour la plupart un grand succès ; néanmoins, on a constaté qu’elle commence à suivre une pente dangereuse. Quand on est arrivé à la perfection, il est rare qu’on ne cherche pas à la dépasser. On tombe dans le byzantinisme; on coupe les cheveux en quatre; on va au compliqué, au tarabiscoté. Quelques-unes des nouveautés qui viennent d’être mises à l’essai ont été critiquées : on les a trouvées trop ingénieuses pour les besoins de la pratique. En dépit de ces protestations ou plutôt de ces avertissemens (car, à vrai dire, on se proposait surtout d’enrayer une tendance qu’on avait cru démêler, à tort ou à raison), le Manuel provisoire de tir, adopté le 16 avril 1858, consacre un incontestable progrès.

Il y reste malheureusement une lacune. Les principes donnés pour le réglage du tir de groupe sont insuffisans... Mais qu’est-ce que le groupe? Autrefois, la batterie de six pièces était l’unité tactique, par excellence, de l’artillerie; aujourd’hui, c’est la réunion de trois batteries, formant ce qu’on appelle un groupe. Ces dix-huit canons, faisant converger sur l’objectif un tir nourri et bien réglé, l’écraseront rapidement, l’anéantiront d’une façon définitive. En les plaçant sous un même commandement, en les faisant suivre par une colonne de munitions, on assure la convergence de leurs efforts et la continuité de leur action. Leur union fait leur force; le groupe a plus de puissance meurtrière que trois batteries isolées s’attaquant, sans entente, sans concert, sans unité de vues, à un objectif commun. Et pourtant, il faut le reconnaître, mises en ligne sur le même terrain, elles se gênent tellement pour le réglage, qu’une seule peut y prendre part; les deux autres, pendant ce temps, n’ont qu’à se croiser les bras ou à faire autre chose. La fumée qui se répand sur le front les empêche de prendre une part quelconque aux tirs d’essai. Groupées, elles trouvent moins vite la bonne hausse que si elles étaient séparées ; en revanche, une fois cette hausse trouvée, elles l’utilisent bien plus avantageusement. Aucune règle pratique n’a permis de remédier à cette défectuosité reconnue du tir de groupe ; mais il est possible d’affirmer qu’elle va disparaître avec l’emploi de la nouvelle poudre, puisqu’on n’a plus à craindre, maintenant, la production de fumée, qui était l’obstacle jusqu’à présent inéluctable. Notre nation en recueillera tout le bénéfice.

Certains officiers réclament encore d’autres réformes : l’adoption D’une hausse à crémaillère, par exemple, un meilleur enseignement du pointage, un emploi plus général du niveau (on se félicite d’apprendre qu’un meilleur modèle de cet instrument est en construction), de plus fréquens exercices sur but mobile aux écoles à feu. Cette année, justement, on a essayé, dans les polygones d’Orléans et de Bourges, un système imaginé par le capitaine Tariel pour réaliser la mobilité des buts, ou plutôt pour en donner l’illusion. La Revue d’artillerie vient de patronner cet ingénieux dispositif et de lui donner en quelque sorte une consécration officielle. Tous les vrais artilleurs se réjouiront d’avoir, par ce moyen, l’occasion d’exécuter à peu de frais du vrai tir de guerre. Rien ne ressemble moins à une ligne de panneaux plantés sur le sol et maintenus par des arcs-boutans, rien n’y ressemble moins que les lignes flottantes des tirailleurs. Les batteries elles-mêmes sur lesquelles on pointe ne restent pas toujours immuablement à la même place. Les pièces reculent un peu à chaque coup, et, par paresse ou par tactique, il se peut qu’on ne les ramène pas à leur position primitive. Il en résulte qu’un capitaine, habitué à tirer sur des planches dans les polygones, sera tout désorienté s’il a affaire à des buts qui se déplacent et présentent un aspect changeant. Le procédé Tariel familiarisera avec des éventualités de ce genre, au moins dans une certaine mesure.

