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Nouvelles (Andreïev)/Texte entier

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Traduction par Serge Persky.
Monde illustré (p. Titre-310).

ÉDITION
DU MONDE ILLUSTRÉ
LÉONIDE ANDRÉIEF
NOUVELLES
Traduites du russe
par SERGE PERSKY
 
13 QUAI VOLTAIRE
PARIS
DANS LA MÊME COLLECTION

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NOUVELLES
LÉONIDE ANDRÉIEF

NOUVELLES
Traduites du russe
PAR
SERGE PERSKY


PARIS
ÉDITION DU “ MONDE ILLUSTRÉ
13, quai voltaire, 13

1908
Tout droits réservés
PRÉFACE

Léonide Andréief et Maxime Gorky sont les représentants les plus illustres de la littérature russe contemporaine. Presque du même âge, liés d’une étroite amitié, ils ont exprimé, avec une intensité qui n’a pas été dépassée, l’âpre tristesse de l’âme russe. Par eux nous avons entendu l’ardent appel de ce peuple immense, qui ne s’est éveillé à la vie de la pensée que pour sentir plus cruellement le poids de ses chaînes ; nous avons entendu ses cris de haine, de douleur et d’espoir.

Eux seuls pouvaient nous les faire entendre. Élevés à la rude école de la misère, ils ont été préparés mieux que personne à traduire dans des œuvres palpitantes de vie et d’émotion, les souffrances et les angoisses de leurs frères.

Tandis que Gorky menait à travers la Russie l’existence désolée du vagabond, Andréief connaissait dans toute son horreur la détresse de l’étudiant pauvre.

Né en 1871, à Orel, de petits bourgeois, il perdit son père alors qu’il était encore au collège. Sa famille demeura sans ressources. Andréief tenta le problème difficile de pousuivre ses études et de gagner sa vie en donnant des leçons à un prix dérisoire.

« Je connus la misère noire, raconte-t-il. Pendant mes premières années à l’Université de Pétersbourg, j’eus bien souvent faim, et il m’arriva de ne pas manger pendant deux jours.

Ses premières productions littéraires datent de cette sombre époque. Il ne put parvenir à les placer, et cette déception ajouta encore à l’amertume de son existence. La vie à Moscou passant pour plus facile, il se fit admettre à l’Université de cette ville. Mais, là aussi, il connut des privations de toute sorte, si bien que, las de tout, il tenta de se suicider.

« En janvier 1904, raconte-t-il, je me tirai un coup de revolver, mais sans résultat appréciable. J’en fus puni par une pénitence ecclésiastique que m’infligea l’autorité, et par une maladie de cœur bénigne plus ennuyeuse que grave à la vérité. Pendant cette période, je fis encore des essais infructueux en littérature. J’eus plus de succès avec la peinture que j’aimais depuis mon enfance ; je faisais des portraits sur commande au prix de 5 à 10 roubles pièces… »

En 1897, son diplôme d’avocat en poche, Andréief s’inscrivit au barreau de Moscou. Mais, ne réussissant pas à se créer une clientèle, il passa quelque temps à écrire des chroniques judiciaires pour un grand journal.

Enfin deux nouvelles étrangement impressionnantes : le Silence et C’était…, publiées par une grande revue de Saint-Pétersbourg imposèrent son nom à l’attention clu monde lettré. La critique en parla longuement. Dès lors, son parti était pris : il se voua entièrement à la littérature.


Il convient d’examiner d’un peu près ces œuvres de début.

Le héros du Silence est un prêtre, entêté dans ses préjugés, sorte d’Hercule autoritaire et rude, le père Ignaty. Devant son air rébarbatif tout tremble. Seule sa fille, Véra, son enfant unique, ne se plie pas à sa volonté. Elle poursuit ses études à Saint-Pétersbourg contre le gré de son père. Revenue à la maison paternelle, elle reste triste et silencieuse. Des journées entières, elle erre pâle et mélancolique, parlant peu, cherchant à s’isoler. Malgré les prières de ses parents elle refuse de dire ce qui l’oppresse. Un soir elle se jette sous un train, emportant son secret avec elle.

La mère, atteinte au plus profond de son être par la perte inattendue de sa fille adorée, est frappée d’une paralysie qui la transforme en une sorte de cadavre vivant. Ébranlé par ces deux catastrophes simultanées, qui lui ont enlevé tout ce qui faisait la joie de sa vie, le père Ignaty souffre de la révolte de sa conscience, qui s’insurge enfin contre les maximes sévères et les préjugés impitoyables qu’il a toujours défendus. L’amour tendre, qu’il avait jusqu’alors dissimulé par orgueil, s’empare maintenant de lui ; il sent qu’il est lui-même la cause de ses malheurs. Sa vie passée, sa fille, sa femme elle-même lui apparaissent comme autant d’énigmes qui soulèvent dans son âme des questions angoissantes. Il appelle, mais personne ne lui répond. Un silence de mort a envahi le presbytère, silence plus épouvantable encore autour de la femme qui agonise et dont les yeux mêmes ne trahissent aucune pensée. Alors, un désir féroce de savoir la cause du suicide de sa fille s’empare de lui et ne le quitte plus. Quand il pénètre dans la chambre de sa femme et qu’il y rencontre son regard fixe, si lourd que « l’air paraissait transformé en plomb et pesait sur la tête et les épaules », ou quand il feuillette les cahiers de musique « de sa musique », dans lesquels s’était gravée sa voix, quand il passe en revue ses livres ou regarde son grand portrait… toujours, partout, l’envie folle d’apprendre la vérité le tourmente… À la tombée de la nuit, il monte doucement, pieds nus, dans la chambre de sa fille défunte et lui parle. Il la supplie de lui dire la vérité, de lui confier pourquoi elle a toujours été si triste, pourquoi elle s’est tuée. Mais le silence l’environne. Il court au cimetière, où l’attire irrésistiblement la tombe de son enfant.

— « Véra, Véra, mon enfant, supplie-t-il. Pourquoi, pourquoi nous as-tu abandonnés ? »

« Mais le silence devient de plus en plus sinistre et inquiétant, et lorsque le père Ignaty se relève avec effort, son visage est livide comme celui d’un mort ; il lui semble que toute l’atmosphère vit et palpite dans ce silence retentissant comme si une tempête sauvage s’élevait sur une mer terrible. Le silence le suffoque, passe pardessus sa tête en ondes glacées, agite ses cheveux, se brise contre sa poitrine qui gémit sous les coups… »

On se représente aisément l’impression produite par ces pages signées d’un nom encore inconnu. Andréief obtenait des effets tragiques, sans effort apparent, par l’analyse psychologique.


L’émouvante nouvelle C’était se passe dans un hôpital où agonisent un pauvre diacre de campagne et un marchand aigri par l’existence.

Le diacre est très malade, les médecins l’ont condamné. Mais, ne se rendant pas compte de son état, il fait des projets d’avenir, parle avec enthousiasme du pèlerinage qu’il fera après sa guérison, ou d’un pommier de son jardin dont il attend beaucoup de fruits pour l’été prochain. Dans les belles journées, quand les murs et le parquet de la chambre reflètent les rayons du soleil, il entonne des hymnes. Sa petite voix de ténor tremble d’émotion, il s’essuie les yeux en souriant.

Le quatrième vendredi du carême, on conduisit le diacre à l’amphithéâtre : il en revint très ému, faisant des signes de croix.

— « Ah ! mes frères, dit-il à ses voisins, comme c’était touchant ! Le docteur me fait asseoir dans un fauteuil, se tient debout près de moi et dit aux étudiants : « Tenez, vous voyez ici un malade… C’était un diacre… »

Il s’arrêta, la voix étranglée et reprit :

« Mes débuts comme chantre, ma misère d’autrefois, mes jours sans pain, il a raconté toute ma vie. Après il parla de ma femme, toujours au passé, il disait : ce diacre était ceci, ce diacre était cela, à croire, en vérité que j’étais mort et qu’on parlait sur mon cercueil. « C’était, disait-il, c’était un diacre… »

Tandis que le diacre contait cela, tous voyaient qu’il allait mourir ; on le voyait aussi clairement que si la Mort elle-même se fût tenue debout, là, au pied du lit.

Tout autre était le marchand : il ne croyait pas en Dieu ; il était las de la vie, et n’avait pas peur de la délivrance suprême. Tout ce qu’il y avait en lui de force, il l’avait dépensé sans nécessité, sans résultat appréciable, sans joie. Lorsqu’il était jeune, il volait de la viande ou des fruits chez son patron. Pris sur le fait, il avait été battu sans pitié et il haïssait ceux qui l’avaient battu. Plus tard, devenu homme, il avait écrasé les petites gens du poids de son or, méprisant ceux qui tombaient entre ses mains, et qui lui rendaient son mépris en effroi et en haine farouche. Puis la vieillesse, la maladie étaient venues ; on avait commencé à le voler lui-même, et, à son tour, il avait battu les voleurs. Sa vie n’était qu’une succession d’offenses, de cruautés et de haines. »

Et maintenant dégoûté de tout, il ne pouvait comprendre qu’on aimât la vie, comme l’aimait ce diacre, « ce sot » étendu dans le Ut voisin. Il considérait attentivement son petit visage blême, qui se confondait avec le linge blanc de l’oreiller et des draps et il murmurait avec pitié : « Imbécile ! ».

Mais la mort approche ; cet homme qui se croit supérieur et qui qualifie le diacre d’imbécile, parce qu’il rêve de la lumière du soleil, de son pommier et d’autres « futilités », se sent troublé d son tour. En faisant le bilan de cette existence qu’il s’imaginait haïr, il se souvient de la bonne lumière qui, pendant la journée, pénétrait par la fenêtre et dorait le plancher ; il se rappelle comment le soleil brillait sur les bords de la Volga, dans son pays natal. Avec un sanglot, il se laisse tomber en arrière sur le lit, tout contre le diacre qu’il entend pleurer silencieusement.

« Et ainsi ils pleurent ensemble. Ils pleurent le soleil qu’ils ne reverront jamais, les pommiers qui désormais produiront des fruits sans eux, l’ombre qui va les envahir, la chère vie et la mort cruelle ! »

« Le silence emportait leurs sanglots et les mêlait aux ronflements des gardes-malades, fatigués par le labeur du jour, au gémissement et à la toux des malades, à la respiration épaisse des convalescents… »

On retrouve dans ces deux nouvelles les qualités essentielles du talent d’Andréief. Contrairement à ce qui se passe souvent au début des carrières littéraires les plus brillantes, il n’y eut chez lui aucun tâtonnement, aucune hésitation sur la voie à suivre.


Une année plus tard, Andréief publia la Pensée, émouvante monographie d’un cas curieux : le développement graduel de la folie chez un médecin, dans la phase encore indécise du mal, alors que le germe de la démence s’est affirmé au point que la volonté est presque annihilée et que l’homme éprouve le besoin impérieux de faire ce que son idée fixe lui ordonne (dans le cas particulier c’est l’assassinat d’un ami), bien que sa conscience ne soit pas tout à fait abolie. Ce crime, il l’accomplit dans une sorte de demi-conscience, tantôt condamnant ses actes, tantôt irrésistiblement poussé à les consommer. Puis, ainsi que cela arrive chez les déments son esprit lui suggère l’hypothèse qu’il est, peut-être réellement fou. Cette idée s’empare de lui, juste après l’accomplissement du crime, et remplit son âme d’une terreur atroce dont l’exposé forme la partie la plus pathétique du récit. Tout ce drame compliqué qui se joue dans le crépuscule d’une intelligence prête à s’éteindre est reconstitué par l’auteur avec une rare puissance. Cette étrange œuvre eut l’honneur de provoquer une séance spéciale des psychiatres de Saint-Pétersbourg. Les érudits discutèrent durant de longues heures la mentalité du héros de l’œuvre d’Andréief. Les opinions des célébrités du monde médical russe se partagèrent ; on ne put se mettre d’accord. Les journaux, les revues en parlèrent longuement.

Ce fut pour Andréief la fin des journées de famine et le commencement de la notoriété.


Ainsi, il se révéla d’emblée comme un merveilleux psychologue de la souffrance. Une sensibilité morbide, une ironie froide et désenchantée, une vision hallucinante des anomalies et des horreurs de l’existence, tels sont les caractères dominants de son œuvre. Ses personnages sont des êtres meurtris dans la lutte pour la vie, atteints d’une paralysie complète ou partielle de la volonté. Trop faibles pour réagir contre les exigences de la réalité, ils se replient sur eux-mêmes et arrivent fatalement aux conclusions les plus désolantes, aux actes les plus insensés. Andréief dépeint aussi l’isolement moral de l’être humain pour qui le monde est devenu un désert et la vie un jeu d’ombres ; il montre combien l’abîme qui sépare ce malheureux des autres hommes le rend faible, inconscient, misérable. Et, de fait, y a-t-il infortune plus profonde que celle de se sentir seul au milieu de ses semblables ?

Ce qui constitue donc l’essence du talent d’Andréief, c’est une impressionnabilité extrême, une audace dans la description des côtés négatifs de la réalité, des mélancolies, des douleurs de l’existence. Sous ce rapport, il a continué l’œuvre d’Edgar Poe, dont l’influence sur lui est incontestable. Une même passion pousse ces deux écrivains à l’étude de la solitude, du silence, de la mort. Mais, tandis que la fantaisie de l’auteur américain erre librement à travers le monde et les siècles, tandis que les personnages qu’il met en scène habitent des châteaux croulants, des rochers escarpés, et rêvent d’exploits glorieux, Andréief s’attache à la réalité immédiate. Ses héros sont les gens qu’il voit autour de lui ; ils habitent les sous-sols humides, les maisons sordides ; leur vie banale se termine par une mort banale. Et c’est ce réalisme qui fait la force et la beauté de ses œuvres.

À les lire, on se convainc que le drame naît précisément de la vitalité indestructible des sentiments humains et des aspirations vers une existence meilleure, vitalité qu’on rencontre souvent chez les êtres les plus misérables et les plus dégradés. Dans la sombre destinée de ces gens, il y a des moments de clarté. Il suffit d’un léger incident, de quelque circonstance futile, pour les transformer : soudain leur cœur se met à battre, des larmes d’attendrissement montent à leurs yeux, ils pressentent vaguement l’existence lointaine de quelque chose de lumineux et de bienfaisant. Une sensibilité profonde, un ardent amour de la vie éclatent alors au fond de ces âmes obscures, fleurs éphémères sans doute, mais fleurs merveilleuses qui confèrent à ces déchus l’imprescriptible dignité de l’être humain.

Cette sensibilité, cet attachement à l’existence forment le thème d’une série de nouvelles dont Petka à la campagne est l’une des plus touchantes par sa simplicité.

Petka, apprenti dans une malpropre boutique de barbier située au fond d’un sordide quartier de Moscou, a dix ans. Il ne fume pas encore comme son camarade Nicolka, de trois ans plus âgé que lui, qu’il voudrait égaler en toutes choses. Nicolka est initié déjà aux mystères de la coupe française, des cheveux coiffés en brosse et de la, raie. L’intelligence précoce de Nicolka, qui raconte toutes espèces de choses à Petka, stupéfie l’enfant qui rêve de pouvoir lui ressembler un jour. En attendant, comme il est le plus jeune dans la boutique, comme il est le bouc émissaire des clients et que le patron le gifle souvent, il voudrait bien aller ailleurs, où ?… il ne sait… dans un endroit dont il ne peut rien dire, ni la nature, ni l’emplacement.

Mais personne ne l’emmène. Du matin au soir Petka entend toujours le même cri saccadé : a Garçon, de l’eau ! » Et il en apporte, sans cesse, car il n’y a pas de jours fériés. Il maigrit, il est sale et il a toujours l’air endormi. Enfin il ne sait plus s’il veille ou s’il rêve…

Mais voici qu’un matin sa mère, la cuisinière Nadéjda, annonce au coiffeur que ses maîtres l’autorisent à emmener Petka à la campagne, pour quelques jours. Le patron consent à le laisser partir. Étourdi de surprise, Petka se laisse conduire ; il n’a jamais vu la campagne et brûle de la connaître.

Dès que le train part, il colle son visage à la portière et sa tête rasée se meut sur son cou mince comme sur un pivot. Il court d’un bout à l’autre du compartiment, posant avec confiance sa petite main sale sur l’épaule ou les genoux des voyageurs inconnus, qui grognent ou lui répondent par un sourire.

À la fin de la semaine, on apporta une lettre pour la cuisinière. Petka était derrière la maison en train de jouer. Il avait déjà engraissé, bien qu’il ne mangeât fresque pas, faute de temps. C’est qu’il avait des affaires par-dessus la tête ! Il se baignait quatre fois par jour, se taillait des lignes pour la pêche, faisait de longues promenades, chevauchait, les palissades, grimpait aux arbres, se roulait dans l’herbe. Et combien d’autres occupations encore !… La cuisinière ayant ouvert la lettre pleura longuement, puis elle alla expliquer à son maître de quoi il s’agissait : le coiffeur réclamait son apprenti, il fallait partir. On appelle Petka et on lui annonce la nouvelle ; l’enfant sourit tout confus et garde le silence. Il ne comprend pas, il a oublié complètement la ville, car maintenant il a trouvé l’endroit où il désirait si souvent aller. « Il faut retourner chez ton patron », répète le maître avec douceur. Petka se tait toujours ; enfin il demande, la bouche sèche, mouvant la langue avec difficulté : « Et la pêche demain ? ma ligne est prête »

Mais peu à peu ses pensées deviennent plus nettes, et un trouble étrange se produit dans ses idées. Le coiffeur, c’est la réalité, et la pêche du lendemain n’est plus qu’un vain rêve.

Alors Petka stupéfia sa mère, il bouleversa le maître et la maîtresse de maison, et il se fût étonné lui-même, s’il avait été capable de s’analyser : a il ne pleura pas simplement, comme pleurent les enfants de la ville, maigres et épuisés — il se mit à crier plus fort qu’un paysan doué d’une voix de stentor, il commença à se rouler par terre, comme les hommes ivres sur le boulevard. Sa petite main décharnée frappait la main de sa mère, le sol et tout ce qu’elle rencontrait. »

Le lendemain matin Petka s’en est retourné à Moscou. Il a repris sa place dans la boutique empestée du barbier. De nouveau retentit le cri saccadé du patron ou des garçons : « Apprenti, de l’eau ! » suivi d’un murmure menaçant : « Attends, tu verras ! » si l’enfant somnolent répand de l’eau ou comprend mal les ordres.

« Et pendant la nuit, à l’endroit où couchent côte à côte Nicolka et Petka, une petite voix faible et agitée murmure : elle parle de la campagne, de choses qui n’existent pas, que personne n’a jamais vues ni entendues !… »


Il y a quelques années, Andrêief publia une courte nouvelle : la Marseillaise, véritable petit ; chef-d’œuvre dont voici l’analyse succincte.

Dans un bagne russe sont entassés plusieurs condamnés politiques, jeunes étudiants pour la plupart. Parmi eux, se trouve un garçon maladif, faible, larmoyant, rêvant toujours de sa maman, de ses petits frères dont il ne sait s’ils vivent encore ou s’ils sont morts d’angoisse. Les camarades, tout en ayant pitié de lui, le méprisent, lui répétant qu’on ne doit pas lutter pour la liberté quand on n’a pas la force de volonté ou la santé nécessaires. Les prisonniers sont mal nourris et en butte à toutes sortes de vexations de la part de leurs géôliers. Poxir mettre fin à cet état de choses, ils décident la Golodowka, c’est-à-dire qu’ils ont refusé de manger[1]. Le jeune homme, tout en suivant l’exemple de ses camarades, rôde parmi eux, perplexe et malheureux. Et lorsqu’à la fin de la résistance, après plusieurs jours de jeûne, les autorités se sont faites plus douces et que la Golodowka est terminée, le jeune homme est atteint de fièvre typhoïde. Ses camarades sont auprès de lui. Il délire et ses rêves incohérents sont aussi pitoyables que le fut sa vie entière. Il parle comme toujours de ses livres préférés, de sa maman, de ses chers petits frères. Il jure qu’il est innocent et supplie qu’on lui fasse grâce. Il invoque sa patrie, la malheureuse Russie, il invoque la « chère France a dont les fils ont payé de leur sang la révolution et la liberté et où il a passé une des meilleures années de sa courte vie.

Soudain, dans un moment de lucidité, il s’adresse à ses amis :

— « Une prière, camarades… la dernière… quand je serai mort, chantez la Marseillaise sur ma tombe… peut-être l’entendrai-je !… Et je serai heureux… »

Il insiste : a Quand je serai mort, chantez la Marseillaise sur ma tombe… » Pour la première fois, ses yeux sont secs, mais les camarades pleurent comme des enfants.

Il mourut. Envers et contre tous, les prisonniers chantèrent la Marseillaise. « Nos voix jeunes et puissantes, dit Andréief, entonnèrent le chant majestueux de liberté. Nous chantâmes. Les fusils des soldats nous guettaient, leurs crosses heurtaient le sol, les pointes acérées des baïonnettes s’avançaient vers nos cœurs. Le chant terrible résonna de plus en plus fort et joyeux. Porté par les mains amies des compagnons de lutte, le cercueil noir s’abaissa lentement.

« Nous chantâmes la Marseillaise… »


Parmi les dernières œuvres d’Andréief et aussi les meilleures, il faut citer le Rire rouge, tableau saisissant des horreurs de la guerre russo-japonaise qui eut un immense retentissement dans le monde entier, et le Gouverneur, principale nouvelle de ce volume, épisode véridique et passionnant des récents événements qui ont ensanglanté la Russie. Avec sa maîtrise habituelle, Andréief y analyse l’état d’âme d’un haut fonctionnaire russe qui s’entend condamner à mort par un tribunal révolutionnaire secret pour avoir réprimé avec cruauté une émeute de paysans et d’ouvriers.


On a souvent constaté, et il peut sembler banal d’y revenir, que dans son ensemble l’œuvre des romanciers russes découle d’une principale source d’inspiration : la souffrance. En effet, elle n’en a guère connu d’autre, depuis les pages poignantes de Dostoiewsky jusqu’aux « ci-devant hommes » de Gorky et aux âmes angoissées dont nous parlent les nouvelles d’Andréief.

Cela s’explique facilement. Le peuple russe tout entier gémit sous le joug de l’autocratie ; la liberté, les droits de l’homme, sont encore pour lui un idéal lointain dont la conquête — l’expérience de tous les jours est là pour l’en convaincre — lui coûtera encore beaucoup de sang et de larmes. Il est naturel que les hommes qui se sont donné la tâche de traduire en beauté les aspirations ardentes de ce peuple souffrent tout particulièrement de ce cruel état de choses. Sans parler de leurs angoisses morales, dont on peut se faire une idée par leurs écrits, la situation matérielle qui leur ait faite par les pouvoirs publics est peu enviable.

Il n’est pas aisé, en Russie, d’écrire ce qu’on pense. Tout écrivain se heurte à deux ennemis implacables : la censure et la police. La censure supprime tout ce qui ne lui plaît pas ; la police confisque les livres et emprisonne les auteurs. La littérature russe, à commencer par son grand représentant du siècle passé, le génial Pouchkine, jusqu’à notre époque, n’a pu dire qu’une petite partie de ce qu’elle avait à dire. Le fameux poète Niékrassof met en scène dans une de ses poésies un vieux soldat, ouvrier typographe, qui parle de Pouchkine :

« C’était un bon seigneur, dit-il, généreux sur le chapitre du pourboire. Seulement, il ne faisait que tempêter contre la censure et lorsqu’il voyait les croix rouges sur le manuscrit, il nous envoyait les épreuves à la tête. Je lui dis une fois pour le consoler ; « Cela n’ira pas plus mal ainsi ». Mais il s’écria : « Cela, c’est du sang qui coule, du sang, mon sang ! »

Beaucoup de sang précieux fut ainsi répandu. La malveillance des autorités supérieures prenait souvent une tournure tragique. Pour une seule poésie de jeune homme où il décrivait une fête d’étudiants, l’écrivain Poléjaief fut condamné par Nicolas Ier à être incorporé dans un régiment. Un jour même, il faillit être battu de verges, pour une faute légère. Sokolowsky, n’arrivant pas à se frayer une voie dans la littérature, abandonna la plume et chercha comme beaucoup d’autres l’oubli de sa déception dans l’alcool.

Pendant plusieurs années Herzen fut transféré d’un lieu d’exil à un autre jusqu’à ce qu’il parvînt à passer la frontière. Et combien terrible le sort d’un poète de grand talent, le petit russien Chevtchenko, qui fut pendant de longues années soldat dans un coin perdu de la Russie d’Europe, avec défense expresse d’écrire quoi que ce fût ou de s’occuper de peinture, art qu’il préférait entre tous. Enfin qui ne connaît la lugubre comédie qu’on joua à Dostoïewsky, en lui faisant subir tous les apprêts d’une exécution, avant son temps de bagne qu’il raconte dans ses célèbres souvenirs de la Maison des Morts.

i Nous sommes de malheureux parias, s’écriait Tourguénief. Nous n’osons exprimer ni nos pensées, ni les élans de notre âme — car ce serait pour nous la prison, la Sibérie… Selon moi, il serait plus naturel de briser les presses typographiques, de brûler les fabriques de papier et d’empaler tous ceux qu’on trouverait la plume à la main. »

Il est vrai qu’après le mouvement réformateur de 1860, la censure russe s’est modifiée, et la police ne dit plus aux auteurs russes ce qu’elle disait jadis à l’écrivain Boulgarine : « Ton affaire, c’est de décrire les divertissements publics, les fêtes populaires, les théâtres. Ne cherche pas autre chose ! » Le cercle des sujets permis à la presse s’est élargi. Mais aujourd’hui comme autrefois, la littérature russe ne produit qu’une minime fraction des œuvres quelle pourrait donner.

Néanmoins, les services que cette littérature a rendus à la cause de l’affranchissement de tout un peuple sont immenses. Elle peut à juste titre se montrer fière du rôle prépondérant qu’elle a tenu et tient encore dans la lutte pour la liberté. Elle a réveillé la société, elle lui a donné l’énergie et la vaillance aux moments les plus sombres de la réaction. Elle a sacrifié sa tranquillité, sa vie souvent, pour joindre aux principes la propagande. Et c’est pourquoi le pouvoir la considère comme son ennemie et la persécute.

La littérature russe a eu ses martyrs, qui ont payé de leur liberté et de leur sang le désir de voir la Russie libre.

Pour ne parler que des écrivains contemporains, mentionnons Korolenko, Gorky, Andréief, Véressaief, et combien d’autres moins connus, qui ont sanctifié par leurs souffrances, les bagnes et la prison. Il y a quelques mois à peine, les autorités russes ont saisi et interdit le dernier roman de Gorky : La Mère, une œuvre impressionnante entre toutes, et ont déféré l’auteur aux tribunaux.


Comme Gorky, Andréief a été l’objet, à plusieurs reprises, de la dangereuse sollicitude des autorités russes. Il y a trois ans, il fut emprisonné à la suite des troubles de Moscou. On peut être certain cependant que les vicissitudes de la vie n’entraveront pas l’essor de sa pensée originale et forte, de son talent en pleine floraison.

S. Persky.


Paris, février 1908.
LE GOUVERNEUR
(une page de la révolution russe)
LE GOUVERNEUR
(une page de la révolution russe)

I

Quinze jours déjà s’étaient écoulés depuis l’événement, et sa pensée y revenait sans cesse, comme si le temps lui-même s’était arrêté, telle une horloge détraquée, et fût resté sans effet sur sa mémoire. Quand il se mettait à réfléchir à des faits lointains, étrangers, sa pensée effrayée retournait en quelques secondes à l’évènement et se débattait, comme si elle eût heurté une haute muraille de prison, sourde et sans écho. Quelles voies bizarres elle prenait, cette pensée ! Evoquai-t-il son voyage en Italie, plein de soleil, de jeunesse et de chansons, revoyait-il l’image d’un lazarone quelconque, immédiatement se dressait devant lui la foule des ouvriers ; il entendait des coups de fusil, respirait l’odeur de la poudre et du sang. Si un parfum venait frapper ses narines, il se souvenait aussitôt de son mouchoir, qui était aussi parfumé quand il s’en était servi pour donner le signal de tirer. Les premiers temps, ces associations d’idées lui parurent logiques et compréhensibles, l’agacèrent sans l’inquiéter ; mais il arriva bientôt que tout lui rappela l’événement, d’une façon importune et stupide, douloureuse comme un coup reçu à l’improviste. Se mettait-il à rire, il lui semblait que son rire autoritaire venait de quelqu’un d’autre, et il apercevait soudain avec une netteté révoltante un cadavre quelconque, bien qu’au moment de la fusillade il n’eût pas songé à rire, pas plus que les autres. Écoutait-il les gazouillis des hirondelles à la nuit tombante, regardait-il une chaise, une simple chaise de chêne, étendait-il le bras pour prendre du pain… tout faisait renaître à ses yeux la même image ; un mouchoir blanc agité, des coups de feu, du sang. On aurait dit qu’il vivait dans une chambre pourvue de milliers de portes derrière lesquelles il revoyait sans cesse le même tableau : un mouchoir blanc agité, des coups de feu, du sang.

En eux-mêmes, les faits, quoique tristes, étaient très simples : les ouvriers d’une fabrique des faubourgs, en grève depuis trois semaines, quelques milliers d’hommes accompagnés de femmes, de vieillards et d’enfants, étaient venus lui exposer leurs revendications ; comme gouverneur, il lui était impossible de réaliser ces demandes. Les grévistes s’étaient conduits d’une manière provocatrice et insolente : ils s’étaient mis à crier, à injurier les fonctionnaires ; une femme qui avait l’air folle l’avait tiré par sa manche avec tant de violence, que la couture de l’épaule avait cédé. Puis lorsque ses compagnons l’avaient entraîné jusqu’au balcon — car il voulait parler à la foule pour l’apaiser — les ouvriers avaient jeté des pierres, brisé plusieurs vitres de la maison et blessé le préfet de police. Alors il s’était fâché et avait agité son mouchoir.

La foule était si excitée que la salve avait dû être répétée ; il y avait beaucoup de morts : quarante-sept ; parmi eux neuf femmes et trois enfants, trois fillettes. Les blessés étaient encore plus nombreux.

Obéissant à une étrange curiosité, angoissante et irrésistible, et malgré les instances de son entourage, il était allé voir les morts, entassés dans le hangar des pompes à feu, à côté du commissariat de police. Évidemment il n’aurait pas dû y aller, mais, pareil à celui qui a tiré un coup de feu imprudent et sans but, il avait besoin de rattraper la balle, de la saisir de ses mains, il lui semblait qu’en allant regarder les victimes, il y aurait quelque chose de transformé et d’amélioré.

Il faisait sombre et frais, dans le long hangar ; les cadavres étaient alignés en deux rangées régulières, recouverts d’une toile goudronnée grise, comme pour une exposition ; sans doute, on s’était préparé à la visite du gouverneur, et on avait disposé les morts de la façon la plus correcte, épaule contre épaule, visages vers le ciel. La toile recouvrait la partie supérieure du corps et la tête ; les pieds seuls étaient visibles, comme pour faciliter le compte, des pieds immobiles, les uns chaussés de bottines ou de souliers éculés, déchirés, les autres nus et sales, étrangement clairs, sous la boue et le hâle. Les fillettes et les femmes gisaient à part ; et dans cette disposition on sentait encore le désir de rendre l’examen et le compte des cadavres aussi commode que possible. Tout était tranquille, trop tranquille pour une telle foule de gens ; et les vivants qui entraient ne parvenaient pas à dissiper ce silence. Derrière une mince cloison de planches, un palefrenier s’affairait autour des chevaux ; il ne se doutait pas qu’il y avait quelqu’un, d’autre que les morts, de l’autre côté de la cloison, car il parlait à ses chevaux paisiblement et d’un ton amical :

— Eh ! mes vieux ! Restez donc tranquilles, quand je vous parle !

Le gouverneur regarda les rangées de pieds qui se perdaient dans l’ombre, et dit d’une voix basse, en chuchotant presque :

— Oh ! mais il y en a beaucoup !

L’adjoint du commissaire, très jeune, au visage imberbe et couperosé, s’avança et annonça à haute voix en portant la main à la visière :

— Trente-cinq hommes, neuf femmes et trois enfants, Excellence !

Le gouverneur fronça les sourcils d’un air furibond et l’adjoint du commissaire, après avoir salué, fit quelques pas en arrière. Il aurait voulu que le gouverneur remarquât le petit chemin soigneusement balayé et saupoudré d’un peu de sable, aménagé entre les cadavres, mais le gouverneur ne voyait rien quoiqu’il regardât à terre.

— Trois enfants ?

— Trois, Excellence ! Faut-il enlever la toile ?

Le gouverneur ne répondit pas.

— Il y a des personnes de tout rang, Excellence ! insista respectueusement l’adjoint qui, prenant le silence pour un acquiescement, lança un ordre : « Ivanof, Sidortchouk, vite, prenez ce bout-là, allons ! »

La toile grise et maculée glissa avec un petit bruit et l’une après l’autre apparurent les taches blanches des visages, barbus et vieux, jeunes et glabres, tous différents, mais reliés entre eux par la terrible ressemblance que donne la mort. Les blessures et le sang n’étaient qu’à peine visibles, dissimulés sans doute par les vêtements ; seul un œil crevé par les balles, noircissait un visage d’une façon bizarre et pleurait des larmes sombres, semblables, dans l’obscurité, à du goudron. La plupart avaient le regard blanc ; les uns clignotaient, tandis qu’un autre se couvrait le visage d’une main, comme pour se protéger d’une trop forte lumière ; et l’adjoint du commissaire regardait d’un air de martyr ce mort qui violait l’ordre. Le gouverneur savait sans doute que ces gens-là se trouvaient aux premiers rangs de la foule ; il les avait probablement regardés tandis qu’il les haranguait, mais il ne pouvait reconnaître personne. La mort leur avait donné un air nouveau qui les rendait tous pareils. Ils gisaient immobiles, collés à la terre comme des statues de plâtre, dont un flanc est aplati pour qu’elles soient mieux d’aplomb ; mais cette immobilité semblait factice, trompeuse. Ils se taisaient et leur silence était aussi prodigieux que leur immobilité ; ils avaient un air tellement attentif qu’on était gêné de parler devant eux. Si tout d’un coup, la ville avec ses allants et venants s’était pétrifiée, si le soleil s’était arrêté, si le feuillage avait cessé de bruire, si la vie universelle s’était figée — tout cela aurait sans doute eu le même caractère de mouvement interrompu, d’attente soutenue, d’énigmatique préparation à on ne sait quoi.

— Excellence, permettez-moi de vous demander s’il faut faire creuser des tombes ou les enfouir à la fosse commune ? demanda à haute voix l’adjoint, sans deviner les pensées qui agitaient le gouverneur ; la gravité des événements, la confusion générale, autorisaient, selon lui, une certaine dose de familiarité respectueuse ; en outre il était jeune.

— Quelle fosse commune ? demanda le gouverneur d’une voix indifférente.

— C’est un grand trou, Excellence !

Le gouverneur se détourna vivement et se dirigea vers la porte ; quand il monta en voiture, il entendit encore un grincement de verrous rouillés : on enfermait les morts.

Le lendemain matin, toujours poussé par la même curiosité angoissante et le désir de ne pas laisser s’achever et s’accomplir ce qui était déjà accompli et achevé, il visita les blessés à l’hôpital de la ville. Les morts, eux, l’avaient regardé, mais les blessés s’y refusaient ; dans l’obstination avec laquelle ils détournaient les yeux, il sentit combien ce qui s’était passé était irrévocable. Quelque chose de formidable s’était réalisé, et il était désormais inutile de tendre la main.

Et depuis ce moment-là, le temps semblait s’être arrêté pour le gouverneur, quelque chose était survenu, dont il ne pouvait trouver ni le nom, ni l’explication. Ce n’était pas le remords — il se sentait dans son droit — ce n’était pas non plus de la pitié, ce sentiment doux et tendre qui arrache des larmes et couvre le cœur d’un voile chaud et souple. Il pensait avec calme aux tués, aux enfants eux-mêmes, comme s’ils avaient été en papier mâché ; pour lui, c’étaient des poupées cassées, et il ne pouvait pas se représenter leurs douleurs et leurs souffrances. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser à eux, sans cesse il voyait avec netteté ces effigies de papier mâché, ces poupées brisées, et il y avait en cela une obsession terrible pareille aux envoûtements dont parlent les nourrices.

