Nouvelle Exégèse de Shakspeare d’après une théorie anglaise sur la question des races

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Nouvelle Exégèse de Shakspeare d’après une théorie anglaise sur la question des races
Revue des Deux Mondes2e période, tome 30 (p. 305-343).
NOUVELLE EXEGESE
DE SHAKSPEARE

New Exegesis of Shakspeare, interpretation of his principal characters and plays on the principle of races, Edinburgh 1859.

I. — ENCHAÎNEMENT HISTORIQUE DES PRODUCTIONS DE LA POÉSIE.

Les œuvres de l’esprit humain, comme celles de la nature, sont d’une contemplation infinie. La nature est sans bornes pour le savant et pour l’artiste. Que ne s’est-elle pas laissé dérober depuis que l’humanité, sortie de ses langes, s’essaie à découvrir les lois dont la régularité gouverne l’univers, ou à reproduire, d’une voix et d’un pinceau mortels, les immortelles beautés qui se confondent ou se contrarient dans l’ensemble immense! Quand le physicien et le poète, sur le bord de l’Océan, assistent à ce grand spectacle d’une eau qui mystérieusement se gonfle et s’abaisse, l’un, tournant les yeux vers le ciel, y reconnaît les deux puissans moteurs qui, en passant, soulèvent les flots hors de leur lit, puis les laissent retomber comme un fardeau trop lourd; l’autre, à l’aspect de cette grandeur, sent le ravissement de la rive solitaire et de la mer profonde, et entend la musique de la vague bruyante, comme l’entendit Childe Harold en ces vers qui sont dans la mémoire de tous, et l’âme va s’anéantir dans la douloureuse volupté de l’infini aussi bien avec la sévère spéculation qui l’éclairé qu’avec l’harmonieuse rêverie qui la charme. De même les œuvres du génie humain nous attirent sans cesse; elles ont cela de particulier qu’elles sont un choix dans la nature, ne valant que parce qu’elles en tirent vérité ou beauté, la vérité et la beauté telles que les détermine le rapport entre l’âme et les choses; elles ont cela de curieux que, disposées l’une auprès de l’autre sur le vaste parcours du temps historique, chacune ne lève qu’un coin du voile et ne montre qu’un côté du monde; elles ont cela de fécond que, s’enchaînant, elles constituent ce qu’on peut appeler la pensée et l’imagination de l’humanité créant au fur et à mesure le vrai et le beau. Aussi une culture profitable et pieuse ne les a-t-elle jamais délaissées. Le vieil Homère, tant expliqué par les Grecs, est, pour qui sait et qui veut, un thème toujours nouveau, et Shakspeare, tant commente par ses compatriotes et ceux que j’appellerai ses demi-compatriotes, c’est-à-dire les gens du continent, donnera toujours à étudier comment un esprit splendide, à la un du XVIe siècle, idéalisa les hommes et les mœurs.

Bienvenue est donc une nouvelle interprétation de Shakspeare, nouvelle, dis-je, et qui, ne ressassant pas les opinions reçues, ne s’en serve que comme d’un marchepied pour monter plus haut. Il est certain que le poète a été senti et compris par ses contemporains, qui ont commencé sa réputation, et par les générations suivantes, qui l’ont continuée. Celui qui l’admire aujourd’hui est ému en son âme ainsi que le furent ceux qui l’admirèrent alors; c’est la chaîne d’or décrite par Homère, et celle-là unit les mortels par l’enchantement d’une création idéale qui dure pendant qu’eux durent si peu. De même que Corneille et Racine surent arracher à leur société des applaudissemens enthousiastes, de même Shakspeare éveilla dans le public anglais tous les sentimens qu’éveille la belle poésie : le siècle d’Elisabeth ne se trompa pas plus que le siècle de Louis XIV; les deux publics donnèrent à qui la méritait une palme qui n’a pas été flétrie, et la donnèrent parce qu’ils étaient en pleine communication avec ce qui les charmait. C’est leur gloire à eux d’avoir fait la gloire de leurs poètes, et l’Italie, qui tout d’abord s’éprit de l’épopée de Dante, montre en plein XIVe siècle combien était vif son sentiment d’une belle, mais sévère poésie. En France, en Angleterre, en Italie, le génie est sorti des entrailles de la société, et la société a reconnu et adoré le fruit de ses entrailles.

La correspondance des poètes et en général des artistes avec leur milieu, quelque grands qu’ils soient, est un point sur lequel on ne peut trop insister. Déplacez Dante de deux siècles et portez-le au milieu du XIe ce qu’il produira sera une chanson de geste : il célébrera Charlemagne et ses preux, la lutte suprême de Roland sera chantée comme elle ne l’a été par aucun de nos trouvères, la prouesse féodale aura son Homère, tandis qu’elle n’a eu que des cycliques et un cycle où le génie, vrai et réel dans l’aveugle et collective légende. fait défaut quant à l’exécution réfléchie et particulière; mais la Divine Comédie n’aura pas son Dante, la Divine Comédie, cette composition où la poésie s’enveloppe de la religion et de la philosophie du moyen âge, où l’amour qui adore place une Béatrix adorable, où même un reflet lointain du monde païen vient se faire entrevoir en cette merveilleuse création de Virgile, questa anima cortese mantovana, mettant sa main tranquille en la main tremblante du voyageur égaré et le confortant de la pâle, mais sereine lumière de son regard, — si tant est même qu’un esprit comme Dante, épris aussi bien des austères contemplations que des visions radieuses, ne se fût senti froissé dans le tumulte des mœurs féodales et n’eût gardé le silence. Shakspeare, aussi reculé de deux cents ans, ne domptera pas la loi du temps; au XIVe siècle, il fera des mystères où sans doute éclatera une féconde imagination, mais il n’y aura plus ni Hamlet, ni Macbeth, ni Juliette, ni Desdemona, ni toute cette foule de drames que seule permettait la vie plus ample du XVIe siècle. Au XVe Corneille mettra peut-être sur la scène l’héroïque intervention de Jeanne d’Arc, la défaite des Anglais, le, sacre du roi à Reims; Racine, la douloureuse histoire de la captivité de la vierge et de son martyre; mais ils ne seront vraiment ni Corneille ni Racine, c’est-à-dire de grands poètes pleins des beautés de la Grèce et de Rome, inspirés par un temps de politesse et d’élégance, et habiles à ravir l’admiration par des créations grandes et correctes, pompeuses et contenues, c’est-à-dire à réaliser l’idéal qui vivifiait l’âme de leurs contemporains. Si on ne peut reculer vers le passé les esprits créateurs, on ne peut non plus les avancer vers l’avenir. Les anciens chefs-d’œuvre ne se peuvent recommencer. Si Homère, Shakspeare et Racine revenaient au monde, ils se hâteraient, pour me servir des fortes expressions de Bossuet, de rentrer dans leurs tombeaux pour ne voir pas combien toutes les conditions d’art et de beauté qui firent leur vie sont changées. Aussi quand il y a des renaissances, elles portent d’autres noms, et les nouveau-venus se nomment Byron, Goethe, Schiller, André Chénier, Alfred de Musset.

M. O’Connell (c’est le nom de l’auteur de la Nouvelle Exégèse de Shakspeare) dit excellemment : « Tout génie de l’ordre suprême, particulièrement dans les arts, est l’expression, non l’instrument d’un avancement dans l’évolution sociale. » En effet, la condition relative, si évidente dans le développement scientifique, est, quoique plus cachée et en dépit de préjugés prévalens, réelle en la série des œuvres de l’art. Il y a dans les sciences des nécessités que l’esprit le moins exercé saisit comme insurmontables, et qui font que pour passer au degré supérieur il faut mettre le pied sur le degré inférieur. Cette conception, étendue fort heureusement par Auguste Comte à l’ensemble des sciences, fut un trait de lumière bien vif, montrant qu’il existe une science générale, ce qu’elle est et comment les membres qui la composent sont aussi subordonnés l’un à l’autre que le sont par exemple les différens membres de la mathématique ou de l’astronomie. Cette claire vue n’est venue que très tard, si bien qu’il a été possible à une philosophie rudimentaire de placer au début et à l’origine de l’humanité une liante sagesse dont nous chercherions péniblement à retrouver les débris. C’est une faute connexe et non moins grande d’attribuer au début et à l’origine de l’humanité une suprême beauté perdue dans le lointain des âges et à peine entrevue par des générations grossières et dégénérées, ou, si l’on veut et pour exprimer cette opinion comme on l’exprime, de penser qu’à un certain moment la beauté est éclose pour ne plus revenir et ne plus avoir que des copies incessamment dégradées, et que les modèles classiques de Grèce et de Rome sont le terme au-delà duquel tout décroît. Ce qui prouve que ces modèles, dont au reste je suis un des fervens adorateurs, n’ont pourtant qu’une splendeur relative, c’est que l’Iliade, tout Iliade qu’elle est et toute pleine d’une merveilleuse poésie, si elle apparaissait aujourd’hui et comme produit de l’art du XIXe siècle, serait informe et puérile, et ce qu’elle a de plus vraiment beau, vu sous le faux jour d’un milieu qui n’est pas fait pour elle, se dégraderait aussitôt, tant il est vrai que rien dans l’art ne peut être dérangé, que la poésie homérique ne garde son charme infini qu’à la condition d’avoir son vêtement ionien, de se marier au bruit de l’Hellespont et aux ombres de l’Ida, et de nous raconter dans une langue harmonieuse et antique les antiques récits des dieux et des héros. A ce point de vue, il sera vrai de dire que non moins que les œuvres de science, les œuvres d’art s’ajoutent les unes aux autres et se complètent, tendant ainsi à constituer un immense idéal qui se développe à mesure que se développe l’humanité.

Donc aujourd’hui il faut embrasser par la pensée ce vaste idéal, afin d’en considérer les stations lumineuses, c’est-à-dire celles qui sont signalées par l’apparition de quelque grand génie. Un esprit comme M. O’Connell, que la nature et l’étude ont fait éminemment philosophique, s’est placé naturellement dans l’ordre d’idées où les chefs-d’œuvre s’apprécient et s’expliquent par l’histoire. Toute critique absolue est épuisée et surannée. Les œuvres d’art renferment d’abord ce qui est du lieu et du temps, puis si elles sont œuvres de génie, une part qui est destinée à tous les lieux et à tous les temps, et ce mélange inévitable est à la fois la cause qui les empêche de renaître et de se reproduire (car, ainsi que je l’ai dit, qui pourrait tolérer une nouvelle Iliade?) et la cause qui leur imprime une singulière beauté (car cette beauté est d’un monde duquel nous n’aurons jamais plus rien de semblable). Pour user pleinement de tout l’essor que donne un tel agrandissement, il faut admettre sans restriction qu’il n’y a dans l’histoire, c’est-à-dire dans l’évolution graduelle du genre humain, aucune intervention surnaturelle qui en dérange en bien ou en mal le cours, aucune solution en un point ou en un autre de l’enchaînement des causes et des effets, en un mot que cette évolution est un phénomène naturel et aussi soumis à ses lois propres que l’est l’évolution du chêne depuis le gland jusqu’au moment où il couvre le sol environnant de son vaste ombrage. C’est un des principes fondamentaux de la philosophie positive, et sans vouloir aucunement enrôler M. O’Connell dans l’école dont je fais partie, je puis dire qu’il admet ce principe et ajouter que tel qui l’admet est d’accord avec nous sur un point essentiel. Le reste, quelque important, quelque grave qu’il puisse être, est affaire de conséquences qui se dérouleront et d’avenir qui prononcera; mais le point de partage est de reconnaître que tout dans ce que nous connaissons obéit, y compris l’évolution des sociétés et l’histoire, à un ordre qui, réglé par les propriétés des choses inanimées ou vivantes, sera nommé naturel par opposition à l’ordre surnaturel, principe des philosophies primordiales.

Cette conception essentielle, qui dès à présent divise le monde moderne en deux partis, et qui, mieux que toutes les opinions conservatrices ou révolutionnaires, les caractérise l’un et l’autre, n’est encore, dans sa plénitude du moins, du domaine mental que de peu de personnes. Combien en effet y en a-t-il d’un côté qui soient disposés à considérer les religions non comme une intervention divine, mais comme un développement naturel par lequel l’humanité réalise son idéal de moralité sociale, ainsi que dans l’art elle réalise son idéal de beauté? Et d’un autre coté combien y en a-t-il dont la science ait assez agrandi et affermi l’esprit pour concevoir que, rien dans le monde ne pouvant être effectivement soustrait à la chaîne des lois universelles, l’histoire n’est qu’un cas particulier, bien que le plus complexe, de ce vaste enchaînement? Heureux ceux qui, dans l’état troublé des sociétés civilisées, sont arrivés à ce point culminant de la pensée philosophique, gage des réorganisations futures ! Heureux ceux-là, dis-je sans hésiter, car je ressens la satisfaction d’y être, sans ressentir l’orgueil d’avoir été celui qui y a conduit. M. O’Connell y est aussi parvenu, et je l’y rencontre. Là est entre nous une concorde fondamentale, si bien que, sur les déductions ultérieures, nous pouvons être en discussion sans être en division, et après les douteuses excursions revenir au terrain solide d’où nous sommes partis. C’est qu’en effet difficile et laborieuse est l’extension d’un principe qui commence. Tout est devant lui sans voie et sans jalon; ceux qui s’engagent les premiers sont exposés à entrer en des ouvertures qui n’ont pas d’issue, ou bien à se frayer de faux chemins qui mènent loin du but; mais quand le labeur de beaucoup de mains a éclairci le sol, alors les directions se dessinent, et l’on voit sans peine quel est celui qui, dirigé par un heureux instinct, a suivi la bonne.


