Notre avenir à tous - Rapport Brundtland/Chapitre 4

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Commission mondiale sur l’environnement et le développement

Chapitre 4
Population et ressources humaines



Introduction[modifier]

En 1985, ce sont quelque 80 millions de personnes qui sont venues s’ajouter à une population mondiale de quelque 4,8 milliards. Chaque année, cette population augmente, alors que la quantité de ressources naturelles avec laquelle il faut les nourrir, améliorer la qualité de la vie et éliminer la misère des masses est limitée. En revanche, le développement des connaissances intensifie la productivité des ressources.

La progression démographique ne peut pas continuer au rythme actuel. Elle compromet déjà pour de nombreux gouvernements la possibilité d’assurer à la population une éducation, des soins de santé et la sécurité alimentaire et, en particulier l’augmentation des niveaux de vie. Cet abîme entre le nombre de personnes et les ressources oblige d’autant plus à agir que l’accroissement démographique est le plus fort dans les pays à faible revenu, dans les régions écologiquement défavorisées et dans les ménages pauvres.

Cependant, le problème démographique n’est pas seulement quantitatif. La misère et la dégradation des ressources peuvent se rencontrer dans des zones peu peuplées, les terres arides et les forêts tropicales, par exemple. La population est la principale ressource. En améliorant son éducation, sa santé et sa nutrition, on lui permet de mieux utiliser les ressources dont elle dispose et de les développer. De surcroît, les facteurs qui menaceraient l’emploi rationnel des ressources ont autant pour origine les inégalités d’accès des populations à ces ressources que l’importance numérique de ces êtres humains. C’est pourquoi, lorsque l’on se préoccupe du « problème démographique », il faut aussi se soucier du progrès et de l’égalité humaine.

Or, la progression démographique n’interpelle pas seulement les nations dont les taux d’accroissement démographique sont élevés.

Une personne supplémentaire dans un pays industriel consomme bien plus et exerce sur les ressources naturelles une pression bien plus forte qu’une personne supplémentaire dans le Tiers Monde. Les caractéristiques de la consommation et les préférences en la matière importent autant que le nombre de consommateurs pour la conservation des ressources.

Pour cette raison, nombre de gouvernements doivent agir sur plusieurs fronts : ils doivent limiter la croissance démographique; contenir les incidences de cette croissance sur les ressources et, avec des connaissances accrues, élargir l’éventail de ces ressources et en améliorer la productivité; mettre en valeur le potentiel humain pour que la population soit mieux à même de gérer et d’utiliser les ressources; en outre, lui fournir des formes de sécurité sociale autres que de nombreux enfants. Les moyens employés pour atteindre ces objectifs varieront suivant les pays, mais tous devraient avoir présent à l’esprit qu’une croissance économique rationnelle et un accès équitable aux ressources sont les deux moyens les plus sûrs d’abaisser les taux de fécondité.

Donner aux gens la possibilité de choisir la taille de leur famille n’est pas seulement une méthode pour assurer l’équilibre entre la population et les ressources : c’est aussi un moyen d’assurer, surtout aux femmes, l’exercice du droit humain fondamental à l’autodétermination. L’importance des facilités mises à leur disposition pour exercer ces choix donne la mesure du développement d’une nation. De même, renforcer le potentiel humain non seulement favorise le développement, mais contribue aussi à assurer l’exercice du droit de chacun à une vie bien remplie et digne.

1. Les liens entre l’environnement et le développement[modifier]

La croissance de la population et sa mise en valeur sont liées de manières complexes. Le développement économique produit des ressources qui peuvent servir à améliorer l’éducation et la santé. Ces améliorations, ainsi que l’évolution sociale qu’elles déterminent, entraînent une réduction des taux de fécondité et de mortalité. En revanche, des taux élevés de croissance démographique qui amenuisent les excédents disponibles pour le développement économique et social peuvent aller à l’encontre d’améliorations dans le domaine de l’éducation et de la santé.

Dans le passé, l’intensification de l’agriculture et l’accroissement des rendements ont aidé les nations à faire face aux pressions de populations toujours plus nombreuses sur les terres disponibles. Les migrations et le commerce international des produits alimentaires et des combustibles ont atténué les pressions sur les ressources locales. Ils ont permis ou facilité la vie des populations très denses de certains pays industrialisés.

La situation est différente dans la plupart des pays en voie de développement. Les améliorations apportées dans le domaine de la médecine et de la santé publique y ont entraîné une diminution rapide des taux de mortalité et accéléré les taux de croissance de la population, qui ont atteint des niveaux sans précédent. Or, les taux de fécondité demeurent élevés; une bonne partie du potentiel humain n’est pas mise en valeur et le développement économique est stoppé. L’intensification de l’agriculture peut permettre de s’acheminer jusqu’à un certain point vers le rétablissement d’un équilibre entre la production alimentaire et la population, mais l’on se heurte à des limites que cette intensification ne peut pas dépasser. (Voir encadré 4-1.)

La possibilité même du développement peut être compromise par les taux élevés de la croissance démographique. De plus, la plupart des pays en développement ne disposent pas des ressources nécessaires qui leur permettraient d’attendre pendant quelques générations que leur population se stabilise. L’option de la migration vers de nouvelles terres n’est pratiquement plus envisageable. En outre, les faibles niveaux de développement économique et social, associés à l’évolution des rapports entre le commerce et la production, limitent les possibilités de recours au commerce international pour augmenter les ressources. Il en résulte que, faute de mesures délibérées, le déséquilibre entre la croissance démographique et le développement des ressources va en s’aggravant.

La pression démographique oblige déjà les exploitants traditionnels à travailler plus, souvent dans des exploitations de plus en plus petites, situées sur des terres marginales, qui suffisent à peine à maintenir le revenu familial. En Afrique et en Asie, la population rurale a presque doublé entre 1950 et 1985, ce qui a entraîné une diminution correspondante des terres disponibles (1). Une croissance démographique rapide crée aussi dans les villes des problèmes économiques et sociaux qui risquent de rendre totalement impossible la gestion de ces villes (voir Chapitre 9).

