Nouvelle Biographie générale/Abailard

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Firmin-Didot (1p. 17-18-27-28).

ABAILARD[1], célèbre philosophe et théologien, naquit, en 1079, au Palet (du latin Palatium, Palais), village situé à vingt kilomètres au sud-est de Nantes, et mourut à Saint-Marcel, près de Châlons-sur-Saône, le 21 avril 1142. Breton de race et de caractère, Abailard s’éprit d’une passion vive pour l’étude ; et, renonçant à la gloire militaire, il se livra tout entier à la science de la dialectique, cet art de la guerre intellectuelle, dont il préférait les combats et les trophées. Selon la coutume des scholastici, chevaliers errants de la philosophie, il parcourait les provinces, et cherchait à la fois des maîtres et des adversaires. Les troubadours visitaient les châteaux, et les philosophes les écoles. Dans cette vie de péripatéticien, Abailard, fort jeune encore, eut l’occasion d’entendre Jean Roscelin, qu’il appelle lui-même son maître (Dialect., ouvrage inédit, p. 471). Jean Roscelin était l’auteur de la fameuse doctrine du nominalisme. D’après cette doctrine, les noms abstraits, tels que vertu, humanité, liberté, etc., n’ont aucune existence réelle, matérielle : ce sont de simples sons, des souffles de la voix, flatus vocis. La doctrine de Roscelin, combattue par saint Anselme, qui soutenait la réalité (de là la doctrine du réalisme) des noms abstraits, ou de ce qu’on appelait alors les universaux, avait été condamnée en 1092 par le concile de Soissons, comme fausse en elle-même, et incompatible avec le dogme de la Trinité. Abailard n’avait guère que vingt ans lorsqu’il vint à Paris, alors le centre de cette philosophie du moyen âge qu’on a nommée la scolastique. Les écoles épiscopales ou claustrales, qui avaient succédé aux écoles palatines de Charlemagne, et qui se tenaient dans un cloître, sous la surveillance immédiate, souvent dans la maison même des évêques, remplaçaient à cette époque (vers 1100) les universités ou académies. L’école épiscopale de Paris était alors la plus fréquentée et la plus célèbre. Son chef était Guillaume de Champeaux, archidiacre, surnommé la Colonne des docteurs. Abailard alla entendre ses leçons, et, de disciple, il ne tarda pas à devenir rival. Après avoir appris le trivium (la rhétorique, la grammaire et la dialectique), il s’instruisit dans le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique) ; c’était là toute l’encyclopédie des sciences au moyen âge. Sûr de son savoir, il chercha un lieu où il pût lui-même ouvrir un cours : son choix tomba sur Melun, ville alors fort importante, et il y fonda, en 1102, une école, qu’il transporta bientôt à Corbeil, pour être plus à portée de donner l’assaut à la citadelle de l’école de Notre-Dame de Paris. Il poursuivit Guillaume de Champeaux, partisan du réalisme, dans sa retraite qui devint plus tard l’abbaye de Saint-Victor, et le força, par la puissance de sa dialectique, à modifier cette doctrine. Dès ce moment sa réputation fut assurée. Abailard résolut alors d’établir une école sur la montagne de Sainte-Geneviève. Après que son adversaire fut nommé évêque de Châlons-sur-Marne, Abailard devint, en 1113, chef de l’école de Paris ; il avait fermé le cercle de ses études, et était alors à l’apogée de sa renommée. « Partout on parlait de lui ; des lieux les plus éloignés, de la Bretagne, de l’Angleterre, du pays des Suèves et des Teutons, on accourait pour l’entendre ; Rome même lui envoyait des auditeurs. La foule des rues, jalouse de le contempler, ; s’arrêtait sur son passage ; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leurs rideaux, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l’avait adopté comme son enfant, comme son ornement et son flambeau ; Paris était fier d’Abailard, et célébrait tout entier ce nom, dont, après sept siècles, la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire souvenir. Il attira une si grande multitude d’auditeurs de toute la France et même de l’Europe, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir, et la terre à les nourrir. Partout où il allait, il semblait porter avec lui le bruit et la foule. Mais il ne brilla pas seulement dans l’école ; il émut l’Église et l’État, et il occupa deux grands conciles ; il eut pour adversaire saint Bernard, et un de ses disciples et de ses amis fut Arnauld de Brescia. Enfin, pour que rien ne manquât à la singularité de sa vie et à la popularité de son nom, ce dialecticien qui avait éclipsé Guillaume de Champeaux, ce théologien contre lequel se leva le Bossuet du douzième siècle, était beau, poète et musicien ; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les dames ; et, chanoine de la cathédrale, professeur du cloître, il fut aimé jusqu’au plus absolu dévouement par cette noble créature qui aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont la grâce devait être irrésistible, puisqu’elle charma saint Bernard lui-même[2]. »

