Odes et Ballades/Le Sylphe

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Odes et BalladesOllendorf24 (p. 305-308).


BALLADE DEUXIÈME.


LE SYLPHE.


Le vent, le froid et l’orage
Contre l’enfant faisaient rage.
— Ouvrez, dit-il, je suis nu !

La Fontaine.
Imitation d’Anacréon.


« Toi qu’en ces murs, pareille aux rêveuses sylphides,
Ce vitrage éclairé montre à mes yeux avides,
Jeune fille, ouvre-moi ! Voici la nuit, j’ai peur,
La nuit, qui, peuplant l’air de figures livides,
Donne aux âmes des morts des robes de vapeur !

« