Notre France/I/II

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Édition du Centenaire (p. 16-25).

II. — Les siècles romains

(52 av. J.-C. — 486 ap. J.-C.)

Environ deux siècles d’une prospérité croissante, puis deux siècles pendant lesquels le déclin, d’abord lent, ne tarda pas à s’accélérer, enfin quatre-vingts ans de lutte défensive contre la barbarie grandissante : c’est ainsi qu’il convient de diviser cette période.

La prospérité (52 av. J.-C.-180 ap. J.-C.)

Elle fut aussi prompte que complète et, à ce degré, le phénomène est presque unique dans l’histoire. Le premier et le principal artisan de cette prospérité fut César lui-même. Les fonctionnaires envoyés naguère par la République pour gouverner la province de Gaule transalpine avaient agi plutôt en exploitants qu’en éducateurs ; Cicéron, habile avocat, avait réussi, en 69 et 67 av. J.-C., à faire successivement acquitter — mais non point à laver de tout soupçon — deux d’entre eux contre qui leurs administrés avaient porté plainte et qui semblaient s’être inspirés de l’exemple du trop célèbre Verrès. Rien de pareil avec César. Du régime qu’il établit, Fustel de Coulanges a pu dire qu’assurément « il y eut plus d’hommes qui se crurent affranchis qu’il n’y en eut qui se crurent subjugués ». C’est un bel éloge. César aimait les Gaulois. De leur côté « ils ont dû aimer son intelligence ouverte, son esprit aux vastes espérances, son humeur facile, son tempérament éveillé et nerveux » (Cam. Jullian). Appuyé sur le parti romain qui se recrutait plutôt dans les rangs de l’aristocratie (le parti arverne se trouvait annihilé par la défaite), César, devenu en quelque sorte l’empereur des Gaulois, leur ouvrit aussitôt l’accès des privilèges. La « légion de l’alouette[1] » composée de leurs meilleurs guerriers ne le quitta plus. Il y eut grande indignation à Rome. « Il a déchaîné la fureur celtique, disait-on. Cette race, c’est lui qui l’a soulevée et qui la conduit… à force de vivre au milieu d’eux, il est devenu gaulois lui-même ». Et Cicéron scandalisé s’écriait : « Adieu l’urbanité romaine ! La braie[2] gauloise a envahi nos tribunes ! ».

Le calcul de César était juste puisque Anguste, de caractère si différent et peu enclin à apprécier les Celtes, continua de considérer la Gaule comme une pierre angulaire du régime impérial. Il séjourna à Lyon, devenue une sorte de capitale et où, l’an 12 av. J.-C., s’assemblèrent les délégués de toutes les cités gauloises : première session de ce Conseil des Gaules qui devait présider à la haute administration du pays en collaboration avec les gouverneurs romains. Caligula et Claude rêsidèrent aussi en Gaule. Claude était né à Lyon. « C’est un franc Gaulois, dit Sénèque, et comme il convenait à un Gaulois, il a pris Rome », allusion à la présence croissante à Rome et jusque dans les rangs du Sénat romain de notables gaulois.

L’anarchie qui se produisit à la mort de Néron apporta un trouble momentané. Il y eut vers le nord des révoltes fomentées par les Germains qui ne pouvaient perdre une si belle occasion de reprendre leurs visées traditionnelles. Un germain fut le chef des révoltés ; mais, malgré leurs intrigues, l’assemblée générale convoquée à Reims et où siégeaient des députés de toute la Gaule se prononça pour la fidélité à l’empire. Tacite a laissé de cette assemblée un curieux compte rendu. Un siècle de paix féconde (70-180 ap. J.-C.) suivit. C’était l’époque des Flaviens et des Antonins. La famille d’Antonin était originaire de Nîmes. L’empereur témoigna à la Gaule, comme l’avait fait son père adoptif, Hadrien, une sollicitude éclairée.

