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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/Les Barons des Orcades

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Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 223-256).


Les barons des Orcades,

POËME DRAMATIQUE.




FRAGMENT.





 

ACTE DEUXIÈME.




PERSONNAGES


Hacco Mac-Clean, lord d’Éda.

Jutta, norne.

Dunstan l’Aveugle, barde du clan de Hacco.

Fergus, son fils, pêcheur

Yvor, pêcheur

Malcolm, enfant, guide de Dunstan.




(La scène se passe dans une anse de l’île d’Éda, une des Orcades. Le théâtre représente une plate-forme élevée au bord de la mer et précédée d’une étroite bande de sable. Sur l’avant-plan, quelques rochers, entre lesquels est amarrée une barque de pêcheur, dont la proue porte une torche allumée et inclinée sur l’eau. Sur la plate-forme, qui est bordée d’une sorte de balustrade composée de blocs informes de granit et d’où l’on peut descendre vers la grève par un escalier de pierre, se dresse une vieille tour d’architecture normande, à moitié en ruine. Elle se rattache, vers la droite du spectateur, à un massif de rochers dont les formes sauvages et abruptes s’étagent dans l’air et dont le sommet en couronné du château d’Éda, que l’on aperçoit vaguement à l’arrière-plan. Entre ces rochers circule une rampe qui, taillée dans la pierre vive et cachée de distance en distance par quelque saillie de granit, relie le château à la plate-forme où elle s’arrête à côté de la tour. À la gauche du spectateur, au fond, la mer calme et sereine. La scène est éclairée par un crépuscule incertain. Dès la troisième scène, on voit par moments vibrer à l’horizon quelques reflets rougeâtre d’une aurore boréale.

Au lever de la toile, Fergus et Yvor, occupés à pêcher à la torche, ramènent leur filet et descendent sur la bande de sable qui s’étend au pied de la plate-forme. Ils contemplent le château d’Éda par une des brèches qui s’ouvrent entre les blocs de rocher dont la plate-forme est bordée.)





Scène PREMIÈRE.


YVOR, FERGUS.




YVOR.

Dans quel siècle, ô mon Dieu, vivons-nous ? Quelles choses
Nous voyons !


FERGUS.

Nous voyons !Oui, c’est vrai, les jours ne sont pas roses
Pour nous surtout, pour nous, pauvres gens dont le sort,
En ces temps de malheur, est pire que la mort.
Car toujours, n’est-ce pas ? toujours sur les chaumières
Les foudres des châteaux éclatent les premières,
Et partout on ne voit, dans le choc des partis,
Que les grands se battant sur le dos des petits.


YVOR.

Pires que des païens et pires que des Mores,
Ils ne quittent pas, même en dormant, leurs claymores,
Et sans cesse, pareil aux clameurs des démons,
Leur pibroc assourdit les échos dans les monts.


FERGUS.

Encor s’ils nous laissaient, en paix à notre ouvrage

Et libres, sur la mer, où gronde assez l’orage,
Conduire notre barque et jeter nos filets,
Et s’ils ne rougissaient de sang que leurs palais !


YVOR.

Que Dieu nous vienne en aide !


FERGUS.

Que Dieu nous vienne en aide !Hélas ! que de querelles !
Les Orcades se font toutes la guerre entre elles,
Rocher contre rocher, manoir contre manoir.
Pas un mont qui ne dresse en l’air un drapeau noir ;
Pas une île où les flots, en côtoyant sa rive,
Ne trouvent un cadavre à prendre à la dérive.
Et quand les chefs sont las de guerres et d’assauts,
Ils s’amusent. Comment ? À piller leurs vassaux.
Ô furieux maudits, qui, de leurs sentinelles,
À guetter l’horizon fatiguent les prunelles,
Et font sur leurs remparts, hérissés de créneaux,
Le jour, veiller leur pique et, la nuit, leurs fanaux.
Lorsque les champs en vain attendent les semailles,
Eux, sans se dévêtir de leurs cottes de mailles,
Sont toujours prêts, le casque au front, la dague en main.
Chaque soir on se dit : « Que feront-ils demain ? »

Et, dès l’aube, voilà que, de leurs portes noires
Les herses, dents de fer, entr’ouvrent les mâchoires,
Et que, la lance haute, ils sortent de leurs tours
Et fondent sur la plaine ainsi que des vautours.
Puis, le soir, quand, rentrés dans leurs sombres bastilles,
Ils relèvent les ponts et referment les grilles,
L’épervier va glaner où leur pied a passé,
Dans le chemin de sang que leur glaive a tracé.