Aux écoles à feu de cette année on a constaté, entre autres heureuses innovations, une moindre hâte de la part des batteries à ouvrir leur feu. Naguère, c’était une sorte de course au clocher. On avait tellement élevé la précipitation à la hauteur d’un dogme, que le principe en avait été formulé en ces termes, dans un article qui fit quelque sensation, il y a quatre ou cinq ans : « Il faut tirer, tirer en toute hâte, tirer le premier, fût-ce en l’air, fût-ce à poudre!» Suivant l’expression triviale, il ne faut pas confondre vitesse avec précipitation. Des protestations se sont fait entendre, soulevées par cette singulière théorie, et on est revenu à des principes plus sages. Ou ne va pas jusqu’à conseiller la lenteur, mais on recommande le calme. Dans le même ordre d’idées, on proscrit les évolutions au galop. Si on les admet sur le terrain de manœuvres, c’est pour la plus grande satisfaction des spectateurs, et aussi pour l’enhardissement des acteurs. C’est un spectacle superbe que celui d’une batterie roulant à fond de train, avec le grondement de tonnerre de ses pièces, avec le cliquetis de ses ferrures, avec l’étincellement de ses aciers et de ses cuivres, au milieu de la poussière qu’elle soulève. Puis, tout à coup, halte! Le silence se fait, un silence de mort, précurseur des orages. Toutes les voitures se sont arrêtées ; les servans ont sauté à bas des coffres; ils ont décroché l’affût de son avant-train, posé la crosse à terre, chargé et pointé le canon. Le capitaine n’a plus qu’à commander : Feu! la tempête va se déchaîner.

Oui, tout cela est bel et bon sur un polygone ; mais il n’en va pas tout à fait de même sur un champ de bataille. Un cavalier, après une charge, est en état d’asséner un vigoureux coup de sabre. Son excitation, loin de lui nuire, décuple ses forces, et le sentiment immédiat de la conservation guide son bras. Échauffé par une course rapide, l’artilleur, lui, perd son sang-froid. Le gardât-il, d’ailleurs, ses yeux sont remplis de poussière et papillotent; sa main est agitée d’un tremblement fébrile. Comment se livrera-t-il aux opérations délicates que comporte son service? Comment manœuvrera-t-il l’œilleton et le curseur de la hausse? Pourra-t-il seulement lire les fines divisions de la tige graduée? Songera-t-il à serrer les écrous et les vis de pression? Ne risquera-t-il pas de se tromper dans le débouchage de la fusée, dans le réglage de l’évent ? Le principal mérite du canon est son impassibilité. Disons, en passant, qu’elle est aussi l’inappréciable qualité des mitrailleuses ; c’est elle qui fait, à certains égards, leur supériorité par rapport à l’infanterie. Lorsqu’on parle d’immobiliser des bataillons pour la défense extérieure des forts, qui, malgré leur nom de forts, sont devenus incapables de se défendre eux-mêmes depuis que la hellofite, la mélinite, la crésylite ou le gun-cotton des obus-torpilles ne respectent plus rien et défient les épaisseurs de maçonnerie et de terre qui jadis mettaient à l’abri de la bombe, nous ne comprenons pas qu’on ne s’adresse pas de préférence à ces excellens engins que fabriquent les Hotchkiss, les Nordenfeld, les Maxim : ils économisent des hommes ; ils ne détournent pas de leur destination des fantassins, dont le rôle véritable est l’offensive, dont la place est sur les champs de bataille plutôt que sur les abords d’un ouvrage fortifié. Ces soldats sont-ils de bons tireurs? On n’en a déjà pas tant, hélas! à mettre en ligne. Les a-t-on choisis dans les moins bonnes troupes, on ne peut être sûr qu’ils épauleront d’une main ferme et qu’ils viseront juste. Une mitrailleuse solidement établie sur son affût, avec son inébranlable pointage, ferait bien mieux l’affaire, elle surtout qui ne subit aucun recul.

Le canon, bien qu’à chaque coup il soit dérangé de sa position, n’en présente pas moins une fixité, et, comme nous le disions, une stabilité qu’il serait extrêmement maladroit de ne pas mettre en œuvre. Trop de brusquerie ne convient pas au maniement des bouches à feu, qui sont devenues, ne l’oublions pas, de véritables instrumens de précision, et qui, à ce titre, exigent des ménagemens particuliers. Une balance de laboratoire, si on l’emploie sans aucune précaution, ne donnera pas plus d’exactitude dans les pesées que la première romaine venue. Avec une mise en batterie faite au galop, c’est à peine si on gagnera une ou deux minutes, et on y perdra cette tranquillité d’esprit qui est nécessaire pour procéder aux opérations méthodiques du réglage.