II. — TYPES NATIONAUX DANS LES PIÈCES DE SHAKSPEARE. — LES ITALIENS.

D’après M. O’Connell, ce qui fait la grandeur particulière et nouvelle de Shakspeare, c’est que, s’élevant le premier à une contemplation plus étendue à la fois et plus profonde de la nature humaine, il a introduit dans ses drames non plus la peinture seulement d’individus ou de familles, mais l’esquisse et le caractère des races principales qui occupent l’Europe. « Le génie du poète et du philosophe qui innovent est, dit-il, le pouvoir de saisir les germes qui naissent au fur et à mesure de l’évolution de l’esprit général, et de les amener, le poète à la fleur et le philosophe au fruit. Ce génie a l’unité de ce qu’il embrasse, l’unité d’impulsion, de croissance et d’inspiration, tandis que les hommes d’un ordre inférieur n’ont d’autre unité que celle de l’objet qui est sous leurs yeux ou de l’art dont ils suivent les règles. De l’élaboration chaotique suscitée parmi les Grecs par les guerres de Troie, qui mêlèrent tant de peuples, et dont les phases et les faits prirent un corps mythique dans ce long intervalle, — de cette élaboration, dis-je, naquirent finalement le grand Eschyle et le drame grec. Ainsi du cycle du moyen âge, chaos semblable, mais sur une plus grande échelle, de guerres, de races, et de romans qui personnifièrent les races, naquit à son tour Shakspeare. Bien que ces poètes soient ainsi analogues par l’origine et par l’excellence, leurs domaines furent aussi divers que les époques et les scènes. Le Grec était limité à l’expérience d’un coin de l’Europe; le poète anglais avait l’Europe tout entière, avec vingt siècles d’histoire de plus. Le premier aussi, en sa qualité d’initiateur, doit avoir travaillé sur l’extérieur, sur les actions, les costumes, les coutumes des tribus qui appartenaient à ses traditions. L’innovateur moderne, au contraire, doit, allant par ordre, passer à l’intérieur, chercher les idées et les caractères qui sont les causes de telles apparences externes, et par conséquent dépeindre non des familles et des tribus, mais des nations ou plutôt des races... Tandis qu’Eschyle avec l’ancien drame borna la sphère d’action aux limites de la famille, le fondateur du drame moderne la porta plus loin, et jusqu’à des groupes plus larges, conformément au progrès général dans la connaissance des hommes et de la nature. Ce que l’Asie-Mineure et la Hellade étaient au peuple d’Athènes, l’Europe, dans sa vaste enceinte, l’était aux Anglais de la renaissance. Chez les anciens, la théologie, cause tout externe et toute primitive, donnait le ressort de l’action et la limite des caractères; chez les modernes, ce ressort et cette limite s’agrandirent et devinrent la fatalité tout humaine et tout interne de l’organisation. Les maisons des Pélopides et des Labdacides étaient le thème d’Eschyle; les races germanique, italique, celtique, furent le thème de Shakspeare. Telle est du moins la conséquence des principes mis en avant, et en faire la vérification est l’objet de ce volume. »

D’après ce système, Iago, dans Othello, représente le caractère de la race italienne, Hamlet, de la race teutonique, et Macbeth, de la race celtique. M. O’Connell ne veut aucunement dire que ourdir des trames scélérates soit le propre de la race italienne, qu’assassiner sous le toit de l’hospitalité un roi débonnaire soit le type de la race celtique, et que la mélancolie d’une âme indécise et troublée soit le type de la race germaine. Non, Iago pourrait être honnête, Macbeth aussi saint que Duncan, et Hamlet aussi royal que le grand Alfred; mais dans l’un ou l’autre cas, dans le bien comme dans le mal, ils n’en seraient pas moins de vrais représentans de leur race, c’est-à-dire obéissant aux impulsions qui les poussent et bornés par les conditions qui la bornent. C’est ainsi que, exemple extrême et qui dira tout de suite ce que M. O’Connell entend, un homme d’une tribu des peaux-rouges pourra être aussi noble qu’Uncas et aussi méchant que le Renard-Subtil sans sortir jamais du cercle fatal que lui impose la qualité de fils des primitives forêts de l’Amérique; ceux-ci ne ressemblent en rien aux hommes blancs que l’habile romancier a mis auprès d’eux. Eh bien! ce que Cooper a marqué sans peine au XIXe siècle et entre des types si tranchés, Shakspeare, au XVIe siècle et à une époque où ce n’était qu’une aperception de génie, l’a marqué pour des types si voisins, qu’un grand poète seul pouvait les dessiner d’une façon distinctive.

Avant d’entrer en plus de détail avec M. O’Connell, j’ai besoin de prendre certaines précautions et de faire certaines réserves. Je vais marcher d’une part en le suivant, de l’autre en m’écartant de lui, et je veux éviter que cette double marche n’ait l’air d’une contradiction. La question, fort importante dans l’histoire de l’art, n’est pas autre que celle de l’origine, si souvent controversée, du drame romantique dans l’Europe moderne. Le point de vue nouveau qu’a ouvert M. O’Connell en la rattachant à la diversité des races nationales m’attire, et je m’en fais le complaisant et satisfait interprète; mais, par une voie dont le lecteur sera juge tout à l’heure, l’explication qu’il donne tourne à la grande glorification des Celtes, ou, pour parler plus précisément de la France (et un Français n’a qu’à se réjouir de voir un étranger si plein d’une profonde et sincère admiration pour notre pays), mais aussi au grand détriment de l’Italie et de l’Angleterre. C’est là-dessus que je me sépare. Depuis que l’histoire a été clairement ouverte pour moi, j’ai toujours placé dans un très haut rang ces deux nations si différentes : l’Angleterre, avec sa haute prospérité, n’avait pas besoin qu’on lui fît justice; mais l’Italie en eut besoin, et ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que je me suis rangé parmi ceux qui l’admirent et qui la soutiennent de leurs vœux. Le livre de M. O’Connell n’a, je l’avoue, changé mon sentiment ni pour l’une ni pour l’autre. Que si l’on me reprochait de ne connaître l’une ou l’autre que de ouï-dire et comme je connais Rome et la Grèce antiques, je répondrais qu’au point de vue purement historique où je me borne, il suffit, pour avoir une opinion sur une nation, de considérer quelles ont été ses œuvres dans les lettres, dans les arts et dans les sciences, comment elle s’est gouvernée au dedans et comment elle s’est comportée au dehors.

Venons maintenant à M. O’Connell, aux Italiens et à Iago. Comme la conception historique de M. O’Connell l’a conduit à donner aux Italiens une place secondaire en tant que race, il rencontre d’abord les Romains comme une objection anticipée. Voici donc ce qu’il regarde comme les traits essentiels du caractère romain : dans l’intelligence, nullité de la faculté organisatrice, faiblesse même de la réflexion, prééminence de la sensation et de cette compréhension concrète qui gagne en intensité parce qu’elle est étroite, et en clarté parce qu’elle porte sur l’objet. Ces traits positifs et négatifs sont manifestes par l’histoire. Les Romains n’eurent jamais un penseur, un philosophe, un système; le peu d’écrivains spéculatifs qu’ils produisirent copièrent les Grecs, et furent d’informes compilateurs de faits et de fables, comme Varron et Pline. Ils stigmatisaient du titre d’inconsistance la susceptibilité qu’avaient les Grecs pour les influences de la dialectique; leur propre stupidité apparaissait solidité, parce qu’elle ne se laissait pas ébranler par de tels mobiles. Les seuls argumens qu’ils affectaient, les seules spéculations qui les intéressaient se rapportaient aux augures et à la divination, et même leur religion n’était qu’un pur rituel, sans apparence d’âme ou de doctrine. Ce qu’ils voyaient, ils le saisissaient avec précision, avec profondeur, avec obstination, mais en s’élevant à peine au-dessus du physique, du particulier, de la pratique. Leur seule création abstraite est le code de jurisprudence, qui ne demanda ni raison ni réflexion, qui même les exclut, car la loi, étant injonctive et ne s’occupant que de faits, est non pour l’argumentation ou pour l’inspiration, mais pour le jugement et la définition. Le principe moral était, comme la religion, extérieur et reposait sur l’usage et la superstition. Dans les manières, les Romains étaient plutôt gracieux que polis; accessibles aux impressions du dehors, mais ne recevant rien de l’intérieur, ils avaient de la courtoisie sans être cordiaux, de la dignité sans être délicats; ils manquaient de la sympathie et de l’humanité qu’implique le mot de gentleman ; leur rang eût été bas dans la chevalerie du moyen âge, et de fait leurs descendans trafiquaient au lieu d’aider dans les croisades. Au point de vue public ou social, cette race était patriotique, en tant que patriotique est opposé à personnel et à philanthropique. Le patriotisme, comme le nom l’indique, étant un attachement à la patrie, à la terre, était en plein accord avec le cercle purement physique ou concret de l’intelligence; Rome était territorialement regardée par les Romains comme le chez-soi (home) est individuellement regardé par les Teutons. La tendance était par conséquent opposée à la dispersion et favorisait l’unité, mais l’unité d’agrégation, non d’organisation. Ce fut cette tendance qui les conduisit à la conquête du monde, et ce défaut qui fit qu’ils commencèrent à le perdre dès qu’il eut été conquis. Maintenant tous ces défauts sont voilés-par l’idéal qu’on s’est fait de Rome. Dans les conquérans du monde, la rustique ignorance fut vertu et simplicité, le stupide mépris des Grecs subtils fut conclusion profonde d’un sens solide, le manque absolu de conscience fut stoïque fermeté de caractère, la superstition formaliste fut une religieuse scrupulosité, leur impuissance civile d’organisation un sage souci de la liberté publique, leur aveugle avidité de pouvoir et de conquête magnanimité civilisatrice.

J’avoue que je suis, comme M. O’Connell, de ceux qui s’efforcent de dissiper les illusions que l’éloignement et le respect de l’antiquité peuvent créer, j’avoue encore que, dans ce tableau, certains traits sont exacts, par exemple l’infériorité des Latins par rapport aux Grecs quanta la philosophie et aux sciences; mais je ne puis accepter comme portrait ressemblant l’esquisse qui vient d’être citée : des parties font défaut et d’autres sont grossies. Dans un beau passage, M. O’Connell, rappelant que nous n’avons qu’un fragment de la littérature et de l’histoire des Grecs et des Romains, dit: « Le gouffre des siècles d’obscurité où elles disparurent fut un gain et non une perte; il engloutit ce qu’il y avait de vulgaire et de conforme à la simple humanité dans la Grèce et dans Rome, et n’en laissa surnager que les grandes parties dans l’enchantement d’un mirage. Ces deux nations furent ainsi placées sur le piédestal de l’histoire comme une excitation à la postérité et un idéal qui sert d’exemple. » Cela est aussi bien dit que pensé; mais avoir pu, après s’être dépouillée, dans le lointain des âges, des humbles et tristes vulgarités, laisser de soi un idéal, que faut-il de plus pour rehausser et remettre à sa place la nation romaine ?

Cela me suffit ici; pourtant il est encore une proposition sur laquelle je ne puis être d’accord avec M. O’Connell, celle où il dit que les Romains atteignirent l’unité de leur empire à travers des siècles de sang et de crimes. Je la concevrais, sans l’approuver, chez un moraliste qui, n’ayant pour se diriger qu’un point de vue abstrait, transporterait dans le passé des appréciations absolues, et jugerait ce qui se fit par ce qui de son temps doit se faire; mais si la morale même est relative, à plus forte raison l’historien est-il tenu d’estimer les choses conformément à ce qu’elles purent être suivant les temps, les lieux et le développement de l’histoire et de la civilisation. Or la guerre est une de ces fatalités attachées par la condition des choses aux premières phases de l’évolution du genre humain, fatalité qui décroît de jour en jour, et dont la philosophie sociale prévoit l’extinction, mais qui alors eut sa raison d’être dans la nature de l’homme et sa pleine action dans l’histoire. S’emporter contre elle serait comparable à la colère du naturaliste qui, étudiant les animaux condamnés à se nourrir d’une proie vivante, leur ferait leur procès. Sans doute on peut rêver et souvent moi-même je l’ai rêvé, j’en conviens, on peut rêver que les animaux et l’homme en particulier n’eussent pas été astreints à cette cruelle loi; mais, quand on étudie, il faut écarter des rêves et de vains souhaits, et envisager la nature dans sa réalité, quelque rigoureuse qu’elle soit. La comparaison est pleinement exacte : la sauvagerie est toujours en guerre; dès l’aurore de l’histoire, les pasteurs subjuguent l’Egypte, et Sésostris porte au loin ses armes. La seule question qui reste, c’est de savoir si les Romains, dans cet exercice inévitable des impulsions primitives, se sont, plus que les autres peuples, souillés de sang et de crimes. Eh bien ! on peut affirmer que s’ils ne le furent pas moins, ils ne le furent pas plus. Ce fut un grand progrès quand la guerre, de purement destructive, devint conquérante et forma des empires, et quand de conquérante elle devint civilisatrice, ce qui arriva quand elle fut portée par les Grecs et les Romains dans les contrées barbares. Les Romains eurent conscience de leur rôle alors qu’ils disaient par la bouche de Virgile :

Tu regere imperio populos. Romane, memento,


et qu’ils célébraient par celle de Pline, dans une phrase encore plus décisive, l’immense majesté de la paix romaine.