Des passions tardives éclatèrent dans l’âme de celui qui se disait alors le seul philosophe qu’il y eût sur la terre, et lui préparèrent une destinée nouvelle et tragique, qui est devenue presque toute son histoire. Il y avait alors à Paris une jeune orpheline pleine d’esprit et de charmes, nièce de Fulbert, chanoine de Notre-Dame. Abailard trouva dans les dispositions de l’oncle et de la nièce un moyen de satisfaire la passion qu’Héloïse lui avait inspirée. Il proposa à Fulbert de le prendre en pension, sous prétexte qu’il aurait plus de temps pour l’instruction de son élève. L’attachement mutuel du maître et de l’écolière fixant l’attention du public, Fulbert voulut les séparer ; mais il n’était plus temps : Héloïse portait dans son sein le fruit de ses faiblesses. Abailard l’enleva, et la conduisit en Bretagne, où elle accoucha d’un fils qu’on nomma Astrolabe. Il fit alors proposer à Fulbert d’épouser Héloïse, pourvu que leur mariage demeurât secret. Les deux époux reçurent la bénédiction nuptiale ; mais l’oncle ne crut pas devoir faire un mystère d’une chose qui réparait l’honneur de sa nièce. Héloïse, à qui la gloire d’Abailard était plus précieuse que la sienne, nia leur union avec serment. Fulbert, irrité de cette conduite, la traita avec une rigueur extrême. Son époux la mit à l’abri de son ressentiment dans le monastère d’Argenteuil, où elle avait été élevée. Fulbert, s’imaginant qu’Abailard voulait faire Héloïse religieuse pour s’en débarrasser, aposta des gens qui entrèrent dans la chambre d’Abailard pendant la nuit, et le privèrent de ce qui avait été la source de quelques plaisirs passagers et de longues souffrances. Cet époux infortuné alla cacher son chagrin dans l’abbaye de Saint-Denis, où il se fit religieux. Héloïse prenait en même temps le voile à Argenteuil, moins en chrétienne qui se repent qu’en amante désespérée. Dans le moment où elle allait recevoir l’habit religieux, elle récita ces vers que Lucain (Pharsal., VIII, 94) met dans la bouche de Cornélie :

 
O maxime conjux,
O thalamis indigne meis, hoc juris habebit
In tantum fortuna caput ! Cur impia nupsi.
Si miserum factura fui ? Nunc accipe pœnas,
Sed quas sponte luam.

