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Nouvelles conversations avec Eckermann (La Revue Blanche)/7

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La Revue blancheTome XV (p. 25-29).


Nouvelles conversations
avec Eckermann



Les Déracinés

Lundi, 22 novembre. — Quand j’ai ouvert ma fenêtre ce matin, la rue et les toits étaient couverts d’une neige abondante qui était tombée pendant la nuit. J’ai pensé que Goethe renoncerait à passer la journée à Iéna, et je me suis présenté chez lui de bonne heure. Il se tenait dans le petit bureau qui est à côté de sa chambre, enveloppé dans sa robe fourrée, et écrivait sur une table légère devant le feu.

— J’écris à Barrès, me dit-il, pour le remercier de son envoi. J’ai lu les Déracinés avec toute l’attention, tout le respect que mérite une telle œuvre. C’est un livre considérable, le plus important qui ait paru en France depuis longtemps. Nous savions tout ce que Barrès avait d’art et de goût ; j’ai toujours aimé son style qui est à la fois classique et neuf, et la saveur originale de son intelligence. Mais il prouve aujourd’hui une puissance de construction, une force d’observation et d’analyse, dignes d’un véritable philosophe social. Il serait intéressant de suivre dans chacun de ses livres depuis cinq ans le développement de ses idées. Songez qu’il est parti de l’individualisme le plus radical, et maintenant il ne paraît plus occupé que des groupes, de la vie sociale. C’est le progrès naturel d’un homme qui était aussi richement doué comme moraliste et comme philosophe que comme écrivain. Mais je le loue surtout d’avoir su profiter si bien des circonstances. Son passage dans l’action politique, son goût des voyages et des paysages historiques ont beaucoup élargi ses conceptions littéraires. Les critiques devraient dire tout cela, mais il n’y a plus de critiques en France. Pour parler dignement des Déracinés, il faudrait un Sainte-Beuve, et surtout il faudrait avoir l’espace d’un Lundi.

Je ne fus pas surpris de ces paroles, car Goethe m’avait exprimé, à maintes reprises, au cours de sa lecture, la sympathie, et l’admiration véritable, que lui inspirent les Déracinés, et il a toujours éprouvé pour Barrès une prédilection particulière.

— Il est vrai, dit Goethe, que je ne suis pas toujours d’accord avec Barrès, et je le lui marque fortement dans ma lettre. Je ne puis croire qu’il soit mauvais pour tout le monde d’être déraciné. Voyez Sturel. Que serait-il devenu dans sa maison de Neufchâteau entre sa mère et ses vieilles tantes ? Tandis qu’à Paris il a rencontré Thérèse Alison, Astiné ; il a connu des émotions qu’on ignore toujours dans une petite ville et que même un Parisien à sa place n’eût pas éprouvées. Je ne me méprends pas sur la pensée de Barrès. Ce qu’il regrette, c’est qu’on dépeuple la terre hospitalière des provinces pour envoyer à Paris, pêle-mêle, les plus débiles et les plus forts. Je sais que les plantes trop faibles dépérissent dans un autre sol. Sans doute. Mais n’oublions pas les jeunes gens qui dépérissent dans leur village, et qui dans la grande ville auraient trouvé, je ne dis pas le talent ou la gloire, mais la vie, l’activité, le bonheur. Ils ne sont que sept dans la classe pour suivre les conseils de Bouteiller, et tous les enfants ne vont pas au lycée et n’ont pas Bouteiller pour maître. Barrès ne veut voir que ceux qui sont partis, mais ceux qui restent ? D’ailleurs ces jeunes Lorrains que l’Université attire vers une vie plus périlleuse, d’autres forces les retenaient, non pas des forces variables avec les constitutions et les mœurs, mais des forces constantes et éternelles : l’amour du sol, la tendresse des parents, la tranquillité d’un foyer modeste. Il fallait un instinct puissant pour en triompher.

— Cependant, dis-je, Racadot et Mouchefrein sont partis ; ils se sont établis dans une vie nouvelle alors qu’ils étaient trop faibles pour y réussir ; et ils en sont venus à la misère et au crime.