Ce n’est pas quelques secondes aujourd’hui, mais presque des heures, qu’on demande aux batteries de gagner. Il est impossible de les faire toutes marcher en tête des colonnes, bien qu’on ait reconnu le danger de les reléguer à la queue, avec les bagages. Certaines d’entre elles sont placées à proximité de l’avant-garde ; d’autres sont fort loin, à une ou deux lieues en arrière. Quand l’action s’engage, vite on vient les chercher. Elles ont à doubler les longues files de l’infanterie, à traverser des villages, à passer sur des ponts plus ou moins solidement réparés, à couper à travers champs, à monter ou à descendre de longues côtes. Le temps presse ; les estafettes se succèdent. On entend au loin gronder le combat; on a hâte de rejoindre les camarades. Et cependant les chevaux n’ont qu’une puissance de traction limitée: mal nourris depuis le commencement de la campagne, passant les nuits à la belle étoile, ne dormant plus, restant des journées entières attelés et harnachés, ils ne peuvent fournir de longues traites à vive allure. Qu’on n’essaie pas de les forcer, ils tomberaient fourbus. Et, sans parler du temps qu’on perdrait à les sortir des traits et à dégager la voiture, il suffit que l’accident se produise dans un chemin creux, ou dans l’étranglement d’une route, ou sur une chaussée, pour que toute la colonne soit arrêtée pendant, dix minutes ou un quart d’heure, sinon plus. Festina lente. On conçoit l’importance, dans ces conditions, d’une marche bien réglée, et, au préalable, d’un judicieux entraînement des chevaux.

Telles sont les préoccupations de nos artilleurs d’aujourd’hui, de ceux que les exploits des batteries volantes du premier empire n’empêchent pas de dormir, et qui, loin de rêver coursiers fougueux et charges impétueuses, ne pensent qu’à obtenir des attelages bien équilibrés et en condition, capables de fournir de longues trottes de plusieurs heures. Les efforts que la jeune génération exercés dans ce sens, s’ils n’ont pas leur récompense dans les évolutions du Champ de Mars ni même aux grandes manœuvres, reçoivent leur application dans les exercices du camp de Châlons. C’est là que, sous les ordres du général de La Jaille, président du comité de l’artillerie, on se livre depuis plusieurs années à des études de ce genre, et elles se continuent, en ce qui concerne les batteries à cheval, au cours des manœuvres de cavalerie que dirige le général de Galliffet. Personne, aujourd’hui, n’ignore le nom du commandant Durand, mis en lumière précisément parce qu’il a su montrer ces qualités essentielles de précision dans les mouvemens, de continuité dans les allures, et, si on peut dire, de rapidité dans la lenteur.

En même temps que nos officiers font leurs preuves, les chevaux montrent une résistance à la fatigue et une vigueur qu’on ne leur soupçonnait peut-être pas. On méconnaissait la valeur de nos bonnes races, ou plutôt certains erremens fâcheux avaient jeté sur elles une défaveur qui, maintenant, à la suite des épreuves faites, tend à disparaître. Mais le mode de conduite des attelages reste défectueux ; on a de moins en moins l’occasion, en France, de s’exercer à l’art ou au métier de postillon, qui est justement celui des canonniers-conducteurs de l’artillerie. Les principes en étaient tellement oubliés ou ignorés, que le capitaine Littre a fait sensation en les formulant. Son remarquable travail les a remis en honneur ; presque tous les instructeurs s’inspirent des règles rationnelles qu’il a données, et nul doute qu’on arriverait à en tirer bon parti si les conditions de l’enseignement équestre dans les corps de troupe n’étaient pas si difficiles.

Et puis, on est retenu par une considération dont l’influence se fait sentir aussi dans l’infanterie d’une façon fâcheuse. On ne s’y met pas assez en peine d’apprendre la marche aux fantassins, parce qu’on trouve inutile de former un petit noyau d’excellens marcheurs destinés à être noyés dans une masse de réservistes qui, pour la plupart, seront incapables de fournir une longue étape sac au dos. Et il serait paradoxal de prétendre que l’exemple ou les conseils des expérimentés puissent être d’un bon effet sur les autres et les entraîner. Tout de même, à quoi bon quinze attelages en condition et bien conduits, si la mobilisation porte leur nombre à plus de soixante? l’effectif de paix est le quart de l’effectif de guerre. Les conducteurs qui proviennent de la réserve ne paralyseront-ils pas, par leur maladresse, tout ce que ceux de l’armée active auront pu acquérir d’habileté et d’expérience professionnelles? Et surtout peut-on compter sur les quarante-cinq attelages neufs qu’on formera au dernier moment ? l’expérience de mobilisation faite par le 16e corps, en 1887, n’a pas été, paraît-il, très concluante à cet égard. Nous croirions plutôt qu’elle n’a pas été très rassurante, et nous sommes portés à penser que la réquisition des chevaux reste le point noir et se détache en sombre sur le tableau assez riant, quant au reste, de notre situation. Il n’est que trop facile de se faire une idée de ce qui se passera lorsqu’on sera obligé d’apparier et d’accoupler des animaux de provenances diverses, qui n’ont aucune habitude du genre de service qu’on leur impose, du mode particulier de traction auquel on les emploie, et même de la nature des véhicules qu’ils ont à traîner.