Pour tout le monde, quatre, cinq, sept jours s’étaient écoulés depuis l’événement, mais pour lui, il lui semblait toujours être parmi les coups de feu, en train d’agiter son mouchoir blanc et de sentir que quelque chose d’irrévocable s’accomplissait, s’était accompli.

D’ailleurs il était persuadé qu’il se calmerait vite, oublierait ce qu’il était stupide de se remémorer, si son entourage s’inquiétait moins de lui. Mais dans la manière d’agir de ses familiers, dans leurs regards et leurs gestes, dans leurs paroles respectueusement sympathiques, pareilles à celles que l’on adresse à un malade incurable, se manifestait la ferme assurance qu’il pensait, qu’il ne pouvait pas ne pas penser à ce qui était arrivé.

Le surlendemain, le préfet de police avait fait un rapport rassurant pour lui apprendre que deux ou trois blessés s’étaient guéris et sortaient de l’hôpital. Marie Pétrovna, la femme du gouverneur, effleurait chaque matin de ses lèvres le front de son mari, pour voir s’il avait la fièvre ! comme s’il eût été un enfant malade pour avoir trop joué avec la mort ! Quelles fadaises ! Une semaine après l’événement, l’éminent évêque Missail lui-même était venu lui rendre visite, et dès les premières phrases, il était évident que celui-ci pensait aussi aux mêmes choses que lui et voulait calmer sa conscience de chrétien. Il appela les ouvriers des malfaiteurs, le gouverneur un pacificateur et eut l’amabilité de ne citer aucun texte banal et usé sachant que Son Excellence ne prisait pas beaucoup l’éloquence de la chaire. Et ce vieillard, qui mentait sans nécessité devant son Dieu, sembla répugnant et pitoyable au gouverneur.

Dans la conversation, comme l’évêque tendait l’oreille à son interlocuteur, celui-ci, rouge de colère — il sentait une bouffée de chaleur lui troubler les yeux — cria d’une voix de stentor dans l’orifice délicat et exsangue, couvert de poils gris, qui se penchait vers lui :

— Oui, ce sont des scélérats. Mais, à votre place, Éminence, je ferais célébrer un service funèbre en l’honneur des morts.

L’évêque éloigna son oreille, se frotta le ventre de ses mains sèches comme des pattes d’oie et répondit doucement en baissant la tête :

— Il y a des épines dans toutes les situations. À votre place. Excellence, je n’aurais pas fait ouvrir le feu et ainsi le clergé n’aurait pas eu la peine de dire des messes pour le repos de ces âmes. Mais, que faire avec ces gredins !

Puis il donna aimablement sa bénédiction, et marcha vers la porte dans le froufrou de sa robe de soie ; il avait l’air de saluer et de bénir tout ce qui passait à côté de lui. Dans le vestibule, il mit un temps infini à s’habiller et à enfiler des caoutchoucs profonds comme des vaisseaux tout en tournant l’oreille de droite et de gauche, et il répétait avec une amabilité persuasive au gouverneur qui l’aidait à se vêtir, dissimulant son dégoût sous un air poli :

— Ne vous donnez pas la peine, Excellence, ne vous donnez pas la peine !

Et là, encore, on eût dit que le gouverneur était un malade incurable, auquel tout effort est nuisible.

Le même jour arriva de Pétersbourg, en congé d’une semaine, le fils du gouverneur, un officier ; bien que celui-ci n’attachât aucune importance à ce séjour inopiné et fût plein de gaîté et d’insouciance, on sentait que c’était toujours la même inquiétude incompréhensible au sujet de son père, qui l’avait fait venir. Il parla avec légèreté de l’événement, déclara qu’à Pétersbourg la fermeté et le courage de son père avaient excité l’enthousiasme, mais il conseilla avec insistance de faire venir des cosaques et de prendre des mesures.

— Quelles mesures ? demanda le gouverneur maussade et étonné ; mais il ne put obtenir de réponse nette.

Toute cette inquiétude était d’autant plus étonnante que, dès le jour de l’événement, le calme complet avait régné. Les ouvriers avaient aussitôt repris leur travail ; les obsèques s’étaient passées sans incident, malgré les craintes du préfet de police qui avait mobilisé toutes les forces dont il disposait ; rien ne faisait prévoir que des événements pareils à ceux du 17 août pouvaient se répéter. Enfin, le gouverneur reçut de Pétersbourg, en réponse à son rapport véridique, l’approbation flatteuse des autorités ; il semblait donc que tout était fini et allait tomber dans le passé.

Mais ce ne fut pas le cas. Comme s’il eût échappé au pouvoir du temps et de la mort, le cadavre, privé de sépulture, des événements passés, se dressait dans la mémoire du gouverneur. Chaque soir, il l’enfouissait dans la tombe ; la nuit s’écoulait, le matin venait et de nouveau une image pétrifiée : un mouchoir blanc, des coups de feu, du sang, renaissait en son esprit, commencement et fin de tout, et lui cachait le monde.


II

L’audience a pris fin depuis longtemps ; le gouverneur se prépare à retourner à sa villa et attend Koslof, le fonctionnaire chargé de missions spéciales, qui a été faire des achats pour la femme de son chef. Il est assis devant sa table de travail couverte de documents, mais il ne les feuillette pas, il réfléchit. Puis il se lève et, les mains dans les poches de son pantalon à bandes rouges, sa tête grise rejetée en arrière, il va et vient à grands pas fermes et martiaux. Il s’arrête à la fenêtre et dit à haute voix, en écarquillant un peu ses gros doigts :

— Mais qu’y a-t-il donc ?

Et il sent que tout à l’heure, il était simplement un homme comme tous les autres, mais que dès le premier son de sa voix, avec ce geste, il est redevenu le gouverneur, un général-major, une Excellence. Il éprouve une sensation désagréable, ses pensées s’éparpillent et, tirant sur son épaulette gauche, il s’éloigne de la fenêtre avec une démarche autoritaire. « C’est — ain — si — que — mar — chent — les — gou — ver — neurs » se dit-il bêtement, en marchant au pas, et il s’assied de nouveau, tâchant de ne pas remuer pour ne pas réveiller d’un mouvement imprudent le gouverneur qui dort en lui. Il sonne :

— Il n’est pas encore arrivé ?

— Non, Excellence.

Et tandis que le laquais, respectueusement incliné, prononce le titre, le gouverneur se souvient soudain des vitres brisées qu’il n’a pas encore vues. Non, il ne les a pas encore vues.

— Quand il viendra, fais-le entrer, je serai au grand salon.

Les cadres des hautes fenêtres se divisent en huit parties, à l’ancienne mode, ce qui les fait ressembler à celles d’une caserne ou d’un greffe de prison. Aux trois fenêtres les plus rapprochées du balcon, les vitres avaient été remplacées, mais elles étaient sales et gardaient des traces visqueuses de doigts et de paumes ; sans doute, personne parmi la valetaille nombreuse et fainéante n’avait eu l’idée de les laver, pour anéantir tout vestige de ce qui s’était passé. Et il en était toujours ainsi : les ordres étaient exécutés, mais personne n’aurait rien fait de sa propre initiative.

— Il faut laver cela aujourd’hui même ! Quelle horreur !

— Bien, Excellence !

Le gouverneur aurait voulu aller sur le balcon, mais il ne lui était guère agréable d’attirer l’attention des passants ; au travers des vitres crasseuses, il se mit à regarder la place sur laquelle se pressait alors la foule, où les coups de feu avaient retenti et où quarante-sept personnes agitées s’étaient transformées en cadavres immobiles, placés épaule contre épaule, visages vers le ciel, comme pour une revue.

Tout était calme. Devant la fenêtre se dressait un peuplier déjà coloré par l’automne, dont l’écorce se détachait par fragments ; plus loin, la place tranquille sommeillait sous le soleil. Peu de gens la traversaient et les petits cailloux ronds brillaient comme de fausses perles ; çà et là des brins d’herbe poussaient plus nombreux dans les creux et les rigoles. La place était déserte, muette, un peu naïve ; mais était-ce parce qu’il regardait au travers des vitres malpropres, tout semblait au gouverneur ennuyeux, stupide, infiniment triste et banal. Et bien que la nuit fût encore éloignée, le peuplier écorcé, les cailloux que personne ne foulait aux pieds, toutes ces choses avaient l’air de supplier la nuit de venir au plus vite pour éteindre la vie inutile sous son obscurité.

— Il n’est pas encore là ?

— Non, Excellence !

— Quand il viendra, faites-le entrer ici.

Probablement que le salon n’avait pas été remis à neuf depuis longtemps, car les luxueuses tapisseries étaient sales et enfumées ; les orifices de cuivre des poêles, dissimulés sous les tentures, laissaient échapper des torrents de fumée d’un jaune noirâtre. En hiver, à la lumière des lampes, en société, on ne remarquait pas ces défectuosités, mais maintenant, tout cela sautait aux yeux du gouverneur et cette indigence élégante le troublait. Un tableau — un paysage lunaire de l’école italienne — était suspendu de travers ; personne ne s’en était aperçu, il semblait qu’il avait toujours été suspendu ainsi, même sous le gouverneur d’avant et son prédécesseur. Les meubles de prix étaient usés, fanés, râpés, pleins de poussière ; en général, la pièce ressemblait à un salon d’hôtel de première classe, dont le propriétaire serait mort subitement et qui serait géré par des héritiers négligents et jamais d’accord. Il n’y avait rien de personnel dans cette pièce, jusqu’à l’album de photographies appartenant à l’État, ou à quelqu’un l’ayant oublié là, et qui, au lieu de portraits de parents et d’amis, contenait des vues de la ville, le séminaire et le palais de justice, un groupe de quatre fonctionnaires inconnus, deux assis et deux debout derrière les premiers, un archevêque décoloré et un trou rond qui allait jusqu’à la couverture.

— Quelle abomination ! dit le gouverneur à haute voix, en jetant l’album sur la table.

Il était resté debout pour regarder les photographies ; pivotant sur ses talons, ajustant son épaulette, il se remit à marcher à grands pas. Ainsi marchent les gouverneurs. Ain — si — mar — cheat — les — gou — ver — neurs.

C’est ainsi qu’avaient marché, dans cet appartement banal le gouverneur précédent, et celui qui était venu là avant lui et d’autres encore, qu’on ne connaissait pas. Ils étaient venus on ne sait d’où, ils avaient marché à grands pas fermes ; le paysage de l’école italienne était déjà suspendu de travers, il y avait des réceptions, des bals ; puis, ces gens avaient disparu. Peut-être avaient-ils aussi fait tirer sur quelqu’un ? Une histoire de ce genre était arrivée sous l’avant-dernier gouverneur.

Un peintre d’enseignes, à la blouse maculée, un seau et des pinceaux à la main, traversa la place déserte qui retomba dans le silence. Une feuille jaunie et trouée se détacha du peuplier pelé et tomba à terre en tournoyant ; aussitôt un tourbillon s’éleva dans la tête du gouverneur ; un mouchoir blanc agité, des coups de feu, du sang. Des détails inutiles lui revenaient, la manière dont il avait préparé son mouchoir pour faire signe par exemple. Il l’avait sorti de sa poche, roulé en une petite pelote dure, et l’avait placé dans sa main droite ; puis il l’avait déplié avec précaution et vivement agité, non pas en haut, mais en avant, comme s’il eût lancé quelque chose, comme s’il eût lancé des balles. Et c’est alors qu’il avait franchi un seuil invisible et qu’une porte de fer s’était fermée pour toujours sur lui, avec un grincement de verrous rouillés.

— Ah I c’est vous, Léon Andréiévitch ! Ce n’est pas trop tôt, je vous attends depuis longtemps.

— Excusez-moi, Pierre Ilitch, mais on ne peut rien trouver, dans cette infecte bourgade 1

— Eh bien, allons, allons ! Ah ! écoutez ! — le gouverneur s’interrompit et reprit d’un air énervé, en arrondissant la bouche : « Pourquoi y a-t-il une telle saleté dans tous les bâtiments de l’État ? Prenez notre chancellerie, par exemple, ou encore la direction de la gendarmerie, où j’ai été l’autre jour ; c’est pire qu’un cabaret ou qu’une écurie. Les gens ont des uniformes propres et autour d’eux, il y a un pied de crasse !

— L’argent manque !

— Prétexte que cela ! Et ici — le gouverneur fit un large geste du bras — voyez plutôt quelle abomination !

— Pierre Ilitch ! Qui vous empêche de faire les transformations qui vous plaisent ? Je l’ai proposé bien des fois à Marie Pétrovna, et son Excellence m’approuve pleinement…

Mais, tout en marchant, le gouverneur répondit brièvement :

— Ça ne vaut pas la peine.

Avec sympathie, le fonctionnaire regarda le large dos de son chef, le cou musclé aux deux colonnes accentuées et dit, en prenant un air détaché :

— À propos, j’ai rencontré le Brochet, il m’a appris que le dernier blessé est sorti hier de l’hôpital ; c’était le plus grièvement atteint, il n’y avait presque pas d’espoir de guérison ! Ils ont la vie dure, ces gens du peuple !

Les familiers du gouverneur avaient surnommé le préfet de police « le Brochet » à cause de ses yeux incolores et écarquillés, de son dos long et étroit comme celui d’un poisson.

Le gouverneur ne répondit pas. Sur le perron, la fraîcheur automnale et la chaleur du soleil l’avaient saisi, comme si elles avaient eu une existence personnelle, et il les distinguait chacune à part, fraîcheur et chaleur. Le ciel aussi était agréable à voir, si lointain, si délicat, si magnifiquement bleu. Comme il ferait bon à la villa !

Il était déjà assis dans la voiture, et faisait place au fonctionnaire qui montait à gauche, quand un homme passa devant le perron en se baissant. Comme il soulevait sa casquette pour saluer, il couvrit son visage du coude ; le gouverneur ne vit qu’une nuque aux boucles blondes et un jeune cou halé ; il observa que l’individu marchait sans bruit, avec précaution, pieds nus, semblait-il, en se voûtant comme pour se dissimuler à lui-même ; le dos avait l’air de regarder en arrière. « Quel homme étrange et désagréable ! » pensa le gouverneur. Deux messieurs, qui montaient rapidement dans un fiacre précédant la voiture, eurent la même idée, sans doute, car, d’un même mouvement machinal, ils examinèrent le visage du passant ; mais ne trouvant rien de suspect, ils partirent. Leur fiacre avait un bon cheval et des roues caoutchoutées, ils se penchèrent en avant à cause de la rapidité de la course et s’en allèrent très loin pour ne pas couvrir le gouverneur de poussière.

— Qui sont ces deux-là ? demanda celui-ci au fonctionnaire en lui jetant un regard oblique et soupçonneux ; l’interpellé répondit :

— Des agents de la police secrète.

— Et pourquoi ? interrogea brièvement le gouverneur.

— Je ne sais pas — répondit Léon Andriévitch d’une manière évasive. C’est le Brochet qui fait du zèle.

Au tournant de la « rue de la Noblesse » des bottes vernies étincelèrent au soleil ; elles appartenaient au jeune adjoint du commissaire, qui avait exhibé les cadavres, et qui salua avec crânerie ; devant le poste de police, deux gardes à cheval sortaient du portail grand ouvert ; les montures faisaient voler la poussière sous leurs fers. Les hommes avaient tous deux un air de soumission complète, et ils fixèrent leurs regards sur le dos du gouverneur sans plus les détacher de ce point. Le fonctionnaire feignit de ne pas les voir, et le gouverneur lui lança un regard maussade ; puis il se mit à réfléchir, ses deux mains gantées de blanc posées sur les genoux.

Pour parvenir à la villa, il fallait traverser les faubourgs, la « rue des Fossés » où des ouvriers d’usines et leurs familles, tous des miséreux, vivaient dans des masures en ruines ou des maisonnettes de briques à deux étages bâties par l’État. Le gouverneur aurait voulu saluer amicalement n’importe qui, mais la rue était déserte, comme s’il eût fait nuit ; on ne voyait même pas d’enfants. Un petit garçon se montra près d’une haie de sorbiers à feuilles rouges, mais il disparut aussitôt sous les arbustes, et se cacha dans quelque large fente. En été, des poules et des cochons de lait décharnés se promenaient dans la rue ; mais maintenant on n’en voyait pas ; sans doute, la grève avait tout englouti. Rien ne rappelait l’événement d’une façon directe ; mais dans le silence de la rue, indifférente au passage du gouverneur, on sentait planer les pensées sombres et concentrées ; dans l’air transparent, une légère odeur d’encens semblait flotter.

— Écoutez ! s’écria le gouverneur, en prenant son compagnon par le genou. Mais cet homme…

— Quel homme ?

Le gouverneur ne répondit pas. Il serrait convulsivement le genou du fonctionnaire et le regardait de tout son visage, qui s’éclaira comme une maison fermée dont on ouvrirait les fenêtres. Puis fronçant les sourcils qui formèrent un gros pli charnu sur le front, il se tourna lentement en arrière, de tout le torse, et examina attentivement la route.

Les chevaux des gardes faisaient voler la poussière sous leurs pieds et la rue solitaire, noyée dans une ombre noire d’un côté et vivement éclairée par le soleil de l’autre, s’absorbait dans un songe. Pareilles à un troupeau qui se rassemble sous la menace de l’orage, les maisonnettes délabrées, aux toits percés, aux fenêtres poussées en avant comme un menton de vieillard, se serraient l’une contre l’autre. Puis venaient une place déserte, des débris de clôture, un puits abandonné, autour duquel la terre s’était affaissée, des tilleuls immenses derrière un haut mur à demi démoli, enfin une grande maison seigneuriale, bâtie on ne sait par qui dans cet endroit perdu, et depuis longtemps inhabitée ; les volets étaient clos et elle portait un petit écriteau en fer, rouillé par le temps : « Maison à vendre. » Plus loin s’élevaient encore de petites constructions, puis une série de trois hauts bâtiments de briques, sans ornements, aux rares fenêtres enfoncées. Ils étaient encore neufs, on voyait le plâtre mal séché ; les trous creusés par les échafaudages n’étaient pas comblés, mais les maisons étaient déjà sales, abandonnées. On aurait dit une prison, et la vie de leurs occupants devait être triste, enfermée, désespérante, comme celle des prisonniers.

On arrivait à la dernière masure, autour de laquelle il n’y avait ni arbre, ni haie ; elle était toute inclinée en avant, les murs aussi bien que le toit, comme si on l’eût poussée par derrière ; il n’y avait personne aux fenêtres ni à la porte.

— Ce sera pénible de passer ici en automne, Pierre Ilitch ; il y aura sans doute deux pieds de boue.

Le gouverneur ne répondit pas, il regardait de côté ; son visage s’assombrissait peu à peu, comme une maison barricadée dont on fermerait une à une les portes et les fenêtres.


III

On jouait gaiement, on chantait, on riait ; le fils du gouverneur, l’officier, retournait le lendemain à Pétersbourg et une nombreuse compagnie était venue lui faire ses adieux. Dans les vertes clairières, parmi l’or et l’écarlate des feuillages, dans la transparence des lointains éclairés de la forêt, les robes de couleur des femmes et les uniformes des militaires faisaient des taches harmonieuses et éclatantes. Lorsque le soleil rouge, hivernal presque, se fut couché, quand les étoiles se dessinèrent, on lança un feu d’artifice, des fusées crépitantes, des roues, des fontaines lumineuses. Une fumée étouffante rampa sous les vieux arbres maussades, et lorsqu’on alluma un feu de bengale rouge, les formes des gens qui couraient ressemblèrent à des ombres monstrueuses, convulsivement agitées.

Le préfet de police, le Brochet, qui avait beaucoup bu au dîner, regardait avec bienveillance ce joyeux tumulte ; il faisait de l’esprit avec les dames et était heureux. Quand, dans l’obscurité fumante, il entendit la voix du gouverneur, il aurait voulu pouvoir l’embrasser sur l’épaule, enlacer avec précaution sa taille, en un mot, faire quelque chose qui exprimât son dévouement, son amour et sa satisfaction. Mais, au lieu de cela, il appliqua la main sur le côté gauche de son uniforme, jeta dans l’air une cigarette qu’il venait d’allumer et dit :

— Ah ! quelle merveilleuse fête, Excellence !

— Écoutez, Illiador Vassiliévitch, dit le gouverneur d’une voix étouffée, pourquoi me faites-vous suivre par des agents ? À quoi bon ?

— Des malfaiteurs se proposent d’attenter à votre existence sacrée, Excellence ! dit le Brochet avec sentiment, les deux mains sur sa poitrine. Et je suis, entre autres, obligé…

Des détonations, des rires, des cris de stupeur couvrirent le bruit de ses paroles ; puis une pluie d’étincelles bleues, vertes et rouges tomba, faisant briller dans l’ombre les boutons de métal et les épaulettes du gouverneur.

— Je le sais, Illiador Vassiliévitch, ou plutôt je le devine. Mais je ne pense pas que ce soit sérieux.

— C’est très sérieux, Excellence. Toute la ville en parle… c’est étonnant, ce qu’on en parle. J’ai déjà arrêté trois personnes, mais ce ne sont pas les bonnes.

Une nouvelle détonation et des cris joyeux interrompirent encore le préfet de police, et lorsque le vacarme se fut calmé, le gouverneur n’était plus là.

Après le souper les convives partirent, au milieu d’un joyeux brouhaha ; le jeune adjoint au commissaire assurait le service d’ordre. Le feu d’artifice, qu’il avait entrevu à travers les buissons, les équipages, les gens, tout lui semblait extraordinairement beau ; et sa propre voix le frappait par sa force et sa sonorité. Le Brochet était tout à fait ivre, il faisait le bel esprit, riait et chantait la Marseillaise, les premiers vers, tout au moins :

Allons enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé !…

Enfin, tout le monde partit.

— Pourquoi es-tu si sombre, papa ? demanda l’officier en posant sa main sur l’épaule de son père, avec une tendresse protectrice.

Le gouverneur était aimé dans sa famille ; sa femme le craignait même un peu ; mais, depuis quelque temps, on le traitait comme s’il eût été très vieux et on le méprisait légèrement.

— Quelle idée ? Je n’ai rien ! répondit-il indécis.

Il aurait voulu s’entretenir avec son fils, et il avait peur de cette conversation, car, depuis longtemps, leurs opinions divergeaient. Mais au moment actuel, ce désaccord pouvait être utile.

— Vois-tu, continua-t-il embarrassé, c’est cette histoire avec les ouvriers, tu sais bien… qui m’ennuie…

Il regarda son fils bien en face ; celui-ci lui répondit d’un coup d’œil étonné et retira sa main de l’épaule du père :

— Mais tu as été approuvé par le ministre, n’est-ce pas ?

— Oui, certainement, et j’en suis très flatté, mais… Alecha ! — et il regarda les beaux yeux de son fils avec la tendresse maladive de l’homme mûr — ce n’était pas des ennemis ! c’étaient des Russes, des compatriotes, des gens de notre pays, et moi, je les ai traités comme des ennemis. Hein ! et pourquoi ?

— Ils s’étaient révoltés !

— Alecha ! Eux aussi étaient baptisés, chrétiens comme moi !

— Tu n’as jamais attaché grande importance à la religion, que je sache, papa ! Pourquoi parler ainsi ? C’est bon à insérer dans un ordre du jour, au régiment, mais…

— Oui, oui, acquiesça vivement le gouverneur, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais ce qui m’ennuie, c’est que c’étaient des compatriotes, comprends-tu, Alécha, des compatriotes ! Ah ! si j’étais Allemand, si je m’appelais Auguste Karlovitch Schlippe-Detmolt, mais non, mais non, je suis Pierre et Ilitch par-dessus le marché !

L’officier répondit avec sécheresse :

— Tu confonds, papa ! Pourquoi parler d’Allemands ? Car, après tout, les Allemands ont aussi tiré sur les Allemands, les Français sur d’autres Français. Pourquoi des Russes ne tireraient-ils pas sur des Russes ? Comme homme d’État, tu dois comprendre que ce qu’il faut avant tout, dans un gouvernement, c’est l’ordre ; peu importe celui qui le viole, il doit être puni. Si c’est moi qui l’avais violé, tu aurais dû tirer sur moi comme sur un ennemi.

— C’est juste ! Le gouverneur acquiesça de la tête et se mit à aller et venir dans la pièce. C’est juste !

Il s’arrêta.

— Mais c’est la faim qui les avait poussés, Alecha ! Si tu les avais vus…

— C’est aussi la faim qui avait poussé les paysans de Zenzieif à se révolter, et cela ne t’a pas empêché de les châtier d’une façon exemplaire.

— Oui, mais châtier n’est pas… Et cet imbécile qui arrange les corps comme du gibier ; en voyant ces pieds, j’ai pensé : « jamais ces pieds ne marcheront… » Tu ne veux pas me comprendre, Alexis. Le bourreau est aussi une institution nécessaire, mais l’être…

— Que dis-tu, père ?

— Je le sais, je le sens : on me tuera. Je n’ai pas peur de la mort — le gouverneur rejeta sa tête grise en arrière en regardant fièrement son fils, — mais je sais qu’on me tuera. Ne ris pas, tu es encore jeune, mais aujourd’hui, j’ai senti la mort ici, dans ma tête… dans ma tête…

— Je t’en prie, papa, fais venir des cosaques, demande de l’argent pour te protéger. On te donnera tout ce que tu voudras. Je t’en supplie, comme fils, et je t’en prie au nom de la Russie, qui a besoin de ta vie…

— Et qui me tuera, sinon la Russie ? Et contre qui enverrai-je des Cosaques ? Contre la Russie, au nom de la Russie ? Les Cosaques, les gardes à cheval, les agents de la police secrète peuvent-ils sauver un homme qui a la mort ici, sous son front ? Tu as un peu bu, ce soir, à souper, Alecha, mais tu as la tête claire et tu me comprends : je sens la mort. Dans le hangar déjà, je l’ai sentie, sans savoir ce que c’était. Ce que je t’ai dit, au sujet de la nationalité et de la religion était bête ; ce n’est pas là le plus important. Tu vois ce mouchoir ?

Il sortit un mouchoir de sa poche, le déplia vivement et, comme un prestidigitateur qui va faire des tours, il le montra à son fils.

— Tu vois, regarde !

Il agita le mouchoir en avant, et une bouffée d’air parfumé arriva jusqu’à l’officier qui s’était assis.

— Voilà. Vous êtes nouveau jeu, vous ne croyez à rien, mais moi, j’ai foi en la vieille loi : œil pour œil, dent pour dent. Tu verras !

— Alors donne ta démission, voyage !

Le gouverneur semblait prévoir cette proposition et ne s’en étonna pas.

— Non ! pour rien au monde ! répondit-il avec fermeté. Tu comprends toi-même que ce serait fuir. Non ! pour rien au monde !

— Excuse-moi, papa, mais vois à quel non-sens tu aboutis ! — l’officier pencha sa jolie tête sur l’épaule et fit un geste des bras — je ne sais vraiment que dire : maman gémit, tu parles de mort, pourquoi tout ça ? Comment n’as-tu pas honte, papa ? Je t’ai toujours connu ferme et sensé, et maintenant tu raisonnes comme un enfant ou une femme nerveuse… Pardonne-moi, mais je ne te comprends pas…

Il n’était pas nerveux, lui, et ne ressemblait pas à une femme, ce jeune et bel officier aux joues roses et rasées de près, aux mouvements assurés et calmes de l’homme qui non seulement se respecte, mais s’honore même. Quand il était en compagnie, il lui semblait qu’il était seul et qu’il n’y avait personne autour de lui ; il fallait la présence d’un personnage très important, d’un général au moins, pour qu’il éprouvât le léger embarras, la petite gêne que produit habituellement le contact avec d’autres gens. Il aimait les sports, nageait bien ; l’été, quand il se baignait dans la Néva, à la piscine commune, il étudiait son corps avec attention et calme, tout comme s’il eût été seul. Un jour, un Chinois était survenu, que tout le monde avait examiné avec curiosité, les uns à la dérobée, les autres ouvertement, sans se gêner ; l’officier seul ne l’avait même pas gratifié d’un coup d’œil, car il se considérait comme plus important et plus intéressant qu’un Chinois. Pour lui, tout au monde était simple et clair, tout se faisait sans difficulté ; et il savait que la présence des Cosaques était préférable.

Ses reproches dénotaient un mécontentement sincère, tempéré par la politesse et la crainte de froisser l’amour-propre paternel… Les inquiétudes du gouverneur, si elles ne le surprenaient pas trop — il n’ignorait pas que son père était un rêveur — le révoltaient comme quelque chose de barbare, de grossier, d’atavique. La religion, la loi du talion, les Russes, tout cela n’était que paroles stupides.

« Eh bien tu es un médiocre gouverneur, malgré qu’on t’ait félicité », pensa-t-il en suivant des yeux son père qui continuait à aller et venir.

— Tu es fâché contre moi, papa ?

— Non, répondit simplement le gouverneur. Je te remercie de ta sollicitude et tu fais bien de calmer ta mère. Moi, je suis tout à fait tranquille ; je t’ai fait part de mes réflexions. Nous sommes d’avis différents. Nous verrons qui a raison. Mais en attendant, c’est le moment d’aller te coucher…

— Non, je n’ai pas sommeil. Si nous allions prendre l’air au jardin ?

— Allons !

L’obscurité les engloutit aussitôt et ils ne se virent plus ; le bruit de leurs voix et quelques heurts fortuits les empêchaient de se sentir absolument isolés. Il y avait beaucoup d’étoiles très brillantes et Alecha parvint bientôt à distinguer à côté de lui, aux endroits où les arbres étaient plus rares, la silhouette massive et haute de son père. L’obscurité, l’air, les étoiles le rendirent plus tendre envers son compagnon à peine visible et il répéta ses explications tranquillisantes.

— Oui, oui, répondait parfois le gouverneur. Mais on ne pouvait savoir s’il acquiesçait ou non.

— Comme il fait sombre ! dit l’officier, en s’arrêtant ; ils étaient au bout d’une allée et ne pouvaient plus rien distinguer dans les ténèbres. Tu devrais bien faire mettre des lanternes, papa !

— Pourquoi donc ? Dis-moi plutôt…

Ils étaient tous deux immobiles, on n’entendait plus le bruit des pas ; le vide absolu et universel régnait.

— Eh bien quoi ? demanda Alecha avec impatience.

— Cette obscurité te dit-elle quelque chose ?

« Encore des divagations », pensa l’officier, et il reprit en appuyant :

— Elle me dit qu’il ne faut pas que tu viennes seul ici. Quelqu’un peut se cacher derrière un arbre et te guetter.

— Me guetter ! Elle me dit la même chose ! Figure-toi que derrière chaque arbre se trouvent des gens, des gens invisibles, qui me guettent. Ils sont nombreux — quarante-sept — autant que de morts ; ils sont là, ils écoutent ce que je dis et me guettent.

L’officier fut désagréablement affecté. Il regarda autour de lui, ne vit rien d’autre que l’obscurité et fit un pas en avant.

— Tu te plais à te forger des chimères ! dit-il avec mécontentement.

— Non, attends ! — et Alecha frémit au léger contact des doigts de son père — figure-toi qu’en ville aussi, et partout où je vais, on me guette. Quand je marche, un homme me suit, qui me guette. Quand je monte en voiture, un homme passe et salue, il me guette…

Les ténèbres se firent plus menaçantes, et la voix venant d’un interlocuteur invisible, sonnait bizarre et étrangère.

— Assez, papa, allons ! dit l’officier en se dirigeant vivement vers la maison, sans attendre son père.

— Ah ! Ah ! reprit le gouverneur, de sa voix ordinaire, avec une gaieté soudaine. Tu ne me crois pas. Je te dis qu’elle est sous mon front.

Quand la lumière des fenêtres apparut, elle sembla si éloignée et inaccessible, que l’officier eut envie de courir. Pour la première fois, il avait perçu une fêlure à son courage ; et il éprouva un léger sentiment de respect envers son père qui traitait l’obscurité avec tant d’aisance. Mais la peur et le respect disparurent dès qu’il fut entré dans la maison éclairée ; et il ne resta que de la vexation contre le gouverneur qui ne voulait pas écouter la voix de la raison et refusait obstinément de faire venir les Cosaques.


IV

Hiver comme été, le gouverneur se levait à sept heures, faisait ses ablutions à l’eau froide, prenait une tasse de lait et se promenait à pied pendant deux heures, quel que fût le temps. Déjà pendant sa jeunesse il avait cessé de fumer ; il ne buvait presque pas ; et malgré ses cinquante-six ans et ses cheveux gris, il était bien portant et frais. Il avait les dents solides, bien plantées, un peu jaunâtres, comme celles d’un vieux cheval ; ses yeux étaient légèrement enfoncés mais brillants ; son grand nez charnu se barrait d’un pli rouge provenant de la pression des lunettes. Il ne portait pas de lorgnon, mais quand il lisait ou écrivait, il mettait des lunettes à monture d’or, très grossissantes.

À la campagne il s’occupait un peu de culture. Il n’aimait pas les fleurs et les jardins apprêtés, mais il avait bâti de belles serres, une orangerie où poussaient des pêchers. Depuis le jour de l’événement, il était entré une seule fois dans l’orangerie pour en ressortir presque aussitôt ; l’air humide et chaud, agréable et familier, lui était tout particulièrement douloureux. Quand il n’allait pas en ville, il passait la plus grande partie de la journée dans les avenues de l’immense parc, qui mesurait cinq hectares, et il l’arpentait à grands pas fermes et égaux.

Il ne savait pas raisonner. Beaucoup de pensées lui venaient à l’esprit ; il y en avait de très intéressantes, qui ne formaient pas un seul fil solide et continu, mais erraient dans sa tête comme un troupeau sans berger. Parfois, il marchait pendant des heures entières, sans rien voir ni entendre autour de lui, plongé dans ses réflexions — et ensuite, il ne savait pas à quoi il avait pensé. D’obscures allusions à un grand travail de l’âme, important, tantôt pénible, tantôt aisé, sourdaient quelquefois, mais il ne pouvait savoir en quoi ce travail consistait. Seule, son humeur changeante, tour à tour maussade, hostile à tout, ou joyeuse, caressante, permettait de deviner le caractère de ce labeur énigmatique qui s’accomplissait dans les inaccessibles replis du cerveau généralement sombre, triste et désespéré ; chaque fois qu’il sortait d’une profonde rêverie, il lui semblait qu’il avait vécu en quelques heures une nuit infiniment longue et noire.

Pendant sa jeunesse, il était tombé dans une rivière rapide et profonde ; il avait failli s’y noyer : longtemps il avait gardé en son âme l’image informe d’une obscurité étouffante, d’une profondeur attirante, engloutissante, et de sa propre impuissance.

Et maintenant, il éprouvait quelque chose d’analogue.

Deux jours après le départ de son fils, par un matin calme et ensoleillé, il marchait ainsi dans les avenues et réfléchissait. Les feuilles jaunies tombées pendant la nuit avaient déjà été balayées et dans les sillons tracés par les balais se dessinaient nettement les traces de grands pieds, à hauts talons, à larges semelles carrées, des traces profondes, comme si au poids de l’homme se fût ajouté le poids des pensées. Par instants, le gouverneur s’arrêtait et alors, dans les branches entrelacées au-dessus de sa tête et éclairées par le soleil résonnaient les coups de bec d’un pivert à l’ouvrage. Une fois, un écureuil traversa l’allée, pareil à une pelote fauve qui roulerait d’un arbre à l’autre.

« On me tuera sans doute d’un coup de revolver ; on a de bons revolvers maintenant, pensa-t-il. On ne sait pas faire les bombes dans notre petite ville ; du reste, on réserve les bombes aux hommes d’État qui se cachent. Quand Alecha sera gouverneur, c’est avec une bombe qu’on le tuera — se dit le gouverneur, et un petit sourire ironique retroussa sa moustache, bien que son regard restât sérieux et sombre. Et moi, je ne veux pas me cacher, non, ce que j’ai fait suffit. »

Il s’arrêta et enleva une toile d’araignée tombée sur son veston.

« C’est dommage que personne ne puisse connaître les pensées héroïques et honnêtes qui me viennent. On sait tout le reste, on n’ignore que cela. On me tuera comme si j’étais un coquin. C’est très dommage, mais que faire ? Je ne peux parler. Pourquoi attendrir son juge ? Ce n’est pas loyal. Sa tâche est déjà assez difficile, sans qu’on vienne encore lui dire : je suis honnête, je suis honnête… »

Pour la première fois il pensait à l’existence d’un juge ; il se demanda où il avait pris cette idée et surtout pourquoi il l’avait acceptée comme si cette question eût été résolue depuis longtemps. Il lui semblait qu’il avait dormi, que pendant son sommeil quelqu’un lui avait parlé d’un juge et l’avait convaincu : puis, qu’au réveil, il avait oublié et le rêve et l’explication et se rappelait seulement qu’il y avait un juge, un juge tout à fait légitime, muni de pouvoirs immenses et menaçants. Et maintenant, après une seconde d’étonnement, il accueillait ce juge invisible avec simplicité et calme, comme on reçoit un bon vieil ami.