Il faudra des investissements plus importants uniquement pour maintenir aux niveaux actuels (qui sont insuffisants) l’accès à l’éducation, aux soins de santé et à d’autres services. Dans bien des cas, les ressources nécessaires n’existent tout simplement pas. La santé, les conditions de logement et la qualité de l’éducation et des services publics se dégradent toutes; le chômage, l’exode vers la ville et l’agitation sociale augmentent.

Les pays industriels, que préoccupent gravement les taux élevés de croissance démographique observés dans d’autres parties du monde, ont des obligations qui dépassent la simple fourniture des moyens nécessaires à la planification des naissances. Le développement économique, par ses incidences indirectes sur les facteurs économiques et sociaux, abaisse les taux de fécondité. Les politiques internationales qui influent sur le développement économique agissent aussi sur la capacité d’une nation à maîtriser sa croissance démographique. Le problème que pose cette croissance doit donc être replacé dans le contexte plus large d’une accélération du développement économique et social des pays en développement.

En dernière analyse, dans les pays développés comme dans les pays en développement, la question démographique porte sur les êtres humains et non pas sur les chiffres. C’est une erreur et une injustice à l’égard de la condition humaine de ne considérer les gens que comme des consommateurs. Leur bien-être et leur sécurité – sécurité pendant leur vieillesse, diminution de la mortalité infantile, soins de santé, etc. – sont les objectifs du développement. Presque toute activité qui augmente le bien-être et la sécurité amoindrit chez quelqu’un le désir d’avoir plus d’enfants que lui-même et les écosystèmes ne peuvent en faire vivre.

II. Les perspectives démographiques[modifier]

1. La croissance démographique[modifier]

La croissance démographique s’est accélérée au milieu du XVIIIe siècle, avec le début de la Révolution industrielle et les améliorations que celle-ci a permis d’introduire dans l’agriculture, non seulement dans les régions les plus développées, mais aussi ailleurs. La phase récente de l’accélération démographique a débuté vers 1950 avec la diminution rapide du taux de mortalité dans les pays en développement.

Entre 1950 et 1985, la population mondiale a progressé à un taux annuel de 1,9 pour cent contre 0,8 pour cent pendant la première moitié du vingtième siècle (2). La croissance démographique se concentre maintenant dans les régions en développement d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, qui représentent environ 85 pour cent de l’augmentation de la population mondiale depuis 1950 (voir Tableau 4-1).

Les processus de l’accroissement démographique évoluent dans la plupart des pays en développement avec la chute des taux de natalité et de mortalité. Au début des années 1950, presque tous les pays en développement présentaient des taux de natalité supérieurs à 40 et des taux de mortalité supérieurs à 20, la principale exception étant les taux de mortalité peu élevés en Amérique latine. (Ces taux correspondent au nombre annuel de naissances et de décès pour 1 000 habitants.) À l’heure actuelle, la situation est tout à fait différente :

  • Trente-deux pour cent des habitants du Tiers Monde vivent dans des pays tels que la Chine et la République de Corée où les taux de natalité sont inférieurs à 25 et les taux de mortalité à 10.
  • Quarante et un pour cent de la population vit dans des pays où les taux de natalité ont diminué, mais pas autant que les taux de mortalité, et dont la population progresse d’environ 2 pour cent, ce qui revient à dire qu’elle double tous les 34 ans. Parmi ces pays figurent le Brésil, l’Inde, l’Indonésie et le Mexique.
  • Les 27 autres pour cent vivent dans des pays, tels que l’Algérie, le Bangladesh, l’Iran et le Nigéria, où les taux de mortalité ont légèrement baissé, mais où les taux de mortalité demeurent élevés. La croissance globale de la population est de l’ordre de 2,5 à 3 pour cent (c’est-à-dire que la population met entre 28 et 23 ans pour doubler); dans certains pays, les taux de croissance sont encore plus élevés, par exemple au Kenya (3).

Dans les pays industriels, les taux de fécondité ont baissé et la population n’augmente pas rapidement. En fait, dans bon nombre d’entre eux, elle s’est stabilisée. Néanmoins, la population de l’Amérique du Nord, de l’Europe, de l’URSS et de l’Océanie devrait augmenter de 230 millions de personnes d’ici à l’an 2025, soit la population actuelle des États-Unis.

L’accélération de la croissance démographique dans le Tiers Monde et la baisse des taux de fécondité dans les pays industrialisés modifient radicalement la structure par âge de la population. Dans les pays en développement, les jeunes prédominent. En 1980, 39 pour cent de la population des pays en développement étaient âgés de moins de 15 ans; pour les pays industrialisés, le chiffre correspondant n’était que de 23 pour cent (4). Cependant, dans ces pays, la proportion de personnes âgées augmente. Les personnes ayant 65 ans ou plus représentaient 11 pour cent de la population en 1980 : dans les pays en développement, elles ne représentaient que 4 pour cent (5). Par conséquent, dans les pays industriels, une population active relativement moins importante devra faire vivre un nombre relativement plus élevé de personnes âgées.

L’évolution de la structure par âge permet de déterminer quelle sera la composition future de la croissance démographique. Un plus grand nombre de jeunes dans les pays en développement signifie un nombre important de futurs parents, de telle sorte que, même si chacun a moins d’enfants, le nombre total de naissances continuera à augmenter. L’accroissement démographique peut se poursuivre pendant plusieurs décennies après que les taux de fécondité soient descendus jusqu’au « niveau de remplacement », c’est-à-dire un peu plus de deux enfants en moyenne par couple. Pour cette raison, dans de nombreuses nations, il est certain que les taux de croissance démographique seront élevés pendant encore quelques générations.