III.

Les appréhensions que nous ressentons, d’autres que nous les éprouvent pour leur propre compte. Les aveux des Allemands à ce sujet Font de nature à nous consoler et à nous tranquilliser. Ils reconnaissent avec tristesse les défectuosités de leur organisation et l’insuffisance, à beaucoup d’égards, de leur préparation à la guerre. Un récent ouvrage, sans grande portée, d’ailleurs, et qui vaut plus par les tendances qu’il reflète que par sa valeur intrinsèque, contient précisément l’expression de regrets et de vœux qui indiquent l’état d’imperfection de l’artillerie, dans des passages caractéristiques. Ces doléances n’apprennent rien aux gens du métier ; ce seront peut-être des révélations pour le reste du public : « Lors de la mobilisation, dit le lieutenant-colonel anonyme qui est l’auteur de cette brochure (Die Artillerie der Zukunft), lors de la mobilisation, nos régimens de cavalerie n’ont à augmenter leurs effectifs en chevaux que de 6.5 pour 100. Pour les batteries, au contraire, cette augmentation est de 226 pour 100! Nous ne demanderons pourtant pas qu’on mette les deux armes dans les mêmes conditions, au point de vue des chevaux : ce serait aller trop loin ; mais il n’y a pas, entre ce qu’on exige de l’une et de l’autre, la différence énorme qui existe entre les chiffres que nous venons d’indiquer. Enfin, on ne nous en voudra pas d’appeler l’attention de nos lecteurs sur ce point que l’artillerie française a 10,000 chevaux, et au-delà, de plus que la nôtre. »

Ce n’est pas sur ce seul point que la comparaison soit à notre avantage. L’effectif en hommes, sur pied de paix, est, lui aussi, tout à fait insuffisant dans les batteries, au point que les anciens soldats, c’est-à-dire ceux qui ont plus d’un an de service, sont tous sans exception employés, soit comme cuisiniers, soit comme plantons, soit comme scribes, comme tailleurs, comme selliers, comme bottiers. Il faut pourtant bien parfaire l’instruction des pointeurs, les confirmer tout au moins par de fréquentes répétitions dans ce qu’ils ont appris pendant leur première année. Pour arriver à ce résultat, il a fallu recourir à un singulier expédient : « On a pris le parti de choisir les brosseurs des officiers parmi les bons pointeurs, afin de pouvoir, au moins à certaines heures de la journée, les exercer au pointage, ce qui ne serait pas possible s’ils avaient d’autres emplois spéciaux. Si la branche la plus importante de l’instruction, — la préparation des pointeurs, — En est là, il est permis de supposer qu’on ne sera guère mieux en état de perfectionner l’instruction d’ensemble des servans de deuxième et de troisième apnée. Et, en effet, il faut d’ordinaire que les canonniers s’en tiennent à ce qu’ils ont appris au cours de la première; il est donc fort rare qu’ils acquièrent une bien grande habileté dans le service de la pièce. »

Mais, dira-t-on, cette insuffisance professionnelle est compensée par une plus forte discipline, ou par une meilleure organisation, ou par un meilleur choix des cadres. Pour ce qui est de la discipline, nous répondrons par cette citation :


Comme tous les musiciens, le trompette se plaît à se considérer comme un artiste plutôt que comme un soldat. La vie qu’il mène empêche l’esprit militaire de se développer en lui; il n’a qu’une préoccupation, qu’un désir : gagner de l’argent. Et on n’y saurait mettre obstacle, car, à la longue, il finirait par ne plus pouvoir vivre de sa solde ; s’il ne pouvait pas gagner de l’argent en ville, il ne contracterait pas de rengagement. Un corps qui passerait pour empêcher ses trompettes de jouer en public ne trouverait pas à recruter sa fanfare.

L’influence pernicieuse que toute cette liberté exerce sur les « artistes » en question provient de ce qu’ils perdent l’habitude de jouer de jour, réunis en corps, et, par conséquent, militairement: c’est plus souvent par groupes isolés, de nuit, dans des salles de bal, qu’ils déploient leurs talens. Il arrive fréquemment que, dans ces occasions, ils fassent la quête, comme les musiciens ambulans, et qu’ils tendent la main pour avoir la pièce. Certes, ce n’est pas là ce qui pourra réveiller en eux l’esprit militaire, d’autant plus que ces fréquentations les amènent à prendre le goût de boire.