« Alecha, lui, ne comprend pas cela. Il ne parle que de nécessités gouvernementales. Est-ce une nécessité gouvernementale que de tirer sur des gens qui ont faim ? La nécessité gouvernementale c’est de nourrir les affamés et non pas de les fusiller. Il est encore jeune et bête, il se laisse entraîner. »

Soudain, sans même terminer cette réflexion, il comprit que c’était lui, et non pas Alecha qui avait fait tirer. Alors, l’air sembla s’embraser ; le souffle lui manqua.

« Trop tard ! »

Il ne savait pas s’il avait gardé le silence ou s’il avait prononcé le mot, ce « trop tard » démesuré, insensé, monstrueusement cruel qui retentissait avec fracas et s’éloignait comme un coup de tonnerre au-dessus de sa tête. Pendant d’interminables minutes, ses pensées restèrent confuses, puis, elles se débandèrent très vite en se heurtant douloureusement ; enfin le repos, un calme de mort régnèrent.

Au travers des arbres brillèrent les vitres de l’orangerie, un triangle de mur blanc, éclaboussé de rouge par les feuilles de la vigne du Canada ; poussé par l’habitude, le gouverneur s’engagea dans un sentier, entre les châssis vides et entra dans l’orangerie. Il n’y avait là qu’un vieil ouvrier, nommé Iégor.

— Le jardinier n’est pas là ?

— Non, Excellence. Il est allé en ville, chercher des greffes, c’est vendredi aujourd’hui.

— Ah ! Tout va bien ?

— Oui, Dieu merci !

À travers les vitres fraîchement lavées les rayons du soleil inondaient la serre, chassant l’humidité lourde et étouffante ; on sentait la chaleur de l’astre, sa force, sa bonté et sa douceur. Le gouverneur s’assit ; les boutons de son uniforme brillaient de mille feux ! il déboutonna son veston et regarda attentivement Iégor.

— Eh bien ! Iégor ?

Le vieillard sourit avec politesse, sans répondre à cette vague interpellation prononcée d’un ton bienveillant ; il se tenait debout, sans gaucherie et frottait l’une contre l’autre ses mains noires de terre.

— J’ai entendu dire qu’on veut me tuer, Iégor… Pour venger les ouvriers, tu sais…

Iégor continuait à sourire avec la même politesse, mais il ne se frottait plus les mains, il les avait cachées derrière son dos ; il resta muet.

— Qu’en penses-tu, me tuera-t-on, oui ou non ? Mais répond donc sans gêne, nous sommes des vieillards tous les deux.

Iégor hocha la tête ; ses cheveux noirs et crépus retombèrent sur son front ; il regarda le gouverneur.

— Comment savoir ? Je crois qu’on vous tuera, Excellence.

— Et qui me tuera ?

— Le peuple, donc ; la communauté, comme on dit chez nous à la campagne.

— Et le jardinier, qu’en pense-t-il ?

— Je ne sais pas, Excellence, il ne m’a rien dit.

Tous deux soupirèrent.

— Je suis donc condamné ! Assieds-toi…

Mais Iégor n’obéit pas à l’invitation et ne répondit rien.

— J’ai cru qu’il fallait tirer. On criait des injures, on lançait des pierres, j’ai presque été atteint.

— C’est le chagrin qui les faisait agir ainsi. L’autre jour, au marché, un ivrogne, un artisan, je crois, pleurait comme un veau ; puis il a pris une pierre et l’a lancée de toutes ses forces. Et c’était tout bonnement le chagrin qui le poussait.

— On me tuera et ensuite on le regrettera, dit le gouverneur pensif, en se représentant le visage de son fils à la nouvelle de sa mort.

— Oui, c’est vrai ; on le regrettera. On le regrettera certainement ; on versera des larmes amères…

Le gouverneur eut une lueur d’espoir.

— Alors, pourquoi me tuer ? C’est stupide, cela !

Le regard de l’ouvrier se plongea aussitôt dans une profondeur incommensurable, sembla durcir, s’enveloppa d’obscurité. Pendant un instant l’homme tout entier eut l’air d’être taillé dans le roc, jusqu’aux plis souples de sa blouse de coton rouge usé, à ses cheveux crépus et à ses mains noires de terre et comme vivantes ; on eût dit l’œuvre d’un artiste de génie qui aurait réussi à donner à la pierre l’aspect d’une étoffe légère et délicate.

— Comment savoir ! reprit Iégor, en regardant au loin, c’est le peuple qui le désire. Mais ne vous tourmentez pas, Excellence ; on dit tant de choses inutiles ; on parle, on parlera, et on finira par oublier tout cela.

L’espoir s’était éteint. Iégor n’avait rien dit de neuf ou de très sensé ; mais il y avait dans ses paroles une assurance étrange, pareille à celle des rêveries du gouverneur, pendant ses longues promenades solitaires. Une phrase : « C’est le peuple qui le désire », exprimait parfaitement bien ce que Pierre Ilitch éprouvait lui-même, et elle était convaincante, irréfutable ; peut-être même cette assurance étrange n’était-elle pas dans les paroles d’Iégor, mais dans son regard, dans les boucles de ses cheveux noirs, dans ses mains larges comme des pelles et couvertes de terre fraîche.

Et le soleil brillait.

— Eh bien, adieu, Iégor. As-tu des enfants ?

— Que Dieu vous bénisse, Excellence !

Le gouverneur boutonna complètement son veston, redressa les épaules et sortit un rouble de sa poche :

— Tiens, vieux, achète-toi quelque chose !

Iégor tendit sa paume tannée, d’où il semblait que la pièce allait rouler comme d’un toit et il remercia.

— « Quels gens étranges ! » pensa le gouverneur en s’en allant.

Sur son passage l’allée inondée de soleil se morcelait d’ombre et de lumière ; lui-même était bariolé de fragments lumineux et sombres.

— Quels gens étranges, ils ne portent pas d’alliance et on ne sait jamais s’ils sont mariés ou célibataires. Ou plutôt oui, ils ont des anneaux d’argent, ou même d’étain. Un homme qui n’a pas trois roubles pour acheter un anneau d’or et qui se marie ! Quelle misère ! Sans doute, ceux du hangar avaient aussi des bagues d’étain ; je n’ai pas regardé ; oui, des bagues d’étain avec une fine rayure au milieu, oui, je m’en souviens maintenant.

Sa pensée descendait de plus en plus profondément dans le gouffre, tournoyant en cercles sans cesse plus étroits, comme un vautour au-dessus d’un buisson ; le soleil s’était éteint, l’allée avait disparu ; le pivert donnait encore des coups de bec, mais le feuillage s’était évanoui comme tout le reste ; le gouverneur lui-même se noyait dans une de ses rêveries poignantes et martyrisantes.

Il revoyait un ouvrier. Le visage est jeune et beau, mais sous les yeux, dans tous les replis et les rides noircis, une poussière métallique corrosive semble dessiner le crâne à l’avance ; la bouche est terrible, largement ouverte, elle crie, elle crie quelque chose. Sur la poitrine, la blouse est déchirée ; le mort agrandit la fente, facilement, sans bruit, comme si c’était du papier et il montre sa poitrine. Elle est blanche, ainsi que la partie inférieure du cou, noir dans le haut ; on dirait que le tronc est pareil à celui des autres gens, mais que la tête a été prise ailleurs, on ne sait où.

— Pourquoi déchirer ta chemise ? La vue de ton corps n’est pas agréable.

Mais la blanche poitrine découverte rampe aveuglément sur lui.

— Tiens, prends-là ! La voilà ! Mais rends-nous justice ! Rends-nous justice !

— Et où prendrais-je la justice ? Que tu es singulier !

Une femme parle :

— Les petits enfants sont tous morts. Les petits enfants sont tous morts. Les petits enfants, les petits enfants sont tous morts…

— C’est pour cela que votre rue est si déserte.

— Les petits enfants, les petits enfants, les petits enfants sont tous morts, tous…

— Mais ce n’est pas possible qu’un enfant meure de faim ; un enfant, un petit homme qui ne sait pas ouvrir les portes tout seul. Vous n’aimez pas vos enfants. Si mon enfant avait faim, je le nourrirais ; mais vous, vous avez des bagues d’étain.

— Nous avons des bagues de fer. Notre corps est enchaîné, notre âme est enchaînée. Nous avons des bagues de fer…


Sur un petit perron, à l’ombre, une femme de chambre brosse les robes de Marie Pétrovna ; les fenêtres de la cuisine sont ouvertes, on aperçoit le cuisinier vêtu de blanc. Une odeur d’eau de vaisselle se répand.

« Où suis-je ? » — se demanda le gouverneur. Mais c’est la cuisine ! À quoi ai-je pensé ? Ah ! voilà ! il faut regarder l’heure pour savoir si on déjeunera bientôt. Il est encore tôt, ce n’est que dix heures. Les domestiques sont embarrassés par ma présence. Il faut que je m’en retourne.

Et longtemps encore, il marcha par les avenues en réfléchissant. Mais il était semblable à un homme qui veut passer à gué une rivière large et inconnue : tantôt il a de l’eau jusqu’aux genoux, tantôt il disparaît sous les flots et en ressort pâle, à demi-mort. Il pensait à son fils, il essayait de réfléchir aux affaires, mais où que sa pensée se fixât d’abord, elle revenait insensiblement à l’événement, et s’y plongeait comme dans une source intarissable. Et, fait étrange, toutes les choses auxquelles il pensait autrefois — avant le malheur — lui semblaient malgré lui futiles, mesquines, tout à fait indignes de réflexion.

Il avait fait fouetter les paysans de Zenzieif cinq ans auparavant, la seconde année de sa nomination et il avait été approuvé par le ministre ; ce fut de cette époque d’ailleurs qu’avait daté la carrière brillante et rapide d’Alécha, qui attira l’attention comme fils d’un homme énergique et actif. Il se souvenait vaguement — car l’affaire était ancienne — que les paysans s’étaient emparés du blé appartenant à un propriétaire foncier ; il s’était rendu sur les lieux avec des soldats et avait repris le blé aux campagnards. Il n’y avait rien eu de menaçant ou de terrible, c’était plutôt stupide et amusant. Les soldats traînaient des sacs remplis de grains, les paysans tâchaient de reprendre lesdits sacs, mais ils étaient entraînés eux aussi sous les rires et les plaisanteries des soldats et des gendarmes égayés. Puis, ils s’étaient mis à gémir, en faisant des gestes sauvages et en se heurtant comme des aveugles contre les clôtures, les murs et les soldats. Un paysan auquel on avait pris un sac, cherchait dans l’herbe, d’une main tremblante, une pierre qu’il pût jeter. Mais comme il n’y avait pas de cailloux à un kilomètre à la ronde, il cherchait en vain ; et sur le signe d’un chef, un agent de police lui avait lancé un coup de pied ; l’homme était tombé à quatre pattes et s’était enfui ainsi. On aurait dit que tous ces paysans étaient taillés dans du bois, tant ils semblaient mal dégrossis avec leurs mouvements désordonnés ; pour tourner l’un d’entre eux du côté voulu, il fallait deux soldats. Et quand le paysan était enfin dans la position correcte, il ne savait pas où regarder ; puis lors-que ses yeux s’étaient fixés, ils ne pouvaient plus se détacher de l’objet qu’ils considéraient ; il fallait de nouveau deux soldats pour le retourner.

— Eh bien, petit père, descends tes pantalons. Tu vas te baigner.

— Quoi ? demandait le paysan, perplexe, bien qu’il n’eût aucun doute au sujet de ce qui allait se passer. Une main étrangère déboutonnait l’unique bouton, les pantalons tombaient et les maigres reins s’étalaient sans vergogne. Les coups de fouet n’étaient pas très forts, il remplaçaient une légère admonestation ; tout le monde était de bonne humeur. En s’en allant, les soldats entonnèrent une joyeuse chanson et ceux qui entouraient les chars remplis de paysans arrêtés, clignaient de l’œil à leurs prisonniers. C’était en automne et les nuages passaient très bas au-dessus des champs couverts de chaume. Et ils étaient tous allés en ville, vers la lumière, laissant la campagne sous le ciel bas, avec ses champs sombres, argileux et bosselés, au chaume rare et court.

— Les petits enfants sont tous morts. Les petits enfants, les petits enfants sont tous morts, tous…

Le son joyeux et vif du gong annonçant le déjeuner, se répercutait dans le parc. Le gouverneur revint rapidement sur ses pas, en regardant sa montre d’un air sévère : il était midi moins dix. Il remit la montre dans son gousset et s’arrêta.

— C’est honteux ! dit-il d’une voix forte et irritée, en faisant une grimace. C’est honteux, je crois bien que je suis un coquin.

Après le déjeuner, il alla dans son cabinet de travail, dépouilla la correspondance arrivée de la ville. Distrait et maussade, il classait les enveloppes, mettant les unes de côté, ouvrant les autres avec des ciseaux et lisant les lettres sans prêter aucune attention à leur contenu. Une missive enfermée dans une petite enveloppe vulgaire, toute recouverte de timbres jaunes d’un copeck, lui tomba sous la main, et, comme les autres, elle fut soigneusement fendue à une extrémité. Jetant l’enveloppe, le gouverneur déplia une feuille de papier mince qui avait bu l’encre, et lut :

« Assassin d’enfants. »

Son visage pâlit peu à peu ; il devint aussi blanc que ses cheveux. Et la prunelle dilatée lisait toujours au travers des gros verres convexes :

« Assassin d’enfants. »

Les lettres étaient énormes, tordues, aiguës et terriblement noires ; elles s’agitaient sur le grossier papier :

« Assassin d’enfants. »


V

En s’éveillant le lendemain du jour où les ouvriers avaient été assassinés, la ville entière savait que le gouverneur serait tué. Personne n’en parlait encore, mais tous le savaient : on eût dit que, pendant cette nuit, où les vivants dormaient d’un sommeil agité et où les morts reposaient tranquillement, dans un ordre étonnant, sous le hangar, quelque chose de sombre avait passé au-dessus de la ville et l’avait obscurcie de ses ailes noires.

Et quand les gens se mirent à s’entretenir de l’assassinat du gouverneur, les uns très vite, les autres avec une certaine retenue, ce fut bientôt comme d’une chose résolue depuis longtemps et irrévocable. La plupart en parlaient avec indifférence, comme d’une affaire qui ne les regardait pas, telle une éclipse de soleil, visible dans l’autre hémisphère et intéressante pour les savants seulement ; la minorité s’exaltait en discutant ; le gouverneur méritait-il une punition aussi cruelle ? Valait-il la peine de supprimer quelques personnalités si le régime restait le même ? Les opinions étaient partagées ; mais les adversaires les plus irréconciliables se disputaient sans chaleur : on eût dit qu’il était question non pas d’un événement qui pouvait s’accomplir, mais d’un fait arrivé, auquel nulle opinion ne peut plus rien changer. Et chez les personnes cultivées, la discussion passa bientôt dans le domaine de l’abstraction ; le gouverneur fut oublié comme s’il était déjà mort.

De ces échanges de vues il résultait que le gouverneur avait plus d’amis que d’ennemis ; beaucoup de ceux qui préconisaient en théorie les assassinats politiques lui trouvaient des excuses ; si on eût voté en ville, la grande majorité, guidée par divers motifs théoriques ou pratiques, se serait sans doute prononcée contre la peine de mort ou l’exécution, comme disaient les uns. Les femmes qui ont peur du sang et sont généralement compatissantes, manifestèrent en cette occurrence une cruauté bizarre et une obstination invincible : presque toutes elles étaient pour la peine de mort, la mort la plus terrible ; on avait beau leur prouver qu’elles avaient tort, malgré tous les arguments, elles tenaient bon, avec fermeté, avec stupidité même. Parfois l’une cédait et reconnaissait l’inutilité de l’assassinat, mais le lendemain, comme si rien ne s’était passé, et que la tolérance manifestée la veille se fût dissipée pendant le sommeil, elle affirmait de nouveau qu’il fallait tuer.

En général, les idées étaient peu claires et la diversité d’opinions complète ; et si une personne nom au courant des affaires avait prêté l’oreille aux conversations, elle n’aurait pas pu savoir s’il fallait tuer le gouverneur ou non. Et si, étonnée, elle avait demandé :

— Mais pourquoi pensez-vous tous qu’il sera tué ? Qui sera l’assassin ?

Elle n’aurait pas obtenu de réponse ; mais au bout de quelque temps, puisant ses informations à la même source invisible que les autres gens, elle aurait su que le gouverneur serait tué, que sa mort était inévitable.

Les pensées étaient diverses comme les mots qui les exprimaient, mais le sentiment était le même — un sentiment puissant, énorme, général et victorieux, semblable à la mort par sa force et son impassibilité en face des paroles. Né dans l’ombre, formé lui-même de ténèbres impénétrables, il régnait en maître menaçant ; en vain les gens essayaient de l’éclairer par la lumière de leur raison.

On eût dit que l’antique loi du talion, elle-même, exigeant la mort pour châtier la mort, qui s’était endormie et semblait morte aux gens peu perspicaces, avait ouvert ses yeux froids, vu les hommes, les femmes, les enfants tués, et étendu sa main autoritaire et impitoyable sur la tête de l’assassin. De sorte qu’après une feinte résistance, les gens se soumettaient à l’ordre et s’éloignaient de l’homme ; il devenait ainsi accessible à toutes les espèces de morts qui existent au monde ; elles le menaçaient de partout, de tous les coins sombres, des champs, des bois, des ravins, chancelantes, boiteuses, aveugles, soumises, fatidiques.

C’est ainsi, sans doute, qu’aux temps lointains et obscurs où il y avait des prophètes, où il y avait moins de pensées et de mots, où la loi menaçante qui voulait la mort pour venger la mort était jeune elle aussi, où les fauves étaient amis de l’homme, en ces temps étranges et lointains, c’est ainsi sans doute que le transgresseur devenait accessible à la mort : l’abeille le perçait de son dard, le taureau le frappait de ses cornes pointues, et la pierre retardait l’heure de sa chute pour briser le crâne nu ; la maladie le rongeait à la vue des hommes, comme le chacal déchire la charogne ; et toutes les flèches, changeant leur direction, visaient le cœur noir et les yeux baissés ; les rivières, modifiant leur parcours, minaient le sol sous ses pas ; le maître de l’océan lui-même jetait sur la terre ses flots hérissés et, par ses hurlements, chassait le transgresseur dans le désert. C’étaient mille morts, mille tombes. Le désert l’ensevelissait sous son sable fin ; le vent hululant pleurait ou se moquait de lui ; les masses pesantes des montagnes s’empilaient sur sa poitrine et cachaient sous un silence éternel le mystère de la loi des représailles ; le soleil, générateur de vie, lui brûlait le cerveau avec un sourire inconscient et réchauffait avec douceur une mouche posée dans l’orbite du malheureux. Il y a longtemps de cela, et la grande loi qui veut la mort pour la mort était encore jeune ; elle ne fermait que rarement ses yeux froids aux regards d’aigle.

Bientôt les conversations sur ce sujet cessèrent en ville, car elles étaient stériles. Ou bien il fallait considérer l’assassinat du gouverneur comme un fait sacré et donner pour réponse à tous les arguments, à tous les raisonnements, un inébranlable « on ne doit pas tuer les enfants » — c’est ce que faisaient les femmes ; ou bien il fallait se plonger dans des contradictions inconciliables, hésiter, perdre sa pensée, ou l’échanger contre d’autres, comme les ivrognes qui échangent leurs casquettes, et tout cela sans avancer d’un pas. Ce problème devenait ennuyeux, on y renonça ; extérieurement, il ne restait rien qui rappelât l’événement ; mais dans la tranquillité et le silence qui se firent, une attente angoissante et solennelle se développa, comme un gros nuage. Ceux qui étaient indifférents vis-à-vis de l’événement et de son étrange conséquence, comme ceux qui se réjouissaient de l’exécution prochaine, ou ceux qu’elle révoltait profondément — tous attendaient l’inévitable, dans une expectative pesante, menaçante et tendue. Si, à ce moment-là, le gouverneur était mort d’une fièvre, du typhus, d’un accident, personne n’aurait considéré le fait comme un hasard et derrière la cause tangible, on en aurait trouvé une autre, invisible, mais réelle. Et plus l’attente croissait, plus on pensait à la « rue des Fossés ».

La « rue des Fossés » était aussi calme et paisible que le reste de la ville ; des détectives nombreux cherchaient les indices d’une nouvelle révolte ou de quelque dessein criminel, mais c’était en vain. Comme en ville, le bruit de l’assassinat prochain du gouverneur courait, sans qu’on pût en découvrir la provenance ; tout le monde en parlait, mais d’une façon si vague, si stupide, qu’il était impossible de deviner quoi que ce fût. Quelqu’un de très fort, de très puissant même, et qui frapperait à coup sûr, devait prochainement tuer le gouverneur ; voilà tout ce qui résultait des conversations.

L’agent Grigorief, feignant d’être ivre, entendit un dimanche, dans un cabaret, un de ces colloques mystérieux. Deux ouvriers qui avaient beaucoup bu, étaient attablés devant une bouteille de bière et, se penchant par-dessus la table au risque de faire tomber les verres en gesticulant, ils conversaient à mi-voix.

— On lui jettera une bombe ! dit l’un, qui paraissait le mieux informé.

— C’est vrai, une bombe ? répéta l’autre surpris.

— Oui, une bombe — l’homme tira de sa cigarette une bouffée de fumée qu’il envoya dans les yeux de son interlocuteur et ajouta d’un ton important et positif : « elle le déchirera en mille morceaux ».

— On dit que ce sera le neuvième jour après l’affaire.

— Non, affirma l’ouvrier en se renfrognant, pour exprimer le plus haut degré de négation. Pourquoi serait-ce le neuvième jour. Ce n’est qu’une superstition. On le tuera tout bonnement un matin.

— Quand ?

L’ouvrier se fit un paravent de ses cinq doigts écarquillés, se pencha en chancelant vers l’oreille de son compagnon, et chuchota, d’une manière distincte :

— Dimanche prochain, dans une semaine.

Tous deux se turent ; ils ne voyaient presque plus. Puis le premier leva le doigt et l’agita d’un air de mystère et de menace.

— Tu comprends ?

— Ils ne manqueront pas leur coup, oh ! non, ce ne sont pas des gaillards à ça.

— Non ! reprit le premier, toujours renfrogné, pourquoi le manqueraient-ils ? L’affaire est simple, ils ont tous les atouts.

— Oui, tous les atouts ! répéta l’autre.

— Tu comprends ?

— Mais oui, je comprends.

— Eh bien, puisque tu comprends, encore un verre ! Est-ce que tu m’aimes, Vania ?

Et longtemps ils chuchotèrent ainsi, échangéant des regards, clignant de l’œil et se penchant l’un vers l’autre, en renversant les bouteilles vides. Ils furent arrêtés la même nuit, mais on ne trouva rien de suspect sur eux ; le premier interrogatoire prouva amplement que ni l’un ni l’autre ne savaient rien et qu’ils avaient répété des bruits de la rue.

— Mais pourquoi as-tu été jusqu’à préciser le jour du dimanche ? demanda avec irritation le colonel de gendarmerie, qui conduisait l’interrogatoire.

— Je ne sais pas, répondit l’ouvrier alarmé, j’étais saoul…

— Que le diable vous emporte tous ! cria le colonel ; mais il ne put arriver à rien de positif. Les gens sobres eux-mêmes ne se conduisaient pas mieux. Dans les rues, dans les ateliers, ils échangeaient ouvertement des remarques à propos du gouverneur, ils le couvraient d’injures et se réjouissaient de sa mort prochaine. Mais on ne disait rien de certain ; bientôt ces conversations cessèrent, et on attendit avec patience. Parfois, un ouvrier disait à l’autre, en travaillant :

— Il a de nouveau passé hier, sans escorte.

— Il cherche lui-même sa fin.

Et ils continuaient leur besogne. Le lendemain matin, on entendait à l’autre extrémité de l’atelier :

— Il a encore passé hier.

— Eh bien, qu’est-ce que ça fait ?

On eût dit qu’ils comptaient les jours que le gouverneur dérobait à la mort. Par deux fois déjà, on avait eu soudain et presque simultanément, dans tous les coins de la « rue des Fossés » et dans les fabriques, la certitude qu’il venait d’être tué. Qui avait apporté cette nouvelle ? Il était impossible de le savoir ; mais les gens, s’assemblant par groupes, se transmettaient les détails ; on citait la rue, l’heure, le nombre des meurtriers, l’instrument ; il se trouvait presque des témoins, qui avaient entendu le fracas de la détonation. Tous étaient pâles et résolus ; ils n’exprimaient ni joie ni douleur ; une fois le bruit démenti, ils se séparaient tranquillement, sans déception, comme s’il ne valait pas la peine de se chagriner parce que l’affaire était remise de quelques jours, de quelques heures, peut-être de quelques minutes.

Comme les dames de la ville, les femmes de la « rue des Fossés » étaient les juges les plus implacables, les plus impitoyables ; elles ne discutaient ni ne raisonnaient, elles attendaient simplement, et elles mettaient dans cette attente toute l’ardeur d’une foi inébranlable, toute la douleur de leur misérable existence, toute la cruauté de leur pensée martyrisée et affamée.

Elles avaient un ennemi particulier, inconnu aux hommes : le fourneau, éternellement insatiable, dont la gueule ouverte demande toujours de la pâture, le petit fourneau plus terrible que tous les fours brûlants de l’enfer. Du matin au soir, tous les jours, pendant toute leur vie, il les tenait sous sa domination en tuant leur âme ; il chassait du cerveau toutes les pensées qui ne se rapportaient pas à lui. Les hommes ignoraient ce supplice. Lorsque le matin, en se réveillant, la femme regardait le fourneau, aux rondelles posées de travers, il frappait son imagination comme un fantôme et la faisait frémir de dégoût et de peur, d’une peur animale, instinctive. Dépouillée de sa pensée, la femme ne savait même pas qu’il était son ennemi et son voleur ; elle lui donnait son âme avec soumission, tandis qu’une angoisse noire, mortelle, l’enveloppait d’un brouillard impénétrable.

C’est pourquoi toutes les femmes de la « rue des Fossés » semblaient méchantes ; elles grondaient les enfants, les rouaient de coups, se querellaient entre elles ou avec leur mari, et leur bouche était pleine de reproches, de plaintes et de haine.

Pendant la grève, alors que plusieurs jours de suite on n’allumait pas les fourneaux, les femmes se reposèrent — de l’étrange repos du malade qui cesse de souffrir quelques minutes avant sa fin. La pensée se libérant pour un instant de son cercle de fer, s’attachait de toute sa force à l’espoir d’une vie nouvelle, comme si la lutte se livrait au nom d’un affranchissement complet des entraves perpétuelles et non pour l’augmentation mensuelle de quelques roubles que réclamaient les hommes. En enterrant les enfants, morts d’épuisement, on les pleurait avec des larmes de sang ; pendant ces jours atroces, accablées par le chagrin, la fatigue et la faim, les femmes furent douces et bonnes, comme elles ne l’avaient jamais été : elles étaient certaines que l’horrible crise ne serait pas stérile, qu’après les grandes souffrances, viennent les grandes récompenses. Et lorsque le dix-sept août, sur la place, le vieux gouverneur à l’uniforme étincelant était sorti pour leur parler, elles l’avaient pris pour Dieu lui-même. Il avait dit d’abord :

— Il faut vous remettre au travail. Il m’est impossible de discuter avec vous tant que vous n’aurez pas repris le travail.

Puis :

— Je tâcherai de faire quelque chose pour vous. Remettez-vous au travail et j’écrirai à Pétersbourg.

Et encore :

— Vos patrons ne sont pas des voleurs, mais des honnêtes gens ; et je vous ordonne de ne pas les injurier. Si demain vous n’avez pas repris le travail, je ferai fermer la fabrique et vous serez tous renvoyés.

Il avait ajouté :

— Les enfants meurent par votre faute. Remettez-vous au travail.

Enfin :

— Si vous voulez vous conduire ainsi, si vous ne voulez pas vous disperser, je serai obligé d’employer la force. Reprenez le travail.

Alors ç’avait été un chaos de cris, de pleurs d’enfants, de détonations, la poussée, la fuite angoissante de la créature qui ne sait pas où elle court, qui tombe, se relève, perd ses enfants, ne sait plus retrouver sa demeure.

Et de nouveau, très vite, comme s’il ne se fût écoulé qu’une seconde, la tâche quotidienne s’était de nouveau imposée, le fourneau maudit, stupide, insatiable avait rouvert sa gueule. Et toutes les choses que les femmes avaient abandonnées à jamais revenaient à elles pour toujours.

Peut-être était-ce dans une tête féminine qu’était née l’idée que la mort du gouverneur était nécessaire. Aucun des vieux mots qui définissent les sentiments d’hostilité de l’homme pour l’homme, haine, fureur, mépris, n’exprimaient ce qu’éprouvait les femmes. C’était un sentiment nouveau, un sentiment de condamnation irrévocable ; si dans la main du bourreau la hache pouvait avoir conscience d’elle-même, elle éprouverait, froide, aiguë, brillante et calme, un sentiment de ce genre. Les femmes attendaient tranquillement, sans hésiter un seul instant, sans douter ; leur attente remplissait l’air que tous, le gouverneur comme les autres, respiraient. Elles étaient naïves. Si une porte claquait n’importe où, si quelqu’un courait dans la rue en faisant du bruit, elles sortaient vite, tête nue, presque satisfaites :

— Il est tué ?

— Non. C’est Senka qui va chercher de l’eau-de-vie.

Le calme renaissait jusqu’à un nouveau son, à un nouveau bruit de pas dans la rue déserte. Quand le gouverneur passait en voiture, les femmes le regardaient avidement derrière les rideaux, puis, ensuite, elles retournaient à leur fourneau ; elles ne s’étaient pas étonnées de ce que le gouverneur, toujours accompagné de gardes à cheval, se fût, tout à coup, mis à sortir seul, sans escorte ; telle la hache qui, si elle pouvait sentir, ne s’étonnerait pas de voir le cou nu. C’est dans l’ordre que le cou soit nu. De tous ces fils sombres, elles tissèrent une belle légende. Et ces femmes obscures, à la vie terne, réveillèrent la vieille loi antique, qui rend mort pour mort.

Les ouvriers tués étaient pleurés d’une façon contenue : ce chagrin-là n’était qu’une parcelle de la grande douleur générale et s’y fondait sans laisser de traces, comme une larme salée se confond avec l’Océan. Mais à la fin de la troisième semaine après l’événement, un vendredi, Nastassia Sazonova, dont la fille Tania, âgée de dix-sept ans, avait été tuée, devint folle. Pendant trois semaines, elle s’était occupée de son fourneau comme les autres femmes ; elle s’était querellée avec ses voisines, elle avait grondé les deux enfants qui lui restaient ; et brusquement, sans que personne s’y attendît, elle perdit la raison. Le matin, ses mains s’étaient mises à trembler, elle avait laissé tomber une tasse ; ensuite il lui sembla qu’elle était entourée de brouillard ; elle oubliait ce qu’elle voulait faire, prenait une chose pour une autre, se répétant avec distraction :

— Mon Dieu, qu’ai-je donc ?

Alors elle avait gardé le silence, et avec une passivité étrange, elle était allée d’un coin à l’autre, déplaçant sans cesse la même chose, la posant pour la reprendre de nouveau, incapable de s’arracher du fourneau, malgré le délire qui commençait. Les enfants étaient au jardin potager où ils lançaient un cerf-volant, et lorsque le petit Petka rentra, en quête d’un morceau de pain, sa mère mettait dans le fourneau éteint, sans mot dire et avec sauvagerie, les objets les plus disparates, des souliers, une jaquette ouatée et déchirée, la casquette de Petka. Le gamin se mit à rire, mais, ayant vu le visage de sa mère, il s’était enfui en criant de manière à alarmer toute la rue.

Les femmes se rassemblèrent et commencèrent à gémir, comme des chiens glacés par l’effroi et l’angoisse, tandis que Nastassia, accélérant ses mouvements et repoussant les mains qui se tendaient vers elle, se mettait à tourner dans un cercle étroit en haletant et en murmurant des paroles incompréhensibles. Peu à peu, avec de petits gestes brusques, elle déchira sa robe et la partie supérieure du corps apparut, une poitrine jaune et sèche, aux seins pendants. Alors elle poussa un hurlement terrible et traînant, entrecoupé par les mêmes paroles qui venaient sans cesse :

— Je ne peu… eu… eux pas… a… a… as. Mes a… a… a… mis, je ne peu… eu… eux pa… a… as.

Elle s’était élancée dans la rue où tout le monde la suivit. En un instant la « rue des Fossés » tout entière s’emplit d’un seul gémissement féminin dans lequel il était impossible de distinguer des autres la voix de la folle. Ces cris lugubres ne prirent fin que lorsque les employés d’une boutique se saisirent de Nastassia, lui ligotèrent pieds et mains et l’aspergèrent d’eau avec abondance. Elle gisait sur le sol, dans une mare, sa poitrine nue contre la terre, ses mains bleuies et liées faisant le poing. Elle avait tourné son visage de côté, et ses yeux à l’expression sauvage ne clignaient pas ; les cheveux grisâtres et mouillés étaient collés à la tête qui semblait étrangement petite ; par moments, elle frémissait. Le mari, effrayé, arriva en courant de la fabrique, sans avoir pris le temps de laver son visage couvert de suie ; sa blouse était aussi noire et luisante de graisse ; il avait à la main gauche une brûlure enveloppée d’un chiffon sale.

— Nastassia ! dit-il d’un ton mécontent et sévère, en se penchant, qu’as-tu ? Que fais-tu ?

Elle garda le silence, frissonna, elle avait un regard sauvage et fixe. Le mari vit les mains bleuies et gonflées, que la corde serrait impitoyablement ; il la délia et toucha du doigt l’épaule nue. Au même instant un agent de police arrivait en voiture.

Lorsque la foule se dispersa, deux hommes s’en détachèrent qui ne rentrèrent pas à la fabrique comme les autres et qui ne restèrent pas dans la « rue des Fossés », mais se dirigèrent vers la ville. Ils allaient pensifs et silencieux. Au bout de la rue, ils se séparèrent.

— Quelle misère ! dit l’un. Viens-tu chez moi ?

— Non ! répondit brièvement l’autre et il se mit à marcher à grands, pas. Il avait un jeune cou hâlé, et sous sa casquette, ses cheveux blonds s’enroulaient en boucles.


VI

Dans la maison du gouverneur, on apprit l’imminence de sa mort ni plus tôt ni plus tard que chez les autres, et cette nouvelle fut accueillie avec une indifférence bizarre. On eût dit que la vue d’un homme vivant, bien portant et fort empêchait de comprendre ce que c’était que la mort, la mort de cet homme ; on se la figurait comme une sorte d’absence temporaire.

Vers le milieu de septembre, Marie Pétrovna, persuadée par le préfet de police que l’existence à la villa devenait dangereuse, était revenue en ville ; et la vie était rentrée dans l’ordre coutumier, invariable depuis des années. Le fonctionnaire Kozlof, qui n’aimait pas la saleté et la banalité de la maison du gouverneur, avait donné l’ordre presque de sa propre initiative de retapisser les salons et de blanchir les plafonds ; en outre, il avait commandé un mobilier modem style en chêne vert. En général il s’était attribué les fonctions de dictateur domestique, et tout le monde était content de lui ; les serviteurs qui aimaient l’animation, et Marie Pétrovna qui haïssait tout ce qui concernait le ménage.

Bien que la maison fût très vaste, elle était incommode ; les water-closets et la salle de bains étaient à côté du salon ; pour le service, les domestiques étaient obligés de passer par un corridor vitré sur lequel ouvraient les fenêtres de la salle à manger ; souvent on les voyait se pousser du coude ou s’injurier, quand ils apportaient les mets. Koslof aurait bien voulu changer tout cela, mais il fallait attendre l’été suivant. « Il sera content », se disait-il en pensant au gouverneur ; mais pour une raison quelconque il se représentait que ce ne serait pas Pierre Ilitch qui en profiterait ; dans son zèle de réformes, il ne tenait pas compte du gouverneur.

