Nouvelles asiatiques/Becque/Les Amants de Kandahar

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V


LES AMANTS DE KANDAHAR

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Vous demandez s’il était beau ? Beau comme un ange ! Le teint un peu basané, non de cette teinte sombre, terreuse, résultat certain d’une origine métisse ; il était chaudement basané comme un fruit mûri au soleil. Ses cheveux noirs bouclaient, en profusion d’anneaux, sur les plis serrés de son turban bleu rayé de rouge ; une moustache fine, ondée, un peu longue caressait le contour délicat de sa lèvre supérieure, nettement coupée, mobile, fière, respirant la vie, la passion. Ses yeux doux et profonds s’allumaient facilement d’éclairs. Il était grand, vigoureux, mince, large des épaules, étroit des hanches. À personne l’idée ne fut venue de s’enquérir de sa race ; il était clair que le sang afghan le plus pur animait son essence et que, en le contemplant, on avait sous les yeux le descendant authentique de ces anciens Parthes, les Arsaces, les Orodes, sous les pas desquels le monde romain a frémi d’une juste épouvante. Sa mère, à sa naissance, devinant ce qu’il valait, l’avait nommé Mohsèn, le Beau, et c’était de toute justice.

Malheureusement, accompli à ce point quant aux avantages extérieurs, non moins parfait pour les qualités de l’âme, honoré de la plus illustre généalogie, il lui manquait trop : il était pauvre. On venait justement de l’équiper, car il atteignait ses dix-sept ans ; ce n’avait pas été chose aisée. Son père avait fourni le sabre et le bouclier ; un vieux oncle avait donné le fusil, engin médiocre ; Mohsèn ne le regardait qu’avec chagrin et presque avec honte ; le misérable mousquet était à pierre, et plusieurs des camarades du jeune gentilhomme possédaient des fusils anglais admirables et du modèle le plus nouveau. Pourtant mieux valait un tel bâton démodé que rien. D’un cousin il tenait un excellent couteau de trois pieds de long et de quatre pouces de large, pointu comme une aiguille et d’un tel poids qu’un coup bien asséné, suffisait pour détacher un membre. Mohsèn avait passé à sa ceinture cette arme redoutable et ambitionnait, à en mourir, une paire de pistolets. Mais il ne savait aucunement quand et par quel miracle il pourrait jamais entrer en possession d’un tel trésor ; car, encore une fois, l’argent lui manquait de façon cruelle.

Cependant, et il ne le savait pas, il avait, ainsi armé, la mine d’un prince. Son père, quand il parut devant lui, le considéra de la tête aux pieds, sans perdre rien de son air froid et sévère ; mais, à la façon dont il passa la main sur sa barbe, il était clair que le vieillard éprouvait un mouvement intérieur de puissant orgueil. Sa mère eut les yeux noyés de larmes et embrassa son enfant avec passion. C’était un fils unique. Il baisa la main de ses parents et sortit avec l’intention arrêtée d’exécuter trois projets, dont l’accomplissement lui semblait nécessaire pour entrer dignement dans la vie.

La famille de Mohsèn, comme on devait s’y attendre au rang qu’elle occupait, avait deux haines bien établies et poursuivait deux vengeances. Elle était un rameau des Ahmedzyys, et, depuis trois générations, en querelle avec les Mouradzyys. Le dissentiment avait eu pour cause un coup de cravache donné jadis par un de ces derniers à un vassal des Ahmedzyys. Or, ces vassaux, qui, n’étant pas de sang afghan, vivent sous l’autorité des gentilhommes, cultivent la terre et exercent les métiers, peuvent bien être malmenés par leurs seigneurs directs, sans que personne ait rien à y voir ; mais qu’un autre que leur maître lève la main sur eux, c’est là une offense impardonnable, et l’honneur commande à leur maître d’en faire une revendication aussi terrible que si le coup donné ou l’injure infligée étaient tombés sur un membre même de la famille seigneuriale. Le Mouradzyy coupable avait donc été tué d’un coup de couteau par le grand père de Mohsèn. Depuis lors, huit meurtres s’étaient accomplis entre les deux maisons, et les derniers avaient eu pour victimes un oncle et un cousin germain du héros de cette histoire. Les Mouradzyys étaient puissants et riches ; il y avait danger imminent de voir la famille périr tout entière sous la colère de ces terribles ennemis, et Mohsèn n’imaginait rien moins que de s’attaquer immédiatement à Abdallah Mouradzyy, lui-même ; un des lieutenants du prince de Kandahar et de le tuer ; action qui ferait, dès l’abord, connaître la grandeur de son courage et ne pourrait manquer de rendre son nom redoutable. Cependant, ce n’était pas encore là ce qui pressait le plus.

Son père, Mohammed-Beg, avait un frère cadet, appelé Osman, et cet Osman, père de trois fils et d’une fille, s’était acquis quelque fortune au service des Anglais, ayant été longtemps soubahdar ou capitaine dans un régiment d’infanterie, au Bengale. Sa pension de retraite, payée régulièrement par l’intermédiaire d’un banquier hindou, lui donnait, avec assez d’aisance, une certaine vanité ; en outre, il avait sur l’art de la guerre des idées obstinées, très-supérieures, suivant lui, à celles de son frère aîné, Mohammed ; celui-ci ne faisait cas que du courage personnel. Plusieurs altercations assez aigres avaient eu lieu entre les deux frères, et l’aîné, à tort ou à raison, avait trouvé le respect dû à son âge médiocrement observé. Les relations étaient donc assez mauvaises, quand, un jour, Osman-Beg, recevant la visite de Mohammed, se permit de ne pas se lever à son entrée dans la chambre. À la vue de cette énormité, Mohsèn, qui accompagnait son père, ne put contenir son indignation, et n’osant s’en prendre directement à son oncle, il appliqua un vigoureux soufflet au plus jeune de ses cousins, Elèm. Cet accident était d’autant plus à regretter, que jusqu’alors Mohsèn et Elèm avaient éprouvé l’un pour l’autre l’affection la plus vive ; ils ne se quittaient pour ainsi dire pas et c’était, entre ces deux enfants, que se tramaient perpétuellement les rêves de vengeance, qui devaient rendre à leur famille l’éclat d’honneur obscurci par les Mouradzyys d’une façon si déplorable.

Elèm, exaspéré de l’action de son cousin, avait tiré le poignard et fait un mouvement pour se jeter sur lui ; mais les vieillards s’étaient à temps interposés et avaient séparé les champions. Le lendemain une balle venait se loger dans la manche droite des vêtements de Mohsèn. Personne ne s’y trompa ; cette balle sortait du fusil d’Elèm. Six mois se passèrent, et un calme menaçant planait sur les deux habitations qui se touchaient et d’où on se surveillait mutuellement. Les femmes seules avaient encore quelquefois des rencontres ; elles s’injuriaient ; les hommes paraissaient s’éviter. Mohsèn, depuis huit jours, avait résolu de pénétrer chez son oncle et de tuer Elèm ; ses mesures étaient prises en conséquence. Tel était le deuxième dessein qu’il voulait mettre à exécution. Quant à sa troisième idée, la voici. Après avoir tué Elèm et Abdallah-Mouradzyy, il irait se présenter au prince de Kandahar et le sommerait de lui donner un emploi parmi ses cavaliers. Il ne doutait pas qu’un guerrier, tel qu’il allait se faire connaître, ne fût traité avec respect et reçu d’acclamation.

Ce serait, toutefois, lui faire tort que de supposer à la double action, dont son âme était si fortement occupée, un motif d’intérêt vénal. On se tromperait encore, si l’on pensait que mettre à mort son cousin Elèm lui paraissait une action simple et ne lui coûtait pas. Il avait aimé, il aimait encore son compagnon d’enfance ; vingt fois dans chaque vingt-quatre heures, quand sa pensée, courant après ses rêves, en heurtait quelqu’un de plus brillant que les autres, il lui passait comme une flamme devant l’esprit ; c’était l’image d’Elèm et il se disait : Je le lui raconterai ! Qu’en pensera-t-il ? Puis soudain, il se retrouvait dans la réalité, et, sans se permettre un soupir, renvoyait de son cœur cette ancienne pensée qui n’y devait plus vivre. L’honneur parlait, il fallait que l’honneur et seulement l’honneur fût écouté. Les Hindous, les Persans peuvent librement s’abandonner au courant de leurs amitiés, aux influences de leurs préférences, mais un Afghan ! Ce qu’il se doit à lui-même passe avant tout. Ni affection ni pitié ne sauraient arrêter son bras, quand le devoir parle. Mohsèn le savait, — c’était assez. Il lui fallait être considéré comme un homme de cœur et de courage ; il voulait que jamais l’ombre d’un reproche, que jamais le soupçon d’une faiblesse n’approchât de son nom. La persistance d’un sentiment si haut coûte quelque chose : on n’a pas sans peine un renom enviable. Est-il trop cher à tout prix ? Non. C’était l’opinion de Mohsèn, et la fierté brillante, qui éclatait sur son beau visage, était le reflet des exigences de son âme.

Maintenant, que, une fois vengé, non pas de ses injures personnelles — où étaient celles-ci ? qui jamais s’était adressé à lui pour l’offenser ? — mais vengé des taches infligées à ses proches, l’estime générale, la justice du prince lui assignassent promptement le rang et les avantages, dignes loyers de l’intrépidité, rien n’était plus naturel, et ce n’était pas chez lui un défaut, un tort, une erreur, une convoitise coupable que de prétendre à son droit.

Le jour était encore trop peu avancé pour qu’il se mît à l’œuvre. Il lui fallait la première heure du soir, le moment où les ténèbres allaient descendre sur la ville. Afin de laisser venir le moment, il s’en alla, marchant d’un pas calme, vers le bazar, conservant dans sa tenue cette dignité froide convenable à un jeune homme de bonne extraction.

Kandahar est une magnifique et grande ville. Elle est enceinte d’une muraille crénelée, flanquée de tours, où les boulets ont souvent mordu. Dans un angle s’élève la citadelle, séjour du prince, théâtre agité, de bien des révolutions, et que l’éclat des sabres, le bruit de la fusillade, l’étalage des têtes coupées, accrochées aux montants des portes, n’étonne ni ne fâche. Au milieu du massif des maisons, dont beaucoup sont à plusieurs étages, circulent, comme les artères dans un grand corps, ces vastes couloirs emmêlés, où s’alignent les boutiques des marchands, assis, fumant, répondant à leurs pratiques du haut des petites plates-formes, sur lesquelles sont rangées les étoffes de l’Inde, de la Perse, de l’Europe, tandis que, au long de la voie tortueuse, non pavée, raboteuse, tantôt étroite, parfois très-large, circule la foule des Banians, des Ouzbeks, des Kurdes, des Kizzilsbashs s’entassant les uns sur les autres, achetant, vendant, courant, formant groupes. Des files de chameaux se succèdent sous les cris de leurs conducteurs. Ça et là passe à cheval un chef richement vêtu, entouré de ses hommes, qui, le fusil sur l’épaule, le bouclier sur le dos, écartent rudement les passants et se font place. Ailleurs un derviche étranger hurle un mot mystique, récite des prières, demande l’aumône. Plus loin, un conteur, assis sur les talons dans une chaise de bois grossier, retient autour de lui un auditoire excité, tandis que le soldat, serviteur d’un prince ou d’un grand, ou simplement cherchant fortune, comme était Mohsèn, passe silencieux, jetant un regard de mépris sur ces gens de rien et timidement évité par eux. La vie est bien différente, en effet, pour eux et pour lui. Ils peuvent rire : rien que les coups ne les blessent ou les affectent. À moins d’un hasard, ils vivront longtemps : ils sont libres de gagner leur vie de mille manières ; toutes leur sont bonnes ; personne ne leur demande ni sévérité d’allures, ni respect d’eux-mêmes. L’Afghan, au contraire, pour être ce qu’il doit être, passe son existence à se surveiller lui et les autres et, toujours en soupçon, tenant son honneur devant lui, susceptible à l’excès et jaloux d’une ombre, il sait d’avance combien ses jours seront peu nombreux. Ils sont rares les hommes de cette race, qui, avant quarante ans, n’ont pas reçu le coup mortel, à force d’avoir atteint ou menacé les autres.

Enfin, le jour inclina sous l’horizon, et les premières ombres s’étendirent dans les rues : les terrasses supérieures étaient seules encore dorées par le soleil. Les muezzins, tout d’un accord, se mirent, du haut des mosquées, grandes et petites, à proclamer la prière d’une voix stridente et prolongée. Ce fut, comme de coutume, un cri général qui s’éleva dans les airs, affirmant que Dieu seul est Dieu et Mahomet prophète de Dieu. Mohsèn savait que chaque jour, à cette heure, son oncle et ses fils avaient l’habitude de se rendre à l’office du soir ; tous ses fils, sans aucune exception ; mais cette fois, il devait y en avoir une. Elèm, atteint de la fièvre, restait malade et couché depuis deux jours. Mohsèn était certain de le trouver dans son lit, la maison déserte, car les femmes, de leur côté, seraient à la fontaine. Depuis le commencement

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de la semaine, il guettait, et il savait ces détails de point en point.