Ce portrait de la gent latine est aussi, on le comprend, celui des Italiens, et, selon M. O’Connell, si les Romains revenaient sur le théâtre du monde, ils n’y auraient pas un autre rôle que celui que l’Italie y joue, aujourd’hui que d’autres races, douées de qualités supérieures, ont pris leur place et leur fonction : à quoi j’objecte aussitôt que cette assimilation ne peut être complète, car elle cloche en un point essentiel. — Tandis que les Romains n’ont, comme il est reconnu, qu’un rang tout à fait subordonné dans les sciences, l’Italie a noblement payé sa quote-part dans le tribut apporté en commun par les nations européennes, et tandis que Rome, belle dans le premier des arts, la poésie, est nulle dans le reste, l’Italie, qui n’a pas pour cela déchu dans la gloire des grandes compositions poétiques, est reine par la musique et par la peinture. — Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Italie moderne soit en décadence par rapport à l’Italie ancienne : ce qu’on peut appeler sa déchéance politique ne date que du XVIe siècle, est comparable à celle qui ne tarda pas à frapper aussi l’Espagne, et dépend au fond d’une cause identique, l’oppression ecclésiastique compliquée ici de la domination étrangère; mais à ceux qui l’admettent M. O’Connell demande, en raillant, comment ils peuvent l’expliquer, eux qui prétendent que le sang germanique fut un sang régénérateur pour les nations abâtardies de l’empire latin, et qui savent qu’une portion de ce noble sang fut infusée dans l’Italie par la conquête ostrogothe et lombarde. Quant à moi, je l’ai plusieurs fois soutenu et je prends occasion de le répéter, je regarde l’invasion des Germains comme ayant non pas accéléré, mais retardé l’évolution de l’Occident, en mêlant des races moins civilisées à des races plus civilisées, en créant ainsi un terme moyen et inférieur; toutefois je pense, et en ceci je vais contre l’opinion de M. O’Connell, qu’une invasion celtique n’aurait pas produit un moindre dommage. Seulement Germains ou Celtes, une fois implantés, devenaient d’excellens élémens, et ce n’était qu’un retard.

Iago appartient à ce type latin ou italien tel que le décrit M. O’Connell, ou, pour parler tout à fait comme lui, c’est un personnage qui, trouvé dans l’ancien récit, est devenu, grâce au génie de Shakspeare, un portrait de la race italienne : personnage méchant ou honnête, il n’importe, je l’ai déjà dit, mais dans l’un et l’autre cas personnage enfermé dans un certain ordre de pensées, de mobiles, de combinaisons d’où le poète ne l’a jamais fait sortir. Iago est le véritable héros de la tragédie : cela, pressenti bien des fois, est remis en lumière par M. O’Connell, qui veut du moins que cette primauté ne soit pas ôtée à un peuple glorieux, infortuné, et qui a rendu des services ; je rapporte ses expressions afin d’écarter l’odieux que suscite au premier abord une telle comparaison. Si je ne pense pas ce que pense M. O’Connell, qu’il y ait dans les traits qui peuvent caractériser l’Italie des traces d’incapacité essentielle pour certaines grandes choses de l’ordre intellectuel et moral, j’accorde pleinement que Shakspeare a dessiné d’une main aussi sûre que délicate ce redoutable personnage, et j’y vois un Italien du XVIe siècle qui, sentant bien la criminalité de ses actions (Iago ne laisse pas de doute à ce sujet), se met froidement au-dessus et pratique dans la morale privée ce dont Machiavel fit la théorie dans la politique. À la fin du XVe siècle et dans le XVIe les déchiremens de l’unité catholique firent toucher du doigt que la politique et la morale étaient plus indépendantes de la théologie qu’on ne l’avait pensé, et il y eut à ce moment un rude assaut pour la politique et la morale : les Italiens seuls avaient alors des conceptions assez générales pour embrasser en un système cet état de dissolution, et ils l’embrassèrent; mais leurs tyrans n’étaient pas plus déloyaux que les Ferdinand de Castille, les Louis XI de France, les Richard d’Angleterre.

Je ne suis pas toujours satisfait du procédé que M. O’Connell emploie pour caractériser les races ; cela est sans doute fort difficile, et j’essaierai plus loin, non pas de tracer ces caractéristiques, mais d’indiquer quelques-uns des traits essentiels qu’il importe, suivant moi, de prendre pour guides. En attendant, je dirai qu’à mon avis ce qu’il faut craindre, c’est de prendre le cas particulier pour le cas général. Ainsi est-il vrai de considérer comme un attribut réel du caractère italien l’emploi du poignard pour combattre les tyrans de leur pays et l’arracher aux mains qui l’oppriment ? Je ne crois pas que ce soit l’attribut d’aucune nation ; mais, si ce l’était, ne devrait-il pas être noté expressément dans la caractéristique de la nation française ? Depuis Poltrot de Méré, qui assassine le duc de Guise, jusqu’aux vingt assassinats d’Henri IV, en passant par les Guise, que tue Henri III, et Henri III, que tue Jacques Clément, quelle série de meurtres suscités par le désir de se débarrasser d’hommes politiques qui gênaient ! Puis vient sous Louis XIV et Louis XV (car on peut à peine mentionner Damiens) un repos où les assassinats politiques n’apparaissent plus. La révolution éclatant, ils recommencent ; Lepelletier de Saint-Fargeau, Marat, en sont les victimes ; Napoléon échappe à la machine infernale ; le duc de Berri tombe sous le poignard, et sept tentatives sont faites contre la vie de Louis-Philippe. Il suffit de rapprocher les faits pour montrer que ce sont des passions accidentelles qui soulèvent ces orages. De même, chez les Italiens, le poignard n’est devenu une arme politique que depuis que l’idée d’une libre Italie, s’éveillant dans leurs âmes, a mis aux uns le fusil, aux autres le couteau à la main, pour délivrer leur pays.

Iago, Italien raconté dans un récit italien, a nécessairement toutes les touches intérieures et extérieures qui le font indigène d’un pays, membre d’une nation. Le moment créateur dans Shakspeare fut quand il voulut non pas effacer ces touches pour aller à ce qu’il y a de plus général dans l’homme, mais les conserver et les achever pour les superposer, comme fait la réalité, à ce qu’il y a en l’homme de plus général. Là fut l’origine du drame nouveau. Dès lors que l’œil de son génie s’ouvrait sur cette condition de l’art, tout venait lui faciliter sa tâche. De son temps, les nations, ne s’étant point autant assimilées, portaient des signes visibles. Qui, à première vue, ne reconnaissait un Lombard, un Italien, et qui, dans son esprit, n’avait une idée toute faite de certains types alors frappans ? Ces nations, ces variétés humaines, posaient devant le poète, et le poète put voir et crayonner.


III. — TYPES GERMAINS ET CELTES.

Dans Othello sont Iago et les Italiens, dans Hamlet les Germains, dans Macbeth les Celtes. Si j’ai bien compris M. O’Connell, tandis que l’Italien reçoit naturellement ses impressions du dehors, le Teuton les reçoit naturellement du dedans, et le Cette lie par sa nature intermédiaire les deux points de vue. Cette remarque mérite d’être recommandée à l’attention de celui qui, s’occupant de la biographie des peuples, cherche à introduire dans leur histoire les motifs profonds, mais réels, de leurs actions ; mais elle le mérite, suivant moi, sous deux conditions qu’il importe de signaler. D’abord, par Celtes on entendra les Français, puisque parmi les populations dont l’origine remonte jusqu’aux Celtes, il n’y a que les Français qui témoignent de cette aptitude ; les Bas-Bretons durant leur autonomie, les Gallois, les Gaëls d’Écosse et même les Irlandais, qui forment un gros corps de nation, en un mot tous ceux qui n’ont pas été latinisés n’ont jamais joué ce rôle et exercé cette influence. En second lieu, les trois traits de l’Italien, du Teuton et du Celte signalés par M. O’Connell sont une manière d’être de l’esprit qui lui donne une certaine empreinte, mais qui ne le limite en aucune façon. C’est, si je puis me servir de cette comparaison, un timbre propre à chacune de ces nations : dans les corps sonores, le timbre est argentin, ou cuivreux, ou aérien, sans que pour cela le nombre des vibrations soit limité ou la pureté du son altérée. De même ici, France, Italie, Angleterre, Allemagne, Espagne, résonnent différemment au souffle des événemens et des idées, sans que pourtant d’aucun côté les grandes choses et les grandes idées aient fait défaut ou doivent faire défaut. Dans le long cours du temps, les équivalens s’établissent entre ces populations qui, comme on le verra dans le paragraphe suivant, ou sont de même race, ou ont été assimilées par une civilisation commune. Bien plus, le long cours du temps produit dans le sein d’une même population des changemens appréciables : les Latins étaient sans aptitude pour les hautes parties de l’art, et les Italiens y excellent ; les Allemands sont musiciens, et les Germains mêlés de Celtes qui occupent l’Angleterre ne le sont pas. En France, il n’y avait que la chevalerie ou gendarmerie qui fût estimée militairement : on écrasait la piétaille à Crécy et à Poitiers ; plus tard on soudoyait des fantassins suisses, écossais, allemands, et aujourd’hui il n’est pas de meilleure infanterie que l’infanterie française. À ces faits pris au hasard je n’attache d’autre importance que de montrer ce que des influences diverses peuvent dans une nation, à plus forte raison entre nations. C’est ainsi que, tout en refusant d’admettre entre les races européennes des gradations spécifiques, on découvre un riche fonds de différences nationales, et c’est sur ce fonds que Shakspeare a travaillé.

Shakspeare n’a failli ni aux récits qui lui ont fourni Hamlet, ni à son propre génie, en traçant la figure du prince de Danemark, et on le sent bien vivement en passant d’Othello à Hamlet. M. O’Connell a étudié cet antique Teuton d’un œil perçant et sévère ; il a mis en lumière de curieux détails, et celui qui aime ce qui est piquant admirera avec quel art, avec quelle passion, avec quelle profondeur parfois, par quels tours de force en d’autres cas, il tire de Shakspeare un portrait du Teuton, ou pour mieux dire de l’Anglais, qui n’en fait plus qu’un homme de commerce, de guerre, d’égoïsme brutal et d’intelligence pratique, mais fermée aux hautes conceptions qui savent organiser.

Je note en passant certains points, essentiels à mon gré, et sur lesquels je diffère avec M. O’Connell ; je les note dans un esprit de controverse philosophique qui croit devoir au lecteur les motifs de discordance comme ceux de concordance. « Le Teuton, dit M. O’Connell, portant, ce semble, le monde de ses intérêts avec lui-même, et ne se souciant du monde extérieur que comme subordonné à ces intérêts, est l’homme destiné à la progression physique et au cheminement, l’homme des colonisations, des affaires et du commerce ; mais, par une autre conséquence de cette direction tout externe, il est aussi l’homme des causes finales, car, comme tous les hommes, il supplée au côté faible de son intelligence en supposant une intervention de la Divinité, qui pourvoit. » Il est certain qu’il n’y a pas longtemps encore les livres anglais étaient infestés de cette puérile manie de la finalité : témoin ce savant anglais qui, décrivant les dents longues et tranchantes d’un saurien antédiluvien, louait la bienveillance de la Providence de l’avoir ainsi armé, et oubliait, en faveur du mangeur, les intérêts et les souffrances des mangés. Toutefois cela est propre non à une nation, mais à un état théologique de l’esprit pendant certaines périodes. Nous-mêmes, nous n’avons pas manqué de ces théologies où l’ordre du monde est conçu non comme un ensemble de conditions immanentes, mais comme un ensemble d’opérations explicables par leur but. Les anciens, dès que le monothéisme philosophique commença de luire à leurs yeux, abondèrent en ces interprétations ; le Grec Galien en fit la base de son grand traité de l’usage des parties du corps humain. D’ailleurs, ce qui achève de trancher la question, c’est que les Teutons, pour me servir du terme générique employé par M. O’Connell, y ont renoncé complètement dans la philosophie de Hegel. Les causes finales sont une phase que traversent la science et la philosophie, et non un terme au-delà duquel certaines nations ne peuvent s’élever.