Comme auparavant, le gouverneur était le centre de la vie de la maison, « Son Excellence a ordonné », « Son Excellence désire », « Son Excellence sera fâchée », toutes ces phrases résonnaient sains cesse. Mais si on eût mis à la place du gouverneur une poupée revêtue d’un uniforme, et capable de prononcer quelques paroles, personne n’aurait remarqué la substitution, tant Pierre Ilitch ressemblait à une forme vide. Quand il se fâchait et qu’il réprimandait quelqu’un, le coupable, quoique effrayé, avait l’impression que ce n’était qu’une comédie, les reproches comme la peur, et qu’en réalité rien de tout cela n’existait. Si, à cette époque-là^ le gouverneur avait tué quelqu’un, cette mort elle-même n’aurait pas paru réelle. Encore vivant pour lui-même, il était mort pour les autres, qui s’occupaient avec nonchalance d’un cadavre, sentant le froid et le vide, mais sans y attacher aucun sens. De jour en jour la pensée de la mort prochaine tuait l’homme. Puisant sa force dans son universalité, elle devenait plus puissante que les machines infernales, les canons et la poudre, elle dépouillait l’homme de sa volonté et aveuglait même son instinct de conservation ; elle faisait une place nette autour de lui pour que le coup portât, comme on nettoie le sol autour de l’arbre qu’on veut abattre. La pensée le tuait. D’une voix impérieuse, elle faisait sortir de l’ombre ceux qui devaient frapper — elle les créait même. Sans s’en apercevoir, les gens s’éloignaient du condamné et le privaient de la protection invisible mais efficace que la vie de tous les hommes forme autour de la vie d’un seul.

Après la première lettre anonyme où le gouverneur était appelé « Assassin d’enfants » quelques jours se passèrent sans qu’il en reçût d’autres ; puis elles se mirent à pleuvoir comme d’un sac éventré ; ou aurait dit que ceux qui les envoyaient s’étaient concertés entre eux, et tous les matins, la pile des enveloppes s’élevait de plus en plus sur la table du gouverneur. De même que l’enfant sur le point de naître, cette pensée impérieuse et homicide, qui ne s’était trahie jusqu’alors que sourdement, employait toutes ses forces à se manifester au dehors ; elle commençait à vivre de sa propre vie. En divers endroits de la ville, des gens classaient des lettres jetées dans des boîtes différentes, et perdues parmi une foule d’autres missives ; ces lettres, une fois rassemblées en un seul paquet, un homme les apportait à celui qui était leur seul but. Déjà auparavant, le gouverneur avait reçu des lettres anonymes, rarement injurieuses et parfois menaçantes, presque toujours pleines de plaintes et de dénonciations ; il ne les lisait jamais, mais maintenant leur lecture était devenue une impérieuse nécessité, comme la pensée sans cesse renaissante de l’événement et de la mort. Et pour lire comme pour penser, il devait être seul, personne ne devait le troubler.

Quelquefois le jour, mais plus souvent le soir, il s’asseyait confortablement dans un fauteuil, devant sa table couverte de papiers, un verre de thé refroidi à côté de lui ; il redressait les épaules, mettait des lunettes d’or très grossissantes et après avoir soigneusement examiné une enveloppe, il en coupait l’extrémité. Il avait déjà appris à reconnaître ces lettres à première vue, malgré la diversité des papiers, des écritures et des timbres, car elles avaient quelque chose de commun, comme les morts du hangar ; l’huissier qui recevait la correspondance personnelle du gouverneur les distinguait aussi bien que son maître. Pierre Ilitch lisait attentivement, lentement chaque lettre, du commencement à la fin ; s’il y trouvait un mot indéchiffrable, il l’étudiait ou tâchait de deviner sa signification. Les lettres peu intéressantes, ou pleines d’injures inconvenantes, étaient déchirées ainsi que celles où des inconnus bienveillants l’informaient de l’attentat qui se préparait contre lui ; quant aux autres, il leur donnait un numéro d’ordre et les classait dans un but qu’il pressentait vaguement.

En général, malgré les différences extérieures de langue et d’orthographe, le contenu des lettres était d’une monotonie lassante : les amis prévenaient, les ennemis menaçaient ; en somme, c’était comme des « oui » et des « non » brefs et qui ne prouvaient rien. Il s’était déjà accoutumé aux mots « assassin » et « vaillant défenseur de l’ordre », tant ils se répétaient souvent ; il lui semblait de même s’être habitué à l’idée que tous, amis et ennemis, croyaient également à l’imminence de sa mort. Le froid l’envahissait et il aurait voulu pouvoir se réchauffer, mais le thé était glacé ; depuis quelque temps, ou ne lui servait plus du thé chaud et le haut poêle de faïence était froid aussi. Il y avait des années de cela, dès le jour où il s’était installé dans cette maison, il avait eu l’intention de faire aménager une cheminée ; mais ce projet avait été sans cesse remis, et le vieux poêle chauffait mal, quelle que fût la quantité de combustible employée.

Après s’être vainement adossé aux carreaux de faïence, il se mettait à aller et venir dans la pièce en se frottant les mains l’une contre l’autre et disait de sa belle voix autoritaire :

— Comme je suis devenu frileux !

Puis il s’asseyait de nouveau à sa table, cherchant dans les lettres quelque chose de très important, la chose principale.

« Excellence, vous êtes général, mais les généraux eux-mêmes sont mortels. Les uns meurent de mort naturelle, les autres de mort violente. Vous, Excellence, vous mourrez de mort violente. J’ai l’honneur de rester votre fidèle serviteur. »

Après avoir souri — il souriait encore à ce moment-là — le gouverneur allait soigneusement déchirer la lettre, mais il réfléchit, inscrivit un chiffre et une date : N° 43, 22 septembre 190…, dans la large marge et classa le billet avec les autres.

« Monsieur le Gouverneur ou plutôt pacha turc I Vous êtes un voleur et un assassin à gages ; je pourrais prouver devant le monde entier que vous avez touché une somme rondelette des actionnaires, pour avoir tué les ouvriers… »

Le gouverneur devint écarlate, il froissa la lettre avec rage, enleva ses lunettes de son grand nez rougi et dit d’une voix haute et scandée comme un roulement de tambour :

— Imbécile !

Les mains dans les poches et les coudes écartés, il se promena de long en large à grands pas irrités et rythmés. Ainsi mar — chent — les — gou — ver — neurs. Ainsi mar — chent — les — gou — ver — neurs. S’étant un peu calmé, il reprit la lettre, la lut jusqu’au bout, y inscrivit un numéro d’une main légèrement tremblante et la mit de côté. « Il les lira », se dit-il en pensant à son fils.

Le même soir, le sort lui envoya une lettre signée « un ouvrier ». Excepté cette signature, rien ne dénotait l’homme voué au travail manuel, peu cultivé et pitoyable, tel que le gouverneur se représentait les prolétaires.

« Dans les fabriques et en ville, on dit que vous serez bientôt tué.

« Je ne sais pas avec certitude qui se chargera de le faire ; mais je ne crois pas que ce soit un membre d’une organisation politique quelconque ; ce sera plutôt un citoyen profondément écœuré de votre terrible répression du 17 août. J’avoue franchement que quelques-uns de mes camarades et moi, nous sommes opposés à cette décision, non pas que j’aie pitié de vous — car vous non plus n’avez pas eu pitié des femmes et des enfants et je crois que personne en ville ne vous plaint — mais simplement parce qu’en principe, je suis opposé à l’assassinat, comme à la guerre, à la peine de mort, à l’assassinat politique, et en général à tous les crimes. En luttant pour leur idéal qui est « liberté », « égalité », « fraternité », les citoyens doivent employer des moyens qui ne contredisent pas leur devise. Mais tuer, c’est se servir du procédé habituel des gens de l’ancien régime, qui ont pour mot d’ordre « esclavage », « privilège », « rancune ». Le bien ne peut sortir du mal, et dans la lutte où les fusils jouent le premier rôle, les vainqueurs ne sont pas les meilleurs, mais les pires, c’est-à-dire les plus cruels, les moins compatissants, ceux qui foulent aux pieds la personnalité humaine et n’ont pas de scrupules. Mais si un brave homme tire, ou bien il manque le but, ou bien il fait une bêtise et est pris en flagrant délit ; car son âme est opposée à ce que font ses mains. C’est pour cette raison, je crois, qu’il y a si peu d’attentats politiques réussis dans l’histoire. J’admets la révolution, mais, selon moi, elle ne doit être qu’une propagande d’idées ; c’est un apostolat semblable à celui des martyrs chrétiens ; car lors même que les ouvriers paraissent avoir la victoire, les coquins feignent seulement d’être vaincus et inventent aussitôt une filouterie quelconque, pour duper leurs vainqueurs. C’est avec la tête qu’il faut vaincre et non pas avec les mains, car c’est la tête qui est faible chez les coquins ; c’est pour cette raison qu’ils enlèvent les livres à l’homme pauvre et le laissent dans les ténèbres de l’ignorance, car ils ont peur pour eux-mêmes. Excusez-moi de m’être lancé dans cette dissertation ; c’est pour que vous ne me preniez pas pour un de vos partisans, en lisant mes premières lignes, où je vous dis que je suis contre votre assassinat. En outre, je dois ajouter que le 17 août ni moi, ni les camarades qui partagent mes idées ne nous trouvions sur la place ; car nous avions prévu l’issue de la démonstration et nous ne voulions pas passer pour des imbéciles qui croient que des gens de votre classe pratiquent la justice. Maintenant les autres camarades sont aussi d’accord avec nous, bien entendu ; ils disent : « Si nous retournons chez le gouverneur, ce ne sera plus pour demander, mais pour emporter ». Mais c’est aussi une bêtise, d’après moi, et je leur réponds : « Pourquoi y aller vous-mêmes, bientôt on viendra à vous avec des saluts et des paroles aimables. Ce sera notre tour alors. « Monsieur ! pardonnez-moi la liberté que je prends de m’adresser à vous, moi qui ne suis qu’un ouvrier, fils de ses œuvres ; mais je ne peux pas comprendre qu’un homme instruit et moins coquin que les autres ait pu agir de telle façon avec de malheureux ouvriers confiants en lui, et les faire fusiller. Peut-être vous entourerez-vous de cosaques ; vous enverrez des espions partout, ou bien vous irez à l’étranger pour avoir la vie sauve ; dans ce cas, mes paroles peuvent vous être utiles et vous mettre sur la voie, vous apprendre les vrais moyens de servir le peuple. On dit dans notre fabrique que vous avez été acheté par les patrons, mais je ne le crois pas, car nos patrons ne sont pas des imbéciles et ne jettent pas l’argent par les fenêtres ; en outre, je sais que vous n’êtes ni voleur ni concussionnaire, comme vos collègues auxquels il faut de l’argent pour payer leurs maîtresses, le champagne et les truffes. Je dirai même que, d’une manière générale, vous êtes un honnête homme… »

Le gouverneur posa soigneusement la lettre sur la table, enleva ses lunettes couvertes d’une légère buée, les essuya avec solennité du coin de son mouchoir et dit avec respect et fierté :

— Merci, jeune homme !

Il fit quelques pas dans la chambre, lentement, et s’adressant au poêle refroidi, il ajouta :

— Prenez ma vie, elle est à vous, mais mon honneur…

Il n’acheva pas, et rejetant en arrière sa tête, à l’expression un peu ridicule tant elle était grave, il revint à la table…

« Je dirai même que d’une manière générale vous êtes un honnête homme — et que vous ne feriez pas de mal à une mouche, à moins qu’on ne vous l’ordonne. Mais que vous, un honnête homme, vous puissiez accepter des ordres pareils, c’est ce que je ne puis admettre, Monsieur ! Le peuple n’est pas une mouche. Le peuple est sacré et si vous compreniez ce que c’est que le peuple et ses souffrances, vous descendriez sur la place, vous vous mettriez à genoux pour demander pardon. Pensez plutôt : de race en race, de génération en génération, depuis les premiers esclaves qui élevèrent les pyramides, fantaisie d’un tyran, nous menons la même existence ; et de même que parmi vous, il y a des nobles, c’est-à-dire des oppresseurs héréditaires, de même parmi nous, il y a des ouvriers, des esclaves héréditaires. Dites-vous que pendant ces milliers d’années, on nous a frappés et opprimés sans relâche ; aussi loin que je remonte dans le passé de mes ancêtres, je n’y vois rien que des larmes, du désespoir, de la sauvagerie. Et tout cela s’est gravé dans l’âme et transmis de père en fils, de mère en fille, comme unique héritage ; si vous pouviez voir l’âme d’un véritable paysan ou d’un ouvrier, vous seriez effrayé. Avant d’être nés, nous avons déjà été mille fois insultés ; et quand nous arrivons à la vie, nous tombons du coup dans un terrier, où nous buvons l’outrage, où nous mangeons l’offense, et nous revêtons d’affronts. On raconte qu’il y a trois ans, vous avez fait fustiger des paysans : vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Vous pensez que vous avez mis seulement leurs reins à nu ; mais, en réalité, c’est leur âme millénaire et esclave que vous avez dévoilée ; vous avez fouetté de verges des morts et des êtres encore à naître. Et quoique vous soyez général, Monsieur, je vous le dis sans embarras, vous êtes indigné de toucher cette chair des lèvres ! Et vous l’avez fait fustiger ! Et quand les ouvriers sont venus à vous, c’étaient des esclaves ressuscités, ceux qui ont bâti les pyramides ; ils sont venus à vous avec leurs peines et leurs souffrances antiques, pour que vous leur donniez des conseils pleins de sagesse et d’amour, vous qui êtes un homme éclairé et humain du vingtième siècle. Et qu’avez-vous fait ? Il faut supposer que votre grand-père pratiquait la traite d’esclaves, qu’il les frappait avec son fouet et qu’il vous a transmis cette stupide haine pour le peuple ouvrier. Monsieur ! Le peuple se réveille ! Jusqu’à maintenant, il n’a fait que se tourner de côté et d’autre dans son sommeil, et déjà les soutiens de votre maison craquent. Attendez et vous verrez ce qui se passera quand il sera tout à fait éveillé. Mes paroles sont nouvelles pour vous, pensez-y ! Et maintenant, je vous demande pardon de vous avoir retenu si longtemps, et au nom de la « fraternité » je souhaite que vous ne soyiez pas tué. »

— On me tuera ! se dit le gouverneur, en posant la lettre.

Il se rappela l’ouvrier Iégor avec ses cheveux noirs ; puis il se plongea dans quelque chose d’informe et d’immense comme la nuit. Il n’avait plus de pensée, de révolte, ni d’acquiescement. Il s’appuyait contre le poêle froid — la lampe brûlait derrière un abat-jour de soie verte — dans une chambre éloignée, Zizi jouait du piano — le petit chien de Marie Pétrovna jappait, on le taquinait sans doute.

La lampe brûlait.


VII

Les jours suivants, il n’y eut pas de lettres. Comme par un accord tacite, le flot des missives cessa brusquement et ce silence était bizarre et inquiétant. Mais on sentait qu’il n’était pas définitif et que quelque chose se continuait dans l’ombre. Les jours s’écoulaient rapidement, on eût dit le battement de grandes ailes ; quand elles s’élevaient, c’était le jour, quand elles s’abaissaient, c’était la nuit.

Par deux fois, Marie Pétrovna reçut le préfet de police en dehors des heures réglementaires. Dans l’antichambre, tout en tendant le bras à l’huissier pour que celui-ci l’aidât à retirer son pardessus, le Brochet l’avait énergiquement insulté, à mi-voix, comme s’il eût parlé à son cocher ou à un agent de police. Une fois débarrassé de son paletot, il enfila un gant frais ; alors penchant sa tête pommadée vers les favoris de l’huissier et découvrant ses dents pourries et jaunies par le tabac, il lui fourra dans le nez sa main à demi-gantée. Il agit à peu près de même avec le valet de pied, mais un peu moins brutalement. Puis, il prit un air grave et distingué et se mit à monter l’escalier.

Autrefois il n’aurait jamais osé réprimander les domestiques du gouverneur sous quelque prétexte que ce fût ; mais maintenant il trouvait que c’était permis, indispensable même. La veille on avait arrêté devant le perron de la maison un individu très suspect : le matin, il avait suivi de loin le gouverneur dans sa promenade à pied ; puis il avait rôdé autour de la maison toute la journée ; il avait regardé par les fenêtres inférieures, s’était caché derrière les arbres ; bref, sa conduite était plus qu’étrange. On n’avait rien trouvé sur lui, ni armes, ni papiers ; il se nommait Patikof, pelletier de profession ; mais il donna des explications embrouillées et fausses ; il assurait qu’il n’avait passé qu’une fois devant la maison ; il semblait cacher quelque chose. En perquisitionnant dans son atelier, on ne trouva que des débris de pelleterie, une jaquette de lycéen presque achevée, les instruments nécessaires à sa profession, des ustensiles de cuisine ; nulle arme, point de papiers ; le cas était très bizarre et ne fut jamais éclairci. Et personne dans la maison du gouverneur, ni l’huissier, ni les valets de chambre, n’avait remarqué cet homme qui avait passé une dizaine de fois devant la grande porte d’entrée ; pendant la nuit, un agent de police avait essayé d’ouvrir la porte ; elle n’était pas fermée à clef ; il était entré dans la loge de l’huissier, avait fait une marque au mur pour prouver qu’il était réellement parvenu jusque-là et était sorti sans être remarqué. L’huissier expliqua le fait par un oubli de sa part ; mais une pareille négligence était impardonnable au moment où tout le monde prévoyait un attentat.

— Je suis dans une position impossible, Excellence, disait le préfet de police à Marie Pétrovna, en serrant sur sa poitrine son gant blanc, Son Excellence refuse positivement toute escorte, et ne veut même pas en entendre parler ; les agents sont éreintés, passez-moi l’expression, à force de suivre Son Excellence ; et cela, sans résultat, car n’importe quel vaurien peut se poster derrière une haie ou à un coin de rue et blesser Son Excellence avec une pierre. Et, s’il arrive quelque chose, ce qu’à Dieu ne plaise, on dira : c’est la faute du préfet de police, le préfet de police n’a pas pris de mesures ; et pourtant, que puis-je faire contre la volonté expresse de Son Excellence ! Mettez-vous à ma place, Excellence, pardonnez-moi l’expression ; j’ai envie de donner ma démission, Excellence !

Il se trouva que le Brochet avait un plan déjà tout élaboré ; le gouverneur devait prendre un congé de deux ou trois mois, pour cause de santé et s’en aller aux eaux, à l’étranger ; en ville, tout semblait calme ; à Pétersbourg on était bien disposé envers le gouverneur et on ne ferait pas d’objections.

— Sinon, je ne réponds de rien, Excellence ! termina le préfet avec sentiment. Il y a une limite aux forces humaines, Excellence ; et je vous le dis en toute franchise : autrement, je ne réponds de rien. Dans deux ou trois mois, tout sera oublié et Son Excellence pourra revenir sans danger. Vers cette époque, une troupe italienne d’opéra viendra ici, nous irons l’entendre et Son Excellence pourra se promener tant qu’elle voudra !

— Dieu sait quelle troupe ce sera ! dit Marie Pétrovna, mais elle acquiesça à la proposition du préfet de police, car elle était très inquiète.

Dans l’antichambre le préfet se remit à morigéner le portier, mais à haute voix, cette fois-ci, sans se gêner :

— Tu verras ! Je te couperai tes favoris, vilain museau ! Tu as des favoris comme un conseiller d’État, fils de chien, et tu crois qu’on peut laisser la porte ouverte. Je te ferai danser !

Le même soir, Marie Pétrovna demanda à son mari de l’accompagner à l’étranger avec ses enfants.

— Je t’en prie, Pierre, dit-elle d’une voix lassée en fermant ses grandes paupières jaunâtres ; la peau basanée de ses joues poudrées faisait des plis tombants, comme ceux des chiens couchants. Tu sais que je souffre constamment des reins ; Karlsbad m’est indispensable.

— Tu ne peux donc pas y aller avec les enfants sans moi ?

— Mais non, Pierre, à quoi penses-tu ? Je serais trop inquiète sans toi. Je t’en prie, viens avec nous.

Elle ne disait pas pourquoi elle serait inquiète, car c’était compréhensible. Pierre Ilitch consentit volontiers au voyage ; elle en fut très étonnée, car dans les circonstances habituelles, il suffisait qu’elle demandât quelque chose pour qu’il discutât et répliquât.

— Ce ne sera pas de la lâcheté, non, pensa le gouverneur. Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de ce voyage ; peut-être a-t-elle effectivement besoin de se soigner, elle est jaune comme un citron. Il leur reste assez de temps s’ils veulent me tuer ; et s’ils n’agissent pas c’est que c’est moi qui aurai eu raison. Et alors je donnerai ma démission, je m’installerai à la campagne et ne m’occuperai plus que de mes serres.

Mais tout en pensant ainsi, il ne croyait ni au voyage, ni aux serres ; peut-être était-ce pour cela seulement qu’il avait consenti à partir. Du reste, il perdit aussitôt de vue ce projet, comme s’il n’était pas question de lui, et de jour en jour il remettait l’envoi de la demande de congé ; il se fixait une date pour l’écrire, l’oubliait et s’en souvenait deux jours après. De nouveau, il décidait d’accomplir cette formalité et cependant il négligeait opiniâtrément de s’en occuper. Tranquillisée, Marie Pétrovna ne le pressait pas trop de partir ; ses toilettes d’automne n’étaient pas prêtes, et les discussions avec les couturières demandaient un certain temps. Zizi, non plus, n’avait pas de robes.

Dans le silence qui entourait le gouverneur depuis le brusque arrêt des lettres, il y avait quelque chose d’inquiétant, comme une vague et sourde menace. On aurait dit la sensation qu’on éprouve dans une chambre vide, quand des gens parlent derrière la cloison et qu’on ne distingue pas leurs paroles. Et lorsqu’arriva une lettre — une dernière lettre attardée — il la prit comme s’il l’attendait ; il s’étonna seulement de ce qu’elle fût contenue dans une enveloppe étroite, de couleur tendre, avec un myosotis au revers. Elle n’était pas venue de jour, comme les autres, qui avaient été mises à la boîte le soir ou la nuit, mais par le courrier du soir, par conséquent elle avait été envoyée quelques heures auparavant. La petite feuille de papier était aussi de couleur tendre et ornée d’un myosotis bleu ; l’écriture était soignée, nette, mais le bout des lignes descendait souvent, comme si celle qui avait écrit n’était pas très sûre de savoir correctement partager les mots en syllabes et préférait les écrire en entier, en toutes petites lettres. Parfois, bien avant d’arriver au bord du papier et prévoyant que la place ferait défaut, la ligne commençait à s’incliner et cela faisait songer à une pente neigeuse, où les enfants glissent à la queue leu leu, les plus petits en avant. La lettre était signée : « Une lycéenne ».

« Hier, j’ai rêvé de votre enterrement et je me décide à vous écrire, quoique ce soit mal et que j’offense ainsi les pauvres ouvriers et les petites filles que vous avez tués. Mais vous êtes aussi un homme malheureux, digne de pitié ; c’est pourquoi je vous écris cette lettre. J’ai rêvé qu’on vous avait placé non pas dans un cercueil noir, comme on le fait pour les vieillards et en général pour les grandes personnes, mais dans un blanc cercueil de jeune fille ; des agents de police vous portaient, sur leurs têtes, le long de la « rue de Moscou ». Et derrière le cercueil, il n’y avait que des agents de police et aucun de vos parents, ni personne d’autre ; et les fenêtres et les portes, devant lesquelles on vous portait, étaient toutes fermées par des volets, comme la nuit. C’était si terrible que je me suis réveillée et me suis mise à réfléchir. Et ce sont ces pensées que je vous écris. J’ai pensé qu’en effet, vous n’aviez personne pour vous pleurer quand vous serez mort. Ceux qui vous entourent ne sont que des égoïstes au cœur sec qui ne s’intéressent qu’à eux ; et ils seront peut-être contents de votre mort, parce qu’ils désirent prendre votre place. Je ne connais pas votre femme, mais je ne crois pas qu’on puisse trouver des personnes compatissantes et bonnes dans votre monde pourri par la vanité et la soif des plaisirs. Quant aux gens honnêtes, aucun d’eux ne vous accompagnera au cimetière, car ils sont tous révoltés par votre manière d’agir envers les ouvriers ; j’ai même entendu dire que l’on voudrait vous exclure du club, mais qu’on craint les autorités. Le service funèbre n’a aucune importance, car noire évêque, comme vous le savez vous-même, célébrerait une messe de requiem pour un chien, si on le payait en conséquence. Et alors, j’ai pensé que vous n’ignoriez rien de tout cela, sans même que je vous l’écrive ; mais j’ai eu terriblement pitié de vous, comme si je vous connaissais personnellement. Je ne vous ai vu que deux fois : une fois, à la « rue de Moscou », il y a bien longtemps ; puis, à notre fête scolaire, à laquelle vous avez assisté avec l’évêque ; mais vous ne pouvez pas vous souvenir de moi. Je vous jure que je prierai pour vous, que je vous pleurerai comme si j’étais votre fille, car j’ai grand pitié de vous.

P.-S. — Brûlez cette lettre, s’il vous plaît. J’ai grand’, grand’pitié de vous. »

Pierre Ilitch prit la petite fille en affection. Très tard dans la nuit, avant d’aller se coucher, il traversa le grand salon obscur et sortit sur le balcon, d’où il avait fait signe avec son mouchoir blanc. Le temps était froid et pluvieux et la nuit assombrie par une épaisse brume automnale ; l’opacité des ténèbres faisait sentir combien le soleil était lointain et caché pour longtemps. À gauche, devant le perron, deux grandes lanternes à réflecteurs brillaient, leur éclat perçait l’ombre sans la dissiper ; elle restait épaisse, pesante, immobile. La ville dormait déjà sans doute, car, dans toute la rue, il n’y avait point de fenêtre éclairée ; personne ne passait. Quelque chose reluisait vaguement sous un réverbère, une flaque d’eau peut-être. Le lycée était vide depuis longtemps ; sans doute la petite fille, après avoir étudié ses leçons, s’était couchée et dormait quelque part, dans cette étendue noire et pleine de silence. C’est de là que venaient les menaces et les lettres, c’est de là que viendrait la mort — mais c’est là qu’il y avait une enfant endormie, qui le pleurerait.

Comme tout était calme, sombre, paisible !


VIII

Quinze jours avant sa mort, le gouverneur reçut un paquet enveloppé de toile, d’une valeur déclarée de trois roubles. Lorsqu’on l’ouvrit, on trouva une machine infernale, un engin plein de poudre et disposé de manière à sauter quand on le toucherait. Mais l’appareil était si mal combiné par les mains d’un amateur maladroit, qui n’avait sans doute jamais vu de projectiles de ce genre, qu’aucune explosion n’était possible. Et il y avait quelque chose de cruel et de terrifiant dans cette naïveté : on eût dit que la mort étendait ses tentacules et les agitait dans les ténèbres, comme si elle était aveugle. Le préfet de police donna l’alarme et Marie Pétrovna insista auprès de son mari pour qu’il envoyât le jour même à Pétersbourg sa demande de congé ; elle se rendit en personne chez la couturière et écrivit de son propre chef une lettre en français, pleine de terreur, à son fils.

Et, sans que personne eût pu dire quand cela arriva, si c’était ce jour-là, un peu avant ou un peu après, une transformation étrange et absolue se produisit chez le gouverneur et lui donna un nouvel aspect. Il était bien le même, mais son visage et les jeux de sa physionomie exprimaient la vérité ; c’est pourquoi il semblait que sa figure était nouvelle. Il souriait de ce qui le laissait indifférent jadis, il était mécontent de ce qui lui plaisait autrefois, indifférent et ennuyé là où il manifestait jadis de l’intérêt et de l’attention. Il devint aussi bizarrement véridique dans ses sentiments et ses manières : il se taisait quand il en avait envie, s’en allait s’il le désirait, se détournait d’un interlocuteur dès que celui-ci devenait ennuyeux. Et ceux qui, pendant de longues années, avaient été sûrs de posséder son affection et son amour, de connaître tous ses sentiments et son humeur, se sentirent soudain abandonnés, mis de côté et tout à fait ignorants de ce qu’il éprouvait. Subitement, tous les sourires, les saluts, les poignées de mains, les regards amicaux disparurent en même temps que les petites parenthèses habituelles du discours : les « s’il-vous-plaît », « mon ami », « mon cher », « vous me rendez un grand service » — tout enfin ce qui constituait la figure coutumière du gouverneur — et les gens étaient frappés de cette métamorphose étrange et terrible. C’est ainsi que les fauves habitués à croire que les vêtements de l’homme constituent l’homme, sont étonnés quand ils le voient nu.

Dès que le gouverneur eut cessé d’être poli, le lien qui l’unissait depuis tant d’années à sa femme, à ses enfants, à son entourage, se brisa tout à coup, comme s’il eût été formé de sourires et de phrases. Pierre Ilitch ne les jugeait pas, il ne se mit pas à les haïr ; il ne trouva même rien de repoussant en eux ; ils étaient simplement tombés de son âme, comme les dents pourries tombent de la bouche, les cheveux de la tête, sans douleur, tranquillement, insensiblement. Il était mortellement isolé, lui qui avait rejeté le manteau de la politesse et de l’habitude, mais il ne s’en apercevait même pas, comme si pendant tous les jours de son existence longue et agitée, la solitude eût été son état naturel et inviolable, sa vie même.

Le matin, il oubliait de dire bonjour, le soir, de prendre congé ; et quand sa femme lui tendait sa main à baiser, et sa fille Zizi son front lisse, il semblait ne pas comprendre ce qu’il devait faire de cette main et de ce front. Lorsque des visites, le vice-gouverneur et sa femme, ou Koslof, arrivaient pour le déjeuner, il ne se levait même pas pour les accueillir, ne prenait pas un air enchanté et continuait simplement à manger. À la fin des repas, il ne demandait pas à Marie Pétrovna la permission de se lever, il s’en allait sans mot dire.

— Où vas-tu, Pierre ? reste avec nous, nous nous ennuyons. On va servir le café ! disait-elle.

Il répondait d’un ton calme.

— Non, j’aime mieux aller chez moi. Je ne veux pas de café.

Et l’impolitesse des paroles disparaissait sous la simplicité et la sincérité du ton. Le gouverneur refusa de regarder les robes neuves de Zizi ; il n’apparut plus au salon, laissant à sa femme le soin d’inventer des excuses ; il cessa complètement de s’occuper des affaires et d’entendre les rapports. Cependant, il donnait audience une fois par semaine, et écoutait chaque solliciteur attentivement, avec un intérêt presque impoli, en le toisant de la tête aux pieds.

— Vous êtes certain que ça vaudra mieux ainsi ? demandait-il ; et après avoir reçu une réponse affirmative du visiteur étonné, il promettait d’exaucer sa requête. À ce moment-là, il oubliait probablement que ses pouvoirs étaient limités ou s’en faisait une idée exagérée, car souvent il s’occupa d’affaires qui n’étaient pas de son ressort ; par la suite, le nouveau gouverneur eut beaucoup de mal à démêler les imbroglios qui se formèrent, d’autant plus que bon nombre de ces causes avaient un caractère d’intrigue inadmissible.

Pour tâcher de dissiper un peu la mauvaise humeur de son mari, Marie Pétrovna venait parfois dans le cabinet de travail du gouverneur, lui tâtait le front pour voir s’il avait la fièvre et se mettait à parler voyages. Mais il la renvoyait, simplement, sans politesse.

— C’est bon, va-t’en. J’ai envie de rester seul. Car enfin, tu as tes appartements, et moi, je ne vais pas chez toi !

— Comme tu as changé, Pierre !

— Sottise ! Sottise ! disait-il de sa voix de basse sonore et impérieuse, et il s’adossait au poêle froid. Va-t’en, va-t’en, et fais taire ton chien ; on n’entend que lui dans la maison.

De toutes les anciennes habitudes de Pierre Ilitch il ne lui était resté que celle des cartes ; deux fois par semaine il jouait au whist avec un plaisir évident ; il avait l’air sérieux et affairé ; quand son partenaire se trompait, il le réprimandait d’une voix tonnante :

— À quoi pensez-vous donc, Monsieur ? Car, moi, j’ai joué carreau ! grondait-il avec fracas, en roulant les r ; dans le petit salon, Marie Pétrovna saisissait au vol les paroles de son mari et souriait avec une condescendance lassée, en hochant la tête. Ses joues bistrées pendaient comme celles d’un chien couchant, la poudre de riz tombait de son visage et ses grandes paupières jaunes et bombées s’abaissaient, comme les volets de fer d’un magasin, et se relevaient de nouveau. Et, en cet instant, il lui semblait impossible à elle comme aux autres, qu’un homme qui jouait aux cartes pût être tué.

Et pendant les quinze jours qui précédèrent sa mort, le gouverneur attendit. Il avait sans doute encore d’autres pensées en tête, sur les choses habituelles, coutumières et passées, les vieilles pensées de l’homme dont le cerveau et les muscles se sont depuis longtemps durcis ; sans doute il pensait aux ouvriers et à la journée triste et terrible ; mais toutes ces réflexions, ternes et superficielles, étaient fugaces et disparaissaient rapidement de sa conscience comme les rides d’une rivière caressée par une légère brise. De nouveau et toujours, régnait l’attente silencieuse, calme et noire comme une eau dormante. Il lui semblait que c’était la politesse et l’habitude qui l’avaient lié aux pensées, comme aux gens ; et quand la politesse et l’habitude s’étaient effondrées, les pensées avaient disparu. Il était aussi solitaire dans son âme que dans sa maison.

Il attendait. Comme auparavant, il se levait à sept heures, faisait ses ablutions à l’eau froide, buvait du lait, et à huit heures, il accomplissait sa promenade habituelle ; chaque fois qu’il franchissait le seuil de sa demeure, il se disait que c’était la dernière fois, et la promenade se transformait en une chute incessante dans un gouffre inconnu. Revêtu de son manteau de général doublé de rouge, ses larges épaules redressées, l’air martial, sa tête grise un peu rejetée en arrière, il errait pendant deux heures dans la ville, devant les petites maisons noircies par la pluie, le long des palissades et des placettes interminables, devant les magasins et les boutiques dont les employés, transis de froid, saluaient avec respect. Sous le blond soleil d’octobre, comme sous la pluie fine et ennuyeuse, il se montrait invariablement dans les rues, fantôme majestueux et triste qui allait à grands pas fermes, cadavre qui cherchait sa tombe, d’une démarche solennelle.

Il posait ses pieds dans la boue et les flaques d’eau où la doublure rouge de son manteau se reflétait, il traversait tout droit les rues, sans faire attention aux sergents de ville qui le saluaient, ni aux voitures qu’il arrêtait d’un geste. Et si l’on avait pu suivre d’un point élevé son chemin d’attente journalière, on aurait vu que c’était un enchaînement de lignes droites et courtes qui s’enfonçaient les unes dans les autres et s’embrouillaient, telle une pelote piquante et brisée.

Il ne regardait pas souvent de côté et jamais en arrière ; et c’est à peine s’il voyait quelque chose devant lui, tant il était englouti par le gouffre sans fond de la noire attente ; il laissait bien des saluts sans réponse et bien des yeux effrayés se levaient sans s’arrêter sur son regard absent, aveugle et fixe. Longtemps après qu’il eût été tué, quand le nouveau gouverneur, un bel homme très poli, parcourait la ville en voiture au grand galop, entouré d’une escorte de Cosaques, beaucoup de gens se rappelaient l’étrange fantôme, que la vieille loi avait créé : un homme à cheveux gris, vêtu d’un manteau de général, qui marchait droit devant lui, dans la boue, la tête rejetée en arrière et le regard perdu au loin, tandis que la doublure de soie rouge se reflétait dans les flaques d’eau immobiles.

La foule qui se pressait dans les artères principales le fatiguait par sa curiosité importune ; et il préférait s’en aller par les ruelles étroites et sales avec leurs petites maisons basses à trois fenêtres, leurs palissades et leurs passerelles de planches glissantes, tenant lieu de trottoirs. Pendant ces journées — les dernières de sa vie — il avait constamment le même désir ; se rendre à la « rue des Fossés » et la traverser complètement, d’une extrémité à l’autre, aller et retour ; mais il ne se décida pas à le faire. C’était embarrassant et terrible : plus terrible que la mort. Et vaguement, il s’étonnait de ce qu’en septembre il passait dans cette rue sans peur, avec simplicité, et de ce qu’il souhaitait rencontrer quelqu’un à saluer.