En marchant, il secoua son long couteau dans sa ceinture, afin de s’assurer que la lame ne collait pas au fourreau. Arrivé à la porte de la maison de son oncle, il entra. Derrière lui, il repoussa les battants, il les assujettit avec la barre, il tourna la clef dans la serrure. Il ne voulait pas être surpris ni empêché. Quelle honte, s’il eût manqué sa première entreprise !

Il traversa le corridor sombre conduisant dans la cour étroite et cette cour, elle-même, en sautant pardessus le bassin, qui en marquait le centre. Puis il monta trois degrés, se dirigeant vers la chambre, d’Elèm. Tout à coup il se trouva face à face avec sa cousine, qui, debout au milieu du corridor, lui barrait le passage. Elle avait quinze ans et on l’appelait Djemylèh, « la Charmante ».

— Le salut soit sur toi, fils de mon oncle ! lui dit-elle, tu viens pour tuer Elèm !

Mohsèn eut un éblouissement et ses yeux se troublèrent. Depuis cinq ans, il n’avait pas vu sa cousine. Comme l’enfant, devenue femme, était changée ! Elle se tenait devant lui dans toute la perfection d’une beauté qu’il n’avait imaginée jamais, ravissante par elle-même, adorable dans sa robe de gaze rouge à fleurs d’or, ses beaux cheveux entourés, il ne savait comment, dans des voiles bleus, transparents, brodés d’argent, éclairés d’une rose. Son cœur battit, son âme s’enivra, il ne put répondre un seul mot. Elle, d’une voix claire, pénétrante, douce, irrésistible, continua :

— Ne le tue pas ! c’est mon favori ; c’est celui de mes frères que j’aime le plus. Je t’aime aussi ; je t’aime davantage, prends-moi pour ta rançon ! Prends-moi, fils de mon oncle, je serai ta femme, je te suivrai, je deviendrai tienne, me veux-tu ?

Elle s’inclina doucement vers lui. Il perdit la tête : sans comprendre ce qui arrivait, ni ce qu’il faisait, il tomba sur les genoux, et contempla avec ravissement l’apparition adorable qui se penchait sur lui. Le ciel s’ouvrait à ses yeux. Il n’avait jamais songé à rien de semblable. Il regardait, il regardait, il était heureux, il souffrait, il ne pensait pas, il sentait, il aimait, et, comme il était absolument perdu dans cette contemplation infinie et muette, Djemylèh, d’un geste charmant, se renversant un peu en arrière, s’appuyant contre la muraille et nouant ses deux bras derrière sa tête, acheva de le rendre fou, en laissant tomber sur lui, du haut de ses beaux yeux, des rayons divins dont il fut comme enveloppé sans pouvoir en soutenir, ni la chaleur, ni l’enchantement. Il baissa le front, si bas, si bas, que sa bouche se trouvant près d’un pan de la robe pourprée, il en saisit le bord avec tendresse et le porta à ses lèvres. Alors Djemylèh soulevant son petit pied nu, le posa sur l’épaule de celui qui, sans parler, se déclarait si bien son esclave.

Ce fut une commotion électrique ; ce contact magique portait on lui la toute-puissance ; l’humeur fière du jeune homme, déjà bien ébranlée, se brisa comme un cristal sous cette pression presque insensible, et un bonheur sans nom, une félicité sans bornes, une joie d’une intensité sans pareille, pénétra par tous ses débris dans l’être entier de l’Afghan. L’amour demande à chacun le don de ce qu’il a de plus cher ; c’est là ce qu’il faut céder ; et, si l’on aime, c’est précisément ce que l’on veut donner. Mohsèn donna sa vengeance, donna l’idée qu’il se faisait de son honneur, donna sa liberté, se donna lui-même, et, instinctivement, chercha encore, dans les plus profonds abîmes de son être, s’il ne pourrait donner plus. Ce qu’il avait estimé jusqu’alors au-dessus du ciel lui semblait mesquin en présence de ce qu’il eût voulu prodiguer à son idole, et il se trouva en reste devant l’excès de son adoration.

À genoux, le petit pied tenant son épaule, et, lui, courbé jusqu’à terre, il releva de côté la tête, et Djemylèh le regardant aussi, palpitante, mais sérieuse, lui dit :

— Je suis bien à toi ! Maintenant, va-t’en ? Viens par ici de peur que mes parents ne te rencontrent, car ils vont rentrer. Il ne faut pas que tu meures ; tu es ma vie !

Elle retira son pied, prit la main de Mohsèn, le releva. Il se laissait faire. Elle l’entraîna dans le fond de, la maison, le conduisit vers une porte de sortie, et écouta si aucun bruit dangereux ne se faisait entendre. En vérité, la mort les entourait. Avant de lui ouvrir passage, elle le regarda encore, se jeta dans ses bras, lui donna un baiser et lui dit :

— Tu pars ! Hélas ! Tu pars !… Oui ! Je suis bien à toi !… pour toujours, entends-tu ?

Des pas retentirent dans la maison ; Djemylèh ouvrit rapidement la porte :

— Va t’en ! murmura-t-elle. Elle poussa le jeune homme, et celui-ci se trouva dans une ruelle déserte. Le mur s’était refermé derrière lui.

La solitude ne le calma pas ; au contraire, le délire, devenu son maître à la vue de sa cousine, et porté alors, du moins il le semblait, à son point le plus extrême, prit une autre direction, une autre forme, et ne diminua pas. Il lui parut qu’il avait toujours aimé Djemylèh, que les quelques minutes écoulées comprenaient sa vie, sa vie entière. Auparavant, il n’avait nullement vécu ; il ne se rappelait que vaguement ce qu’il avait voulu, cherché, combiné, approuvé, blâmé une heure en çà. Djemylèh était tout, remplissait l’univers, animait son être ; sans elle, il n’était rien, ne pouvait rien, ne savait rien ; surtout en dehors d’elle, il eut eu horreur, s’il l’avait pu, de désirer ni d’espérer quoi que ce fût.

— Qu’ai-je fait ? se disait-il avec amertume ; je suis parti ! Quel lâche ! J’ai eu peur ! Ai-je eu peur ? Pourquoi suis-je parti ? Où est-elle ? La revoir ! Oh ! la revoir ! Seulement la voir encore ! Mais quand ? Jamais ! Jamais je ne la reverrai ! Je ne le lui ai pas demandé ! Je n’ai pas même eu le courage de lui dire que je l’aimais ! Elle me méprise ? Que peut-elle penser d’un misérable comme moi ? Elle ! elle ! Djemylèh ! Il lui faudrait à ses pieds, sous ses pieds… un Sultan ! un maître du monde ! Que suis-je ? Un chien ! Elle ne m’aimera jamais !

Il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Cependant, le souvenir d’une musique céleste s’éleva dans son esprit.

— Elle m’a dit : Je suis bien à toi !… L’a-t-elle dit ? l’a-t-elle réellement dit ?… Comment l’a-t-elle dit !… Je suis à toi !… Pourquoi ?… Toujours ?… Peut-être qu’elle n’a pas pensé ce que je crois… J’y donne un sens qu’elle n’y a pas mis… Elle voulait seulement par là me faire entendre… Ah ! que je souffre et comme je voudrais mourir ! Elle voulait sauver son frère, ries davantage ! Elle voulait me troubler ! Elle voulait s’amuser de moi… Les femmes sont perfides ! Eh bien ! qu’elle s’amuse ! qu’elle me trouble ! qu’elle me torture ! Si cela lui plaît, qui le lui défend ? Est-ce moi ? Non, certes, je suis son bien, je suis son jouet, la poussière de ses pieds, ce qu’elle voudra ! Qu’elle me brise, elle fera bien ! Ce qu’elle veut est bien ! Ah ! Djemylèh ! Djemylèh !

Il rentra chez lui, pâle, malade ; sa mère s’en aperçut. Elle le prit dans ses bras ; il appuya sa tête sur ses genoux et resta une partie de la nuit sans dormir, sans parler. La fièvre le rongeait. Le lendemain, il était tout à fait mal et demeura étendu sur son lit. À la faiblesse étrange qui l’envahissait, détendait ses membres, il lui sembla que sa fin était proche, et il en était content. Une hallucination presque perpétuelle lui montrait Djemylèh. Tantôt elle prononçait, du même accent dont il se souvenait si bien, ces mots qui, désormais, formaient son existence même : « Je suis bien à toi. » Tantôt, et le plus souvent, elle laissait tomber sur lui ce regard de dédain qu’il ne lui avait pas vu, mais qu’il était sûr d’avoir trop bien mérité. Alors il souhaitait d’en finir avec une existence sans bonheur.

Il lui arrivait aussi de chercher les moyens de revoir la fille de son oncle. Mais aussitôt son imagination était bridée par les impossibilités. Il avait pu une fois, une fois unique, en bravant tout, pénétrer dans l’intérieur de la maison ennemie. On sait ce qu’il allait y faire. Voulait-il, maintenant, risquer de perdre, avec lui-même et plus sûrement encore que lui-même, celle qu’il aimait ? Que penserait-elle, d’ailleurs, en le revoyant ? Le voulait-elle ? L’appelait-elle ? Ce lui serait, sans doute, une joie que de mourir dans les lieux où elle vivait, que de tomber sur le sol même foulé par ses pieds chéris, que d’expirer dans l’air sacré qu’elle respirait ; non, ce ne serait pas autre chose qu’un bien suprême ; mais, au moment de fermer les yeux, sous la morsure cruelle du fer ou de la balle, rencontrer le regard de Djemylèh et en éprouver la glaciale indifférence, quoi ? La haine méprisante, ce serait trop. Non, il ne fallait pas aller tomber dans cette maison.

Mohsèn n’était certain, convaincu que d’une chose : c’est qu’il n’était pas aimé. Pourquoi le croyait-il ? C’est qu’il aimait trop. La folie de la tendresse l’avait saisi à l’improviste, brusquement, rudement, complètement ; il n’avait rien compris à ce qui lui arrivait. Il se rappelait toutefois ce que Djemylèh lui avait dit. Hélas ! les paroles, une à une, comme des perles, étaient conservées dans son cœur ; mais, à force de les écouter, de les redire, de les écouter encore, de les considérer, il ne les comprenait plus, et il savait seulement qu’il n’avait pu répondre un seul, un unique mot ; il était bien misérable.

Sa mère le voyait s’éteindre. La poitrine du pauvre enfant s’embarrassait, une chaleur torpide le dévorait. Il s’en allait. Toutes les maisons voisines connaissaient son état, et, comme rien n’expliquait un mal si subit, on était généralement d’accord qu’un maléfice avait été jeté sur lui, et on se demandait d’où venait le coup. Les uns prétendaient savoir que les Mouradzyys l’avaient commandé ; les autres accusaient tout bas le vieil Osman d’être le meurtrier et d’avoir payé l’assassinat magique à un docteur juif.

C’était un soir, assez tard. Depuis deux jours, le jeune homme n’avait plus dit une seule parole. Sa tête était tournée contre la muraille, ses bras traînaient insensibles sur le lit ; sa mère, après avoir étalé bien des amulettes autour de lui, n’ayant plus d’espérance, s’attendait à le voir expirer, le regardait avec des yeux avides, quand soudain, à la grande surprise de la pauvre femme, presque à son effroi, Mohsèn retourna brusquement la tête vers la porte ; et, l’expression de son visage changeant, une lueur de vie l’illumina. Il écoutait. Sa mère n’entendait rien. Il se souleva, et d’une voix assurée prononça ces paroles :

— Elle sort de sa maison et vient ici !

— Qui ? mon fils ! qui vient ici ?

— Elle-même, ma mère, elle vient ! Ouvrez-lui la porte ! reprit Mohsèn d’une voix éclatante ; il était hors de lui ; mille flammes étincelaient dans ses yeux. La vieille femme, sans savoir elle-même ce qu’elle faisait, obéit à cet ordre impérieux, et, sous sa main palpitante, la porte s’ouvrit toute grande. Elle ne vit personne. Elle écouta ; elle n’entendait rien ; elle regarda dans le corridor ; tout était sombre, elle ne vit rien ; une minute, deux minutes passèrent dans cette attente pleine d’angoisses pour elle, pleine d’une foi certaine pour lui. Alors un léger bruit s’éveilla ; l’entrée de la maison s’ouvrait ; un pas furtif, rapide, frôla les dalles de pierre ; une forme, d’abord indistincte, se détacha des ténèbres ; une femme se montra, arriva sur le seuil de la chambre, un voile tomba, Djemylèh se précipita vers le lit, et Mohsèn, poussant un cri de bonheur, la reçut dans ses bras.

