Nouvelle Revue Française/1909, volume 2/Notes/Jules Renard : Nos frères farouches, Ragotte

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JULES RENARD : Nos frères farouches, Ragotte.

Ce qu’il nous faudrait, dit Jules Renard, c’est un second Boileau. ” Comme il a raison ! Et, non content de le dire, il le pense. Pourtant il n’ignore pas à quel point Boileau l’Ancien méconnut La Fontaine : il se doute aussi qu’un second Boileau, si moderne en ses goûts qu’on le suppose, lui ferait biffer les plus pointues de ses Histoires Naturelles, et par exemple, ne lui passerait pas “ l’ongle de la lune qui repousse ” ni “ la course en sac des raisins sur la treille.” Mais que lui coûteraient ces sacrifices, au prix de ceux qu’il exige de soi. Je vois en Jules Renard un Aristide qui se lasserait luimême d’être nommé toujours : “ le Juste ” ; je crois qu’il porte écrit sur sa manchette : “ Aimez qu’on vous conseille et non pas qu’on vous loue ” et qu’il supporte impatiemment le zèle des bons amis, pour qui son dernier livre est toujours le meilleur.

Ragotte n’a pas besoin d’être son meilleur livre, pour être un livre excellent ; car Renard n’en saurait écrire d’autres. En faveur d’un tel artiste, il faut renoncer à la manie de découvrir dans chaque œuvre nouvelle, les menaces d’une décadence ou les signes d’un soudain progrès. Son labeur est trop consciencieux, trop conscient, pour admettre la chance d’un renouvellement imprévu. Si la ligne de son talent vient à changer, il faut attendre plus d’une année et plus d’un livre avant d’en oser marquer l’inflexion. Quand on ouvre Ragotte, d’abord on s’émerveille qu’après les Bucoliques, après Le Vigneron dans sa Vigne, le même champ, déjà deux fois moissonné, livre encore des épis aussi drus, aussi lourds. Ce sont les mêmes paysages du Nivernais, le même village au milieu, les mêmes hommes, les mêmes bêtes. Or bêtes, choses et gens ne répètent pas ce qu’ils ont dit ; leur dialogue reprend sans trace de fatigue et leur accent rustique a gardé sa vigueur. — Mais lorsqu’aux meilleures pages des Bucoliques on compare celles du Vigneron, il semble que dans celles-ci l’observation, non moins exacte, tourne moins à la minutie ; le ton est plus simple, plus libre, et moins incessamment rompu. Relisez Mademoiselle Olympe, Honorine, Le petit Bohémien ; dans chacune de ces pièces un mouvement se continue, un être se développe et vit devant nous assez longtemps pour que, nous absorbant en lui, nous puissions oublier nous-mêmes et l’auteur ; l’ampleur du récit nous impose une émotion large et soutenue. — Dans Ragotte, rien de pareil, ou presque rien : les anecdotes se succèdent et se morcellent ; le dessin est plus âpre, plus aigu, plus brisé. Que Renard se penche avec Gloriette à la barrière de son jardin, ou qu’il se promène par les rues et les sentiers, à chaque instant, autour de lui, surgissent des images qu’il note à mesure, sans plus de lien, et dans l’ordre où il les a vues. Nul épisode ne se suffit, nul ne prétend à la synthèse : il faut leur ensemble et leur suite entière pour dégager l’impression. On croirait que l’auteur s’est dit : “ Méfions-nous ! la facilité nous guette ; je me laisse aller à plaire ; je suis sur le point d’inventer, de poétiser, d’embellir ! ” Et dans son scrupule, il s’attache à la glèbe, il serre sa matière de plus près. Nous reparlant de la vieille Honorine, il précise tout ce que le Vigneron indiquait à peine : les petites misères physiques et morales, la saleté, le mensonge, les détails mesquins ou répugnants. Le chapitre le plus neuf, et le plus réussi peut-être : La tribu des Grillot, est aussi le plus nettement réaliste. Sans doute la poésie ne manque point : voyez les Feuilles d’Automne ; mais elle se rassemble en trois lignes, pénétrante et concentrée.

Ce regain d’ascétisme nous laisse quelques regrets : Nourri comme il est des sucs de la terre, Jules Renard pourrait impunément se livrer davantage, se permettre plus de liberté lyrique. Mais il faut qu’il le fasse à son heure, en toute sûreté de conscience. Prenons les fruits qu’il nous donne, attendons les autres sans impatience ; nous ne serons point déçus.

M. A.
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