Notre Détresse navale

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Notre Détresse navale
Revue des Deux Mondes7e période, tome 64 (p. 881-894).
APRÈS LA GRANDE SEMAINE MARITIME




NOTRE DÉTRESSE NAVALE




La Ligue maritime et coloniale française a organisé le 22 juillet, dans la région de la Basse-Seine, au Havre, Rouen, Dieppe, Trouville, Honfleur et Quillebœuf, une grande semaine maritime qui a obtenu le plus vif succès. Favorisées par un temps splendide, les fêtes se sont déroulées devant une affluence inouïe. En dehors de l’indispensable revue navale, le spectacle qui a laissé le plus de souvenirs est incontestablement la remontée de la Seine, du Havre à Rouen, par le contre-torpilleur Amiral-Senès, battant le pavillon du chef de l’État, et suivi d’un cortège de trente-cinq navires, dont deux contre-torpilleurs, l’un américain, l’autre anglais. Le même flux qui, jadis, porta les barques des aventuriers normands au cœur du royaume de France, conduisit nos torpilleurs le long des rivages plantureux de la Normandie, et le Velox, de l’amirauté britannique, vint s’amarrer à l’aplomb du quai, proche du Vieux-Marché, à l’endroit même où les cendres de Jeanne d’Arc furent dispersées dans les eaux du fleuve. Vision inoubliable que cette marche triomphale de nos navires de guerre entre deux haies vivantes de spectateurs accourus de tous les points de la province, durant que les sirènes des usines et des vaisseaux marchands jetaient dans l’air leur appel strident. Le but de propagande que se proposait la grande association maritime a donc été atteint au delà de ses espérances. Toutefois, derrière le décor de ces manifestations pompeuses, un esprit compétent et averti ne pouvait manquer de discerner la détresse de la Marine française. Si la Ligue maritime a cru devoir attirer l’attention sur elle, c’est qu’il est urgent de lui administrer le remède nécessaire pour la sauver.

Passons, avec le président de la République, la revue de nos forces navales mouillées dans la baie de la Hève. Nos cuirassés sont représentés par nos deux meilleures unités : la Bretagne et la Provence. À part ces navires, il n’en existe qu’un troisième armé de pièces de 243 millimètres. Nous regrettons de ne rencontrer que deux croiseurs cuirassés qui datent de plus de vingt années, la Jeanne-d’Arc et le Gueydon. Puis, voici un joli croiseur léger, le Strasbourg, navire ex-ennemi. Enfin, deux rangs de torpilleurs : six de la classe Annamite, ne donnant guère plus de 20 à 22 nœuds, et six de la classe Francis-Garnier, antérieurs à l’année 1914, qui sont usés par leur service de guerre. Pour allonger cette ligne d’escadre si brève et si grêle, on a dû y ajouter des canonnières, des avisos, des sloops et jusqu’à ces bateaux-pièges qui ne sont que de mauvais cargos armés de pièces d’artillerie. En vérité, ce n’est point la force navale qui convient à une grande nation comme la France, à cheval sur deux océans. Il est désespérant de penser que, pour obtenir un aussi piètre résultat, il ait fallu rappeler le ban et l’arrière-ban de nos vaisseaux et faire passer du Levant dans le Ponant le pavillon du commandant en chef de notre escadre de la Méditerranée. Toute la poussière navale qui s’effritait derrière nos torpilleurs a été prévue pour une hypothèse qui ne se réalisera plus jamais, c’est-à-dire pour lutter contre la piraterie sous-marine sous le bénéfice de la maîtrise complète des mers. L’armement coûteux de ces navires ne se justifie plus aujourd’hui. Nous nous rappelons l’étonnement ironique d’un officier anglais demandant au directeur de la Ligue maritime « ce que, en France, on comptait faire de ces unités. » Elles ne servent, pour le moment, qu’à faire nombre dans les lignes parallèles disposées pour une revue navale.