— Et pourquoi, répondit vivement Goethe, fallait-il que Mouchefrein restât photographe, et Racadot clerc d’avoué ? Ceux-là aussi devaient partir du moment qu’ils en sentaient l’envie. Racadot ne m’intéresse pas moins que Suret-Lefort. Il pouvait réussir aussi bien que lui, et même sauriez-vous exactement me dire pourquoi Racadot ne réussit point ? Assurément ce n’est pas sa faute. Il tombe parce qu’il est mal servi, presque trahi par ses amis, qui dans l’affaire du journal font montre du plus cruel égoïsme ; il tombe surtout parce qu’il n’est pas assez riche. Voilà donc la conclusion la plus forte qu’on puisse tirer du roman de Barrès, c’est que notre état social est illogique, et contradictoire, que la société ne nourrit pas ceux qu’elle attire, que, tandis que le riche prospère, les pauvres meurent. Mais ils meurent partout, à Neufchâteau et à Nomeny aussi bien que sur la butte Montmartre. Je vois bien qu’on a trompé ces enfants en les faisant venir à Paris ; on leur a caché que la vie était injuste et cruelle, mais elle ne l’est pas seulement à Paris. Si Racadot et Mouchefrein étaient restés bien sagement dans leur village, on leur aurait donné la maigre pitance qui calme la faim, comme à la chèvre qui ne broute que quand elle est bien attachée. Ils ne seraient pas morts de faim ; mais appelez-vous cela vivre ; ne vaut-il pas mieux mourir en une fois ? Non, mon enfant, comprenez-le bien. Ce sont les inégalités sociales plus que les différences de caractère qui condamnent Racadot à une vie différente de celle de Sturel ou de Saint-Phlin. Et si l’on devait tirer une conclusion des Déracinés, il ne faudrait pas s’en tenir à des réformes politiques, c’est tout le procès social qu’il faudrait instruire et dresser. Mais, songez-y, quels sont les plus solides soutiens de la société, sinon la famille, la commune et la province ?

Chacun de ces groupements soutient l’autre, et c’est cette harmonie qui fait la solidité de l’édifice. Même s’il est malheureux, un homme qui vit chez lui, environné de ses parents, dans la maison où est né son père, est enclin à penser que tout va bien dans le monde. Cette tendance à vivre chez soi n’est déjà que trop forte. Si nous la fortifions encore, personne ne partira plus. Chacun restera à la place où l’a déposé la Providence et le monde restera ce qu’il est. Or il faut qu’il change, et le livre même de Barrès n’est qu’un long exemple, une longue preuve de cette nécessité.

Goethe avait prononcé ces paroles avec une extrême vivacité. Il se leva, marcha au travers de la chambre à plusieurs reprises, puis vint s’asseoir près de moi sur le canapé de tapisserie qui est entre les deux fenêtres. Il restait silencieux, presque rêveur, et, en l’observant à la dérobée, j’eus l’impression qu’il suivait dans sa mémoire quelques souvenirs lointains, mais toujours vifs. Puis il se remit à parler, mais d’une voix plus basse et légèrement altérée.

— Je me souviens, dit-il, du jour où je suis parti pour l’Italie. J’étais à Weimar ; mais je passai quelques semaines à Francfort avant de partir. Ma mère pleurait dans la chambre ; elle me dit qu’elle était vieille et malade et me supplia de ne pas entreprendre un aussi long voyage. Puis elle comprit que mon départ était nécessaire, et vint me le dire elle-même en m’embrassant. Si elle m’avait aimé d’une façon plus égoïste ou si je l’avais aimée davantage, je n’aurais pas quitté l’Allemagne. Ma vie entière en eût été changée et amoindrie. Car, aujourd’hui que je puis contempler derrière moi ma vie entière, je sens clairement que mon devoir véritable était de partir.

— Et cependant, dis-je, vous n’avez vécu ni en Italie, ni même à Francfort. Mais vous voici à Weimar depuis bien des années, dans une ville modeste, où la vie fait peu de bruit.

— Pourtant, dit Goethe avec douceur, je suis aussi un déraciné. C’est se déraciner que changer même de village. Il est vrai que Weimar est une petite ville, plus petite que Francfort où je suis né. Mais, du moins, je ne suis pas resté prisonnier des liens naturels qui enchaînent la plupart des hommes à leur famille ou à leur toit. J’ai ce bonheur de savoir détourner mon âme des émotions trop vives, et ainsi j’ai toujours eu le courage de partir. Mais combien, plus pitoyables, plus sensibles, ont été les victimes de leur cœur. Nous pouvons nous tromper, sans doute ; nous pouvons nous laisser tromper aussi ; mais, quand la raison nous le conseille, il faut savoir partir, changer, choisir. Pour cela, il ne faut pas trop aimer ce qu’on quitte. On ne travaillera efficacement au bonheur des hommes qu’en relâchant tous ces liens que Barrès veut resserrer.

À ce moment Du Coudray entra, et, frappé de l’animation qui était peinte sur le visage de Goethe, il s’enquit du sujet de notre entretien. Goethe le mit au courant d’autant plus volontiers que Du Coudray a passé le mois dernier à Paris et s’est rencontré à plusieurs reprises avec Barrès qui est l’ami et l’allié de sa famille.

— Je suis heureux, dit Du Coudray, que le hasard de nos conversations ait mis Barrès sur ce sujet, car je lui ai présenté des objections analogues, et j’ai retenu sa réponse presque mot pour mot.

« Je voudrais, m’a dit Barrès, vous faire comprendre dès maintenant ce qui ressortira par la suite.

« Je n’apporte pas une solution, mais une discussion. S’il y a un bénéfice de mon œuvre, c’est qu’elle donnera une vue plus claire de l’état des choses.

