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Nouveaux Principes d’économie politique/Livre I/Chapitre 2

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Division de la science du gouvernement. Haute politique et économie politique



Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3



La science du gouvernement se divise en deux grandes branches, d’après les moyens qu’elle emploie pour atteindre la félicité générale qui est son but. L’homme est un être mixte qui éprouve des besoins moraux et physiques, et son bonheur se compose aussi de conditions physiques et morales. Le bonheur moral de l’homme, autant qu’il peut être l’ouvrage de son gouvernement, est intimement lié avec son perfectionnement, et il est le but de la haute politique qui doit étendre sur toutes les classes de la nation l’heureuse influence de la liberté, des lumières, des vertus et des espérances. La haute politique doit enseigner à donner aux nations une constitution qui, par la liberté, élève et ennoblisse l’âme des citoyens, une éducation qui forme leur cœur à la vertu et ouvre leur esprit aux lumières, une religion qui leur présente les espérances d’une autre vie, pour les dédommager des souffrances de celle-ci. Elle doit chercher, non ce qui convient à un homme ou à une classe d’hommes, mais ce qui peut rendre plus heureux en les rendant meilleurs, tous les hommes soumis à ses lois.

Le bien-être physique de l’homme, autant qu’il peut être l’ouvrage de son gouvernement, est l’objet de l’économie politique. Tous les besoins physiques de l’homme, pour lesquels il dépend de ses semblables, sont satisfaits au moyen de la richesse. C’est elle qui commande le travail, qui achète les soins, qui procure tout ce que l’homme a accumulé pour son usage et pour ses plaisirs. Par elle la santé est conservée, la vie est soutenue, l’enfance et la vieillesse sont pourvues du nécessaire ; la nourriture, le vêtement et le logement sont mis à la portée de tous les hommes. La richesse peut donc être considérée comme représentant tout ce que les hommes peuvent faire pour le bien-être physique les uns des autres ; et la science qui enseigne au gouvernement le vrai système d’administration de la richesse nationale est par là même une branche importante de la science du bonheur national.

Le gouvernement est institué pour l’avantage de tous les hommes qui lui sont soumis ; il doit donc avoir sans cesse en contemplation l’avantage de tous. De même que par la haute politique il doit étendre sur tous les citoyens les bienfaits de la liberté, des vertus et des lumières, il doit aussi, par l’économie politique, soigner pour tous, les avantages de la fortune nationale ; il doit chercher l’ordre qui assurera au pauvre comme au riche une participation à l’aisance, aux douceurs, au repos de la vie ; l’ordre qui ne laissera dans la nation personne en souffrance, personne dans l’inquiétude sur son lendemain, personne dans l’impossibilité de se procurer par son travail la nourriture, le vêtement, le logement, qui sont nécessaires à lui et à sa famille, pour que la vie soit une jouissance et non un fardeau. L’accumulation des richesses dans l’état n’est point, d’une manière abstraite, le but du gouvernement, mais bien la participation de tous les citoyens aux jouissances de la vie physique, que la richesse représente. Le dépositaire du pouvoir de la société est appelé à seconder l’œuvre de la Providence, à augmenter la masse du bonheur sur la terre, et à n’encourager la multiplication des hommes qui vivent sous ses lois qu’autant qu’il peut multiplier pour eux les chances de félicité.

Ce n’est point en effet d’une manière absolue que la richesse et la population sont les signes de la prospérité des états ; c’est seulement dans leurs rapports l’une avec l’autre. La ri-chesse est un bien lorsqu’elle répand l’aisance dans toutes les classes ; la population est un avantage lorsque chaque homme est sûr de trouver par le travail une honnête existence. Mais un état peut être misérable encore que quelques individus y accumulent des fortunes colossales ; et si sa population, comme celle de la Chine, est toujours supérieure à ses moyens de subsistance, si elle se contente pour vivre du rebut des animaux, si elle est sans cesse menacée par la famine, cette population nombreuse, loin d’être un objet d’envie ou un moyen de puissance, est une calamité.

L’ordre social perfectionné est en général avantageux au pauvre aussi-bien qu’au riche, et l'économie politique enseigne à conserver cet ordre en le corrigeant, non pas à le renverser. C’est une Providence bienfaisante qui a donné à la nature humaine et des besoins et des souffrances, parce qu’elle en a fait les aiguillons qui doivent éveiller notre activité, et nous pousser au développement de tout notre être. Si nous réussissions à exclure la douleur de ce monde, nous en exclurions aussi la vertu ; de même, si nous pouvions en chasser le besoin, nous en chasserions aussi l'industrie. Ce n’est donc point l’égalité des conditions, mais le bonheur dans toutes les conditions que le législateur doit avoir en vue. Ce n’est point par le partage des propriétés qu’il procure ce bonheur, car il détruirait ainsi l’ardeur pour le travail, qui seul doit créer toute propriété, et qui ne peut trouver de stimulant que dans ces inégalités mêmes, que le travail renouvelle sans cesse ; mais c’est au contraire en garantissant toujours à tout travail sa récompense : c’est en entretenant l’activité de l’âme et l’espérance, en faisant trouver au pauvre aussi-bien qu’au riche une subsistance assurée, et en lui faisant goûter les douceurs de la vie dans l’accomplissement de sa tâche.

Le titre qu’a donné Adam Smith à son immortel ouvrage sur cette seconde branche de la science du gouvernement, De la nature et des causes de la richesse des Nations, en est en même temps la définition la plus précise. Il en donne une idée bien plus exacte que le nom, désormais adopté, d’économie politique. Du moins ce nom doit-il être pris selon l’acception moderne du mot économie, dont nous avons fait le synonyme d’épargne, et non dans son sens étymologique de loi de la maison. On appelle aujourd’hui économie l’administration préservatrice et ménagère de la fortune ; et c’est parce que nous disons, avec une sorte de tautologie, économie domestique pour l’administration d’une fortune privée, que nous avons pu dire économie politique pour l’administration de la fortune nationale.