YVOR.

Ô lairds, ô chefs de clans, seigneurs, barons et comtes,
Quel jour Dieu viendra-t-il vous demander vos comptes,
Et, forçant vos manoirs pleins d’effrayants secrets,
Écrire sur vos murs : « Mané, Thékel, Pharès ? »


FERGUS.

Oh ! le jour du Seigneur est plus près qu’on ne pense.


YVOR.

Ami, si tu dis vrai, le ciel te récompense !
Car voilà bien longtemps, hélas ! que nous versons,
Nous qu’on foule et meurtrit de toutes les façons,
La sueur de nos fronts et le sang de nos veines.
Et je croyais Dieu sourd à-nos prières vaines.



FERGUS.

Yvor, écoute-moi. Sur ce rocher, si haut
Qu’il n’a jamais subi l’insulte d’un assaut,
Regarde s’élever ce château formidable,
Sinistre et seulement aux aigles abordable.
Je ne l’ai jamais vu de près ce lieu maudit.
Mais mon père souvent, le vieux barde, m’a dit,
Quand il venait, le soir, visiter sa famille
Et causer avec nous sous notre humble charmille :
« Mon fils, aime ta barque et reste à tes filets ;
« Car le bonheur n’est pas toujours dans les palais. »


YVOR.

Comment ! Il te disait cela, Fergus ?


FERGUS.

Comment ! Il te disait cela, Fergus ?Écoute.
« Mon fils, ajoutait-il, qui sait ce qu’il en coûte
« Aux grands d’être puissants, et de quels deuils secrets
« Souvent leur cœur est plein quand on y lit de près ?
« L’hermine et le velours cachent bien des misères.
« La douleur sait trouver les aigles dans leurs aires ;
« Et, dans son nid de marbre immense et colossal,

« Parfois le suzerain pleure comme un vassal. »


YVOR.

Mais à propos de qui parlait-il de la sorte ?


FERGUS.

De qui ? Par saint Ronald ! il faut que le mot sorte.
Il me parlait d’Hacco Mac-Clean, lord suzerain
Et haut baron d’Éda, l’île aux guerriers d’airain…


YVOR.

De notre maître à nous ?…


FERGUS.

De notre maître à nous ?… De l’homme qui respire
Là-haut et qui se fait de notre île un empire.
Yvor, cet homme-là, spectre de ce manoir,
Entend déjà gronder la foudre en son ciel noir.
Son sablier s’écoule, et son heure est venue.
Il a beau s’abriter sur son roc dans la nue
Et vouloir, dans ses murs, cuirasse de granit,
Se dérober aux coups de la main qui punit.
La justice de Dieu, dont le méchant se raille,
Vient un jour appliquer l’échelle à sa muraille ;

Et, malgré lui, de trouble et de terreur saisi,
Monte à sa citadelle et lui dit : « Me voici ! »

(Montrant le château.)

Elle est là, mon ami, l’hôtesse redoutée.
Sur la montagne sombre elle est enfin montée.


YVOR.

Parle plus bas, Fergus, au nom du ciel ! Parfois
L’oreille des rochers écoute notre voix.


FERGUS.

Elle peut m’écouter, et la nuit peut redire
Au tyran qu’une voix est là pour le maudire,
Et les ondes aux vents et les vents à l’écho
Peuvent jeter ce cri : « Maudit le comte Hacco ! »


YVOR.

Mais parle donc plus bas, ô Fergus, je t’en prie.


FERGUS.

Pourquoi ?


YVOR, (montrant la tour de Jutta).

Pourquoi ?Regarde là cette tour. Je parie

Que Jutta, la voyante à l’esprit éclairci,
De là-haut nous observe et nous écoute ici.


FERGUS.

Tant mieux, Yvor…



YVOR.

Tant mieux, Yvor…Comment ?…


FERGUS.