Cependant les disciples d’Abailard priaient leur maître de reprendre ses leçons publiques : il céda à leurs instances, et ouvrit d’abord son école à Saint-Denis, et ensuite à Saint-Ayoul près de Provins. L’affluence des étudiants y fut si grande, que plusieurs auteurs en font monter le nombre jusqu’à trois mille. Les succès d’Abailard réveillèrent la jalousie des autres maîtres. Soit zèle, soit vengeance, ils se déclarèrent unanimement contre les doctrines développées dans son Introduction à la Théologie, et obtinrent de l’évêque de Préneste, légat du pape en France, la convocation du concile de Soissons en 1121. Accusé d’avoir établi trois Dieux au lieu d’un dans le dogme de la Trinité, il remit son livre entre les mains de ses adversaires, en les sommant de lui indiquer le passage qui pourrait justifier une pareille hérésie. À cette interpellation, tout le monde garda d’abord le silence ; enfin l’un des assistants se hasarda de dire qu’il résultait d’un passage qu’une seule des trois personnes était toute-puissante dans la sainte Trinité. À ces mots, il s’éleva dans l’assemblée une immense clameur, qui empêcha l’accusé de se faire entendre. Pour toute réponse, il se mit à réciter le Credo de saint Athanase ; mais le tumulte augmenta au point d’étouffer la voix de ce dialecticien redouté. Abailard pleura d’indignation et de rage, et, sans avoir pu se défendre, il fut condamné à passer quelques jours en prison, et à jeter lui-même son livre au feu. Après sa mise en liberté, il reprit son enseignement ; mais il eut bientôt de nouveaux démêlés avec des moines vindicatifs et ignorants. Ceux-ci voulaient faire remonter l’origine de leur abbaye au célèbre Denis l’Aréopagite : Abailard leur prouva par les témoignages historiques, par une citation de Bède le Vénérable, l’impossibilité de la chose. La querelle s’échauffait de part et d’autre, lorsque, sur un avis charitable qu’on le menaçait de le dénoncer au roi comme portant atteinte à l’illustration de l’abbaye de Saint-Denis, Abailard jugea prudent de s’éloigner. Il se réfugia dans les États du comte de Champagne, et vint, en 1122, construire lui-même près de Nogent-sur-Seine, dans un lieu désert, aux bords de l’Ardusson, un oratoire de chaume et de roseaux, et lui donna le nom de Paraclet, ou Consolateur (de παράκλητοζ, épithète du Saint-Esprit). Il s’y cacha seul avec un clerc, et répétant ces mots du psaume : « Voilà que j’ai fui au loin, et j’ai demeuré dans la solitude. » Mais on connut bientôt sa retraite : le maître Pierre (c’est le nom par lequel on désignait communément Abailard) vit accourir une nouvelle génération d’écoliers. « Les cités et les châteaux furent désertés pour cette Thébaïde de la science. Des tentes se dressèrent autour de lui ; des murs de terre couverts de mousse s’élevèrent pour abriter de nombreux disciples qui couchaient sur l’herbe, et se nourrissaient de mets agrestes et de pain grossier. Comme saint Jérôme au milieu des déserts de Bethléem, il se plaisait à ce contraste d’une vie rude et champêtre, unie aux délicatesses de l’esprit et aux raffinements de la science[3]. »

On a peu de détails sur cette école du Paraclet, sur cette académie de scolastique au milieu des champs. L’enseignement du philosophe n’avait sans doute point changé de caractère ; le soupçon et la défiance ne cessèrent de poursuivre ses succès. Ainsi on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit gravé au fronton de la chapelle qu’il avait élevée, la coutume étant de vouer les églises à la Trinité entière, ou au Fils seul entre les personnes divines. On voulut voir dans ce choix inusité une arrière-pensée, et l’aveu détourné d’une doctrine particulière sur la Trinité. En tout cas, c’était une nouveauté, et elle venait d’un homme de qui toute nouveauté était suspecte. Avec les progrès de son établissement, les préjugés hostiles se ranimaient contre lui. Parmi les nouveaux adversaires d’Abailard, le plus formidable était saint Norbert, qui fonda en 1120, dans la solitude de Prémontré, près de Laon, l’ordre des chanoines réguliers, et surtout saint Bernard, abbé de Clairvaux. Clairvaux n’était pas à une grande distance du Paraclet. « Il n’y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant Citeaux par l’ordre de son abbé, était descendu avec quelques religieux dans ce vallon sauvage, pour y fonder un monastère. En peu de temps il avait réuni dans ce lieu, nommé d’abord la vallée d’Absinthe, et sous la loi d’une vie sévère et d’une piété ardente, de sombres cénobites, qui tremblaient devant lui de vénération, de crainte et d’amour. Il avait créé là une institution qui, sans être illettrée ni grossière, contrastait singulièrement avec l’esprit indépendant et raisonneur du Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile, dont les membres sacrifiaient toute passion individuelle à l’intérêt de l’Église et à l’œuvre du salut. C’étaient des jésuites austères et altiers. Le Paraclet était comme une tribu libre qui campait dans les champs, retenue par le seul lien du plaisir d’apprendre et d’admirer, de chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion une science et un sentiment, non une institution et une cause. C’était quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l’esprit de secte et les doctrines du stoïcisme[4]. »