Dès le début, l’impulsion gouvernementale, secondée par l’activité privée, avait couvert le pays de routes, de monuments, de fondations utiles. Déjà, en prononçant le panégyrique de César, Marc-Antoine avait pu dire de la Gaule : « Elle est aujourd’hui cultivée comme l’Italie. Des communications nombreuses et sûres sont ouvertes d’une frontière à l’autre ; la navigation est libre et animée jusque sur l’océan ». Strabon a été témoin de cette transformation : « Auparavant, écrit-il, les Gaulois songeaient à se battre plus qu’à travailler. Maintenant ils se sont mis avec la même ardeur à cultiver leurs champs ». De pair avec la culture, progressèrent l’industrie et le commerce. Les tuileries, les briqueteries, les poteries abondaient. Les draperies de laine d’Arras, de Langres, de Saintes, les étoffes de soie et d’or tissées à Lyon, les toiles et tissus de lin de Cahors jouirent d’une grande vogue au dehors. Pline, qui semble parfois admirer les Gaulois à l’égal des Grecs, déclare que leurs objets plaqués sont merveilleux. Les quelques bibelots restés en notre possession montrent à quel degré de perfection furent poussées la verrerie et l’orfèvrerie.

Autour de cette production si variée s’était développé, bien entendu, un trafic intense. Le négoce resta d’abord l’apanage de quelques maisons italiennes qui eurent des comptoirs dans les grandes villes ; les Grecs rivalisaient seuls avec elles. Puis vinrent des Asiatiques, des Syriens ; çà et là s’établirent des bazars orientaux. Les Gaulois eux-mêmes ne laissèrent pas à se montrer « fort experts » dans ce nouveau métier. Ils monopolisèrent, ou à peu près, le commerce avec la Grande-Brelagne, l’approvisionnement des légions stationnées sur la frontière germanique et le mouvement du vaste emporium créé par eux à Bordeaux. La fortune souriait à la Gaule. Velleius Paterculus déclarait qu’elle versait au trésor romain autant que tout le reste de l’empire et l’historien Josèphe, à la fin du ier siècle, disait que « les sources de la richesse semblent y sourdre dans les profondeurs même du sol ».

Le développement intellectuel n’avait pas été moins rapide. Dès le règne d’Auguste, l’école romaine d’Autun rivalisait avec l’école grecque de Marseille déjà célèbre. Ce seront de véritables universités et, jusqu’à la fin du ive siècle, Autun conservera sa renommée dont héritera Bordeaux. Les Gaulois, par leur goût légendaire pour l’éloquence étaient tout préparés à s’adonner au culte romain de la rhétorique. Ils fréquentèrent avec passion les nouvelles écoles municipales, puis les écoles supérieures, renonçant à leur idiome national qui n’était nullement proscrit mais dépérit de lui-même[3]. Les diverses formes de la langue celtique continuèrent d’être parlées comme le sont les patois familiers et au-dessus d’elles le latin régna. Jamais « l’art de bien dire » ne suscita plus d’ambitions et d’efforts. Les rhéteurs et les avocats gaulois acquirent une renommée mondiale. On peut regretter qu’ils n’aient pas brillé par une plus grande originalité.

La rhétorique romaine, comme l’architecture gréco-latine, avait posé des formules si péremptoires, si dominatrices, que nul ne songeait à s’en écarter. L’idée même d’une innovation possible en ces matières ne se présentait point aux esprits cultivés.

Le déclin (180-406 ap. J.-C.)

Après la mort de Marc-Aurèle, les impôts devenus lourds provoquèrent des troubles. Des bandes de révoltés qu’on appelait les Bagaudes parcoururent certaines régions, incendiant et pillant. Puis il y eut des luttes entre prétendants à l’empire. Au cours de sanglants combats livrés près de Lyon par Septime-Sévère au concurrent qui lui disputait le trône, cette ville si riche et puissante fut incendiée et perdit dès lors sa suprématie (197 ap. J.-C.). Vers le milieu du iiie siècle, la Gaule, pour échapper à l’anarchie qui désolait le reste de l’empire, élut des empereurs de son choix qui régnèrent de 258 à 273. Un historien du temps la félicite de cette initiative et dit de ces princes qu’« ils ont été les vrais défenseurs du nom romain ». Ce mouvement n’était aucunement séparatiste. Lorsque Aurélien et Probus voulurent restaurer l’unité de l’empire, ils ne rencontrèrent en Gaule aucune opposition, mais les Germains enhardis y pénétrèrent à ce moment. Durant les années 275 et 276, près de soixante villes du nord et de l’ouest furent détruites par eux. Aussi, au ive siècle, la Gaule toujours fidèle à l’empire, réclama le plus possible la présence des césars sur son sol. Maximien, Constance Chlore, Valentinien, Gratien y résidèrent fréquemment. Leur popularité fut éclipsée par celle de Julien qui a pu écrire ces lignes suggestives : « J’avais trop de sympathies pour les Gaulois pour n’en être pas aimé… Ils me chérissaient à l’égal de leurs propres enfants ». Julien, on le sait, affectionna surtout le séjour de Paris.

