Nouveaux Voyages en zigzag/Voyage à Gênes/02

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Voyage à Gênes


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DEUXIÈME JOURNÉE.


Au delà d’Annecy, nous côtoyons la rive gauche du lac : cette contrée est fraîche, solitaire, enchanteresse. Que d’endroits sur cette côte où l’on voudrait pouvoir, sinon vivre, du moins séjourner durant les beaux jours, pour s’y imprégner de calme, pour s’y nourrir de contemplative méditation et de douce mélancolie ! Artiste, il y a de quoi s’éprendre de cette nature et lui donner son cœur et ses journées ; poëte, écrivain, romancier, il y a de quoi faire vœu de venir y achever son travail au milieu de ces bois qui apaisent, auprès de ce lac qui épure, en vue de Menton, de Taloir, de ce rivage prochain que dominent, tantôt sourcilleuses, tantôt empourprées, les cimes de la Tournette.

Ah ! quand on est jeune encore, et que l’on porte en soi quelques germes de poésie ou de talent, combien le spectacle, si tranquille pourtant, de ces lieux agite, soulève l’âme, et y fait éclore de sentiments et de pensers dont il semble, tant que dure le charme, qu’il n’y ait plus qu’à en restreindre l’abondance et qu’à en trouver l’expression pour avoir enfin rencontré son sujet et produit son chef-d’œuvre ! Et puis le charme, hélas ! comme tous les charmes de ce monde, dès qu’il s’agit de le fixer, s’envole, et c’est tout à recommencer. Néanmoins le souvenir de ces moments demeure, et même au fond de cette amertume qui accompagne l’impuissance de dire ou de peindre ce qu’on croit avoir vu ou senti, il y a de la saveur, du parfum ; il reste du désir et de l’espoir.

Jeune encore, disais-je. C’est que, jeune, je ne sais quelle sève d’amour, de tendresse, de pureté et de désir tout à la fois, déborde de l’âme et semble devoir inonder nos premiers essais de récit ou de poésie. Que manque-t-il, en effet, à ces bois, à ce lac, à ces rochers, à cette nature d’ailleurs si belle, mais muette encore, autre chose que des accents qui en soient comme la touchante voix, que des êtres qui la peuplent, qu’une jeune fille éprise et adorée de qui la beauté décore ces montagnes, de qui la grâce se répande sur ces vergers, de qui la passion réchauffe ces grottes, reluise sur ces flots, éclaire, embrase ces promontoires ? Il n’y manque rien autre chose, en vérité. Mais si, jeune, l’on voit, l’on ressent ; si, jeune, l’on frémit et l’on bouillonne, jeune aussi l’on est gauche à dire, inhabile à peindre, et il en va du poëte connue de l’arbre, qui ne donne ses fruits qu’en automne, et non pas au moment où, soulevée par les zéphyrs printaniers, la sève se lance avec une puissante impétuosité jusques à l’extrémité des derniers rameaux.

Je ne suis qu’un Scythe, dit Anacharsis avec une noble modestie, et l’harmonie des vers d’Homère me ravit et m’enchante ! Je ne suis, moi, qu’un Genevois, et l’harmonie, la noblesse, la propriété ornée, la riche simplicité des grands maîtres de la langue, pour autant que je sais l’apprécier, me transporte de respect, d’admiration et de plaisir. De bonne heure j’ai voulu écrire, et j’ai écrit ; mais, sans me faire illusion sur ma médiocrité et mon impuissance, uniquement pour ce charme de composer, d’exprimer, de chercher aux sentiments, aux pensers, aux rêves de choses ou de personnes, une façon de les dire à mon gré, de leur trouver une figure selon mon cœur, s’il s’agissait de vertu ou de bonté ; laide aussi selon mon cœur, et que je pusse haïr à l’aise, s’il s’agissait de méchanceté ou de vice. Quel aliment dans la vie, quelle occupation des journées, quelle préoccupation des loisirs qu’une recherche semblable ! Qu’elle est attrayante, instructive ! Qu’elle conduit bien, en déblayant pour vous les abords de ce bel art d’écrire, à vous en montrer de loin les abrupts sentiers, les inaccessibles sommités, à faire que, satisfait pleinement de pouvoir rendre un culte aux quelques grands hommes que vous y voyez reluire de l’éclat de leur gloire, c’est désormais sans mécontentement comme sans murmure que vous acceptez votre obscurité de simple fidèle, votre lot de croyant obscur ! Et cependant, penser, sentir, ne vous est pas défendu ; accueillir le trouble, goûter l’émotion, entrevoir le poëme ne vous est pas interdit ; et c’est alors que, côtoyant le rivage d’un lac, et tout entouré que vous êtes d’objets agrestes, de beautés sauvages, de souriantes clartés, vous sentez votre cœur se soulever et votre âme s’emplir de ce charme qui s’envolera quand vous l’aurez voulu fixer.