Deux institutions aussi opposées et aussi voisines ne devaient pas manquer d’être rivales ou même ennemies. Ce qui est certain, c’est qu’Abailard se sentit menacé. De tout temps enclin à l’inquiétude, ses malheurs l’avaient rendu craintif. Pendant les derniers jours qu’il passa au Paraclet, il s’attendait incessamment à être traîné devant un concile comme hérétique. Tout était pour lui l’éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait dans un désespoir si violent, qu’il formait le projet de fuir les pays catholiques, de se retirer chez les idolâtres, et d’aller vivre en chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou plus d’oubli[5]. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’il quitta le Paraclet, pour se réfugier au fond de la Bretagne. Là il choisit pour lieu de retraite l’antique monastère de Saint-Guildas de Rhuys, dont on voit encore les ruines sur un promontoire qui s’étend le long de la baie et des lagunes du Morbihan, au sommet de rochers battus à leur pied par les flots de l’Océan. Abailard devint abbé de ce monastère. C’est là probablement qu’il écrivit son Sic et Non (le Oui et le Non), livre singulier, publié pour la première fois par M. Cousin, sur deux manuscrits du quatorzième siècle (découverts l’un à Tours, et l’autre à Avranches), que nous fûmes, en 1835, chargé de collationner. C’est un recueil de passages extraits des Pères de l’Église, et qui disent le pour et le contre sur les principales questions de la foi. Abailard n’y ajoute lui-même aucune réflexion : c’est un débat à vider entre les docteurs reconnus de l’Église. Ce livre, et la Théologie chrétienne, le ramenèrent dans la lice. Saint Bernard, « qui faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires, » le dénonça au saint-siége. « L’esprit humain, dit-il dans son premier appel aux cardinaux, l’esprit humain usurpe tout, ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus fort que lui ; il se jette sur les choses divines, il force plutôt qu’il n’ouvre les lieux saints… Lisez, s’il vous plaît, le livre de Pierre Abailard, qu’il appelle Théologie[6]. » Ici saint Bernard dénonce l’esprit humain : dans son épître à Innocent II, qu’il avait fait reconnaître pape par les rois de la chrétienté, il dénonce l’homme : « La peste la plus dangereuse, une inimitié domestique a éclaté dans le sein de l’Église ; une nouvelle foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld de Bresce, ce fléau dont Rome vient de délivrer l’Italie, se sont ligués, et conspirent contre le Seigneur et son Christ. Ces deux serpents rapprochent leurs écailles (squamma squammae conjungitur) ; ils corrompent la foi des simples, ils troublent l’ordre des mœurs… L’un était le lion rugissant, l’autre (Abailard) est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres : mais le pape écrasera le lion et le dragon… Père bien-aimé, n’éloigne pas de l’Église, épouse du Christ, ton bras secourable ; songe à sa défense, et ceins ton glaive[7]. « Dans sa circulaire à tous les évêques et cardinaux de la cour de Rome, saint Bernard tient le même langage. Il leur rappelle que leur oreille doit être ouverte aux gémissements de l’épouse, qu’ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas l’abandonner dans ses tribulations ; il leur dénonce la témérité de cet Abailard, persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors, hérétique au dedans, religieux sans règle, abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons, en repousse sept autres.