Enfin viennent Macbeth et les Celtes : Macbeth, prince des Gaëls d’Ecosse, qui parlent encore le vieil idiome celtique ; les Celtes, cette race qui, suivant M. O’Connell, superposée aux deux autres, est de la sorte avancée sur un plan plus élevé. Voici comment il la caractérise : « Dans l’intelligence, prédominance de la faculté raisonnante, en tant qu’opposée aux tendances réflectives et perceptives, ou, dans le langage de la méthode, contrôle et complément de l’induction et de l’analyse par le moyen de la synthèse. La conduite est raisonnée, circonspecte, systématique. En moralité, la conséquence de l’acte, c’est-à-dire la conformité de l’acte avec les prémisses, a plus de poids que les motifs dictés par la conscience, comme chez les Teutons, ou le but poursuivi, comme chez les Italiens ; car la raison, venant enfin à connaître que les impulsions de l’homme ou ses desseins n’ont pas le pouvoir d’altérer l’ordre moral de l’univers, se résigne à étudier et à suivre cet ordre naturel à travers un tissu de rapports où tout est gradation conséquente. Dans la spéculation, cette race doit être méthodique, organisatrice, par opposition à celles qui ne savent qu’accumuler ou explorer, et, au point de vue théologique, opposer la fixité des institutions à la turbulence du prophétisme et à la torpeur de la théocratie, ou, en termes plus familiers, le calvinisme et le gallicanisme aux extrêmes contraires du romanisme et du protestantisme. Les manières doivent être à la fois dignes, courtoises et cordiales, en tant que procédant d’un tempérament où l’excellence du système nerveux a relevé la servilité du tissu cellulaire et la rudesse du système musculaire. Finalement, les tendances sont non pas, comme dans Hamlet, tournées en dedans et individuelles, non pas, comme dans Iago, tournées vers des passions et des intérêts de famille, mais dirigées vers la circonférence, expansives, généreuses, magnanimes, en un mot sociales. Ces qualités, ainsi que dans les autres races, ont leurs vices, où elles tombent. Celle du raisonnement mène à une réserve débilitante, à une timidité dans les entreprises nouvelles ou importantes qui provient de la faculté de se représenter d’avance toutes les éventualités. Dans la morale, l’esprit de conséquence devient une sorte de callosité à l’égard de toute cruauté qui est impliquée dans la logique de la situation. Regardant principalement aux moyens qui sont l’objet de la raison, non aux motifs, comme dans la conscience, ni au but, comme dans la religion, l’homme de raisonnement peut, une fois lancé, être poussé de crime en crime, sans malveillance de dessein, sans cruauté de caractère, mais simplement par obéissance aux exigences commandant la conséquence avec ce qui est fait et la consommation de ce qui est conçu. Le côté faible de la philosophie est une indifférence pour les suggestions des sentimens et des superstitions du genre humain, indifférence inspirée par une confiance prématurée en la suffisance, de la raison, ou, si l’on veut, ce sera un excès de théorie qui n’est pas appuyé sur les faits et les traditions appartenant aux autres races. Quant aux manières, le défaut se manifeste de deux façons : être trop accessible aux impressions de la société, ce qui rend inconstant, et faire perversement des qualités qui ornent l’homme un masque de dissimulation. La manie de la sociabilité atteint son extrême, quand, revêtant cette forme d’ambition qui n’est ni avidité brutale ni aveugle domination, elle devient ce qui a été si bien décrit comme la dernière infirmité des nobles âmes, un désir de gagner l’approbation ou même un souci du monde tel qu’on sacrifie les droits privés à la considération collective. »

Ce portrait est beaucoup plus français que celtique ; pourtant il y a aussi du celtique dans ce portrait français, puisque nous sommes les descendans des Gaulois et leurs héritiers pour ce beau pays que baignent l’Océan et la Méditerranée, et que bornent les Pyrénées, les Alpes et une frontière ambiguë dans les plaines belgiques. Autrefois c’était Gaule aussi ; mais depuis longtemps, même avant la conquête romaine, des tribus germaniques s’y sont établies et y ont gardé leur idiome teuton, tandis que les Gaulois se laissèrent modifier par l’influence de Rome au point d’échanger leur langue pour le latin : effacement si complet que ce fut une tâche laborieuse pour l’érudition de démontrer que la langue des Gaules était de même famille que le celtique de Basse-Bretagne, du pays de Galles, d’Ecosse et d’Irlande ; effacement enfin qui serait très surprenant, si le même phénomène ne s’était produit aussi en Espagne pour l’Ibérien.

Je recommande aux lecteurs de cet ouvrage le chapitre de Macbeth et des Celtes ; certainement, quelque restriction qu’ils apportent aux vues de M. O’Connell, ils en retireront le profit d’avoir envisagé Shakspeare sous un jour nouveau, et d’avoir pénétré plus avant dans les sources de son génie. Je parle également aux lecteurs anglais et aux lecteurs français ; seulement, pour goûter ce qu’il y a de neuf et de profond, l’un devra impartialement s’élever au-dessus de la rigueur avec laquelle tout ce qui est anglais est traité, et l’autre au-dessus de la faveur avec laquelle est traité tout ce qui est français. Voyez en effet quelles atténuations on apporte à nos mauvaises actions et sous quelles grandes qualités on voile nos mauvais côtés. L’esprit routinier qui nous arrête n’est plus qu’une raison étendue qui aperçoit de loin et au loin les éventualités ; les abominables cruautés qui souillent notre histoire ne sont qu’une logique rigoureuse qui passe de la conception au résultat. Voyez aussi comme ce qui, selon moi, appartient à la date est attribué absolument à la race, je veux dire la rationalité qui caractérise la révolution française. Certes, si cette révolution, au lieu d’éclater en 1789, eût éclaté en 1640 comme la révolution anglaise, non-seulement elle n’eût pas été philosophique et axiomatique comme elle a été, mais encore elle ne pouvait, comme le prouvent la fronde et ses tumultes contemporains, que rester au-dessous de la révolution anglaise, entre un protestantisme avorté et un catholicisme ébranlé. Pendant que M. O’Connell attribue aux Celtes et aux Français une supériorité de race, il me semble curieux de rappeler qu’à la fin du premier empire et sous l’impulsion des haines justes et violentes suscitées contre notre nation par nos odieuses guerres, il fut, dans quelque recoin de l’érudition allemande, question de nous comme d’une race inférieure, brutale, et indigne d’être européenne.

Byron a raillé ceux qui, dans la nation anglaise, s’inquiéteraient de savoir s’ils sont de descendance saxonne ou normande, à peu près comme si quelqu’un de nous s’inquiétait en France de savoir s’il est d’origine gauloise ou latine, ou franque, ou burgunde, ou visigothe. Depuis longtemps, tous ces élémens sont confondus en un seul corps, la nation française : même les étrangers qui viennent de temps à autre se fixer chez elle s’y absorbent, et Mirabeau, bien que d’une famille originaire d’Italie, est pleinement Français ; mais historiquement et nationalement il importe de conserver les filiations, absolument effacées pour les individus. C’est à ce titre que je réclame contre une assertion de M. O’Connell relative aux Normands ; je parle des Normands de notre Normandie. Il les range, du moins ceux qui figurent dans les pièces de Shakspeare, parmi les populations teutonnes. Je ne puis accepter cette assimilation. L’invasion Scandinave fut la dernière des invasions germaniques sur le sol de la Gaule ; mais elle n’en diffère en aucune façon, et peut même servir à éclairer l’histoire de celles qui, étant plus anciennes, sont plus obscures. Nos Normands ne sont pas plus Scandinaves qu’on n’est, dans le reste de la France, Franc ou Visigoth ou Burgunde. À part la descendance de Rollon, le premier duc, descendance qui d’ailleurs ne dura pas très longtemps, tous ces Scandinaves se fondirent dans la population neustrienne, et y perdirent leurs mœurs, leur état social, leurs noms, leur langue. Autrefois en France il y avait, non pas ce que nous appelons des patois, mais des dialectes dans lesquels chaque grande province écrivait ses compositions, sans se conformer, comme aujourd’hui, à une langue unique. Le dialecte normand était un des principaux, et dès la fin du XIIe siècle ces prétendus Scandinaves ont, par de longs poèmes, tenu leur place littéraire, dans la langue d’oïl. Une étude des dialectes parlés sur le sol de la Gaule depuis la Méditerranée jusqu’aux côtes de l’Océan et au pays wallon montre [1] que ces dialectes, toujours latins, suivent une dégradation régulière à mesure qu’on s’éloigne davantage du territoire latin, sans que jamais un ressaut quelconque indique qu’en tel ou tel point se soit trouvée une population ou franque, ou burgunde, ou visigothe, qui ait donné au parler un caractère plus germanique qu’au reste. Eh bien ! cela est vrai pour notre Normandie ; là aussi la dégradation dialectique suit sa marche indépendamment de toute influence Scandinave. Il est donc vrai que si nous sommes Celtes, nos Normands le sont aussi et au même titre, c’est-à-dire que, devenus Latins comme les autres Gaulois, ils ont, comme les autres Gaulois, absorbé et assimilé les envahisseurs germaniques.

Les Gaulois, en renonçant à leur langue pour adopter le latin, ont rompu leurs liens avec les populations celtiques qui gardèrent la leur. Singulier échange qui ferait douter que les Français soient des Gaulois, si cette latinité d’emprunt n’en était restée la vraie preuve! En effet, on sait historiquement qu’aucune population latine ne couvrit le sol en assez grand nombre pour submerger la nation gauloise. Pline témoigne que la Province, que nous nommons aujourd’hui la Provence, était devenue tellement semblable à l’Italie qu’on ne l’en distinguait plus ; cette assimilation gagna de proche en proche jusqu’aux derniers confins de la Gaule : la langue gauloise fut de plus en plus reléguée. Quand l’invasion germaine commença, on courut risque de devenir Germains comme l’Angleterre le devint ; mais chez nous elle ne tarda point à être absorbée, et le triomphe des langues d’oïl et d’oc, filles de la latinité, vint montrer que définitivement la population gauloise avait pris le dessus. Cette fusion dans la latinité fut une rupture avec la celticité, rupture qui fut bien profonde, mais qui n’empêche pas qu’il ne reste des liens véritables entre nous et les populations demeurées pleinement celtiques. À ce titre, l’Irlande, aujourd’hui le seul grand centre celtique qui subsiste, nous intéressera toujours. Je n’ai pas à m’enquérir ici pourquoi elle a été si malheureuse sous le régime anglais ; ce ne fut pas précisément l’oppression tyrannique, car les protestans français ont été, sous Louis XIV et après lui, bien plus opprimés sans être jamais tombés à un tel point de misère. Ce ne fut pas non plus la différence de religion, car les catholiques français du Canada ont merveilleusement prospéré sous la domination britannique, ce qui, en passant, prouve que les Français n’étaient point impropres à la colonisation, et que leur infériorité d’alors ne tint qu’à l’infériorité de leur gouvernement, qui, non contrôlé, devait certainement être vaincu par un gouvernement contrôlé. Quoi qu’il en soit de cette situation irlandaise, comment se fait-il que les Irlandais n’aient pas mis en usage le procédé qui de nos jours a réussi à plusieurs nationalités opprimées ou menacées ? Je parle de la résurrection d’une littérature nationale autour de la langue nationale remise en honneur. C’est ainsi que les Hongrois, les Roumains, les Bohémiens et même les Flamands de la Belgique se sont défendus tantôt contre l’oppression, tantôt contre l’absorption. Pourquoi les Celtes d’Irlande ne font-ils pas de même ? Pourquoi les patriotes, les jeunes gens, se groupant autour du vieil et vénéré idiome, n’en font-ils pas le ralliement commun de leurs aspirations nationales et politiques ? Je n’ai aucun droit pour répondre à cette question, et c’est en définitive aux Irlandais eux-mêmes qu’il appartient de décider quelle est la voie la meilleure pour sortir d’une position qui les blesse, soit la fusion plus intime avec l’Angleterre, soit la séparation plus profonde à l’aide de la résurrection de l’idiome celtique.

De cette revue faite à la suite de M. O’Connell, j’arrive à la même conclusion que lui, à savoir qu’il y a dans Shakspeare plus que le portrait général de l’homme et de ses passions, et que des nuances très variées, qui proviennent de la diversité des races et des lieux, y tiennent une place importante. « Je ne prétends pas soutenir, dit M. O’Connell, que Shakspeare ait eu plus que ses critiques conscience de toute la portée de ses conceptions. Le vrai poète est philosophe par sentiment, non par système, et tous les grands agens du progrès de l’humanité ne connaissent guère leurs tendances réelles. Le fondateur du drame moderne fut mis, par les récits légendaires et poétiques du moyen âge, en possession d’une esquisse des principales variétés de race en Europe, esquisse qui devint entre ses mains le germe et le type de ses créations nouvelles. » Ce fut en effet ainsi que Shakspeare procéda. Les poètes, pas plus que les peintres et les musiciens, ne créent au sens absolu de ce mot ; ils mettent en œuvre, développent, embellissent, transforment, idéalisent les matériaux que l’histoire, le mythe, la légende leur apportent ; et si l’on veut un langage plus précis, chaque développement de l’histoire produit un nouveau flot d’imagination, masse toute prête pour la main du génie. Le moyen âge a été prodigieusement fécond en ces créations variées auxquelles la France, soit de la langue d’oïl, soit de la langue d’oc, a eu une si grande part, et desquelles Dante, par toutes les fictions de descente aux enfers composées dans les XIIe et XIIIe siècles, a tiré sa Divine Comédie, l’Arioste son Roland, par nos chansons de geste, et Shakspeare ses drames immortels, par des récits empruntés aux littératures.