Cette revue aura eu, cependant, l’avantage de servir d’entraînement à nos escadres. Elle nous aura valu de très belles paroles prononcées par M. Chaumet, M. Guist’hau, et le président de la République, paroles dont nous voulons espérer qu’elles sont annonciatrices de la renaissance maritime du pays. M. Chaumet a dit, aux applaudissements frénétiques de l’auditoire : « La France est profondément pacifique, mais, sur mer comme sur terre, elle entend garantir sa sécurité et se refuse à devenir la vassale d’aucun autre peuple. » M. Guist’hau, après avoir magnifiquement retracé le rôle essentiel joué pendant la guerre par notre flotte, a déclaré : « Ce rôle n’est pas fini. Aujourd’hui comme hier, il faut défendre la paix contre la guerre ; il ne faut pas affaiblir nos forces navales. Nous devons assurer la sécurité de nos côtes et de nos colonies. Cela nécessite un effort de réorganisation qui est déjà commencé. » Quant à M. Alexandre Millerand, il a défini en termes d’une vigueur remarquable les nécessités de notre politique maritime : « Les hommes d’État dont s’enorgueillit notre pays, a-t-il dit, les Richelieu et les Colbert, ont mis au premier rang de leurs préoccupations l’existence d’une puissante marine sans laquelle on ne peut ni soutenir la guerre, ni profiter de la paix. L’histoire de notre pays illustre avec une éblouissante clarté la vérité de cet axiome ; » et le Président de la République, passant au sujet le plus important, a fait observer : « Ce n’est pas tout que d’avoir équipages et cadres, il faut les doter de navires au niveau des progrès de cet art naval qui en a accompli, en si peu de temps, de si prodigieux. Pour arrêter un programme naval, il importe de considérer, avec les besoins de notre politique, les ressources de nos finances et la puissance productive de nos arsenaux et de notre industrie privée. » Où en est donc ce programme naval dont a parlé M. Millerand ? Comment expliquer que, depuis trois années que la guerre est finie, il n’ait point encore été commencé ? Comment justifier surtout des demandes de crédit qui se montent cette année à près d’un milliard, si nous n’entreprenons aucune construction neuve ?

Après bien des hésitations, l’État-major général s’était arrêté à un plan de constitution d’unités légères. Il avait été déposé dès le début de l’année 1920 par M. Leygues, et complété ensuite par MM. Landry et Guist’hau. Comme le Parlement tardait à le voter, on avait inscrit 90 millions de crédits au budget de 1921, pour l’amorce des travaux. Le Sénat a cru devoir disjoindre du vote du budget ces crédits spéciaux, sous prétexte qu’une décision sur l’ensemble était indispensable. Ce premier retard a été accentué ensuite par l’opposition qui a été faite au programme naval par le parti socialiste, dont les conceptions parlementaires paradoxales exigent du travail pour les arsenaux et refusent au ministre l’argent pour payer les ouvriers. Quoi qu’il en soit, la Chambre des députés avait, avant de se séparer, voté le projet du Gouvernement. À la suite d’interventions sur lesquelles nous préférons faire le silence, le Sénat ne put inscrire la discussion de la loi à son ordre du jour et se sépara sans l’avoir examinée. Projet bien modeste, cependant, puisqu’il ne comporte que la mise en chantier de 8 croiseurs de 8 000 tonnes, de 6 contre-torpilleurs de 2 400 tonnes, de 12 bâtiments torpilleurs de 1 400 tonnes et de 12 sous-marins ! Ce n’est même pas là un programme naval, car nous n’entendons pas rapetisser le rôle de la France sur mer à la mise en service de quelques unités légères. Par quelle aberration le Parlement peut-il ainsi porter obstacle à la reconstitution de notre marine militaire, alors qu’il gaspille avec tant de libéralité pour les arsenaux les deniers du contribuable ?