— Te voilà ! c’est toi ! Tu m’aimes ?

— Plus que tout !

— Malheureux enfant, s’écria la mère, c’était donc là ce qui te tuait !

Les deux amants restaient embrassés et ne parlaient pas ; ils balbutiaient ; ils étaient noyés de larmes, ils se regardaient avec une passion inextinguible, et, comme une lampe presque épuisée dans laquelle on verse de l’huile, l’âme de Mohsèn reprenait la vie et son corps se ranimait.

— Que signifie cela ? dit la vieille. Avez-vous juré votre perte et la nôtre ? Est-ce que ton oncle ne va pas s’apercevoir de la fuite de Djemylèh ? Qu’arrivera-t-il ? Quelles calamités vont tomber sur nous ? Ne sommes-nous pas assez éprouvés ? Fille de malheur, retourne chez toi ! Laisse-nous !

— Jamais ! s’écria Mohsèn. Il se leva tout à fait, rattacha sa robe, serra sa ceinture, étendit la main vers là muraille, décrocha ses armes, les mit sur lui, renouvela l’amorce de son fusil, le tout en une seconde. La dernière trace d’abattement avait disparu. S’il avait la fièvre, c’était une fièvre d’action. L’enthousiasme éclatait sur sa figure. Djemylèh l’aida à boucler le ceinturon de son sabre. Des sentiments pareils à ceux du jeune homme animaient ses traits charmants. En ce moment, le vieux Mohammed suivi de deux de ses hommes entra dans la chambre. En voyant sa nièce qui se précipita à ses pieds et lui baisa la main, il eut un moment de surprise et ne put cacher une sorte d’émotion. Ses traits rudes et hautains se contractèrent.

— Ils s’aiment ! dit sa femme en montrant les deux enfants.

Mohammed sourit et caressa sa moustache :

— Que la honte soit sur mon frère et sur sa maison ! murmura-t-il.

Il eut un instant l’idée de jeter Djemylèh à la porte et d’aller dire partout qu’il l’avait traitée comme une fille perdue. Sa haine eût été franchement repue du mal qu’il aurait fait. Mais il aimait son fils ; il le regarda ; il comprit que les choses ne se passeraient pas aisément ainsi et se contenta de la mesure de vengeance possible.

— Fermons les portes, dit-il. Nous ne tarderons pas à être attaqués, sans doute, et vous, femmes, chargez les fusils !

Djemylèh n’avait pas quitté la maison de son père depuis un quart-d’heure, qu’on s’était déjà aperçu de son absence. Elle ne pouvait pas être à la fontaine ; il était trop tard, ni chez aucune amie, sa mère en eût été prévenue. Où était-elle ? On soupçonna quelque malheur. Depuis plusieurs jours, on l’avait trouvée sombre et agitée. Qu’avait-elle ? Le père, les frères, la mère sortirent dans le quartier. La rue était déserte ; on n’entendait plus aucun bruit. Osman guidé par une sorte d’instinct s’approcha à pas de loup de la demeure de Mohammed, et il entendit, en se serrant contre la muraille de la cour, que l’on parlait dans la maison. Il écouta. On entassait des pierres contre la porte. On apprêtait des armes, on s’arrangeait pour repousser une attaque.

— Quelle attaque ? se dit Osman. S’il s’agissait des Mouradzyys, mon frère m’eût prévenu ; car, à cet égard, nous nous entendons. Il le sait bien. Je l’aiderais. Si ce n’est pas de cela qu’il s’agit, c’est de moi. Il écouta avec un surcroît d’attention et par malheur, il entendit cet échange de paroles :

— Djemylèh, donne-moi la carabine.

— La voici !

C’était la voix de sa fille. Un frisson lui parcourut le corps depuis la pointe des cheveux jusqu’à la plante des pieds. Il comprit tout. Quand, dans ces derniers jours, lui et ses fils avaient raconté en riant que Mohsèn allait mourir, Djemylèh n’avait pas dit un mot, n’avait exprimé aucune joie et il se souvenait même de lui en avoir fait un reproche. Maintenant tout s’expliquait. La malheureuse aimait son cousin, et ce qui était horrible à penser, elle venait de pousser l’égarement au point de trahir sa famille, son père, sa mère, ses frères, leurs aversions, leur haine, pour se précipiter, à travers les lambeaux de sa réputation, dans les bras d’un misérable ! Jamais Osman n’avait rêvé qu’un si sanglant outrage eût pu l’atteindre. Il restait comme anéanti sur la place où le son des voix, une imperceptible vibration de l’air, venait de lui asséner un coup, de lui ouvrir une blessure plus cruelle et plus douloureuse que jamais plomb ni acier n’auraient pu faire.

Dans les premiers instants, le mal fut si intense, la souffrance si poignante, l’humiliation si complète, si profonde, qu’il ne songeait même pas à ce qu’il lui fallait décider. Il n’apercevait pas l’idée d’une revanche. Mais cette atonie dura peu. Le sang reprit son cours, la tête se dégagea, le cœur recommença à battre, il eut une conception rapide, se secoua, rentra chez lui. Il dit à sa femme et à ses fils :

— Djemylèh est un monstre. Elle aime Mohsèn et s’est enfuie chez ce chien de Mohammed. Je viens d’entendre sa voix dans la cour de ces gens là. Toi, Kérym, avec trois de mes hommes, tu iras frapper à la porte de ces bandits : tu leur diras que tu veux ta sœur à l’instant. Tu feras beaucoup de bruit, et, comme ils parlementeront, tu les écouteras, tu répondras, tu laisseras traîner les choses en longueur. Toi, Serbâz, et toi, Elèm, avec nos cinq autres soldats, vous prendrez des pioches et des pelles et me suivrez. Nous attaquerons sans bruit, le mur de ces infâmes du côté de la ruelle, et, quand nous aurons pratiqué un trou suffisant, nous entrerons. Maintenant, écoutez-moi bien et ce que je vais vous dire, répétez-le à vos hommes et forcez-les d’obéir. Dans cette encoignure, ici, à la tête de mon lit, vous la voyez ? demain matin, j’aurai trois têtes : celle de Mohammed, celle de Mohsèn, celle de Djemylèh ! Maintenant, au nom de Dieu, à l’ouvrage !

Les habitants de la maison de Mohammed avaient à peine achevé leurs préparatifs de défense, que l’on frappa à leur porte.

— C’est le début ! murmura le chef de la famille. Il se plaça à la tête des siens, dans le corridor conduisant à l’entrée du logis. Derrière lui se tenait sa femme, portant un fusil de rechange ; près de lui était Mohsèn avec son mousquet ; près de Mohsèn, tout contre lui, Djemylèh, tenant la pique de son amant ; derrière eux, les trois vassaux armés de dagues. La garnison n’avait pour elle ni la bonté ni le nombre des armes ; mais elle était résolue. Personne n’y tremblait. Les sentiments les plus forts, qui puissent occuper le cœur, régnaient là sans partage ; aucune sensation mesquine ne se tenait à leur côté ; aimer, haïr, et cela dans une atmosphère d’intrépidité héroïque, avec l’oubli le plus absolu des avantages de la vie et des amertumes supposées de la mort, il n’y avait pas autre chose qui planât sur ces têtes.

On n’avait rien répondu au premier appel des assiégeants. Une nouvelle avalanche de coups de crosse et de coups de pied donna à la porte un second ébranlement qui retentit dans la maison.

— Qui frappe ainsi ? dit Mohammed d’une voix brusque.

— C’est nous, mon oncle, répondit Kérym. Djemylèh est chez vous ; faites-la sortir !

— Djemylèh n’est pas ici, repartit le vieil Afghan, Il est tard ; laissez-moi en repos.

— Nous enfoncerons vos planches et vous savez ce qui arrivera !

— Sans doute ! vos têtes seront cassées et rien de plus.

Il y eut un moment de silence. Alors Djemylèh, se penchant vers Mohsèn, lui dit tout bas :

— J’entends du bruit de l’autre côté de la muraille. Permets-moi d’aller dans la cour savoir ce qui se passe.

— Va, dit Mohsèn.

La jeune fille, s’avança vers l’endroit qu’elle avait désigné et prêta l’oreille un instant. Puis, sans s’émouvoir, elle revint à sa place et dit :

— Ils creusent et vont faire une brèche.

Mohsèn réfléchit. Il savait que la muraille n’était qu’en pisé ; un peu épaisse, à la vérité, mais, en somme, de faible résistance. Kérym avait repris l’entretien par de longues menaces embrouillées, auxquelles Mohammed répondait. Son fils l’interrompit et lui communiqua ce qu’il venait d’apprendre,

— Montons sur la terrasse, dit-il en finissant, nous ferons feu de là haut et on aura peine à nous prendre.

— Oui, mais à la fin, on nous prendra et nous ne serons pas vengés. Monte sur la terrasse ; de là, saute avec Djemylèh sur la terrasse voisine ; fuyez, gagne l’extrémité de la rue ; de là, descends et cours sans t’arrêter jusqu’à l’autre bout de la ville chez notre parent Iousèf. Il te cachera. Djemylèh sera perdue pour les siens. Jusqu’à ce qu’on sache où tu es et où tu l’as mise, il se passera des jours. Le visage de nos ennemis sera noir de honte.

Sans répondre, Mohsèn jeta son fusil sur son dos, instruisit la jeune fille de ce qu’il fallait faire, embrassa la main de sa mère, et les deux amants gravirent à la hâte l’escalier étroit et raboteux qui menait à la plate-forme dominant la maison ; ils sautèrent un mur, franchirent une terrasse, deux, trois, quatre terrasses en courant, Mohsèn soutenant avec une tendresse infinie la compagne de sa fuite, et ils atteignirent la coupure au fond de laquelle serpentait la rue étroite. Il sauta en bas et reçut celle qu’il aimait dans ses bras, car elle n’hésita pas une seconde à l’imiter. Puis ils partirent. Ils s’enfoncèrent dans les détours ténébreux de leur chemin.

Cependant, Mohammed feignant d’être dupe, continuait d’échanger avec les assaillants placés de l’autre côté de la porte, des injures et des cris dont il comprenait désormais très-bien le but. La porte, sans cesse ébranlée par de nouveaux assauts plia, les ais se disjoignirent, l’amas de planches tomba avec grand bruit ; Mohammed et les siens ne firent pourtant pas feu. Presqu’au même moment, une ouverture assez grande béait dans la muraille, et ainsi les habitants de la maison se trouvèrent entre les deux bandes d’adversaires qui les prenaient comme dans un étau.

Mohammed s’écria :

— Je ne tirerai pas sur mon frère, ni sur les fils de mon frère ! Dieu me garde d’un pareil crime ! mais, par le salut et la bénédiction du prophète ! Qu’avez-vous donc ? Quelle est cette rage ? Que parlez-vous de Djemylèh ? Si elle est ici, cherchez ! Emmenez-là ! Pourquoi venez-vous troubler au milieu de la nuit des gens pacifiques, vos parents !

Ce langage plaintif, si peu conforme aux habitudes du maître du logis étonna ceux auxquels il était adressé. D’ailleurs, on leur assurait que Djemylèh n’était pas là. S’étaient-ils trompés ? L’indécision les calma un peu. Les colères se tempérèrent. Osman s’écria avec dureté.

— Si Djemylèh n’est pas ici, où est-elle ?

— Suis-je son père ? repartit Mohammed ; Que ferait-elle chez-moi ?

— Cherchons ! cria Osman aux siens.

Ils se répandirent dans les chambres, levèrent les tentures, ouvrirent les coffres, visitèrent les recoins, et on sait qu’ils ne pouvaient rien rencontrer. Cette déconvenue, l’air de profonde innocence affecté par Mohammed et ses hommes augmenta leur désarroi.

— Fils de mon père, reprit Mohammed d’une voix affectueuse, il me paraît qu’un grand chagrin vous accable et j’en prends ma part. Que vous est-il arrivé ?

— Ma fille s’est enfuie, répondit Osman, ou bien on me l’a prise. Dans tous les cas, elle me déshonore.

— J’en prends ma part, répéta Mohammed, car je suis votre aîné et son oncle.