Vers quatre, cinq heures du matin, ils s’en retournent au quartier d’un pied mal assuré, harassés, la tête brouillée, les yeux noyés de sommeil, l’esprit plus ou moins troublé, pour quitter à contre-cœur leurs effets civils, revêtir l’uniforme et prendre leur service, encore plus à contre-cœur. Ce service, soit dit en passant, on ne pourra guère le rendre bien pénible et bien assujettissant pour des soldats si peu militaires.

Une telle existence ne peut que leur fausser le sentiment moral ; quant à leur instruction militaire, elle est à peu près nulle. Et c’est à ces gens-là qu’on est presque forcé de confier le service de la transmission des ordres en campagne, fonctions délicates, puisque les ordres ne peuvent être exactement exécutés que s’ils sont transmis exactement ! c’est à eux que nous irions confier une mission dont dépend le sort même du corps!


Une arme où le « personnel de liaison » est ainsi recruté, peut-on prétendre qu’elle soit complètement préparée à la guerre? Mais, au moins, rachète-telle ce qui lui manque de ce côté par la valeur de ses cadres? Eh bien! non. Nos officiers d’artillerie sortent de l’Ecole polytechnique. Ils font à Fontainebleau de fortes études scientifiques. La pratique n’y est pas non plus négligée, comme elle l’a été à une époque où on se préoccupait plus de faire des savans que des manœuvriers. Une réaction salutaire s’est produite, et on arrive maintenant à un équilibre satisfaisant entre les connaissances théoriques et le savoir professionnel. S’il y a un regret à exprimer, c’est que les qualités acquises ainsi à l’École et développées dans le grade de lieutenant, risquent de disparaître ou de s’atténuer pendant les stages de longue durée que font les capitaines en second en dehors des corps de troupes. Ils en sont détachés, à l’âge critique, lorsque arrive la trentaine, pour aller exercer dans des arsenaux, dans des fonderies, voire dans des établissemens appartenant à l’industrie privée, des fonctions plutôt civiles que militaires : ils sont constructeurs, ingénieurs, fabricans, bureaucrates. S’appliquant à un métier qui est nouveau pour eux et qu’ils veulent faire de leur mieux, ils se laissent absorber par des études fort éloignées de leurs occupations normales. Pour peu qu’ils ne soient stimulés par personne et que l’âge ait chez eux émoussé la volonté, ils cessent de s’intéresser aux progrès de leur arme (aussi bien ne leur donne-ton pas assez les moyens de se tenir au courant de ce qui s’y passe) ; ils ne résistent pas aux tentations que leur offre leur existence nouvelle ; ils trouvent des prétextes pour négliger l’équitation ; ils s’alourdissent, et, plus tard, quand ils rentrent dans les régi mens, ils se sentent arriérés et, en quelque sorte, gênés par leur ignorance. Six ou sept ans d’absence, en un temps où une activité infatigable métamorphose rapidement les choses, où les institutions, les règlemens, les théories se succèdent sans trêve, c’est suffisant pour qu’on ne puisse se remettre au courant. On sait que le soldat qui s’arrête, pendant une marche, pour lacer sa guêtre ou allumer sa pipe, ne peut plus ensuite arriver à rejoindre la colonne, ou il lui faut beaucoup courir et se fatiguer pour la rattraper. Pour se remettre au pair, un capitaine qui reprend la vie régimentaire doit déployer beaucoup de force de caractère. Si beaucoup montrent une énergie suffisante et mènent à bien cette dure entreprise, il y en a encore trop qui faiblissent et renoncent, comme devant un obstacle trop haut pour ce qui leur reste de vigueur.

A Dieu ne plaise, pourtant, qu’on supprime d’une façon radicale les emplois en quelque sorte extérieurs à l’armée auxquels sont appelés nos officiers d’artillerie. Il est sain de changer d’air ; il est bon de sortir un peu de son milieu, de ne pas toujours rester dans les coulisses. Vues de la salle, les choses paraissent sous un autre aspect que vues de la scène. Les militaires qui restent constamment confinés dans leur caserne ont un horizon par trop étroit et monotone. S’occuper d’une industrie qui se rattache à la profession des armes, apprendre comment se fabriquent la poudre, les balles, les cartouches, les fusils, les canons et même le matériel roulant, loin d’être nuisible, c’est un passe-temps instructif, intéressant, profitable; l’esprit conserve sa souplesse à comprendre des questions nouvelles; on acquiert des connaissances variées; on cesse de tourner dans le même petit cercle étroit de la spécialité qu’on a embrassée. Mais il ne faut pourtant pas qu’on la perde de vue, cette spécialité. Après une digression sur des terrains étrangers, on doit y revenir avec plus d’ardeur et de goût encore que par le passé. Il faut donc rentrer dans le service des troupes avant d’en avoir désappris le maniement: aussi ne devrait-on pas détacher les officiers, pendant plus de deux ou trois ans, dans des postes où forcément ils oublient ce qu’ils ont à savoir.