La cour de Rome ne pouvait rester sourde à la voix de celui que les rois et les papes invoquaient comme l’arbitre de leurs différends. Un concile fut convoqué, le dimanche 2 juin 1140, à Sens, cité tout ecclésiastique, alors métropole de Paris. Il y eut un grand concours d’archevêques, d’évêques et d’abbés ; le roi Louis VII, dit le Jeune, assista avec toute sa cour à ce concile solennel. L’éloquent et puissant saint Bernard hésita un moment à se mesurer avec le géant de la dialectique[8]. Abailard parut au milieu de l’assemblée. En face de lui, dans une chaire qu’on montrait encore avant la révolution, saint Bernard était debout, acceptant le rôle de promoteur, c’est-à-dire d’accusateur devant le concile, qu’il semblait présider. Il tenait à la main les livres incriminés. On en avait extrait dix-sept propositions, qui devaient renfermer les hérésies d’Arius, de Sabellius, de Nestorius et de Pélage, concernant la Trinité et la grâce. On reprochait aussi à Abailard d’avoir enseigné que ce n’est pas dans l’acte que réside le péché, mais dans la volonté, ou plutôt dans l’intention ou le consentement donné sciemment au mal. Saint Bernard ordonna qu’on lût ces propositions à haute voix. Mais à peine cette lecture était-elle commencée, qu’Abailard l’interrompit, s’écriant qu’il ne voulait rien entendre, et qu’il ne reconnaissait pour juge que le pontife de Rome ; et il sortit. Cette conduite, qui a donné lieu à bien des interprétations, s’explique tout naturellement : Abailard, en appelant au saint-siége, et en déclinant la compétence d’un tribunal composé de juges prévenus contre lui, se ménageait au moins quelque chance de succès ; car il avait quelques amis à Rome, et le cardinal Guide Castello avait été son élève. Mais tout espoir fut déçu. Innocent II approuva le concile de Sens : il ordonna que les livres incriminés fussent brûlés, et imposa à leur auteur, tanquam hœretico, un perpétuel silence. (Rescrit de Latran, le 16 juillet 1120.) Abailard publia son apologie, et, convaincu de son innocence, il voulut poursuivre son appel au saint-siége, et partit pour Rome. En passant à Cluny, Pierre le Vénérable, abbé de ce monastère, le retint dans sa solitude, obtint du pape son pardon, et parvint à le réconcilier avec saint Bernard. Quoique Abailard fût entré dans le cloître plutôt par dépit que par piété, ses lettres à Héloïse semblent attester qu’il ne tarda pas à y vivre dans une sainte résignation. Cette tendre amante était alors au Paraclet ; elle y vivait saintement avec plusieurs autres religieuses (Voy. Héloïse) : c’est là qu’Abailard lui adressa ces paroles mémorables : « Héloïse, ma sœur, toi jadis si chère dans le siècle, aujourd’hui plus chère encore en Jésus-Christ, la logique m’a rendu odieux au monde. Ils disent en effet, ces pervers qui pervertissent tout, et dont la sagesse est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que j’ai failli grandement dans la science de Paul. En louant en moi la trempe de l’esprit, ils m’enlèvent la pureté de la foi. C’est, ce me semble, la prévention plutôt que la sagesse qui méjuge ainsi. » Suivant l’exemple de celle qu’il appelait son épouse en Jésus-Christ, Abailard trouva un moment dans le monastère de Cluny la paix de l’âme, que les plaisirs et la gloire n’avaient pu lui procurer. Cependant ses forces déclinaient rapidement, et une maladie de peau très-douloureuse lui laissait peu de tranquillité. On lui fit changer d’air, en l’envoyant près de Châlons, dans le prieuré de Saint-Marcel. Cette maison s’élevait non loin des bords de la Saône, dans une des situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. Là il continua sa vie studieuse ; malgré ses souffrances et sa faiblesse, il ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans écrire ou dicter. Mais tout à coup ses maux prirent un caractère alarmant, et il mourut en chrétien à l’âge de soixante-trois ans. Héloïse demanda les cendres de son époux, et les obtint. Abailard les lui avait promises de son vivant, afin qu’Héloïse et ses religieuses se crussent plus obligées, en recevant ses dépouilles mortelles, à prier pour le repos de son âme. « Alors (disait-il à Héloïse dans une de ses lettres), vous me verrez, non pour répandre des larmes, il n’en sera plus temps ; versez-en aujourd’hui pour éteindre des feux criminels : vous me verrez alors pour fortifier votre piété par l’horreur d’un cadavre ; et ma mort, plus éloquente que moi, vous dira ce qu’on aime quand on aime un homme. » Héloïse fit enterrer au Paraclet le corps d’Abailard, immortalisé par elle autant que par ses écrits. Pierre le Vénérable honora son tombeau d’une épitaphe. En 1792, le Paraclet fut supprimé, et vendu au profit de l’État ; la révolution y respecta le double cercueil contenant les restes présumés d’Abailard et d’Héloïse, qui se trouvent aujourd’hui, à Paris, au cimetière du Père Lachaise, grâce à l’intervention d’Alexandre Lenoir, auteur du Musée des monuments français.