Mais il y avait une rue à laquelle il revenait chaque jour et qu’il traversait sans hâte ; il ressemblait alors à un vieux général, bon enfant et un peu toqué, qui se promènerait tranquillement Cette rue conduisait au lycée des jeunes filles, et le matin, vers neuf heures, il y passait un grand nombre de lycéennes. Ce fut lui qui salua le premier, avec sérieux et respect, les écolières, même les plus petites, celles qui portaient de courtes robes brunes s’arrêtant aux genoux, celles qui avaient de menues jambes minces et d’immenses serviettes ; elles lui répondaient avec embarras. Les yeux myopes du gouverneur ne distinguaient pas les visages, et toutes ces figures, celles des petites comme des grandes, lui semblaient des fleurs qui auraient eu des chapeaux. Lorsque la dernière avait passé, il souriait doucement du côté gauche de sa bouche et prenait un air rusé ; mais, au tournant de la rue, il redevenait le cadavre qui cherche sa tombe, d’une démarche solennelle.

Les premiers jours, sur l’ordre du préfet de police, deux agents le suivirent à quelque distance ; le gouverneur ne les remarqua pas, car il ne se retournait jamais. D’abord, ils s’acquittèrent consciencieusement de leur tâche, répétant toutes ses allées et venues capricieuses ; mais bientôt ils se mirent à rester en arrière ; c’était lassant de suivre un homme qui revenait sans cesse aux endroits les plus dangereux. Et les agents s’arrêtaient chez des boutiquiers de leur connaissance, ou bavardaient avec les sergents de ville, s’ils ne se reposaient pas dans un cabaret ; parfois, ils perdaient de vue le gouverneur pendant une heure entière.

— Peu importe, il n’y a rien à faire ! disait pour se justifier l’un d’eux qui ressemblait à un membre du consistoire : il avait un maigre visage rasé de près et était sobre au plus haut degré. (Il mâchait vivement un petit pâté chaud, et, avant même d’avoir avalé le premier, il en prenait un autre sous le couvercle de métal.) — S’il est retombé en enfance et s’il va lui-même se jeter dans la gueule du loup, que pouvons-nous y faire, je vous le demande ?

— C’est pour la forme, répondit le cabaretier.

— Et le Brochet, qu’en pense-t-il ? demanda le second agent, un homme barbu et maussade ; il avait l’air d’un ancien propriétaire qui se serait ruiné en boisson ; mais, en réalité, c’était un escroc malchanceux. À grandes bouchées, comme un chien, il dévorait du jambon, du hareng, tout ce qui lui tombait sous la main ; il semblait manger avec lenteur, tandis qu’en réalité il avalait rapidement et beaucoup. De plus, il buvait de l’eau-de-vie ; mais jamais il n’était ivre ni rassasié.

— Hé quoi ? Le Brochet comprend bien, lui aussi, que nous ne sommes pas des anges des deux.

— C’est comme les chevaux dans un incendie : on veut les emmener, mais ils résistent ; ils aiment mieux griller que de marcher, reprit le cabaretier.

— Nous ne sommes pas des anges, répéta le premier agent en soupirant.

C’est vrai, ils ne ressemblaient pas à des anges, ces deux êtres médiocres et obscurs, et leurs mains n’étaient pas capables de repousser la montagne qui allait écraser un homme.

Au retour, en franchissant le seuil de sa maison, le gouverneur n’éprouvait aucune joie, il ne pensait même pas qu’il resterait en vie un jour de plus ; il acceptait le fait sans y réfléchir, comme s’il eût oubliée la signification de sa promenade ; et il attendait le lendemain avec un sombre sentiment d’expiation. Et les jours vides, oisifs, passaient terriblement vite, mais le temps n’avançait pas : on eût dit que la machine qui donnait des jours nouveaux s’était gâtée et qu’elle servait sans cesse le même jour. Le calendrier de la table à écrire, que le gouverneur effeuillait toujours lui-même, la veille le plus souvent, comme pour faire venir plus vite le jour suivant, s’était figé à une date ancienne, depuis longtemps passée ; parfois, en jetant les yeux sur ce chiffre noir et froid, il ne se rendait pas compte de ce que c’était ; il sentait une brûlure à la poitrine, une sorte de nausée et détournait vite son regard.

— Sottise ! se disait-il avec colère. Maintenant, quand il restait seul, il prononçait souvent des mots ordinaires, sans les relier à aucune pensée déterminée ; le plus souvent, c’était : « sottise » et « honte ».

Il n’avait pas peur de la mort et se la représentait sous son aspect extérieur seulement : on tirerait sur lui, il tomberait ; puis viendraient ses funérailles, en grand apparat ; derrière son cercueil, on porterait ses décorations, et c’était tout. Il voulait l’accueillir avec courage. Il ne pensait jamais à la survivance possible, à une autre vie ou à un jugement ; pour lui, tout finissait sur la terre. Il mangeait avec son appétit habituel et il dormait bien, sans cauchemar.

Mais une nuit c’était trois jours avant qu’il fût assassiné — il eut sans doute un rêve pénible, car il fut réveillé par ses propres gémissements, sourds et rauques. En entendant sa voix, qui lui parut extraordinaire et terrible, et en ouvrant les yeux sur les ténèbres, il ressentit une terreur et une lassitude mortelles. Remontant la couverture sur sa tête, il se pelotonna sur lui-même, mit ses genoux anguleux à la hauteur de son visage et, comme s’il eût parcouru en une seconde toute la distance qui sépare la vieillesse de l’enfance, il se mit à pleurer amèrement, le visage enfoui dans son oreiller.

— Ayez pitié de moi ! Venez à moi, n’importe qui ! Pitié ! pitié ! oh ! oh ! oh !

Mais son grand vieux corps et sa voix rude et sonore lui redevinrent familiers bientôt ; à travers ses larmes, il prit conscience de lui-même et de sa pose étrange ; il se tut.

Longtemps, il resta silencieux, toujours pelotonné sur lui-même et sous la couverture ; ses yeux grands ouverts regardaient l’obscurité.

Le lendemain matin, il remit son uniforme de général : et deux jours encore, la doublure de soie rouge se réfléta dans les flaques d’eau ; le grand fantôme majestueux, le mort qui cherchait sa tombe d’une démarche solennelle, erra dans les rues.

· · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’événement fut simple et court, comme une scène de cinématographe. À un carrefour, près d’une petite place boueuse où l’on vendait du pain le vendredi, une voix hésitante interpella le gouverneur.

— Excellence !

— Hein ?

Il s’arrêta et tourna la tête : deux hommes qui sortaient de derrière un mur, traversaient la rue en traînant les pieds dans la boue et se dirigeaient vers lui ; l’un était chaussé de bottes à hautes tiges, l’autre de bottines, sans caoutchoucs ; le bas de ses pantalons était retroussé ; il devait être transi de froid : son visage était d’un jaune verdâtre, et ses cheveux blonds semblaient se détacher de la tête. De sa main gauche, il tenait une feuille de papier pliée ; l’autre main était plongée au fond d’une poche.

Et aussitôt, ils comprirent, le gouverneur, que la mort venait, et eux, que le gouverneur le savait.

— Excusez-nous ! dit l’un, et son visage se contracta en une affreuse grimace.

— Une supplique ? À propos de quoi ? demanda le gouverneur, sans conviction ; mais il lui semblait qu’il était obligé de jouer son rôle jusqu’au bout. Cependant il n’étendit pas la main pour prendre la feuille.

Tout en gardant dans la main gauche le papier qui ne trompait personne, sans même le tendre au gouverneur, l’homme sortit avec effort un revolver, qui s’était accroché à la doublure de sa poche.

Le gouverneur jeta un regard oblique autour de lui ; il vit une place sale et déserte, avec des brindilles de foin répandues dans la boue, un mur. Qu’importait, il était trop tard ! il poussa un soupir court, mais terriblement profond, et se redressa, sans peur mais sans défi ; il y avait sur son visage une supplication insaisissable et soumise, et de la douleur. Mais il n’en eut pas conscience lui-même, les deux hommes non plus. Il tomba, frappé de trois coups de revolver qui se suivirent sans interruption et se fondirent en une seule détonation compacte et violente.

Trois minutes après, accourut un agent de police, suivi de détectives et d’autres personnes ; on eût dit que tout le monde s’était caché à proximité de la scène pour en attendre la fin. On couvrit le corps. Dix minutes plus tard, le fourgon de l’hôpital, orné d’une croix rouge, était déjà là, et dans toute la ville les questions et les réponses s’entre-croisaient, bruyantes comme des pierres qu’on lancerait.

— Tué ?

— Roide !

— Par qui ? Sont-ils arrêtés ?

— Non, ils se sont enfuis. Des inconnus. Trois.

Et toute la journée, on parla avec animation de l’assassinat, les uns le réprouvant, les autres s’en réjouissant. Mais dans toutes ces conversations, quelles qu’elles fussent, on sentait la légère agitation d’une grande peur ; quelque chose d’immense et de destructeur comme un cyclone avait passé au-dessus de la vie, et derrière les détails mesquins de l’existence, les samovars, les lits, les petits pains, l’image menaçante de la Loi Vengeresse s’était dressée dans le brouillard.

La petite lycéenne pleura.
KOUSSAKA
KOUSSAKA[2]

I

Il n’appartenait à personne ; il n’avait pas de nom à lui et nul n’aurait pu dire où il avait passé le long hiver rigoureux ni comment il s’était nourri. Des chiens aussi affamés que lui, mais fiers et forts d’avoir des maîtres, le chassaient des chaumières bien chaudes. Quand il se montrait dans la rue, poussé par la faim ou par un instinctif besoin de société, les enfants lui lançaient des pierres, et les grandes personnes l’appelaient gaiement, le sifflant d’une façon terrible et prolongée. Affolé, il courait de côté et d’autre, se cognant aux palissades, aux passants et s’enfuyait au bout du village, au fond d’un grand jardin, dans un endroit qu’il connaissait. Là, il léchait ses plaies et ses blessures et, dans la solitude, la terreur et la haine s’amassaient eu lui.

Une fois seulement, quelqu’un le caressa. C’était un paysan ivre qui sortait du cabaret. Il aimait tout le monde, fraternisait avec chacun et marmottait on ne sait quoi à propos des braves gens ; aussi eut-il pitié du vilain chien malpropre sur lequel ses regards vagues et troubles tombèrent par hasard.

— Médor ! appela-t-il du nom commun à toute l’espèce canine. Médor ! viens ici ! n’aie pas peur !

Le chien avait grande envie d’obéir ; il agitait la queue, mais sans se décider. Le paysan frappa sur son genou en répétant d’un ton persuasif :

— Mais viens donc, nigaud ! Parole, je ne te toucherai pas !

Tandis que le chien hésitait, tout en remuant la queue de plus en plus fort et en s’approchant à petits pas, l’humeur de l’ivrogne changea. Il se rappela tout ce qu’il avait eu à souffrir de la part des « braves gens » ; une colère sourde l’envahit et, quand Médor se coucha sur le dos à ses pieds, il lui lança dans le flanc un grand coup de botte.

— Tiens, sale bête !

Le chien se mit à hurler, plutôt de surprise et de chagrin que de douleur ; le paysan rentra chez lui en vacillant, puis, ayant rossé sa femme, il déchira en menus morceaux le fichu neuf qu’il lui avait donné la semaine précédente.

Dès lors, le chien se méfia de ceux qui voulaient le caresser ; la queue entre les jambes, il se sauvait, à moins qu’il ne se jetât avec rage sur les passants, s’efforçant de mordre, jusqu’à ce qu’on parvint à se débarrasser de lui à coups de bâton. Un hiver, il s’installa sous la terrasse d’une villa déserte qui n’avait pas de gardien et veilla sur la propriété avec désintéressement ; la nuit, il allait de temps en temps sur la route et hurlait à en devenir enroué. Puis, une fois recouché, il continuait à grogner avec fureur, mais on sentait qu’il était satisfait et fier de lui-même.

Les nuits d’hiver étaient terriblement longues et les fenêtres noires de la villa déserte regardaient, maussades, le jardin immobile et glacé. Parfois, une petite lueur bleuâtre éclatait sur une vitre : c’était le reflet d’une étoile filante ou un timide rayon envoyé par le croissant de la lune.


II

Le printemps arriva et autour de la maison silencieuse résonnèrent des grincements de roues, les pas lourds et les grosses voix de ceux qui amenaient les malles. Puis les propriétaires arrivèrent de la ville : toute une joyeuse bande de grandes personnes, de jeunes gens et d’enfants, grisés par l’air chaud et lumineux. On criait, on chantait, un rire aigu de femme vibrait.

La première personne avec laquelle le chien fit connaissance, fut une jolie petite fille qui courait dans le jardin, en uniforme brun d’écolière. Elle semblait impatiente d’étreindre tout ce qui l’entourait. Elle contempla le ciel clair, les rameaux rouges des cerisiers ; puis elle se coucha dans l’herbe, le visage tourné vers le soleil ardent. Tout à coup, se relevant brusquement, elle se serra elle-même dans ses bras, baisa l’air printanier de ses lèvres fraîches et s’écria d’un air de conviction profonde :

— Ah ! que je m’amuse !

Puis elle se mit à tourner sur elle-même. Au même instant, le chien, qui s’était approché sans bruit, happa brutalement le bas de la jupe gonflée, en arracha un morceau et disparut comme il était venu, derrière les épais buissons de groseillers et de cassis.

— Ah ! le vilain chien ! s’écria la petite fille en s’enfuyant ; et longtemps encore on entendit sa voix agitée : « Maman ! Enfants ! N’allez pas au jardin… il y a un chien ! Un gros chien très méchant ! »

La nuit, le chien revint furtivement à la villa endormie et se coucha à sa place accoutumée, sous la terrasse. Des odeurs humaines flottaient et par les fenêtres ouvertes arrivaient de faibles bruits de respiration. Les nouveaux venus dormaient ; ils étaient désarmés, mais le chien les protégeait jalousement : il ne dormait que d’un œil, et au moindre frôlement, il allongeait son museau aux deux taches immobiles et phosphorescentes. Et il y avait beaucoup de bruits inquiétants dans cette vibrante nuit de printemps : dans l’herbe chuchotait quelque chose de petit et d’invisible qui venait jusque sous le nez luisant du chien ; une branche sèche craquait sous le poids d’un oiseau endormi, une charrette cahotait, et des camions lourdement chargés grinçaient sur la route. Et dans l’air immobile se répandaient les frais arômes de la résine qui donnaient envie de s’en aller vers le lointain empourpré.

Ces citadins étaient de très bonnes gens, rendus encore meilleurs par le fait qu’ils étaient loin de la ville, qu’ils respiraient un air pur et ne voyaient autour d’eux que des choses vertes, bleues et inoffensives. Les rayons du soleil les pénétraient de leur chaleur et les disposaient à la gaîeté et à la bienveillance. Au premier moment, ils voulurent chasser le chien qui les avait effrayés et même le tuer à coups de revolver s’il ne s’en allait pas ; puis ils s’accoutumèrent à ses aboiements nocturnes et, parfois, le matin, quelqu’un demandait :

— Où est donc notre Koussaka ?

Ce nom lui resta. Pendant la journée on apercevait dans les buissons un corps sombre disparaissant au premier geste d’une main qui lui lançait du pain, comme on lance une pierre. Bientôt tout le monde s’habitua à Koussaka ; on le considérait comme le chien de la maison et on s’amusait de sa sauvagerie et de sa terreur insensée. Chaque jour, Koussaka diminuait d’un pas l’espace qui le séparait des habitants de la villa ; il examinait leur visage et se pliait à leurs coutumes : une demi-heure avant le dîner, on le voyait déjà dans les buissons, qui clignait de l’œil avec amitié. Et ce fut Lélia, la petite écolière, qui, oubliant leur première rencontre, l’introduisit complètement dans le cercle de ces gens heureux de se reposer et de se divertir.

— Koussaka, viens ici, appela-t-elle. Viens, mon petit chien, viens donc. Veux-tu du sucre ?… Je te donnerai du sucre, veux-tu ? Viens donc !

Mais Koussaka ne venait pas : il avait peur. Et de la façon tendre qu’on peut prendre quand on a une jolie voix et une jolie frimousse, lentement Lélia s’avança vers le chien, tout en frappant des mains, non sans craindre d’être mordue.

— Je t’aime, Koussaka, je t’aime beaucoup. Tu as un gentil petit nez et des yeux si expressifs. Tu ne me crois pas, Koussaka ?

Les sourcils de Lélia s’élevèrent ; elle avait elle-même un si joli petit nez et des yeux si expressifs que le soleil avait bien raison de baiser ardemment ses joues roses et tout son jeune visage d’une beauté naïve.

Alors, pour la seconde fois de sa vie, le chien se coucha sur le dos et ferma les yeux, ignorant si on allait le battre ou le caresser. Mais on le caressa. Une petite main tiède se posa en hésitant sur la tête hérissée et, comme si c’eût été le signe d’une prise de possession inéluctable, elle glissa libre et hardie sur tout le corps velu, qu’elle chatouilla en le houspillant.

— Maman ! Enfants ! Voyez : je caresse Koussaka ! s’écria Lélia.

Lorsque les enfants accoururent, bruyants, animés, lumineux et agiles comme des gouttes de vifargent, Koussaka demeura glacé d’effroi ; il attendit, désarmé : il savait que si on le maltraitait, il lui serait impossible d’enfoncer ses dents aiguës dans le corps de l’agresseur : on lui avait enlevé sa colère implacable. Et quand chacun se mit à le caresser, il frémit longtemps encore à chaque contact des mains amies, souffrant de ces gestes inaccoutumés comme si on l’eût battu.


III

Koussaka s’épanouit de toute son âme de chien. Il avait un nom ; il accourait à toute vitesse du fond du jardin en l’entendant ; il appartenait à des êtres humains et pouvait leur être utile. N’est-ce pas suffisant pour le bonheur d’un chien ?

Grâce à sa sobriété, acquise au cours des longues années de sa vie errante et affamée, il mangeait très peu ; néanmoins il se transforma complètement : ses longs poils qui tombaient auparavant en mèches rousses et ternes, toujours couverts de boue sous le ventre, foncèrent, devinrent propres et luisants comme du satin. Lorsque, pour se distraire, il courait au portail et restait sur le seuil à observer la route d’un bout à l’autre, personne ne pensait plus à le taquiner ou à lui lancer des pierres.

Mais cette fierté et cette indépendance ne lui venaient que dans la solitude. Au fond de son cœur, la peur ne s’était pas encore tout à fait évaporée et chaque fois qu’il voyait quelqu’un s’approcher de lui, il perdait la tête, s’attendait à recevoir des coups. Longtemps encore, il lui semblait que chaque caresse était une surprise, un miracle auquel il ne pouvait répondre. Il ne savait pas rendre cajolerie pour cajolerie. D’autres chiens sont habiles à se dresser sur leurs pattes de derrière, à se frotter contre les gens et même à sourire, Koussaka ne savait pas.

La seule chose en son pouvoir était de se coucher sur le dos, et, les yeux clos, de japper doucement. Mais c’était trop peu pour exprimer son ravissement, sa reconnaissance et son amour. Et par une inspiration soudaine, Koussaka se mit à imiter ce qu’il avait peut-être vu faire jadis à ses congénères, mais qu’il avait oublié depuis longtemps. Il culbutait drôlement, sautait avec gaucherie, tournait sur lui-même ; et son corps d’ordinaire si souple et si élastique devenait lourd, ridicule et piteux.

— Maman ! Enfants ! Regardez Koussaka qui joue, s’écria Lélia, et elle ajouta en étouffant de rire :

— Encore, Koussaka, encore ! Oui comme cela.

Tout le monde accourut, ce fut une joie générale de voir Koussaka qui virait et culbutait, mais personne n’aperçut la prière bizarre peinte dans ses yeux. Et de même qu’autrefois on appelait le chien qu’on injuriait pour voir sa peur insensée, de même maintenant on le caressait afin d’exciter ces accès d’affection infiniment risibles. Il ne se passait pas une heure sans qu’un des enfants ne criât :

— Koussaka, joli Koussaka, joue un peu !

Et Koussaka tournait et culbutait au milieu de rires inextinguibles. On célébrait ses talents devant lui et en son absence on regrettait seulement qu’il ne voulût pas répéter ses tours devant les visites ; mais il s’enfuyait alors dans le jardin ou se cachait sous la terrasse.

Peu à peu Koussaka s’habitua à ne plus s’inquiéter de sa nourriture ; à une heure déterminée, la cuisinière lui donnait sa pâtée et des os ; il se couchait avec assurance à sa place favorite, et déjà il recherchait les caresses. Il s’était alourdi, quittait rarement la villa, et quand les enfants l’appelaient pour aller au bois, il secouait la queue et disparaissait sans qu’on s’en aperçût. Mais, la nuit, ses aboiements protecteurs étaient toujours aussi sonores.


IV

Les flammes d’or de l’automne s’allumèrent, de fréquentes averses noyaient le ciel ; rapidement les villas se vidèrent, devenant silencieuses, pareilles à des flambeaux éteints par le vent et les ondées.

— Qu’allons-nous faire de Koussaka ? demanda pensivement Lélia. Les mains autour des genoux, elle était près de la fenêtre, contemplant avec tristesse les gouttes de pluie ruisselant sur les vitres.

— Quelle pose tu prends, Lélia ! A-t-on jamais vu quelqu’un se tenir ainsi ? dit la mère, puis elle ajouta : Quant à Koussaka, il faut le laisser ici, tant pis pour lui.

— C’est dommage ! répliqua Lélia lentement.

— Que faire ? Nous n’avons pas de cour et on ne peut pas garder ce chien dans l’appartement ; c’est facile à comprendre.

— Quel dommage ! répéta Lélia, prête à pleurer. Ses sourcils noirs se soulevaient déjà, comme les ailes d’une hirondelle ; son petit nez se ridait plaintivement, quand la mère reprit :

— Il y a longtemps que les Dogaïef m’offrent un petit chien. Ils disent qu’il est de très bonne race et déjà dressé… Tu m’écoutes ? Tandis que celui-ci c’est un chien vulgaire.

— C’est dommage ! dit encore Lélia, mais elle ne pleura pas.

De nouveau se montrèrent des gens inconnus et les camions gémirent, tandis que les ais des planchers grinçaient sous leurs pas pesants ; mais personne ne riait, les voix étaient moins bruyantes. Effrayé par les figures étrangères, pressentant vaguement un malheur, Koussaka s’enfuit au fond du jardin ; de là, au travers des buissons dépouillés de leurs feuilles il regarda fixement le coin, visible de la terrasse, où allaient et venaient des hommes en blouses rouges.

— Tu es là, mon pauvre Koussaka, dit Lélia survenant. Elle était déjà en costume de voyage et portait la jupe brune à laquelle Koussaka avait enlevé un morceau. Viens avec moi !

Le chien la suivit sur la route. La pluie tombait par intervalles, et tout l’espace entre le ciel et la terre était rempli par des nuages ondoyants qui couraient avec rapidité. Ils semblaient lourds, et le soleil s’attristait de cette muraille compacte.

À gauche de la route s’étendaient des chaumes noircis, tandis que l’horizon seul, l’horizon montueux et proche, se hérissait d’îlots faits d’arbustes et de buissons. Tout près, à l’entrée de la ville, il y avait un cabaret, au toit de zinc peint en rouge ; devant la porte des gens s’amusaient à taquiner l’idiot du village, Jlioucha.

— Donnez-moi un copeck ! nasillait-il.

Des voix irritées et moqueuses lui répondaient avec ensemble :

— Veux-tu fendre du bois ?

Jlioucha proférait des injures basses et cyniques, qui faisaient rire sans gaieté les auditeurs.

Un rayon de soleil se fit jour, d’un jaune anémique comme si le soleil eût été incurablement malade. Le lointain automnal et brumeux devint encore plus large et plus triste.

— Je m’ennuie, Koussaka, murmura Lélia et, les yeux baissés, elle revint à la villa. Ce fut seulement à la gare qu’elle se rappela ne pas avoir dit adieu au chien.


V

Longtemps Koussaka courut à toute vitesse sur les traces de ceux qui partaient ; il alla jusqu’à la gare, puis il retourna, sale et mouillé, à la villa déserte. Là, il exécuta un nouveau tour de force que personne ne vit : pour la première fois, il monta sur la terrasse, se dressa sur ses pattes de derrière et regarda par la porte vitrée en grattant des ongles. Mais les chambres étaient vides et on ne lui répondit pas.

Une pluie fine se mit à tomber et de tous côtés s’abattirent les ténèbres des longues nuits d’automne. Sans bruit et rapidement, elles remplirent la maison vide ; elles sortaient en rampant des buissons, glissaient avec la pluie du haut du ciel lugubre. Sur la terrasse, dont on avait enlevé la tente, ce qui la faisait paraître plus grande et étrangement vide, la lumière lutta longtemps encore contre l’obscurité, éclairant tristement des traces de pas boueux ; mais bientôt elle succomba aussi.

La nuit tombait.

Et quand il ne fut plus possible de douter, le chien se mit à hurler avec une violence plaintive. En une note sonore et aiguë comme le désespoir, son cri se mêla au bruit monotone de la pluie, déchira l’air et s’en alla mourir au-dessus des champs noirs et nus.

Le chien hurlait, obstinément, à intervalles égaux, avec un désespoir tranquille. Et il semblait à ceux qui entendaient ce hurlement que c’était la nuit elle-même, la nuit ténébreuse qui gémissait, clamant vers la lumière, vers un chaud foyer, vers un cœur aimant de femme.

Le chien hurlait.
LE CAPITAINE EN SECOND KABLOCKOF
LE CAPITAINE EN SECOND KABLOLKOF

Au travers des vitres blanchies où la gelée dessinait des rameaux de diamant, les premiers rayons du soleil d’hiver pénétraient dans les deux grandes pièces, nues et hautes qui, avec une cuisine, formaient la demeure du capitaine en second Nicolas Kabloukof et de son ordonnance Koukouchkine, et remplissaient la demeure d’une lumière claire et joyeuse. La température nocturne avait été plus rigoureuse encore que la veille, car dans les angles de la tablette des fenêtres on voyait des glaçons, et l’haleine s’élevait en vapeur dans l’air froid, où l’odeur du tabac s’était dissipée pendant la nuit.

— Koukouchkine ! Koukouchkine ! cria d’une voix ferme et sonore le capitaine, en buvant à petites gorgées un verre de thé fort et chaud. Le porte-verre d’argent aux dessins noircis et une petite cuiller du même style constituaient tout l’assortiment de choses précieuses du capitaine.

L’ordonnance entra en se heurtant contre la porte. Il avait été libéré du service actif pour cause d’ineptie, selon l’expression du sergentmajor. Sa petite tête aux grandes oreilles plates se balançait tristement sur un long torse maigre, qui prenait toutes les positions possibles, sauf la bonne.

— Que tu es lent ! fit le capitaine d’un ton d’amical reproche. Il faut venir tout de suite quand on t’appelle.

— Bien ! grogna Koukouchkine en louchant.

— Que tu es bête, petit frère ! Pourquoi fais-tu la grimace ? Tu t’es enivré ?

— Nous n’avons pas d’argent pour cela.

Voulant garder sa bonne humeur, Kabloukof laissa tomber la conversation, haussa les épaules et donna l’ordre de servir le thé et d’allumer le feu.

— Qu’est-ce que cela ? demanda le capitaine en désignant du regard une tasse à thé aux couleurs criardes, propriété de Koukouchkine, et que celui-ci avait placée sur la table, en même temps qu’un carafon d’eau-de-vie et des sardines… Tu veux un verre ?… Et le capitaine baissa les yeux.

— Oui.

— Eh bien, tu es un imbécile ! Prends-en un chez la propriétaire.

Tandis que le soldat, accroupi, essayait d’allumer les bûches humides et couvertes de neige à leur extrémité, avec de l’écorce de bouleau, tout en se brûlant à chaque instant, le capitaine examinait sous tous leurs aspects les plans qu’il avait formés pour le lendemain soir. Les festivités qui approchaient demandaient à être célébrées d’une manière quelconque, et le capitaine avait résolu d’organiser une petite fête, qui n’était certes pas destinée au sexe féminin, à en juger d’après la quantité des boissons. D’ailleurs le beau sexe n’entrait plus en ligne de compte depuis longtemps déjà pour le capitaine, car il ne considérait pas comme des femmes les dames du régiment avec lesquelles il jouait aux cartes, et il n’avait pas l’occasion d’en voir d’autres très. Il composa une liste de vins et de hors-d’œuvre et la donna avec un certain mécontentement à son ordonnance, qui répéta comme un perroquet : « Bien », « Compris ». Mais, plus il avait « compris », plus aussi il avait l’air distrait et sombre. Le capitaine aurait même cru voir du sarcasme dans ses yeux, s’il n’avait su par expérience que Koukouchkine était bête et incapable de toute ironie. Le montant des achats devait s’élever à une dizaine de roubles ; le capitaine n’avait qu’un billet de 25 roubles, qu’il remit à Koukouchkine. Espérant encore égayer son ordonnance et lui faire prendre une part plus active à la vie réelle, Kabloukof lui offrit un verre d’eau-de-vie, motivant cette attention par le froid qui sévissait. Koukouchkine se signa, avala l’eau-de-vie, mais sans grogner ni remercier, selon sa coutume ; il se contenta d’essuyer ses lèvres avec exaspération, comme s’il eût voulu effacer toutes les traces de sa concession servile. Quelques minutes plus tard, la porte de la cuisine se fermait avec fracas.

— Quelle mouche l’a piqué ? se demanda le capitaine. Autrefois, il était à peu près supportable, mais maintenant, il est comme fou ; avant-hier, il a été insolent avec moi. La propriétaire se plaint aussi de lui. Que le diable l’emporte ! J’aime mieux penser à demain soir. Comme ce sera gai et agréable.

Après avoir bu encore deux verres d’eau-de-vie, en allant et venant dans la pièce et en regardant par la fenêtre couverte de givre, où l’eau commençait à dégoutter de la tablette, Kabloukof prit une petite malle, la traîna devant le poêle ronflant et sifflant ; puis il s’assit. Une onde de chaleur sortait de la bouche du fourneau. Les pétillements cessèrent et les langues jaunes de la flamme léchèrent avec des ondulations paresseuses les bûches noircies par le feu.

Vingt ans avaient passé depuis que Nicolas Kabloukof s’était assis pour la première fois sur sa malle, devant ce poêle. Alors il venait seulement d’arriver dans l’infecte petite ville, dans cette malheureuse division où les officiers étaient si résistants et l’avancement si lent. Alors la calvitie ne l’avait pas encore atteint et son visage n’était ni rouge, ni ridé. Le feu, dont la chaleur lui caressait si agréablement la figure, parlait une autre langue ; moins compréhensible que celle d’aujourd’hui ; une langue bête et risible. Elle parlait de l’académie militaire où Kabloukof irait compléter ses études ; douce et mystérieuse, elle évoquait une belle et bonne jeune fille qui l’aimerait ; elle dessinait le tableau vivant d’un bal joyeux où un élégant officier à taille fine dansait une mazurka et menait une conversation spirituelle. La danse… Quelle chose risible que la danse !

Le capitaine regarda son ventre arrondi ; il se vit dansant et parlant avec une demoiselle et sourit.

— Et maintenant, ne suis-je pas bien ? Par Dieu, oui, je suis bien ! fit-il, comme s’il répliquait à un interlocuteur invisible ; et pour prouver qu’il était bien, il avala encore un verre d’eau-de-vie ; mais il ne se rassit plus devant le poêle. Il lui sembla plus raisonnable de se promener par la chambre. Des pensées familières, paresseuses, paisibles, lui vinrent : le juif Abramka avait abîmé les souliers vernis du lieutenant Iline ; le traitement qu’il toucherait quand il serait commandant de compagnie, serait plus fort ; le trésorier était un brave homme, quoique Polonais.

Pendant ces dernières années, Kabloukof s’était évertué à se dire qu’il vivait bien, comme il fallait qu’il vécût. Cependant cette conviction, il ne l’avait réellement puisée que dans le carafon. Lorsque le matin, il absorbait deux ou trois verres d’eau-de-vie, tout pour lui devenait clair, compréhensible et simple. La chambre, nue et sale, ne le frappait plus par son indigence ; il ne remarquait plus qu’il se négligeait et devenait paresseux. Pendant des semaines entières il ne changeait pas de linge, oubliait de se faire les ongles ; quand il s’en apercevait, il se consolait en se disant : « Je n’ai pas besoin de faire la cour aux demoiselles, n’est-ce pas ? » Il lui était plus commode aussi de faire ses affaires négligemment ; de cette façon, il ressentait moins cruellement l’humiliation de n’être encore que capitaine en second à cinquante ans, tandis que certains de ses camarades de promotion portaient déjà l’uniforme de colonel ou même de général. Il n’était plus rongé par le regret stérile d’avoir perdu un quart de siècle à piétiner sur place, stupidement, à la poursuite de son pain quotidien, en semant peu à peu son âme sur la route. Un brouillard vaporeux et agréable vacillait devant lui, lui dissimulant tout ce qui n’était pas la quatrième compagnie du bataillon avec son juif Abramka, ses parties de cartes à petit enjeu, ses ordres du jour du régiment et autres occupations journalières.

Mais, deux fois par an, l’allié du capitaine devenait son pire ennemi. Avec une netteté et une cruauté atroces, l’officier voyait combien sa vie était dépourvue de sens, et alors, s’enivrant deux semaines de suite, il restait chez lui, en chemise, le visage boursouflé, écarlate. Il geignait et se plaignait à ses camarades d’avoir été sacrifié. Quand ceux-ci abandonnaient à lui-même l’officier abruti, intoxiqué par le poison alcoolique, le capitaine appelait son ordonnance, et, faisant un dernier effort pour garder sa dignité, lui racontait d’une voix sévère que lui, son supérieur, était un homme bon, mais incompris. Et si l’ordonnance lui-même s’éloignait de « Sa Noblesse » démente, Sa Noblesse pleurait, solitaire, la tête sur la table, sans savoir pourquoi, mais avec d’autant plus d’amertume, de douleur et de sincérité. L’accès d’ivrognerie passé, Kabloukof avait honte de se le rappeler et d’en parler ; néanmoins, il ne pouvait se défaire d’une série de souvenirs pénibles et confus. Il souffrait surtout en se remémorant vaguement que son ordonnance l’avait aidé et avait sympathisé avec lui, il ne savait à quel propos. Koukouchkine était-il plus solide sur ses jambes que les autres, avait-il le don de supporter plus longtemps les épanchements de son supérieur, accompagnés parfois d’un verre, ou de tout objet à portée de la main de Kabloukof, manifestait-il d’une autre manière encore sa sollicitude pour l’officier ? Celui-ci ne pouvait s’en rendre compte avec netteté ; néanmoins, il éprouvait de la reconnaissance envers son serviteur. C’est pourquoi il ne l’avait pas encore renvoyé et se résignait à sa stupidité officiellement reconnue, à son absolue incapacité. Ce que Koukouchkine ne cassait pas, il le gâtait d’une autre manière, plus ou moins spirituelle, et il interprétait les ordres du capitaine tellement à contre-sens que les autres ordonnances mêmes se moquaient de lui.

Ayant bu encore un verre, Kabloukof se disposa à aller chez un ami ; il remit la clef et la garde du logis à la propriétaire, dont l’appartement était séparé du sien par le vestibule. Il rentra très tard ; pourtant, Koukouchkine n’était pas encore revenu. La nuit passa, puis la journée suivante. Koukouchkine était toujours absent.

Après avoir glissé la liste du capitaine dans le revers de sa manche, Koukouchkine était sorti. Saisi par le froid intense, il avait instinctivement hâté le pas, oubliant le dandinement habituel qui l’avait fait renvoyer de la compagnie. Il sentait mieux la chaleur de l’alcool qu’il venait de boire, mais sa mauvaise humeur ne se dissipa pas. Il envoya à tous les diables une femme qu’il avait heurtée et qui lui déclara, avec un certain respect, qu’elle n’avait jamais vu un diable aussi long que lui ; puis, il passa à dessein juste devant une haridelle de fiacre et, le cocher l’ayant injurié, il riposta :

— Que Satan vous emporte, sale charretier !

