Obermann/XLIX

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Obermann (1804 - 2e éd, 1833)
Charpentier (p. 227-230).

LETTRE XLIX.

Méterville, 14 septembre, VI.

Ainsi, parce que je n’ai point d’horreur pour vos dogmes, je serais près de les révérer ! Je pense que c’est tout le contraire. Vous avez, je crois, projeté de me convertir.

Dites-moi, me savez-vous quelque intérêt à ne pas admettre vos opinions religieuses ? Si je n’ai contre elles ni intérêt, ni partialité, ni passion, ni éloignement même, quelle prise auront-elles pour s’introduire dans une tête sans systèmes et dans un cœur que le remords ne leur préparera jamais ?

C’est l’intérêt des passions qui empêche d’être chrétien. Je dirais volontiers que voilà un argument bien misérable. Je vous parle en ennemi : nous sommes en état de guerre, vous en voulez un peu à ma liberté. Si vous accusez les non-crédules de n’avoir pas la conscience pure, j’accuserai les crédules de n’avoir pas un zèle sincère. Il résultera de tout cela de vains mots, un bavardage répété partout jusqu’à la satiété, et qui jamais ne prouvera rien.

Et si j’allais vous dire qu’il n’y a de chrétiens que les méchants, puisqu’il n’y a qu’eux qui aient besoin de chimères pour ne pas voler, égorger, trahir. Certains chrétiens dont l’humeur dévote et la croyance burlesque ont dérangé le cœur et l’esprit se trouvent toujours entre le désir du crime et la crainte du diable. Selon la méthode vulgaire de juger des autres par soi-même, ils sont alarmés dès qu’ils voient un homme qui ne se signe point : il n’est pas des nôtres, il est contre nous ; il ne craint pas ce que nous craignons, donc il ne craint rien, donc il est capable de tout ; il n’a pas les mains jointes, c’est qu’il les cache ; il y a sûrement un stylet dans l’une, et du poison dans l’autre.

Je n’en veux point à ces bonnes gens : comment croiraient-ils que l’ordre suffise ? le désordre est dans leurs idées. D’autres parmi eux me diront : Voyez tout ce que j’ai souffert, d’où aurais-je tiré ma force, si je ne l’avais pas reçue d’en haut ? — Mon ami, d’autres ont souffert davantage, et n’ont rien reçu d’en haut : il y a encore cette différence qu’ils n’en font pas tant de bruit, et ne se croient pas bien grands pour cela. On souffre, comme on marche. Quel est l’homme qui peut faire vingt mille lieues ? Celui qui fait une lieue par jour et qui vit soixante ans. Chaque matin ramène des forces nouvelles, et l’espérance éteinte laisse encore un espoir vague.

Les lois sont évidemment insuffisantes. Eh bien ! je veux vous montrer des êtres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indomptés ; qui vivent au milieu de vous non-seulement sans frein religieux, mais même sans lois ; dont les besoins sont souvent très-mal satisfaits ; qui rencontrent ce qu’on leur refuse, et ne font pas un mouvement pour l’arracher : et parmi eux, trente-neuf au moins sur quarante mourront sans avoir nui, tandis que vous prônez l’effet de la grâce, si, parmi vos chrétiens, il y en a dans ce cas trois sur quatre. — Où sont ces êtres miraculeux, ces sages ? — Ne vous fâchez point ; ce ne sont pas des philosophes, ce ne sont pas du tout des êtres miraculeux, ce ne sont pas des chrétiens ; ce sont tout bonnement ces dogues qui ne sont ni muselés, ni gouvernés, ni catéchisés, et que vous rencontrez à tout moment, sans exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe sacré. — Vous plaisantez. — De bonne foi, que vous voulez-vous qu’on fasse autre chose ?

Toutes les religions s’anathématisent, parce qu’aucune ne porte un caractère divin. Je sais bien que la vôtre a ce caractère, mais que le reste de la terre ne le voit point, parce qu’il est caché : je suis comme le reste de la terre, je discerne fort mal ce qui est invisible.

Je ne dis pas que la religion chrétienne soit mauvaise ; mais, pour la croire, il faut la croire divine, ce qui n’est pas aisé. Elle peut être fort belle, comme ouvrage humain ; mais une religion ne saurait être humaine, quelque terrestres que soient ses ministres.

Pour la sagesse, elle est humaine ; elle n’aime pas à s’élever dans les nues pour retomber en débris ; elle exalte moins les têtes, mais elle ne les expose pas à l’oubli des devoirs par le mépris de ses lois démasquées ; elle ne défend point d’examen, et ne craint point d’objections ; il n’y aura pas de prétexte pour la méconnaître, la dépravation du cœur reste seule contre elle : et si la sagesse humaine était la base des institutions morales, son empire serait à peu près universel, puisqu’on ne pourrait se soustraire à ses lois sans faire par là même un aveu formel de turpitude. — Nous ne convenons pas de cela ; nous n’approuvons pas la sagesse. — C’est que vous êtes conséquents.

Je laisse les hommes de parti qui font semblant d’être de bonne foi, et qui vont jusqu’à se faire des amis pour qu’on sache qu’ils les ont convertis ; je reviens à vous qui êtes vraiment persuadé, et qui voudriez me donner ce repos que je n’aurai point.

Je n’aime pas plus que l’on soit intolérant contre la religion qu’en sa faveur. Je n’approuve guère plus ses adversaires déclarés que ses zélateurs fanatiques. Je ne décide pas que l’on doive se hâter, dans certains pays, de détromper un peuple qui croit vraiment, pourvu qu’il ait passé le moment des guerres sacrées, et qu’il ne soit déjà plus dans la ferveur des conversions. Mais quand un culte est désenchanté, je trouve ridicule qu’on prétende en ramener les prestiges ; quand l’arche est usée, quand les lévites, embarrassés et pensifs autour de ses débris, me crient : N’approchez pas, votre souffle profane les ternirait, je suis obligé de les examiner, pour voir s’ils parlent sérieusement. — Sérieusement ? Sans doute ; et l’Église, qui ne périra point, va rendre à la foi des peuples cette antique ferveur dont le retour vous parait chimérique ! — Je ne suis pas fâché que vous en fassiez l’expérience ; je n’en conteste point le succès, et je le désirerais volontiers : ce serait un fait curieux.

Puisque c’est toujours à eux que je finis par m’adresser, il est temps de fermer une lettre qui n’est pas pour vous. Nous garderons chacun nos opinions sur ce point ; et nous nous entendrons très-bien sur les autres. Les manies superstitieuses et les écarts du zèle n’existent pas plus pour un véritable homme de bien, que les périls tant exagérés de ce qu’ils appellent ridiculement athéisme. Je ne désire pas que vous renonciez à cette croyance ; mais il est très-utile qu’on cesse de la regarder comme indispensable au cœur de l’homme, parce que, si on est conséquent, et si on prétend qu’il n’y a pas de morale sans elle, il faut rallumer les bûchers.