Tant mieux, Yvor… Comment ?…Car Jutta c’est notre ange.
Une lumière brille en cette femme étrange,
Et son âme, profonde et pleine de pitié,
Dans toutes nos douleurs est toujours de moitié.
Elle a reçu du ciel le don de prophétie,
Et comprend ce que l’onde à l’onde balbutie
Et quels secrets obscurs le murmure des vents
Raconte, chaque soir, au monde des vivants.
Elle recueille, alors que l’ombre étend ses voiles,
Les dialogues d’or qui tombent des étoiles
Et les longs entretiens qu’ont les astres entre eux
En parcourant, la nuit, leur palais ténébreux.
Par le cœur et l’esprit, Yvor, elle est des nôtres…



YVOR.

Oui, quand nous ne trouvons que mépris chez les autres,
Elle, pieusement tournant notre âme ailleurs,
Nous montre l’avenir peuplé de jours meilleurs.
Car sur toute blessure et sur toute souffrance
Sa charité répand l’huile de l’espérance,
Et, pour nous soutenir, nous n’avons que sa main,
Nous qui ne comptons point parmi le genre humain


FERGUS.

Aussi dans la chaumière on l’aime autant, sans doute,
Que notre maître Hacco la craint et la redoute.
Dans cette vieille tour, que les rois de la mer
Bâtirent autrefois au bord du flot amer,
Depuis plus de trente ans elle habite, inconnue ;
Car nul n’a jamais su comment elle est venue
Dans cette île. On m’a dit, — l’homme invente parfois, —
Que son vrai nom, cité dans les cours autrefois,
Sort d’un de ces donjons que sur ses roches mornes
La Norwége suspend sur l’Océan sans bornes,
Mais qu’elle l’a caché sous celui de Jutta.
Un jour, il m’en souvient, un pêcheur ajouta

Qu’enfant il avait vu, par une brume intense,
D’une barque danoise, amarrée en cette anse,
Une femme descendre, ayant pour compagnon
Un guerrier dont jamais il ne m’a dit le nom,
Et qu’il était ici pendant qu’ils prenaient terre
Et se glissaient tous deux dans la tour solitaire.
Or cette femme était Jutta. Depuis ce jour
Dans la ruine sombre elle fait son séjour.
De ces murs redoutés mystérieuse hôtesse,
On prétend que souvent Jutta la prophétesse,
Par quelque souterrain taillé dans le rocher,
Monte vers le château dont nul n’ose approcher,
Et que, Dieu lui prêtant sa force et sa science,
Elle interpelle Hacco comme une conscience.
Le jarl, assure-t-on, en a peur, et l’on dit
Qu’elle vient hardiment l’appeler le maudit.
Mais n’importe ; pour nous, pauvres gens des chaumières,
Sa charité féconde est pleine de lumières ;
Et, si parfois quelqu’un ne lit dans cet esprit
Que le langage obscur d’un livre mal écrit,
Qu’elle ait tous nos respects avec notre indulgence,
Yvor. Car la folie est une intelligence,
Et souvent l’insensé, des choses d’ici-bas
Voit le côté réel que nous ne voyons pas.



UNE VOIX, (dans la tour de Jutta).

Fergus, c’est vrai !


FERGUS.

Fergus, c’est vrai !Salut, âme pieuse et haute !
Voici l’heure où l’esprit de Dieu devient ton hôte.
Dis-nous ce que tes yeux lisent dans l’avenir.


LA VOIX.

Mon fils, retire-toi. Le tyran va venir.


YVOR, (à voix basse).

Fergus !…


FERGUS.

Fergus !…Eh bien ?


YVOR.

Fergus !…Eh bien ?Un bruit de pas ! Cela m’effraye…


FERGUS.

Des pas ? De quel côté ?…



YVOR, (montrant la rampe du rocher.)

Des pas ? De quel côté ?…Là-haut.


FERGUS.

Des pas ? De quel côté ?…Là-haut.C’est quelque orfraie
Qui se réveille et bat des ailes dans son nid…


YVOR.

Mais non, quelqu’un descend ce rocher de granit.

(On entend quelques cailloux rouler le long
du rocher jusqu’au pied de la rampe.)



FERGUS.

Sur mon âme, c’est vrai !

(En ce moment on voit à mi-côte un guerrier déboucher
d’une des brèches à travers lesquelles serpente
la rampe qui conduit au château.)



YVOR.

Sur mon âme, c’est vrai !Vois-tu ?


FERGUS.

Sur mon âme, c’est vrai x Vois-tu ?Quelqu’un approche…



YVOR.