L’urgence de la mise en service d’escadrilles légères n’est pas discutable. Sous peine de signer la liquidation complète de nos forces navales, il n’est pas possible de reculer plus longtemps l’ère des sacrifices financiers nécessités par cette entreprise, dont le coût est évalué à 738 millions. Une analyse comparative de nos unités et de celles des autres Puissances va nous renseigner sur la situation d’infériorité pénible dans laquelle se trouve la marine française, par suite de l’arrêt de nos constructions, qui remonte à 1914. Depuis cette date, nous n’avons mis en chantier aucun navire de combat. Les sloops, les avisos, les chasseurs de sous-marins, qui sont venus en grand nombre enrichir notre liste navale, ne représentent, avons-nous dit, aucune valeur militaire. Quant aux 12 torpilleurs type Annamite, qui nous viennent du Japon, leurs plans se ressentent des conditions dans lesquelles ils ont été construits : ils sont impropres à une destination active.

Laissant de côté ce qui intéresse les éléments aériens et la défense directe des côtes, pour n’étudier que les forces navales proprement dites, nous constatons que celles-ci comprennent trois catégories principales de navires : les unités cuirassées, que nos amis anglais appellent des capital ship ; les unités légères rapides, et les sous-marins. Pour ce qui est des cuirassés, on vient de décider l’arrêt de ceux qui étaient en chantier au début de la guerre, c’est-à-dire des 5 cuirassés type Normandie, autorisés par les lois des 30 juillet 1913 et 9 janvier 1914. Il en résulte que la France n’a d’autres cuirassés que les 7 unités qu’elle possédait en 1914, 4 Courbet et 3 Provence, les premières portant 12 pièces de 305 millimètres, les secondes armées de 10 pièces de 340 millimètres. La marine cuirassée française ne saurait être comparée à celle de la Grande-Bretagne, des États-Unis et du Japon. Mais la marge de supériorité que nous avions sur ce point vis-à-vis de l’Italie n’existe même plus. Notre voisine peut mettre en ligne 5 dreadnoughts, dont la vitesse, étant plus élevée que celle de notre escadre, suffirait à annihiler l’avantage d’artillerie de nos cuirassés.

Il n’est pas question, pour le moment, du construire des cuirassés, mais seulement des bâtiments légers et des sous-marins. Comment se justifie cette mesure ? Pour les sous-marins, sur 49 unités que nous possédons, 15 sont à désarmer d’ici 1925, comme appartenant à un modèle vraiment démodé. La France n’a que 6 sous-marins de grande patrouille. Sous peine de ne plus avoir de force sous-marine, il importe de construire sans tarder les 12 unités projetées : 6 de grande patrouille de 1 100 tonneaux et 6 de petite patrouille de 500 tonneaux. Que sera même cette escadrille sous-marine auprès de celle de l’Angleterre, soit 18 sous-marins type E. 662/807 tonnes ; 23 type H. 440/500 tonnes ; 13 type K. 1 180/2 650 tonnes ; 33 type L, 890/1 080 tonnes ; 3 type M. 1 600/1 950 tonnes ; 9 type R. 420/500 tonnes, tous postérieurs à l’année 1917 ? L’Italie, de son côté, met en ligne 50 sous-marins, dont 5 unités type Cavallini, datant de 1917, de 800/1 300 tonnes, filent 17/10 nœuds, et 5 Fiat-Laurenti, datant de 1919, de 700/900 tonnes, filent 17,5/10 nœuds.

Mais c’est pour notre flotte légère que notre décadence est la plus complète. Nous ne possédons aucun croiseur léger en dehors des 5 navires ennemis qui viennent de nous être livrés, et aucun contre-torpilleur, à l’exception de l’Amiral-Senès. Quant à la liste de ces torpilleurs, sauf les 12 Annamite dont nous connaissons les défauts, elle comprend 27 unités de 800 tonnes et 9 unités de 4 à 500 tonnes qui, toutes, sont antérieures à la guerre. Leur armement est inférieur à ceux des navires similaires existant dans les autres marines.