L’empire romain cependant marchait au suicide ; ses rouages administratifs l’écrasaient, transformant peu à peu l’ordre en tyrannie et l’impôt en instrument de ruine générale. Sa double faute vis-à-vis de la Gaule sera de la laisser dépourvue d’une classe moyenne, nombreuse et solide[4] et désarmée d’autre part, par désaccoutumance du métier militaire, en face des violentes convoitises germaniques. Ces convoitises étaient permanentes. Comme l’avait rappelé un jour de façon frappante un général romain, Cerialis, s’adressant aux Gaulois : « Les mêmes motifs de passer en Gaule subsistent toujours pour les Germains : l’amour du plaisir et l’amour de l’argent. On les verra toujours, ajoutait Cerialis, quittant leurs solitudes et leurs marécages, se jeter sur ces Gaules si fertiles pour asservir vos champs et vos personnes ».

La défense (406-486 ap. J.-C.)

La cohue des barbares passa le Rhin le 31 décembre 406 et culbuta les Francs qui le gardaient. Ces derniers, cantonnés par Constance Chlore entre Rhin et Meuse (292), avaient été vaincus et refoulés par Julien en 356 puis encore en 387 et 395 dans leurs tentatives pour descendre vers le sud. Finalement leurs guerriers avaient été chargés de garder la frontière au nom de l’empire.

Après deux années de pillage, le gros de l’invasion s’écoula vers l’Espagne. Des Wisigoths s’égrénèrent entre le Rhône et la Garonne, soumettant ce riche territoire à leur domination. Ataulf, successeur d’Alaric, reçut le titre de « maître de la milice » de l’empereur Honorius dont il épousa la sœur Placidie à Narbonne (414). En 419, Wallia, successeur d’Ataulf, se vit attribuer l’Aquitaine, avec Toulouse pour capitale. La Gaule n’était point morcelée pour cela. Elle demeurait l’État homogène et compact célébré par tous les écrivains : Julien, Ammien Marcellin, Ausone, Claudien, Zosime, pour qui elle apparaissait, grâce à son unité, comme la nation la plus solide et la plus personnelle de l’empire. La condition des habitants n’avait pas grandement changé. Il y avait assez de terres appartenant au domaine impérial pour doter la plupart des nouveaux venus et ceux-ci n’étaient pas si nombreux qu’on l’a cru ; 200.000 Wisigoths seulement avaient passé le Danube. Comment auraient-ils été davantage ou même autant lorsqu’ils occupèrent le bassin de la Garonne ?

Le prestige du nom romain demeurait immense. Aetius qui commandait en Gaule était à même de le maintenir. Le roi des Wisigoths, Théoduric ier, s’efforça en vain en 425, 430, 439 de s’emparer d’Arles et de Narbonne. Aetius eut raison de lui, et, dans l’intervalle, il repoussa, deux fois les Francs. Quand les Burgundes, quittant leurs cantonnements du Mein, envahirent la Belgique, Avitus les tailla en pièces. Aetius transporta ce qu’il en restait (80.000 environ) en Savoie. En 451, Attila franchit le Rhin à la tête de ses hordes et s’avança jusque près d’Orléans, puis, inquiet, rétrograda vers Châlons. C’est là que le défit Aetius dont l’armée comprenait, aux côtés des Gallo-Romains, des Wisigoths et même des Burgundes et des Francs. Et cette armée sauva encore une fois la civilisation occidentale.

