Notre avenir à tous - Rapport Brundtland/Chapitre 1

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Introduction Rapport Brundtland Chapitre 2




Commission mondiale sur l’environnement et le développement

Chapitre 1
Un avenir compromis



Introduction[modifier]

La Terre est une ; le monde, lui ne l’est pas. Nous n’avons qu’une seule et unique biosphère pour nous faire vivre. Et pourtant, chaque communauté, chaque pays poursuit son petit bonhomme de chemin, soucieux de survivre et de prospérer, sans tenir compte des éventuelles conséquences de ses actes sur autrui. D’aucuns consomment les ressources de la planète à un rythme qui entame l’héritage des générations à venir. D’autres bien plus nombreux consomment peu, trop peu, et connaissent une vie marquée par la faim et la misère noire, la maladie et la mort prématurée.

Certes, des progrès ont été faits. Un peu partout dans le monde, les enfants qui naissent aujourd’hui peuvent espérer vivre plus longtemps que leurs parents et recevoir un enseignement de meilleure qualité. Dans bon nombre de régions, celui qui naît aujourd’hui peut aussi prétendre à un niveau de vie plus élevé, au sens le plus large. Ce progrès nous donne des raisons d’espérer lorsque l’on envisage le chemin qui reste à parcourir et que l’on constate nos échecs à faire de cette planète, pour nous et ceux qui nous suivront, un endroit où il ferait bon vivre.

Ces échecs qu’il nous faut surmonter ont pour cause la pauvreté, mais aussi la myopie avec laquelle nous avons recherché la prospérité. De nombreuses parties du monde sont prises dans une spirale infernale : les plus démunis sont obligés d’exercer des pressions excessives sur l’environnement pour vivre au jour le jour; l’épuisement de l’environnement ne fait que les appauvrir plus encore, faisant de leur survie quelque chose de plus en plus précaire. La prospérité à laquelle sont parvenues d’autres parties du monde est souvent fragile, car elle repose sur des pratiques agricoles, forestières et industrielles dont les bénéfices et les progrès ne sont possibles qu’à court terme.

D’autres sociétés ont connu des pressions analogues et, comme l’attestent les mornes ruines que nous connaissons bien, certaines ont succombé. Mais, le plus souvent, ces pressions étaient locales. De nos jours, l’ampleur de nos interventions dans la nature est telle que les effets concrets de nos décisions traversent les frontières nationales. La multiplication des échanges économiques entre pays amplifie les conséquences des décisions prises par un seul pays. L’économie et l’écologie nous emprisonnent dans un réseau de plus en plus serré. À l’heure actuelle, dans de nombreuses régions du monde, l’environnement humain est exposé à des torts irréversibles qui sapent les fondements mêmes du progrès.

Ce sont ces imbrications qui sont à l’origine de la création de la présente Commission. Pendant trois ans, nous avons parcouru le monde, à l’écoute de tous. À l’occasion des auditions publiques organisées par la Commission, nous avons été amenés à écouter des responsables de gouvernements, des hommes de science, des experts, des groupes de citoyens travaillant sur les questions d’environnement et de développement, mais aussi des millions de particuliers : paysans, habitants de bidonvilles, industriels, populations indigènes et tribales.

Nous avons partout rencontré un souci pour l’environnement, souci qui s’est traduit par des indignations, mais aussi par des modifications de comportement. Il s’agit de faire en sorte que ces nouvelles valeurs puissent se concrétiser dans les principes et pratiques de nos structures politiques et économiques.

Nous avons également trouvé des raisons d’espérer : que les hommes et les femmes pourront coopérer pour bâtir un avenir plus prospère, plus juste, plus sûr ; qu’une nouvelle ère de croissance économique va advenir qui s’appuiera sur des politiques capables de préserver et de mettre en valeur les ressources de la terre; que le progrès dont certains ont profité depuis un siècle pourra s’étendre à tous dans les années à venir. Mais, pour ce faire, il nous faut une meilleure compréhension des symptômes qui nous touchent, il nous faut identifier les causes, trouver de nouvelles démarches permettant de mieux gérer les ressources de l’environnement et de soutenir le développement humain.