Des incidents très significatifs ont démontré, au cours du mois d’avril, qu’on ne peut plus compter sur nos torpilleurs actuels pour remplir des missions militaires. En l’espace de moins de quinze jours, 3 d’entre eux ont été obligés d’interrompre leur voyage. Le Mangini, le 7 avril, a été désemparé sur les rivages de Corse par suite d’une avarie de chaudière, et manqua d’être jeté à la côte. Le Francis-Garnier, envoyé à Monaco, a dû rentrer à Toulon par suite d’une voie à l’avant. Enfin, le ministre a vu le Commandant-Borie, qui l’escortait dans son voyage à Alger, le lâcher à 80 milles dans le Nord-Est de Minorque, à cause d’une avarie de machine. Ici encore, nous ne voulons pas faire de comparaison entre la flotte légère de la France et celle de la Grande-Bretagne, des États-Unis ou du Japon : cette étude tournerait trop à notre confusion. Bornons-nous à l’énumération des forces légères italiennes. L’Italie qui a reçu, comme nous, 5 croiseurs ex-ennemis, possède en outre 4 bâtiments de 3 000 à 4 500 tonnes : le Quarto, le Nino Bixio, le Marsala et le Libia, dont les vitesses atteignent 28 nœuds et qui sont armés, les uns de 6 pièces de 120 millimètres et le quatrième, le Libia, de 4 300 tonnes, de 2 pièces de 152 et de 8 pièces de 120. Tous ces navires sortent des chantiers italiens, ce qui porte a 9 unités le total de la flotte de croiseurs légers de la péninsule. L’Italie s’est montrée particulièrement heureuse dans la constitution de ses escadrilles de contre-torpilleurs. Elle possède, en effet, en dehors du navire allemand qui lui a été remis en même temps que le nôtre, 4 contre-torpilleurs, de 1 800 à 1 900 tonnes, développant de 35 000 à 40 000 H. P. et donnant tous plus de 34 nœuds. Le Falco, qui date de 1919, atteint même une vitesse de 40 nœuds ; il est armé de 5 pièces de 120. En outre, notre voisine a en chantier 5 unités type Leone qui sont remarquablement conçues. Elles déplacent 2 000 tonnes ; leur puissance de 42 000 H. P. leur permet d’atteindre une vitesse de 39 nœuds avec un rayon d’action de 1 200 milles à 20 nœuds. Elles portent 8 pièces de 120 millimètres. — Nous n’avons aucune unité à opposer à ces redoutables destroyers qui pourraient balayer la Méditerranée de tous les torpilleurs qui s’y trouveraient.

Pour ces derniers navires, alors que nous ne possédons aucun grand torpilleur antérieur à 1914, l’Italie arme 13 unités dont 11, datant de 1916 à 1919, type Giuseppe Sertori, de 800 tonnes de déplacement, 34 nœuds de vitesse, 1 700 milles de rayon d’action, portent 4 pièces de 102 millimètres. En outre, deux autres torpilleurs, datant de 1919 à 1920, jaugent 900 tonnes, et ont un rayon d’action de 1 800 milles. Cette simple énumération établit que notre voisine a une flotte de surface légère, soit en croiseurs, soit en contre-torpilleurs, soit en torpilleurs, très supérieure à la nôtre. À Dieu ne plaise que nous puissions supposer un seul instant que ces flottes entreront un jour en conflit ; il ne nous est point, cependant, indifférent de comparer les deux forces navales afin d’apprécier leur valeur respective. Or, la France a deux mers à garder : impuissante en Méditerranée, elle n’en doit pas moins tourner son regard vers l’Atlantique et la mer du Nord. Constatation encore plus pénible à faire, la situation présente de nos escadres légères ne nous permettrait même pas de lutter contre la marine allemande, lorsque celle-ci se sera reconstituée dans les cadres qui lui ont été tracés par l’article 181 du Traité de paix. Les signataires du Traité de Versailles ont décidé que l’Allemagne pourrait entretenir 6 cuirassés du type Deutschland ou Lothringen, 6 croiseurs légers, 12 contre-torpilleurs et 12 torpilleurs, ayant un déplacement respectif de 10 000 tonnes pour les cuirassés, 6 000 tonnes pour les croiseurs, 800 tonnes pour les contre-torpilleurs. Étant donnée la période de remplacement qui leur est imposée, les Allemands pourraient mettre en chantier, en 1921, 5 cuirassés et 8 croiseurs légers ; en 1922, un cuirassé, en 1923, deux cuirassés. On leur prête l’intention de transformer leurs cuirassés en croiseurs ; la France n’aurait donc point d’unités à opposer à la flotte néo-germanique, si elle ne prend dès maintenant des mesures pour reconstituer elle-même la sienne.

