Nouveau système de pédagogie

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Paul Ollendorff (p. 238-241).

NOUVEAU SYSTÈME DE PÉDAGOGIE

PAR VOIE SIMULTANÉMENT OPTIQUE ET PHONÉTIQUE

Le record de la paresse ingénieuse (pour champions âgés de moins de sept ans) peut se vanter d’être détenu par mon jeune et nouvel ami Alfred, plus connu sous le nom de Freddy, et même, simplement, de Fred.

Voyez plutôt cette performance :

Moi. — Pourquoi, mon petit Fred, te coupes-tu les ongles avant de te laver les mains ?

Fred. — Parce que… je vais te dire… toutes ces petites rognures que j’enlève… eh bien…

Moi. — Eh bien ?

Fred. — Eh bien… c’est autant de moins à nettoyer !

Fred apporte un égal parti pris de non-effort aux choses de l’éducation.

Bien qu’il commence déjà à être un grand garçon, il ne connaissait pas encore ses lettres, voilà quinze jours.

Sa sœur aînée, qui s’est chargée de ce début d’éducation, dissimulait mal ses déboires et son imminente désespérance.

La pauvre jeune fille avait épuisé tous les moyens pédagogiques connus jusqu’à ce jour. En vain !

Sa dernière tentative consistait en un alphabet merveilleusement illustré dans lequel chaque lettre coïncidait avec une image.

La lettre L, par exemple, était au coin d’une petite vignette représentant un lapin.

Cet aimable système n’a pu prévaloir contre l’incoercible indolence du jeune Fred.

— Quelle est cette lettre ?

— Q.

— Pourquoi Q ?

— Parce que c’est un curé dans l’image.

— Non, ce n’est pas un curé ; c’est un prêtre, et la lettre est un P.

— Ah ! zut, alors ! Un curé, un prêtre… Comment qu’tu veux que je m’y reconnaisse ?

— D’ailleurs, alors même que l’image représenterait un curé, la lettre serait un C, et non pas un Q.

— Pourquoi ça ?

— Parce que le mot curé commence par un C.

— Ah ben, zut ! Si le mot curé commence par un C, qu’est-ce qui commencera par un Q alors ?… Tiens, veux-tu que je te dise ?… Si tu continues à m’embêter avec ces histoires-là, je sens que je vais attraper la scarlatine !

— Mets-y encore un peu de patience, mon chéri. Quelle est cette lettre ?

— Un B.

— Pourquoi un B, puisque l’image représente un vélocipède ? C’est un V.

— C’est grand’mère qu’appelle ça un vélocipède. Moi j’appelle ça une bicyclette.

Devant l’impuissance notoire de l’album éducateur, et géniale par nécessité, la sœur de Fred imagina de composer, elle-même, un autre album où, selon l’esthétique de Fred, l’oreille jouât un rôle équivalent à celui de l’œil, où, par exemple, le mot curé répondit à la lettre Q.

La photographie, comme dans la plupart des industries modernes, vint apporter son précieux appoint à cette entreprise.

Et bientôt, on put assister à ce triomphe :

— Quelle est cette lettre, Fred ?

Fred contemple la photo, reconnaît sa petite amie Emma, et répond sans hésiter :

— C’est un M !

— Très bien, Fred ! Et celle-là ?

Fred reconnaît sa petite amie Ernestine et répond, tout joyeux :

— C’est un R !

Car l’album est surtout composé d’instantanés de petites filles du pays, pour lesquelles le jeune Fred nourrit déjà une jolie passion d’amateur.

L’album ne s’est pas fait tout seul, bien entendu.

Pour certaines lettres, il y a eu du tirage.

Et, même, on a dû monter le coup à pauvre Fred, par exemple pour l’F, pour l’N.

Pour l’F, on lui a désigné une petite fille inconnue comme la propre fille de M. Eiffel, le touriste bien connu. Il apprit ainsi du même coup l’F et l’L.

Pour l’N, on a abusé du nom de M. Hennessy, et ainsi de suite.

La notion de l’X a été inculquée à Fred, grâce au portrait d’une petite fille voilée. Ce fut l’occasion d’ouvrir la jeune âme de notre héros au frisson de l’inconnu.

Et comme le comique se mêle toujours aux drames les plus lugubres, le W fut révélé à Fred par la photographie de la petite fille de la dame qui tient les Water-Closet.