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Nouvelle Biographie générale/VILLEHARDOUIN Geoffroi, sire de

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Firmin-Didot (46p. 93-94).

VILLEHARDOUIN (Geoffroi, sire de), chroniqueur français, né vers 1155, au château de Villehardouin, près de Troyes, mort vers 1213, à Messinople. Il était d’assez bonne noblesse, riche en terres domaniales, et déjà père de cinq enfants, lorsqu’il prit la croix en 1199, à l’exemple du comte de Champagne, auprès duquel il remplissait l’office de maréchal. Les croisés s’étant plusieurs fois réunis en parlement à Soissons, à Compiègne, au nombre de plus de dix mille hommes, ils nommèrent six députés pour trouver les vaisseaux et les vivres nécessaires à l’armée. Placé à la tête de cette députation, Geolfroi se rendit à Venise (1201), et obtint de la république qu’elle transporterait sur ses vaisseaux trente-cinq mille hommes, dont quinze mille cavaliers, pour le prix de 85, 000 marcs d’argent, environ quatre millions. Il prit la parole à cette occasion devant le peuple assemblé sur la place Saint-Marc, et l’adjura dans une courte et touchante harangue « de venger la honte de Jésus-Christ » et « d’avoir pitié de la Terre Sainte d’outre mer ». Puis il se jeta en pleurant aux pieds des assistants, qui d’une commune voix octroyèrent sa demande. Le comte de Champagne, Thibaut III, étant mort, Geoffroi parvint à faire nommer « seigneur de l’ost « Boniface, marquis de Montferrat. Mais les croisés, n’ayant plus leur premier chef, ne s’entendirent point pour s’acquitter envers Venise ; les uns voulurent s’en aller en Terre-Sainte par cette dernière ville, les autres par la Pouille. Les premiers ne pouvant seuls payer le prix convenu, le sage Dandolo leur proposa de s’acquitter en prenant pour le compte des Vénitiens la ville de Zara (oct. 1202), qui, malgré les réclamations d’Innocent III, fut bientôt soumise, ainsi que Trieste et toute l’Istrie. Alors le prince Alexis, fils d’Isaac l’Ange (voy. ce nom), vint prier les croisés de rétablir son père, qu’un usurpateur avait détrôné. Le 14 mai 1203, les barons français partirent de Corfou, et arrivèrent à la fin de juin à Gonstantinople, d’où ils chassèrent l’usurpateur après une vive résistance. La mauvaise foi d’Alexis et la turbulence de ses sujets amenèrent la ruine de l’empire grec, la prise et le pillage de Constantinople et l’élection du comte Baudouin au trône (9 mai 1204). On créa pour le marquis de Montferrat le royaume de Thessalonique. Villehardouin eut sa part dans tous ces événements ; homme de cœur, de tête et de main, il lut employé souvent à rétablir la paix et l’union entre les chefs latins, et combattit avec courage dans les guerres de partisans qui suivirent. Après avoir vu Baudouin tomber, à la bataille d’Andrinople, entre les mains des Bulgares, il rallia l’arrière-garde, et la ramena en bon ordre. Il appuya de tout son pouvoir le nouvel empereur Henri 1er (1206), et, profitant d’un moment de trêve, il se retira en 1207 en Thessalie, où il avait reçu en fiefs du marquis de Montferrat plusieurs places, entres autres Messinople, ainsi que le titre de maréchal de Romanie. Cessant d’être mêlé aux affaires, il voulut les raconter ; c’est dans cette retraite paisible qu’il rédigea sa chronique, la première de ce genre écrite en prose française. Dans Villehardouin on rencontre bien des tournures, et surtout bien des mouvements, des traits de sensibilité empruntés aux chansons des trouvères. L’ouvrage offre un mélange de naïveté et de grandeur qui vient de l’émotion d’une âme forte à la vue d’importants événements. La première édition de la Conqueste de Constantinople fut impr. à Paris, 1585, in-4°, par les soins de Vigenère, avec une traduction en regard. Le texte seul, corrigé d’après un manuscrit apporté de Venise, reparut à Lyon, 1601, in-fol. Du Cange en fit l’objet d’un important travail, Paris, 1657, in-fol. Depuis, le texte remanié de Du Cange a été reproduit successivement par les auteurs du Recueil des historiens des Gaules, par Buchon, par Petitot, par Michaud et Poujoulat dans leurs collections de mémoires. M. Paulin Paris, dans une nouvelle édit. de Villehardouin, publiée par la Société de l’histoire de France (Paris, 1838, in-8°), s’est efforcé de rétablir autant que possible le texte primitif de l’auteur.

À l’époque où il se retirait de la vie active, Villehardouin, bien loin d’oublier sa patrie, dotait l’abbaye de Froissy et celle de Troyes, où ses sœurs et ses filles étaient religieuses. La branche aînée de sa famille s’étant éteinte en 1400, les descendants de son neveu, nommés aussi Geoffroi, la continuèrent jusqu’au moment où elle se fondit avec la maison de Savoie.

Fr. Monnier.

Chronique de Villehardouin. — Notices des éditeurs. — Hist. littér. de la France, t. XVII. — Sainte Beuve, dans le Moniteur, 1884, p. 119 et 147. — Michaud, Hist. des croisades.