À quoi tient ce dénuement de la marine française ? Cette marine sans navires ressemble à un corps sans âme. En vain se reposerait-elle sur ses glorieuses traditions, sur le prestige de son histoire grandi encore par le récent sacrifice des fusiliers marins. En vain ferait-elle appel au dévouement d’un État-major remarquablement instruit et d’équipages qui sont vraisemblablement les meilleurs du monde. À quoi lui serviront toute cette gloire et tout ce dévouement, si elle manque d’instruments de combat ? La Marine est riche en patrimoine moral, elle est d’une pauvreté navrante lorsqu’il s’agit de faire l’inventaire de ses ressources matérielles. Est-ce donc que les crédits lui ont été refusés par les Chambres ? Nullement. Aussi le pays hésite-t-il à comprendre les raisons profondes et mystérieuses de ce coûteux désarmement naval.

Le chef de cabinet d’un de nos récents ministres nous disait que la marine est comme « rongée par un cancer. » Insensiblement, le mal interne a détruit toute la vie d’un organisme vigoureux. Ce mal, ce sont les arsenaux de la marine qui absorbent toute l’activité de ce département, et vicient en quelque sorte son sang le plus généreux. Le budget succombe sous le poids de ce fardeau insupportable. La marine essaie en vain d’envoyer ses vaisseaux à travers le monde : ils demeurent inertes au mouillage de nos ports, faute de combustible pour assurer leur marche ; toute la chaleur se concentre en pure perte dans les cinq ports maritimes. Nous avons essayé d’analyser, dans la Revue, à la date du 15 octobre 1920, le déséquilibre qui existe entre les dépenses improductives du ministère (service à terre, frais généraux d’usine ou d’administration) et les dépenses actives des escadres à la mer. Depuis lors, la valeur combative de nos escadres a diminué du fait que nous sommes restés un an sans lancer de navires, mais aucune mesure définitive n’a été prise en ce qui concerne la réduction de nos arsenaux. On se souvient que la suppression de deux d’entre eux : Rochefort et Lorient, avait été décidée en principe, conformément à l’avis du Conseil supérieur de la marine : il n’en a été rien fait.

On se méprend souvent sur le sens qu’il faut attacher à ce mot « arsenal. » Pour beaucoup, un arsenal comprend seulement un personnel ouvrier qu’il suffirait de licencier pour résoudre la question. Celle-ci est malheureusement beaucoup plus complexe. Ce ne sont point les salaires des ouvriers, employés dans les chantiers navals, qui constituent la plus grosse partie des dépenses, mais les soldes du personnel dirigeant, ingénieurs, agents techniques, les traitements des agents administratifs, des écrivains, etc. ; ce sont toutes les dépenses matérielles entraînées par l’entretien des ateliers, des mouvements généraux, des centrales électriques, des directions de port ; c’est enfin, et principalement, ce que l’on est obligé de sacrifier au port lui-même, à ses ouvrages, à ses bassins, à ses immeubles, au renouvellement de son outillage, de ses voies et terre-pleins, de ses lignes ferrées, et généralement de tout son matériel technique qui doit en outre supporter des amortissements annuels. En admettant que l’on conservât seulement dans un arsenal l’effectif ouvrier indispensable pour assurer son entretien, il faudrait encore y consacrer des sommes très importantes. En outre, tout un personnel militaire gravite autour des préfectures maritimes : état-major, fourriers, directions de l’intendance, personnels de garde, directions des services de santé, etc…