Les projections démographiques font apparaître une augmentation la population mondiale, qui passerait de 4,8 milliards en 1985 à 6,1 milliards en l’an 2000 et à 8,2 milliards en 2025 (voir Tableau 4-2). Plus de 90 pour cent de cet accroissement devrait se produire dans les régions en développement. On y relève des différences importantes selon les pays et le rythme de cet accroissement est plus rapide en Afrique qu’en Amérique latine ou en Asie. Dans certains pays en développement, la Chine par exemple, les taux de croissance démographique sont déjà bien inférieurs à 2 pour cent et devraient descendre en-dessous de 1 pour cent au début du siècle prochain (6).

Les projections à long terme des Nations Unies reflètent le « rythme » de l’accroissement démographique et montrent qu’au niveau mondial :

  • si l’on atteint en 2010 des taux de fécondité assurant seulement le remplacement des générations, la population mondiale se stabilisera à 7,7 milliards en 2060;
  • si l’on parvient à ce taux en 2035, la population se stabilisera à 10,2 milliards en 2095;
  • si par contre, l’on n’atteint ce taux qu’en 2065, la population mondiale s’élèvera à 14,2 milliards en l’an 2100 (7).

Il ressort de ces projections que le monde se trouve en présence de véritables choix. Des politiques tendant à abaisser les taux de fécondité pourraient se traduire par des milliards de différence dans la population mondiale au cours du siècle prochain. La plus grande partie de ces différences entre les trois variantes proviendrait du sud de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine. Par conséquent, les résultats dépendent en grande partie de l’efficacité des politiques démographiques dans ces régions.

2. Les changements de la mobilité[modifier]

Le nombre d’habitants de l’Europe, du Japon, de l’Amérique du Nord et de l’Union soviétique a quintuplé entre 1750 et 1950, et la part de ces régions de la population mondiale a très fortement augmenté au cours de cette période (8). Dans la dernière partie du XIXe siècle, on se préoccupait de plus en plus des pressions démographiques en Europe. Les migrations vers l’Amérique du Nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont permis d’améliorer quelque peu la situation. À l’époque où l’émigration permanente atteignait son maximum, entre 1881 et 1910, elle absorbait près de 20 pour cent de l’augmentation de la population en Europe (9).

Toutefois, de nos jours, les migrations n’influent pas de manière importante sur la distribution des populations entre les pays. Entre 1970 et 1980, l’émigration permanente, en pourcentage d’augmentation de la population, est tombée à 4 pour cent en Europe et à 2,5 pour cent seulement en Amérique latine. Les pourcentages correspondants en Asie et en Afrique étaient beaucoup plus faibles (10). Pour cette raison, l’option de l’émigration vers de nouvelles terres n’a pas contribué et ne contribuera pas de manière sensible à alléger les pressions démographiques dans les pays en développement. Cette situation raccourcit effectivement le temps dont on dispose pour établir l’équilibre entre la population et les ressources.

À l’intérieur des pays, les populations se déplacent plus facilement. L’amélioration des moyens de communication a permis d’importants mouvements de populations, qui étaient parfois une réaction naturelle face au développement des perspectives économiques en différents endroits. Certains gouvernements ont activement encouragé les populations de régions très peuplées à émigrer vers des régions qui l’étaient peu. Un phénomène plus récent est le départ de « réfugiés écologiques » de régions où l’environnement s’est dégradé.

Une grande partie du mouvement s’effectue de la campagne vers les villes (voir Chapitre 9). En 1985, environ 40 pour cent de la population mondiale vivait dans des villes; on peut se rendre compte de l’ampleur de l’exode vers les villes du fait que, depuis 1950, l’augmentation de la population urbaine a été plus forte que l’accroissement de la population rurale, en pourcentage et en valeur absolue. Cet exode est plus frappant dans les pays en développement, où le nombre d’habitants des villes a quadruplé au cours de cette période (11).

3. L’amélioration de la santé et de l’éducation[modifier]

Des améliorations apportées à la santé et à l’éducation de tous, mais surtout des femmes, et associées à d’autres changements sociaux qui font progresser la condition de la femme, peuvent avoir des répercussions importantes sur l’abaissement des taux de la croissance démographique. Toutefois, dans un premier temps, l’amélioration des soins de santé fait qu’un plus grand nombre de bébés vivent et se reproduiront et que les femmes sont fécondes plus longtemps.

La « situation sanitaire » d’une société est une notion complexe difficile à mesurer. Deux indicateurs largement disponibles qui reflètent au moins certains aspects de la situation sanitaire d’une société donnée sont l’espérance de vie et les taux de mortalité infantile (voir tableau 4-3). Ces statistiques montrent que la santé s’est améliorée presque partout. Et, du moins en ce qui concerne ces deux indicateurs, l’écart entre les régions industrielles et les régions en développement s’est rétréci.

De nombreux facteurs peuvent augmenter l’espérance de vie et diminuer les taux de mortalité : deux d’entre eux valent la peine d’être soulignés. En premier lieu, bien qu’en général la richesse d’une nation engendre la santé dans cette nation, des nations ou régions relativement pauvres, par exemple, la Chine, le Sri Lanka et l’État indien du Kerala, ont remarquablement réussi à abaisser les taux de mortalité infantile et à améliorer la santé, en développant l’éducation, surtout celle des femmes, en établissant des dispensaires de soins de santé primaires et par d’autres programmes de soins de santé (12). En second lieu, les principales réductions des taux de mortalité dans les pays industrialisés ont été observées avant l’introduction de médicaments modernes : elles résultaient de l’amélioration de la nutrition, du logement et de l’hygiène. Les résultats récemment acquis dans les pays en développement sont aussi en grande partie dus aux programmes de santé publique, principalement pour lutter contre les maladies transmissibles.

L’éducation est une autre dimension essentielle de la « qualité de la population ». On a assisté au cours des dernières décennies à un grand développement des moyens éducatifs dans presque tous les pays. En ce qui concerne les effectifs scolaires, les taux d’alphabétisation, le développement de l’enseignement technique et celui des qualifications scientifiques, des progrès importants ont été réalisés (voir Tableau 4-4).