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C’est du reste lorsqu’on a achevé de parcourir les deux tiers de cette côte qu’on en rencontre le site le plus délicieux. Resserré entre deux rives abruptes et boisées, le lac est barré en partie par la presqu’île de Duing, qui s’avance toute fleurie au milieu des eaux : des arbres la ceignent, des terrasses s’y surmontent les unes les autres, et un vieux château la couronne. Mais c’est la chaussée par laquelle on pénètre qu’il faut voir ! Faite de dalles frustes dont le flot baigne le côté extérieur, elle conduit à un antique portail enfoui sous les noyers, et tandis que ces arbres, empêchés de s’étendre du côté du portail, s’y cintrent en une voûte épaisse de feuillage, du côté du lac ils abaissent leurs longs rameaux jusqu’à la surface de l’onde, et c’est au demi-jour de cette transparente feuillée qu’on s’achemine vers la porte en ogive. Nous faisons une halte dans cet endroit, mais, affamés que nous sommes, ni ces beautés ni l’eau claire, qui abonde ici, ne sauraient nous retenir longtemps ; tout à l’heure nous recommençons à marcher.

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La faim est un éperon, mais la faim est un frein aussi. M. R***, ne pouvant décidément plus avancer, avise un naturel barbu qui est à s’administrer une prise, et s’adressant à lui : « Brave homme, lui dit-il, avez-vous du pain ? — Des lits ? que oui qu’on en a ! — Pas des lits, du pain ? — On n’est pas malpropres ! — Non, sans doute, mais c’est manger que nous voulons. — On est aussi propres que vous !… » Et l’on ne peut tirer rien autre de ce naturel susceptible, susceptible sur la propreté des lits, dans le bout de pays le plus perdu de l’humble Savoie ! Où va pourtant se nicher la vanité de n’être pas crasseux et l’orgueil de vous valoir bien ! Avec le lac finissent les ombrages, et nous nous trouvons dans un vallon grillé, à deux lieues encore de Faverge, petit bourg situé tout au bout du ruban qui s’ouvre devant nous. Plusieurs, entièrement démoralisés à cette vue, refusent le service, et s’en vont soutenir leurs havre-sacs et appuyer leurs reins contre une clôture… Mais, crac ! la clôture crie et se rompt, et voilà toute l’honorable société les jambes en l’air, le dos sur le pré. Heureusement c’est un marécage, sans quoi elle y serait encore.

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Engagés dans le ruban, nous y voyons de loin un homme appuyé sur sa pelle, qui de sa main fait lorgnon pour nous considérer. Puis, comme nous approchons : « Bonjour, s’écrie-t-il, brave jeunesse ! — Bonjour, bonjour ; mais pourquoi donc nous lorgnez-vous ? — Pour vous mieux voir, par rapport que le soleil me blesse, ayant les yeux en piètre état et comme inquiétés par du vinaigre. — Et pourquoi choisissez-vous alors ce moment pour travailler ? — Que voulez-vous ? je ne le choisis pas. Mais si l’inspecteur vient à passer et qu’il ne me trouve pas à l’ouvrage, adieu ma place ! et je vis de ça, moi. » M. Töpffer lui posant sur le nez ses lunettes noires : « Essayez un peu si cela vous va ? — Hé ! sainte Vierge !… Hé dites voir ? plus de soleil : c’est l’heure du soir ! » Puis ôtant, remettant les lunettes : « Se les mettre, reprend-il, c’est comme si vous me laviez d’eau fraîche ! » Sur quoi il est fait sur place à cet homme un bon pour une paire de lunettes noires qui lui seront délivrées à Genève. Alors le pauvre cantonnier se remet à piocher tout réjoui et de bon courage. À l’heure qu’il est, il a ses lunettes.