Shakspeare, comme Molière, prit son bien où il le trouva. Son génie à lui fut d’avoir une vue si claire et si précise des linéamens que lui fournissaient ses originaux, que, quelque loin que son imagination le portât en remaniant le thème donné, il semble toujours ne faire que suivre le trait et achever le dessin commencé. Revenez en effet sur ces trois grands drames dont il vient d’être question, et considérez d’abord cet Iago et les autres personnages italiens, puisque le récit d’Italie n’a eu aucun souci d’autres gens que ceux du pays. Jean-Jacques Rousseau, en rappelant les beaux sites qu’il a immortalisés dans son Héloïse, dit de Julie, de Claire, de Saint-Preux : « Ne les y cherchez pas. » Je dirais de même : Dans le récit primitif, ne cherchez pas cette poésie dramatique qui se développe en une action toujours croissante, en des dialogues si décisifs, en des vers si riches d’imagination et d’idéal ; mais cherchez-y les points d’où Shakspeare est parti, et cela posé, demandez-vous si ce Raphaël du drame, suivant l’heureuse expression de M. O’Connell, a fait autre chose qu’illuminer ce qui était obscur, idéaliser ce qui était vulgaire, et imprimer au tout cette réalité de l’art, plus vraie, à un certain point de vue, que la réalité donnée. Ce côté du génie de Shakspeare s’éclaircira à l’aide d’un contraste fourni par un poète illustre duquel je pense, comme Voltaire, que plus on le lit, plus on admire. Racine a, dans Bajazet, mis en tragédie un récit turc, comme Shakspeare a mis un récit italien ; mais à peine est-il entré dans le sérail, qu’il oublie absolument où il est : la cour de Versailles apparaît aussitôt sur la scène, et les nobles seigneurs et les grandes dames viennent en habit ottoman dire ce qu’ils diraient en habit français. Les vers sont beaux, les situations touchantes, et Racine est toujours Racine ; mais si un pareil sujet était échu à Shakspeare, on aurait vu, au lieu de quelques sentimens bien choisis et bien rendus, une situation véritablement ottomane se dessiner, la scène s’étendre et se compliquer, l’unité de caractère se poursuivre au lieu de l’unité d’action, et le drame romantique apparaître. « Un grand poète a l’unité de son génie, » dit M. O’Connell ; celle de Racine est dans l’heureuse expression des sentimens ; celle de Shakspeare est dans la profondeur de son intuition, qui constitue avec des rudimens légendaires ou historiques des portraits vivans et variés, comme Cuvier constitua avec des débris d’ossemens toute une faune éteinte.

Avec Macbeth s’ouvre une autre perspective. Voilà les âpres montagnes d’Écosse et ces thanes aussi âpres qu’elles. Macbeth n’est pas moins scélérat que Iago, lui qui assassine traîtreusement son roi et son hôte, et souille de cette abominable trahison le toit domestique. Le fond des passions est toujours et partout le même ; ici c’est l’ambition, comme tout à l’heure c’était la jalousie et la haine. La légende, curieuse à étudier, met sous la forme extérieure de sorcières provocatrices l’impulsion secrète qui pousse insensiblement Macbeth à la violation de sa foi et au trône. Là encore toute une vie se déroule, depuis la première conception du crime jusqu’aux violences tyranniques qui le suivent et au châtiment qui l’atteint. Les commencemens sont donnés par le récit légendaire ; Racine les aurait dédaignés, Shakspeare s’y attache. Racine n’y aurait vu qu’une passion universelle soumise à une situation particulière, Shakspeare y voit une situation particulière soumise à une passion universelle : renversement qui fait la différence essentielle du drame romantique et du drame classique. Racine n’éprouve aucun scrupule à mettre ses harmonieux accens et sa divine poésie dans les bouches les plus diverses nationalement, pourvu que ce soit à l’unisson de quelque corde fondamentale de l’âme ; Shakspeare a pour ce procédé une répugnance instinctive ; les beaux accens et la divine poésie n’éclatent chez lui qu’à la condition que ses personnages seront bien ceux que lui fournit la légende ou l’histoire, et qu’il saura étendre et développer dans le sens de l’organisation et de la vie.

C’est dans le même sens qu’Hamlet est développé : une vieille chronique danoise et un drame issu de la chronique. La légende d’Hamlet est au fond la même que celle d’Oreste : une épouse perfide et meurtrière, un parent qui trempe ses mains dans le sang de l’époux trompé, et un fils qui balance entre le devoir de venger un père et celui de respecter une mère. Dans le drame grec, les dieux font tout : ils poussent Oreste à punir les assassins ; puis, quand la fatalité est accomplie et que Clytemnestre a reçu la punition de son forfait d’une main qui n’aurait pas dû la lui infliger, ils apparaissent sous la forme de furies, poursuivent sans relâche ce fils meurtrier de sa mère, et enfin, l’absolvant après l’avoir ainsi excité et châtié, le réconcilient avec leurs autels sacrés et avec lui-même. Dans l’Oreste danois, comme tout diffère de ce monde hiératique des Hellènes, où à chaque impulsion humaine est substituée une divinité ! À part l’intervention surnaturelle qui apprend à Hamlet comment son père est mort, les choses sortent uniquement de cette réaction qui est la clé de l’homme entre sa personnalité et les circonstances extérieures. Il n’est pas besoin de furies pour troubler l’esprit d’Hamlet, sa navrante situation y suffît amplement entre un père dont le sang crie et une mère dont la tendresse est encore maternelle. De Iago et Macbeth à Hamlet, tout a changé de caractère; l’immortel artiste a jeté les palettes qui lui avaient servi, et il en a pris une autre chargée de couleurs différentes. Ce sont les sombres traits du récit Scandinave qui l’ont saisi et qui lui conduisent la main. La Sémiramis de Voltaire a été inspirée par Hamlet, et c’est la même histoire; mais, obéissant à la tradition qui lui venait du XVIIe siècle, l’auteur français a transformé la riche composition de l’auteur anglais en une action où les personnages ne sont que pour le nœud, tandis que dans le drame anglais le nœud n’est que pour les personnages. De là la prédilection de Shakspeare pour les récits du moyen âge, sûr qu’il était de dérouler le peloton qu’ils renfermaient, et de jeter Hamlet avec sa nature rêveuse, méditative, allemande si l’on veut, à travers un long drame. Une fois introduit dans cette lamentable histoire, une tristesse sans bornes s’empare de Shakspeare; tout tourne en douleurs et en larmes. Ainsi apparaît et disparaît Ophélia, cette pâle et mélancolique vision du poète, qui, dans sa miséricorde, ouvre enfin à toutes ces victimes la paix du tombeau.


IV. — DES RACES.

Le mot de race se trouve à chaque instant sous la plume de M. O’Connell et sous la mienne, et pourtant ou a pu s’apercevoir que nous n’y attachons pas le même sens. Aussi faut-il, pour ôter l’ambiguïté, exposer ce que j’entends par là, et, avant de reprendre le fil de l’étude sur Shakspeare, se retourner un moment vers cette question qui joue ici un rôle important. Suivant mon habitude, je soumettrai aussi clairement qu’il me sera possible au lecteur mes opinions sur la classification du genre humain, afin qu’il les juge à son gré.

La notion des races humaines dépend de deux sciences : l’histoire naturelle et la linguistique, qui, sans se contredire, se complètent l’une l’autre. Dans l’état actuel, il est impossible à l’histoire naturelle de pénétrer aussi avant que la linguistique; en effet la langue, étant un produit des facultés mentales, ajoute une caractéristique profonde au résultat de l’examen de la conformation anatomique. A la vérité, on pourra dire que l’organisation cérébrale, d’où dépend le langage, est en relation nécessaire avec l’organisation totale, et que cette relation doit être perceptible; mais cela est un principe abstrait qui n’a pu encore percer dans la réalité, et l’histoire naturelle est, présentement du moins, incapable de distinguer par exemple un Aryen d’un Sémite. Elle n’en est pas moins le fondement solide des distinctions ultérieures que la linguistique signale; sans elle, celle-ci flotterait et serait exposée ou à exagérer ou à trop réduire les séparations qu’elle entrevoit; c’est l’histoire naturelle seule qui dit combien les Aryens et les Sémites, qui diffèrent tant par la grammaire et la langue, sont voisins par l’organisation. Un cas hypothétique indiquera surabondamment le secours mutuel que se prêtent ces deux sciences. Supposez que l’histoire de Saint-Domingue, avec sa population noire parlant français, fût couverte d’autant de ténèbres que le sont certains peuples anciens connus seulement de nous par quelques débris, supposez qu’il ne fut parvenu de cette île que des crânes trouvés dans les tombeaux et des lignes gravées sur les monumens : l’histoire naturelle montrerait que ces crânes sont ceux de nègres, la linguistique que ces lignes appartiennent à une langue issue de l’idiome aryen, et comme on sait d’ailleurs que cette conjonction est impossible, on en conclurait que la langue dont il s’agit a été importée par quelque circonstance historique à une population qui était incapable de la créer.

Ici, comme dans les autres sciences particulières, la philosophie peut et doit donner des directions et indiquer dans quelle voie il importe que chacune d’elles, à chaque époque, soit cultivée; mais son rôle se borne là ; il lui est interdit de substituer ses intuitions aux faits que les sciences trouvent et construisent en théories. L’ensemble de ces théories, rangées dans un ordre déterminé qui en constitue l’enchaînement, forme le fond de la philosophie elle-même, qui, dès lors placée au sommet, voit mieux les routes particulières et donne les conseils, mais qui aussi, étant une résultante, n’entrerait que par un cercle vicieux dans une élaboration d’où elle sort. Quand Descartes et Leibnitz découvrirent l’un la géométrie générale et l’autre le calcul différentiel, ce ne fut pas comme philosophes et en vertu de l’axiome : je pense, donc je suis, ou de l’harmonie pré-établie qu’ils firent leurs découvertes : ce fut comme géomètres et comme héritiers directs et continuateurs des géomètres qui les avaient précédés. Quand Laplace proposa une hypothèse cosmogonique, il eut soin, sans quoi elle n’aurait pas été écoutée un seul moment, de l’appuyer sur des observations et des calculs purement astronomiques, et une nouvelle cosmogonie ne remplacera la sienne qu’en s’appuyant aussi sur des observations et des calculs plus précis et plus avancés.

Là en effet est la force, l’autorité des sciences, le frein par lequel elles retiennent les penseurs impatiens de s’élancer au loin, et le fouet dont elles repoussent les fausses sciences pullulant autour d’elles dans les limbes de l’imagination et du surnaturalisme. Frêles et rudimentaires, elles n’exerçaient pas cette contrainte salutaire sur les esprits; développées par la durée et l’enchaînement des travaux dont les derniers reposent sur les précédens, et ainsi de suite jusqu’à l’origine, elles n’acceptent et ne peuvent accepter que ceux qui, se produisant par leur méthode, résultent de leurs prémisses. Et de fait rien de ce qui se produit en dehors ne réussit : ce sont de faux germes qui avortent. Ici, dans la question des races, toute spéculation a pour conditions actuelles les données actuelles de l’histoire naturelle et de la linguistique, et pour conditions futures les données futures de cette même histoire et de cette même linguistique.

Le genre humain se divise en espèces blanche, jaune, rouge et noire. Chaque espèce se divise en races. Comme il ne s’agit ici de rien de dogmatique et de complet, je me bornerai aux races qui se trouvent en Europe. Je l’ai dit plus haut, l’histoire naturelle n’aurait pas de signes ou n’aurait que des signes très douteux pour distinguer les races dans l’espèce blanche: mais la linguistique intervient et fournit des caractères de classification ultérieure. L’espèce blanche, la seule qui soit en Europe, comprend quatre races : les Aryens, les Sémites, les Ibères et les Finnois. Les Finnois occupent la Finlande, et, sous le nom de Magyars, une partie de la Hongrie. Les Ibères ou Espagnols tiennent la péninsule ibérique ; ils ont changé pour le latin leur langue nationale-, qui ne s’est conservée sous le nom de basque qu’en un coin de l’Espagne et de la France. Les Sémites, représentés seulement par les Juifs, sont disséminés partout; la langue des Juifs est une langue morte qui ne dure que dans les livres, et qui fut sœur de l’arabe. Les Aryens sont, à beaucoup près, les plus nombreux; leur extension est immense. Partis, selon toute probabilité, des hauts plateaux de l’Asie centrale, ils sont allés à l’est porter leur langue, leur religion et leur civilisation parmi les populations indigènes de l’Inde qu’ils ont ou détruites ou refoulées vers le midi, et dans tous les cas converties au brahmanisme. Non loin de leur siège primitif, ils ont fondé le puissant empire des Perses, célèbre par les conquêtes, célèbre aussi par la religion de Zoroastre et par les livres sacrés qui la conservent, et qu’aujourd’hui, dans l’Occident, on lit. et interprète. Mais c’est surtout vers l’ouest que se fit la grande émigration : à des époques reculées et sans doute fort diverses se répandirent sur l’Europe les Grecs, les Latins, les Celtes, les Germains et les Slaves. Ces peuples, ainsi que les Indiens et les Perses, parlent des langues qui, ayant en commun une même grammaire et un nombre immense de radicaux semblables, montrent des analogies d’autant plus évidentes que l’on a de chacune d’elles des documens plus anciens.

D’après la distribution qui vient d’être exposée, le nom de race ne peut plus demeurer aux populations grecques, latines, celtiques. germaines, etc. : elles appartiennent à un degré ultérieur de la classification, et il faut leur attribuer la dénomination de sous-races aryennes, dénomination qui implique leur rapport avec un tronc commun et leur étroite alliance entre elles. Cela étant établi sur les faits fournis par l’histoire naturelle et par la linguistique, il n’est pas possible d’établir entre ces sous-races des différences naturelles, primordiales, et, si l’on veut me passer cette expression, familiales, qui donnent aux unes sur les autres des facultés prééminentes, et qui permettent à celles-ci d’atteindre dans les régions supérieures de l’intellect des degrés interdits à celles-là. L’aspect de cette race aryenne, disséminée sur une étendue immense de terrain, se présente comme celui des différentes provinces d’un grand empire, la France par exemple. Chez nous, le pays se divise en Bourgogne, Provence, Gascogne, Poitou, Normandie, Picardie et le reste. Ces compartimens diffèrent par le parler, par les habitudes, par les apparences extérieures, par mille nuances qui proviennent de leur situation géographique et des événemens de l’histoire locale et anté-française; mais qui pourrait dire qu’aucune de ces provinces l’emporte sur les autres par un heureux privilège qui ferait naître dans son sein les hommes les plus éminens de la commune patrie? Il n’en est rien : les poètes, les écrivains, les savans, les politiques, les capitaines proviennent des quatre points de notre horizon, et en recherchant leur origine il serait impossible de signaler un terroir plus fertile que le reste en esprits excellens, ou d’affirmer que tel point, moins favorisé jusqu’alors, ne le sera pas autant que les autres un jour à venir.