En Allemagne, on ne connaît pas ces longues absences qui sont imposées à nos capitaines en second. On ne fait pas jouer à des combattans le rôle d’ingénieurs : à chacun son métier. Mais il faut bien reconnaître que les officiers de l’artillerie allemande n’ont pas la science, les qualités et les aptitudes techniques des nôtres, et qu’ils ont une moindre ouverture d’esprit; de la nature même de leur recrutement résulte leur infériorité. N’oublions pas que, en vertu de traditions plus que séculaires, l’arme qui, en France, est notre préférée, a été la délaissée et, comme on l’a dit, la Cendrillon de la nation prussienne. Lorsque, en 1776, le comte de Saint-Germain appela les roturiers à entrer dans le « corps royal, » les sentimens démocratiques qui animaient la France en éprouvèrent une satisfaction véritable. Le mérite pouvait donc se faire jour. On rechercha un titre qui n’était pas dû au seul hasard de la naissance, mais à la valeur personnelle du titulaire. Si l’admission des enfans de la bourgeoisie dans les cadres de l’artillerie a été tolérée par le grand Frédéric, c’est dans un tout autre ordre d’idées. Il avait besoin de beaucoup d’officiers, la noblesse ne lui en fournissait pas assez ; il lui en fallait, à toute force, puiser ailleurs, au risque de s’encanailler: ce fut l’artillerie qu’il sacrifia. « Il a réglé, écrivait le marquis de Toulongeon en 1786, que, dans les hussards et le corps d’artillerie seuls, on pouvait de l’état de soldat parvenir aux grades d’officier, ce qui n’est pas dans tout le reste de l’armée, où le grade de bas-officiers est le nec plus ultra du soldat. Les régimens sont donc remplis de jeunes gens de famille qui ne seraient ailleurs ni officiers ni soldats, et l’on ne se rend pas difficile sur la taille ni la tournure. Dès qu’ils annoncent du talent, on les place dans le corps des bombardiers, et c’est de là que sortent presque tous les officiers d’artillerie. » Cette origine explique le discrédit de l’arme, discrédit qui persiste encore aujourd’hui, bien qu’atténué. Assurément, et malgré de brillantes exceptions, le corps d’officiers de l’artillerie allemande, considéré dans sa masse, n’atteint pas la moyenne des nôtres.

En revanche, on reproche à nos polytechniciens la tournure géométrique de leur esprit. On prétend, par exemple, que leur conception du combat moderne, telle qu’elle résulte de l’Instruction du 1er mai 1887, dénote plus l’habitude du tire-ligne que la pratique de la guerre. C’est une épure qu’on nous présente là, a-t-on dit, et rien de réel. Les phases successives de l’engagement ne se dérouleront pas, comme les actes d’une tragédie, en périodes distinctes et nettement marquées, elles s’enchevêtreront les unes dans les autres. Le terrain, d’autre part, ne se prêtera pas toujours à l’établissement des batteries et de l’infanterie suivant un dispositif rigide. Soit ; mais lorsqu’on énonce des règles, il faut bien partir d’une hypothèse. Le débat est ouvert entre les partisans des formules et les sceptiques qui, croyant impossible d’enfermer dans des recettes rigides ce qu’il doit y avoir d’ondoyant dans l’art de la guerre, ne veulent pas brider l’inspiration et soumettre le génie à la sujétion des « théories. » Le général Lewal a pris très énergiquement la défense des règlemens. Non, ils ne sont pas un obstacle à l’accomplissement de tentatives hardies ; tout au plus gênent-ils les esprits primesautiers. Mais quel secours précieux ne donnent-ils pas aux autres! c’est une force pour les indécis, un lest pour ceux qui sont trop légers. Il suffit qu’on les prenne pour ce qu’ils sont, pour des schémas applicables à une situation idéale.