Tout le monde connaît le côté dramatique de la vie d’Abailard. Voici comment M. Cousin a, le premier, fait ressortir la valeur philosophique de ce personnage : « Héros de roman dans l’Église, bel esprit dans un temps barbare, chef d’école et presque martyr d’une opinion, tout concourut à faire d’Abailard un personnage extraordinaire. Mais de tous ses titres, celui qui se rapporte à notre objet et qui lui donne une place à part dans l’histoire de l’esprit humain, c’est l’invention d’un nouveau système philosophique, et l’application de ce système, et en général de la philosophie, à la théologie. Sans doute avant Abailard on trouverait quelques rares exemples de cette application périlleuse, mais utile, dans ses écarts mêmes, aux progrès de la raison ; mais c’est Abailard qui l’érigea en principe : c’est donc lui qui contribua le plus à fonder la scolastique ; car la scolastique n’est pas autre chose. Depuis Charlemagne et même auparavant, on enseignait dans beaucoup de lieux un peu de grammaire et de logique ; en même temps un enseignement religieux ne manquait pas ; mais cet enseignement se réduisait à une exposition plus ou moins régulière des dogmes sacrés : il pouvait suffire à la foi, il ne fécondait pas l’intelligence. L’introduction de la dialectique dans la théologie pouvait seule amener cet esprit de controverse qui est le vice et l’honneur de la scolastique. Abailard est le principal auteur de cette introduction ; il est donc le principal fondateur de la philosophie du moyen âge : de sorte que la France a donné à la fois à l’Europe la scolastique du douzième siècle par Abailard, et au commencement du dix-septième, dans Descartes, le destructeur de cette même scolastique et le père de la philosophie moderne. Et il n’y a point là d’inconséquence ; car le même esprit qui avait élevé l’enseignement religieux ordinaire à cette forme systématique et rationnelle qu’on appelle la scolastique, pouvait seul surpasser cette forme même, et produire la philosophie proprement dite. Le même pays a donc bien pu porter à quelques siècles de distance Abailard et Descartes : aussi remarque-t-on entre ces deux hommes une similitude frappante, à travers bien des différences. Abailard a cherché à se rendre compte de la seule chose qu’on pût étudier de son temps, la théologie : Descartes s’est rendu compte de ce qu’il était enfin permis d’étudier du sien, l’homme et la nature : Celui-ci n’a reconnu d’autre autorité que celle de la raison ; celui-là a entrepris de transporter la raison dans l’autorité. Tous deux ils doutent, et ils cherchent ; ils veulent comprendre le plus possible, et ne se reposer que dans l’évidence : c’est là l’esprit commun qu’ils empruntent de l’esprit français, et ce trait fondamental de ressemblance en amène beaucoup d’autres : par exemple, cette clarté de langage qui naît spontanément de la netteté et de la précision des idées. Ajoutez qu’Abailard et Descartes ne sont pas seulement Français, mais qu’ils appartiennent à la même province, à cette Bretagne dont les habitants se distinguent par un si vif sentiment d’indépendance et une si forte personnalité. De là dans les deux illustres compatriotes, avec leur originalité naturelle, avec certaines dispositions à médiocrement admirer ce qui s’était fait avant eux et ce qui se faisait de leur temps, l’indépendance poussée souvent jusqu’à l’esprit de querelle, la confiance de leurs forces et le mépris de leurs adversaires, plus de conséquence que de solidité dans leurs opinions, plus de sagacité que d’étendue, plus de vigueur dans la trempe de l’esprit et du caractère que d’élévation et de profondeur dans la pensée, plus d’invention que de sens commun ; abondants dans leur sens propre plutôt que s’élevant à la raison universelle, opiniâtres, aventureux, novateurs, révolutionnaires[9]. »