III. Les bases d’une politique[modifier]

Une croissance démographique excessive a pour effet de diffuser les fruits du développement entre un nombre croissant de personnes au lieu de relever les niveaux de vie dans de nombreux pays en développement; une réduction des taux actuels de croissance est indispensable à un développement rationnel. Les questions critiques sont, d’une part, celles de l’équilibre entre la taille de la population et les ressources disponibles et, d’autre part, le taux de croissance de la population par rapport aux possibilités économiques de satisfaire les besoins fondamentaux de la population, non seulement à l’heure actuelle, mais pour les générations à venir. Cette optique à long terme est nécessaire, car les attitudes à l’égard de la fécondité évoluent rarement avec rapidité et parce que, même une fois que la fécondité a commencé à diminuer, les augmentations passées de la population relancent la croissance lorsque de nouvelles tranches d’âge atteignent l’âge de la procréation. Peu importe la façon dont une nation s’achemine vers les objectifs d’un développement durable et d’un abaissement des taux de la fécondité, les deux sont intimement liés et se renforcent mutuellement.

Des mesures tendant à influer sur la taille de la population ne peuvent être efficaces que si elles sont associées à d’autres questions ayant trait à l’environnement et au développement. On ne saurait influer à court terme sur les effectifs, sur la densité, sur les mouvements et sur les taux de croissance d’une population si les efforts déployés dans ce sens sont anéantis par des types de développement néfastes dans d’autres secteurs. Les politiques démographiques doivent avoir un objectif plus vaste que de maîtriser les effectifs : il est tout aussi important de prendre les mesures tendant à améliorer la qualité des ressources humaines, sur le plan de la santé, de l’éducation et de l’évolution sociale.

Dans un premier temps, les gouvernements pourraient abandonner la fausse distinction entre les dépenses « productives » ou « économiques » et les dépenses « sociales ». Les responsables doivent comprendre que les fonds affectés à des activités démographiques et autres initiatives visant à relever le potentiel humain revêtent une importance capitale pour les activités économiques et productives d’une nation et pour la réalisation d’un progrès durable de l’humanité, c’est-à-dire la fin pour laquelle tout gouvernement existe.

1. Gérer la croissance démographique[modifier]

Les progrès réalisés en matière de politique démographique sont inégaux. Certains pays où les problèmes sont graves dans ce domaine ont mis en place des politiques globales. D’autres se bornent à encourager la planification de la famille. D’autres enfin ne vont même pas jusque-là.

Une politique de la population devrait énoncer et poursuivre de grands objectifs démographiques nationaux en fonction d’autres objectifs socio-économiques. Les facteurs sociaux et culturels ont davantage d’incidence que tous les autres sur la fécondité. Le plus important de tous est le rôle que jouent les femmes dans la famille, la société et l’économie en général. Les taux de fécondité régressent lorsque les femmes ont la possibilité de travailler en dehors du foyer et de l’entreprise familiale, d’accéder à l’éducation, et que l’âge où elles se marient s’élève. Par conséquent, les politiques visant à abaisser les taux de fécondité doivent non seulement comporter des incitations et des moyens de dissuasion économiques, mais aussi améliorer la situation des femmes dans la société. De telles politiques devraient essentiellement promouvoir les droits des femmes.

La misère est à l’origine des taux de croissance démographiques élevés : les familles dont les revenus, l’emploi et la sécurité sociale sont médiocres ont besoin d’enfants, en premier lieu pour travailler et, ensuite, pour assurer les vieux jours des parents. Des mesures visant à assurer de manière appropriée la subsistance des ménages pauvres, à édicter et à faire respecter des lois régissant l’âge minimum auquel les enfants peuvent travailler et, enfin, à fournir des systèmes de sécurité sociale financés par l’État auront toutes pour effet d’abaisser les taux de fécondité. Des améliorations apportées aux programmes de santé publique et de nutrition des enfants, qui feront diminuer les taux de mortalité infantile, de telle sorte que les parents n’auront pas besoin d’enfants « supplémentaires » pour se prémunir contre la mortalité infantile, peuvent également contribuer à abaisser les niveaux de fécondité.

Tous ces programmes ne réussiront à faire diminuer les taux de natalité que si les avantages en sont partagés par la majorité. Les sociétés qui s’efforcent de faire bénéficier de la croissance économique un plus large segment de la population risquent de faire baisser davantage les taux de natalité que les sociétés où la croissance économique est plus rapide et supérieure, mais où le partage des avantages de cette croissance est moins équitable.

C’est pourquoi les stratégies des pays en développement doivent porter non seulement sur le facteur de la population en tant que telle, mais aussi sur les causes sociales et économiques profondes du sous-développement. Les campagnes de sensibilisation doivent avoir de multiples aspects : renforcer les motivations sociales, culturelles et économiques qui déterminent les couples à avoir des familles peu nombreuses et, grâce aux programmes de planification de la famille, l’accessibilité à tous ceux qui le désirent l’éducation, les moyens technologiques et les services nécessaires pour maîtriser la taille de leur famille.

Dans de nombreux pays en développement, les services de planification de la famille souffrent d’être dissociés des autres programmes qui visent à réduire la fécondité, et même des programmes qui tendent à renforcer les motivations à recourir à ces services. Ils demeurent séparés dans leur conception et dans leur mise en œuvre de programmes qui ont des incidences sur la fécondité et qui concernent, par exemple, la nutrition, la santé publique, les soins maternels et infantiles et l’éducation pré-scolaire, et qui sont appliqués dans la même région et sont souvent financés par la même institution.

Ces services doivent donc être intégrés à d’autres initiatives tendant à améliorer l’accès aux soins de santé et à l’éducation. Le soutien clinique qu’exigent les méthodes les plus modernes de contraception rend les services de planification de la famille très dépendants du système de santé. Certains gouvernements ont réussi à associer les programmes démographiques aux projets relatifs à la santé, à l’éducation et au développement rural et, de plus, ils les ont mis en œuvre dans le cadre de vastes programmes socio-économiques dans les villages ou les régions. Cette intégration, s’agissant de la planification de la famille, augmente les motivations, facilite l’accès à ces services et augmente l’efficacité des investissements.