Pour nous rendre compte de l’énormité des dépenses entraînées par le maintien de nos six arsenaux, consultons le budget actuel. Sur un total de 1 230 millions[1], la marine consacre 60 millions à ses frais généraux d’administration centrale, et 600 millions à ses dépenses industrielles. Les dépenses militaires totales n’atteignent que 572 millions. Sur les 600 millions de dépenses industrielles, il y a 450 millions de dépenses relatives au service des constructions navales. Dans ce budget militaire, les salaires ouvriers atteignent 175 millions, et les dépenses nécessitées par les personnels subalternes techniques et administratifs des arsenaux (36 millions) dépassent de 20 pour 100 la valeur de celles nécessitées par le corps des officiers de marine et des officiers des équipages réunis (30 millions). Le corps des officiers de marine et des équipages entre lui-même pour 50 pour 100 environ de son total, dans les dépenses des arsenaux, puisque c’est la proportion des officiers de marine servant à terre. Quant aux marins, nous nous sommes laissé dire que, sur 55 000 hommes présents sur les contrôles, 25 000 seulement naviguent à la mer.

Il ne faudrait point accuser les dirigeants actuels du département de la Marine d’un état de choses qui remonte à des causes déjà très lointaines, à l’affaiblissement du commandement et a l’exagération des forces corporatives qui en a été la conséquence.

Jusqu’à ces dernières années, l’autorité était dévolue dans la marine au commandement. Celui-ci tranchait toutes les questions importantes. On a reproché au corps combattant d’abuser de son omnipotence en affichant une certaine morgue vis-à-vis de corps d’officiers, qui, pour ne citer que les ingénieurs et les commissaires, appartiennent à un milieu social et intellectuel très élevé. On a prétendu en outre, non sans quelque raison, que les chefs de la Marine avaient fait preuve d’un esprit de routine préjudiciable au progrès. Ce qui pouvait être vrai il y a une trentaine d’années a cessé de l’être aujourd’hui. En laissant grandir dans les arsenaux les corps techniques ou administratifs qui ne participent pas à l’exercice du commandement à la mer, on a certainement affaibli le principe d’autorité dans la marine, et enlevé à l’État-major le sentiment de sa responsabilité. Il faudrait rendre à l’État-major général, sinon une autorité directe sur la gestion des services, du moins une sorte d’hégémonie militaire qui lui permît de fixer exactement les directives du département.

Dans un autre ordre d’idées, l’esprit de démagogie a causé le plus grand tort à la marine. Le jour où Camille Pelletan a fait promener le drapeau rouge dans les rues de nos grands ports maritimes, il semble qu’il ait abaissé devant cet emblème le pavillon flottant à la poupe de nos navires, pour donner à la marine une sorte d’idéal social consistant à entretenir des ateliers plutôt qu’à combattre. Dès lors, toutes les concessions budgétaires ont été faites en faveur des établissements à terre. La marine a oublié son but essentiel. Les arsenaux sont devenus sa raison d’être. Or, de tout temps et à tous les degrés de la hiérarchie, on n’a jamais effectué de travail actif dans les ports maritimes. Faute d’organisation, le rendement industriel y a toujours été déplorable. Les ouvriers se sont toujours considérés comme les seuls fonctionnaires véritablement inamovibles de la République. En revanche, ils recevaient jadis des salaires nettement inférieurs à ceux de leurs camarades de l’industrie. Sous prétexte « d’industrialiser » la main-d’œuvre maritime, on lui applique maintenant les tarifs régionaux. Le résultat est que les chapitres consacrés au personnel ouvrier ont augmenté dans des proportions considérables, alors que la production a diminué. Les ouvriers de la marine ont conservé tous les avantages de leur ancienne situation, tout en profilant du cours élevé des traitements de l’industrie libre, qui est, elle, exposée au chômage.