Et tout ce que Koukouchkine rencontra sur sa route n’éveilla en lui que des récriminations et des remarques désobligeantes. Plus les gens qu’il croisait avaient l’air satisfait, heureux et joyeux, plus il les regardait avec haine. « S’il pouvait éclater, ce chien graisseux ! » souhaita-t-il à la vue d’un gros marchand, assis dans un large traîneau, et auquel un garçonnet remettait des gâteaux et des pâtés. « Il n’en a pas encore assez, il est pourtant bouffi de mangeaille ! » Puis, à l’idée que le capitaine l’envoyait à l’autre bout de la ville, comme si les bons magasins manquaient dans le quartier, Koukouchkine fut envahi par une profonde misanthropie. « La graisse l’étouffe », pensa-t-il. « Tu achèteras les harengs chez Motykine, entends-tu ! » fit-il, pour singer le capitaine, et il cracha avec dégoût.

— Et si j’allais au cabaret ! fit Koukouchkine, comme s’il répondait à une question qui l’eût harcelé sans répit. Poussant dédaigneusement du pied la porte d’un cabaret, noircie par les doigts des clients, il disparut à l’intérieur.

— Voilà, je suis entré et j’ai bu ! dit-il en sortant du bouge, entouré d’une onde d’air empesté. Il regarda avec fierté autour de lui, comme pour provoquer le monde entier. Toutefois, apercevant un officier, il se redressa aussitôt et porta la main à la visière.

Koukouchkine devait descendre du sommet de la colline jusqu’au pont. Au delà de la rivière, derrière les rangées des cheminées de la ville, qui laissaient échapper des colonnes de fumée blanche et épaisse, s’étendaient dans le lointain les champs couverts d’une neige qui étincelait au soleil. Malgré l’éloignement, on distinguait une route et une longue ligue de charrettes immobiles. À droite, une forêt se dessinait dans une vapeur bleuâtre. À la vue de la campagne blanche et pure, un sentiment de révolte amère envahit de nouveau le cerveau de Koukouchkine. « Et moi, il faut que je reste en ville ! » pensa-t-il avec une colère mêlée de désespoir.

Trois semaines auparavant, il avait rencontré au marché un compatriote qui, lui rapportant les dernières nouvelles de Sabakino, l’avait replongé dans le monde enchanté du village : enchanté, parce que Koukouchkine était né à la campagne et y avait vécu jusqu’à ce qu’une volonté étrangère l’en eût arraché. L’ordonnance avait un peu oublié la vie campagnarde, mais les récits de son compatriote avaient réveillé ses souvenirs, remué son sang de paysan, et ravivé la nostalgie du pénible travail physique, de la terre et de la charrue. Son camarade lui apprit que lui, Koukouchkine, était père d’une petite fille, mais que la femme était malade et nourrissait l’enfant au biberon ; le père de Koukouchkine n’avait pas d’ouvrier ; secondé seulement par son autre fils Ivan, il ne parvenait pas à faire tout l’ouvrage et s’affaiblissait ; le blé manquait et il faudrait emprunter à l’usurier Ilie Ivanitch, si « celui-ci le voulait bien ». Et toute la famille priait avec des larmes le bien-aimé fils Pétrouchka d’envoyer de l’argent, car la mort venait. Telles étaient les nouvelles transmises par le camarade. Koukouchkine lui avait remis un rouble en argent pour le donner à sa femme. Depuis lors il se désespérait. Son imagination alarmée lui traçait le tableau de la misère qui régnait dans sa demeure ; plus les fêtes approchaient, plus elle devenait profonde et lamentable. Le cerveau de l’ordonnance, peu accoutumé à la réflexion, travaillait avec difficulté, il concentrait toutes ses forces à la compréhension d’un fait contenu dans cette antithèse : « A la maison, ils n’ont pas de pain et trop d’ouvrage, et moi, je vais chercher de bons harengs chez Motykine. »

Maintenant, Koukouchkine considérait ce fait dans toute sa simplicité ; comme il ne savait pas raisonner, il se contentait de cracher, et tout son être exhalait une protestation stérile, à son propre étonnement, à son chagrin même, car cet état d’esprit lui était pénible, comme si quelqu’un le lui eût imposé de force. Les premiers temps, il avait pensé s’enfuir, mais cette idée était si stupide que Koukouchkine eut avec son officier une attitude particulièrement ironique ; il exigea que son collègue, l’ordonnance Tioutkine, lui rendît avant la date convenue 20 copecks qu’il lui avait prêtés ; celui-ci s’y refusant, Koukouchkine le traita de coquin et de bûche villageoise.

L’ordonnance était déjà tout près du magasin, lorsqu’en pensant à l’argent, quelque chose le secoua ; et comme un râle de genêt dans la broussaille, une pensée surgit brusquement dans son esprit :

— Et si je le volais ?

« Que Dieu me protège ! » se dit-il, effrayé et se signant. Il n’y a jamais eu de voleurs dans la famille, et moi, je volerais ! Et puis, je serais puni ! Qu’est-ce qu’on n’imagine pas ! » Koukouchkine eut un sourire faux et hâta le pas. Mais les vingt-cinq roubles remuaient dans sa poche ; au dedans de lui-même, quelque chose le poussait sans relâche, jusqu’à ce qu’il eût trouvé une réponse.

« Je dirai que j’ai perdu le billet ! »

« Que Dieu me protège ! » s’exclama une seconde fois Koukouchkine terrifié, et il se précipita par la première porte qui se présenta. C’était celle d’un cabaret.

Irrité et alarmé, le capitaine alla annoncer aux officiers, ses invités, que son ordonnance avait disparu avec l’argent. En rentrant il trouva Koukouchkine à la cuisine, assis sur un banc ; chancelant et reniflant, l’homme cirait avec zèle une botte de l’officier.

— Où es-tu resté, canaille ? Tu es ivre ?

— Pas du tout, Vot’ Noblesse !

— Comme une grive ! Comment as-tu osé t’enivrer ? Hein ?

— C’est avec mon argent que j’ai bu, pas avec le vôtre !

— Quoi ! des insolences ? Où sont les provisions ? Où est l’argent ?

— Je l’ai perdu, aussi vrai que je suis devant Dieu…

Le capitaine frappa des mains et darda ses petits yeux noyés dans la graisse sur son ordonnance, sans parler. Si, à ce moment, Kabloukof rappelait Alexandre le Grand, Koukouchkine était pareil à Roxane, qui soutenait sans sourciller le regard du maître du monde. Les yeux arrondis du soldat se portaient sur son supérieur avec l’expression attristée d’un homme accusé injustement.

— Tu l’as volé ? Parle !

— C’est comme vous voulez ! Peut-être l’ai-je volé ! On peut toujours accuser les gens ! Et Koukouchkine se mit à pleurer.

Sentant que la colère l’étouffait, le capitaine siffla, les dents serrées.

— Va te coucher, animal ! Demain, tu retourneras à la manœuvre !

— Comme vous voudrez ; seulement, vous me punissez injustement !

— Tais-toi ! Tais-toi ! Sinon…

Frappant du pied, le capitaine sortit de la cuisine, Koukouchkine voulut reprendre sa besogne, mais, n’ayant pas tenu compte de la force d’inertie, il suivit le mouvement de la brosse et s’effondra sur le banc.

La colère du capitaine était à son comble ; elle s’épancha en des exclamations sans suite ; puis il la noya dans quelques verres d’eau-de-vie, et elle fit place à un profond chagrin. « On ne me laisse pas même donner une petite fête comme il convient ! » se dit Kabloukof. Mentalement, il se représenta le festin qui n’avait pas eu lieu. « Que ç’aurait été agréable ! » Et comme le tableau de la fête manquée semblait se ternir à ses yeux, quoiqu’il le considérât avec attention : « Mais je veux prouver que ç’aurait été agréable ! » s’écria-t-il, et il se mit à le prouver. Chose étrange, plus il prouvait, plus il cherchait d’arguments dans le carafon, plus la vérité devenait douteuse.

« L’accès d’ivrognerie va venir ! » pensa le capitaine avec terreur, mais immédiatement cette crainte devint de la joie, celle de l’homme qui se jette dans l’abîme pour échapper au vertige. Comme si elles eussent brisé leurs chaînes, des images, des images sombres, mélancoliques, douloureuses, défilèrent devant le capitaine. Celle de la douce jeune fille qui devait faire son bonheur passa, pure et séduisante. « Chérie ! » firent avec tendresse les lèvres épaisses de Kabloukof. Puis d’autres formes et d’autres encore apparurent. Le capitaine était assis sur le rivage du fleuve qui entraînait dans le gouffre ses espoirs et ses rêves de bonheur et il avait de plus en plus pitié de lui-même. Dans le carafon, l’eau-de-vie diminuait et dans le cerveau du buveur elle se transformait en sentiments rarement provoqués par elle : sentiments de pitié, d’amour et de repentir. Le capitaine sentait que personne n’avait besoin de lui, qu’aucune physionomie ne s’éclairait à la vue de son visage bouffi, cramoisi et malpropre. Autour de son gros cou d’apoplectique, nuis petits bras d’enfants ne se nouaient ; aucunes joues délicates ne se pressaient sur son menton piquant. Les autres avaient au moins un chien qu’ils chérissaient et qui les aimait aussi. Par un étrange enchaînement de pensées, Kabloukof se rappela Koukouchkine. Pourquoi Koukouchkine l’aimerait-il ?… Koukouchkine ?… Qu’était Koukouchkine, au fond ?

Se levant pesamment, le capitaine prit la lampe et s’en alla à la cuisine. Le soldat dormait la tête jetée en arrière. De la main gauche, il tenait encore la botte, la droite pendait lourdement. Son visage était pâle et maladif. C’était la première fois que l’officier voyait dormir Koukouchkine ; il lui sembla être en présence d’un autre homme. Pour la première fois, il remarqua les petites rides de ce visage jeune et imberbe ; cette physionomie plissée dont un sourcil était un peu relevé lui parut inconnue, mais plus proche que celle qu’il voyait tous les jours, car c’était celle d’un « homme ». L’impression était si nouvelle et si bizarre que le capitaine sortit de la cuisine sur la pointe des pieds et regarda autour de lui avec perplexité : il lui sembla que la pièce avait changé aussi.

Une demi-heure s’écoula. Un appel sonore retentit dans l’appartement :

— Koukouchkine !

Mais une note nouvelle tintait dans la voix enrouée.

Le soldat se réveilla au second appel et pénétra dans la chambre en faisant résonner ostensiblement les talons de ses bottes. Tête baissée, il s’arrêta sur le seuil et se figea. Et c’était contre cette lamentable créature que le capitaine pouvait se fâcher !

— Koukouchkine !

Les doigts de l’ordonnance remuèrent un peu, puis se raidirent de nouveau.

— Tu as volé l’argent ?

— Je l’ai volé… ne… me…

La voix de Koukouchkine trembla et ses doigts s’agitèrent plus fébrilement. L’officier garda un instant le silence ; ensuite il dit :

— Ainsi, il faudra que nous te jugions !

— Votre Noblesse ! Ayez pitié de moi !

Le capitaine se leva vivement, s’approcha de Koukouchkine et lui mit la main sur l’épaule :

— Tu es un imbécile, un imbécile, entends-tu !

Crois-tu donc que je parle sérieusement ! Que tu es nigaud ! et, secouant Koukouchkine, il se détourna et se dirigea vers la fenêtre, comme s’il eût pu voir quoi que ce fût dans la rue par cette sombre nuit d’hiver. Néanmoins, il distingua quelque chose ; portant la main à son visage, il écarta ce qui l’empêchait de voir plus nettement.

— Votre Noblesse…

Dans la voix de l’ordonnance tremblait le sentiment dont le capitaine avait réussi à se débarrasser. Le dos massif de l’officier était immobile.

— Eh bien, quoi ? demanda-t-il sourdement, sans quitter la fenêtre.

— Votre Noblesse… punissez-moi !

— Assez, ne dis plus de bêtises !

Kabloukof s’étant tourné, l’ordonnance tomba brusquement à genoux et voulut entourer de ses bras les jambes de son officier. Avec un air confus, attendri et chagriné, celui-ci le releva et l’embrassa gauchement sur ses cheveux hérissés ; puis il l’écarta en plaisantant avec embarras, tandis que Koukouchkine continuait à lui baiser la main.

— Va-t’en, va-t’en ! Suis-je un prêtre ? Mets plutôt de l’eau-de-vie dans la carafe ! Vite ! Dépêche-toi !

Horreur ! le carafon ventru qui avait pendant dix ans servi de croyance et de vérité au capitaine, avait été saisi par la main adroite de l’ordonnance, et volant en l’air, avait montré son fond vide, tournoyé autour de la main, et, comme pris d’une résolution définitive, était tombé à terre en mille morceaux.

— Ce n’est rien, frère ! Va chercher une bouteille !

…La nuit d’hiver est noire et longue. Le monde dort depuis longtemps déjà. Seule, une lueur brille à la fenêtre du capitaine et jette un reflet jaunâtre sur la neige…

— Tu dis que tu as envoyé l’argent chez toi ?

— Oui, Vot’ Noblesse. Vot’ Noblesse, je vous rend…

— Allons, allons ! Quelle bêtise !

…Kabloukof fume une cigarette ; il ferme les yeux après s’être installé confortablement dans le fauteuil déchiré. Koukouchkine est assis tout au bord de la chaise ; la bouche entr’ouverte, il guette chaque mouvement du capitaine.

— Alors, tu crois qu’ils sont contents ?

— Comment donc, Vot’ Noblesse, mais c’est moi qui…

— Oui, oui !

…Elle est longue et sombre, la nuit d’hiver mais, elle aussi cède à la force toute-puissante du jour… L’orient blanchit.

Dans la maison du capitaine, on se prépare à aller dormir. Koukouchkine enlève les bottes de l’officier et, dans son zèle, il entraîne auprès du lit son maître lui-même. Celui-ci se défend et vainc les efforts de l’ordonnance. Serrant tendrement sur sa poitrine les bottes dont la semelle trouée regarde la lumière avec confusion, Koukouchkine sort sur la pointe des pieds.

— Attends… Tu dis que c’est d’une fille que ta femme a accouché ?

— Oui, Vot’Noblesse. Elle s’appelle Avdotia.

— Bien, va-t’en, va-t’en !

Chose étonnante, les pensées amères, annonciatrices d’une nouvelle crise d’ivresse, ont menti cette fois-ci : ni le lendemain, ni les jours suivants,

l’accès n’a reparu.
L’ÉTRANGER
L’ÉTRANGER

I

De onze heures du matin à huit heures du soir, l’étudiant Tchistiakof courait le cachet ; une fois par semaine seulement, le mercredi, jour où l’heure de ses leçons était retardée, il s’en allait un instant à l’Université, pour s’inscrire chez l’appariteur. Il n’assistait jamais aux cours et ne savait même pas où se trouvaient les auditoires des étudiants en droit de seconde année, car il détestait les professeurs et ne songeait qu’à quitter pour toujours sa patrie et à aller vivre et étudier à l’étranger. C’était pour cela qu’il avait accepté tant de leçons et qu’il économisait sans cesse. Le soir, rentré chez lui, il apprenait le français.

Il avait décidé de se fixer à Paris où se trouvait depuis un an déjà un vieux camarade qui, dans de longues lettres enthousiastes, le suppliait de le rejoindre.

Mais il arrivait parfois, le soir, qu’un bruit pareil à l’eau tombant de la roue d’un moulin, résonnait dans la tête du jeune homme ; devant ses yeux fatigués défilaient les visages hargneux de ses élèves, et il éprouvait une violente douleur au côté gauche. Alors, il lui était impossible de travailler, il se couchait, comptait ses économies et rêvait de sa vie de Paris ; ou bien il descendait dans la chambre numéro 64, où les étudiants du « Pôle Nord » — c’était le nom du garni où il habitait — avaient l’habitude de se rassembler. Il n’aimait pas ces jeunes gens, pas plus qu’il n’aimait tout ce qui l’entourait : ni les rues où il passait, ni la chambre où il vivait, ni cette existence discordante, chaotique, grossière, barbare et idiote. Et même, les gens qu’il rencontrait dans la rue ou dans les maisons, lui semblaient inférieurs aux barbares : ceux-ci étaient audacieux deux, tandis que ceux-là ne s’estimaient pas plus qu’ils n’estimaient les autres, et souvent il semblait qu’entre eux se dressait un terrible fantôme d’oppression brutale et de cruauté stupide. Mais il savait qu’il les quitterait bientôt pour toujours, qu’il verrait d’autres gens, meilleurs, qu’il vivrait d’une bonne vie réelle et bien ordonnée ; et cette pensée le réconciliait avec ses condisciples, éveillait en lui une tristesse étrange et une pitié dissimulée. Et quand il en trait chez les étudiants, avec sa poitrine étroite et maladive, sa haute stature, son visage émacié d’ascète, ses yeux étincelants et fébriles, son « Bonjour » résonnait comme un triste « Adieu ». En bas, au numéro 64, on était toujours gai, insouciant, bruyant. Comme on y buvait et qu’on y fumait beaucoup, qu’on criait et chantait sans cesse, qu’on dormait à terre ou sur le canapé, l’air était étouffant et bleuâtre ; une forte odeur d’alcool régnait et le désordre était permanent, si complet et si irrémédiable qu’il semblait parfois a Tchistiakof que c’était en somme une espèce d’ordre. Les locataires de la pièce, Vanka Kostiourine et Panof, ressemblaient à leur demeure, ils menaient une vie absolument déréglée, mais solidement établie : ils buvaient le matin de l’eau-de-vie ou de la bière en guise de thé, dormaient le jour et veillaient la nuit.

Ils ne possédaient que fort peu de chose, pourtant on voyait toujours sur la fenêtre une série de bouteilles vides, de toute contenance, arrangées selon leur taille. Au mur étaient suspendus un tambour de basque et un triangle ; ailleurs se montrait un bon accordéon. Depuis la nuit où le Serbe Raïko Voukitch, un des étudiants, avait pris le tambour de basque et fait un tel vacarme dans le corridor que les autres locataires, effrayés, avaient cru que la maison était en feu, Serguei, le domestique, venait tous les soirs à onze heures confisquer l’instrument, qu’il rendait à son propriétaire le matin. En même temps, il apportait deux verres de bière, et Vanka Kostiourine, à la longue moustache, qui était toujours très sombre à son réveil, exécutait sur le tambour de basque un petit air mélancolique. L’accordéon lui répondait par des trilles joyeux et sonores et alors recommençait une journée insouciante et incompréhensible pour Tchistiakof.

Lorsque ce dernier venait le soir au numéro 64, avec son air souffreteux, sa physionomie ravagée par le labeur du jour, il était accueilli avec une pointe d’ironie et de malveillance.

— Voilà l’étranger qui arrive ! annonçait Vanka Kostiourine. Et tous les étudiants riaient, car Tchistiakof n’avait vraiment rien d’un Occidental, avec ses longs cheveux, son visage maigre, sa chemise bleue qui se montrait sous sa veste. De plus, sa manière de parler même était tout à fait grand’russienne : douce, soignée et arrondie.

Les étudiants ne l’aimaient pas, parce qu’il était complètement indifférent à leur vie, dont il ne comprenait pas les joies ; et surtout parce qu’il ressemblait à un homme qui attend un train à la gare, fume, parle, semble parfois se laisser entraîner, mais, en réalité, ne quitte pas l’horloge des yeux. Il ne parlait jamais de lui-même, et personne ne savait pourquoi, à vingt-neuf ans, il n’était qu’étudiant de seconde année. En revanche, il aimait beaucoup à parler des pays étrangers, de la vie qu’on y menait. Et à toutes les personnes dont il faisait la connaissance, il annonçait avec enthousiasme quelque nouvelle qu’il avait apprise on ne savait où ni quand : à Christiania, sur la plus belle place de la ville, le peuple avait élevé deux monuments superbes à Bjœrnson et à Ibsen du vivant de ceux-ci, et lorsque Bjœrnson et Ibsen passaient là, ils pouvaient voir leurs traits éternisés par la fonte et le fer et jouissaient tant de l’amour du peuple qu’ils en pleuraient de joie.

En relatant ces choses, Tchistiakof regardait de côté, ses yeux se remplissaient de larmes et ses paupières rougissaient.

Il parlait aussi volontiers de la somme qu’il avait économisée pour aller à l’étranger et qui se montait à deux cent vingt roubles. Une fois même, il fâcha ses collègues, en racontant comment on l’avait lésé de onze roubles. On les avait simplement effacés de la note qu’il avait faite pour des leçons données, puis, quand il avait réclamé, on s’était moqué de lui et on l’avait mis à la porte.

— Je l’avais bien gagné, cet argent ! disait-il, plein de chagrin et d’irritation. Il me coûte peut-être deux années de ma rie !

— Ne pleure donc pas, tu nous ennuies ! répliquait Vanka Kostiourine. Si tu veux, nous rassemblerons ces onze roubles entre nous pour te les donner.

Il avait fait cette proposition, poussé par son bon cœur, et il se sentit très étonné et offensé de voir Tchistiakof refuser avec humeur.

— Tu n’es pas un vrai camarade ! déclara Kostiourine, et tout le monde fut de son avis.

Non, il n’était pas un vrai camarade. Cela se voyait assez à la méprisante indifférence avec laquelle il traitait les questions chères aux étudiants : quelle que fût la gravité des événements, quel que fût l’état d’esprit au numéro 64, il gardait le silence, tambourinait distraitement sur la table, et quand la discussion se prolongeait, il se mettait à bâiller et s’en allait dans sa chambre apprendre le français.

— Je ne suis pas d’ici ! disait-il en plaisantant, comme pour s’excuser, plaisanterie terriblement vraie et offensante. Et il était désagréable aux étudiants de sentir que cet homme aux épaules étroites, qui allait si droit à son but, sans dire où il avait puisé tant de force et de résolution, était un inconnu pour eux.

Vanka Kostiourine surtout n’aimait pas Tchistiakof. C’était un jeune homme qui portait de grandes bottes et, en été, à la campagne, une blouse de paysan ; il appréciait tout ce qui était russe : l’eau-de-vie, le kwass, la soupe aux choux et au lard, les paysans ; il s’évertuait à parler d’une grosse voix, à la manière du peuple. L’amour de Tchistiakof pour l’étranger lui était incompréhensible et il plaçait on ne sait pourquoi son collègue dans la même catégorie de phénomènes que les gants blancs, les visites, les souliers pointus et la sobriété continuelle. Il avait donné à Tchistiakof deux surnoms : « l’aristocrate » et « l’étranger ».

Les autres étudiants étaient indifférents aux choses russes ; ils injuriaient volontiers Kostiourine et affirmaient à Tchistiakof qu’ils préféreraient eux aussi aller faire leurs études à l’étranger, si l’argent ne leur manquait point. Alors celui-ci s’agitait, les exhortait, prouvait qu’on peut toujours se procurer les ressources voulues, puis en considérant ces visages débonnaires et un peu mous, en pensant à l’existence de paresse et de désordre de ses camarades, il se taisait. Il s’asseyait dans un coin, n’importe où, sur le lit défait, et de là, chétif, résolu, il regardait au loin de ses yeux brillants.

Les camarades vivaient joyeux et indolents, avec toute l’insouciance de la jeunesse et de la santé, comme si hier ni demain n’existaient pas pour eux, non plus que les problèmes de la réalité maudite. Large d’épaules, velu, Tolkatchef, au gros cou, aux petits yeux obtus, montrait la force de ses muscles, soulevait des poids, obligeant tout le monde à l’admirer ; il appartenait à une société de gymnastique, ne reconnaissait que la force et méprisait ouvertement l’Université, les étudiants, et toutes les sciences. On le haïssait, mais on avait peur de son incroyable force, de sa grossièreté ; on n’osait pas parler mal de lui, même en son absence.

Un second locataire, Panof, hachait de l’oignon pour le manger avec un hareng. Le Serbe Raïko Voukitch, petit, maigre, nerveux, au nez bossué, aux moustaches tombantes, au menton pointu et partagé, où croissait une barbe piquante, regardait le flacon d’eau-de-vie et attendait qu’on le servît. Ce Raïko était un garçon bizarre. A jeun, il restait silencieux, mais quand il avait un peu bu, il se mettait à parler avec chaleur, en phrases saccadées et risibles de la Serbie, de choses futiles, des partis politiques, des radicaux et des Turcs, d’un certain Bodemlitch, homme féroce et terrible, etc. Et il adressait tant de louanges à la petite Serbie, que ses camarades riaient aux éclats et le taquinaient sans répit.

— Mon Dieu ! s’écriait Vanka Kostiourine. Il parle de la Serbie et elle est grosse comme ce hareng. Le Turc la prendra et l’avalera !

— Elle l’étouffera ! répliquait Raïko, hérissant ses moustaches, dardant son regard aigu, frémis sant de toute sa petite personne nerveuse et pointue.

— Il la crachera et dira : « Quelle saleté ! »

Lançant un regard furieux sur l’assistance, Raïko jetait avec rage :

— Anes !

Puis il s’en allait dans la chambre. Les étudiants riaient d’un rire mélancolique. Tchistiakof se disait que, en effet, la Serbie était vraiment petite et lamentable, avec ses habitants fougueux mais impuissants, son désordre continuel ; elle était pitoyable et mesquine et faisait penser à des enfants qui jouent aux soldats. Il avait pitié du petit Raïko, il aurait voulu l’emmener avec lui à l’étranger pour lui montrer la vie vraie, large et raisonnable.

Les bouteilles à moitié vides, les étudiants se mettaient à chanter, à jouer de l’accordéon, et ils envoyaient chercher Raïko considéré par eux comme un virtuose du tambour de basque. Il revenait et jouait d’un air sombre ; ses yeux étaient aussi brillants que ceux d’un loup et aigus comme le dard d’une guêpe. Quand la gaîté était à son comble, que le sang ardent bouillonnait dans les veines, Vanka Kostiourine s’élançait, secouait ses épaules et dansait la danse russe. Gauche et lourd d’habitude, il se mouvait alors avec la légèreté d’une plume ; ses talons tambourinaient en mesure sur le plancher, il criait, il semblait que la chambre tout entière tournoyât et tremblât sous ces bruits, sous les sons de l’accordéon et les rugissements haletants du tambour de basque. Et tous ceux qui étaient là avaient des yeux étincelants ; leurs mains et leurs pieds frémissaient. Tchistiakof se demandait si ses camarades n’avaient pas perdu la raison.

Lorsqu’il avait fini de danser, Vanka Kostiourine disait à Raïko en reprenant haleine :

— Eh bien ! Raïko, montre-nous comment on danse chez toi. Je suis sûr qu’on ne le fait pas comme en Russie !

— Non, mais beaucoup mieux !

— Montre-nous, n’aie donc pas peur ! Je sais qu’on danse bien chez vous.

Les autres appuyaient. Alors le Serbe posait le tambour en regardant autour de lui d’un air furieux et craintif ; puis son visage prenant une expression féroce et sanguinaire, il faisait quelques mouvements bizarres, saccadés, anguleux, comme s’il se préparait à égratigner, à étrangler, à tuer, et non pas à danser. Grave, un peu effrayant, il ressemblait tant à un petit sauvage que tout le monde éclatait de rire, et Raïko, de nouveau offensé, se fâchait et s’en allait.

— Qu’ils sont grossiers ! pensait Tchistiakof, et il avait pitié du petit Raïko qui aimait tant sa petite patrie.

Parfois, on voyait apparaître au numéro 64 l’étudiant Karouéf, toujours calme, toujours gai et un peu arrogant.

En sa présence, on ne chantait que des chansons convenables, personne ne taquinait Raïko, et l’hercule Tolkatchef, dont la servilité n’avait pas plus de limites que l’insolence, l’aidait complaisamment à mettre son pardessus. Souvent Karouéf oubliait à dessein de le saluer et l’obligeait à faire des tours comme un chien savant.

— Hé, viande, soulève donc la table par le pied !

Tolkatchef obéissait d’un air satisfait.

— Maintenant plie cette pièce de monnaie.

Tolkatchef la pliait et disait, embarrassé :

— Mon papa pouvait faire un nœud avec un tisonnier.

Mais Karouéf ne l’écoutait déjà plus et s’en allait parler à Tchistiakof, assis à l’écart. Il traitait toujours ce dernier avec gravité, avec une sollicitude attentive, tel un médecin ; quand il conversait avec lui, il le regardait de près, amicalement. Et Tchistiakof aussi avait pitié de Karouéf et l’engageait à l’accompagner à l’étranger.

— Eh bien, vous partez bientôt ? demandait Karouéf.

— J’ai déjà deux cent vingt roubles. Il m’en manque encore cent quatre-vingt. Et vous ? de mandait Tchistiakof avec un sourire.

— Non, je ne pars pas. Vous souffrirez là-bas, mon ami. Votre santé…

— Là-bas, le climat est bon.

— C’est vrai, pourtant, la Crimée serait pré férable pour vous…

Le blême visage de Tchistiakof pâlissait encore, tandis que ses paupières rougissaient. Tremblant de douleur et d’effroi, comme si on lui eût arraché du cœur sa terre étrangère, il chuchotait désespéré, alarmé :

— Je mourrai ici. Je mourrai ! Mon Dieu ! C’est là-bas qu’il y a des gens, c’est là-bas qu’est la vie, et ici… Il faisait un geste de désespoir.

— Allons, allons ! disait Karouéf pour le consoler. Partez donc, si vous en avez une telle envie.

Et Tchistiakof chuchotait avec attendrissement :

— Là-bas, vous le savez, à Christiania, on a élevé un monument à Bjœrnson de son vivant. Et à Ibsen aussi. Et ils passent là chaque jour… et se voient. Mon Dieu ! Si seulement je pouvais toucher cette terre, aspirer cet air, ne fût-ce qu’une fois ! J’ai les poumons malades, on dit que j’ai peut-être la phtisie. Combien je voudrais mourir à l’étranger, dans un pays libre !

Karouéf lui caressait amicalement le genou :

— Vous ne mourrez pas si vite ! Vous nous enterrerez ! Mais c’est la vie qui vous a brisé ! Vos nerfs sont malades !

— Mes nerfs ! répétait Tchistiakof avec un sourire. Ce ne sont pas les nerfs, mais voilà où je porte le mal ! fit-il une fois en montrant du doigt sa poitrine. Et il se mit à raconter comme tout est bon marché à l’étranger, où les gens seuls sont chers. Ce n’était pas comme en Russie, où tout est cher, sauf la vie humaine.


II

Au second semestre, l’état de Tchistiakof s’aggrava. Ses forces diminuaient, son flanc gauche le faisait souffrir plus souvent ; il s’irritait pour un rien pendant ses leçons ; ses élèves lui paraissaient bêtes, insolents et paresseux. Ses économies se montaient déjà à deux cent quatre-vingt-dix roubles, il espérait réunir les quatre cent roubles nécessaires pour le printemps, vers le mois d’avril. Il aurait eu plus d’argent encore ; seulement, les parents d’un élève avaient de nouveau rabattu dix roubles sur la note, promettant toutefois de les payer. Et puis, il avait donné quinze roubles à Raïko, qui ne recevait presque rien de chez lui et était entretenu par ses camarades ; c’était Vanka Kostiourine qui payait la part de loyer du Serbe. Cet argent rendit Tchistiakof plus calme et plus résolu. Il passait des soirées entières dans sa chambre, rêvant à la vie qu’il mènerait à l’étranger, emballant déjà ses bagatelles. Et tandis qu’il emballait, son cœur se remplissait d’une tristesse douce, transparente et pure comme l’eau de source, une mélancolie causée par quelque chose de mystérieux, de lointain et de cher ; il lui semblait constamment qu’il oubliait de prendre une chose précieuse et importante, dont l’absence causerait mille désagréments.

Il traitait ses camarades avec plus de douceur, ne se fâchant plus contre eux et se contentant de les plaindre. Il les plaignait, parce qu’ils buvaient tant et que leur vie serait terne, monotone comme celle de tout le monde, et qu’ils ne parviendraient à accomplir aucune des belles choses qu’ils rêvaient. La vie étrange, inorganisée, pareille à un cauchemar, les engloutirait comme elle avait englouti des milliers d’existences, et tous leurs efforts pour se créer une vie meilleure seraient vains. Et il avait surtout pitié de Karouef, cet homme énergique et hardi qui se débattait, et dont le caractère était devenu sombre et inégal les derniers temps.

— Allons, lui dit un jour Tchistiakof.

— Où ? demanda Karouéf distrait.

— Mais, à l’étranger !

Karouéf répliqua avec aigreur :

— Ah ! je croyais tout autre chose ! Mais il s’interrompit et continua d’un ton poli : bien entendu, partez ! Pourquoi resteriez-vous ici ? À l’étranger, vous vous guérirez, vous calmerez vos nerfs !

— Je veux passer l’été en Suisse !

— C’est très bien ! Excellente idée ! approuva Karouéf, et il prit congé de son camarade avec la politesse qu’on a pour les gens qu’on ne connaît guère. Il s’en allait aussi on ne sait où pour quelque temps.

Au milieu du mois de mars, Panof, l’un des habitants du numéro 64, célébrait son jour anniversaire ; il invita Tchistiakof. La neige avait disparu, et quand Tchistiakof sortit de sa dernière leçon, il jouit de l’agréable fraîcheur et de la première tiédeur printanière. « Ce sera bientôt ! » pensa-t-il, et son cœur tressaillit comme un oiseau qui s’éveille ; en même temps, une tristesse, une douleur, celle des gens qui s’en vont pour long temps, pour toujours, monta dans son âme et se noya dans une onde de joie et de victoire.

Au-dessus de la ville, le ciel nocturne était noir, les énormes flocons de nuages clairs y flottaient mystérieusement, pareils à de gigantesques oiseaux blancs. Ils allaient tous du même côté, et il y avait dans leur vol silencieux et rapide un appel autoritaire à voler libre et heureux comme eux. « Bientôt ! bientôt ! » se dit Tchistiakof.

La compagnie était déjà au complet quand il pénétra au numéro 64. On avait bu du thé et de l’eau-de-vie et on se disposait à chanter. Fatigué, Tchistiakof s’assit dans un coin, sur un tas de paletots jetés l’un sur l’autre ; et avec une amicale tristesse, il regarda les assistants : dans un mois au plus tard, il partirait pour longtemps, pour toujours. On chanta en chœur deux chansons d’étudiants ; des solistes se firent entendre : aussi une élève du Conservatoire, Mlle Mikaïlof, dont la voix de soprano était excellente, puis le héros de la fête lui-même, basse puissante et harmonieuse, puis un étudiant blond, un ténor. Un silence se fit après ; la basse reprit lentement ; Tchistiakof frissonna, tant inattendue était la beauté de la mélodie.

Bon-ne-nuit-à-tous-ceux-qui-sont-fa-ti-gués !

Puissants, majestueux et contenus, les sons étaient pleins d’une paix solennelle, d’une tristesse profonde, d’un amour indicible : quelqu’un d’aussi grand et sombre que la nuit elle-même, quelqu’un qui voyait tout et qui était par conséquent pitoyable, et infiniment triste, enveloppait doucement la terre d’un linceul caressant. Assurément cette voix magique devait aller jusqu’aux limites extrêmes du monde. « Mon Dieu, c’est de nous qu’il est question, c’est de nous ! » Et de tout son corps, il se tendit vers les chanteurs.

Lorsque le dernier son eut expiré, le ténor répéta le même chant : c’était comme la réponse de la terre à cet hymne caressant et consolant, une prière suppliante :

Bonne nuit à tous ceux qui sont fatigués !…

Et une voix de basse, mâle et langoureuse, se répandit dans l’espace, toujours avec la même tristesse majestueuse et paisible :

…Et n’ont pas connu le repos dans leur vie…

Quelque chose d’étincelant et de précieux comme une larme, tomba du haut du ciel, et, per çant les ténèbres de la basse profonde et large, se mêla en un gémissement tendre et ardent aux lamentations de la terre :

…Ils ont acquis la paix par leur travail…

— Mon Dieu, mon Dieu ! mais c’est elle qui chante ! pensa Tchistiakof en regardant le visage pâli de la jeune fille. Oh ! c’est de nous que ce chant parle !

Et les trois voix se mêlant, se pénétrant l’une l’autre, se fondant en une seule harmonie noble et douloureuse, répétèrent :

…Bonne nuit à tous ceux qui sont fatigués…
…Et n’ont pas connu le repos dans leur vie…
…Ils ont acquis la paix par leur travail…

On chanta encore d’autres mélodies tristes, mais Tchistiakof ne les entendait plus ; en lui, tout tres saillait de pitié pour lui-même, qui travaillait sans répit toute la journée, mais aussi pour quelque chose d’impersonnel et de grand qui avait besoin de calme, d’amour et de paisible repos.