Cette remarque fit quelqu’impression sur Osman, et un peu honteux du bruit inutile qu’il venait de faire, il prit congé de son frère presque amicalement et emmena son monde. Le vieux Mohammed, quand il se trouva seul, se mit à rire ; non-seulement il avait frappé au cœur son ennemi, mais encore il l’avait trompé et bafoué. Quant à Osman, complètement découragé, ne sachant quel parti prendre, livré à un transport de rage que l’impuissance exaltait, il rentra chez lui avec ses fils et ses hommes, non pour se coucher, non pour dormir, mais pour s’asseoir dans un coin de sa chambre et les deux poings fermés appuyés sur son front, chercher dans les ténèbres de sa raison une façon de s’y prendre pour retrouver les traces de sa fille. L’aube naissante le trouva dans cet état.

À ce moment, un de ses hommes, son lieutenant, son nayb, entra dans la chambre et le salua ;

— J’ai trouvé votre fille, dit-il.

— Tu l’as trouvée ?

— Du moins je ne crois pas me tromper ; et, dans tous les cas, si la femme que je prends pour elle, n’est pas elle, j’ai trouvé Mohsèn-Beg.

Osman eut une illumination subite dans l’esprit. Il s’aperçut pour la première fois que, lorsqu’il était entré dans la maison de son frère, il n’avait pas aperçu son neveu, en effet ; mais il était tellement hors de lui et si occupé alors à se modérer, afin de ne pas manquer son but, qu’à peine avait-il pu se rendre compte des faits les plus nécessaires. Il s’indigna secrètement contre lui-même de son aveuglement, mais, d’un geste impérieux, il ordonna au nayb de poursuivre son récit. Celui-ci, pour bien maintenir l’égalité du rang, auquel sa naissance lui donnait droit, s’assit et reprit la parole en ces termes :

— Quand nous entrâmes chez Mohammed-Bèg, je considérai tous les assistants ; cela sert à savoir avec précision à qui l’on a affaire. Mohsèn-Bèg n’était pas présent. Je m’en étonnai. Je ne trouvai pas naturel que, dans une nuit où il devait y avoir des coups de fusil échangés, un si brave jeune homme se fût absenté. Cette étrangeté m’ayant donné à réfléchir, je ne rentrai pas au logis avec vous, mais m’en allai par le bazar, tournant autour de la demeure de votre frère. Je demandai aux gardes de police s’ils n’avaient pas connaissance d’un jeune homme que je leur décrivis, seul ou suivi d’une femme. Aucun n’avait rien remarqué de semblable, jusqu’à ce que j’en interrogeai un qui, non-seulement, satisfit à ma demande par un oui, mais encore ajouta que le personnage qu’il venait de voir passer, accompagné comme je le lui disais, était précisément Mohsèn-Beg, fils de Mohammed-Beg, des Ahmedzyys ; il étendit le bras dans la direction suivie par les deux fugitifs et me dit l’heure où il les avait aperçus ; c’était précisément pendant que nous commencions à enfoncer la porte de votre frère. Je continuai ma recherche, certain, désormais, qu’elle en valait la peine, et, après plusieurs heures passées à suivre un chemin, à le quitter, à en prendre un autre, à interroger les guetteurs de nuit, à me tromper, à retrouver la piste, j’arrivai enfin à découvrir de loin les deux fugitifs que je cherchais.

C’était dans un quartier désert, au milieu de maisons ruinées. Mohsèn soutenait la marche de sa compagne, épuisée de fatigue, à ce qu’il semblait, et jetait autour de lui des regards inquiets et soupçonneux. Je me cachai à sa vue, derrière un pan de muraille, et, de là, j’observai bien ce qu’il faisait. Il cherchait un abri, évidemment, dans l’intention de trouver quelque repos. Il eut ce qu’il voulait. Il descendit dans un caveau à moitié effondré et y fit entrer celle qu’il conduisait. Au bout de peu d’instants, il remonta seul, considéra avec soin les alentours et, croyant n’avoir pas été aperçu, car je me dissimulais avec un soin extrême, il disposa quelques grosses pierres afin de masquer le lieu de sa retraite et rejoignit la femme dans le souterrain. Je restai quelques minutes pour me convaincre qu’il n’allait pas sortir. Il ne bougea pas. L’aube commençait à rougir le ciel ; je vous avertis, et, maintenant, prenez tel parti qui vous paraîtra le plus sage.

Osman n’avait pas interrompu le récit de son nayb. Quand celui-ci cessa de parler, il se leva et lui donna l’ordre de réveiller ses fils et ses hommes. Ce monde s’étant mis sur pied, la troupe vengeresse entra en campagne sous la conduite de celui qui venait de révéler la retraite des amants et on ne doutait pas qu’ils ne fussent à cette heure profondément endormis, se croyant en parfaite sécurité.

Pour se trouver ainsi réduits à l’asyle des chakals et des chiens, il fallait qu’un accident imprévu les eût privés de la protection qu’ils avaient la confiance de trouver, quand ils étaient sortis de la demeure assiégée de Mohammed. En effet, les malheureux enfants n’avaient pas eu de bonheur. Ils étaient, à la vérité, arrivés sans malencontre jusqu’à la maison de leur parent Iousèf, très-éloignée de celle qu’ils quittaient. Djemylèh, peu accoutumée à des marches si longues, et, d’ailleurs, frêle et délicate, éprouvait une fatigue extrême, mais qu’elle n’avouait pas ; elle se consolait par le bonheur d’être auprès de Mohsèn et l’espérance de se trouver bientôt en sûreté avec lui. Mais celui-ci eut beau ébranler la porte à coups de crosse de fusil ;

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après avoir frappé longtemps d’une manière plus modeste, il ne réussit pas à se faire ouvrir, et, comme il pensait sérieusement à défoncer l’obstacle, un voisin lui cria que, depuis quinze jours, Iousèf-Beg et tous les siens étaient partis pour Peshawèr et ne reviendraient certainement pas de l’année.

Ce fut la foudre sur la tête des fugitifs. Pendant tout le trajet, Mohsèn avait marché derrière Djemylèh, la main sur la batterie de son mousquet, s’attendant à chaque minute, à entendre les pas de l’ennemi. Il ne pouvait imaginer combien de temps son père parviendrait à tenir bon ; il savait, au contraire, de façon certaine, que la maison finirait par être forcée ; sur ce qui se passerait alors, il ne s’interrogeait pas, et son courage et sa gaieté étaient tenus debout par la certitude d’avoir un refuge assuré, où, pendant des semaines, il resterait caché avec son trésor, sans que celui-ci courût aucun risque.

Mais quand il vit que son oncle lui manquait et qu’il était dans la rue, et qu’il ne savait où aller, et qu’il n’avait pas un endroit sur la terre, non, pas un endroit dans l’univers entier où Djemylèh pût être à l’abri de l’injure et de la mort, lorsqu’au contraire, il sentit, aux frissons de sa chair, aux angoisses de son âme, que l’injure, la vengeance couraient après la passion de sa vie, après la fille charmante qu’il emmenait et dont il était si tendrement aimé, qu’il aimait, lui, à en mourir, et que la mort, l’injure, allaient atteindre cette merveille sacrée, tout-à-l’heure, peut-être avant une minute ; qu’elles tournaient, peut-être, à ce moment, le coin de la rue où il était, là, avec elle, ne sachant que devenir, alors il ne sentit pas son courage s’éteindre, non, il ne sentit pas cela, mais il s’aperçut que ce courage s’alanguissait, s’étonnait, se raidissait, et quant à sa gaieté, elle disparut.

Djemylèh, tout au contraire. Elle regarda son amant, et le voyant pâle :

— Qu’as-tu ? lui dit-elle, ne suis-je pas avec toi ? Ma vie n’est-elle pas dans la tienne ? Si l’un de nous meurt, l’autre ne va-t-il pas mourir tout de suite aussi ? Qui nous séparera ?

— Personne ! répondit Mohsèn. Mais, toi, toi, toi, devenir malheureuse ! Toi, frappée !

À cette pensée, il cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer amèrement. Elle écarta gentiment les doigts mouillés de larmes, crispés sur le front et sur les joues qu’elle aimait, et jetant les bras autour du cou de Mohsèn :

— Non ! oh ! non ! non ! continua-t-elle, ne pense pas à moi seule, pense à nous deux, et tant que nous sommes ensemble, tout est bien ! Cachons-nous ! Que sais-je ? Gagnons du temps ! ne nous laissons pas prendre !

— Mais que faire ! s’écria Mohsèn en frappant du pied. Pas une ressource ! et ton père nous poursuit certainement à cette heure ! Il nous trouvera, il va nous trouver ! Où aller ! Que devenir ?

— Oui, où aller ? poursuivit Djemilèh ; moi, je ne sais pas ; mais tu le trouveras, j’en suis sûre ! tu vas le trouver tout à l’heure dans ta tête ; parce que, toi, tu es brave, tu ne trembles devant aucun péril, mon cher, cher Moshèn, et tu sauveras ta femme !

Elle le tenait toujours enserré, seulement sa main droite s’était retirée du cou du jeune homme et lui caressait les yeux et en essuyait les larmes. Soit réaction du mouvement de faiblesse qu’il venait d’éprouver, soit effet de cette magnétique influence que l’amour étend sur ceux dont il est maître, Mohsèn, tout à coup, revint à lui, la clarté rentra dans sa tête, et se dégageant doucement de l’étreinte chérie qui le retenait, il regarda Djemylèh d’un air calme, et, devenant un autre homme, il dit posément :

— Ce quartier est absolument désert et contient bien des ruines. Cherchons un abri momentané, une cave, s’il se peut. Tu vas t’y reposer, y dormir. Ce serait un grand hasard si l’on nous y découvrait. Dans la journée, je tacherai de sortir avec les précautions possibles et d’avoir à manger. À tout prendre, nous pouvons supporter la faim jusqu’à ce soir, et, ayant ainsi douze à quinze heures devant nous, peut-être une idée heureuse nous viendra-t-elle et saurons-nous comment employer la prochaine nuit pour notre salut.

Djemylèh approuva le plan que venait de lui exposer son jeune protecteur, et ils se mirent en route. Ils commencèrent bientôt à entrer dans les décombres. Ils franchirent plusieurs murailles. Quelques serpents et des bêtes venimeuses fuyaient, ça et là, devant eux ; mais ils ne s’en inquiétèrent pas. Ils avaient une impression générale de méfiance et regardaient autour d’eux ; mais ne se doutaient pas qu’ils étaient découverts et ne sentaient pas sur eux les regards de l’espion.

Ils arrivèrent de la sorte jusqu’au caveau où le nayb d’Osman les avait vus entrer. Après un instant, Djemylèh, qui avait posé sa tête sur les genoux de Mohsèn, s’endormit d’un sommeil profond, résultat naturel de sa grande jeunesse et de l’épuisement de ses forces, et, pendant quelques minutes, son amant subit la même influence. Mais, tout à coup, il se réveilla complètement. Un malaise indéfinissable chassa, pour lui, jusqu’à l’apparence de la lassitude. Son sang courait vif dans ses veines et bouillait. Il sentait un danger. Il avait trop à perdre. Il ne pouvait pas trop garder, pas trop se tenir prêt à tout ; il contempla la dormeuse avec un attendrissement, avec une passion, avec une émotion d’attachement dévoué, qui courut dans toutes les fibres de son être, et alors, ayant soulevé doucement la tête de Djemylèh, il posa cette tête adorée sur une touffe d’herbes et sortit pour surveiller les alentours.

Il n’aperçut rien. Le jour grandissait rapidement. Sur l’horizon bleu se découpaient, comme une silhouette dorée et verte, les terrasses de quelques maisons et plusieurs arbres touffus, ornements des cours voisines. Il se coucha par terre, afin d’être mieux caché et pendant assez longtemps, peut-être pendant une heure, resta ainsi, entouré d’un calme absolu. À la fin, il entendit distinctement des pas assez nombreux. Il prêta l’oreille et saisit des chuchottements.

— Les voici ! pensa-t-il rapidement. Rien qui ressemblât à de la peur ne toucha son courage, dur comme l’acier.

Il se releva sur un genou et tira son long couteau qu’il assura fortement dans sa main, et, à peine était-il ainsi préparé, un homme franchit le mur derrière lequel il se tenait. C’était le nayb d’Osman-Beg. Il servait de guide à l’ennemi. Mohsèn se releva brusquement et presque avant que le nayb l’eût même aperçu, il porta à celui-ci un coup furieux sur la tête, fendit son turban de toile bleu-clair rayé de rouge et l’étendit mort sur la place, puis se jeta sur un autre assaillant qui parut à côté du nayb : c’était un de ses cousins, l’aîné : il l’abattit d’un vigoureux coup de taille et aborda son oncle lui-même. Celui-ci n’eut que le temps tout juste de parer du sabre ; alors, le plus inégal de tous les combats commença entre Mohsèn et la bande qui le poursuivait. Mais, sans le savoir, il avait deux avantages sur ses adversaires. D’abord la rapidité, la violence, le succès de son attaque les avait jetés dans la défensive et ils en étaient tellement abasourdis qu’en eux-mêmes ils se demandaient si, vraiment, Mohsèn était seul. Ensuite, Osman-Beg avait donné l’ordre de le prendre vivant ; on n’irait donc pas le frapper, et, tandis que ses coups à lui portaient et portaient dru, on se contentait de le serrer, ne se fiant pas à l’approcher de trop près et on ne comptait que sur sa fatigue pour le mettre à bas. Il était loin encore de cette extrémité ; ses forces semblaient s’accroître à chaque coup porté à droite et à gauche. Cependant, le calcul d’Osman-Beg se fût à la longue trouvé juste. L’épuisement serait venu pour le brave combattant. Par bonheur, un incident, sur lequel personne ne comptait, vint changer bientôt la face des affaires.