I. Symptômes et causes[modifier]

On voit souvent dans les agressions contre l’environnement les résultats d’une pression de plus en plus forte sur des ressources rares et la pollution née du relèvement du niveau de vie de ceux qui sont déjà relativement nantis. Or, la pauvreté en soi est aussi une pollution qui, à sa façon, agresse l’environnement. Les malheureux qui ont faim sont facilement amenés à détruire leur environnement immédiat pour survivre : ils abattent des forêts; leur bétail épuise les prairies; ils font un usage abusif des terres marginales; ils envahissent des villes déjà congestionnées. L’effet cumulé de ces changements est tellement énorme que la pauvreté devient un véritable fléau mondial.

D’autre part, là où la croissance économique a permis d’améliorer le niveau de vie, les conséquences en sont souvent néfastes à longue échéance. Une grande partie des améliorations est due à une plus grande utilisation de matières premières, d’énergie, de produits chimiques et synthétiques, avec comme effet la création d’une pollution dont on ne tient pas compte suffisamment dans le calcul des coûts de production. Ces tendances ont eu des effets imprévus sur l’environnement. Ainsi, les défis à relever dans le champ de l’environnement sont dus aussi bien à l’absence de développement qu’aux conséquences inattendues de certaines formes de croissance économique.

1. La pauvreté[modifier]

Les gens qui souffrent de la faim sont aujourd’hui plus nombreux qu’ils ne l’ont jamais été, et leur nombre ne cesse de progresser. Il y avait, en 1980, 340 millions de personnes dans 87 pays en développement qui ne consommaient pas assez de calories pour éviter les troubles de la croissance et d’autres graves problèmes de santé. En pourcentage, ce chiffre était très légèrement inférieur à celui de 1970, mais en chiffres absolus, il correspondait à un accroissement de 14 pour cent. Selon la Banque mondiale, ces chiffres ne vont qu’augmenter (1).

Le nombre d’habitants des taudis et des bidonvilles progresse au lieu de régresser. Ils sont donc de plus en plus nombreux, ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable et aux installations sanitaires et qui sont la proie de la maladie. Actuellement, des progrès existent, et ceux-ci sont quelquefois impressionnants. Mais, dans l’ensemble, la pauvreté ne recule pas : ses victimes sont au contraire de plus en plus nombreuses.

La tension que représente la pauvreté doit être envisagée dans un contexte plus vaste. D’un pays à l’autre, on constate d’énormes différences du revenu par habitant. Celui-ci oscillait en effet, en 1984, entre 190 dollars dans les pays pauvres (autres que la Chine et l’Inde) et 11 430 dollars dans les pays industriels à économie de marché.

Tableau 1-1

Ces inégalités représentent d’énormes écarts non seulement dans la qualité de la vie aujourd’hui même, mais encore dans la capacité des sociétés à améliorer la qualité de la vie dans les années à venir. La plupart des pays les plus pauvres sont tributaires de produits agricoles tropicaux particulièrement sensibles à la fluctuation, voire carrément à la détérioration des termes de l’échange. Souvent, l’expansion n’est possible qu’au prix d’agressions écologiques. Et pourtant, la diversification, qui permettrait à la fois de soulager la pauvreté et de réduire les agressions écologiques, est freinée par les conditions désavantageuses du transfert technologique, par le protectionnisme et par la réduction des flux financiers en direction des pays qui en auraient le plus besoin (2).

Dans un même pays, la pauvreté peut être exacerbée par la répartition inégale des terres et des autres richesses. La rapidité de la croissance démographique a compromis la possibilité d’améliorer le niveau de vie. Ces facteurs, associés à la demande croissante de terres arables pour des productions commerciales, souvent destinées au marché à l’exportation, ont obligé les paysans pauvres qui pratiquent l’agriculture de subsistance à s’installer sur de mauvaises terres et leur ont ôté tout espoir de participer à part entière à la vie économique de leur pays. Ces mêmes facteurs signifient que les cultivateurs itinérants qui, jadis, défrichaient les forêts avant d’entreprendre une culture, puis, aux premiers signes d’épuisement de la terre, reportaient l’opération ailleurs pour permettre à la forêt de reprendre ses droits, n’ont désormais ni la terre ni le temps de permettre à la forêt de se reconstituer. C’est ainsi que l’on détruit des forêts, souvent uniquement à seule fin de disposer de terres pauvres qui ne permettent même pas à ceux qui la travaillent de vivre. Que ce soit dans les pays développés ou les pays en développement, la pratique des cultures sur les pentes escarpées des régions vallonnées entraîne une érosion de plus en plus forte. Dans de nombreuses vallées, des régions chroniquement sujettes aux inondations sont actuellement cultivées.