Où fuir ?


FERGUS.

Où fuir ?Retirons-nous derrière cette roche

Ici.


YVOR.

Ici.Mais éteignons vite notre flambeau.

(Il arrache la torche de l’avant de la barque
et l’éteint dans l’eau.)



FERGUS.

Et soyons tous les deux muets comme un tombeau.

(Le timbre du château sonne minuit.)



Scène DEUXIÈME.


HACCO, FERGUS, YVOR.

(Les deux pêcheurs,
abrités derrière une saillie de rocher,
restent en vue du spectateur.)



HACCO, (pensif et à demi-voix).

Minuit vient de sonner Dans sa tour isolée

Jutta veille à côté de sa lampe étoilée ;
Car c’est l’heure nocturne où son esprit plus clair
Dans toute obscurité voit briller un éclair.
Moi je suis dans la nuit et mon âme est dans l’ombre.
Je chemine à travers des abîmes sans nombre,
Seul avec ma vengeance et cherchant à savoir
Si j’atteindrai le but qu’hier je crus entrevoir.
Car l’avenir, mon Dieu ! sait-on ce qu’il renferme ?
Pourtant je me croyais encor tantôt si ferme.
À peine maintenant si j’ose regarder
Dans mon cœur et me dire : « À quoi se décider ? »
Mais cette femme-là me répondra, sans doute.
Qu’elle allume, ô Seigneur, son flambeau sur ma route,
Et que sa voix m’apprenne où tu dois aboutir,
Ô ma haine, chemin dont j’aspire à sortir !

(S’avançant vers la tour et frappant à la porte
avec le pommeau de son poignard)

Jutta !


UNE VOIX, (dans la tour).

Jutta !Qui vient ainsi me troubler dans mes rêves ?


HACCO.

Jutta, c’est moi.



LA VOIX.

Jutta, c’est moi.J’entends, c’est l’infracteur des trêves.

(Jutta, vêtue de blanc, parait sur le seuil de la tour.)



Scène TROISIÈME.


JUTTA, HACCO, FERGUS, YVOR.




JUTTA.

Forban, que viens-tu faire ici ?


HACCO.

Forban, que viens-tu faire ici ?T’interroger.


JUTTA.

Sur quoi ?


HACCO.

Sur quoi ?Sur Mac-Danor.


JUTTA.

Sur quoi ? Sur Mac-Danor.Et me faire juger.

Sans doute, si l’Écosse a, parmi ses épées,
Dans ses manoirs remplis de sombres épopées,
Dans ses donjons sanglants, réceptacles maudits,
Où règnent des seigneurs moins soldats que bandits,
Dans ses tours à créneaux, redoutables tanières
Où des pillards armés font flotter leurs bannières,
Dans ses ports obstrués de piéges et de bancs,
Dans ses nefs où se cache un peuple de forbans,
Dans ses rochers semés de lâches embuscades,
Si l’Écosse, d’un bout à l’autre des Orcades,
À citer un seul nom moins digne d’un chrétien,
Hacco Mac-Clean, seigneur d’Éda, que n’est le tien ?
Car, te sentant venir à travers la nuit sombre,
Je feuilletais tes jours pleins de taches et d’ombre,
Et marchais, éperdue et le front pâlissant,
Dans ta lugubre histoire écrite avec du sang…


HACCO, (l’interrompant).

Ces pages de ma vie, oh ! laisse-les fermées,
Pages pleines de deuil…


JUTTA.

Pages pleines de deuil…Et de crimes semées.
Hacco, tu les devrais relire quelquefois.

L’avenir c’est l’écho ; le passé c’est la voix,
C’est le livre où soi-même on se voit face à face.
Ce qui s’y trouve écrit plus jamais ne s’efface ;
Et, reculant devant lui-même de frayeur,
L’homme qui se relit devient souvent meilleur.
On pense à son linceul plutôt qu’à sa cuirasse
Quand on est, comme toi…



HACCO, (avec amertume).

Quand on est, comme toi…Le dernier de sa race !…


JUTTA.

Et que dans la vieillesse on entre à pas tremblants.
Les mains rouges vont mal avec les cheveux blancs.
Songes-tu quelquefois, durant tes insomnies,
À tes fils ?…


HACCO, (avec émotion).