Mohsèn, en tuant le nayb, en blessant son cousin, en en atteignant bien d’autres, avait poussé devant lui tous ses assaillants et ceux-ci embarrassés de tenir pied continuaient à reculer, si bien que, sans le vouloir et sans le prévoir, ils sortirent tous ensemble des ruines et se trouvèrent sur le bord de la rue. La population s’assembla pour juger des coups avec l’intérêt extrême qu’une affaire de ce genre excite en chaque pays, mais surtout parmi des gens aussi belliqueux que le sont les Afghans. Un intérêt très-prononcé se manifestait dans la foule pour le beau et brave jeune homme, malmenant d’une façon si rude et et à lui seul un si grand nombre d’adversaires. On n’était pas précisément choqué de voir ses ennemis l’assaillir avec des forces disproportionnées ; de semblables délicatesses ne sont ni de tous les temps ni de tous les lieux, et, en général, on conçoit l’utilité de tuer son ennemi comme on peut ; mais Mohsèn était vaillant, on le voyait, on en jouissait, chacun de ses coups d’audace excitait un frémissement d’enthousiasme et de sympathie ; néanmoins, on ne faisait rien pour le tirer du péril, sinon de prononcer tout haut des vœux dont les femmes surtout, garnissant le haut des terrasses, étaient prodigues. À ce moment, parut un jeune homme à cheval.

Son turban bleu, rayé de rouge, était de soie fine et la frange en retombait élégamment sur l’épaule. Il avait une tunique courte de cachemire, serrée à la taille par un ceinturon garni de pierreries, auquel pendait un sabre magnifique et ses pantalons étaient de cendal rouge. Quant aux harnachements de sa monture, vrai turcoman blanc de pure race, ils reluisaient d’or, de turquoises, de perles et d’émaux. Devant ce cavalier, marchaient douze serviteurs militaires, armés de boucliers, de sabres, de poignards, de pistolets et le fusil sur l’épaule. Il s’arrêta brusquement avec ses hommes, pour regarder ce qui se passait et cela lui déplut. Son sourcil se fronça, sa physionomie revêtît une expression arrogante et terrible, et il s’écria d’une voix forte :

— Quels sont ces hommes ?

— Des Ahmedzyys ! répondit une voix dans la foule ; et pourquoi Osman-Beg Ahmedzyy veut-il prendre le sang du jeune homme qui est là à se défendre depuis un quart d’heure, Dieu le sait !

— Mais, moi, je ne le sais pas, et il semble trop insolent qu’une famille maudite vienne assassiner les gens dans un quartier qui n’est pas le sien et qui est le mien ! Holà, Osman-Beg, cède, recule, laisse ta proie, va-t’en, ou, j’en jure par les tombeaux de tous les saints, tu ne sortiras pas d’ici vivant !

Et comme si ces paroles n’eussent pas été assez péremptoires, le cavalier mit le sabre à la main, fit sauter son cheval au milieu des combattants, et ses serviteurs, empoignant leurs boucliers et tirant leurs sabres, bousculèrent les hommes d’Osman-Beg, et beaucoup plus nombreux, les éloignèrent brusquement de Mohsèn, qui se trouva d’un coup protégé par un rempart vivant, bien vivant et prêt à ôter la vie à ceux qui menaçaient la sienne.

Osman-Beg jugea tout de suite sa situation. Il comprit l’impossibilité de la lutte, et, dédaignant toute récrimination, donna, d’un ton bref, le signal à son monde, le rallia et partit, non sans avoir affronté son nouvel adversaire d’un regard chargé de haine, de défi et de promesses vengeresses.

Alors on put se reconnaître. Mohsèn, délivré inespérément des étreintes d’une lutte si inégale et dominé par la pensée de celle qu’il aimait, eut tout d’abord l’instinct de se retourner vivement vers l’endroit où il l’avait cachée ; mais, elle était à côté de lui et lui tendait son fusil qu’il avait laissé dans le caveau. Cette action de femme soumise et dévouée, apportant au milieu du combat, une arme à son mari, plut à la foule rassemblée et parut impressionner plus favorablement encore le jeune cavalier qui avait pris le parti du faible. Il salua Mohsèn avec une courtoisie grave et lui dit :

— Béni soit Dieu qui m’a fait arriver à propos !

Et indiquant du doigt le corps du nayb expirant :

— Vous avez le bras ferme pour votre âge !

Mohsèn sourit froidement ; ce compliment l’enchantait ; il mit le pied sur la poitrine de son ennemi, avec la même indifférence affectée qu’il eût fait pour quelque reptile écrasé, et, sans plus s’en occuper autrement, répondit :

— Quel est le noble nom de Votre Excellence afin que je puisse la remercier comme je le dois ?

— Mon nom, répartit le cavalier, est Akbar-Khan et je suis de la tribu des Mouradzyys.

C’était à l’adversaire acharné de sa race que, pour le moment, Mohsèn devait la vie et cet adversaire ajouta, en élevant la voix :

— Mon père est Abdallah-Khan, et sans doute vous connaissez qu’il est le lieutenant favori et le ministre tout puissant de Son Altesse, que Dieu conserve !

Ainsi c’était non-seulement un homme d’une race héréditairement hostile, c’était le fils même du plus cruel des persécuteurs de sa maison qui venait, à la vérité, de sauver Mohsèn et Djemylèh, mais qui, de fait, les tenait entre ses mains, aussi serrés que le moineau le peut être dans les serres de l’autour.

Le fils de Mohammed-Beg s’était cru sauvé, au moins pour quelque temps, et son imagination rapide venait même de lui présenter dans un tableau délicieux, Djemylèh, reposée, calme, heureuse. Le tableau fut brutalement arraché de sa tête et en place la réalité odieuse se peignit en couleurs noires. Derrière les amants, menaçaient l’oncle et la bande meurtrière ; si en cachant leurs noms et à la faveur de quelques mensonges, ils réussissaient à se débarrasser d’Akbar-Khan, ils allaient dans quelques minutes, tout au plus dans quelques heures, retomber sous le péril qui, certainement, les guettait. Il était grand jour, ils ne pouvaient plus songer à se cacher. Ne sachant où trouver un refuge, ils allaient être repris et perdus. Se mettre sous la protection d’Akbar-Khan, toujours au moyen de quelque fraude et en se faisant passer pour autres qu’ils n’étaient, c’était périr à coup sûr. Osman-Beg n’allait probablement pas tarder à les dénoncer, à les faire connaître et alors non-seulement Akbar les ferait périr, mais il les traiterait de lâches et leur reprocherait, non sans apparence de raison, d’avoir eu peur de lui ; alors, que deviendrait Djemylèh ?

Dans son angoisse, Mohsèn la regarda ; un fier sourire brillait sur le visage de la jeune fille. Une inspiration singulière était dans ses beaux yeux. Elle ne dit pas un mot ; il la comprit :

— Je ne connais pas votre père, dit-il à Akbar, mais qui n’a pas entendu son nom ? Vous plaît-il de ne pas retirer la main que vous avez étendue sur ma tête ? Alors menez-moi auprès de lui et je vous parlerai à tous deux.

Le jeune chef fit un signe d’assentiment. Mohsèn se plaça à côté de son cheval ; Djemylèh marchait derrière lui ; les soldats reprirent la tête, et tous les Mouradzyys, avec les deux Ahmedzyys au milieu d’eux, protégés par eux, inconnus de tous, traversèrent les bazars, traversèrent la grande place, arrivèrent devant la citadelle, en franchirent la porte, encombrée de soldats, de serviteurs et de dignitaires, et, ayant parcouru deux ruelles étroites, parvinrent au palais occupé par Abdoullah-Khan, où toute la compagnie entra.

Akbar avait dit deux mots à un esclave beloutje, qui s’était hâté de le devancer dans l’intérieur de la cour. Au moment où le chef descendait de cheval, cet esclave revint, accompagné d’une servante qui, s’adressant à Djemylèh avec respect, l’engagea à la suivre dans le harem, où elle allait la conduire. Aucune proposition ne pouvait être plus convenable et plus polie, et Akbar, en ménageant cet accueil à la femme de son hôte, qu’il n’avait pas même semblé apercevoir, s’était conduit comme on devait l’attendre d’un homme de sa condition.

Mohsèn, d’un geste de sa main gauche, parut engager la jeune femme à accepter l’invitation, et Djemylèh se dirigea vers la porte basse conduisant à l’appartement des femmes ; elle était à peine engagée dans le couloir étroit que, tout à coup, par un mouvement rapide, Mohsèn se jeta sur ses pas, l’atteignit au moment où la servante levait le voile intérieur, la prit par la main, l’entraîna, et se mettant à courir avec elle, jetant brusquement de côté deux domestiques qui essayèrent de l’arrêter, il se précipita dans un petit jardin rempli de fleurs, au milieu duquel était un bassin de marbre blanc avec un jet d’eau, et, montant les trois degrés qu’il vit conduire à une portière de soie bariolée à fond rouge, il écarta l’étoffe, entra dans une vaste salle, ou, apercevant, assises sur le tapis, dans un coin, trois dames, dont l’une était âgée et l’autre très-jeune, il se prosterna devant la plus âgée, Djemylèh à son côté, et, prenant dans ses mains le bord de la robe de celle qu’il supposait être la maîtresse de la maison, il s’écria :

— Protection !

La stupéfaction se peignit sur les traits de celle qu’il implorait ainsi et de ses deux compagnes. Leurs regards se portaient alternativement sur le téméraire envahisseur du lieu saint et sur celle qui l’accompagnait ; mais, s’ils étaient toujours étonnés, ils n’exprimaient rien d’hostile. La charmante figure de Mohsèn n’indiquait pas un fou, encore moins un insolent, et Djemylèh, qui venait de jeter son voile, était si jolie, si digne, si noble dans toute sa contenance, qu’un sentiment de compassion, de sympathie, d’affection commençait à naître dans les yeux de celles, dont on implorait le secours, et qui n’avaient pas encore pu trouver la force de dire un seul mot, quand, par deux portes, Abdoullah-Khan et Akbar entrèrent dans l’appartement.

Le premier, un vieillard, à l’air sombre et préoccupé, arrivait par hasard. Il entrait chez sa femme et venait voir sa fille et sa bru. L’autre, d’abord confondu par l’action inouie de Mohsèn, courait après lui, résolu à châtier ce qu’il avait quelque droit de considérer comme monstrueux. Voyant son père debout devant la porte, et là, sur le tapis, prosterné, Mohsèn aux pieds de sa mère, il s’arrêta.

— Qu’est cela ? demanda Abdoullah-Khan.

— Madame, dit Mohsèn, tenant toujours de ses deux mains la robe de sa protectrice, madame, je suis un Afghan ; je suis noble ; j’aime cette femme qui est à mon côté ; elle m’aime ; son père est l’ennemi du mien ; nous nous sommes enfuis ; on veut nous tuer ; je veux bien mourir, mais non pas qu’elle meure, ni qu’on la maltraite, ni qu’on l’afflige… Madame, on nous poursuit, on nous épie, votre noble fils nous a sauvés tout à l’heure ; lui, parti, nous péririons plus sûrement. Sauvez-nous !

La dame ne répondit rien, mais regarda son mari d’un air suppliant, et les deux jeunes femmes en firent de même, l’une pour son père et son frère, l’autre pour son mari. Mais Abdoullah-Khan fronça le sourcil, et, s’asseyant dans un angle du salon, laissa tomber ces paroles amères :

— Que signifient ces folles équipées ? Eh ! depuis quand un Afghan, un noble, est-il tellement égaré par la peur, qu’il ne se croie pas en sûreté suffisante quand il est chez moi ? Du moment que mon fils vous protège, qu’avez-vous à réclamer davantage ? Qui vous aurait osé toucher ?

— Vous ! repartit Mohsèn en le regardant entre les deux yeux.

— Moi ? s’écria le vieux chef.