Les ouvrages d’Abailard concernent tous la théologie ou la philosophie, sauf sa correspondance avec Héloïse et son Historia Calamitatum. Les principales éditions ont pour titre :

Petri Abaelardi, filolosofi, abbatis Rutyensis, et Heloissae conjugis ejus, primœ Paracletensis abbatissæ, opera nunc primum edita ex mss. codd. Francisci Amboesi, cum ejusdem Prœfatione apologetica, et censura doctorum Parisiensium ; Parisiis (Buon), 1616, in-4°.

Petri Abaelardi abbati Ruyensis, et Heloissæ abbatissæ Paracletensis, opera a prioris editionis erroribus purgata, et cod. mss. collata, cura Richardi Rawlinson ; Londini, 1718, in-8° ; Oxonii, 1728, in-8°.

Magistri Petri Abaelardi Epistola, quae est historia calamitatum suarum ad amicum scripta. Heloissæ et Abaelardi Epistolœ quæ feruntur quatuor priores, additis Codd. Ambroesii et Rawlinsonii variis lectionibus ; edidit J. Gaspar Orellius ; Turici, 1841, in-4°.

Ancienne Héloïse, manuscrit nouvellement retrouvé des lettres inédites d’Abailard et d’Héloïse, trad. par de Lonchamps, et publ. avec des notes historiques par A. de Puyberland (P. R. Auguis) ; Paris, 1823, 2 vol. in-8°.

Lettres d’Abailard et d’Héloïse, trad. du latin sur le manuscrit n° 2923 de la Bibliothèque royale, par M. Ed. Oddoul ; précédées d’un essai sur la vie et les écrits d’Abailard et d’Héloïse jusqu’au concile de Sens, par madame Guizot, et continué par M. Guizot ; Paris, 1837, 2 vol. gr. in-8°.

Ouvrages inédits d’Abailard, pour servir à l’histoire de la philosophie scolastique en France ; publiés par M. Victor Cousin ; Paris, de l’Impr. royale, 1836, gr, in-4°. On y trouve le Sic et Non.

La meilleure édition (encore inachevée) est celle de M. Cousin ; elle a pour titre :

Petri Abælardi opera, hactenus seorsim edita ; nunc primum in unum collegit textum ad fidem librorum editorum scriptorumque recensuit notas, argumenta, indices adjecit Victor Cousin ; Paris, 1850, in-4°. F. H.

Ch. de Rémusat, Abélard, 2 vol. in-8° ; Paris, 1845. — Berington, History of Abailard and Héloïse ; Lond., 1787. — Fessier, Abailard und Héloïse ; Berlin, 2 vol. in-8°, 1806. — M. Guizot, Essai sur la vie et les écrits d’Abailard et d’Héloïse ; Paris, 1839. — Cousin, Introduction aux ouvrages inédits d’Abailard ; Paris, 1836.

  1. Ce nom s’écrit indifféremment Abélard, Abeilard et Abailard. La dernière orthographe, qui est celle que donnent les manuscrits les plus anciens, nous parait préférable. Selon quelques étymologistes, c’est un sobriquet qui lui fut donné par Tirric, son maître de mathématiques, et qui signifie lèche-lard, de Baiolardus (bajo, i. e. lingo, et lardus). Voy. M. Ch. le Rémusat, Abélard, t. I, p. 13.
  2. M. Ch. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 44, et M. Cousin, Introduction aux œuvres inédites d’Abélard.
  3. Abailard, Epist. I, p. 28. — M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 108.
  4. M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 118.
  5. Abail., Epist. I, p. 32.
  6. S. Bern, Epist. CLXXXVIII.
  7. S. Bern., Epist. CCCXXX.
  8. Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab adolescentia, S. Bern., Epist. CLXXXIX.
  9. Voy. Cousin, Introduction aux œuvres inédiles d’Abailard.