Notre France/III/IX

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Édition du Centenaire (p. 149-154).

Napoléon iii
(1852-1870)

Le plébiscite approbateur du coup d’État se chiffra par près de 7.500.000 de oui contre environ 650.000 non. Dès décembre 1851, l’Empire existait ; en fait. Mais Louis-Napoléon était patient autant que tenace, un « doux entêté » comme l’appelait sa mère, la reine Hortense. Ce ne fut que onze mois plus tard, au retour d’un voyage triomphal du prince dans le midi de la France, que les formes impériales furent rétablies ; cette fois, le plébiscite donna 7.839.000 votes favorables contre 253.000 négatifs. Il n’y avait eu, en somme, aucune opposition sérieuse dans le pays et les violences du nouveau gouvernement n’en étaient que plus coupables. Il parut avoir cherché à organiser lui-même des semblants d’émeute pour se procurer, en les réprimant, l’occasion d’exiler ou de déporter des adversaires dont il redoutait un retour d’influence dans l’avenir.

Malgré ce fâcheux préambule, le Second Empire débuta brillamment. Depuis 1815, une épargne considérable s’était amassée en France. Napoléon iii pouvait, sans danger, lever les écluses de ce réservoir, pour en utiliser la puissance. Il le fît, d|ailleurs, avec habileté. De magnifiques travaux embellirent Paris ; les voies ferrées se multiplièrent ; des services transatlantiques furent établis ; le Crédit foncier fut créé ; on prépara pour 1855 une Exposition universelle. Dans le capital légué par la monarchie parlementaire se trouvaient aussi d’utiles projets de lois longuement mûris et étudiés ; on réalisa rapidement à coup de décrets les réformes ainsi préparées. L’empereur, pour avoir restauré pendant sa présidence le pouvoir temporel du pape menacé par la révolution, était devenu l’idole du clergé qui le comparait à Constantin dans ses homélies ; les catholiques avaient pu, d’ailleurs, obtenir de l’Assemblée de 1849, la réalisation d’un de leurs vœux les plus chers : la liberté de l’enseignement. Les écoles libres s’étaient aussitôt fondées en grand nombre. Enfin, une aventure extraordinaire allait, dès 1856, faire de Paris le centre diplomatique de l’Europe et du nouvel Empire français, le pivot de la politique générale.

Il n’est pas possible de donner ici fût-ce un bref aperçu des événements complexes qui provoquèrent la guerre de Crimée. Elle fut, en tous cas, déchaînée dans des circonstances telles que Napoléon iii, allié de l’Angleterre, devint aux yeux de l’univers le champion désintéressé du droit public et de la paix européenne en face de l’empereur Nicolas que la révélation de ses desseins aggressifs en Orient transformait en pertubateur du repos des peuples[1]. C’est ce renversement des rôles antérieurs qui auréole le Congrès de 1856 d’un tel prestige. À ce moment, la France, doublement garantie par sa victoire et son désintéressement, fut véritablement « le premier empire du monde » selon l’expression employée par le comte de Cavour dans une lettre secrète adressée au roi Victor-Emmanuel et qui a été publiée depuis. De ce rang suprême elle allait promptement déchoir par la faute même de ses gouvernants.

Le comte de Cavour avait profité de la guerre de Crimée pour introduire le petit Piémont dans le concert des grandes puissances. Un corps piémontais avait pris part aux côtés des Français, des Anglais et des Turcs à ces batailles lointaines ; cela valait au génial plénipotentiaire de Victor-Emmanuel de participer aux travaux du Congrès de Paris. Il y devint bientôt la figure prépondérante et s’empara de l’esprit de l’empereur. Une sorte d’intrigue se noua entre eux et finalement un accord secret les lia (juillet 1858). De cet accord sortit la guerre d’Italie (1859), illustrée par les victoires de Magenta et de Solferino et terminée brusquement par le traité de Villafranca qui consacrait la défaite des Autrichiens sans stipuler l’émancipation complète promise aux Italiens par l’empereur des Français[2].

Celui-ci perdait d’un seul coup tous ses amis sans en acquérir de nouveaux. Les Italiens étaient déçus de voir la Vénétie demeurer sous le joug de l’Autriche. Le mouvement révolutionnaire qui éclata dans la péninsule n’en fut que plus ardent ; Garibaldi conquit le royaume de Naples à l’unité italienne et menaça les États de l’Église. Le tempérament violent du pape Pie ix le dressa contre Napoléon iii et les catholiques mirent à honnir l’empereur autant de conviction qu’ils en avaient apportée naguère à célébrer ses louanges. Les puissances européennes, déroutées par les initiatives françaises et plus encore par les étranges procédés du souverain, qui négociait en dehors de ses ministres et à leur insu, perdirent foi en la sagesse et en la parole du gouvernement impérial. Ainsi s’écroula rapidement l’édifice de 1856.