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Enfin, enfin, nous arrivons à Faverge. Gail lui-même, qui a été tenu jusqu’ici au régime, y boude son bouillon, et s’en vient donner sur nos vivres. En moins de rien, table nette, et plusieurs qui se sentent encore creux s’en vont chez le confiseur du lieu pour y compléter leur dessert. C’est un homme qui tient boutique en effet, mais, hors deux pipes en sautoir et trois pains d’anis en bocal qui lui servent pour la montre, il n’est assorti qu’en paquets de ficelles et en quartiers de savon. C’est égal : « Allons, voyons, messieurs, dit-il aux chalands, choisissez, faites-vous servir. »

D’autre part, M. Töpffer et son détachement sortent tout satisfaits de chez la marchande de tabac. C’est une bonne vieille qui cause avec sens et avec esprit. Pendant l’entretien survient un enfant bossu. « Qui est cet enfant, madame ? — C’est le mien, j’entends celui que j’aime, car il appartient à ma fille. Le voyant bossu et maladif, je le lui ai demandé, et comme elle en a cinq autres, elle me l’a cédé… Un brave enfant, messieurs ! Jusqu’à sept ans, il n’a pu se servir de ses jambes ; mais, à force de le frotter, je l’ai dénoué de façon qu’il marche comme un autre. Alors je l’éduquais de mon petit savoir ; maintenant, grâce à Dieu, il va à l’école et y est des premiers… » En disant ces mots, la bonne femme s’attendrit, et l’enfant la regarde dire d’un air de respect et d’affection. Ah ! mes bons amis, courez les bourgades, entrez dans les boutiques, mêlez-vous aux obscurs, aux petits, et très-souvent vous trouverez par là du mauvais tabac et des vertus de première qualité !

En quittant Faverge, l’on s’engage dans le beau vallon d’Uzine. Partout d’éclatants herbages ; puis, autour des fermes, de gras potagers, un désordre d’arbres fruitiers, de ceps qui, d’un rameau à des solives, ou s’étendent en treille, ou serpentent en festons. Au-dessus, des coteaux paisibles, des tabernacles de verdure où l’on s’étonnerait de ne pas voir sous chacun quelque sage, quelque philosophe achevant sa carrière loin du monde et du bruit, s’il n’était reconnu que, moins qu’un autre encore, un philosophe se passe de monde et de bruit.

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Et puis, attendez, le voici, notre philosophe ; mais ce n’est pas M. Cousin, c’est un bonhomme qui, assis sous l’ombrage à deux pas de sa hutte, y recoud sa culotte. Comme nous regardons curieusement cette cabane misérable… « Je me la suis bâtie, nous dit-il, et on vit là tout de même. — Mais l’hiver ? — L’hiver ? je couche dans cette autre qui est en pierre, j’y fais aussi ma cuisine, et puis, quoi ? je recouds ma culotte. — Vous avez l’air heureux. — Oh ! la, que voulez-vous, c’est pas de plaindre qui enrichit. — Mais quel est votre métier ? — Mon métier ? J’attends du charbon qu’ils font par là haut, et puis, quand il vient, je le mesure. Voilà tout. — Eh bien, conservez-vous gai et content, et voici, brave homme, pour boire un coup à notre santé. — On n’y manquera pas, mes bons messieurs, et, en attendant, que le bon Dieu vous protège ! « 

À vrai dire, les philosophes de profession sont dans les villes. Ils y font des livres, ils y donnent des cours, ils y prouvent la morale et ils y enseignent le souverain bien. Mais les philosophes pratiques sont dans les vallées, dans les montagnes : ils y taillent des ceps, ils y relient des gerbes, ils y mesurent du charbon et y retapent leurs culottes.

Sur ces entrefaites, quelques traînards ayant voulu, comme au temps de l’âge d’or, détacher d’un cep bienfaisant des raisins plus doux que le miel, afin d’en rafraîchir leur gorge altérée… tout à coup sort de terre le garde champêtre, qui ne leur laisse que le choix de payer dix sous par tête ou de subir le rafraîchissement d’un procès-verbal. Ces messieurs préfèrent payer, et ils s’exécutent sur l’heure. Le garde champêtre alors les accompagne poliment, et l’on remarque qu’il ne prend congé d’eux qu’à l’endroit où finissent les vignes.

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Près de l’Hôpital, nous rencontrons des soldats que l’on mène par régiment se laver les pieds à la rivière. Ceci rappelle Figaro, qui rasait, qui purgeait par régiment aussi, et rien ne semble aussi drôlement niais que de voir ces grandes files d’hommes, et non pas de moutons, qui ont abdiqué en faveur d’un caporal leur droit imprescriptible de ne pas se laver les pieds ou de ne se les laver qu’à leur gré et à leurs heures. Arrivés au bon endroit : Halte ! par flanc droit ! pas accéléré ! et les voilà qui dégringolent le long du talus, s’asseyent sur la rive, ôtent guêtres et souliers, puis la lessive commence, et autant en emporte à l’Hôpital le courant de l’onde.

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