Toutes ces pressions se retrouvent dans les chiffres des catastrophes. Au cours des années 70, six fois plus de gens sont morts de catastrophes dites naturelles qu’au cours des années 60 et deux fois plus de gens en ont souffert. Ce sont la sécheresse et les inondations, dues en partie à la déforestation et à la surexploitation agricole, qui ont progressé le plus : la sécheresse a fait 18,5 millions de victimes par an pendant les années 70 : quant aux inondations, ces chiffres sont de 5,2 millions et de 5,4 millions respectivement (3). Nous ne disposons pas encore des chiffres pour les années 80, mais il semblerait que les tendances actuelles ne font que s’intensifier : la sécheresse sévit en Afrique, en Inde, en Amérique latine et des inondations ont déferlé sur l’Asie, certaines parties de l’Afrique et de la région des Andes en Amérique latine.

La plupart des victimes de ces catastrophes sont les habitants les plus défavorisés des pays pauvres, là où les paysans pratiquant une agriculture de subsistance rendent leurs terres plus vulnérables aux inondations et à la sécheresse en défrichant des terres marginales et où les pauvres deviennent encore plus vulnérables en habitant les terrains en pente et les côtes non protégées seules terres qui leur restent pour construire leurs baraques. Démunis de produits agricoles et de devises, les gouvernements de ces pays sont mal équipés pour faire face à ces catastrophes.

C’est en Afrique, au sud du Sahara, que les relations entre agression contre l’environnement et faillite du développement apparaissent le plus brutalement. La production alimentaire par habitant, en déclin depuis le début des années 60, a dégringolé pendant la sécheresse des années 80 : à l’époque la plus sombre de la crise alimentaire, ce sont quelque 30 millions de personnes qui étaient menacées. La surexploitation des terres et la persistance de la sécheresse risquent fort de faire des prairies du Sahel un véritable désert (4). Aucune autre région ne souffre de manière aussi tragique du cycle vicieux de la pauvreté qui entraîne la détérioration de l’environnement, qui provoque à son tour une indigence plus grande encore.

2. La croissance[modifier]

Dans certaines parties du monde, et notamment depuis le milieu des années 50, la croissance et le développement ont permis d’améliorer nettement le niveau de vie et la qualité de la vie. Nombre des produits et des techniques qui ont contribué à ces améliorations sont intensifs en ressources et en énergie, et aussi générateurs de pollution. Les effets sur l’environnement n’ont jamais été aussi importants.

Depuis un siècle, l’utilisation de combustibles fossiles a été multipliée par trente et la production industrielle par cinquante. Le gros de cette augmentation, soit environ les trois quarts en ce qui concerne les combustibles fossiles et quatre cinquièmes pour ce qui est de la production industrielle, est intervenu depuis 1950. L’accroissement annuel de la production industrielle correspond à l’heure actuelle à la totalité de la production européenne à la fin des années 30 (5). Ainsi selon la base économique de l’Europe d’avant-guerre, chaque année qui passe correspond à des dizaines d’années de croissance industrielle et de dégradation de l’environnement.

Des formes plus traditionnelles de production peuvent elles aussi constituer une agression contre l’environnement. On a défriché depuis un siècle une surface plus grande que l’ensemble des terres défrichées depuis l’apparition de l’homme sur terre. Les interventions dans les cycles d’eau se sont nettement multipliées. D’énormes barrages dont la plupart datent d’après 1950 détournent une forte proportion des débits. En Europe et en Asie, la consommation d’eau atteint désormais 10 pour cent des eaux de ruissellement, et l’on prévoit que ce chiffre sera de 20 à 25 pour cent d’ici à la fin du siècle (6).