L’Instruction précités sur l’emploi de l’artillerie dans le combat trace peut-être un idéal irréalisable, mais ses tendances sont incontestablement justes. Elle fixe la tactique de l’arme, comme les fameux « Fascicules » ont fixé celle de l’infanterie ; comme eux, elle l’a orientée du côté de l’offensive, qui, seule, dit-elle, a permet d’obtenir des résultats décisifs, » tandis que « la défensive dénote toujours une infériorité matérielle ou morale chez celui qui s’y résout. » Elle donne sur les devoirs respectifs des différens grades des idées précises, et consacre, au point de vue du ravitaillement en munitions, — question capitale, — des principes qui semblent fort judicieux. Complétée par diverses Notes relatives aux manœuvres des batteries attelées, elle prouve tout au moins la grande activité, soit du comité de l’artillerie, soit de la section technique chargée d’élaborer ces documens. On pourra contester la justesse de tel ou tel point ; on trouvera à reprendre ici ou là. L’important est qu’on ait maintenant une base d’études. Un corps de doctrine, donnât-il prise à la critique, vaut mieux que rien du tout. La nature a horreur du vide ; le néant est tout ce qu’il y a au monde de plus contraire au désir de précision des gens qui ont à agir. Le scepticisme ne convient pas à des militaires.

Mais les instructions relatives à la tactique de l’artillerie ne sont pas ce que les armées étrangères peuvent nous envier le plus. Nous avons résolu d’une façon satisfaisante la question de la constitution des groupes d’artillerie. Dans l’Artillerie de l’avenir aussi bien que dans les Lettres sur l’artillerie, reviennent fréquemment les mêmes doléances : c’est de 3 batteries, et non de 4, que doit être composé le groupe ; ce n’est pas 4 batteries qu’il faut donner à la division d’infanterie, mais 6. Ni le prince de Hohenlohe, ni l’auteur de Die Artillerie der Zukunft n’ont été écoutés en leur pays. Mieux inspirés, nous avons suivi leurs conseils. Chacune de nos divisions d’infanterie est accompagnée de 36 bouches à feu et d’une colonne de munitions, tant pour les canons que pour les armes portatives. Un colonel est à la tête de cette force imposante ; il est secondé par deux chefs d’escadron dont chacun commande trois batteries, soit un ensemble de 18 pièces. La division est donc puissamment outillée ; c’est aujourd’hui une unité tactique respectable. On aurait pu lui donner plus de canons encore, en supprimant les « batteries de corps, » qui, ne relevant que du général en chef du corps d’armée, permettent à celui-ci d’intervenir dans la bataille, soit pour appuyer l’avant-garde, soit pour renforcer l’une ou l’autre de ses divisions, soit pour remplir un vide de la ligne, soit pour opérer une diversion ou un mouvement tournant. La multiplicité de ces rôles indique l’inconvénient que présenterait cette suppression de l’artillerie de corps ; elle est le balancier dont se sert le commandement supérieur pour équilibrer ses moyens d’action ou pour donner à l’un d’eux la prépondérance. Lorsque, pendant la guerre de 1870, le général en chef de la garde prussienne recevait un rapport qui le forçait à monter à cheval, il s’écriait invariablement : « Qu’on aille me chercher mes bottes et qu’on m’amena l’artillerie de corps ! » l’entrée en jeu de ces batteries annonçait que l’action allait être énergique ; aussi, dit le prince de Hohenlohe, dans les parties de whist que les longues soirées de l’investissement de Paris nous ont laissé le temps de faire, avions-nous pris l’habitude de dire d’un joueur qui « y allait » de son atout : « Il met en batterie l’artillerie de corps. » Ce sont là des plaisanteries, mais elles sont topiques et caractérisent la situation, ajoute le narrateur. Il continue ainsi :


Nous avons moins d’artillerie de campagne que les états voisins. Augmentons-la donc, si nous ne voulons pas qu’il nous en cuise. Deux batteries de plus à chaque corps d’armée nous mettront à même de créer dans ce corps d’armée, pour chacune des deux divisions d’infanterie, un régiment d’artillerie formé de deux groupes (chacun à 3 batteries). L’artillerie de corps constituerait un autre régiment composé de trois groupes et comprenant, par conséquent, 9 batteries en tout. Cette organisation, qui répondrait à la destination de notre arme, n’entraînerait plus aucune dislocation de régimens au moment de la mobilisation.