À tes fils ?…Dieu, rends-moi ces deux têtes bénies
Dont la place est toujours vide dans ma maison !…


JUTTA.

À ta femme qui vit s’éteindre sa raison ?…



HACCO.

Et sa vie !…


JUTTA.

Et sa vie !…À l’enfant qu’allaitait sa mamelle
Et qui, fleur de ton arbre, en disparut comme elle ?…


HACCO.

Dernier fruit de ma branche, hélas ! que mes sanglots
Redemandent sans cesse au gouffre obscur des flots !


JUTTA.

Eh bien ! par tous ces morts…


HACCO.

Eh bien ! par tous ces morts…Jutta, laisse, de grâce,
Dormir tranquillement ces lambeaux de ma race.
Laisse-leur le sommeil que je ne trouve plus…


JUTTA.

Eh bien ! par tous ces morts au cercueil dévolus,
Par tes fils que la guerre a fauchés avant l’heure,
Par la femme dont l’ombre en tes nuits erre et pleure,

Par l’enfant que toujours, ce fantôme charmant,
Au désert de ton cœur tu cherches vainement,
Par leurs tombes depuis si longtemps délaissées,
Et que baignent la nuit seulement les rosées ;
Par tous ces souvenirs dont les mornes débris
Encombrent le chemin où vont tes pieds meurtris,
Ruines du passé qui jonchent ta carrière, —
Hacco Mac-Clean, regarde un moment en arrière.
Car tes sentiers sont pleins de rêves décevants,
Et les morts sont les vrais conseillers des vivants.


HACCO.

Aussi, toutes les nuits, Jutta, dans les ténèbres,
J’entends à mon chevet leurs fantômes funèbres,
Les yeux vers mon épée et leurs bras dirigés,
Crier : « Nous sommes morts, mais sommes-nous vengés ? »
Ceux-là sur qui la tombe a fermé ses barrières
Me demandent du sang et non pas des prières.


JUTTA.

Du sang ! toujours du sang ! Soldat au cœur de fer,
Plus dur que le rocher où niche ton enfer,
Sur la route, ô Mac-Clean, que tes pieds ont suivie,

N’en as-tu pas assez répandu dans ta vie ?…


HACCO.

Ô Jutta, mes deux fils !…


JUTTA.

Ô Jutta, mes deux fils !…Tu veux donc, par les cieux,
Tu veux avoir toujours du rouge dans les yeux ?…


HACCO.

Ma femme et mon enfant !…


JUTTA.

Ma femme et mon enfant !…Hacco, l’homme du glaive,
Monte sur la montagne où ton castel s’élève
Et regarde s’il est, dans l’horizon entier,
Un rocher, un vallon, une gorge, un sentier,
Une ravine au flanc des collines creusée,
Dont la lèvre n’ait bu ta sanglante rosée ;
Un carrefour où Dieu ne t’ait vu, vrai larron,
Sous le masque des nuits déguisant le baron,
Voler au pèlerin sa gourde et son cilice,
Au moine sa besace, au prêtre son calice ;
Une case de serf, un toit de laboureur,

Où ton nom exécré soit cité sans terreur.
Puis, au delà des flots, qui te servent de garde,
Du côté de Westra regarde encor, regarde
Les pics où Mac-Danor déroule dans les vents
Son drapeau blasonné de trois lions vivants.
Vous labourez tous deux, et depuis vingt années,
Les Orcades avec vos guerres obstinées.
Vous usez dans le flanc des peuples, ô bourreaux,
Vos glaives dont vos mains ont brisé les fourreaux.
Partout dans vos rochers se dresse quelque embûche.
Sur une trahison partout le pied trébuche.
Chaque jour, quand l’aurore au ciel s’épanouit,
On demande : « Quel crime ont-ils rêvé la nuit ? »
Ce ne sont que forfaits, guet-apens et surprises
Et guerres lâchement et dans l’ombre entreprises.
Quand mettrez-vous un terme à ces acharnements,
Vieillards, qui vous mentez jusque dans vos serments ?
Ô Mac-Clean, toi surtout, toi dont les mains impures
N’ont pas assez de doigts pour compter tes parjures,
Mac-Clean, dis-moi, quand donc cela doit-il finir ?


HACCO.

Dieu seul est patient ; car il a l’avenir.



JUTTA.

Dieu laisse faire.


HACCO.