Une conversation tapageuse et gaie le fit revenir à lui. On taquinait de nouveau Raïko Voukitch. Contre son habitude, celui-ci se taisait, promenant de l’un à l’autre son regard acéré en agitant son menton fendu, aux poils hérissés.

— Dis donc, Raïko, demandait Vanka Ivostiourine, tout le monde a-t-il le nez crochu comme toi, en Serbie ?

Raïko répondit lentement :

— Dernièrement, un Serbe, Boyovitch, a été égorgé à la frontière. Les Turcs l’ont égorgé.

Et les étudiants se représentèrent nettement un Serbe assassiné, ce Boyovitch au visage d’une pâleur cadavérique et au nez crochu comme Raïko, mais avec une large blessure noire à la gorge. Avec un rire forcé, Kostiourine dit :

— Cela n’a pas d’importance, il en reste encore tant !

Raïko se hérissa, pâlit, les poils de son menton fendu se mirent à trembler et sa voix devint métallique et tranchante :

— Tu es un fourbe ! Pourquoi danses-tu la danse russe ? Tu n’as ni patrie, ni foyer ! Tu es pire qu’une bête !

Ce fut Tchistiakof qui répondit, comme si le reproche lui eût été adressé. Il dit d’une voix sourde et calme :

— Et toi, Raïko, tu aimes la Serbie ?

— Bien entendu, je l’aime !

— Ah !

Tout le monde garda le silence ; Raïko s’empara d’un couteau de table, le brandit, en criant d’une voix sauvage :

— Je veux tuer ! je suis furieux ! Que le cœur me fait mal ! Oh ! qu’il me fait mal !

De toute sa force, il lança contre le mur le couteau, qui frappa du côté plat et retomba avec bruit. Et il sortit sans regarder derrière lui.

Une demi-heure plus tard, Tchistiakof alla le rejoindre ; il avait pitié du petit Raïko qui aimait tant sa petite patrie. Tandis que Tchistiakof passait dans le long corridor obscur et hésitait entre ces portes toutes semblables, son oreille fut frappée par des sons pareils à des gémissements ou à des appels. Sur une porte, on avait tracé à la craie le nom de Raïko Voukitch, et c’est de là que venait ce bruit bizarre, qui avait augmenté encore. Tchistiakof frappa ; personne ne lui répondit ; il entra et dans le cadre clair de la fenêtre, il distingua vaguement la petite silhouette pointue de Raïko assis sur la tablette, dans l’obscurité, et chantant d’une voix gutturale, extraordinairement aiguë.

— Raïko ! appela doucement Tchistiakof.

Mais il n’entendait rien. Il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir, ni le bruit des pas, ni la voix de son camarade ; il regardait la haute muraille de briques bordée d’une bande de suie noire et il chantait. Il chantait sa patrie lointaine, les souffrances sourdes de son peuple, les larmes des veuves et des mères endeuillées ; il suppliait sa patrie de le prendre, lui, le petit Raïko, de l’ensevelir dans son sein, de lui donner avant de mourir le bonheur de baiser le sol où il était né. Il chantait la vengeance, la haine de l’ennemi, la compassion pour ses frères vaincus, pour le Serbe Royovitch qui avait à la gorge une large blessure noire ; il chantait sa douleur, à lui, le petit Raïko, séparé de sa mère-patrie, de sa patrie malheureuse et torturée.

Si Tchistiakof ne comprenait pas les paroles, il entendait la mélodie ; et les sons primitifs, sauvages et rudes comme le gémissement de la terre elle-même, ressemblaient plutôt aux lamentations d’un chien abandonné qu’à un chant humain, tant ils étaient pleins d’angoisse inguérissable, de haine brûlante, tant ils montraient le cœur déchiré du chanteur.

Raïko s’arrêta sur une note aiguë, prolongée et furieuse, et les deux étudiants restèrent long temps assis sans parler. Puis Tchistiakof s’approcha et vit les yeux secs et irrités du Serbe, étincelants comme ceux d’un loup.

— Raïko ! dit-il, il y a longtemps que tu n’as pas été en Serbie. Vas-y, je te donnerai de l’argent, j’en ai de trop.

— Il y a là-bas une maison… fit Raïko pensif.

— Quelle maison ?

— Une maison ! Tu ne sais donc pas comment sont les maisons ? C’est une maison comme les autres. Quand le chariot passe devant, il grince : ouaï, ouaï. C’est la maison de ma mère… — Tiens, prends cet argent, Raïko !

— Laisse-moi tranquille ! dit le Serbe. Laisse-moi tranquille, je t’en prie. Va vers les tiens, moi, je resterai seul. Le cœur me fait très mal.

Mais Tchistiakof n’alla pas vers les siens, il se dirigea vers sa chambre, s’assit sur la tablette de la fenêtre, comme Raïko, et se mit à regarder le ciel, où, le même soir, il avait lu une si bonne nouvelle. Les gigantesques oiseaux blancs passaient toujours avec la même rapidité ; entre eux, le ciel infini et noir se montrait, mais maintenant ce vol libre était froid et ne disait plus rien à l’étudiant songeur.

— Moi aussi, je m’envolerai, se dit Tchistiakof en essayant d’éprouver à nouveau une impression de liberté et de légèreté, mais ce fut un sentiment vague et autoritaire qui s’éveilla en son âme, s’y débattant comme un oiseau emprisonné. Et il comprit : comme Raïko, il avait passionnément envie de chanter, et de chanter aussi sa patrie. Il fut heureux d’avoir compris, il sourit, sentant les larmes brûlantes renfermées dans sa poitrine. Il ouvrit les lèvres, mais, embarrassé à l’idée que l’on pouvait entrer et le surprendre en train de chanter, il se leva et ferma la porte à double tour. Sans savoir pourquoi, il revint à la fenêtre sur la pointe des pieds.

— Allons ! se dit-il, et il se mit à chanter un air sans paroles, mais le son de sa voix était si ténu, si hésitant, il mourait si lamentablement, que Tchistiakof en fut effrayé ! « Il faut chanter des paroles, ce sera mieux ! » pensa-t-il comme pour s’excuser, et il en chercha. Une multitude de vocables passèrent dans son cerveau, mais il n’y en avait aucun qu’inspirât l’amour de la patrie. L’étudiant avait beau tendre son esprit, mettre en travail sa mémoire et son imagination, chercher dans le passé, dans les livres qu’il avait lus, il trouva beaucoup de paroles sonores et belles, mais aucune qu’un fils souffrant pût adresser à sa mère-patrie. Il devinait que le mot était proche, il le voyait presque et il savait ce qui le différenciait des autres : ceux-ci étaient plats et pauvres comme les mendiants au seuil de l’église, tandis que le vrai mot était couvert de sang et de larmes, ou pareil à un charbon ardent, à la lumière d’une flamme divine. Mais il ne parvenait pas à le trouver. Et il se sentait nul et misérable, semblable au dernier des gueux, au plus dégradé des mendiants, dont l’âme est aussi dure que le pain qu’on lui jette.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! chuchota-t-il, plein d’effroi. Qu’est-ce que cela ? Je suis pourtant un brave homme ! je suis un honnête homme !

Il pensa qu’il trouverait plus vite ce qu’il voulait, s’il l’écrivait. Cassant des allumettes de ses doigts tremblants, il parvint à allumer une bougie ; il lança rageusement à terre sa grammaire française et il se mit à réfléchir devant une feuille de papier blanc. Indécise, hésitante, sa main traça un mot :

« Patrie ».

Et elle s’arrêta ; puis elle répéta avec plus de fermeté :

« Patrie ».

Enfin, il termina rapidement, en grandes lettres :

« Pardonne-moi ».

Tchistiakof regarda ce qu’il avait écrit ; il laissa tomber son visage sur la feuille blanche et se mit à pleurer, plein de pitié pour sa patrie, pour lui-même, pour tous ceux qui travaillaient sans connaître le repos. Il fut terrifié à l’idée qu’il aurait pu partir pour longtemps, pour toujours, et mourir là-bas, dans un pays inconnu, où son oreille aurait entendu, à sa dernière heure, un langage étranger. Et il comprit qu’il ne pouvait vivre sans patrie, qu’il ne pouvait être heureux tant qu’elle était malheureuse. Ce nouveau sentiment était fait d’une puissante joie et d’une douleur non moins intense, primitive, à mille voix ; et ces voix, brisant les chaînes dans lesquelles languissait son âme l’avaient mêlée à l’âme du prochain inconnu, à l’âme de la multitude souffrante. Il sembla à Tchistiakof que des milliers de cœurs ardents battaient dans sa poitrine malade et torturée. Il dit en pleurant des larmes brûlantes :

« Patrie, prends-moi ! »

En bas, Raïko recommença à chanter, et les sons angoissés et irrités de la chanson étaient

sauvages, libres et audacieux.
BERGAMOTE ET GARASKA
BERGAMOTE ET GARASKA

Il serait injuste de dire que la nature avait agi en marâtre envers Ivan Akindinitch Bergamotof, officiellement appelé « sergent de ville numéro vingt », ou simplement Bergamote dans la vie privée. Les « Pouchkaris[3] ne donnaient certainement pas ce sobriquet à Ivan Akindinitch pour le comparer au fruit délicat et exquis qu’est la bergamote. Par son extérieur, Bergamote rappelait plutôt un mastodonte ou une de ces chères créatures qui, faute de place, ont depuis longtemps abandonné la terre peuplée d’êtres chétifs.

Grand, gros, fort, la voix retentissante, Berga­mote était une personnalité de marque dans les milieux policiers ; et il se serait certainement élevé a une certaine position si son âme, étouffée sous une épaisse enveloppe, n’avait été plongée dans un sommeil profond. Les impressions de l’extérieur, passant dans l’intellect de Berga­mote par ses petits yeux noyés dans la graisse, perdaient en route toute leur force ; en arrivant à leur but, elles n’étaient plus que de faibles échos et de pâles reflets. Les difficiles l’auraient qualifié de « bloc de chair » ses inspecteurs de police l’appelaient « bûche », bien que ce fût une bûche agissante. Quant aux Pouchkaris, les premiers intéressés, ils le considéraient comme un homme sérieux et posé, digne de tous les hon­neurs et de tous les respects. Ce que Bergamote savait, il le savait bien. Ainsi les « instructions pour les sergents de ville », jadis apprises au prix d’efforts inouïs, étaient si profondément im­plantées dans son cerveau qu’il était impossible de les en arracher, même avec l’eau-de-vie la plus forte. Quelques autres vérités, acquises par l’expérience de la vie et qui régnaient en souveraines dans le quartier, occupaient aussi une position inexpugnable dans l’âme de Bergamote. Quant à ce qu’il ne savait pas, il se taisait avec une telle obstination, que les initiés eux-mêmes semblaient éprouver quelque honte de leur savoir. Le point essentiel, c’était que Bergamote possédait une force incommensurable : et la force était tout, dans la rue Pouchkari. Peuplée de cordonniers, de tilleurs de chanvre, de maçons et autres représentants des corps de métiers, riche de deux cabarets, la rue Pouchkari vouait toutes ses heures de loisir du dimanche et du lundi à une lutte homérique, à laquelle prenaient part les femmes débraillées et échevelées, qui séparaient les maris, et les petits enfants, spectateurs ravis des exploits des papas. Toute cette tumultueuse vague de Pouchkaris ivres se brisait contre l’inébranlable sergent de ville, comme contre une digue de pierre. De sa main puissante il saisissait méthodiquement un couple des braillards les plus extravagants et le mettait « à l’ombre ». Les turbulents se soumettaient docilement à Bergamote et ne protestaient que pour la forme.

Tel était l’homme en matière de relations extérieures. Il n’avait pas moins de dignité dans la sphère de la politique familiale. La petite hutte déjetée qu’il habitait avec sa femme et ses deux enfants avait peine à contenir ce corps massif ; les portes tremblaient de vieillesse et de peur pour leur existence quand le sergent de ville se retournait. Mais, entre ses mains, le bien de la famille ne périclitait pas. Bergamote était soigneux et s’intéressait à tout dans le ménage. Aux heures de loisir, il aimait à bêcher le jardin potager. Toutefois, il était sévère. Toujours au moyen du même procédé physique, il instruisait sa femme et ses enfants, non pas parce qu’il jugeait qu’ils avaient besoin de science, mais parce que, dans un repli de sa grosse tête, des motifs le poussaient à agir ainsi. Cela n’empêchait pas sa femme, Marie, encore assez jeune et jolie, de respecter son mari comme un homme sobre et sérieux, tout en le faisant tourner à sa guise, malgré sa lourdeur, avec une aisance dont les femmes faibles sont seules capables.

Vers dix heures, par une tiède soirée de printemps, Bergamote était à son poste habituel, au coin de la rue Pouchkari et de la troisième Possadsky. Il était de mauvaise humeur. Le lendemain était le jour de Pâques ; les gens allaient à l’instant se rendre à l’église ; lui, il devait rester là jusqu’à trois heures du matin ; il ne rentrerait chez lui qu’au moment du premier repas gras après le grand carême. Bergamote n’éprouvait aucun besoin de prier ; mais l’atmosphère sereine des jours de fête, répandue dans la rue extraordinairement calme et paisible, l’influençait tout de même. L’endroit où, pendant une dizaine d’années, il avait stationné chaque jour, sans se lasser, ne lui plaisait plus. Il avait envie de faire quelque chose de spécial, ce qu’on fait les jours de fête. L’impatience et le mécontentement commencèrent vaguement à l’envahir. Et puis, il avait faim. Sa femme ne lui avait rien donné à manger de la journée ; il avait dû se contenter de pain émietté dans du kvass. Son gros ventre réclamait impérieusement de la nourriture, et l’heure du déjeuner était encore si lointaine :

— Tfou ! cracha Bergamote, et, roulant une cigarette, il se mit à la sucer à contre-cœur. À la maison, il en avait d’excellentes, cadeau d’un boutiquier de la rue, mais elles étaient aussi réservées pour Pâques.

Bientôt, les Pouchkaris, propres, bien vêtus, en vestons et en gilets sur leurs chemises de laine rouge ou bleue, en longues bottes plissées, aux talons hauts et pointus, s’en allèrent à l’église les uns après les autres. Le lendemain, toute cette splendeur devait échouer derrière les comptoirs des cabaretiers ou être déchirée dans une lutte amicale à propos de l’harmonica, mais, pour l’heure, les Pouchkaris rayonnaient. Chacun portait avec soin un mouchoir contenant des gâteaux variés et des pains de Pâques. Personne ne prenait garde à Bergamote ; d’ailleurs celui-ci ne contemplait pas ses filleuls avec une affection parti culière, calculant vaguement le nombre de voyages qu’il aurait à faire le lendemain jusqu’au commissariat. Au fond, il était jaloux de ce que les autres fussent libres, de les voir gagner un lieu où il faisait clair, chaud et beau, tandis que lui restait planté là, comme un malheureux, comme un impur.

— « Il faut rester là à cause de vous autres, ivrognes ! » c’est ainsi qu’il résuma ses pensées en crachant encore ; il avait une démangeaison au creux de l’estomac.

La rue devenait déserte. La cloche qui appelait à la messe s’était tue. Puis un carillon nuancé résonna gaîment après les sonneries graves du grand carême. Il annonçait au monde la bienheureuse nouvelle de la résurrection du Christ. Bergamote se rasséréna un peu en se représentant la table couverte d’une nappe blanche, avec les œufs, les pains de Pâques. Sans se hâter, il échangerait le baiser de Pâques avec tout le monde. On réveillerait le petit Vaniouchka endormi, et le premier soin de l’enfant serait de réclamer un œuf teint, dont il avait constamment parlé cette semaine avec sa sœurette plus expérimentée. Serait-il étonné, le bambin, quand le père lui donnerait non pas un œuf teint à la fuchsine, mais un véritable œuf de marbre, aimablement offert par le marchand :

— Il est amusant, cet enfant ! se dit Bergamote en souriant ; et il sentit que du fond de son âme quelque chose comme de la tendresse paternelle s’élevait.

Mais la mansuétude du sergent de ville allait être troublée de la façon la plus complète. Au coin de la rue, un bruit de pas inégaux et un chuchotement rauque se firent entendre. « Diable ! Qu’est-ce encore ? » se demanda Bergamote. Il jeta un coup d’œil dans la direction d’où venait le bruit et son âme en fut tout offensée. C’était Garaska, Garaska en personne, et ivre ! Il ne manquait plus que cela ! Où il avait réussi à se saoûler à fond, avant l’aurore, lui seul le savait, mais le fait était hors de conteste. Sa conduite, énigmatique, semblait-il, n’était que trop compréhensible pour Bergamote, qui avait étudié l’âme des Pouchkaris en général et la mauvaise nature de Garaska en particulier. Attiré par une force irrésistible, Garaska abandonnait le milieu de la rue, où il avait coutume de marcher, et allait se coller contre une palissade. Les mains plaquées au mur, qu’il regardait d’un air interrogateur et grave, Garaska chancelait, rassemblant ses forces pour lutter contre ce nouvel obstacle. Après un instant de réflexion intense, il se détachait énergiquement du mur, allant à reculons jus qu’au milieu de la rue, faisait un demi-tour résolu et à grands pas se dirigeait vers l’espace, qui n’était pas du tout aussi infini qu’on le dit, borné qu’il était par une masse de réverbères. Garaska entra en relations étroites avec le premier d’entre eux qui se trouva sur sa route, l’étreignant amicalement et avec force.

— Un réverbère, tfou ! articula l’ivrogne. Contrairement à son habitude, Garaska était de très bonne humeur. Au lieu d’adresser au pilier les invectives qu’il méritait, Garaska lui fit quelques légers reproches non dépourvus de familiarité.

— Attends, imbécile, où vas-tu ? grommela-t-il en vacillant ; puis il retomba de toute sa force contre le fer humide et froid et faillit se briser le nez. Ah ! c’est comme ça ! — Garaska qui avait commencé à glisser le long du réverbère, parvint à se retenir ; il tomba dans une profonde méditation.

Les lèvres pincées avec dédain, le sergent de ville regardait Garaska du haut de sa grandeur. Personne, dans la rue, ne l’ennuyait autant que ce fieffé ivrogne. À le voir, il paraissait se mouvoir à grand’peine, et il n’avait pas son pareil dans le faubourg pour faire du scandale. Ce n’était pas un homme, mais un fléau. Le Pouchkari habituel s’enivrait, tapageait un peu, couchait au poste ; mais tout se passait dans les règles, tandis que Garaska, lui, agissait en sourdine, avec malice. On avait beau le rouer de coups jusqu’à ce qu’il fût à moitié mort, on avait beau ne rien lui donner à manger au violon, jamais on n’était parvenu à le faire taire ; il continuait à jurer de la manière la plus offensante, la plus caustique. Il se plaçait sous les fenêtres des ha­bitants les plus respectables et se mettait à dé­blatérer, sans rime ni raison. Les serviteurs et les employés se saisissaient de lui et le bat­taient ; la foule riait en recommandant de met­tre plus d’ardeur à la besogne. Quant à Berga­mote, Garaska l’injuriait d’une façon si fantas­tique et si cruelle que le sergent de ville, quoi­qu’il ne comprît pas tout le sel des invectives de l’ivrogne, se sentait plus humilié que si on l’eût frappé avec des verges.

La profession de Garaska était un des nom­breux mystères dont son existence était entourée. Personne ne l’avait jamais vu à jeun. Il vivait, c’est-à-dire il gîtait dans les jardins potagers, sur les rives du fleuve, sous les buissons. En hiver, il il disparaissait on ne sait où ; il revenait avec le premier souffle du printemps. Ce qui l’attirait à la rue Pouchkari où tout le monde le battait, sauf ceux qui étaient trop paresseux pour le faire, c’était le secret de son âme insondable. On n’était pas parvenu à se débarrasser de lui. On supposait, non sans raison, qu’il volait où il pouvait ; mais on ne l’avait jamais pris sur le fait et on ne le battait que sur des soupçons.

Cette fois-ci, Garaska avait visiblement passé un mauvais quart d’heure. Les guenilles qui feignaient de couvrir son corps décharné étaient couvertes d’une boue encore humide. Son visage, dont le grand nez rouge et pendant était certainement une des causes de son instabilité, et où poussait une végétation maigre et inégalement distribuée, portait les traces de relations intimes avec l’alcool et avec le poing d’autrui. Sur la joue, tout près de l’œil, se montrait une égratignure de date récente.

Enfin, l’ivrogne parvint à se séparer de son réverbère. Remarquant la silhouette majestueuse de Bergamote, Garaska exprima sa joie.

— Mes respects ! Ivan Akindinitch ! Comment va votre précieuse santé ? demanda-t-il avec courtoisie, en faisant un geste gracieux. Mais il vacilla ; aussi, pour parer aux événements, s’adossa-t-il au réverbère.

— Où vas-tu ? gronda le sergent, maussade.

— Droit devant moi…

— Tu vas voler ? Si je te menais au violon ? Je vais tout de suite le faire coquin !

— Non, vous ne pourrez pas.

Garaska voulut esquisser un mouvement pour exprimer son audace, mais il y renonça sagement.

— Tu discuteras au commissariat ! Allons, marche ! La main puissante de Bergamote s’abattit sur le col graisseux de l’ivrogne, si graisseux et si déchiré qu’il était visible que l’agent n’était pas le premier conducteur de Garaska sur la voie épineuse de la vertu. Il secoua un peu le braillard, lui donnant la direction voulue et quelque stabilité, et le traîna vers le but indiqué plus haut. On eût dit un puissant remorqueur attaché à une goélette légère et avariée, à l’entrée du port. L’agent se sentait profondément outragé : au lieu de jouir d’un repos bien gagné, il fallait mener cet ivrogne au poste. Ah ! les mains lui démangeaient ; mais il avait en même temps le sentiment qu’en un si grand jour de fête, il serait un peu déplacé de s’en servir. Il se contint donc. Garaska marchait avec courage, mêlant d’une façon étonnante la douceur à l’assurance et même à l’insolence. Il avait une arrière-pensée qu’il commença à exposer par la méthode socratique :

— Dites-moi, monsieur le sergent de ville, quel jour sommes-nous aujourd’hui ?

— Tu ferais mieux de te taire ! répondit Bergamote. Dire que tu as pu te saoûler avant le jour !

— Les cloches de Saint-Michel-l’Archange ont-elles sonné ?

— Oui. Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Christ est donc ressuscité ?

— Oui.

— Alors, permettez-moi…

Garaska, qui marchait côte à côte avec l’agent, tourna vers lui son visage. Bergamote, intrigué par les questions de l’ivrogne, lâcha machinalement le col graisseux. Garaska, privé de son point d’appui, vacilla et tomba, sans avoir eu le temps de montrer à Bergamote l’objet qu’il venait d’extraire de sa poche. Il se releva à moitié, les mains appuyées sur le sol qu’il regarda ; puis il tomba face contre terre et se mit à hurler, comme les paysannes le font quand il y a un décès dans la maison.

Garaska hurlait ! Le sergent en fut stupéfait. C’était probablement une nouvelle ruse ; néanmoins, il se demanda avec curiosité ce qui allait se passer. Garaska continua à hurler, comme un chien, sans prononcer une parole.

— Qu’as-tu, es-tu devenu fou ? dit Bergamote en le poussant du pied. L’ivrogne criait toujours. L’agent réfléchît.

— Que te manque-t-il donc ?

— L’œ…œuf !

— Quel œuf ?

Garaska, modérant un peu ses hurlements, s’assit et éleva le bras. Sa main était couverte d’une matière visqueuse, à laquelle étaient collés des fragments de coquille d’œuf rouge. Bergamote ne comprit pas encore, mais il devina une aventure déplaisante.

— Je… voulais te féliciter, te donner un œuf, comme un bon chrétien, et toi… gémit l’ivrogne ; mais l’agent avait compris. Voilà donc ce que voulait l’ivrogne : il voulait lui donner un œuf de Pâques, selon l’usage chrétien, alors que lui, Bergamote, se disposait à le conduire au poste. Dieu sait depuis quand Garaska le portait, cet œuf, et maintenant, il était cassé ! Et l’ivrogne pleurait. Bergamote se représenta quel chagrin il aurait, lui, si l’œuf de marbre destiné à son petit garçon, se brisait aussi.

— Ah ! quelle histoire ! grommela-t-il en hochant la tête ; il regarda l’homme étalé à ses pieds et se sentit pris de pitié comme pour quelqu’un que son frère eût cruellement offensé.

— Il voulait me donner un œuf de Pâques !… Il a aussi une âme vivante, se dit l’agent, essayant gauchement de se rendre compte de la situation et de ce sentiment complexe de honte et de commisération qui le tourmentait de plus en plus. Et moi, je le conduisais au poste ! Vois-tu ça !

Lourdement, il s’accroupit à côté de Garaska ; son sabre cliqueta en heurtant la pierre.

— Eh bien ! fit-il d’une voix sonore, quoique troublée, il n’est peut-être pas cassé ?

— Pas cassé ! Mais tu es capable de me casser toute la figure. Monstre !

— Qu’as-tu donc ?

— Qu’as-tu donc ? répéta Garaska. On veut être poli avec lui et lui, il vous mène au poste ! Qu’en sais-tu ? c’était peut-être le seul œuf que j’avais ! Homme sans cœur !…

Bergamote était haletant. Les injures de Garaska ne le troublaient pas ; dans tout son être gauche, au plus profond de son corps massif, quelque chose le harcelait obstinément.

— Comment pourrait-on ne pas vous battre, vous autres ? demanda-t-il, autant à Garaska qu’à lui-même.

— Comprends donc, épouvantail à moineaux !

Garaska reprenait son répertoire habituel. Dans son cerveau moins embrumé, toute une série d’invectives séduisantes et d’épithètes outrageantes se dessinait déjà, quand Bergamote, après avoir reniflé avec gravité, déclara d’un ton qui ne laissait aucun doute sur la fermeté de sa décision :

— Viens déjeuner chez moi.

— Comme si je voulais aller chez toi, diable bouffi !

— Allons, te dis-je.

L’étonnement de Garaska n’eut pas de bornes. Il se laissa ramasser sans résistance. Guidé par l’agent, il s’en alla… où ? non pas au poste, mais chez Bergamote lui-même, pour y manger un repas de fête. Une idée séduisante passa dans la tête de Garaska : s’il pouvait montrer les talons à Bergamote ? Mais si cette situation extraordinaire avait ramené de la clarté dans ses idées, en revanche, ses talons se trouvaient dans l’état le plus incommode : on eût dit qu’ils avaient juré de s’accrocher éternellement l’un à l’autre et de se gêner mutuellement. En outre, l’agent était si étonnant que, à dire vrai, Garaska n’avait pas envie de le quitter. Remuant avec peine sa langue, cherchant ses mots, Bergamote exposa d’abord les instructions des sergents de ville, puis revint à la question des coups et du poste, la résolvant dans un sens affirmatif et en même temps négatif.

— Vous avez raison, Ivan Akindinitch ! il est impossible de ne pas nous battre ! confirma Garaska. Il était même un peu surpris : Bergamote était par trop bizarre !

— Mais non, ce n’est pas ce que je veux dire ! ânonna celui-ci, qui comprenait encore moins que l’ivrogne ce que racontait sa langue épaisse…

Ils arrivèrent enfin au but et Garaska cessa de s’étonner. Marie ouvrit d’abord de grands yeux à la vue de l’extraordinaire couple. Mais elle comprit à l’air troublé de son mari qu’il ne fallait pas le contredire ; son cœur de femme devina bien vite ce qu’elle devait faire.

Calmé et stupéfait, Garaska est assis devant la table servie. Il est si honteux qu’il aimerait que la terre s’ouvrît pour l’engloutir. Il a honte de ses guenilles, il a honte de ses mains sales, il a honte de tout son être ivre, dépenaillé, répugnant. Il se brûle en mangeant une soupe aux choux très chaude et très grasse ; il fait des taches sur la nappe et, quoique l’hôtesse ait l’air de ne pas s’en apercevoir, il se trouble et en fait encore davantage. Comme ils tremblent, ces doigts recroquevillés aux grands ongles noirs que leur propriétaire remarque pour la première fois !

— Ivan Akindinitch, et cette surprise pour notre gamin ? demanda Marie.

— Après, après ! répond vivement Bergamote. Lui aussi, il se brûle avec la soupe ; il souffle sur la cuillerée et s’essuie les moustaches avec gravité, mais au fond, il est tout aussi étonné que Garaska.

— Mangez ! mangez ! invite Marie. Gérassime… comment s’appelait votre père ?

— André, répond Garaska.

— Alors mangez donc, Gérassime Andréitch[4].

Garaska essaie d’avaler sa bouchée, il étouffe, jette sa cuiller et laisse tomber sa tête sur la table, juste sur une tache de graisse qu’il vient de faire. Le même hurlement plaintif et grossier, qui a tant troublé Bergamote, sort de nouveau de sa poitrine. Les enfants, qui ne faisaient plus attention à l’hôte, jettent aussi leur cuiller et unissent leurs voix aiguës à la sienne. Bergamote regarde sa femme d’un air lamentable et déconcerté.

— Qu’avez-vous donc, Gérassime Andréitch ? Finissez ! dit Marie pour tranquilliser son visiteur agité.

— Vous m’avez… accueilli chez vous… vous m’avez… donné une place à votre table… vous m’avez… appelé… du nom de mon père. Jamais… personne ne m’a traité ainsi… depuis que je suis

au monde…
LE CADEAU
LE CADEAU

I

— Tu viendras bien sûr ! demanda Sénista pour la troisième fois, et pour la troisième fois, Sazonka lui répondit avec vivacité :

— Je viendrai, je viendrai, n’aie pas peur. Il ne manquerait plus que cela, que je ne vienne pas ! Bien sûr, je viendrai !

Et de nouveau ils se turent. Couché tout de son long, Sénista avait remonté jusqu’au menton la grise couverture d’hôpital ; il regardait fixement Sazonka ; il aurait voulu que celui-ci ne s’en allât pas encore et qu’il lui confirmât une fois de plus du regard la promesse de ne pas l’abandonner à la solitude, à la maladie, à la peur. Sazonka, lui, avait envie de partir, mais il ne savait comment s’y prendre pour ne pas faire de la peine au petit garçon ; il reniflait, glissant de sa chaise et s’y rasseyant avec énergie, comme pour toujours. Il serait resté volontiers s’il avait su de quoi parler, mais les thèmes de conversation manquaient ; il lui venait des idées baroques, dont il était à la fois amusé et honteux. Ainsi la tentation lui prenait à tout moment d’appeler Sénista par son nom entier : Sénista Eroféiévitch, ce qui était tout à fait idiot, Sénista étant un petit apprenti et Sazonka un ouvrier habile et un grand ivrogne, à qui l’on donnait son petit nom par habitude seulement. Il n’y avait pas plus de quinze jours qu’il avait appliqué sa dernière gifle à Sénista ; c’était très mal, et il était également impossible d’en parler.

Sazonka se mit résolument à glisser de sa chaise ; mais avant d’arriver à la moitié du parcours, il se rassit avec tout autant de décision et déclara :

— Voilà les affaires ! Tu as mal, hein ?

Sénista hocha la tête affirmativement et répondit à mi-voix :

— Eh bien, va-t’en ! Sans cela « il » criera !

— C’est vrai ! répliqua Sazonka enchanté du prétexte. Du reste, c’est ce qu’il a recommandé ; « dépêche-toi », m’a-t-il dit, « tu reviendras tout de suite, et sans aller boire ». Quel diable que cet homme !

Mais dès qu’il eut senti qu’il pouvait s’en aller immédiatement, Sazonka éprouva une profonde pitié pour le petit Sénista à la grosse tête. Ce sentiment lui vint à la vue du décor inaccoutumé, de la rangée compacte des lits occupés par des êtres pâles et maussades. L’odeur des médicaments, jointe aux émanations des malades, imprégnait l’atmosphère. La sensation de sa propre force et de sa santé retenait aussi l’ouvrier. Sans éviter plus longtemps le regard suppliant de l’enfant, Sazonka se pencha vers lui et répéta avec fermeté :

— N’aie pas peur, Sénista : je viendrai. Dès que je serai libre, je viendrai te voir. Est-ce que nous ne sommes pas des hommes, mon Dieu ?… Nous aussi, nous comprenons ce que nous avons à faire… Mon ami, me crois-tu, oui ou non ?

Sénista répondit par un sourire de ses lèvres noircies et desséchées : « Je te crois ! »

— Tu vois ! continua triomphalement Sazonka. Il éprouva un soulagement joyeux et sentit qu’il pouvait maintenant parler de la tape donnée par hasard une quinzaine de jours auparavant. Il y fit allusion, en touchant du doigt l’épaule du petit malade : « Et si on t’a donné un coup, était-ce par méchanceté ? Dieu, non ! Ta tête est par trop commode ; elle est grosse et tondue… »

Sénista sourit de nouveau et Sazonka se leva. Il était très grand ; ses cheveux qui s’enroulaient en boucles lui faisaient, grâce à l’emploi d’un peigne fin, comme une casquette légère et somptueuse ; ses gros yeux gris lançaient des étincelles et souriaient à son insu.

— Eh bien, adieu ! dit-il, mais il ne bougeait pas. Il voyait la nécessité de faire quelque chose d’encore plus cordial et de meilleur, quelque chose qui rendît agréable le séjour de Sénista à l’hôpital et qui lui facilitât, à lui, Sazonka, sa sortie. Il piétinait sur place, risible dans sa confusion puérile, lorsque Sénista le tira de nouveau d’embarras.

— Adieu ! dit-il de sa voix enfantine et fluette.

Très simplement, telle une grande personne, il sortit sa main de dessous la couverture et la tendit à Sazonka, comme à un égal. Sazonka comprit que c’était ce qu’il lui manquait pour être tout à fait tranquille ; il saisit avec respect les doigts effilés dans sa grosse main robuste, les retint une seconde, puis les laissa aller avec un soupir. Il y avait quelque chose d’énigmatique et de triste dans l’attouchement des petits doigts fiévreux, il semblait que Sénista était non seulement l’égal de tous les êtres humains, mais encore plus haut et plus libre qu’eux ; cela venait de ce que l’enfant appartenait maintenant à un maître invisible, redoutable et puissant. On pouvait l’appeler Sénista Eroféiévitch sans être ridicule.

— Tu viendras ? demanda Sénista pour la quatrième fois ; et cette question chassa la chose majestueuse et terrible qui avait un instant étendu sur lui des ailes silencieuses. Il redevint un enfant malade, et, de nouveau, il inspira de la pitié, une profonde pitié.

Quand Sazonka fut sorti de l’hôpital, l’odeur des médicaments et une voix suppliante l’accompagnèrent longtemps.

— « Tu viendras, n’est-ce pas ? »

Et Sazonka répondait en agitant les bras :

— Cher petit ! Ne sommes-nous pas des hommes ?


II

Pâques approchait et il y avait tant à faire chez le tailleur que Sazonka n’arriva qu’une fois à se griser, et à moitié seulement, un dimanche soir. Pendant toute la longue et lumineuse journée de printemps, depuis le chant du coq jusqu’à la nuit, il était resté assis sur les tréteaux près de la fenêtre, les jambes croisées sous lui, à la turque, les sourcils froncés, sifflotant avec mécontentement. Le matin, la fenêtre se trouvait dans l’ombre et le froid pénétrait par les fissures ; mais, vers midi, le soleil s’annonçait par une étroite bande jaune dans laquelle la poussière jouait en points lumineux. Une demi-heure plus tard, la tablette jonchée de morceaux d’étoffe et de ciseaux, brillait d’un éclat aveuglant ; et il faisait si chaud qu’il fallait ouvrir la fenêtre comme en été. Alors avec cette onde d’air frais et fort, apportant une odeur de fumier, de boue sèche et de bourgeons prêts à s’épanouir, entrait une mouche folâtre encore faible, avec le bruit des mille voix de la rue. En bas, sur le talus, les poules picoraient en gloussant de béatitude et se prélassaient dans les mares ; de l’autre côté de la rue, où le sol était déjà sec, des enfants jouaient aux osselets ; leurs rires joyeux et sonores, les coups des disques de métal vibraient pleins de fraîcheur. Il ne passait pas beaucoup de voitures dans ce coin du faubourg ; très rarement, un paysan des environs conduisait par là sa charrette, qui cahotait dans les ornières profondes, encore pleines de boue liquide, et toutes les parties du véhicule rendaient un son de bois entre-choqué, évocateur de l’été et de l’étendue des champs.

