Nouveaux Voyages en zigzag/Voyage à Gênes/06

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Voyage à Gênes


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SIXIÈME JOURNÉE.


De bonne heure le déjeuner est servi. Parmi d’étranges décoctions, et encadré de pains au safran, l’on y voit figurer, sauf encore de nos morsures et vainqueur de notre faim, le coq d’hier au soir. Alors David, revenu de son évanouissement et vorace comme sont les convalescents, réclame l’honneur d’engager avec lui un combat à mort, et soit que la nuit ait attendri les chairs, soit que les désarticulations commencées aient continué de s’accomplir, David vient enfin à bout de ce coriace, et, mirmidon qu’il est, il l’avale tout entier. Pendant ce temps, les servantes, aidées de toute la commune, font d’extraordinaires efforts d’arithmétique, aux fins de pouvoir nous présenter une note à payer qu’elles apportent en tremblant… C’est vingt-quatre francs. On leur en compte trente, dont six entre elles deux, et à la vue d’une aussi effrayante bonne-main, elles sont sur le point de s’enfuir de nouveau.

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Au dehors, le brouillard est si épais qu’on pourrait s’en couper des quartiers avec un couteau. Sans se voir, l’on s’entend marcher, rire, jaser : on dirait des paroles qui dégèlent. Bientôt paraît en silhouette un fantôme noir : c’est un capucin qui monte nu-pieds, nu-tête… À peine on l’a entrevu, que déjà il s’est évaporé.

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Au bout d’une heure, le brouillard s’évapore aussi, et tout en croisant des gens qui reviennent de la foire de Suze, nous cherchons à reconnaître parmi eux quelque mère à dix enfants qui soit notre hôtesse de la Grande Croix. Mais point de mère, point d’enfants, et à la place toute une cavalcade de curés, gros et petits, qui montent transis, le nez ponceau et les mains chaudement cachées sous leurs soutanes. Alors M. Töpffer salue bas, et par trois fois, en sorte que notre sainte mère l’Église est bien forcée de mettre les mains à l’air pour lui rendre la politesse. Au delà, quittant la grande route, nous nous lançons dans un ravin, et, vers onze heures, par le plus beau soleil du monde, nous faisons notre entrée à Suze.

À Suze, la foire, c’est-à-dire des étalages sans nombre, une foule animée, des charlatans qui pérorent, des moutons qui bêlent, des camarades qui festonnent, et notre troupe qui gagne l’auberge. Pendant la buvette, entrent deux muses : violon et guitare, et la chose commence, au grand contentement de M. Töpffer, qui répond aux difficiles de la troupe : « J’aime encore mieux cela que rien. » Eux de rire. « Mais lequel donc, reprend très-sérieusement M. Töpffer, aime le mieux la musique, de celui qui ne peut tolérer que la bonne, ou de celui qui, plutôt que de s’en passer tout à fait, se régale de la médiocre elle-même ? D’ailleurs, ajoute-t-il, ce violon est crincrin et cette guitare est fêlée, mais ces dames sont Italiennes, et, à cette cause, leur exécution a de l’abandon, du trait, une saveur un peu commune mais agréable pour qui est à jeun ; je la compare, moi, à cette friture piémontaise, commune aussi, et poivrée encore plus, mais dont le petit haut goût d’ail vous plaît, messieurs les affamés, plutôt encore qu’il ne vous détourne d’y revenir par trois et par quatre fois. »

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Après le repas, nous retournons à la foire. Éventails, chaînes de sûreté, tabatières, cadeaux de prix, sont échangés entre les voyageurs sans qu’aucun ait lieu de s’y ruiner. Pendant ce temps, M. Töpffer va chercher les lettres à la poste. Il y trouve un administrateur en chef aussi respectable que prévenant. « Que vous faut-il, monsieur ? — Des lettres. — Parlez. — Des lettres de Genève. — Parlez. — Des lettres adressées à M. Töpffer. — Parlez… » Et le dialogue durerait encore, sans un tiers qui intervient pour avertir que M. l’administrateur en chef est sourd comme une borne. C’est singulier alors qu’il veuille toujours qu’on lui parle.

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De Suze nous partons pour Saint-Antonin. Encore des curés ! Voici une kyrielle de cabriolets qui en portent chacun deux. C’est parbleu le cas de se montrer, aussi M. Töpffer salue à droite, salue à gauche, de côté, en travers, profitant de l’occasion pour se faire auprès de la cour de Rome une bonne note indestructible et héréditaire. Du reste, aux curés près, tout diffère dès ici de ce que nous avons vu de l’autre côté des Alpes : pays, habitants, culture, sans compter des ligues partout et des raisins pour rien ; aussi la vendange est permanente. À Saint-Antonin, comme la nuit n’est pas encore là, on décide de pousser de saint en saint jusqu’à Saint-Ambroise, et notre cocher, cette fois, est obligé de se régler sur nos étapes. Le pauvre homme est tout contrit de ce que, dans ce monstre de pays, dit-il, à tout bout de champ on lui réclame des droits de poste… « Que rapporterai-je à mon maître, s’ils me volent tout du long ! Au premier qui se présente, flac ! du fouet dans la figure, et puis grand galop !… » Le bon cocher oublie tout à fait que ses chevaux, qui n’ont pas galopé depuis vingt ans, ne savent plus du tout comment l’on s’y prend.

Autre kyrielle ; ce sont des poules que l’on voiture à dos d’âne. Rien de plus drôle que l’air qu’ont ces dames accroupies en rond sur un linge blanc et s’écoutant caqueter toutes à la fois. L’on dirait un chargement de douairières que mène aux eaux un bonhomme de voiturin.

Il est nuit noire quand nous arrivons à Saint-Ambroise, où l’hôte est horriblement brusque et bilieux. « C’est, nous dit sa femme, qu’il a payé aujourd’hui ses impôts. Quinze jours avant, quinze jours après, il est toujours de cette humeur-là. » À la bonne heure.

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