Environ 1,5 pour cent seulement de l’aide officielle au développement est à l’heure actuelle affecté à l’assistance aux problèmes démographiques (13). Il est fâcheux que certains pays donataires aient réduit leur assistance à ces programmes démographiques multilatéraux et les aient ainsi affaiblis : cette tendance doit être inversée.

Le Zimbabwe est l’une des nations qui a réussi à intégrer son action en faveur de la planification familiale, non seulement à ses services de santé rurale, mais aussi à des initiatives visant à développer les aptitudes des femmes à organiser des activités de groupe et à gagner de l’argent par leur travail. Au début, le gouvernement cherchait moins à limiter la croissance démographique qu’à aider les femmes à espacer les naissances dans l’intérêt des mères et de la santé des enfants. Mais, peu à peu, les familles se sont mises à utiliser les contraceptifs destinés à espacer les naissances pour limiter la fécondité. Le Zimbabwe est maintenant en tête des pays de l’Afrique au sud du Sahara pour ce qui est de l’emploi de méthodes modernes de contraception (14).

2. Gérer la répartition et la mobilité de la population[modifier]

La répartition de la population entre les différentes régions d’un pays dépend de la dispersion géographique des activités et des possibilités économiques. La plupart des pays s’engagent en théorie à équilibrer le développement régional, mais rares sont ceux qui y parviennent dans la pratique. Les gouvernements qui peuvent disséminer les possibilités d’emploi sur tout leur territoire et spécialement dans les campagnes, limiteront ainsi la croissance rapide, et souvent incontrôlée, d’une ou deux villes. L’effort que déploie la Chine pour soutenir les industries dans les villages constitue peut-être le programme national le plus ambitieux dans le genre.

Les migrations des campagnes vers les villes ne sont pas en elles-mêmes un mal. Elles font partie du processus de développement économique et de diversification. Le problème réside moins dans le mouvement global des populations des campagnes vers les villes que dans la répartition de la croissance urbaine entre de grandes métropoles et des petites villes (voir Chapitre 9).

S’attaquer au développement rural implique qu’il faut veiller davantage à mettre en valeur le potentiel de développement de toutes les régions, en particulier de celles qui sont écologiquement défavorisées (voir Chapitre 5). On contribuerait ainsi à diminuer l’exode des populations de ces régions, faute de possibilités. Mais les gouvernements devraient éviter d’aller trop loin dans le sens opposé, en encourageant les gens à s’installer dans des régions peu peuplées, telles les forêts tropicales humides, où la terre risque de ne pas leur procurer de quoi vivre.

3. Transformer un passif en un actif[modifier]

Lorsqu’une population dépasse la capacité de charge des ressources disponibles, elle peut constituer un passif dans les efforts qui visent à améliorer son bien-être. Mais parler de population uniquement sous un angle quantitatif passe sous silence un point important : la population est aussi une ressource créatrice et cette créativité constitue un actif que les sociétés doivent exploiter. Pour entretenir cet actif et le mettre en valeur, le bien-être physique de la population doit être renforcé grâce à une amélioration de la nutrition, des soins de santé, etc. En outre, il faut lui fournir l’éducation nécessaire pour l’aider à être à la fois plus capable et plus créatrice, compétente et productive, et mieux à même de s’occuper des problèmes quotidiens. Tous ces objectifs peuvent être atteints si l’on accède et participe au processus d’un développement durable.

3.1 Améliorer la santé[modifier]

Une bonne santé est le fondement du bien-être et de la productivité de l’homme. Par conséquent, une vaste politique de la santé est essentielle à un développement durable. Dans les pays en développement, les problèmes aigus de mauvaise santé sont étroitement liés aux conditions environnementales et aux problèmes du développement.

Le paludisme est la maladie la plus importante sous les tropiques, et sa fréquence est étroitement liée à l’évacuation des eaux usées et au drainage. Les grands barrages et les systèmes d’irrigation ont provoqué de fortes aggravations de l’incidence de la schistosomiase (maladie provoquée par de petits vers) dans de nombreuses régions. Les insuffisances de l’approvisionnement en eau et des installations sanitaires sont les causes directes d’autres maladies répandues et débilitantes telles que les diarrhées et diverses formes d’infestation par les vers.

Malgré tout ce qui a été accompli au cours des dernières années, 1,7 milliard de personnes n’ont pas encore accès à de l’eau propre et 1,2 milliards à des installations sanitaires appropriées (15). Pour lutter contre de nombreuses maladies, il ne faut pas seulement des interventions thérapeutiques, mais aussi des améliorations de l’approvisionnement en eau des campagnes, des installations sanitaires et une éducation sanitaire. Dans ce sens, il faut réellement une solution dans le cadre du développement. Dans les pays en développement, c’est le nombre de robinets d’eau situés à proximité d’une communauté qui indique mieux son état de santé que le nombre de lits d’hôpitaux.

Parmi les exemples de rapports entre le développement, les conditions environnementales et la santé figurent la pollution atmosphérique et les maladies respiratoires qu’elle entraîne, les répercussions des conditions de logement sur la propagation de la tuberculose, les effets des substances cancérigènes et toxiques, ainsi que l’exposition aux risques sur le lieu de travail et ailleurs.

Bon nombre de problèmes de santé ont pour origine les carences nutritionnelles que l’on rencontre dans presque tous les pays en développement, mais de manière plus aiguë dans les zones à faible revenu. La sous-alimentation est en grande partie liée à une pénurie de calories ou de protéines ou aux deux, outre que certains régimes manquent aussi d’éléments et de composés spécifiques, tels que le fer et l’iode. La santé sera beaucoup améliorée dans les régions à faible revenu par des politiques tendant à produire davantage de denrées alimentaires peu coûteuses que les pauvres consomment traditionnellement – céréales secondaires et plantes-racines.