Dieu laisse faire.Et l’homme agit. Ma vie entière,
Tu le sais, n’est qu’un vaste et morne cimetière,
Où dans leur froid linceul dorment ceux que j’aimais.


JUTTA.

Excepté ton épée.


HACCO.

Excepté ton épée.Elle ne dort jamais.
Il lui reste à tirer de trois bouches trois râles,
À creuser pour trois morts trois fosses sépulcrales.
Puis elle peut dormir à son tour.


JUTTA.

Excepté ton épée. Elle ne dort jamais. Puis après,
Tu creuseras, vieillard, la quatrième auprès,
Afin qu’un jour nos clans, méditant sur tes crimes,
Disent : « L’assassin mort garde bien ses victimes ! »
Écoute : mon esprit, du fond de mon séjour,

Invisible témoin, te guette nuit et jour,
Ô Mac-Clean, et ce soir, comme à travers un rêve,
Il a vu, malgré l’ombre, aborder à la grève
Ta barque de pirate avec trois prisonniers,
Les Mac-Danor…


HACCO.

Les Mac-Danor…Jutta, ce seront les derniers.
Et, quand j’aurai broyé, par saint André d’Écosse,
Le chêne dans son gland et le fruit dans sa cosse,
Je vêtirai, dans l’ombre enfin enseveli,
Ce linceul des vivants que l’on appelle oubli.


JUTTA.

Et maintenant, Mac-Clean, qu’à l’abri d’une trêve
La trahison a fait ce que n’osa le glaive,
Tenant tes ennemis dans ton antre glacé,
Tu trembles d’achever le crime commencé.
El te voici qui veux sans doute apprendre, infâme,
Ce que Dieu te dira par mes lèvres ?


HACCO.

Ce que Dieu te dira par mes lèvres ?Oui, femme,
Je veux, lisant mon sort dans ton livre de fer,

Savoir le dernier mot du ciel et de l’enfer.
Ouvre-moi l’avenir.


JUTTA, (montrant le ciel).

Ouvre-moi l’avenir.Regarde la nuit morne.
Pas un astre ne luit dans l’espace sans borne.

(Montrant la mer.)

Écoute. Plus muette encore que les cieux,
La mer dort dans son lit sombre et silencieux,
Et seulement le long de sa courbe idéale
L’Océan voit errer l’aurore boréale.
Pas un rayon là-haut, et pas un bruit là-bas.
La nature sommeille et ne répondrait pas.
Mais il est une voix encore sur la terre,
Que le Seigneur inspire et qui ne peut se taire…


HACCO.

Et cette voix ?…


Scène QUATRIÈME.


JUTTA, HACCO, DUNSTAN, MALCOLM, FERGUS, YVOR.




DUNSTAN.

Et cette voix ?… Mac-Clean, c’est la mienne !

(Conduit par Malcolm, il descend lentement
les marches de la tour de Jutta.)



HACCO., (en apercevant le barde).

Et cette voix ?… Mac-Clean, c’est la mienne !Ô Satan !
Est-ce un prestige ?…


DUNSTAN.

Est-ce un prestige ?…Non, c’est moi-même Dunstan
Votre barde.


FERGUS, (à demi-voix).

Votre barde.Mon père !

(Il s’élance vers la barque, en tire un arc et une flèche
et revient se placer devant une brèche ouverte
dans les blocs de rocher qui le dérobent à Hacco.)



JUTTA.

Votre barde. Mon père !Ô Mac-Clean, il me semble,
Tu pâlis à nous voir ici tous deux ensemble
Devant toi, le maudit qu’on aurait pu bénir,

(Montrant Dunstan.)

Lui, la voix du passé, moi, l’œil de l’avenir.



HACCO, (mettant la main à la poignée de son épée).

Que veut dire ceci, Jutta, de par la crèche
Où Dieu dormit ?…
 


FERGUS, (à demi-voix en ajustant sa flèche).

Où Dieu dormit ?…Un pas encore, et cette flèche
Lui répondra…


JUTTA.

Lui répondra…Mac-Clean, tu vas l’entendre…


HACCO, (à Dunstan).

Lui répondra… Mac-Clean, tu vas l’entendre…Eh bien ?


DUNSTAN.