Les effets de la croissance et de la progression des revenus se lisent dans la ventilation de la consommation mondiale de divers produits à forte intensité de ressources. La consommation de la plus grande part des métaux et des combustibles fossiles est le fait des pays industrialisés les plus riches. Même en ce qui concerne les produits alimentaires, on constate de nets écarts, notamment pour les produits à forte intensité de ressources.

Tableau 1-2

Depuis quelques années, les pays industrialisés ont pu poursuivre leur croissance économique tout en utilisant moins d’énergie et de matières premières par unité produite. Cet effort, associé à celui qui vise à limiter l’émission d’agents polluants réduira les pressions qui pèsent sur la biosphère. Mais, avec la croissance démographique et la progression des revenus, la consommation par habitant d’énergie et de matières premières devra augmenter dans les pays en développement si l’on veut satisfaire les besoins essentiels. Une utilisation plus rentable des ressources peut freiner cette augmentation, mais, dans l’ensemble, les problèmes écologiques liés à l’utilisation des ressources ne vont que s’intensifier, et ce dans le monde entier.

3. La survie[modifier]

L’ampleur et la complexité de nos besoins en ressources naturelles se sont beaucoup accrues avec la poussée démographique et l’accroissement de la production. Certes, la nature est généreuse, mais elle est également fragile, d’un équilibre délicat. Il y a des seuils que nous ne pouvons franchir sans mettre en danger l’intégrité du système. Aujourd’hui, nous sommes tout près de beaucoup de ces seuils; nous devons être particulièrement vigilants et ne pas compromettre la vie sur terre. En outre, la vitesse à laquelle interviennent les changements dans l’utilisation des ressources nous laisse très peu de temps pour anticiper et prévenir d’éventuelles conséquences néfastes.

L’une de ces menaces, « l’effet de serre », est directement due à la plus grande utilisation des ressources. L’utilisation de combustibles fossiles et du bois des forêts abattues dégage du gaz carbonique (CO2). L’accumulation du CO2 et de certains autres gaz dans l’atmosphère capte les rayons solaires et les maintient près de la surface de la terre, provoquant un réchauffement global. D’après certaines prévisions, ce phénomène pourrait provoquer d’ici 45 ans un relèvement du niveau de la mer tel qu’il pourrait submerger certaines villes côtières et certains deltas. Il pourrait aussi perturber la production agricole et les échanges nationaux et internationaux (7).

Une autre menace provient de l’épuisement de la couche d’ozone de l’atmosphère par les gaz dégagés à l’occasion de la production de mousses isolantes et lors de l’utilisation de réfrigérants et d’aérosols. Si cette couche d’ozone en venait à être très appauvrie, les effets seraient catastrophiques sur la santé des hommes et des animaux et sur certaines formes de vie qui sont à la base de la chaîne alimentaire marine. La découverte, en 1986, d’un trou dans la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique laisse présager un épuisement encore plus rapide que prévu (8).

Divers polluants atmosphériques sont responsables de la destruction d’arbres et de lacs et de l’endommagement de bâtiments et du patrimoine culturel : quelquefois tout près, mais quelquefois aussi à des milliers de kilomètres de leur point d’émission. L’acidification du milieu menace des régions entières d’Europe et d’Amérique du Nord. L’Europe centrale reçoit actuellement plus d’un gramme de soufre par mètre carré par an (9). La destruction de forêts peut entraîner une érosion catastrophique, la sédimentation, des inondations et des changements climatiques locaux. Certains dommages dus à la pollution de l’air apparaissent également dans certains pays en voie d’industrialisation.

Les méthodes utilisées à l’heure actuelle pour se débarrasser de déchets toxiques, ceux provenant par exemple de l’industrie chimique, comportent souvent des risques inadmissibles. Quant aux déchets radioactifs provenant de l’industrie nucléaire, ils restent dangereux pendant plusieurs siècles. Nombre de ceux qui supportent ces risques ne bénéficient même pas des activités qui produisent ces déchets.

La désertification, processus par lequel des terres productives arides ou semi-arides deviennent improductives, et la déforestation à grande échelle sont encore deux exemples d’agression contre l’intégrité des écosystèmes régionaux. La désertification implique des interactions complexes entre l’homme, la terre et le climat. Les pressions de la production agricole de subsistance, des cultures commerciales, de la production de viande dans les régions arides et semi-arides contribuent toutes à ce processus.

