Notre France/III/V

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Édition du Centenaire (p. 131-137).

Louis xviii et Charles x
(1815-1830)

À la faveur du désordre engendré par les Cent jours, le parti ultra parvint au pouvoir. Le roi eut en face de lui une Chambre qu’il qualifia lui-même d’« introuvable » et avec laquelle il était difficile de gouverner sagement. Des excès de tout genre furent commis ; dans le midi régna une sorte de « terreur blanche ». Il fallut, dès 1816, dissoudre la Chambre introuvable, mais la majorité réactionnaire demeura puissante. Sa tactique était de pousser au pire afin de déconsidérer les éléments libéraux auxquels Louis xviii désirait faire appel. C’est ainsi qu’on devait voir un peu plus tard l’extrême droite s’unir à l’extrême-gauche en faveur de l’abbé Grégoire, ancien régicide, dont l’élévation ne pouvait qu’être injurieuse pour le frère de Louis xvi. Chateaubriand ironiquement offrait à Decazes de soutenir son cabinet à condition qu’on lui promit de « changer la loi électorale, de supprimer l’avancement légal, de rétablir le droit d’aînesse et de réorganiser les ordres monastiques ». Telles étaient bien les principales exigences des ultras, mais ce n’étaient pas les seules.

La loi militaire de 1817, œuvre du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, consacra heureusement de façon définitive le principe de l’avancement légal dans l’armée. D’autre part, le marquis de Clermont-Tonnerre et le conseiller Portal réorganisèrent la marine ; le baron Louis, MM. Roy, Corvetto, de Villèle réorganisèrent les finances. Le duc de Richelieu, alors premier ministre, avait assuré une rapide libération des territoires occupés en gage par les alliés. Aux Congrès internationaux d’Aix-la-Chapelle (1818), de Troppau (1820), de Laybach (1821), de Vérone (1822), la diplomatie française s’affirma avec une autorité grandissante. La création du Conseil général du Commerce et de l’École des Arts et Métiers, la première « Exposition des produits de l’Industrie », la fondation de la première caisse d’épargne et des premières compagnies d’assurance orientèrent le pays dans la voie des labeurs fructueux. On eût fait bien davantage sans la fâcheuse agitation entretenue par les factieux de droite et de gauche et à laquelle répondaient les intempérances de langage de la Chambre des députés. Les réactionnaires avaient leur point de ralliement au « Pavillon Marsan », partie du palais des Tuileries on résidait le comte d’Artois, héritier du trône. La garde nationale dont ce prince était le chef lui procurait un moyen d’étendre son influence ou celle de ses amis sur tout le royaume. La « Congrégation »[1] y superposait son action occulte. Quant aux révolutionnaires, ils se ralliaient autour d’une légende, celle de Napoléon libéral. Le martyre du grand proscrit, en l’auréolant, avait sans doute rendu possible une si audacieuse mystification. Napoléon devenait maintenant l’homme de la Paix et de la Liberté. C’était l’Europe qui l’avait empêché d’en établir le règne. Cette légende joua un rôle considérable dans l’évolution de la mentalité française pendant la période de la monarchie constitutionnelle et elle prépara les voies aux entreprises ultérieures de Louis-Napoléon.

Pour bien se rendre compte du caractère réparateur des neuf années du règne de Louis xviii (1815-1824) il faut s’arrêter aux premières années de celui de Charles x (1824-1830). La monarchie apparaît singulièrement solide. Son principe n’est plus en cause ; la personne du roi domine les partis (voir les lettres du général Foy). La stabilité ministérielle a dépassé toute attente[2]. L’intervention de 1823 en Espagne a démenti les prévisions pessimistes ; elle a mis en relief les réelles qualités du duc d’Angoulême et redonné confiance à l’armée. D’ailleurs, si la prise du Trocadéro qui en a été le principal fait d’armes rappelle une entreprise dirigée contre les doctrines libérales, voici venir Navarin (20 octobre 1827) où le drapeau blanc s’illustre en émancipant la Grèce. Aussi la popularité de Charles x va-t-elle croissant, facilitée par l’aspect du roi, son charme personnel, son esprit d’à-propos. Des lois imprudentes ont été votées, lois sur le sacrilège, sur le « milliard des émigrés », sur le droit d’aînesse. Le voyage accompli par Charles x en 1827, au camp de Saint-Omer et dans les villes du nord n’en est pas moins triomphal ; et plus triomphal encore sera son voyage de 1828 on Alsace. Cette année-là, du reste, un grand changement s’est accompli dans la vie politique de la nation. Depuis janvier un libéral, M. de Martignac, est au pouvoir. Les mesures de tolérance se succèdent. Des préfets intransigeants ont été destitués ; les cours que professaient Guizot et Victor Cousin avaient été interdits ; on rend à ces maîtres aimés de la jeunesse, la liberté de la parole. Les ordonnances du 16 juin 1828 précisent encore la portée de l’évolution, car elles ont une saveur assez nette d’anticléricalisme puisqu’elles retirent aux Jésuites la direction des petits séminaires et restreignent l’influence de ces établissements en limitant, le nombre de leurs élèves. Enfin, l’expédition de Morée parachève l’œuvre émancipatrice de la France en Grèce.