Lorsque Sazonka commençait à avoir mal aux reins et que ses doigts raidis ne pouvaient plus tenir l’aiguille, il s’en allait en courant dans la rue, pieds nus et sans ceinture, franchissait les flaques par bonds démesurés et se joignait aux jeux des enfants que sa vigueur stupéfiait. Puis il se reposait ; un jour il dit aux marmots :

— Vous savez, Sénista est encore à l’hôpital.

Intéressés par le jeu, les enfants accueillirent la nouvelle avec froideur et indifférence.

— Il faut lui porter un cadeau. Je veux lui en porter un… continua Sazonka.

Le mot « cadeau » fit dresser quelques oreilles. Michka, le « petit porc », tenant d’une main son pantalon et de l’autre son jouet, conseilla gravement :

— Donne-lui deux sous !

C’était la somme que le grand-père avait promise à Michka et qui lui semblait le comble de la félicité humaine. Mais le temps manquait pour discuter la question du cadeau. Sazonka rentra chez lui toujours en courant et se remit au travail. Ses yeux s’étaient gonflés, son teint était devenu jaune et blême comme celui d’un malade ; les taches de rousseur sur le nez et autour des yeux paraissaient plus nombreuses et plus foncées qu’autrefois. Seuls les cheveux soigneusement peignés lui faisaient toujours la même coiffure joyeuse ; lorsque Gavril Ivanovitch, le patron, les regardait, il pensait aussitôt à un confortable petit cabaret rouge et à l’eau-de-vie ; il se mettait alors à jurer avec rage.

Les pensées de Sazonka étaient troubles et pénibles ; pendant des heures entières il roulait gauchement dans son cerveau une seule et même idée, il rêvassait à propos de bottes neuves ou d’un accordéon. Mais le plus souvent, il songeait à Sénista et au présent qu’il lui ferait. La machine à coudre résonnait, monotone et berceuse ; le patron criait de temps à autre ; mais c’était toujours le même tableau qui se dessinait dans le cerveau fatigué de Sazonka : il arrivait à l’hôpital et donnait à Sénista un cadeau enveloppé dans un mouchoir d’indienne à larges bords. Souvent, dans sa pénible somnolence, il oubliait qui était Sénista, il ne se rappelait plus son visage ; mais il voyait nettement le mouchoir d’indienne qu’il devait acheter ; il lui paraissait même que les nœuds n’en étaient pas assez solidement serrés. Et Sazonka déclara à tout le monde, au patron, à la patronne, aux clients, aux enfants, qu’il irait voir le petit malade le premier jour de Pâques.

— C’est ce qu’il faut faire, répétait-il. Dès que je me serai peigné, j’irai là-bas. Je dirai : « tiens, mon petit, c’est pour toi ! » Mais tout en parlant, il voyait un autre tableau, la porte grande ouverte d’un cabaret et tout au fond un comptoir maculé d’eau-de-vie. Rempli d’amertume et sentant son invincible faiblesse, il aurait voulu crier longtemps et fort :

— J’irai voir Sénista ! J’irai voir Sénista !

Sa tête se remplissait d’un brouillard gris et vacillant, seul le mouchoir d’indienne émergeait. Et ce n’était pas de la joie qu’il apportait, mais une rude leçon et un avertissement menaçant.


III

Le premier et le second jour de Pâques, Sazonka passa son temps à boire ; il se battit, fut roué de coups et dut coucher au poste. C’est le quatrième jour seulement qu’il parvint à se mettre en route pour l’hôpital.

La rue inondée de soleil était toute bigarrée par les taches éclatantes des blouses de cotonnade rouge et l’éclat joyeux des dents blanches qui grignotaient des graines de tournesol ; çà et là, on jouait de l’accordéon, des parties d’osselets s’engageaient, un coq chantait à pleine voix, défiant le coq du voisin. Mais Sazonka ne regardait rien. L’œil poché, la lèvre fendue, il avait l’air sombre et préoccupé ; ses cheveux n’étaient pas coiffés comme à l’ordinaire et tombaient en désordre par mèches distinctes. Il avait honte de s’être grisé et d’avoir manqué à sa parole, de se montrer à Sénista, puant l’eau-de-vie trop brûlée, dans une tenue débraillée, et non dans toute la splendeur de sa blouse et de son gilet de laine rouge. Mais plus il approchait de l’hôpital, plus il se sentait soulagé ; et ses yeux s’abaissaient toujours plus souvent vers sa main droite, dans laquelle il tenait avec précaution le mouchoir et le cadeau. Il voyait distinctement le visage de Sénista, avec ses lèvres desséchées et son regard suppliant.

— Mon petit, est-ce que… ? Ah ! mon Dieu ! dit Sazonka, et il hâta le pas.

Voilà l’hôpital, grand bâtiment jaune, aux fenêtres encadrées de noir, pareilles à des yeux sombres et mornes. Voilà le long corridor, l’odeur des médicaments et un vague sentiment d’angoisse et de terreur ; voilà la salle, le lit de Sénista…

— Mais Sénista, où est-il ?

— Qui demandez-vous ? questionne une infirmière.

— Il y avait là un petit garçon, Sénista. Il s’appelle Sénista Eroféiévitch. Voilà, à cet endroit-là… et Sazonka désigna du doigt le lit vide.

— Il valait mieux vous informer en bas, et ne pas entrer comme ça dans la salle… dit l’infirmière avec rudesse.

— Il était là, dans ce lit, répéta Sazonka, pâlissant peu à peu.

— Il est mort, votre Sénista ; il est mort, vous dis-je !

— Ah ! c’est comme ça, fit Sazonka avec un étonnement poli ; il devint si pâle que les taches de rousseur s’assombrirent comme de l’encre sur ses joues. Et quand cela ?

— Hier soir après vêpres.

— Puis-je… commença Sazonka en hésitant.

— Pourquoi pas ? répondit l’infirmière avec indifférence. Demandez où est la salle mortuaire, on vous la montrera. Ne vous frappez pas ! Il était bien malade, trop débile pour vivre…

La langue de Sazonka demanda le chemin poliment, ses jambes le portèrent avec fermeté à l’endroit indiqué, mais ses yeux ne voyaient rien. Il ne reprit l’usage de la vue que lorsque ses regards se posèrent fixes et immobiles sur le visage mort de Sénista. Il eut conscience au même instant du froid terrible qui régnait dans la pièce, et il vit tout ce qui l’entourait. Si brillant que fût le soleil, au travers de la fenêtre, le ciel semblait toujours gris et froid comme en automne. Par moments, on ne sait où, une mouche bourdonnait ; des gouttes d’eau tombaient une à une, avec une vibration plaintive qui tremblotait longtemps en l’air.

Sazonka recula d’un pas et dit à haute voix :

— Adieu, Sénista Eroféiévitch !

Puis il s’agenouilla, toucha du front le plancher et se leva.

— Pardonne-moi, Sénista Eroféiévitch ! reprit-il toujours distinctement ; de nouveau, il tomba à genoux et inclina le front à terre jusqu’à ce que la tête lui fît mal.

La mouche ne boudonnait plus et il régnait un silence pareil à celui qui ne se fait que là où il y a un mort. À intervalles égaux, des gouttes tombaient dans un récipient de cuivre, elles tombaient et pleuraient doucement, paisiblement…


IV

L’hôpital était aux confins de la ville, là où commençait la campagne : Sazonka se mit à errer. Les champs que nul arbre, nulle construction ne gênaient, s’étendaient librement ; le vent semblait en être la respiration tiède et libre. Sazonka prit un sentier, tourna à gauche et alla droit à la rivière, franchissant les jachères et les chaumes. Par endroits la terre était encore mouillée, et ses talons y creusaient de petits creux sombres.

Arrivé sur la berge, Sazonka se coucha dans une cavité tapissée d’herbe où l’air était immobile et chaud comme dans une bâche et il ferma les yeux. Telle une onde tiède et rouge, les rayons du soleil traversaient ses paupières closes ; très haut dans l’azur, une alouette chantait. Il faisait bon respirer sans penser à rien. Les eaux avaient déjà baissé et le ruisseau, retiré très loin le long de l’autre rive, avait laissé derrière lui les vestiges de sa violence : d’énormes glaçons poreux couchés les uns sur les autres, dressés en triangles blancs vers les rayons ardents et impitoyables qui les tranperçaient et les rongeaient. Dans son engourdissement, Sazonka remua son bras qui se

posa sur quelque chose de dur enveloppé d’étoffe.

C’était le cadeau.

Se redressant brusquement, Sazonka s’écria :

— Mon Dieu ! qu’est-ce donc ?

Il avait complètement oublié son paquet ; il le considérait avec des yeux effrayés, comme si l’objet était venu de lui-même se poser à côté de lui ; il eut peur d’y toucher, une pitié aiguë et tumultueuse, une fureur violente se firent jour en lui. Il regarda le mouchoir d’indienne et se représenta comment Sénista l’avait attendu le premier jour de fête, puis le second et le troisième, comme il s’était tourné vers la porte pour voir entrer le visiteur. L’enfant était mort solitaire, oublié, tel un petit chien jeté à l’égout. La veille encore, il aurait pu voir le cadeau de ses yeux qui s’éteignaient ; son cœur enfantin en aurait été réjoui, son âme se serait envolée vers le ciel sans douleur, sans effroi, sans l’angoisse terrible de la solitude.

Sazonka se roula sur le sol en pleurant, les mains plongées dans son épaisse chevelure. Il sanglota, et levant les bras vers le ciel, il chercha péniblement à se justifier :

— Mon Dieu ! ne sommes-nous donc pas des hommes ?

Il tomba la face contre terre, sur sa lèvre fendue, et se figea dans un accès de douleur muette. Les petites pousses d’herbe lui chatouillaient doucement le visage ; une odeur apaisante et forte montait du sol humide, dégageant une énergie puissante, un appel passionné à la vie. Mère éternelle, la terre prenait sur son sein le fils coupable et abreuvait son cœur douloureux avec la chaleur de son amour et de son espérance.

Au loin, dans la ville, les carillons de fête sonnaient

gaiement.
EN ATTENDANT LE TRAIN
EN ATTENDANT LE TRAIN

J’avais dû quitter Moscou, convoqué pour une affaire aussi désagréable qu’ennuyeuse, que je terminai seulement vers dix heures du soir. Fatigué, de mauvaise humeur, mais libre de cette préoccupation spéciale, je me dirigeais rapidement du côté de la gare, en homme qui a constamment sur lui une liste de visites quotidiennes à faire par dizaine. Je murmurais, je maudissais… qui ? vraiment je ne le savais pas. J’étais fâché contre tout le monde ; contre ceux qui m’avaient appelé pour cette affaire stupide, contre moi-même d’être venu, contre les chiens, dont je devinais l’existence en cet endroit, contre l’été humide et les ténèbres, qui régnaient déjà partout et en particulier dans les chemins étroits et enchevêtrés qui coupaient les villas. Le milieu de la route était à peu près visible, mais les côtés où serpentait le sentier suivi par les piétons, se trouvaient dans l’ombre des grands arbres — et me semblaient noirs comme mon âme. À ce moment de la soirée il aurait dû faire plus clair — on était aux derniers jours de juin — mais un orage violent accompagné de rafales et d’une pluie torrentielle venait de cesser : les nuages plus espacés ne se dissipaient pas encore, comme s’ils avaient eu autant de peine que moi à se mouvoir dans cette atmosphère chaude et moite. Par instants, ils se ravisaient, et, tel un ivrogne, se rappelant qu’il a encore cinq copecks dans sa poche, revient sur ses pas et jette avec fracas sa monnaie au marchand de vin surpris, ils laissaient tomber quel ques rares gouttes attardées, qui frappaient paresseusement l’herbe et les feuilles avec un bruissement sourd. Les arbres ne s’agitaient pas mais, lorsque je buttais de l’épaule contre quelque tronc, ou que mon pied se prenait dans un buisson, des gouttes nombreuses et tièdes misse laient sur moi. Déjà l’idée me venait que j’étais égaré, quand soudain les arbres s’écartèrent, puis disparurent et, à quelques pas de là, dans une éclaircie, les rails mouillés brillèrent d’un éclat amorti.

Une station minuscule consistant en un simple hangar, enserrée par la forêt environnante et troublée à chaque instant par le passage des trains bruyants, se tassait timidement au ras de terre ; il n’y avait même pas de bureau et un seul réverbère solitaire y agonisait, luttant vainement contre les ténèbres, et ne réussissant qu’à les faire paraître plus épaisses. Au mur pendait un grand horaire, aux bords déchirés, que personne ne lisait jamais, et couvert de lignes compliquées. Dans le coin, un banc unique ; je m’y assis lourdement. Comme j’avais plus d’une heure devant moi, je me préparai à attendre patiemment le train. En prévision de cas semblables, j’ai, d’ordinaire toujours sur moi un journal ou un livre, mais il faisait trop sombre pour lire et d’ailleurs, cette fois-ci, je n’en avais pas. Les hommes qui n’étaient étrangers, dont parlerait ce journal, provoquaient depuis longtemps chez moi l’ennui ou la convoitise. Que m’importait l’éloquence que des orateurs prodiguaient là-bas, je ne sais où ? Que m’importait la vie trop encombrée des foules tapageuses, les cris de victoire et les plaintes de rage des vaincus — quand autour de moi l’air même dormait et que je m’ennuyais dans cette atmosphère immobile ? Quant au livre — ce serait pire encore. Des Jacques imaginaires aimeraient et embrasseraient des Maries imaginaires elles aussi ; le vice triompherait pour satisfaire le maudit réalisme, et la vertu larmoyante gémirait et pleurnicherait, pleurnicherait et gémirait tous à tour. Et puis, n’est-ce pas indifférent, que le temps passe vite ou lentement ? Après ces heures ci d’autres viendront, qu’il faudra tuer égale ment, qu’elles meurent donc d’elles-mêmes et je n’aurai qu’à en compter les cadavres.

Plongé dans ces pensées moroses, je n’avait pas vu des voyageurs arriver sur le quai de deux points opposés. D’abord deux messieurs qui semblaient avoir un peu trop bu ; l’un était un vieillard de haute taille, maigre avec un visage jaune et une rare barbiche grise, qui descendait par touffes de la bouche fine et large sur son cou très long. Sous son chapeau melon qui ombrageait la partie supérieure du visage, on distinguait un nez, long et pincé, comme celui d’un cadavre. Son compagnon avait des joues larges et rouges comme une tranche de pastèque mûre, avec de petits yeux noirs pareils à des graines ; une casquette blanche posée sur sa tête ronde aux cheveux ras. Au-dessus des lèvres pleines, pointaient de petites moustaches foncées. Toute sa jeune et grasse figure reflétait une béatitude antipathique et une certaine humilité fâcheuse, Le vieillard s’assit près de moi, et s’écria d’une voix de fausset, enrouée, qu’il s’efforçait de rendre ironique et mordante :

— Songez donc, camarade Sémen Séménovitch ! Vous êtes éreinté, il faut bien réparer vos forces !

— De quelle façon, Vassili Ignatich ? Il n’y a pas de buffet !

— Cela, c’est votre affaire. Frappez et l’on vous ouvrira.

— Comment voulez-vous qu’on ouvre ? il n’y a que le mur.

Pour appuyer ces paroles, le jeune homme donna un coup de poing à la paroi peu épaisse, qui rendit un son creux, puis il se rejeta en arrière avec un air qui semblait dire : « Je voulais reculer depuis longtemps, je ne fais que profiter de l’occasion. »

— Mais à quoi bon me tourmenter par vos imprécations mesquines ? demanda le vieillard.

Il était rempli de politesse, d’ironie et de méchanceté, et des interruptions fréquentes dans ses phrases leur donnaient une force particulière.

— J’ai un cœur d’or, — je veux bien causer avec un honnête homme ? Fumons, vieux !

— Cela c’est votre affaire. Seulement, je ne suis pas un vieux : je suis Vassili Ignatich. Et ce n’est pas un porcelet ivre comme vous, qui pourrait être mon ami.

— Mais vous, n’avez-vous pas bu vous aussi ? dit l’autre d’un ton vexé.

— Cela, c’est mon affaire.

Sur ces entrefaites, deux autres voyageurs arrivés en même temps que ces compagnons s’arrêtèrent indécis.

— Allons-nous-en, Sacha, ils sont ivres.

— Cela ne fait rien, ils sont inoffensifs, asseyons-nous là-bas, dans ce coin.

Une femme de haute taille, enveloppée dans un manteau de toile grise, se dirigeait vers nous lentement et celui qui répondait au nom de Sacha la suivit. Quand ils passèrent près du réverbère, la lumière éclaira un beau visage féminin, et un jeune homme avec de longs cheveux. Portant une chemise bleue, il avait l’air d’un ouvrier intelligent ou d’un étudiant. La jeune fille avait des gestes tranquilles et parlait d’un ton décidé, peu soucieuse de ce qu’on pût l’entendre. Sa voix, pure et douce, avait des inflexions de tendresse dans les moindres syllabes. Les femmes qui ont cette voix tendre et ces gestes énergiques, soignent les malades particulièrement bien.

Ils s’assirent étroitement serrés, l’un contre l’autre sur le manteau de toile, étalé sur le plancher, et une main fine et blanche se posa sur l’épaule, près de la tête aux cheveux en désordre.

— Chéri, n’as-tu pas froid ?

— Naturellement non, répondit le jeune homme avec le ton négligent que les hommes croient devoir employer pour répondre aux attentions d’une femme.

Quant à moi, je commençais à sentir le froid, et je me recroquevillai frileusement dans mon coin peu confortable.

— C’est que nous sommes bien mouillés, — continua la voix tendre et rieuse. Comme c’est effroyable, la forêt pendant la tempête !

— Oh ! rien d’effroyable ! C’est plutôt agréable ! Et tes parents ! Ne vont-ils pas s’inquiéter à ton sujet ? Tu as disparu, — on ne sait où…

— Qu’ils s’inquiètent, — répondit la jeune fille, et elle eut un rire enjoué, mais immédiatement après elle changea de ton et reprit, sérieuse :

— C’est étrange, en effet, comme le temps, en ton absence, paraît long. Quand es-tu venu la dernière fois ?

— Hier.

— Hier, — répéta-t-elle d’une voix traînante. Oui, c’est vrai, hier… Que c’est ridicule… J’ai cru qu’ils mentaient…

— Qui ?

— Ceux qui écrivent les romans.

— À propos, as-tu fini le livre de Kautsky ? On me l’a demandé…

Je n’entendis pas la réponse. Déjà, depuis longtemps, on percevait au loin un bruit faible et étouffé résonnant dans l’air gris qui engloutissait les sons. C’était un train-express ou rapide qui ne s’arrêtait pas devant le quai. Peu à peu le bruit augmenta, et soudain, par-dessus le mur qui me cachait le côté droit de la voie, le monstre de flamme et de fumée noire fit irruption et passa comme le vent, traînant à sa suite avec un fracas assourdissant les wagons lourds. Les fenêtres éclairées se confondaient dans une raie lumineuse, peuplée de silhouettes. Du quai très bas, presque au niveau des rails, on voyait le mouvement des roues, qui semblaient légères et transparentes.

Le silence régna une minute, troublé seulement par le jeune homme béat, chez qui l’ouragan avait éveillé de nouvelles forces. D’une voix abominablement fausse, il se mit à chanter.

La lune blonde
Flotte au-dessus de la rivi-vi-ère…

— Tu mens, — interrompit méchamment le vieux. Ouvre bien les yeux et tu verras les nuages…

Tout est plongé
Dans le silence nocturne…

— Un joli silence ! Tu hurles comme un chat échaudé…

Je ne désire rien… au monde…

— Encore un mensonge ! Il vous faut un demilitre…

Rien, que de te voir… Toi seule !…

— Ce laideron !… cracha le Vieillard avec dégoût…

— Permettez ! Vous dites un laideron ! N’avez-vous pas vu son charmant visage ?

— En voilà un connaisseur en beauté… ivrogne que vous êtes !…

Le jeune homme réfléchit, puis prononça d’un ton décidé :

— Après ces paroles, nous ne nous connaissons plus…

— C’est comme vous voudrez…

De l’autre côté on entendait :

— Dis, Sacha, quelle bonne odeur ! On respire le parfum des feuilles…

— Mais je l’ai déjà respiré…

— Non, s’il te plaît, encore…

Le jeune homme aspira bruyamment l’air, et tous deux se mirent à rire. Évidemment, le silence pesait au jeune homme béat, car il se remit à parler, imitant le ton ironique du vieillard…

— Par quel train partirons-nous ?

— Nous ne partirons pas.

— Vraiment ? — s’étonna le jeune homme dans un hoquet. — Pourquoi donc ? Je voudrais bien le savoir !…

— Parce qu’on ne vous permettra pas de monter. On vous dira : « Où vas-tu, ivrogne » ?

— Qui ça, ivrogne ? Tu devrais dire : deux ivrognes !

— On cognera même, continua le vieux.

— Oh ! — les yeux du jeune homme s’arrondissaient de plus en plus.

— Et l’on dressera un procès-verbal.

— Oh ! — l’étonnement du jeune homme était sans limites.

— Et on nous passera à tabac. Reste ici, petit, rafraîchis-toi, car tu es trop sensible.

Le jeune homme devint pensif, puis s’écria :

— Je ne veux plus vous connaître ! Vous êtes un homme malfaisant !

Malgré le nouvel et retentissant hoquet, qui ponctua la fin de cette déclaration imposante, il s’assombrit ; on voyait qu’il était affligé, comme si l’on avait coupé court à sa félicité. J’ai compris plus tard la cause de cette tristesse subite ; c’était bien le souvenir des caresses et des baisers de la femme aimée. Mais le vieux, pourquoi était-il fâché ?

— Quel sombre personnage, dit à voix basse la jeune fille, parlant évidemment de moi. J’étais content d’être remarqué, et surtout que ma tristesse le fût aussi. Qu’ils me plaignent au moins, ces charmants jeunes gens, moi, qui ne suis pas aimé !

— Il vient d’enterrer sa grand’mère, supposa le jeune homme.

Cette conjecture était extraordinairement stupide. Qui donc s’attriste tant du deuil de sa grand’mère ? Et pourquoi sa grand’mère, plutôt que son grand-père ?

— Ha ! ha ! ha ! — éclata la jeune fille d’un rire bruyant ; mais reprenant son aimable sérieux habituel, elle ajouta d’une voix repentante : — Peut-être est-il malade, et nous rions !

Ce fut mon épitaphe, après quoi ils me laissérent dans le néant, duquel ils m’avaient tiré un instant pour que ma tristesse fît mieux ressortir la sérénité de leur bonheur. De nouveau ils entamèrent une conversation animée au sujet des affaires, de l’étranger, de la faculté de médecine, des livres lus et de ceux qu’il fallait lire. Des plaisanteries familières se mêlaient à cette causerie, comme l’écume blanche au vin doré et fort. Le monde entier leur semblait une bagatelle, et chaque bagatelle, un monde. On devinait l’attention religieuse avec laquelle cette grande et belle fille saisissait comme autant de trésors les rares mots que laissait tomber son compagnon aux longs cheveux. Avec quel rire reconnaissant elle le remerciait pour une parole sage et spirituelle ! Cicéron aurait pu semer devant elle toutes les fleurs éclatantes de son éloquence immortelle ; Heine, faire briller pour elle les perles de son ironie mordante, et de sa tendresse mystique et passionnée ; Dante, pleurer et gémir à ses côtés ; enfin tous les grands cœurs et les grands esprits auraient pu déposer à ses pieds leurs offrandes, cette belle jeune fille n’eût même pas tourné la tête vers eux, mais elle buvait avidement chaque parole du jeune homme. Elle riait, heureuse et reconnaissante, comme si tout ce qui l’entourait, et son amoureux et ces ivrognes grotesques et ce personnage triste, qui venait d’enterrer sa grand’mère, n’existait que pour la plénitude de son bonheur. Pour elle, nous n’étions pas des hommes vivants, nous n’étions que des ombres, des images.

— Comme le temps passe vite ! dit-elle tristement. Et moi qui ne savais comment le tuer !

— Peut-être ma montre avance-t-elle ?

Une petite montre en or se rapprocha d’une plus grande en argent et les deux têtes se penchèrent au-dessus. Mais probablement les montres ne furent pas seules à se rapprocher, car la vérification de l’heure fut très longue.

— Je crois que c’est juste ! dit la voix féminine troublée, avec un léger tremblement.

— C’est juste ! affirma le jeune homme autoritaire.

Juste ! Comme le bonheur aveugle des gens ! C’est faux ! Mille fois faux ! Et vous maudirez le jour où la grande montre sera si juste, qu’elle vous reprochera toute seconde perdue, tandis que la petite, loin de vous, comptera de tristes et vides instants !

Les nuages se dispersèrent ; à l’occident, en face de la station, apparut une raie claire dans un ciel pur et transparent. Les silhouettes des arbres dressaient leurs formes noires et comme découpées dans du carton. L’air devint plus sec et plus frais. Dans une villa voisine on entendit les sons étouffés d’un piano, que des voix harmonieuses accompagnaient.

— Allons écouter, dit la jeune fille en se levant vivement, et elle tira par la manche le jeune homme qui se redressa lourdement.

Allons-y aussi et que le cœur glacé se dégèle tout à fait. On a chanté bien, comme on le fait rarement. La chanson était triste et tendre. Une voix de baryton veloutée vibrait émue et réservée, comme si elle voulait affirmer les lamentations passionnées d’un ténor puissant et sonore. Et il se plaignait de ne penser, durant les jours et les nuits, qu’à elle — à elle seule…

C’est de toi seule que je rêve, pleurait le ténor.

Je rêve, affirmait tristement le baryton.

De toi seule, ma mie, larmoyait le ténor.

Ma mie, affirmait toujours tendrement le baryton.

Et je mourrai, en maudissant la vie, avec ton seul souvenir

Ton seul souvenir… répéta le baryton, avec une angoisse profonde. Et tout se tut. En avant de moi, silencieux et immobile, se tenait le jeune couple, comme figé, et, quand la chanson cessa, ils soupirèrent ensemble et s’embrassèrent. Je retournai au hangar, où une voix horriblement fausse se faisait entendre, une voix qui ne disposait que de deux notes, également hideuses :

Le jeune homme au cœur d’or ne pouvait rester indifférent à l’appel amoureux et il répondait, comme il pouvait :

Il ne me faut rien au monde.

Rien que ta vue

— Mensonge ! sifflait le vieillard, tâchant de couvrir la voix de son compagnon. Tu as besoin de coups de bâton !

Pauvre vieillard ! Maintenant je compris, pourquoi il se fâchait. Il enviait, comme moi.

La sonnerie retentit qui annonçait l’approche du train et un bruit égal et sourd résonna. Bientôt ce train va m’emporter d’ici, et pour toujours ce quai bas et petit disparaîtra pour moi, et je ne verrai plus qu’en souvenir la gentille petite jeune fille. Comme un grain de poussière elle retombera dans l’océan des vies humaines et poursuivra son long chemin vers le bonheur.

De nouveau, de derrière le mur, le monstre noir fait irruption, et, retenu par une main puissante, arrête, en frissonnant, sa course vertigineuse. Les wagons s’entre-choquent au milieu du grincement des freins, ils rampent et s’arrêtent avec un bruit étouffé. Tout devient calme ; la vapeur seule siffle, en s’échappant.

Ainsi que le plus âgé des deux ivrognes l’avait prédit, on ne leur permit pas de monter dans le train. Alors le vieillard s’écria avec méchanceté :

— Eh bien, quoi ? Sommes-nous partis ?

— Cela ne fait rien. Ils us prendrons le suivant.

— À celui-là on nous battra…

Je me tenais sur la plate-forme du wagon, vis-à-vis du jeune homme aux cheveux longs. Celui-ci avait les yeux fixés sur la jeune fille svelte qui le dévorait du regard. Un choc, puis le train partit d’allure onduleuse.

— Au revoir, Sacha ! dit la jeune fille.

— Au revoir ! répondit-il.

— Adieu ! dis-je tout bas, en inclinant la tête.

— À demain ! reprit la voix lointaine et étouffée.

— À demain ! cria-t-il.

— À jamais ! répondis-je très bas.

Les silhouettes noires des arbres prenaient congé de moi pour toujours, et fuyaient en arrière.

— À jamais ! répéta le quai et il disparut au tournant.

Pourtant, il faut entrer dans le compartiment. L’air devient frais ; les rêves sont les rêves et le rhume de cerveau est le rhume de cerveau. Puis il faut jeter un coup d’œil sur ma liste de visites : où donc serais-je obligé d’aller le lendemain dès

le matin ?
LA VIE EST BELLE POUR LES RESSUSCITÉS
LA VIE EST BELLE POUR LES RESSUSCITÉS

Vous est-il arrivé de vous promener dans des cimetières ?

Dans ces coins de terre emmurés, étroits et paisibles, pleins d’herbe épaisse, il y a une poésie troublante et toute particulière.

Jour après jour, on y amène de nouveaux morts ; l’énorme ville bruyante et grouillante est déjà tout entière transportée là, et la cité renouvelée attend son tour d’y venir. Aussi les cimetières ne changent pas, toujours également petits, paisibles et avides. Ils ont une physionomie à eux ; il y règne un silence étrange ; le bruissement même des arbres s’y transforme et devient élégiaque, pensif et doux. On dirait que ces bouleaux blancs ne peuvent oublier les yeux mouillés de larmes qui ont cherché le ciel entre leurs branches verdoyantes et que ce sont des soupirs profonds et non le vent, qui agitent l’air et le frais feuillage.

Vous aussi, vous errez songeur dans le cimetière. Votre oreille perçoit les faibles échos des sanglots et des gémissements, vos yeux s’arrêtent sur la somptuosité de certains monuments, sur les modestes croix de bois et les tombes muettes et inconnues de gens qui ont passé toute leur vie muets, inconnus et inaperçus. Vous lisez les inscriptions, et tous ces êtres disparus revivent dans votre imagination. Vous les voyez jeunes, aimants, joyeux, vous les voyez alertes, loquaces, insolemment assurés de l’éternité de la vie.

Et ils sont morts, tous ces êtres.

Mais est-il nécessaire de sortir de chez soi pour errer dans un cimetière ? Ne suffit-il pas que les ténèbres de la nuit vous entourent et absorbent les voix du jour ?

Que de monuments riches et pauvres ! Que de places muettes, anonymes !

Mais la nuit est-elle nécessaire pour aller au cimetière ? Le jour, le jour bruyant et affairé ne suffit-il pas ?

Regardez en votre âme, et, fût-ce le jour, fût-ce la nuit, vous y trouverez un cimetière, un petit cimetière avide où sont enfouies beaucoup de choses. Et vous entendrez un chuchotement mélancolique et atténué, l’écho des plaintes anciennes ; le mort qu’on enterrait vous était cher et vous ne parveniez pas à l’oublier, ni à ne plus l’aimer. Vous verrez des inscriptions à demi effacées par les larmes et des tombes obscures et paisibles, petits monticules effrayants qui recouvrent tout ce qui a été vivant. Vous ne vous en doutez pas, vous n’avez pas remarqué cette mort. Pourtant c’était peut-être ce qu’il y avait de meilleur en votre âme…

Mais pourquoi dis-je : « Regardez dans votre cimetière ? » Vous le faites sans que je vous le conseille, même tous les jours qui remplissent la longue et pénible année. Peut-être hier encore, avez-vous pensé aux morts bien-aimés et les avez-vous pleurés ; peut-être, hier seulement, avez-vous enterré quelqu’un qui a longtemps et durement souffert et qui était oublié déjà de son vivant ?

Sous une lourde dalle de marbre entourée d’un treillis de métal, gisent l’amour disparu, la foi en l’homme. Quelle merveilleuse beauté ils avaient tous les deux ! Quelle ardente flamme brûlait dans leurs regards ! Quelle puissance miraculeuse dans leurs mains blanches et délicates !

Que de tendresses dans ces mains blanches quand elles approchaient des lèvres enflammées par la soif une boisson rafraîchissante, quand elles apportaient la nourriture à l’affamé ! avec quelles douces précautions elles touchaient les plaies pour les panser !

La foi en l’homme et l’amour du prochain sont morts ! Ils sont morts de froid, dit l’inscription. Ils n’ont pu résister au vent glacial de la vie.

Plus loin, une croix penchée désigne le lieu où repose le talent. Il était si joyeux, si vibrant : il s’attaquait à tout, il voulait accomplir tant de choses, il était si certain de conquérir le monde.

Et il mourut, insensiblement, sans bruit. Un jour il était entré dans le monde ; il était resté longtemps sans donner de nouvelles, puis il revint triste et brisé. Il avait longtemps pleuré, essayant en vain de dire on ne sait quoi et avait expiré sans y être parvenu.

Voilà toute une longue rangée de petits monticules tassés. Qui est là-dessous ?

Ah ! oui ! Ce sont des enfants ! les petites espérances espiègles et folâtres. Elles étaient si nombreuses et peuplaient si gaiement l’âme : mais elles sont mortes l’une après l’autre…

Qu’elles étaient nombreuses et comme elles peuplaient gaiement l’âme ?

Le silence règne dans le cimetière, et les feuilles des bouleaux blancs bruissent tristement.

Mais que les morts ressuscitent ! Ouvrez-vous, tombeaux maussades, anéantissez-vous, pesants monuments, fendez-vous, grillages de fer !

Ne fût-ce que pour un jour, que pour un instant, rendez la liberté à ceux que vous étouffez de votre poids et de vos ténèbres !

Vous croyez qu’ils sont morts ? Erreur, ils vivent ! Ils se taisaient, mais ils sont vivants.

Vivants !

Laissez-les voir le rayonnement du ciel bleu et sans nuage, aspirer l’air pur du printemps, s’enivrer de chaleur et d’amour.

Viens à moi, mon talent endormi ! Pourquoi te frottes-tu si bizarrement les yeux, c’est le soleil qui t’aveugle ? N’est-ce pas qu’il est éblouissant ? Tu ris ? Ah ! réjouis-toi, il y a si peu de joie parmi les hommes. Je rirai avec toi. Vois cette hirondelle qui passe : envolons-nous avec elle ! Tu t’es engourdi dans la tombe ? Quelle est cette terreur étrange qui se peint dans tes yeux ? Est-ce le reflet des ténèbres sépulcrales ? Non, non, ne pleure pas ! Ne pleure pas, te dis-je !

Elle est si belle pour les ressuscités, la vie !

Et vous, mes petites espérances ! Quels doux et amusants visages vous avez ! Qui es-tu, toi, gros scarabée bizarre, je ne te reconnais pas ? Et pourquoi ris-tu ? Le tombeau lui-même n’a pu t’épouvanter ? Calmez-vous, enfants, calmez-vous ! Vivez en paix et ne m’agitez pas. Ne savez-vous donc pas que moi aussi je sors du tombeau et que maintenant le soleil, l’air et la joie me font tourner la tête ?

Ah ! que la vie est belle pour les ressuscités !

Et vous êtes venus aussi, frère et sœur merveilleux ! Laissez-moi baiser vos mains blanches et délicates. Que vois-je ? Vous portez du pain ? L’ombre de la tombe ne vous a pas effrayés, vous qui êtes si tendres, si faibles, et même sous cette masse pesante, vous avez pensé au pain des affamés ! Laissez-moi baiser vos pieds ! Je sais bù ils vont aller, vos petits pieds agiles et légers, je sais que, là où ils passeront, croîtront des fleurs, des fleurs splendides et parfumées. Vous voulez que je vous accompagne ? J’obéis.

Viens, mon talent ressuscité, tu t’oublies à regarder les nuages qui fuient !

Venez, mes petites espérances espiègles !

Attendez !

J’entends une musique. Ne crie donc pas si fort, scarabée ! D’où viennent ces sons divins, si harmonieusement tendres, si follement joyeux et mélancoliques ? Ils parlent de la vie éternelle.

Non, n’ayez pas peur ! Cela va passer tout de suite. C’est de joie que je pleure !

Ah ! que la vie est belle pour les ressuscités !


  1. Les prisonniers politiques russes recourent à ce moyen suprême pour obtenir les concessions qu’ils désirent. Ce jeûne volontaire occasionne des cas de fièvre typhoïde et des décès. Généralement les autorités cèdent.
  2. Koussaka : celui qui mord. — Koussat : mordre.
  3. Habitants d’un faubourg d’Orel, ainsi désignés d’après le nom de la rue principale, et dont l’état moral était caractérisé par leur surnom de « Pouchkaris » ou « Têtes brûlées ».
  4. En Russie, on ajoute comme marque de respect le prénom du père à celui de la personne à qui l’on parle.