Il secoua la tête avec dédain et continua :

— Vous êtes fou ! mais comme l’irréflexion ne saurait servir d’excuse pour une témérité telle que la vôtre, vous serez châtié.

Et Abdoullah-Khan fit le signe de frapper dans ses mains pour appeler ses gens. Mais, Mohsèn, s’adressant de nouveau à la dame âgée, lui dit :

— Votre époux ne me touchera pas ! Il ne me fera ni châtier, ni insulter, vous me garderez de lui, madame ; je suis Mohsèn, fils de Mohammed, Ahmedzyy, et celle-ci est ma cousine, fille de mon oncle Osman ;

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les vôtres ont fait périr deux de mes proches, il n’y a pas plus de trois ans ; me voilà, moi ; la voilà, elle, vous pouvez nous tuer sans nulle peine, le ferez vous ?

En prononçant ces dernières paroles, Mohsèn se releva tout droit, et Djemylèh avec lui. Ils se prirent par la main et regardèrent fixement Abdoullah.

Celui-ci serrait avec force le manche de son couteau, et ses yeux creux ne promettaient rien de bon, quand la vieille dame lui dit :

— Monseigneur, écoutez la vérité ! Si vous touchez à ces enfants, qui ont réclamé mon appui, en tenant un pan de ma robe, vous perdez votre honneur devant les hommes, et, à leurs yeux, votre visage, qui est étincelant comme l’argent, deviendra noir !

Abdoullah n’eut pas l’air convaincu. Il était clair que les sentiments les plus vindicatifs flambaient dans son cœur, hargneux, féroces, affamés de la proie tombée à leur portée, et que, si d’autres considérations s’élevaient et les contenaient, celles-ci avaient peine à résister, et, d’un moment à l’autre, pouvaient plier.

D’après les usages de ce peuple afghan, belliqueux, farouche, sanguinaire, mais singulièrement romanesque, un ennemi mortel ne saurait plus être attaqué du moment où il s’est jeté dans le harem de son adversaire et a conquis la protection des femmes. L’honneur veut que ce suppliant devienne, à l’instant, sacré ; on ne le toucherait pas sans se couvrir d’infamie, et il existe d’illustres exemples de l’empire exercé par cette coutume sur des âmes excessivement difficiles à attendrir. Mais l’honneur étend encore plus loin, s’il se peut, ses exigences, et veut que, lorsque des amants fugitifs réclament l’appui de l’homme le plus étranger à leur cause, cet homme, s’il se pique de vaillance et de générosité, ne puisse décliner son aide et devienne le soutien de ceux qui ont assez bien pensé de lui, pour le choisir comme champion. Encore, eu cette circonstance, l’inimitié antérieure ne change rien au devoir ; elle doit cesser, elle doit être mise en oubli, au moins pour un temps, et plus les dangers sont grands à embrasser la querelle des amants poursuivis, plus l’obligation de tout braver est étroite. Il est connu dans l’Inde, en Perse et dans le pays de Kaboul, de Kandahar et de Hérat, que la majeure partie des discussions et des combats entre les familles et les tribus afghanes, et souvent des haines héréditaires terriblement ensanglantées, n’ont pas eu d’autre origine que le secours donné et maintenu à des amants malheureux.

Tout cela est certain. Néanmoins épargner ce qu’on déteste, quand, une fois, on le tient, secourir ce qu’on hait, pardonner par point d’honneur, ne sont pas choses faciles, et, lorsqu’il faut s’y soumettre, on hésite. Le silence régna quelque temps dans le salon du harem d’Abdoullah-Khan. Lui, sentait mille serpents ronger son cœur et, reconnaissant enfin la nécessité de les en arracher, il ne le pouvait faire. Akbar, volontiers, aurait poignardé Mohsèn, mais il ne lui était pas difficile de s’en retenir ; l’affection et l’estime qu’il avait conçues pour lui dans le quartier désert en le voyant tenir tête si valeureusement à tant de gens acharnés à la perte du jeune homme, lui étaient restées devant les yeux, et, sans peine, il avait écouté la voix de sa mère, compris et accueilli les regards de sa sœur et de sa femme, de sorte qu’il était tombé d’accord avec son honneur que toucher du bout du doigt les deux Ahmedzyys, dans l’intention de leur nuire, serait une honte dont sa maison ne se rachèterait jamais. Mais c’était peu qu’il en fût convaincu ; tant que son père ne l’était pas, il n’avait pas même à donner un avis.

Abdoullah regardait Mohsèn et Djemylèh fixement, et, l’un et l’autre, le regardaient de même. Ils n’imploraient pas, ils ne demandaient rien. Ils avaient sur lui un droit et l’exerçaient. Ce droit, il est vrai, était de ceux que les âmes nobles permettent seules de prendre sur elles ; les âmes viles n’en connaissent rien. C’est précisément ce que les yeux des deux captifs disaient à Abdoullah. Du moins, il le comprit ainsi. Il se leva, marcha droit à eux et leur dit :

— Vous êtes mes enfants !

Et il les embrassa sur le front. Ils lui baisèrent les mains avec respect et allèrent remplir le même devoir auprès de la femme du chef, en s’agenouillant devant elle ; mais les jeunes femmes prirent Djémylèh dans leurs bras avec passion, et Akbar fut le premier à saluer Mohsèn de cette façon aisée et grande, privilège des hommes d’élite de sa nation. Le jeune Ahmedzyy lui rendit son salut avec déférence comme à un frère aîné et sortit avec lui, après s’être incliné devant les habitantes du harem, où les convenances les plus strictes ne lui permettaient plus de rester, du moment qu’il avait obtenu ce qu’il souhaitait.

Akbar conduisit aussitôt son nouvel ami dans une des chambres du palais, où il fit apporter des kaliâns et du thé, et répéta à Mohsèn qu’il devait se considérer comme dans sa propre demeure et disposer librement de ce qui était autour de lui. Mais le cérémonial même auquel le jeune Mouradzyy se conformait avec une sorte de précision et de pompe montrait assez qu’il remplissait un devoir et se piquait de le remplir dans toute son étendue, plutôt qu’il n’obéissait à un mouvement spontané. Mohsèn non-seulement le comprit ainsi ; mais, comme il partageait les sentiments de son hôte à cet égard, il ne lui fut pas difficile de répondre à de telles avances par des démonstrations de reconnaissance fièrement exprimées, et de bien faire sentir à son tour que la nécessité la plus pressante avait pu seule le contraindre à solliciter un appui que, pour lui seul, il n’eût jamais recherché. Ainsi, le protecteur et l’obligé, au milieu de démonstrations assez solennelles d’un mutuel dévouement, maintinrent intacts les droits imprescriptibles de l’animosité ancienne et se les reconnurent l’un à l’autre. Cependant, ils se mirent à causer avec un abandon généreux, et Mohsèn fit le récit complet de ce qui lui était arrivé depuis la veille. Il passa sous silence ce qui avait un rapport direct avec son amour ; ne parla de Djemylèh qu’en l’appelant ma maison, et, à son tour, Akbar, dans ses questions et ses remarques, évita avec le plus grand soin toute allusion à la jeune fille, bien que, au fond, il ne fût uniquement question que d’elle dans ce long entretien.

Cependant, un prêtre s’était présenté au palais et avait demandé à parler à Abdoullab-Khan. Il avait été introduit auprès du chef qui, l’ayant salué avec respect, le pria de s’asseoir et lui désigna la place la plus distinguée. Après les compliments et quand le thé eut été servi, puis emporté, le prêtre parut se recueillir un instant et se mettre en devoir d’exposer l’objet de sa visite. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, de belle figure, d’un aspect bienveillant, et dont le turban blanc faisait valoir le teint un peu olivâtre.

— Excellence, dit ce personnage, je me nomme Moulla-Nour-Eddyn et je suis natif de Ferrah. Ma profession vous explique assez que je cherche partout paix et concorde, et c’est pourquoi j’ai accepté d’Osman-Beg Ahmedzyy, une mission auprès de vous. Si elle réussit, les conséquences probables d’un malentendu fâcheux pourront être écartées.

— Moulla, répondit Abdoullah-Khan, je suis moi-même un homme pacifique, et ne demande pas mieux que de vivre en termes d’amitié avec le seigneur, dont vous venez de prononcer le nom. Malheureusement, il existe entre sa famille et la nôtre plus d’une difficulté, et je voudrais savoir quelle est celle dont vous vous préoccupez en ce moment.

— De la dernière rencontre, répondit Moulla-Nour-Eddyn. Un homme sans mœurs a trouvé moyen de pénétrer dans les chambres saintes de la maison d’Osman-Beg et d’en enlever un des ornements principaux. Dans la générosité bien connue de votre âme, vous donnez asile à ce malfaiteur, et Osman-Beg en vous informant de l’indignité de son adversaire, qui ne vous est certainement pas connue, ne doute pas un instant que vous allez lui livrer le coupable, afin qu’il reçoive un juste châtiment.

— En effet, repartit froidement Abboullah-Khan, les détails que Votre Sainteté veut bien me donner me sont tout-à-fait nouveaux, et, réellement, vous m’ouvrez les yeux. On m’avait menti impudemment. Je croyais que Mohsèn-Beg était le propre neveu de son Excellence Osman-Beg et ne comprenais pas pourquoi une alliance ne pouvait s’effectuer entre deux branches si rapprochées d’une même famille. Je vous demande pardon de ma faute, Moulla.

— Votre Excellence ignore donc que les deux frères, Osman et Mohammed, ne vivent pas en parfaite intelligence ?

— Je ne me rappelle pas trop si je l’ignorais, répliqua Abdoullah avec une expression méprisante ; les Ahmedzyys sont généralement des gens de trouble, et on n’aurait jamais fini de compter leurs querelles ; pour le moment, d’après ce que vous avez la bonté de me dire, Osman déteste son frère Mohammed, et le fils de celui-ci ; il ne veut pas d’union entre les deux familles, poursuit son neveu pour l’égorger et sa fille pour l’assassiner, et Mohsèn s’enfuit chez moi, et demande asile aux Mouradzyys. Vous conviendrez, Moulla, que voilà des gens bien dignes d’intérêt.

Ici Abdoullah secoua la tête, enchanté de sa démonstration et du mépris dont il venait d’accabler ses ennemis héréditaires. Mais le Moulla ne se laissa pas intimider par ce ton de sarcasme, et, avec sang-froid, reprit ainsi la parole :

— Sans nul doute, la jeune fille mourra et son complice avec elle. Ce n’est pas là ce qui fait la question. Osman-Beg désire seulement apprendre si vous consentez à lui livrer ses esclaves fugitifs ou prétendez les défendre ; c’est uniquement ce que je viens vous demander.

— Supposons, dit Abdoullah, en se penchant vers le prêtre d’un air confidentiel, que je ne sois pas éloigné de vous complaire, qu’en résulterait-il d’avantageux pour moi ? Puis-je vous questionner sur ce point, Moulla ?

— Assurément. Si Votre Excellence consent à me remettre les coupables, je puis lui promettre que la famille d’Osman-Beg tout entière abjurera ses sentiments anciens à l’égard des Mouradzyys. Les fils entreront dans votre maison et vous ne leur donnerez pas de solde, et, quant au père, il sait que vous cherchez un instructeur pour apprendre à vos esclaves militaires la discipline européenne : il sera cet instructeur, et, nuit et jour, vous pourrez compter sur lui. Je n’ai pas besoin de vous donner l’assurance que tous les serments possibles sur le livre saint, Osman-Beg est prêt à les prêter, si vous exigez cette garantie de sa fidélité.

— J’estime grandement de telles propositions, et elles me sont fort avantageuses, s’écria Abdoullah-Khan. Mais, pourtant, admettons que je les repousse. Que m’arrivera-t-il ?

— Je pourrais vous l’expliquer d’une façon certaine, répondit le Moulla ; mais une visite vous arrive, et vous allez savoir avant une minute à quoi vous en tenir ; vous allez le savoir, dis-je, d’une façon beaucoup plus complète et plus propre à vous convaincre que si un pauvre homme tel que moi continuait à porter la parole.

À ce même moment, entrait dans la cour, au milieu d’un flot de serviteurs et dans tout le faste d’une tenue magnifique, le médecin en chef du prince de Kandahar, personnage considérable par la faveur dont il jouissait auprès du maître. Ce n’était pas un Afghan de race ; mais, seulement, ce qu’on appelle un Kizzilbash, descendu de colons persans, quelque chose d’analogue à un bourgeois. On n’estime pas la naissance de ces gens-là, mais on fait cas de leurs richesses et, à l’occasion, de leurs talents. Celui-ci s’appelait Goulâm-Aly et fut reçu avec la distinction que son poste à la Cour lui méritait. C’était, d’ailleurs, un ami d’Abdoullah-Khan.