Sur ces entrefaites, le cabinet propose un nouveau et réel progrès : la loi qui rendra électifs les Conseils communaux et départementaux, jusqu’ici à la nomination du gouvernement. Mais telles sont encore l’inexpérience politique des députés, l’indiscipline des esprits, la tyrannie des théories et des formules que, par suite d’intrigues et de calculs maladroits, le ministère est renversé. Le roi, dont ces dix-huit mois de gouvernement libéral ont encore accru la popularité, se croit dès lors en mesure d’imposer son favori. Il confie au prince de Polignac (août 1829), le soin de former un cabinet. À peine le cabinet constitué, chacun parle du « coup d’État » comme d’une éventualité prochaine et fatale. Les libéraux s’organisent en vue de cette révolution imaginaire. En réalité, Polignac se préoccupe surtout de la politique extérieure et il le fait avec intelligence et habileté, mais l’opinion ignore ses efforts. Ce qui se prépare dans la coulisse, c’est la révision des traités de 1815. Une alliance franco-russe se dessine ; on commence à concevoir en Europe l’impossibilité de maintenir la Belgique sous le joug néerlandais et l’on s’habitue à l’idée de la voir annexée à la France.

C’est le roi qui déclenche l’inutile et funeste conflit. Au début de 1830, il impose sa volonté de dissoudre la Chambre au cabinet qui n’est point d’accord. Le pays réélit les opposants mais sans passion. Guizot a pu écrire que sur les 425 membres de la nouvelle Chambre il n’y en avait pas cinquante qui désirassent un changement de dynastie[3].

Le 26 juillet 1830 les fameuses « Ordonnances » paraissent au Moniteur[4]. Elles sont illégales sinon dans la lettre du moins dans l’esprit, mais ne constituent ni un attentat ni une trahison. L’état du siège n’est pas proclamé ; aucune arrestation n’a lieu ; aucune précaution militaire n’a même été prise. Aussi cette journée et celle du 27 se passent-elles dans un calme relatif ; quelques manifestations peu importantes, quelques désordres isolés. Les députés ne songent qu’à organiser la « résistance légale »[5]. Le 28, les émeutiers de profession, enhardis par l’attitude du gouvernement, entrent en campagne et s’emparent sans peine de l’Hôtel de Ville gardé par six hommes. C’est là que dans la journée du 29 — tandis qu’à Saint-Cloud Charles x se décide à signer le retrait des ordonnances et à confier le pouvoir un cabinet libéral — s’improvise une sorte de gouvernement sans mandat sous la direction de Lafayette. Les désordres augmentent. Des bandes parcourent Paris, des régiments font défection. Personne n’a encore prononcé le nom du duc d’Orléans. Dans la nuit du 29 au 30, par les soins de Thiers, un manifeste enflammé est apposé sur les murs. Il proclame la déchéance de Charles x et propose la royauté de Louis-Philippe en exagérant les périls dont cette royauté préservera le pays.

Ce coup d’audace transforme la situation. Les députés apeurés songent à confier d’abord la « lieutenance générale du royaume » au duc d’Orléans, lequel accourt aussitôt et se rend à l’Hôtel de Ville où Lafayette, l’embrassant, le proclame « la meilleure des républiques ». Le 1er août, Charles x, qui est à Rambouillet, confirme cette sorte de régence et le lendemain il abdique. Avec abnégation le duc d’Angoulême renonce à ses droits en faveur de son neveu. Le petit duc de Bordeaux va donc devenir roi sous le nom de Henri v et le duc d’Orléans sera régent. Tout est sauf.

La Chambre ne le comprend point. Surexcités, affolés, conduits par Thiers, et ses amis, les députés, qui ont peur de la république, revisent hâtivement la Charte et appellent au trône le duc d’Orléans. 219 députés ont ainsi escamoté la volonté nationale et changé la dynastie sans avoir reçu du pays de mandat constituant. Le pays apprendra avec stupeur l’aventure parisienne mais à force d’entendre dire que le Parlement vient « de le sauver de la révolution », il le croira.

  1. On appelait ainsi une société fondée pour assurer l’exercice du culte pendant la Terreur et qui ayant depuis changé d’objet, s’employait secrètement à préparer la domination des autorités religieuses sur la société civile.
  2. Le ministère présidé par le comte de Villèle, dura sept ans ; faible politiquement, il fut remarquable au point de vue de l’administration financière et de la prospérité matérielle.
  3. Ce n’était pas faute d’entendre parler de la révolution anglaise de 1688. Plus d’un écrivain — et Thiers principalement — l’avaient depuis des années proposée en exemple à l’opinion française, mais sans succès. Thiers lui-même avait fini par renoncer à ses espérances et abandonnant la partie songeait à aller faire en Amérique un long voyage d’études, lorsque l’avènement du ministère Polignac l’incite à rester. L’occasion qu’il espérait allait enfin surgir.
  4. Les Ordonnances prononcaient la dissolution de la Chambre et convoquaient les électeurs pour de nouvelles élections, restreignaient la liberté de la presse, rapportaient les modifications libérales apportées à la loi depuis 1814, enfin faisaient rentrer au Conseil d’État les membres qui en avaient été éloignés depuis deux ans.
  5. Un drapeau tricolore ayant été arboré sur les tours de Notre-Dame, le général Sebastiani, député appartenant au groupe avancé, déclare ce même jour que « le seul drapeau national » pour lui est toujours le drapeau blanc.