Tous les ans, 6 millions d’hectares sont réduits à l’état de désert (10). Sur trente ans, cela correspondrait à une surface grande comme celle de l’Arabie saoudite. Toujours sur trente ans (11) plus de onze millions d’hectares de forêts tropicales sont détruits, ce qui équivaut à une région aussi grande que l’Inde. Indépendamment des effets directs, souvent dramatiques, dans la région immédiate, les régions voisines sont elles aussi touchées par la modification du régime des eaux et le risque accru d’érosion et de sédimentation.

Du fait de la destruction de forêts et d’autres terres sauvages, on assiste à l’extinction d’espèces animales et végétales et à un appauvrissement de la diversité génétique des écosystèmes. Ce processus prive les générations actuelles et à venir de matériels génétiques qui leur permettrait d’améliorer les variétés de culture, d’être moins vulnérables aux agressions climatiques, aux attaques d’animaux nuisibles, à la maladie. La perte d’espèces et de sous-espèces, dont plusieurs sont mal connues, nous prive de sources potentielles de précieux médicaments et de produits chimiques à usage industriel. Enfin, elle nous prive à tout jamais de créatures de toute beauté et de notre patrimoine culturel; c’est toute la biosphère qui en pâtit.

Bien des risques dus à notre activité productrice et à nos techniques ne respectent pas les frontières nationales : c’est à l’échelle mondiale qu’ils existent. Bien que ces activités tendent à se concentrer dans quelques pays, tous en supportent les dangers : riches ou pauvres, ceux qui en profitent et ceux qui en sont exclus. Ceux qui subissent ces risques influent très peu sur les prises de décisions qui déterminent ces activités.

Il nous reste très peu de temps pour remédier à cet état de fait. Dans certains cas, nous sommes déjà très près de transgresser des limites critiques. Alors même que les scientifiques continuent leurs recherches et leurs débats sur les causes et les effets, nous disposons déjà dans plusieurs cas de suffisamment d’informations pour prendre les mesures qui s’imposent. Cela est vrai, à l’échelle locale ou régionale, de certains dangers tels la désertification, la déforestation, les déchets toxiques et l’acidification; cela est vrai à l’échelle mondiale des changements climatiques, de l’appauvrissement de la couche d’ozone et de la perte d’espèces. Les risques augmentent plus rapidement que ne le fait notre capacité de les maîtriser.

Peut-être la plus grande menace qui pèse sur l’environnement, sur le progrès durable, voire sur la survie, est l’éventualité d’une guerre nucléaire, chaque jour plus pesante en raison de la course aux armements et de son prolongement dans l’espace extraterrestre. L’aspiration à un avenir plus vivable n’a un sens que si elle s’accompagne d’un effort plus soutenu pour refuser, pour supprimer le développement des moyens de destruction.

4. La crise économique[modifier]

Les problèmes écologiques auxquels nous sommes confrontés n’ont rien de neuf, mais ce n’est que très récemment que nous les appréhendons dans toute leur complexité. Autrefois, nous nous intéressions surtout aux effets du développement sur l’environnement. Aujourd’hui, nous devons tout autant nous soucier de la façon dont la dégradation de l’environnement peut freiner ou même inverser le développement économique. Dans de nombreux secteurs, les atteintes à l’environnement minent les possibilités de développement. Ce rapport, fondamental, entre environnement et économie est apparu brusquement à l’occasion de la crise de l’environnement et du développement des années 80.

Le ralentissement de l’expansion économique et la stagnation des échanges en ces années 80 ont mis au défi la capacité des pays à réagir et à s’adapter. Les pays en développement tributaires de l’exportation de produits primaires ont été tout particulièrement frappés par la chute des cours de ces produits. Entre 1980 et 1984, il y a eu pour les pays en développement un manque à gagner à l’exportation de 55 milliards de dollars à cause de la chute des cours. Ce sont l’Amérique latine et l’Afrique qui en ont le plus souffert (12).