— Eh bien ! lui dit celui-ci, après que les exigences de l’étiquette eurent reçu satisfaction et qu’on fut sorti des compliments, si j’en crois le Moulla, vous venez ici pour me donner vos conseils ?

— Dieu m’en préserve ! s’écria le médecin. Comment une telle impertinence serait-elle possible vis-à-vis de plus sage que moi ? Est-il vrai que vous ayez recueilli chez vous un certain malfaiteur appelé Mohsèn ?

— Mohsèn-Beg, Ahmedzyy, est dans ma maison. Est-ce de lui que Votre Excellence veut parler ?

— Précisément. Vous savez que Son Altesse le Prince (Dieu puisse éterniser ses jours !) est un miroir de justice ?

— De justice et de générosité ! qui en doute ?

— Personne. Mais le Prince a juré tout-à-l’heure que celui qui empêcherait Osman-Beg de punir sa fille et son neveu serait lui-même mis à mort, sa maison pillée et son bien confisqué.

— Le Prince a fait un tel serment ?

— Je vous l’affirme sur ma tête.

— Pourquoi prendre une résolution si vive ?

— Vous allez le comprendre. Le Prince a un enfant malade dans le harem. Il a fait vœu hier au soir, afin d’obtenir la guérison de l’être aimé et de calmer la mère, d’accorder ce matin la première demande que lui ferait la première personne qu’il rencontrerait. Le sort a voulu que cette première personne fût Osman-Beg. Vous n’ignorez pas que le Prince tient ses promesses ?

— Surtout celles-là, murmura Abdoullah-Khan consterné.

Il regarda le Moulla, il regarda le médecin et se trouva fort embarrassé. Le Prince de Kandahar n’était ni méchant, ni tyrannique ; mais il aimait tendrement ses femmes et ses enfants, et, puisqu’il avait fait un vœu pour chasser la maladie de son harem, il ne voudrait certainement y manquer, pour rien au monde. En outre, Abdoullah-Khan ne laissait pas de se rendre compte de la magnificence de son propre palais, de la beauté de ses tentures et de ses tapis, de la plénitude connue de ses coffres, et il ne trouvait pas que cette splendeur constituât, en sa faveur, une circonstance atténuante, si, par une rébellion inopportune, il tombait sous le coup de la confiscation. Plus il réfléchissait, plus il devenait perplexe, et ses deux interlocuteurs le laissaient tout-à-fait libre, par leur silence, de poursuivre une méditation qu’ils jugeaient salutaire et dont ils attendaient les meilleurs résultats. Enfin, Abdoullah-Khan releva la tête et s’écria péremptoirement :

— Qu’on fasse venir mon fils Akbar !

Au bout d’un moment, Akbar entra, salua et se tint debout près de la porte.

— Mon fils, dit Abdoullah d’une voix traînante et assez humble, fort différente de son accent ordinaire, il plaît au Prince (que les vertus de Son Altesse soient récompensées sur la terre et dans le ciel !), il plaît au magnifique Prince de m’ordonner l’expulsion de Mohsèn. Il faut que ce vagabond soit livré à son oncle, qui va le traiter comme il paraît le mériter, ainsi que l’autre personne coupable ! Tout ce que le Prince ordonne est bien. Je vais me rendre immédiatement auprès de Son Altesse, afin de prendre ses ordres et d’obtenir de la bonté souveraine un moyen de faire les choses sans noircir mon visage. Pour vous, gardez bien cette maison pendant ma courte absence. Veillez à ce que les deux scélérats qui y sont entrés ne s’en échappent pas !… Veillez-y avec soin, mon fils ! Vous pouvez assez comprendre quel malheur affreux serait leur fuite ! S’ils gagnaient la campagne, on ne parviendrait peut-être jamais à les rejoindre ! Vous m’avez bien compris, mon fils ?

Akbar s’inclina et mit les deux bras en croix sur sa poitrine.

Abdoullah continua son propos en s’adressant au Moulla et au médecin.

— Ne vous étonnez pas des recommandations expresses que je lui fais. La jeunesse est peu intelligente, elle est étourdie, je ne voudrais pour rien au monde qu’un homme condamné par Son Altesse échappât au châtiment mérité, et surtout par une négligence quelconque de ma part.

Les deux assistants, également charmés et édifiés de ce qu’ils voyaient et entendaient, voulurent prendre congé d’Abdoullah-Khan ; mais celui-ci les retint.

— Non ! leur dit-il, il ne convient pas que vous me quittiez. On pourrait dire plus tard que j’ai parlé secrètement à Mohsèn, on pourrait dire beaucoup de choses… L’innocence même et la fidélité ne doivent pas s’exposer au soupçon. Soyez assez bons pour m’accompagner l’un et l’autre auprès du prince.

Cette demande fut facilement accordée et les trois personnages étant sortis ensemble de la cour, montés sur leurs chevaux de parade et entourés de leurs suites respectives, arrivèrent bientôt au palais et furent introduits en présence du Prince.

Celui-ci accueillit son lieutenant avec sa bonté accoutumée. Mais pendant que l’entrevue durait, et elle fut longue parce que Abdoullah employa tous ses efforts, tout son esprit, toutes les ressources de son intelligence pour la rendre interminable, il arriva chez lui ce qu’on va lire.

Akbar revenu dans l’appartement où se tenait Mohsèn, lui dit :

— Le Prince ordonne qu’on vous livre à vos ennemis. Mon père ne peut pas le braver ouvertement ; Son Altesse a trop de forces, mais il vous défendra par la ruse. Nous allons monter à cheval et, sans perdre de temps, nous sortirons de la ville, nous gagnerons la campagne. Demain sera demain et on verra alors ce qu’il faudra faire.

— Allons ! répondit Mohsèn en se levant. Mais il avait le cœur gros. Depuis une heure et plus il s’était habitué à croire Djemylèh en dehors de toutes les épreuves. Il causait avec son hôte et gardait extérieurement la froide apparence dont un guerrier ne peut se départir ; mais derrière cet aspect menteur de son visage et de sa contenance, il rêvait. Toutes les flammes de la joie, toutes les flammes de l’amour possédaient son être. Quand on aime, on ne fait qu’aimer. À travers tout, en dessus de tout, on aime, et cette trame d’or forme le fond invariable sur lequel se brodent toutes les pensées véritables. Ce qu’on dit en dehors n’est que du verbiage. On n’y tient pas, cela n’est pas de vous, et, si on s’y intéresse c’est que, secrètement, cela tient à l’amour ou y revient. Hors de l’amour, qu’y a-t-il ? Que peut-il y avoir ? Quelle joie, quels transports de s’y abandonner tout entier, sans rien réserver pour quoique ce soit qui s’en éloigne. Projets, espérances, désirs, craintes, terreurs profondes, subites bravoures, certitudes infinies, échappées vers l’enfer, perspectives sans fin, fleuries, étincelantes de soleil qui atteignent au paradis, tout est l’amour, et dans celle qui est aimée se viennent enfermer les mondes. En dehors, il n’y a que le néant, moins que le néant et, comme voile par dessus, le plus profond mépris. C’était ce que sentait Mohsèn.

Mais, à ce moment, il lui fallait passer de la lumière à l’ombre, dans cette ombre où il avait marché depuis la veille, et dont il était sorti depuis quelques instants que le plus poignant bonheur avait envahi et possédé son être. Ce temps de félicité était déjà passé. Il fallait recommencer à gravir dans les ténèbres la route pierreuse et défoncée des périls. Ce qu’il sentait, c’était pourtant toujours l’amour, l’amour éperonné par la douleur même, plus superbe, peut-être, plus intense plus orgueilleux et puisant dans sa force la certitude de ne jamais mourir, se nourrissant d’amertume, mais préférant ce mal à tout bien. Et d’ailleurs, il faut le dire, il n’y avait pas là cette peine, la plus âpre, la plus dure, la plus impardonnable de toutes au destin qui l’impose : il n’était question, du moins, ni de séparation, ni d’absence.

Il ne fut pas facile de faire accepter aux dames du harem la nécessité présente. Khadidjèh, la mère d’Akbar, Amynèh, sa sœur et Alyèh, sa femme, poussèrent des cris et se mirent à pleurer, mais le temps passait ; l’affection même, que les maîtresses du logis avaient conçue pour Djemylèh, aida à leur faire comprendre combien les minutes étaient précieuses, et, malgré leurs sanglots et leurs cris, elles laissèrent la jeune proscrite s’arracher de leurs bras et suivre Akbar qui l’amena à son amant.

On avait en grande hâte équipé et amené les chevaux. Akbar, Mohsèn et Djemylèh se mirent en selle, une douzaine de soldats fit comme eux, et la cavalcade, prenant une rue détournée, gagna au pas une des portes de la citadelle qui donnait sur la campagne, bien résolue à passer sur le ventre des gardes, si ceux-ci cherchaient à l’arrêter ; mais ils n’y songèrent pas, et, une fois dehors, Akbar mit sa monture au galop, et ses compagnons l’imitèrent.

Pendant deux heures, l’allure ne se ralentit pas un instant pour laisser souffler les chevaux. Mais ceux-ci étaient de la bonne race du nord, et leur pas allongé, la fermeté avec laquelle ils le soutinrent, firent faire beaucoup de route. On ne parlait pas, naturellement ; cependant Akbar, jugeant qu’on était assez loin et que la poursuite n’était plus possible, d’autant que personne ne pouvait savoir, en ville, la direction qu’il avait prise, Akbar se mit au pas, et, discrètement, se tint à une distance assez grande des deux amants pour leur laisser toute liberté de s’entretenir. Il servait de guide. Les cavaliers étaient, partie à ses côtés, partie en arrière-garde, partie dispersés sur les flancs, tous regardant autour d’eux l’horizon, à mesure qu’ils cheminaient ; et, ainsi, Mohsèn et Djemylèh se voyaient comme seuls.

— Ne te repens-tu pas ? dit le jeune homme.

— De quoi ?

— De m’avoir aimé, de m’avoir cherché, de m’avoir suivi ?

— Tu serais mort, si je n’étais venue. Tu mourais.

— Ce serait fini peut-être à cette heure ; tu serais assise, paisible, dans ta maison, auprès de ta mère, entourée des tiens.

— Et tu serais mort ! poursuivit Djemylèh. Je t’aurais vu tous les jours que moi-même j’aurais vécu ; je t’aurais vu, sous mes yeux, dans mon cœur, ne pouvant pas même, à force de remords et de chagrins, te ranimer une seule seconde, et moi, je serais couverte de honte à mes propres yeux, lâche, fausse, odieuse à ce qui aurait pu deviner mon crime, meurtrière de ma tendresse, traîtresse au maître de mon âme. De quoi me parles-tu ? Et qu’imagines-tu donc de meilleur pour moi que ce que j’ai ? Mohsèn ! ma vie, mes yeux, ma pensée unique ! Tu crois donc que je ne suis pas heureuse depuis hier au soir ? Mais, songes-y donc ! Je ne t’ai pas quitté ! Je n’ai plus cessé d’être avec toi ! d’être à toi ! Chacun sait que je suis à toi ! Je ne puis être qu’à toi seul ! On parle de danger ! Mais, aussitôt, je suis là, avec toi, à côté de toi, contre toi ! Et plus le danger est grand, moins je m’éloigne, plus je m’approche, plus je me confonds avec toi ! Ne tremble donc pas ; si je n’étais là, tu n’aurais peur de rien ! Pourquoi veux-tu rejeter de ton être ce morceau qui en est, qui est moi, et qui ne peut ni vivre ni mourir sans toi ?

La beauté est belle ; la passion, l’amour absolu sont plus beaux et plus adorables. Jamais idole si parfaite, que l’ait imaginée ou faite l’ouvrier, n’approche en perfection d’un visage où l’affection dévouée répand cette inspiration toute céleste. Mohsèn était enivré d’entendre Djemylèh disant de telles choses et de la regarder les disant. Elle le transportait avec elle-même dans cette sphère brûlante, où, devant la sensation présente, l’avenir et le passé sont également anéantis. Et, de la sorte, ces enfants, qu’une protection bizarre entourait, que des haines directes, actives, furieuses, poursuivaient, que le hasard venait de trahir, et qui, sauf un miracle, ne pouvaient s’échapper de l’enceinte étroite où les resserrait leur perte, dans laquelle ils tournaient, oui, ces amants planaient ensemble dans l’éther du plus absolu bonheur que l’homme le plus fortuné puisse respirer jamais !