Il faut avouer que, dans cette question, les élus des ports maritimes ont leur part de responsabilité. Nos cinq ports métropolitains sont autant de fiefs électoraux dont dépend la représentation parlementaire locale, car tout le monde est intéressé au maintien des abus, ouvriers, fonctionnaires, commerçants retraités, et, d’une façon générale, tous les habitants de nos ports. Ceux-ci ont trouvé au Parlement des avocats trop éloquents, et des auditeurs trop bénévoles. L’esprit de surenchère s’est emparé de tous les corps de la marine. Les arsenaux sont devenus autant de foyers d’intrigues ; ils ont inspiré toutes les délibérations qui se sont déroulées depuis ces dernières années au Luxembourg ou au Palais-Bourbon. Gardons-nous d’incriminer les seuls ouvriers, qui, s’ils ont été les plus turbulents, ne se sont point toujours montrés les plus âpres, ni les plus exigeants dans la discussion de leurs intérêts. Et plaignons sincèrement le ministre de la Marine d’être obligé de tenir le gouvernail dans des conditions aussi difficiles. Dans son propre ministère, il doit s’opposer au courant des divergences corporatives, qui risquent d’entraîner la barque dans les directions lus plus folles. Il ne quitte ce milieu instable que pour se heurter aux écueils du Palais-Bourbon qui sont pour lui une perpétuelle menace. Il est indispensable que le Parlement rompe avec de tels usages. Les destinées de notre marine de guerre ne doivent pas rester entre les mains de ceux dont les mandats altèrent l’indépendance.

Quant au nombre exagéré de nos ports, il tient à des causes plus générales. Toutes les marines européennes, quelles qu’elles soient, en possèdent elles-mêmes en trop grand nombre. Aujourd’hui que les navires filent 30 nœuds, et ont des rayons d’action qui dépassent 2 et 5 000 milles, il est bien certain que la stratégie commande de concentrer les efforts sur certains points bien déterminés, au lieu de les disséminer en pure perte. Bien des arsenaux, d’ailleurs, relégués en amont des fleuves, ne peuvent plus recevoir les bâtiments modernes. Toutes les nations cherchent donc à réduire le nombre de leurs arsenaux, bien qu’ils se trouvent dans une position beaucoup moins défavorable que la France. L’Allemagne, par exemple, qui, en 1914, a pu édifier une formidable puissance, avec 3 arsenaux et 23 000 ouvriers, n’a plus que 2 arsenaux et 10 000 ouvriers à Kiel et Wilhelmshafen. L’Angleterre n’entretenait avant la guerre que 6 arsenaux et 43 000 ouvriers : Pembroke et Haul Bowline vont être supprimés. Or, l’importance de la marine anglaise est presque dix fois supérieure à la nôtre. Enfin, l’Italie, qui, dans cinq ports, employait 14 000 ouvriers, a supprimé Naples, Venise et Castellamare ; 10 000 ouvriers ont été licenciés. Quant à la France, avec 5 arsenaux métropolitains, un arsenal, deux points d’appuis coloniaux et trois établissements, elle détient le record des dépenses à terre. Elle a encore 33 000 ouvriers, non compris tout le personnel militaire des ateliers centraux de la flotte, des directions des ports, de l’intendance militaire, qui sont de véritables travailleurs manuels.

La raison pour laquelle nous n’avons pas construit de navires, est donc que les crédits qui eussent dû rationnellement être destinés à cette utilisation, ont été affectés à l’entretien de tous ces organismes parasitaires. Le fait est d’autant plus incompréhensible que la France possède dix chantiers privés capables de construire des navires de guerre, sur vingt chantiers de construction navale existant en France, dont le capital actions atteint 275 millions. Ces dix chantiers ont un noyau de personnel spécialisé très compétent, et avaient autrefois une clientèle fidèle dans le monde entier. Pourquoi ne pas faire appel à eux, au lieu de gaspiller les crédits publics dans des ateliers, dont l’incapacité industrielle n’est plus à démontrer ? Le recours à l’industrie privée aurait cet immense avantage, ainsi que l’a démontré M. Lemery, de mettre à la charge des Sociétés, et non de l’État, les frais généraux qu’il y a lieu de supporter dans les solutions de continuité qui ne peuvent manquer d’exister entre deux commandes ou entre deux programmes, ce qui est le cas actuel. Il est en outre désirable pour le pays de maintenir en activité une industrie qui travaille pour l’exportation. On ne peut espérer que les étrangers s’adressent à nos chantiers, si nous ne leur confions nous-mêmes aucune commande. Bref, la marine doit choisir entre deux solutions : ou supprimer les arsenaux inutiles, ou renoncer à posséder une marine de guerre, car nous sommes arrivés à la dernière limite de la tension budgétaire. L’hégémonie navale appartiendra, notamment en Méditerranée, à la nation qui saura obtenir, des ressources publiques affectées à sa marine, le meilleur rendement ; et cette nation sera celle qui aura le courage de tarir toutes les sources de dépenses superflues de ses services à terre.