Ces rapports entre la santé, la nutrition, l’environnement et le développement impliquent que l’on ne saurait concevoir une politique en matière de santé uniquement sous forme de médecine curative ou préventive, voire en veillant davantage à la santé publique. Il faut des approches intégrées qui respectent les principaux objectifs de la santé dans des domaines tels que la production alimentaire, la politique industrielle, principalement en ce qui concerne la sécurité et la pollution, et la planification des établissements humains. En outre, il est nécessaire d’identifier les groupes vulnérables et les risques auxquels leur santé est exposée et de veiller à ce que les facteurs socio-économiques qui sont à l’origine de ces risques soient pris en considération dans d’autres domaines de la politique du développement.

Par conséquent, la stratégie de l’OMS, « La santé pour tous », devrait largement dépasser la fourniture de travailleurs médicaux et de dispensaires et englober des interventions liées à la santé dans toutes les activités du développement (16). De plus, cette approche élargie doit être reflétée dans les dispositions institutionnelles visant à coordonner efficacement toutes ces activités.

Dans le domaine plus restreint des soins de santé, procurer des soins de santé primaires et veiller à ce que chacun ait la possibilité d’en profiter sont des points de départ appropriés. Les soins de santé maternelle et infantile sont aussi particulièrement importants. Les éléments essentiels en l’occurrence sont relativement peu coûteux et peuvent avoir de profondes répercussions sur la santé et le bien-être. La mise en place d’un réseau de personnes ayant reçu la formation nécessaire pour prêter assistance pendant les accouchements; la protection contre le tétanos et d’autres infections survenant à la naissance, ainsi qu’une alimentation d’appoint, peuvent faire diminuer de manière spectaculaire la mortalité maternelle. On peut aussi augmenter de manière spectaculaire les taux de survie des enfants en établissant des programmes peu coûteux d’immunisation, en diffusant des informations concernant la thérapie contre la déshydratation en cas de diarrhées, et en fournissant des médicaments à absorber à cet effet par voie orale et enfin, en encourageant l’allaitement au sein (qui, à son tour, peut réduire la fécondité).

Les soins de santé doivent être complétés par une éducation efficace dans ce domaine. Certaines régions du Tiers Monde pourraient voir dans un proche avenir augmenter le nombre des maladies liées aux modes de vie des nations industrielles – cancer et affections cardiaques principalement. Peu de nations en développement auront les moyens de pratiquer les traitements coûteux qu’exigent ces dernières maladies et devraient commencer dès maintenant à informer leurs citoyens des dangers du tabac et des régimes alimentaires à forte teneur en graisse.

Une expansion rapide du syndrome immuno-déficitaire acquis (SIDA) dans les pays développés et en développement pourrait modifier radicalement les priorités de tous les pays dans le domaine de la santé. La maladie menace de tuer des millions de personnes et de désorganiser l’économie de nombreux pays. Les gouvernements devraient surmonter leurs réticences et donner rapidement à leurs populations les informations voulues sur le syndrome et ses modes de propagation. La coopération internationale est indispensable en ce qui concerne la recherche sur la maladie et son traitement.

Sur le plan de la santé, un autre problème important dont les ramifications sont internationales est l’augmentation de la toxicomanie. Il est étroitement lié à la criminalité organisée qui sévit dans la production de drogues, dans un vaste trafic international des dites drogues et dans les réseaux de distribution. Il fausse l’économie de nombreuses régions productrices pauvres et détruit des gens dans le monde entier. La coopération internationale est indispensable à la lutte contre ce fléau. Certains pays doivent déployer des ressources financières considérables pour mettre fin à la production et au trafic de stupéfiants et pour promouvoir des programmes de diversification des cultures et de revalorisation dans les régions productrices, qui sont généralement appauvries. Pour soutenir leurs efforts, l’assistance internationale doit être accrue.

La plupart des travaux de recherche médicale sont axés sur les médicaments, les vaccins et sur d’autres interventions technologiques pour le traitement des maladies. Une grande partie de ces recherches concernent les maladies de pays industrialisés, étant donné que le traitement de celles-ci représente une partie importante des ventes des sociétés pharmaceutiques. Il faut intensifier d’urgence les recherches sur les maladies tropicales liées à l’environnement, qui constituent le principal problème du Tiers Monde dans le domaine de la santé. Ces travaux de recherche devraient viser non seulement à mettre au point de nouveaux médicaments, mais aussi des mesures à prendre dans le domaine de la santé publique en vue de lutter contre ces maladies. En outre, il conviendrait de renforcer considérablement les arrangements existants en matière de collaboration internationale pour la recherche sur les maladies tropicales.

3.2 Élargir les objectifs de l’éducation[modifier]

La mise en valeur des ressources humaines implique des connaissances et des aptitudes capables d’aider les gens à obtenir de meilleurs résultats sur le plan économique. Un développement rationnel suppose une évolution des valeurs et des attitudes à l’égard de l’environnement et du développement, à vrai dire, à l’égard de la société et du travail à la maison, dans les exploitations agricoles et les usines. Les religions du monde pourraient contribuer à orienter et à motiver cette évolution en proposant de nouvelles valeurs qui mettraient l’accent sur la responsabilité individuelle et conjointe à l’égard de l’environnement et en favorisant l’harmonie entre l’humanité et l’environnement.

L’éducation devrait aussi viser à rendre les gens plus aptes à faire face aux problèmes de surpeuplement et de densité excessive de population et plus aptes à améliorer ce que l’on pourrait appeler « les capacités de charges sociales ». Cette attitude est essentielle si l’on veut empêcher des ruptures dans le tissu social; la scolarisation devrait relever les niveaux de tolérance et de communauté d’idées nécessaires pour vivre dans un monde surpeuplé. L’amélioration de la santé, l’abaissement de la fécondité et une meilleure nutrition dépendront d’une plus grande alphabétisation et du sens de la responsabilité sociale et civile. L’éducation peut provoquer tout cela et peut rendre la société plus apte à surmonter la misère, d’augmenter ses revenus, d’améliorer sa santé et sa nutrition et de diminuer la taille de la famille.