Eh bien ! cette organisation, nous l’avons, en fait. On la compléterait heureusement, si on se conformait aux conseils qu’on vient de lire et si, dès le temps de paix, on scindait en deux régimens de 6 batteries l’unique régiment divisionnaire à 12 batteries qui existe dans chacun de nos corps d’armée. On est retenu malheureusement par des considérations étrangères au bien du service ; on recule devant la création de nouveaux états-majors; on craint de susciter des jalousies en portant de 40 à 60 le nombre des colonels. Néanmoins, tout est si bien préparé et les dispositions prises sont si simples qu’on n’a guère à craindre de mécomptes au moment de la mobilisation. Le régiment divisionnaire se « séparera» en deux; il ne se disloquera pas.


IV.

Si nous voulions être complet, nous aurions à examiner la préparation des troupes à la guerre, nous aurions, en particulier, à parler de l’instruction technique des officiers et de la troupe. Nous ne le ferons pas; les procédés d’enseignement de l’homme de recrue dans l’artillerie viennent d’être considérablement modifiés. On a d’ailleurs modifié les modifications apportées dans cette partie du service, et, depuis moins de deux ans, il n’y a pas eu moins de quatre règlemens qui ont imposé des systèmes différens et contradictoires. Au milieu de cette instabilité, il est malaisé de se reconnaître ; il faut attendre que la période des tâtonnemens ait pris fin. L’expérience prononcera. Mais on peut regretter qu’elle se fasse dans de mauvaises conditions, qu’elle soit troublée par des mouvemens oscillatoires de réaction et de progrès, par des incertitudes et des compromis.

Il nous suffit d’avoir indiqué tout ce qui a été fait dans des sens très divers pour l’artillerie, depuis l’amélioration considérable de son matériel jusqu’au perfectionnement de sa tactique, depuis l’adoption pour ses voitures du frein en corde en usage dans les omnibus de Paris jusqu’à la création d’un cours de tir, depuis le dressage de ses chevaux jusqu’au renforcement (insuffisant, hélas!) de ses effectifs. Mais il importe d’ajouter qu’elle ne se croit pas arrivée au bout de sa tâche ; elle continue à travailler et à se préparer pour l’avenir. Elle n’ignore pas que son matériel est fait de pièces (naturellement) et de morceaux, qu’il manque d’unité; aussi encourage-t-elle les inventeurs, comme le commandant Locard, qui amassent dans le silence des études destinées à paraître au moment propice. La question d’opportunité, dans ces sortes d’affaires, a sa grande importance. Telle réforme heureuse aujourd’hui ne vaudra plus rien demain. Les nations voisines nous copieront et, se réglant sur nous, c’est par nos bons côtés qu’elles chercheront à nous ressembler. Elles prendront dans les inventions adoptées par notre armée ce qu’elles trouveront de meilleur. Nous n’aurons pas toujours la chance que nous venons d’avoir avec la découverte de la poudre sans fumée. La possession du secret de sa fabrication nous assure une avance considérable sur les autres nations. Je dis « sa fabrication » et non sa « composition, » car on aurait beau analyser le contenu d’une de nos gargousses ou d’une cartouche du fusil Lebel, qu’il manquerait encore la connaissance du « tour de main » nécessaire pour produire cet agent explosif, à la fois, — ou plutôt tour à tour, — si docile et si terrible.

La supériorité que nous avons acquise ainsi est hors de conteste. Doit-elle donc nous donner en nous une confiance exagérée et nous pousser à perdre, en face des provocations, le calme que nous avons su garder jusqu’à présent ? — Non ; nous n’avons pas cessé d’être dans une situation critique. Si bon que soit notre matériel, il ne supplée pas à tout. D’ailleurs, pour s’en servir, il faut que l’armée soit constituée et réunie. Sur les champs de bataille, tout ira bien ; il faut l’espérer. Mais il y a d’abord à y arriver, sur ces champs de bataille. On commencera par le commencement. Avant de se battre, il faut se mobiliser et se concentrer. Or, ces opérations ne se feront pas aujourd’hui avec la même sécurité qu’autrefois. Ces formidables défenses de la frontière (d’une frontière singulièrement rapprochée du cœur du pays), avec les obus-torpilles elles ont perdu beaucoup de leur efficacité. On ne saurait disconvenir que là est l’inconnu effrayant. Les pièces de nos forteresses ne sont plus garanties ; peut-être, au surplus, ne valent-elles pas grand’chose, car notre artillerie de place passe pour n’avoir pas réalisé des progrès comparables à ceux que notre artillerie de campagne a accomplis.

En celle-ci nous pouvons avoir confiance. Qu’il lui soit seulement donné de se mesurer avec une autre, et on verra qu’elle n’a pas dégénéré depuis un siècle, et qu’elle est digne de la sympathie que le pays n’a cessé de lui témoigner.