Vos ancêtres, messire, étaient des gens de bien.
L’âme de ces vaillants, solidement trempée,
Était faite d’honneur, ainsi que leur épée.
Leur parole donnée était sainte, et pour eux
Un serment n’était point un piège ténébreux
Qu’on dresse sous les pas d’un ennemi dans l’ombre.
L’aigle aime le soleil ; le hibou, la nuit sombre.
C’étaient des chevaliers et non pas des larrons.

Ils montraient, en plein jour, comme de vrais barons,
Leur visage au danger et leur poitrine aux flèches,
Et forçaient, l’arme au poing, les remparts et les brèches.
Leur glaive, — mais que tout est changé désormais ! —
S’y brisait quelquefois, — leur droiture jamais.
Car ils la gardaient pure, et duel ni bataille
Aux pals de leur blason ne faisaient une entaille.
Voilà ce qu’ils étaient ces géants belliqueux
Vous, qui portez leur non, valez-vous autant qu’eux ?


HACCO, (s’avançant vers Dunstan).

On m’ose interroger, vieillard ? En conscience,
Ton discours est plus long que n’est ma patience.


JUTTA, (avec une énergie qui le fait reculer).

Arrière !


DUNSTAN.

Arrière !Écoutez-moi, messire, jusqu’au bout.
Car je vous parle ici face à face et debout
Comme un juge que Dieu remplit de sa lumière
Et qui jette au palais le cri de la chaumière.
Or donc, Mac-Clean, baron d’Éda, répondez-nous.
Des héros vos aïeux que reste-t-il en vous ?

Leur sang chevaleresque est tari dans vos veines,
Et le buisson a pris la place des grands chênes.
Les chênes c’étaient eux ; vous êtes le buisson.
De quel droit portez-vous encor leur écusson ?
Vous avez lâchement diminué leur race,
Et ce n’est plus leur cœur qui bat sous leur cuirasse.
Ils avaient deux vertus, soldats la loyauté,
Chrétiens le culte saint de l’hospitalité,
Et gardaient, sans fausser ces lois graves et hautes,
L’une à leurs ennemis, sire, et l’autre à leurs hôtes ;
Tandis que vous chassez, querelleur sans raison,
L’une de votre cœur, — l’autre de ta maison.
Hacco, l’enfer a mis sur toi ses mains funèbres ;
Et moi, dont les regards sont voilés de ténèbres,
Je bénis le Seigneur et tous les saints d’avoir
Mis la nuit dans mes yeux pour ne plus te revoir.
Va, poursuis dans le mal ta route peu chrétienne.
Je détache ma vie à jamais de la tienne,
Et, libre, je reprends ma liberté, n’ayant
À l’avenir plus rien à dire à ton néant
Si ce n’est, ô vieillard déjà mûr pour la tombe,
Ceci : « Songe au sépulcre où toute chose tombe ;
« Car tout homme, à travers la nuit ou la clarté,
« Arrive quelque jour devant l’éternité ! »

Donc ici, jarl d’Éda, se séparent nos voies.
Donc ici, jarl d(Levant les mains vers le château.)
Adieu, foyer dont j’ai chanté toutes les joies,
Et qui dans tes douleurs m’as fait toujours ma part !
Chemins par où l’on vient, — chemins par où l’on part,
Berceaux que j’ai benis, — tombeaux, pierres muettes
Où j’ai semé mes vers, ces larmes des poëtes,
Adieu ! Souvenez-vous parfois des cheveux blancs
Du vieillard qui s’éloigne et marche à pas tremblants,
Mais à qui reste encor la mer, dernier asile,
Où l’homme près de Dieu loin des hommes s’exile,
L’Océan, dont le flot généreux et puissant,
Quand on lui jette un mort, en lave au moins le sang.
Mon fils, où donc es-tu ? Fergus ! mon fils !


FERGUS, (jetant son arc et tirant sa claymore.)

Mon fils, où donc es-tu ? Fergus ! mon fils ! Mon père !


HACCO, (tirant son épée.)

Terre et cieux !
Terre et cieux ! (Fergus monte rapidement les marches
xxxxxxxxxxxxxxxde la plate-forme et saisit la main de
xxxxxxxxxxxxxxxson père, les yeux fixés sur Hacco,
xxxxxxxxxxxxxxxqu’il tient en respect.)



DUNSTAN, (à Fergus.)