C’est, sur une bien plus vaste échelle, la condition de la race aryenne avec ses sous-races. Les différences entre les sous-races sont très grandes : elles sont dues non à la nature, mais aux circonstances extérieures, c’est-à-dire au climat, à l’époque, à l’histoire et surtout à l’éducation civilisatrice. Celles des sous-races aryennes dont les documens historiques remontent le plus haut sont les Indiens, les Perses et les Grecs. Toutes trois reçurent des communications et des enseignemens des peuples à qui l’on doit les premières assises de la civilisation, Égyptiens, Assyriens, Sémites de Sidon et de Tyr. Les Indiens, perdus à l’extrême Orient et séparés dès lors du vrai courant de la civilisation, firent un monde à part qui ne s’éleva pas au-delà du brahmanisme et du bouddhisme. Les Perses furent submergés dans l’Orient; la religion de Zoroastre fut leur terme, et plus tard l’islamisme coupa chez eux tous les anciens germes. Les Grecs eurent la haute fortune d’ouvrir à la race aryenne les grandes destinées qui lui étaient réservées; sur leur étroit confin et leur bout de rivage à la fois asiatique et européen, ils reçurent de l’Orient les rudimens de l’éducation sans se laisser envahir ni absorber. Il serait hors de propos d’exposer toutes les conditions auxiliaires : le fait est que la race aryenne put y développer les puissantes facultés qu’elle possédait virtuellement; mais il est permis de penser que, si le flot des émigrations, au lieu de diriger vers les bords du Strymon et de l’Ilissus les peuplades helléniques, y eût dirigé des peuplades latines, celtiques, germaniques ou slaves, un résultat très identique se fût produit, et les grandes origines de la poésie et de la science européennes, au lieu d’être en grec, seraient en quelqu’un de ces dialectes du langage aryen. Ce lot tomba sur la tête choisie des Hellènes, et certes jamais heureuse chance ne fut mise à plus beau et plus glorieux profit. Dès lors la civilisation marcha vers l’Occident et rejoignit les sous-races aryennes, restées dans un état d’autant plus barbare qu’on s’enfonçait plus vers le nord. D’abord ce furent les populations latines qui entrèrent dans le giron ouvert, puis les populations gauloises, puis les populations germaines, et finalement les populations slaves. A fur et mesure, ces Latins, ces Gaulois, ces Germains arrivèrent dans les régions de la poésie, de la science, de la politique, de la philosophie, et si les Slaves n’y jouent pas encore un rôle égal à celui des autres, on ne peut en accuser que le retard des circonstances. Bientôt, tout l’annonce, ils ajouteront une nouvelle puissance intellectuelle à celle qui, prenant de plus en plus la direction des affaires du globe terrestre, augmente incessamment le trésor du génie humain.

C’est par ce que j’ai nommé plus haut l’éducation de civilisation que se fait l’assimilation ; la rationalité est infusée partout, grâce au progrès des sciences et des lettres. Les races et les sous-races qui se montrent capables de la recevoir ne tardent pas à devenir dignes d’entrer en compétition avec celles qui sont leurs anciennes dans l’œuvre sociale. En l’état actuel des connaissances anthropologiques, on peut, je crois, affirmer que toutes les races blanches (à plus forte raison les sous-races) sont susceptibles d’atteindre intellectuellement des niveaux qui se balancent. L’Europe en offre des exemples décisifs. Les Ibères ou Espagnols, qui ne sont point de même race que les Aryens, ont, grâce à leur éducation par les Tyriens, par les Carthaginois et finalement par les Latins, précédé en civilisation les Gaulois et les Germains, et sont devenus tels qu’on les confond, sans distinction possible, dans le groupe européen qui dirige le monde. A la vérité, M. O’Connell les agrège à la sous-race des Celtes; mais, bien que les Celtes aient en effet envoyé des peuplades en Ibérie et qu’on y connaisse des peuples celtibériens, le fond de la population n’a pas été changé par ces invasions, pas plus que le fond de la nôtre ne l’a été par les invasions germaniques. Soutenir que nous autres Français nous sommes des Germains parce que nous avons été envahis, certes M. O’Connell n’y est pas disposé et je n’y suis pas plus disposé que lui; mais ce qui vaut pour ce côté-ci des Pyrénées doit valoir pour l’autre, et, par une raison analogue, les Espagnols sont des Ibères et non des Celtes. Le second exemple d’éducation par la civilisation chez une race blanche se trouve dans les Finnois et Magyars, qui ne sont ni Aryens ni Ibères et qui ont fini par conquérir leur rang européen. Enfin, pour troisième exemple, je citerai les Sémites disséminés de toutes parts; bien que leur origine remonte haut dans le temps et que leur histoire appartienne aux plus vieilles chroniques du genre humain, ils ont subi l’ascendant de la nationalité commune. Spinoza, auteur d’un puissant mouvement philosophique, et tant d’autres esprits célèbres témoignent qu’ils sont incorporés aussi dans la grande famille civilisatrice. De là on peut inférer que cette autre branche des Sémites, la nation arabe, depuis Mahomet la plus illustre de l’Orient, et qui, créant au moyen âge une renaissance anticipée, donna des lumières à l’Occident, deviendra, par une éducation issue de l’Europe, la rivale aussi bien que l’auxiliaire de l’Europe pour les vastes contrées où elle domine.

Dans les caractéristiques, j’ai quelque défiance des traits détachés, isolés, et je crains toujours qu’on ne les retourne, de sorte que, servant à deux fins, ils ne servent à aucune. M. O’Connell dit en parlant des Celtes que, leur point de vue étant social et non simplement national comme chez les Latins, ni simplement personnel comme chez les Teutons, l’espèce d’ambition qui leur est particulière se distingue le mieux par le nom de gloire. Soit, je ne contesterai point que la gloire ait pour les Celtes un attrait infini, et si Roland, dans la chanson qui porte son nom, a pour unique souci que

Male chanson de lui ne soit chantée,


il aura éprouvé les sentimens d’un vrai Celte, tout en parlant comme un Français du moyen âge; mais ce que je contesterai, c’est qu’il y ait là rien qui puisse servir à caractériser soit les Celtes en général, soit les Gaulois en particulier. Ce noble sentiment, bien longtemps avant que Celtes ou Gaulois eussent fait bruit dans les annales du monde, a été chanté par le père de la poésie : Hector, prêt à combattre et demandant qu’on rende, s’il est vaincu, son corps à ses amis, se représente, s’il est vainqueur, la tombe du guerrier qui aura succombé sous son bras, les navires qui, en franchissant l’Hellespont, apercevront cette tombe et les voix qui en partiront pour nommer le héros, si bien que sa gloire ne périra jamais. Combien de fois, en lisant ces vers pleins d’une douceur ineffable, d’un long souci de l’avenir et d’une mélancolie cachée, ne me suis-je pas rangé parmi les navigateurs futurs qui, le long des siècles qui s’écoulent, accomplissent la prédiction du fils de Priam!

Ceci me conduit à deux remarques qu’en ma qualité d’érudit j’aurais quelque scrupule d’omettre, et qui d’ailleurs sont en rapport direct avec notre sujet. M. O’Connell, donnant pour attribut du caractère teuton la conscience prise au sens sinon du remords pour une mauvaise action, au moins d’arbitre de nos impulsions bonnes ou mauvaises, la refuse aux Romains dans son esquisse de leur caractère; il dit que conscientia, dans une acception réellement morale, ne se montre peut-être pas avant Tertullien, assertion qu’il met en avant sur la foi de sir W. Hamilton, et qu’il corrige en citant le dicton rapporté par Quintilien : La conscience vaut mille témoins. Mais c’est s’arrêter beaucoup trop tôt que s’arrêter à Quintilien. D’abord voici Sénèque disant que la conscience flagelle les mauvaises actions (Ep. 97), et Salluste qui dépeint Catilina tourmenté par sa conscience (conscientia mentem vexat, Catil. 15). Cicéron ne se sert pas moins de ce beau mot, soit qu’il énonce que grand est le pouvoir de la conscience, aussi bien pour élever au-dessus de toute crainte ceux qui n’ont rien à se reprocher que pour mettre incessamment la punition devant les yeux des coupables (Mil. 23), soit qu’il exprime que dans la conscience même est un prix suffisant de la plus belle action (Phil. 2, 44), soit qu’il déclare que sa conscience lui est plus chère que les discours du monde (Attic. 12, 27), et que nul, dans le cours de la vie, ne doit s’écarter le moins du monde de la droite conscience (Attic. 13, 20). Cicéron emploie souvent la locution conscientia animi, qui est singulièrement expressive, puisque animus signifie à peu près ce que nous entendons par le moral. Une multitude d’autres exemples pourraient être trouvés dans les anciens auteurs latins. Que serait-ce si j’ajoutais les autres mots semblablement composés, le verbe conscire et l’adjectif conscius, le nil conscire sibi de Juvénal et le conscia virtus de Virgile? Les Latins ont admirablement développé le thème que four- nissait cette composition de cum et de scire (savoir avec soi-même), et ils en ont fait le miroir du moral. Chose singulière, une si féconde expression manque aux Grecs, ces pères de la morale philosophique; mais ce serait juger inconsidérément, si l’on pensait que l’idée leur a fait défaut. Combien de fois, en comparant les différentes langues, ne voit-on pas qu’un terme essentiel est remplacé soit par des périphrases, soit par des détournemens de sens! Byron, dans son Don Juan, employant le mot français ennui, et regrettant de n’en pas trouver l’équivalent dans sa langue, s’étonne que les Anglais, ayant si bien la chose, n’aient pas le mot.

A ce défaut de conscience, défaut imaginaire, <à en juger par ces textes, M. O’Connell rattache, dans le caractère romain, une autre insuffisance qui serait que, dans leur code, il n’y avait aucune querelle entre la loi et l’équité, querelle si fréquente en Angleterre, où l’équité a souvent moyen de triompher de la loi. Mais cela est-il bien vrai? Qu’était donc le droit prétorien, sinon un moyen d’échapper aux rigueurs d’un droit archaïque et sacré, quand la loi traditionnelle était d’un côté et l’équité de l’autre? Les Romains n’avaient pas moins vu que les Anglais les dangers d’un droit immobile et l’avaient corrigé de la même façon.

Après la morale et le droit reste le dernier texte que je veuille discuter, et qui est relatif à la religion. Il s’agit d’un passage de la Pharsale de Lucain, qui dit en parlant des druides :

Solis nosse deos et cœli numina vobis
Aut solis nescire datum ; nemora alta remotis
Incolitis lucis. Vobis auctoribus umbræ
Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi
Pallida regna petunt; regit idem spiritus artus
Orbe alio; longæ, canitis si cognita, vitæ
Mors media est.


Sur quoi M. O’Connell remarque : « La religion des Romains était un pur rituel, sans un semblant d’âme ou de doctrine; la hiérarchie druidique et le dogme gaulois de l’immortalité de l’âme étaient, pour ces envahisseurs civilisés, une inconcevable excentricité. » Je ne pense pas que M. O’Connell ait entendu que les Romains ne connaissaient point la durée de l’âme après la mort; cela serait trop contraire aux témoignages historiques et à la place de la religion romaine dans le polythéisme ancien ; il entend sans doute seulement que le dogme gaulois sur l’âme leur paraissait incompréhensible. En effet, le passage de Lucain n’exprime qu’une différence d’opinion religieuse entre Rome et les druides, et, bien loin qu’il n’y eût pas de doctrine chez ses compatriotes, il oppose doctrine à doctrine. « Ou vous ou nous ne connaissons pas les dieux ; nous, nous les adorons dans des temples ; vous, vous les adorez dans des bois reculés. Ou vous ou nous ne connaissons pas la destinée de l’âme; nous, nous pensons que les ombres vont dans les demeures muettes de l’Erèbe et dans les pâles royaumes de Pluton ; vous, vous pensez que l’esprit va animer un corps dans un autre monde, et que la mort est un point intermédiaire dans une vie qui dure longtemps. » D’après ce passage, on penserait que les druides admettaient pour l’âme non une vie éternelle, mais une vie longue (vitæ longœ), assertion peut-être vraie, dont pourtant je laisse la responsabilité à Lucain. L’opinion des druides a d’ailleurs de l’analogie avec celle d’autres Aryens, ceux du Gange, qui croyaient et croient encore à la métempsycose.

Les dires qui contredisent les dires surgissent à chaque instant et donnent lieu à d’insolubles débats, si l’on ne pose pas d’abord un système de conditions purement ethnographiques et soigneusement purgées de toutes considérations étrangères. Je n’ai aucune envie d’entrer en un sujet aussi vaste; je veux seulement énoncer en peu de mots quelques-unes de ces conditions que je regarde comme essentielles à la caractéristique des races, des sous-races et des peuples, la race se divisant en sous-races, et les sous-races quelquefois en peuples.