Ils étaient dans un de ces moments où l’esprit acquiert, par l’effet même de la félicité qui l’emporte, une activité, une puissance de perception supérieure à celle qu’il a d’ordinaire. Alors, tout absorbé qu’on est dans ce qu’on chérit, rien ne passe inaperçu, rien ne se montre qui ne laisse trace sur le cœur, et, par lui, dans la mémoire. Ce regard ne tombe pas sur un caillou, dont la forme et la couleur ne restent pour jamais fixés dans le souvenir ; et l’hirondelle qui traverse l’espace au moment où une parole adorée retentit à votre oreille, vous la verrez toujours, toujours, jusqu’aux derniers moments de votre vie, passer rapide dans les cieux que vous aurez contemplés alors, et jamais oubliés. Non ! Mohsèn ne devait plus perdre l’impression de ce soleil qui se couchait à sa droite, derrière un bouquet d’arbres ; et quand Djemylèh lui dit, avec l’accent le plus tendre :

— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Et qu’il lui répondit :

— C’est parce que je t’adore !

Et qu’elle ajouta avec un air de tête enivrant :

— Tu crois ?…

À ce moment, Mohsèn s’aperçut que la manche de Djemylèh avait un reflet bleu, et cette sensation lui resta comme empreinte avec le feu dans la mémoire, au milieu de son délire.

Cependant, dans le palais de Kandahar, dans la maison d’Abdoullah-Khan, au logis de Mohammed-Beg et chez Osman, tout était en confusion au sujet des deux amants. Les deux frères, suivis chacun de son monde, s’étaient rencontrés dans le bazar, et Mohammed, exaspéré par l’ignorance où il était du sort de son fils, avait attaqué le premier ; quelques passants avaient pris parti, des coups de mousquet et des coups de sabre avaient été échangés de part et d’autre ; les marchands, comme à leur ordinaire, et surtout les marchands hindous, s’étaient répandus en cris de détresse, et on eût cru, au bruit de la mousqueterie et au cliquetis des lames, et surtout aux clameurs aiguës qui se poussaient, que la ville était mise à sac. Il n’y eut pourtant personne de tué, et quand les gens du juge de police eurent réussi à séparer les combattants et à les renvoyer chacun de leur côté, il se trouva que les deux partis s’étaient à peine fait quelques égratignures. Cependant cette rencontre ne resta pas sans conséquences. Elle ébruita le fond de l’affaire. On sut par toute la ville que Mohsèn Ahmedzyy avait enlevé Djemylèh, sa cousine, et que les Mouradzyys leur avaient donné asile ; mais que le Prince ordonnait de livrer les coupables au père offensé. Là dessus, il y eut de grands partages dans les opinions. Les uns vinrent offrir leurs services à Mohammed, d’après cette opinion qu’un homme d’honneur doit toujours soutenir et protéger les amants ; les autres furent d’avis qu’au fond il n’y avait là qu’une continuation de la querelle des Ahmedzyys et des Mouradzyys, et que, puisque Mohammed et son fils se liguaient avec les seconds, c’est qu’ils trahissaient leur famille. Sur un tel raisonnement, ces logiciens embrassaient la cause du véritable et fidèle Ahmedzyy, Osman-Beg. Quelques-uns, indifférents à la question en elle-même, furent extrêmement indignés de l’intervention du Prince. Ils trouvèrent que celui-ci n’avait nullement le droit de se mêler d’une querelle qui ne le regardait pas, et, encore moins, d’ordonner à un noble Afghan de livrer ses hôtes. Là-dessus, ils prirent parti pour Mohammed. Mais un nombre considérable se rangea du côté d’Osman, uniquement pour avoir le plaisir de batailler. En somme, ce fut dans ce dernier parti que se trouva la majorité. La ville fut donc subitement en proie à une grande émotion ; les Hindous, les Persans, les Juifs, les gens tranquilles et de négoce se mirent à fermer leurs boutiques et à s’amasser dans les préaux des mosquées en poussant des gémissements lamentables et en assurant que le commerce était perdu pour jamais ; les femmes du commun montèrent sur les terrasses, d’où on les entendait se lamenter et déplorer d’avance la misère certaine de leurs petites familles ; les prêtres se rendaient gravement dans les maisons notables pour prêcher la paix et recommander la modération, en vantant les avantages de la mansuétude, état de l’âme dont personne n’avait jamais eu la moindre nouvelle dans le pays, et voilà comment allaient les choses parmi les pacifiques. En même temps, des groupes plus ou moins compactes, des troupes plus ou moins fortes, gens de pied et gens de cheval, le turban bleu, rayé de rouge, bien serré aux tempes, la ceinture ajustée étroitement, le bouclier au bras, le fusil sur l’épaule, l’œil actif, la barbe farouche, se croisaient dans les bazars, bousculant les passants, et prêts à se sauter à la gorge. Pourtant on n’en faisait rien. On attendait d’être organisé, d’avoir une direction ; l’incertitude planait ; résolu à se battre, on s’en promettait plaisir et honneur ; mais il fallait des chefs reconnus et un plan. Cet état de choses devait durer à peu près deux ou trois journées ; ensuite tout éclaterait. C’est l’usage.

Le Prince était en conférence amicale avec Abdoullah-Khan, le prêtre Moulla-Noureddyn et le médecin Goulâm-Aly, quand le juge de police de la ville, l’air effaré, vint avertir Son Altesse de ce qui se passait. Le prêtre et le médecin furent satisfaits, intérieurement, de voir les choses prendre cette tournure, attendu que la conclusion rapide de l’affaire en était précipitée ; quant à Abdoullah-Khan, il resta consterné ; c’était plus qu’il n’avait prévu ; une sorte d’insurrection ne l’accommodait pas pour le moment, et voyant, d’ailleurs, le Prince se laisser impressionner par le récit du chef de police, il prévit que, si l’on ne trouvait pas chez lui les deux amants, la colère du Souverain en serait bien autrement excitée qu’elle ne l’eût été sans l’émeute. Il avait fait un calcul un peu compliqué, mais pourtant assez raisonnable : en donnant asile à Mohsèn et à sa compagne, il s’acquérait une belle réputation de générosité, ensuite, il avait le plaisir de donner un rude coup à une partie, sinon à la totalité, des Ahmedzyys, en facilitant la fuite de ses protégés ; il comptait ne jamais avouer la part qu’il y avait eue, et son fils Akbar serait seul compromis. Pendant quelques jours, le Prince aurait de l’humeur, puis un cadeau l’apaiserait, et Akbar resterait en faveur. Mais ces combinaisons manquaient ; Abdoullah-Khan avait en face de lui une affaire d’État ; le Prince, quand il allait savoir la vérité, deviendrait à craindre. Il fallait prendre un parti. Abdoullah-Khan le prit sur le champ.

Jusqu’alors il n’avait nullement mis en question l’extradition des deux enfants ; seulement il avait bataillé et épluché des minuties sur la façon dont l’extradition aurait lieu, mettant en avant sans cesse les intérêts de sa considération, et se montrant tellement méticuleux que, au milieu des discours, deux grandes heures s’étaient perdues. Comme le Prince ne rencontrait pas de résistance de la part de son favori, et que, d’ailleurs, l’entretien, poussé par instants sur le terrain de la plaisanterie, lui procurait une distraction agréable, il ne s’impatientait pas ; il lui était fort indifférent que Mohsèn et Djemylèh tombassent dans les mains de leur juge une demi-heure plus tôt ou plus tard. À la fin, cependant, on était convenu qu’Abdoullah-Khan remettrait purement et simplement les coupables aux mains du Prince, sans s’informer de ce que Son Altesse comptait en faire, et même il lui serait permis de les placer sous l’auguste protection, en exprimant par ses paroles que, dans sa conviction intime, ils y seraient tout-à-fait à l’aise et en sûreté. Un messager avait alors été envoyé à la demeure du favori. Il revint au moment où le chef de police finissait le récit de ce qui se passait dans la ville, pour déclarer que tout le monde s’était enfui, Akbar, Mohsèn et Djemylèh, et qu’on ne savait où ils étaient allés.

Abdoullah-Khan ne laissa pas à son maître le loisir de s’emporter. Il prit gravement la parole :

— Certainement, mon insolent de fils (que la malédiction de Dieu soit sur lui !) aura sottement craint le déshonneur de sa maison et, sans attendre l’effet des bontés de Votre Altesse, il aura emmené avec lui les deux scélérats. Heureusement, je sais où les reprendre. Ils sont dans ma tour de Roudbàr, à quatre heures d’ici, dans les montagnes.

Puis, tirant son anneau de son doigt et le remettant au chef de police :

— Envoyez, dit-il, tout de suite, quelques messagers avec mon écuyer, que vous trouverez en bas. On remettra cet anneau à mon fils Akbar, et je vais écrire l’ordre de délivrer les prisonniers à vos gens. De cette manière, le mal sera réparé et la ville retrouvera son repos.

Abdoullah-Khan parlait d’un ton si net, si précis, que l’indignation ne trouva pas sujet de se répandre.

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Personne n’osa mettre en doute la parfaite bonne foi du personnage qui, en effet, n’était, à ce moment, que trop sincère. Il était bien résolu à trahir, à livrer les jeunes gens ; il eût préféré ne pas céder ce point ; mais la raison d’État, mais la convenance voulaient qu’il imposât silence aux scrupules«de sa fierté, et il le fit. Un homme qui mène, à un degré quelconque, les intérêts des autres, perd nécessairement une grande partie de ses délicatesses de cœur, quand il ne les perd pas toutes. Un courtisan vit de concessions, d’atermoiements, de moyens termes de toute nature. Il ne fait jamais si bien qu’il le souhaiterait, quand il le souhaite, et même, lorsqu’il arrive au développement complet de son genre d’existence, il ne le souhaite plus du tout. Abdoullah-Khan ne se souciait guère de deux victimes de plus ou de moins : mais il lui eut convenu de nuire aux Ahmedzyys. Cela ne se pouvait, pour cette fois, sans des inconvénients trop graves. Il y renonçait donc. Quant au point d’honneur, il se promettait d’en réparer l’échec par un surcroît de morgue. Il se consolait surtout en pensant que nul n’était assez fort pour essayer de le faire rougir, sans qu’il s’en vengeât sur l’heure même.

On approche du terme où finit cette histoire. Les envoyés du chef de police, ayant fait grande diligence, arrivèrent à la tour vers le milieu de la nuit. Ils aperçurent aux rayons de la lune, alors dans son plein, un édifice carré, assez bas, percé d’une porte étroite et de quelques meurtrières d’un aspect sinistre, situé sur une avancée de rocher, à mi-côte d’un escarpement stérile. Rien de plus sombre et de plus tragique.

Les messagers descendirent de leurs chevaux et le principal de la troupe frappa avec force pour se faire ouvrir. Tout le monde dormait. Un soldat de la garnison se présenta à l’entrée ; il enleva les barres de fer qui la maintenaient close. On lui montra le cachet et la lettre. Il ne fit aucune observation, se rendit sans hésiter et appela ses compagnons, qui ne se montrèrent pas plus difficiles que lui. Cependant les pourparlers et les allées et venues avaient réveillé Akbar. Le jeune chef parut sur le palier d’un escalier intérieur. La montée en était raide. Akbar dominait les têtes de ceux auquels il s’adressa brusquement.

— Que signifie ce bruit ? Et vous, mes hommes, pourquoi laissez-vous entrer ces étrangers ?

— Ce sont des gens envoyés par Son Altesse. Ils apportent une lettre et l’anneau de votre père. Il faut livrer les prisonniers.

Akbar demanda :

— C’est mon père qui a donné cet ordre ?

— Lui-même ! Voici son anneau, vous dis-je, voici sa lettre.

— Alors Abdoullah-Khan est un chien et je n’ai pas de père !

Ce disant, il déchargea ses deux pistolets sur les hommes rassemblés devant lui : il en tomba un, et il lui fut répondu par une décharge qui ne l’atteignit pas. Il mit le sabre à la main. À la même minute, Mohsèn et Djemylèh parurent aux côtés du jeune homme.

— Ahmedzyy, dit-il avec force, tu vas voir que les hommes de ma tribu ne sont pas des lâches !

Il saisit son fusil et fit feu. Les agresseurs poussèrent un cri de rage et s’élancèrent à l’assaut. Mohsèn tira à son tour. Djemylèh tenait déjà l’arme d’Akbar et la chargeait. Ensuite elle fit de même pour celle de son mari, et, pendant un quart-d’heure, elle remplit cet office sans se troubler. Tout-à-coup, elle porta sa main sur son cœur et chancela ; une balle venait de lui traverser la poitrine. À la même seconde, Akbar roulait à ses pieds, mortellement atteint à la tempe.

Mohsèn se jeta sur Djemylèh, la soutint, l’embrassa, leurs lèvres s’unirent. Ils souriaient tous deux et tombèrent tous deux ; car une nouvelle décharge vint frapper le jeune homme, et leurs âmes ravies s’envolèrent ensemble.


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