Nouveaux contes berbères (Basset)/101

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Ernest Leroux, éditeur (Collection de contes et de chansons populaires, XXIIIp. 87-90).

101

’Abri, Moh’ammed et Ali (184).
(Chaouia de l’Aourâs).

Au temps jadis quand les Romains (Roumân) étaient puissants, Rohbân alla les trouver et leur dit : « Je suis marabout, suivez mon conseil. — Parle, répondirent-ils, ce que tu nous diras, nous le ferons. — Prenez garde à tel jour : il naîtra un homme, du nom de Moh’ammed au milieu des Romains, il sera créé parmi vous : faites attention. Si vous n’y veillez pas, il perdra votre autorité. » Un crieur fit la proclamation, ils s’observèrent.

L’enfant naquit, on le cacha. Il grandit et alla vers la femme de son oncle. Il s’approcha de son ventre qu’il toucha en disant : « Ali, es-tu près de sortir ? — Attends que j’aie accompli les jours. » Il revint encore et lui dit : « ’Ali, es-tu près de sortir ? » Un homme le vit, il alla trouver le mari de cette femme et lui dit : « L’enfant fait telle et telle chose à ta femme. » L’homme vint se cacher le lendemain, Moh’ammed arriva et dit : « ’Ali, quand sortiras-tu ? — Demain. » Il vint au monde. Son cousin vint à lui, le revêtit d’un burnous, d’une chemise, d’une culotte et lui donna des chaussures et dit à son oncle : « Ne dis pas que ta femme a enfanté. »

Quand ils furent grands, ils allèrent jouer. Ils jouaient avec les enfants des Romains. Ils se disputèrent avec eux, l’emportèrent sur eux et leur dirent : « Si vous ne faites la profession de foi, nous vous battrons continuellement. » Les autres s’en allèrent en pleurant et leurs parents leur demandèrent : « Pourquoi pleurez-vous ? — ’Ali et Moh’ammed nous ont battus. — Qui sont ’Ali et Moh’ammed ? — Des fils des Romains. » On se mit à leur recherche, mais on ne les trouva pas.

Depuis longtemps ’Abri était le chef de la ville et commandait aux Romains. Il dit à son fils : « Je vais mourir : prends vingt chameaux, tu emporteras vingt charges, tu iras trouver Moh’ammed et tu les lui donneras en présent. — Et pourquoi à ce Moh’ammed ? — On l’appelle prophète : quand tu lui auras fait ce don, prononce la profession de foi. » Il mourut.

Le fils de ’Abri alla trouver le marabout des Romains qui était un démon, et lui dit : « Seigneur marabout, les chameaux parlent-ils ? — Ils parlent, prends un bâton, frappe-les. » Il prit un bâton, et battit un chameau. Celui-ci se plaignit. Le prophète reprit : « Ce n’est pas ainsi, » et il demanda : « Chameau, où vas-tu ? — Vers Moh’ammed. » Il continua avec le suivant qui répondit : « Je viens à Moh’ammed. » On dit à ’Abri : « Les chameaux sont à Moh’ammed, les charges sont à Moh’ammed ; il n’y a rien pour toi. » Il entra en fureur et dit : « Sortez, nous couperons la tête de Moh’ammed. » Ses soldats sortirent et formèrent une grande armée.

Moh’ammed se leva et dit : « ’Ali, Belâl va faire l’appel à la prière. » Sidi Belâl se leva, fit l’appel et quatre cents fois il fit profession de la religion de Moh’ammed. On sortit pour combattre, on livra bataille. Sidi ’Ali tira son sabre et leur coupa la tête à tous. Les Romains professèrent la religion de Moh’ammed.

Un jour, ceux qui avaient cru lui dirent : « Pour que nous t’acceptions, amène la lune des cieux et plante la devant nous. » Il leur dit : L’accepterez-vous ? — Oui. » Il amena la lune et la plaça devant eux. Leurs enfants vinrent leur dire : « Il ment, qu’il amène le soleil. » Les Romains dirent à Moh’ammed : « Si tu veux que nous t’acceptions, amène le soleil. » Il l’amena. Les Chrétiens dirent encore : « Il ment, c’est un possédé, si vous voulez que nous croyions en lui, demandez-lui de couper la montagne. — On lui dit : « Seigneur Moh’ammed, pour que nous croyions en toi, coupe la montagne. — Pourquoi ? Faites attention : votre ville qui est de ce côté, je la transporterai au sud. — Si tu le fais, nous t’accepterons. » Il emporta leur ville et la tourna : ils se querellèrent, mais il ne voulut pas les tuer.