Les années 1859 et 1860 furent marquées par deux autres événements de portée considérable. L’initiative impériale s’exerça sur le terrain économique, substituant au régime protectionniste jusqu’alors en vigueur le système du libre échange et des traités de commerce[3]. Ce fut une véritable révolution. Puis des modifications introduites dans les lois constitutionnelles de 1852 (qui étaient imitées de la constitution consulaire) commencèrent d’en atténuer l’aspect antilibéral. « La liberté, avait dit Napoléon iii, peu après son avènement, n’a jamais aidé à fonder d’édifice politique durable ; elle le couronne quand le temps l’a consolidé. » Mais tel n’était pas le cas. L’empire bien loin de se consolider commençait à se désagréger. Cette désagrégation irait, désormais, en s’accentuant sans cesse. Et sans doute les entreprises fantaisistes comme la tentative de fonder un empire européen au Mexique devaient y aider grandement, mais le principal facteur de la déchéance résidait dans l’impossibilité pour l’empereur d’aller jusqu’au bout de la politique italienne qu’il avait inaugurée sans s’aliéner définitivement les conservateurs français sur qui s’appuyait son trône — et, d’autre part, il ne pouvait pas davantage substituer à ceux-là les adeptes des doctrines libérales parce que le principe même et les formes de son pouvoir l’empêchaient de consentir aux libéraux des concessions suffisantes pour les attirer et les retenir.

Celles que consacra le sénatus-consulte de 1869 ratifié par plébiscite permirent la formation d’un cabinet parlementaire présidé par Émile Ollivier, mais ne désarmèrent pas l’opposition républicaine qui, depuis 1863, ne cessait de grandir et qui trouvait dans l’incohérence de sa politique extérieure les meilleures armes pour combattre le gouvernement. À partir de 1866 un nouveau nuage vint obscurcir l’horizon. La Prusse ayant vaincu l’Autriche à Sadowa démasqua ses ambitieuses prétentions à l’hégémonie de l’Allemagne. Napoléon iii, désorienté, malade d’ailleurs, semblait avoir perdu toute assurance et toute perspicacité. Il avait négligé maladroitement de secourir l’Autriche ; il tenta de s’entendre avec la Prusse en se faisant reconnaître la possession du Luxembourg et échoua.

La guerre que l’élite clairvoyante voyait venir et à laquelle la foule ne voulait pas croire, éclata au printemps de 1870. La candidature d’un prince de Hohenzollern au trône d’Espagne en fut le prétexte ; le comte de Bismarck la précipita volontairement en faussant un télégramme qui donna à penser au peuple français que le roi de Prusse avait manqué d’égards envers son représentant. Contrairement à ce que l’on a si souvent répété, cette guerre avait été préparée du côté français dès 1867 par le maréchal Niel, ministre de la guerre. Les somptuosités de l’Exposition universelle qui s’était tenue cette année-là à Paris, n’avaient point aveuglé le maréchal sur l’ampleur des dangers qui s’amassaient à l’Est. Par malheur il était mort deux ans plus tard et son incapable successeur au lieu d’achever son œuvre l’avait compromise. Le plan de guerre du maréchal Niel ne fut pas suivi ; on lui en substitua un autre, incertain et médiocre. Aux fautes militaires se superposèrent les erreurs diplomatiques. Nul n’aida mieux la victoire allemande que la défaillance du haut commandement français doublée des hésitations gouvernementales. Et l’on arriva de la sorte à la tragique souricière de Sedan.

  1. On ne saurait prêter trop d’attention à ces deux expéditions : celle de Rome en 1849, celle de Crimée en 1855 ; elles désolidarisèrent Napoléon iii des compromettants souvenirs attachés au nom des Bonaparte et l’investirent de la confiance des peuples.
  2. L’empereur avait déclaré en partant en guerre qu’il allait libérer l’Italie « des Alpes à l’Adriatique ». Diverses considérations l’amenèrent à signer la paix avant d’avoir atteint ce résultat.
  3. Dès 1852, un senatus-consulte avait pris soin de stipuler que le souverain pourrait conclure des traités de commerce et modifier les tarifs de sa pleine autorité. Ici encore se révèlent les traits essentiels du caractère de l’empereur, la patience et l’obstination.