Cette stagnation de l’économie mondiale, doublée d’un service de la dette écrasant et d’une baisse des rentrées d’argent, est à l’origine de la grande crise économique que connaissent beaucoup de pays en développement. Plus de la moitié de ces pays ont en effet enregistré une baisse de leur PIB par habitant entre 1982 et 1985 : pour l’ensemble des pays en développement, le PIB par habitant a chuté d’environ 10 pour cent.

Tableau 1-3

Ce sont les plus démunis qui ont supporté la part la plus lourde de l’ajustement de l’économie internationale. En conséquence, il y a eu une augmentation considérable de la misère humaine et de la surexploitation des terres et des ressources naturelles pour assurer la survie à court terme.

Beaucoup de problèmes économiques internationaux sont toujours sans solution : la dette des pays en développement reste très lourde; le marché des produits primaires et de l’énergie est déficitaire; le protectionnisme et les guerres commerciales menacent. Au moment même où institutions et règlements internationaux s’imposeraient, ceux-ci sont de plus en plus dévalorisés. Qui plus est, la notion même de responsabilité internationale pour le développement a pratiquement disparu. La tendance actuelle est à l’affirmation des États et au refus du multilatéralisme.

II. De nouvelles approches de l’environnement et du développement[modifier]

Depuis toujours, les progrès de l’humanité sont dus à l’ingéniosité de l’homme et à ses capacités de travailler en collaboration. Ces qualités ont été souvent utilisées dans le passé de manière constructive pour réaliser des progrès dans le domaine de l’environnement et du développement : la maîtrise de la pollution de l’air et de l’eau, par exemple, ou encore la rentabilisation des matières premières et de l’énergie. Beaucoup de pays pauvres ont réussi à accroître leur production alimentaire et à contenir la croissance démographique. Certains progrès techniques, en médecine notamment, ont pu être largement diffusés.

Mais cela ne saurait suffire. Notre incapacité à gérer l’environnement et à maintenir le cap du développement risque de submerger tous les pays. Environnement et développement ne sont pas deux défis distincts; ils sont liés, inexorablement. Le développement ne peut se maintenir si la base de ressources ne fait que se détériorer; l’environnement ne peut être protégé si la croissance ne tient pas compte du coût de la destruction de l’environnement. Ces problèmes ne peuvent être traités séparément dans le cadre d’institutions et de politiques fragmentaires. Ils sont imbriqués dans un système complexe de causes et d’effets.

Tout d’abord, les agressions contre l’environnement sont liées. Par exemple, la déforestation, qui amplifie le ruissellement, accélère l’érosion du sol et la sédimentation des fleuves et lacs. La pollution de l’air et l’acidification ont une part dans la mort des forêts et des lacs. Ces liens signifient que les différents problèmes doivent être attaqués simultanément. En outre, le succès dans un domaine, la protection des forêts, par exemple, peut améliorer les chances de réussite dans un autre, tel la conservation des sols.

Ensuite, les agressions contre le milieu et les structures du développement économique sont elles aussi liées. Ainsi, certaines politiques agricoles peuvent très bien être responsables de la dégradation des sols, de l’eau, des forêts. Ce sont les politiques énergétiques qui provoquent l’effet de serre, l’acidification, le défrichement pour obtenir du bois de chauffage. Toutes ces agressions menacent le développement économique. Il faut donc intégrer l’économie et l’écologie dans la prise de décisions et dans le processus législatif, non seulement pour protéger l’environnement, mais encore pour protéger et favoriser le développement. L’économie, ce n’est pas seulement produire des richesses; l’écologie ce n’est pas uniquement protéger la nature; ce sont les deux ensemble qui permettent d’améliorer le sort de l’humanité.

En troisième lieu, les problèmes écologiques et économiques sont liés à de nombreux facteurs sociaux et politiques. Un exemple : la rapidité de la croissance démographique, qui a un impact tellement profond sur l’environnement et le développement dans beaucoup de régions, est partiellement due à des facteurs tels la condition des femmes et d’autres valeurs culturelles. Qui plus est, les agressions contre l’environnement et le développement inégal peuvent attiser les tensions sociales. On pourrait soutenir que les structures du pouvoir dans une société donnée sont au cœur même de la plupart des défis qui sont posés sur le plan de l’environnement et du développement. Ainsi, toute nouvelle approche du problème doit comporter des programmes de développement social en vue notamment d’améliorer la condition des femmes, de protéger les groupes vulnérables et d’encourager la participation des échelons locaux à la prise de décisions.