Ces idées commencent à se faire jour dans la presse, au sein du Gouvernement et au Parlement. Notre État-major général et nos ministres sont résolus à pratiquer l’opération chirurgicale nécessaire pour débarrasser la marine de ses membres gangrenés. M. Landry avait décidé la suppression de Rochefort et de Lorient. M. Guist’hau, devant les résistances incroyables qu’il a rencontrées pour faire passer cette mesure dans le domaine de la pratique, a nommé une commission présidée par M. de Lasteyrie. On connaît l’énergie financière de l’éminent rapporteur général du budget : nous sommes persuadé qu’il n’hésitera pas à proposer les mesures radicales qui s’imposent. Il semble donc que le glas des arsenaux commence à tinter.

Au Parlement, notamment dans les Commissions des finances, il existe des esprits résolus, qui se rendent compte que le salut de la marine dépend de la réforme que nous venons de préconiser. Lors de la discussion du programme naval, M. Ancel, député de la Seine-Inférieure, a prononcé un réquisitoire sévère contre les arsenaux, qu’il a qualifiés de « gouffre sans fond. » « C’est assez, a-t-il dit, qu’ils coûtent fort cher aux contribuables. Qu’ils ne viennent pas encore, par une concurrence truquée, affaiblir et peut-être ruiner l’industrie des constructions navales en France. » Malgré une demande de scrutin public, une résolution contraire à l’intervention de M. Ancel a été repoussée par 366 voix contre 150, celles du parti socialiste et des députés des ports. Au Sénat enfin, la Commission des finances n’a accepté la mise en chantier des navires dont nous avons parlé au début de cette étude que sous réserve de les répartir entre trois arsenaux seulement, ce qui entraîne la condamnation des deux autres. Le rapporteur, M. Lemery, a exposé d’une façon lumineuse que le Sénat voterait le programme naval, « non pour donner du travail aux arsenaux, mais parce qu’il est nécessaire à la puissance navale de la France. » Il a laissé entendre qu’il serait possible de récupérer une grande partie des constructions neuves par des économies réalisées sur les dépenses des services à terre. Il est bien évident que la nécessité de ces réformes, quelque pressantes qu’elles soient, ne saurait retarder d’un jour la mise en chantier des navires que nous devons construire, sous peine de voir la France rayée de la liste des puissances maritimes. Ce n’est pas seulement en vue d’éventualités guerrières que nous devons posséder une flotte : c’est aussi pour accomplir des missions du temps de paix absolument indispensables, pour assurer la police de notre marine marchande à l’étranger, effectuer les liaisons entre la métropole et notre empire colonial, appuyer notre action diplomatique partout où elle s’exerce dans le monde, enfin, montrer notre pavillon sur tous les points du globe, ce qui est incontestablement la meilleure forme de propagande.

Nous ne doutons donc point que, dès sa rentrée, le Sénat ne vote le programme qui lui a été soumis et qui est conforme à nos exigences nationales. Nous espérons également que l’on saura restaurer l’autorité du haut commandement sur lequel nous voulons nous appuyer dans l’œuvre impérative de réforme de nos services à terre, et de réorganisation des statuts de tous les corps du département de la marine. Les idées qui ont été remuées lors de la grande semaine maritime sont autant de graines fécondes jetées dans le sillon. Nous avons foi dans les paroles du Président de la République qui résument toute cette discussion : « La France n’a pas, sans doute, la prétention de rivaliser avec telle puissance amie dont les capacités navales sont, et de loin, supérieures aux siennes ; elle a le pouvoir et la volonté de faire entrer en ligne une force qui compte et avec laquelle on compte. »


René La Bruyère.
  1. Avant les dernières réductions apportées au projet de budget par le Parlement.