Pour la race, la première et la plus essentielle de ces conditions dont je parle est la langue. Véritable produit de l’âme et reflet où se montre une conception primordiale du monde extérieur, elle indique, par les artifices grammaticaux qu’elle emploie, les combinaisons mentales et instinctives dont il est permis à tout esprit studieux d’apprécier la valeur ; elle est aussi la seule chose qu’on puisse dire certainement et rigoureusement commune à toute une race. Considérez l’immense race aryenne depuis le Gange jusqu’aux îles britanniques, et essayez, sans ce fil conducteur, d’établir le rapport qui subsiste d’origine entre des membres ainsi dispersés; mais réciproquement et en sens inverse essayez de rompre ce fil et ce rapport, de considérer des membres aussi dispersés comme étrangers entre eux, et aussitôt la langue et la grammaire montreront des identités profondes et incontestables, en établissant qu’à tous appartient un esprit qui a des analogies fondamentales. Au contraire, des différences fondamentales appartiennent à la race sémitique, dont l’esprit a créé une langue et une grammaire soumises à d’autres formes et à d’autres principes. Ainsi de races en races et de langues en langues on formera des termes positifs de comparaison. La religion aussi pourra être prise en considération; mais là les difficultés sont plus grandes, car l’on sait comment les religions se propagent et passent de peuple en peuple. Pourtant les recherches de mythologie comparée paraissent démontrer que la race aryenne a en propre un polythéisme dont elle porte partout avec elle les élémens essentiels. Quant à la race sémitique, on dispute sur la question de savoir si le monothéisme des Hébreux n’est qu’une expression plus précise d’une certaine unité religieuse propre aux Sémites, ou s’il est, au sein d’un polythéisme préexistant, une conception due au génie de Moïse.

Dans les sous-races et dans les peuples qui en dérivent, la langue doit encore être considérée, non plus comme création, mais comme modification, c’est-à-dire qu’il y a lieu d’examiner comment chacune des sous-races a modifié le fonds commun. Si la langue descend à ce rôle secondaire, la religion n’en conserve plus guère aucun; en effet, les principales religions, celles qui dominent, le christianisme, l’islamisme, le bouddhisme, sont d’origine relativement trop récente pour avoir quelque valeur dans des caractéristiques de ce genre. Ce qui prend maintenant le premier rôle et la première valeur, c’est la comparaison des œuvres littéraires, des œuvres scientifiques, des œuvres d’art (peinture, sculpture, architecture, musique), de la législation, du gouvernement et de la politique. Avec ces élémens, qui n’ont rien d’arbitraire et qui peuvent toujours et par chacun être soumis à l’étude, on composera des portraits qui auront pour garanties les plus persistantes et les plus authentiques réalités de la vie des nations.

Plus on s’avance dans les particularités, plus les élémens se multiplient, se compliquent et deviennent délicats à saisir, difficiles à manier. Dans la race aryenne, la sous-race germanique, à première vue, offre quatre peuples très distincts, les Allemands proprement dits, les Scandinaves (Danois, Suédois, Norvégiens), les Hollandais et les Anglais. Que de variétés dans cette seule sous-race et que de preuves de l’influence de ce que j’ai nommé les circonstances! Les Anglais surtout se distinguent profondément des Germains non-seulement à cause de l’élément celtique, qui est si considérable parmi eux (je crois que l’anglais contient plus de radicaux celtiques que le français), mais encore et principalement par la conquête normande, qui modifia leur langue, leur esprit, leur législation, et leur fit sentir, de seconde main il est vrai et à travers la France, l’influence latine. Parmi ces traits visibles au premier coup d’œil, on peut citer la nullité des Anglais dans la musique, leur infériorité dans la peinture, tandis que les Allemands sont avec les Italiens les rois de la musique et occupent dans la peinture un rang élevé.

Ce que je viens de dire des Anglais par rapport à la Germanie, qui est leur origine, je le répète à propos des Français par rapport aux Celtes, où ils ont leur souche. Sans parler des colonies latines et des invasions germaniques qui ont mélangé notre sang, sans parler de l’élément ibérien, qui paraît avoir été important au-delà de la Garonne, il faut mettre bien au-dessus de toutes ces mixtions la conquête romaine, qui d’un peuple barbare fit un peuple civilisé et lui donna, au lieu de l’idiome celtique encore inculte, une langue cultivée et pleine de toutes les idées de la littérature, de la philosophie et de la science antiques. L’avance n’est pas petite d’avoir de la sorte une langue qui tout d’abord soutient, agrandit, élève notre pensée. C’est à cet ensemble de circonstances que la France dut sa supériorité dans le haut moyen âge, c’est à un autre ensemble de circonstances qu’elle doit d’être depuis le XVIIIe siècle la directrice de la grande révolution qui s’accomplit, et en cela je suis d’accord avec M. O’Connell quand il constate et célèbre cette direction. Les événemens actuels suffiraient seuls, s’il fallait des preuves, pour montrer qu’il en est ainsi : quand, détournée de la vie politique en France, la pensée publique abandonna et laissa flotter les intérêts moraux qui depuis plus d’un siècle lui étaient devenus si chers, il ne se trouva en Europe aucune nation qui pût la remplacer, pas même l’Angleterre, qui aurait semblé y être toute préparée. Toutefois, si cette torpeur devait durer, il surgirait certainement un autre agent de rénovation et de destinées inévitables; mais bien des symptômes qui apparaissent témoignent qu’elle ne sera que transitoire. Au reste, ces balancemens entre les grandes nations européennes depuis un millier d’années vont être représentés, à un autre point de vue, dans le chapitre suivant à propos de l’éclat littéraire de l’Angleterre à la fin du XVIe siècle.


V. — PLACE HISTORIQUE DU DRAME ROMANTIQUE CRÉÉ PAR SHAKSPEARE. — CONCLUSION.

Dans la Revue [2], il y a quelques années, à propos de la farce de Patelin, j’indiquai très brièvement les conditions historiques qui avaient fait apparaître sur la scène l’Angleterre, Shakspeare et le drame romantique, à une époque qui, pouvant sans doute être reculée ou ajournée, n’aurait pu être avancée. Aujourd’hui c’est le lieu de reprendre cette esquisse et de l’appuyer à la nouvelle notion introduite par M. O’Connell dans l’exégèse du grand poète anglais, celle des races et des peuples.

Vu la supériorité italienne depuis le courant du XIVe siècle, vu l’influence qu’elle exerça sur la littérature française dans le XVIe siècle et au commencement du XVIIe on s’était imaginé, et les Français non moins que les autres, que cette situation n’était que le prolongement d’une situation antérieure, et que plus on remontait haut, plus elle devenait manifeste et grandissait. C’était confondre les Italiens avec les Latins. Quand on chercha dans les monumens les traces de cette source de littérature qui aurait coulé de l’Italie vers la France, on ne trouva rien de pareil. L’étonnement fut grand, mais le fait est réel. Dans le haut moyen âge, la production littéraire appartient non à l’Italie, mais à la France, soit langue d’oc, soit langue d’oïl. Et non-seulement là est l’invention et la culture, mais encore ce qui s’invente et ce qui se chante a le privilège de plaire à l’Italie, à l’Espagne, à l’Allemagne, à l’Angleterre; toute la féodalité européenne fut captivée par les types créés.

Si le régime féodal avait été destiné à une durée plus longue, si les conceptions littéraires qui y trouvaient leur aliment avaient eu place et temps pour se développer avec plénitude, il est possible que le drame, qui commençait par des mystères, fût devenu, comme en Grèce, religieux et héroïque, et eût représenté les légendes pieuses des saints et les prouesses de Charlemagne et de ses barons; mais toutes choses tournèrent court. A peine atteignit-on le XIVe siècle, et déjà la féodalité était en complète décadence, et la langue d’oïl et la langue d’oc périssaient pour se transformer et faire place au français moderne. Il ne faut pas croire en effet qu’il en soit des rapports du vieux français avec le français moderne comme de l’italien moderne avec l’italien ancien, c’est-à-dire qu’il ne s’agisse que de termes archaïques et de formes tombées en désuétude. Non, la différence est bien autrement profonde; elle porte sur le système grammatical. La langue d’oïl, comme la langue d’oc, a des cas; le français n’en a plus. La langue d’oïl, comme la langue d’oc, est de transition et tient du latin une déclinaison réduite, mutilée, mais réelle; le français est une langue sans déclinaison et définitivement moderne. Dans cette ruine du régime politique et de la langue, la vieille littérature ne se continue plus, et, avant qu’une nouvelle apparaisse, la place est prise. C’est le tour de l’Italie : Dante, Pétrarque, Boccace, puis le XVe siècle, puis le XVIe siècle, les poètes, les artistes et toute cette splendeur qui ravit le monde. Là fut le moment marqué pour l’éclipsé; le régime politique qui avait fait la gloire des libres communautés et des petits princes s’affaissa, et cet affaissement, qui dura jusqu’aux premières secousses de la révolution française, et duquel l’Italie est aujourd’hui arrachée par un puissant réveil, aurait été sans compensation et sans lumière, si la culture des sciences, la gloire des arts et surtout de la musique n’avaient entretenu la grandeur de la nation, ses espérances et celle des cœurs qui lui sont sympathiques en Europe.

Pendant que la France d’abord et l’Italie ensuite posaient les assises de la littérature occidentale, une autre nation occidentale sortait des limbes de son histoire, car c’était la destinée de chacune, dans le travail de rénovation qui suivit la chute de Rome et l’invasion des Germains, de se dégager à son heure et d’intervenir parmi les autres en parole et en action. L’Angleterre, ayant perdu son autonomie anglo-saxonne par la conquête normande, perdit du même coup sa langue anglo-saxonne; le gouvernement, les lois, les tribunaux ne parlèrent que français, et si cet état de choses avait duré, ou plutôt si l’invasion française avait porté un nombre de colons proportionnel au nombre de seigneurs qu’elle envoyait, il se serait formé un dialecte anglo-normand, c’est-à-dire un dialecte français modifié par la population indigène et la localité. Certes on put le croire durant le XIIe siècle, et au fond ce fut un peu ce qui arriva, car lorsque les conquérans eurent été finalement absorbés et qu’il y eut en Angleterre, non plus des Saxons et des Normands, mais des Anglais, une nouvelle langue apparut, non plus anglo-saxonne, non pas française, mais un mélange de toutes les deux, où le saxon domine, mais où le français tient sa part. Il avait fallu trois siècles pour cette élaboration; jusqu’au XIVe siècle, il n’est pas question de langue anglaise, d’auteurs anglais, de littérature. Et comment en aurait-il pu être autrement, puisqu’il n’y avait pas encore de langue, et que la vieille et la nouvelle étaient dans un état de décomposition et recomposition qui n’en permettait aucun usage? Là se reproduisait sur un plus petit théâtre ce qui s’était produit sur un plus grand en Italie, en Espagne, en Gaule, quand les langues romanes sortirent d’une décomposition et recomposition analogues. J’insiste avec opiniâtreté sur ce point de vue d’une langue qui se développe et d’une littérature qui naît, ou réciproquement d’une langue qui se défait et d’une littérature qui tombe : non pas que j’entende attribuer par là aux phases de la langue les phases concomitantes de la pensée publique; mais je prends, dans les périodes de formation, l’état variable de la langue comme un indice apparent, irrécusable, des mutations profondes qui autrement se déroberaient à l’œil. Ce n’est pas le mercure du baromètre qui est la cause des inégalités de la pression atmosphérique, mais c’est lui qui en retrace avec la plus rigoureuse exactitude les moindres variations. Donc, quand l’Angleterre commença d’avoir une langue, elle commença d’avoir une littérature, et Chaucer, le vieil imitateur de tout ce qui s’était fait en France et en Italie, est, dans cette voie ouverte, le premier qui ait laissé un souvenir durable. Les choses de la vie, soit végétative, soit intellectuelle, demandent toujours un temps pour leur maturité; la pleine maturité ne se produisit que dans la fin du XVIe siècle pour l’Angleterre, retardée, comme on l’a vu, et un peu plus tôt pour l’Espagne, retardée, elle aussi, par d’autres raisons historiques, et elle se produisit alors que l’Italie commençait à baisser, et que la France n’était pas encore complètement sortie de l’éclipsé subie au XIVe siècle.

Les lois du développement de la science générale ont été découvertes par Auguste Comte, qui demanda vainement aux ministres d’alors une chaire pour les exposer, mais qui du moins en traça la lumineuse et immortelle esquisse dans son livre. Les lois du développement de l’imagination ne sont pas moins effectives, et elles attendent un historien qui soit pour elles ce que fut Comte pour les sciences. A cette époque du XVIe siècle dont je parle, la littérature occidentale avait accompli, soit par la plume de la France, soit par celle de l’Italie, la grande phase des épopées, des narrations légendaires, des récits de toute sorte, et elle entrait de tous côtés dans celle des créations dramatiques; mais ceci ne pouvait être l’œuvre ni de l’Italie ni de la France, l’Italie, dont la verve s’épuisait, la France, qui cherchait encore la sienne : ce dut donc être l’œuvre de l’Espagne et de l’Angleterre, ces deux nations alors dans toute l’exubérance de la jeunesse littéraire et de la puissance politique.