Enfin, la nature systémique des problèmes joue non seulement à l’intérieur d’un pays, mais aussi entre pays. Les frontières nationales sont devenues tellement poreuses que les distinctions classiques entre les questions d’importance locale, nationale et internationale se sont estompées. Les écosystèmes, en effet, ne respectent pas les frontières. La pollution des eaux se propage le long de fleuves, de lacs, de mers que se partagent plusieurs pays. L’atmosphère transporte la pollution sur de vastes distances. De gros accidents, ceux notamment qui ont lieu dans les réacteurs nucléaires ou dans les usines ou entrepôts de matières toxiques, peuvent se propager à l’échelle d’une région entière.

D’autres articulations encore entre environnement et économie jouent à l’échelle mondiale. Par exemple, l’agriculture ultra-subventionnée des pays industrialisés à économie de marché crée des excédents qui font chuter les cours et sapent la viabilité de l’agriculture des pays en développement. Dans les deux systèmes, les terres et les autres ressources en souffrent. Un pays peut, isolément, arrêter une politique agricole pour s’assurer des gains économiques et politiques à court terme, mais aucun pays n’est en mesure à lui seul d’élaborer des politiques capables d’assumer le coût financier économique et écologique des politiques agricoles et commerciales d’autres pays.

La responsabilité des questions d’environnement a toujours été confiée aux ministères de l’Environnement, qui n’ont pas grand pouvoir pour empêcher ou maîtriser les destructions causées par les politiques et pratiques dans les domaines de l’agriculture, de l’industrie, du développement urbain, des forêts, des transports. La société s’est gardée de confier la responsabilité d’empêcher la dégradation de l’environnement aux ministères et agences qui causent ces problèmes. Ainsi, nos pratiques en matière d’environnement interviennent le plus souvent a posteriori. Il s’agit en effet de reboiser, de reprendre des terres aux déserts, de reconstruire nos centres urbains, de rétablir des habitats naturels, de rendre leur intégrité à des terres vierges. Pour pouvoir anticiper et prévenir la dégradation de l’environnement, il faudra tenir compte des dimensions écologiques des politiques en même temps que des dimensions économique, commerciale, énergétique, agricole et autres.

Dans la plupart des pays, les politiques d’environnement s’attaquent aux symptômes de la croissance pernicieuse; ces politiques ont donné certains résultats positifs et il convient de les continuer, voire de les renforcer. Cela dit, cela ne saurait suffire. Ce qui s’impose, c’est une nouvelle approche : l’ensemble des nations devrait viser un type de développement où s’articuleraient la production et la conservation des ressources, et où les deux seraient associées à une politique permettant à tous de vivre correctement et d’accéder équitablement aux ressources.

La notion de développement durable offre un cadre permettant d’intégrer politiques d’environnement et stratégies de développement, ce mot étant entendu au sens le plus large. On voit souvent dans le « développement » simplement le processus de changement économique et social dans le tiers monde. Or, l’intégration de l’environnement et du développement est une nécessité dans tous les pays, riches ou pauvres. La poursuite du développement durable nécessite des changements dans les politiques nationales et internationales de tous les pays.

Le développement durable, c’est s’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures. Il ne s’agit en aucun cas de mettre fin à la croissance économique, au contraire. Inhérente à cette notion est la conviction que nous ne pourrons jamais résoudre les problèmes de pauvreté et de sous-développement si nous n’entrons pas dans une nouvelle période de croissance dans le cadre de laquelle les pays en développement auront une large part et pourront en tirer de larges avantages.

La croissance économique s’accompagne toujours d’un danger pour l’environnement, puisqu’elle exerce des pressions sur les ressources. Mais les décideurs fidèles au principe du développement durable feront en sorte que les économies en développement respectent leurs bases écologiques et que ces dernières soient protégées, de manière à alimenter la croissance à longue échéance. La défense de l’environnement est donc inhérente à l’idée de développement durable, tout comme l’est la volonté de s’attaquer aux causes plutôt qu’aux symptômes.