Aetius mort (454), Avitus aurait pu le remplacer. C’était « un gallo-romain d’Arvernie (Auvergne) fidèle serviteur de l’empire et vaillant soldat avec quelque façon de bravoure gauloise » (Lavisse et Rambaud, Histoire générale). Par malheur, dès l’année suivante, dans une assemblée des Gaules, tenue à Beaucaire, il se laissa acclamer empereur. Théodoric ii, qui ne songea pas un instant à la possibilité d’être élu lui-même, avait provoqué cette élection. Avitus partit pour Rome mais, puissant en Gaule, il se trouva sans pouvoir en Italie ; il y périt assassiné. L’empereur Majorien qui lui succéda désigna Ægidius comme préfet des Gaules.

Il y avait maintenant de longues années que Gallo-Romains et Wisigoths vivaient en contact et, si l’on en croit l’historien Salvien, les premiers étaient « contents de leurs hôtes ». Cela n’empêchait pas du reste les rois wisigoths de chercher à étendre — et par la violence au besoin — les domaines qu’ils gouvernaient au nom de Rome. En 469, le roi Euric s’annexa le Berri. En 470, on le trouve aux prises avec « des milices romaines et barbares » près d’Angers ; l’année suivante, c’est aux Arvernes qu’il en a ; ceux-ci sont commandés par Eccidius, qu’appuie l’évêque Sidoine.

Entre temps les Burgundes de Savoie avaient été appelés (457) dans la région de Lyon « par les provinciaux désireux de se soustraire à l’impôt » (Lavisse et Rambaud). Ils s’y taillèrent un royaume qui s’étendit bientôt à toute la vallée du Rhône. En 480, les Wisigoths leur enlevèrent la Provence qu’ils reprirent en 484. Ce royaume burgunde comme le royaume wisigoth était respectueux des lois romaines et protecteur de la culture romaine. Toulouse, Bordeaux, Lyon demeuraient les foyers de cette culture, mais l’empire s’éloignait de plus en plus dans l’espace et dans le temps ; les liens se relâchaient. La dernière démarche officielle des Gaulois près de Zénon, devenu de fait seul empereur, date de 475. Bientôt Clovis, chef des Francs, abattra près de Soissons les restes des légions romaines commandées par Syagrius (486). Parce qu’il est encore païen, les évêques le préfèrent aux Burgundes et aux Wisigoths, adeptes de l’hérésie arienne. Ils vont faire sa fortune et lui livrer la Gaule.

  1. L’alouette était une sorte d’oiseau national gaulois « emblème de la vigilance et de la vive gaîté », a dit Montesquieu.
  2. Culottes portées par les Gaulois, opposées ici à la toge romaine.
  3. Si la langue celtique n’a pas su résister (nous avons dit que l’enseignement des druides était exclusivement oral), il n’en va pas de même des noms de villes, de pays et de provinces. En vain Rome a-t-elle souvent rebaptisé les villes gauloises agrandies et embellies, les anciennes dénominations ont presque partout prévalu. Les Bituriges, les Arvernes, les Pictons, les Vénètes, les Carnutes, les Rèmes, les Turons, les Tricasses, les Bellovaks, les Ambiani ont donné leur nom au Berri, à l’Auvergne, au Poitou, aux pays de Vannes, de Chartres, de Reims, de Tours, de Troyes, de Beauvais, d’Amiens ; et les « Augusta » des Ausks, des Suessiones, des Lemoviks, sont redevenues Auch, Soissons, Limoges. Des divisions romaines — Narbonnaise ou Lyonnaise — il n’est rien resté. Peu à peu la géographie gauloise a reparu presque intacte.
  4. Aux deux premiers siècles elle avait commencé de se former puis son développement s’arrêta. « Entre l’aristocratie représentée par les fonctionnaires impériaux ou les sénateurs et le peuple des campagnes, il n’y a que quelques corporations de négociants et d’artisans, écrit Alfred Rambaud et ces curiales (petits bourgeois enrichis par leur labeur professionel) que le fisc exploite impitoyablement.