« C’est un grand défaut français, normalien et oratoire de vouloir que celui qui pose les données d’un problème fournisse en même temps la solution… »

— En effet, interrompit Goethe, Barrès a raison. C’est un défaut bien français.

— « Et si, dans l’état de la question, il n’y a pas de solution ? — Voilà ce que peut fournir la recherche consciencieuse de la vérité : montrer que dans la donnée du jour, ni Taine, ni Napoléon — ni le traditionalisme, ni le jacobinisme — ne sont une pleine solution. »

Alors ? ai-je dit à Barrès.

« Alors ? m’a-t-il répondu. — Eh bien ! c’est une maladie, mais il y a la vie, demain la guérison, demain peut-être le pire.

« Je sais, a-t-il ajouté, que je prête à l’objection, parce qu’on me sait des préférences politiques. Mais la politique intervient peu dans un livre qui eût été plus artistique si je n’avais eu des préoccupations d’analyse avant tout. »

— Je ne suis pas surpris que Barrès se soit exprimé ainsi, dit Goethe, mais, à mes yeux, le traditionalisme n’est même plus une solution provisoire et incomplète. Ce qui est vrai, c’est que nous sommes dans un moment de l’histoire où la vie est si dure, si injuste, que, par comparaison, tous les états antérieurs peuvent sembler moins détestables. Aussi fortement que l’avenir, le passé pourrait humilier le présent. Je ne doute pas que dans la vie féodale on n’ait été plus sûr, plus tranquille qu’aujourd’hui. Mais chaque siècle a sa tâche dont les autres ne sauraient s’acquitter pour lui. Il est clair que Barrès, dans cette confrontation avec ce qui fut, n’a cherché qu’une lumière plus vive à projeter sur ce qui est. Mais une maladie nouvelle exige de nouveaux remèdes. D’ailleurs, je dois reconnaître que le personnage de Remœrspacher me rassure extrêmement, et surtout la prédilection que Barrès paraît montrer pour ce personnage. Celui-là n’est pas attaché à la tradition par un entêtement conservateur ou par un instinct animal, mais par la raison, par un véritable esprit philosophique.

Nous restâmes tous trois silencieux pendant quelques instants. J’étais heureux de voir Goethe en si bonne disposition, et je me confirmais tout bas dans mon sentiment personnel d’admiration pour l’œuvre de Barrès. Mais Du Coudray, qui semblait soucieux et presque ému, dit tout à coup.

— Pourtant il est doux d’avoir sa terre, sa maison dans son village, et de mourir sous le toit où son père est mort.

— Oui, dit Goethe, j’aimerais aussi mourir dans la maison de mon père, mais je veux vous dire dans quelle pensée. J’aimerais que ma vie retrouvât ses origines, que ma vieillesse se terminât où s’est écoulée mon enfance, que mon existence s’achevât et vînt rejoindre la vie universelle au même point où elle s’en est détachée. Mais je ne connais pas cette piété familiale qui attache tant d’hommes à une maison. C’est une cause de faiblesse pour l’humanité entière ; c’est le grand obstacle aux changements nécessaires dans l’humanité. Non, je ne puis m’attacher aux formes usées et mortelles de la vie. Ce n’est pas là ce que je veux avoir de commun avec nos pères. Ce que je veux partager avec eux, c’est l’amour de la Vie, de la Vérité et de la Raison. Il faut se mettre en harmonie avec les lois profondes de l’Univers, et non pas avec les préjugés et les habitudes qui en voilent le véritable sens. Il faut chercher ce qui est la vérité de notre caractère et de notre temps, comme nos pères l’ont fait, eux aussi, pour leur temps à eux. Il faut réaliser ce qui est juste dans notre moment de l’humanité. La vérité grandit et s’enrichit d’âge en âge ; mais il faut la recréer nous-mêmes ; nous ne la trouverons pas dans le testament de nos pères toute faite et prête à servir.

C’est pourquoi je préfère mourir ici, dans la patrie que je me suis choisie, dans la maison que j’ai bâtie, au milieu des tableaux et des gravures que j’ai choisis moi-même, et non pas un aïeul plein de goût. Je mourrai fier de n’avoir jamais déposé dans le monde une pensée qui ne fût entièrement la mienne, et une vérité que je n’aie conçue de toute mon âme comme ma vérité. J’ai aimé le passé, j’ai cherché à le connaître et à le comprendre ; mais si la Nature est harmonieuse et régulière, elle veut enrichir toujours ses fins. La Raison ne peut s’arrêter, elle étendra sans cesse son empire, et l’amour sincère de la Justice et de la Raison est le lien véritable, la seule chaîne légitime entre les générations…

Goethe parla longtemps ainsi et nous l’écoutions encore, avec l’émotion que chacun peut comprendre, lorsque son fils et Ottilie entrèrent, et la conversation prit un autre cours.