Il n’existe aucun modèle idéal de développement durable, car les systèmes sociaux, les systèmes économiques et les conditions écologiques varient beaucoup d’un pays à l’autre. Chaque pays devra trouver sa voie propre. Mais, indépendamment de toutes ces différences, le développement durable doit s’envisager comme un objectif à atteindre à l’échelle mondiale.

Aucun pays ne peut se développer dans l’isolement. Le développement durable exige donc une nouvelle orientation des relations internationales. La croissance durable à long terme nécessitera de profonds changements pour donner lieu à des flux de produits, de capitaux et de techniques plus équitables et tenant mieux compte des impératifs de l’environnement.

Les mécanismes précis de la coopération internationale nécessaires pour assurer le développement durable varieront d’un secteur à l’autre et d’une institution à l’autre. Cela dit, il est indispensable que la transition vers ce développement durable soit gérée conjointement par toutes les nations du monde. L’unité des besoins de l’homme nécessite un système multilatéral qui s’appuie sur le principe démocratique du libre consentement et qui admette que la planète, certes est une, mais que le monde aussi est un.

Dans les chapitres qui suivent nous examinons ces questions en plus grand détail et nous faisons un certain nombre de propositions ponctuelles permettant de répondre aux crises qui menacent notre avenir. Globalement, le présent rapport est porteur d’espoir. Mais cet espoir est conditionné par la création d’une nouvelle ère de coopération internationale reposant sur l’idée que chaque être humain, vivant et à venir, a droit à une vie digne de ce nom. Nous sommes confiants que la communauté internationale répondra, comme elle le doit, au défi que représente le progrès durable de l’humanité.

Notes[modifier]

(1) Banque mondiale, Poverty and Hunger : Issues and Options for Food Security in Developing Countries (Washington, DC : 1986).

(2) Département des affaires économiques et sociales internationales de l’ONU, Doubling Development Finance : Meeting a Global Challenge, Views and Recommendations of the Committee on Development Planning (New York : ONU, 1986).

(3) G. Hagman et coll., Prevention better than cure, Report on Human and Environment Disasters in the Third World (Stockholm : Croix-Rouge suédoise, 1984).

(4) Assemblée générale des Nations Unies, Situation économique critique en Afrique : Rapport du Secrétaire général, A/S-13/z, New York, 20 mai 1986.

(5) Données provenant de W.W. Rostow, The World Economy : History and Prospect (Austin : University of Texas Press, 1978); UN, World Energy Supplies in Selected Years 1929-1950 (New York : 1952); UN, Annuaire statistique 1982 (New York : 1985); CNUCED, Manuel de statistiques du commerce international et du développement 1985 Supplément (New York : 1985); W.S. et E.S. Woytinsky, World Population and Production : Trends and Outlook (New York : Twentieth Century Fund, 1953).

(6) Comité de l’URSS pour la Décennie hydrologique internationale, World Water Balance and Water Resources of the Earth (Paris : UNESCO, 1978).

(7) OMM, A Report of the International Conference on the Assessrnent of Carbon Dioxide and Other Greenhouse Gases in Climate Variations and Associated Impacts, Villach (Autriche), 9-15 octobre 1985, OMM no 661 (Genève : OMM/CIUS/PNUE, 1986).

(8) National Science Foundation, « Scientists Closer to Identifying Cause of Antartic Ozone Layer Depletion », communiqué de presse, Washington, DC, 20 octobre 1986.

(9) J. Lehmhaus et coll., « Calculated and Observed Data for 1980 Compared at EMEP Measurement Stations », Norwegian Meteorological Institute, EMEP/MSC-W Report 1-86, 1986.

(10) PNUE, « General Assessment of Progress in the Implementation of the Plan of Action to Combat Desertification 1978-1984 », Nairobi, 1984; CMED Advisory Panel on Food Security, Agriculture, Forestry and Environment, Food Security, (London : Zed Books, 1987).

(11) Institut mondial des ressources / Institut international pour l’environnement et le développement, World Resources 1986 (New York : Basic Books, 1986).

(12) CNUCED, Rapport sur le commerce et le développement, 1986 (New York : 1986).