Les investissements dans l’éducation et la croissance des effectifs scolaires au cours des dernières décennies sont des signes de progrès. L’accès à l’éducation se développe et continuera à se développer. À l’heure actuelle, presque tous les garçons du monde reçoivent une forme d’enseignement primaire. Toutefois, en Afrique et en Asie, les taux de scolarisation des filles sont bien inférieurs à ceux des garçons, à tous les degrés. En outre, il existe entre les pays développés et les pays en développement une très grande différence dans les taux de scolarisation au-delà de l’enseignement primaire, comme le montre le tableau 4-4.

Les projections des Nations Unies sur les taux de scolarisation en l’an 2000 suggèrent que ces tendances se maintiendront. Par conséquent, malgré la croissance de l’enseignement primaire, l’analphabétisme continuera à augmenter si l’on considère uniquement les chiffres : il y aura plus de 900 millions de personnes qui ne sauront ni lire ni écrire à la fin du siècle. D’ici là, on s’attend à ce que les taux de scolarisation des filles soient encore inférieurs aux taux actuels de scolarisation des garçons en Asie. En ce qui concerne l’enseignement secondaire, on ne s’attend pas à ce que les pays en développement atteignent même en l’an 2000 les niveaux des pays industriels en 1960 (17).

Un développement rationnel exige le redressement de ces tendances. La principale tâche de la politique de l’éducation doit être d’universaliser l’alphabétisation et de supprimer les écarts entre les taux de scolarisation des garçons et des filles. En atteignant ces objectifs, on améliorerait la productivité et les gains industriels, ainsi que les attitudes personnelles à l’égard de la santé, de la nutrition et de la procréation. L’éducation peut aussi faire prendre davantage conscience des facteurs de la vie quotidienne qui ont trait à l’environnement. Les moyens d’enseignement au-delà de l’école primaire doivent être accrus en vue de faciliter l’acquisition des qualifications indispensables pour parvenir à un développement durable.

Un problème important auquel de nombreux pays sont confrontés est le chômage généralisé et l’agitation qui en résulte. Bien souvent, l’éducation n’a pas été en mesure de faire acquérir les qualifications nécessaires à un emploi approprié. Ceci est évident dans le cas de maints chômeurs formés à des emplois de bureau dans des populations urbaines de plus en plus nombreuses. L’enseignement et la formation devraient être orientés vers l’acquisition d’aptitudes pratiques et professionnelles et, en particulier, viser à rendre les gens plus indépendants. Toute cette action devrait être soutenue par des efforts en vue d’éduquer le secteur non structuré et par la participation d’organisations communautaires.

Fournir les moyens ne constitue que le début. L’enseignement doit être amélioré dans sa qualité et correspondre aux besoins locaux. Dans de nombreuses régions, il doit être organisé de manière à ce que les enfants puissent participer aux travaux agricoles, ce qui exige un système scolaire souple. Celui-ci doit apprendre à gérer convenablement les ressources locales. Les écoles rurales doivent donner un enseignement sur les sols locaux, l’eau, et la conservation des deux, sur le déboisement et la manière dont la communauté et l’individu peuvent inverser ce processus. Les enseignants doivent être formés et les programmes établis de telle sorte que les étudiants apprennent le bilan agricole d’une région.

La plupart des gens fondent la compréhension des processus de l’environnement et du développement sur des croyances traditionnelles ou sur des informations fournies par l’enseignement habituel. Bon nombre restent ainsi dans l’ignorance des moyens qui leur permettraient d’améliorer les pratiques traditionnelles de production et de mieux protéger leur potentiel de ressources naturelles. L’enseignement devrait donc fournir des connaissances complètes qui donnent un aperçu des sciences sociales et naturelles et des humanités, et permettre ainsi de comprendre l’interaction entre les ressources naturelles et humaines, entre le développement et l’environnement.

Un enseignement devrait porter sur l’environnement et être intégré aux autres disciplines du programme officiel à tous les niveaux en vue de développer un sentiment de responsabilité à l’égard de l’environnement et d’enseigner aux étudiants comment surveiller celui-ci, le protéger et l’améliorer. Ces objectifs ne peuvent pas être atteints si les étudiants ne font pas partie d’un mouvement en vue de l’amélioration de l’environnement, par exemple des clubs de nature ou de groupes axés sur un intérêt particulier. L’éducation des adultes, la formation professionnelle, la télévision, ainsi que d’autres méthodes moins scolaires doivent être employés en vue d’atteindre le plus grand nombre possible d’individus, car les questions ayant trait à l’environnement et les systèmes de connaissances évoluent maintenant de manière radicale dans l’espace d’une vie.

Un moment critique pour intervenir se situe pendant la formation de l’enseignant. Les attitudes des enseignants seront décisives pour faire mieux comprendre l’environnement et ses rapports avec le développement. Pour renforcer la prise de conscience et les aptitudes des enseignants dans ce domaine, les institutions multilatérales et bilatérales doivent apporter leur soutien à la mise au point du programme pertinent dans les établissements de formation des enseignants, à la préparation des aides pédagogiques et autres activités analogues.

Une prise de conscience à l’échelle mondiale pourrait être encouragée par des contacts entre enseignants de différents pays, par exemple dans des centres spécialisés créés à cet effet.

3.3 Donner des pouvoirs aux groupes vulnérables[modifier]

Les processus de développement aboutissent généralement à l’intégration progressive de communautés locales dans un cadre social et économique plus large. Or, certaines communautés – dites peuplades indigènes ou tribales – restent isolées en raison de facteurs tels que les barrières physiques à la communication ou les différences marquées de pratiques sociales et culturelles. Ces groupes se rencontrent en Amérique du Nord, en Australie, dans le bassin de l’Amazone, dans les forêts et montagnes d’Asie, dans les déserts d’Afrique du Nord, etc.