Où le crime trioHâtons-nous de quitter ce repaire,
Où le crime triomphe, où l’enfer est vainqueur.
Où le crime trio(Dunstan, soutenu par Fergus et par Malcolm,
xxxxxxxxxxxxxxxxdescend les marches de la plate-forme
xxxxxxxxxxxxxxxxet entre avec eux dans la barque
xxxxxxxxxxxxxxxxqu’Yvor a démarrée et qui s’éloigne
xxxxxxxxxxxxxxxxà gauche derrière les rochers, poussée
xxxxxxxxxxxxxxxxpar les rames des deux pêcheurs.)


Scène CINQUIÈME.


HACCO, JUTTA.




HACCO, (immobile et se parlant à lui-même.)

Ce vieillard a raison peut-être dans son cœur.
Sa parole à travers toute mon âme vibre
Et réveille dans moi je ne sais quelle fibre.
Berceaux charmants et doux qui, bénis par sa main,
Deviez, moi disparu, me faire un lendemain,
Êtres si chers, en qui recommençait ma vie,
Triple tendresse, à mon amour trois fois ravie,
Passé que le vieux barde évoque par sa voix,
Comme en un rêve d’or, hélas ! je vous revois,
Vous, mes jeunes aiglons, toi, ma colombe blanche,

Dans vos nids bien-aimés, suspendus à ma branche,
Et votre mère blonde, à côté, souriant,
Et moi qui retrouvais en vous mon orient !

Mais, ô Dunstan, (Après un moment de silence.)

Mais, ô Dunstan, pourquoi derrière ce beau rêve,
Un morne isolement se fait-il sur ma grève ?
Pourquoi la nuit vient-elle en mon cœur obscurci ?

Mais, ô Dunstan, (Avec énergie.)

Car n’as-tu pas parlé de leurs tombes aussi ?
Mac-Danor, il te reste un grand compte à me rendre.
Tous les miens c’est chez toi que j’irai les reprendre.
Mais il faut à ma haine, il faut à ma douleur
Quatre têtes, — et vous n’êtes que trois. Malheur !

Mais, ô Dunstan, (À Jutta.)

Adieu, Jutta. Laissons faire la destinée.
Tout homme a devant soi quelque route obstinée
Où son pied doit marcher, par l’orage ou le vent.
Vers le ciel ou l’enfer…


JUTTA.

Vers le ciel ou l’enfer…Vers l’enfer plus souvent.


HACCO.

Qu’importe ?…



JUTTA.

Qu’importe ?…Un dernier mot, ô Mac-Clean, et médite
Ce mot en regagnant ta montagne maudite :
L’homme fait le poignard, mais Dieu fait le remords,
Et l’on n’enterre pas le crime avec les morts.

Et l’on n’ent(Hacco remonte la rampe du rocher.)


Scène SIXIÈME.




JUTTA, seule. (En suivant Hacco des yeux.)

Monte sur ton rocher ; vautour, rentre en ton aire ;
Car les lieux les plus hauts sont plus près du tonnerre.
Fils de ces rois marins qu’on nomme fils de Thor,
Fais sur ton blason noir peindre son marteau d’or ;
Dans le silence obscur des nuits mornes et brunes,
Interroge à loisir les baguettes des runes ;
Et, chrétien mal lavé, du vieux monde païen
Fouille le sens caché, — le mal n’est pas le bien.
C’est moi qui te le dis, moi qui, de Dieu nourrie,
Vois passer devant moi tes forfaits quand je prie,
Et qui, lorsque là-haut tu blasphèmes, parfois
À ton chevet troublé fais retentir ma voix.

Pourtant, de cette main si faible et si fragile,
Je pourrais te briser comme un vase d’argile,
Ou par un mot peut-être en ton cœur réveiller
Ce qui reste d’humain dans ce sombre hallier.
Mais ce mot, le Seigneur, gardien de tout mystère,
L’a scellé sur ma lèvre, et je dois te le taire
Jusqu’au jour qui fera, bandit transfiguré,
Sortir de l’homme ancien l’homme régénéré.
Donc que le flot s’écoule et que tout s’accomplisse.
Poursuis ta route, ayant la haine pour complice.
L’homme fait le poignard, mais Dieu fait le remords,
Et l’on n’enterre pas le crime avec les morts.


FIN DE L’ACTE DEUXIÈME.



Septembre 1855.