Maintenant, pour que se montre le drame moderne, création plus compliquée que le drame grec, qui, lui, provient d’un monde moins avancé dans l’histoire, il faut les matériaux et le génie. Les matériaux, c’était tout ce qu’avait vu, imaginé et raconté le moyen âge. Le moyen âge se trouvait encore trop près pour être sorti de la mémoire et de l’intérêt des hommes, et pour être devenu cette barbarie sur laquelle le XVIIe siècle n’osait jeter les yeux sans rougir de honte. Et quelle abondance! Les souvenirs de Rome la grande, les prouesses de Charlemagne et de ses barons, et les narrations celtiques de la Bretagne, voilà, disait un trouvère au XIIe siècle, les sources des récits. Ajoutez-y la Grèce et Troie remaniées au goût du moyen âge, Troïlus et Cressida est une imitation, indirecte sans doute (car Shakspeare ne lisait pas nos anciens poèmes) d’un ancien poème français du XIIe siècle ; ajoutez-y nos fabliaux, que les Italiens ou imitèrent ou enrichirent de leur cru; ajoutez-y l’Espagne, le Cid et les Maures; ajoutez-y l’Angleterre et son histoire, la Germanie et ses légendes, et vous verrez quelle masse d’alimens dramatiques le flot de l’histoire avait amenés, élémens encore intacts auxquels personne n’avait touché. La main de Shakspeare les toucha, et ils prirent vie et action. Je comparerais volontiers l’intervention du génie sur ces matériaux à celle d’un grand acteur sur les chefs-d’œuvre qui ornent les scènes de l’Europe. Qu’un Garrick ou un Talma représente devant un public émerveillé quelqu’un des héros de Shakspeare ou de Racine, il ne changera rien au type qui lui est donné. Jamais grand acteur ne commit cette faute, et pourtant il en signalera des nuances, il en fera jaillir des lumières que n’avait jamais vues le lecteur le plus charmé, je dirai même que n’avait pas connues le poète ; c’est un sûr instinct qui s’ajoute à un instinct non moins sûr; c’est un art qui développe un art et qui transfigure des images déjà transfigurées. De la même façon, et par ce don du génie qui transfigure sans défigurer, Shakspeare traça ses personnages dans l’esprit de la légende qui les lui avait donnés. Ovide, en parlant des hommes qui sortirent des pierres de Deucalion et de Pyrrha, dit que de là vient que nous sommes une race dure et soumise au travail, témoignant ainsi de l’origine dont nous provenons :

Inde genus durum sumus experiensque laborum,
Et documenta damus qua simus origine nati.


De même les personnages de Shakspeare portent la trace de leur double origine : l’une dans les réalités précises de la légende qui fut faite en un lieu et pour un lieu, et l’autre dans les splendides idéalités du génie qui respecta tout ce qu’il transformait. L’avancement de l’art sur un terrain plus élevé et plus grand voulait des règles nouvelles. Les immortels créateurs du drame, Eschyle, Sophocle et Euripide, eurent pour thèmes Hercule et Thésée, les fatalités de la maison de Laïus, les guerriers qui assiégèrent et qui défendirent Troie, et les vengeances dans la maison des Atrides. C’étaient des dieux et des héros, ce n’étaient pas des hommes; aussi aucun de ces trois poètes ne fut-il tenté de s’engager dans les profondeurs de cette humanité qui est devenue un des grands objets de l’art moderne. De là la simplicité d’action. On peut présenter comme un type de ce drame antique le Prométhée enchainé d’Eschyle. Aux confins de l’univers, Vulcain et la Force, exécuteurs des ordres cruels de Jupiter, clouent Prométhée sur un rocher, Prométhée, le bienfaiteur des humains malgré le vouloir des dieux. Muet et indomptable tant que ses bourreaux le supplicient, le titan exhale sa plainte quand ils sont partis : l’Océan et les néréides viennent gémir avec lui, tous le sollicitent de fléchir sous la main qui l’accable; mais il possède un secret fatal à Jupiter, secret que rien ne peut lui arracher, et qui, provoquant une nouvelle explosion du courroux du roi des dieux, clôt la pièce, la pièce qui ravissait, non sans raison, les Athéniens, car une grande et sonore poésie, des chœurs graves et religieux, ces lamentations des dieux et des élémens, ces mystères de l’inaccessible Caucase et de la destinée humaine, tout jetait dans l’âme l’admiration et la terreur, ces deux passions de la tragédie. Ainsi firent Sophocle et Euripide. Puis vint, après les grands poètes, le grand philosophe qui, ne généralisant jamais que d’après les faits, tira du drame tel qu’il le connaissait les règles du drame : l’unité d’action, de temps et de lieu.

Autre fut la condition de Shakspeare. C’étaient non plus des dieux et des demi-dieux qu’il avait à mettre en action, — mais des hommes, et des hommes venus des quatre points de l’horizon européen, tous avec des attributs dont son génie lui faisait sentir les différences profondes, tout en lui inspirant la tentation d’ourdir avec tant de fils si divers la trame de ses pièces. Ainsi disparut non l’unité, mais la simplicité d’action, et avec elle l’unité de temps et de lieu, qui devint incompatible avec les nécessités du nouveau drame. Ces nécessités provenaient de la nature des matériaux dramatiques qui s’étaient préparés, et ces matériaux eux-mêmes provenaient de l’histoire tout entière du moyen âge. Rien ne fut fortuit ni arbitraire. Faites, à l’exemple de Ducis, de Macbeth un drame classique; mettez en un temps, en un lieu, un seul fait accompli, Macbeth tenté, assassin, et puni en vingt-quatre heures, et dans son château : vous avez le drame classique. Au contraire laissez à Shakspeare le maniement du vieux récit, la tentation, l’assassinat et la punition, qui font le nœud de la vie de Macbeth comme l’action de la pièce, dérouleront en se déroulant le personnage, et vous aurez le drame romantique. Ainsi que cela doit être, le premier est plus simple et plus facile; le second est plus compliqué et plus difficile. Le premier s’attache à une action, et combine dans ce rapide instant les passions qui la déterminent; l’autre s’attache à une phase, longue ou courte, d’une vie humaine, et combine avec elle l’événement qui en fait le caractère. L’exemple de Macbeth rendu classique montre distinctement le progrès du drame romantique sur le drame classique; il faut mutiler l’un pour produire l’autre. Ainsi réduit, c’est le thème ordinaire d’un crime causé par l’ambition et d’un complot plus ou moins bien conduit: la diversité est dans les circonstances; mais, remis dans son ampleur primitive, c’est un personnage soumis à l’épreuve de l’ambition, du crime et du châtiment dans un intervalle déterminé de son existence, et y laissant voir dans une lumière idéale toutes les nuances d’un homme particulier, le Macbeth d’une légende écossaise. Cet exemple, je l’applique, on le comprend, au drame classique indûment prolongé, mais non au drame grec. Le drame grec, bien loin d’être une réduction ou mutilation, fut une création, et posa la première et glorieuse assise de ce qui devait être, quand l’histoire aurait assez marché, le drame romantique.

S’il faut résumer et définir, le drame classique, tiré des mythes héroïques et ne peignant que des œuvres divines ou demi-divines, n’a conçu du drame que l’action sans être obligé d’y rien mettre que les traits généraux de l’humanité, toujours cachée par l’anthropomorphisme sous les images de la Divinité; et quand, passant en d’autres mains, il a passé à d’autres sujets, il a traité les personnages historiques comme il avait traité ces dieux et ces demi-dieux, et il a condensé de tragiques destinées en une action où l’intérêt du nœud ne permet qu’une esquisse des personnages. Le drame romantique, tiré des récits du moyen âge et dégagé de toute tradition hiératique et héroïque, a donné à l’action un sens plus étendu, et en a fait non plus le nœud d’un moment, mais le nœud d’une vie, dans l’intervalle où cette vie, déterminée par toutes les circonstances, tisse sa trame bonne ou mauvaise. Ces deux scènes si diverses ont été ouvertes l’une par Eschyle et Sophocle, l’autre par Shakspeare, et ayant été toutes deux causées par ce qui les avait précédées, elles sont réellement la suite et le progrès l’une de l’autre.

Maintenant quelle est en ceci la place historique du drame français? La période d’invention était passée; saisie au vol par l’Angleterre et par Shakspeare, elle n’était plus à recommencer. A la vérité, la France marchait alors vers une nouvelle et grande époque littéraire qui, continuée dans le XVIIIe siècle, devait lui procurer tant d’ascendant en Europe; mais jamais le moyen âge, qui fut pour Shakspeare la source du drame moderne, ne fut plus loin chez nous du souvenir et de l’étude. Nous ne connaissions que l’antiquité classique, l’Italie et l’Espagne; l’Angleterre était absolument ignorée. La Fontaine seul paraît avoir soupçonné ce qui s’y passait, quand il dit dans la fable dédiée à Mme Harvey :

…… Les Anglais pensent profondément;
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament;
Creusant dans les sujets et forts d’expériences,
Ils étendent partout l’empire des sciences.
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
Vos gens, à pénétrer, l’emportent sur les autres.


Newton put, vers la fin du siècle, poser les bases du système du monde sans qu’ici on s’en doutât. Aussi, sous Louis XIV, la France n’eut-elle qu’un rôle secondaire dans les sciences mathématiques et astronomiques, qui furent alors les sciences prépondérantes, et Condorcet a dit avec toute raison dans l’éloge académique du comte d’Arci : « En 1740, la France commençait à reprendre dans les sciences mathématiques le rang qu’elle avait perdu après la mort de Descartes et de Pascal, et qu’elle a su conserver depuis. » Les manifestations littéraires sont de l’histoire, procèdent comme l’histoire, et proviennent toujours d’un passé qu’elles modifient; le drame français, ne pouvant avoir pour passé ni le moyen âge, ni Shakspeare et le drame romantique, recula jusqu’au drame classique, le reprit à son compte et le modifia. Un moment Corneille se laissa captiver par la pompe espagnole ; mais Racine rompit soigneusement toute alliance avec ces nouveautés. Ces deux admirables esprits remanièrent le drame grec pour le conformer à la société polie où ils étaient plongés, au goût des dames qui y donnaient le ton, à la splendeur absorbante de la royauté, à la cour de Louis XIV. Que de noblesse, de passion contenue et d’infinie délicatesse dans ces femmes de Racine, Junie, Andromaque, Iphigénie, Monime! Et qui a jamais tracé plus grandement l’idéal de Rome, reine du monde, que Corneille dans Horace et dans Cinna? Mais tandis qu’on leur accorde toute la hauteur du génie, il faut reconnaître à leur genre une infériorité historique et poétique. Si le passé le prouve par la façon dont les deux genres furent produits, l’avenir l’a prouvé aussi par la façon dont il les a traités. Quand en France le drame classique fut épuisé, c’est au drame romantique qu’il fallut demander un renouvellement de la scène.

Déjà ce jugement que le développement de l’histoire porte sur les choses, l’Allemagne l’avait rendu. Quand ce fut son tour d’avoir un théâtre, les deux génies qui l’en dotèrent rejetèrent le drame français, ne restaurèrent pas le drame grec, et façonnèrent à leur usage le drame romantique. Ici ce qui m’occupe essentiellement, c’est de montrer la situation des différentes espèces de drames, les matériaux d’où elles sont sorties et leurs rapports de succession; aussi n’entrerai-je pas dans aucune analyse de Marie Stuart, de Wallenstein et de Guillaume Tell, pour examiner comment un disciple de Shakspeare, disciple comme le sont les maîtres, amoureux des sources antiques, versé dans les lettres françaises, a conçu, exécuté, écrit ces grands drames. L’Allemagne avait Mozart, et n’avait pas encore Schiller; l’Italie a Rossini et Raphaël, et n’a point eu jusqu’ici d’œuvre dramatique qui ait pris rang parmi les manifestations du génie européen, et pourtant la conception et l’exécution d’une musique d’opéra ou d’une toile historique, pour faire un tout dont les parties concordent et pour atteindre les hautes régions de l’art, n’exigent pas moins de force et de grandeur dans l’esprit de combinaison que la conception et l’exécution d’un drame pareil en beauté et en renom. Ainsi dans chaque genre, pour chaque race et pour chaque peuple, se montrent des lacunes qui tantôt restent vides et tantôt se comblent : c’est que dans chaque genre, pour chaque race et pour chaque peuple, la naissance des génies doit être comptée parmi ces circonstances dont j’ai fait un terme général, et sans quoi les forces innées et latentes ne reçoivent pas d’incorporation visible. Ce balancement dans les hautes parties de la civilisation, ces mutuels besoins entre les différens peuples, ces prouesses intellectuelles de l’un quand l’autre a des défaillances, ces avancemens et ces retards alternatifs démontrent l’intime communauté où sont parvenues les nations européennes, et font prévoir de plus sûres et plus étroites associations. Il y a environ cent ans. Voltaire, qui avait pourtant l’esprit si dégagé de préjugés et si ouvert aux nouveautés, après avoir effleuré Shakspeare, quand il fut témoin des tentatives qu’on faisait autour de lui pour renouveler l’art dramatique sur le modèle du poète anglais, n’eut plus assez d’anathèmes contre la barbarie envahissante et la chute inévitable des lettres et du goût. Quelque chose tombait en effet; mais ce n’était ni le goût ni les lettres. Aujourd’hui, et dans cette courte période de cent ans, les faits ont condamné le drame classique en France: ils ont donné une consécration nouvelle au drame romantique en Allemagne, et la critique historique appliquée à l’art a fait voir que ces deux genres sont deux phases de création successives, que l’un répond aux conceptions de la Grèce, et l’autre à celles du moyen âge, que le plus ancien est d’un ordre moins compliqué de combinaisons, et que le plus moderne entre plus profondément dans les voies de l’existence humaine, conclusion qui, obtenue par un chemin détourné, n’en vient pas moins confirmer les grandes lois de l’histoire.


É. LITTRÉ.

  1. J’en ai déduit les preuves dans le Journal des Savans.
  2. Livraison du 15 juillet 1855.