L’isolement de bon nombre de ces populations signifie qu’elles ont conservé un mode de vie traditionnel en étroite harmonie avec l’environnement naturel. Leur survie même a dépendu de leur prise de conscience de l’écologie et de la manière dont elles s’y sont adaptées. Mais la contrepartie de leur isolement est que peu d’entre elles ont profité du développement économique et social du pays. Cette situation peut se refléter dans la médiocrité de leur santé, de leur nutrition et de leur éducation.

À mesure que le développement progresse systématiquement dans des régions éloignées, ces groupes se trouvent moins isolés. Bon nombre vivent dans des régions riches en ressources naturelles intéressantes que les planificateurs et les « promoteurs » veulent exploiter; or, cette exploitation perturbe l’environnement local et menace leurs modes de vie traditionnels. À ces pressions s’ajoutent les changements juridiques et institutionnels qui vont de pair avec un développement systématique.

Une interaction croissante avec le monde extérieur augmente la vulnérabilité de ces groupes, puisqu’ils demeurent souvent à l’écart des processus du développement économique. La discrimination sociale, les barrières culturelles et l’exclusion de ces groupes des processus politiques nationaux rendent ceux-ci plus vulnérables et plus faciles à exploiter. De nombreux groupes se voient dépossédés et marginalisés et leurs pratiques traditionnelles disparaissent. Ils deviennent les victimes de ce que l’on pourrait appeler une extinction culturelle.

Ces communautés sont les dépositaires d’un riche patrimoine de connaissances et d’expériences traditionnelles qui rattachent l’humanité à ses origines lointaines. Leur disparition est une perte pour toute la société, qui aurait beaucoup à apprendre de leur savoir-faire traditionnel à gérer rationnellement les systèmes écologiques très complexes. Par une ironie terrible, lorsque le développement s’enfonce dans des forêts pluviales, des déserts et d’autres environnements isolés, il tend à détruire les seules cultures qui aient réussi à prospérer dans ces environnements.

Le point de départ d’une politique juste et humaine à l’égard de ces groupes consiste à reconnaître et à protéger leurs droits traditionnels sur leurs terres et les autres ressources qui assurent leur mode de vie – droits qu’ils sont susceptibles de définir en des termes qui n’ont rien à voir avec les systèmes juridiques ordinaires. Les institutions de ces groupes, qui réglementent les droits et les obligations, jouent un rôle capital dans le maintien de l’harmonie avec la nature et de la conscience de l’environnement, caractéristiques du mode de vie traditionnel. Par conséquent, la reconnaissance des droits traditionnels doit aller de pair avec des mesures tendant à protéger les institutions locales qui inculquent la responsabilité de l’utilisation des ressources. Cette reconnaissance doit aussi donner aux communautés locales la possibilité d’intervenir dans les décisions prises au sujet de l’utilisation des ressources dans leur région.

La protection des droits traditionnels devrait être accompagnée de mesures positives tendant à renforcer le bien-être de la communauté sous des formes appropriées au style de vie du groupe. Par exemple, on pourrait augmenter les gains tirés des activités traditionnelles en introduisant des systèmes de commercialisation qui assureraient l’écoulement des produits à un prix équitable, mais aussi grâce à des mesures qui tendraient à conserver et à renforcer le potentiel de ressources et à en augmenter la productivité.

Ces politiques de promotion qui ont un impact sur la vie des peuplades isolées traditionnelles doivent trouver un juste milieu entre maintenir celles-ci dans un isolement artificiel, et peut-être non voulu, et détruire sans motif leur style de vie. Par conséquent, ce sont des mesures plus larges de développement des ressources humaines qui sont indispensables. Sur le plan de la santé, il faut leur donner les moyens de compléter et d’améliorer leurs pratiques traditionnelles; il faut corriger les carences nutritionnelles et leur donner les moyens de s’instruire. Ces mesures devraient précéder de nouveaux projets ouvrant une région au développement économique. Il faudrait aussi veiller à ce que la communauté locale puisse entièrement profiter de ces projets, en particulier sous forme d’emplois.

Sur le plan purement numérique, ces groupes vulnérables et isolés sont peu nombreux. Mais leur marginalisation est un symptôme du style de développement qui tend à négliger les considérations qui ont trait à l’être humain et à l’environnement. Un examen plus attentif et plus compréhensif de leurs intérêts est le critère d’une politique de développement durable.

Notes[modifier]

(1) Département des affaires économiques et sociales internationales de l’ONU, World Population Prospects : Estimates and Projections as Assessed in 1984 (New York : Nations Unies, 1986).

(2) Ibid.

(3) D’après les données de la CNUCED, Manuel de statistiques du commerce international et du développement, 1985, Supplément (New York, 1985).

(4) Banque mondiale, Rapport sur le développement dans le monde, 1984 (New York : Oxford University Press, 1984).

(5) Ibid.

(6) Département des affaires économiques et sociales internationales de l’ONU, op. cit.

(7) ONU, Bulletin démographique des Nations Unies, no 14, 1982 (New York, 1983).

(8) C. Clark, Population Growth and Land Use (New York : St. Martin’s Press, 1957).

(9) Banque mondiale, op. cit.

(10) Ibid.

(11) Département des affaires économiques et sociales internationales de l’ONU, op. cit.

(12) OMS, Liaisons intersectorielles et développement sanitaire, Études de cas réalisées en Inde (État du Kerala), à la Jamaïque, en Norvège, au Sri Lanka et en Thaïlande (Genève, 1984).

(13) Banque mondiale, op. cit.

(14) L. Timberlake, Only One Earth : Living for the Future (Londres, BBC/ Earthscan, 1987).

(15) PNUE, The State of the Environment : Environment and Health (Nairobi, 1986).

(16) OMS, Stratégie mondiale de la santé pour tous d’ici l’an 2000 (Genève, 1981).

(17) UNESCO, Étude statistique sommaire sur l’éducation dans le monde de 1960 à 1982 (Paris, 1984).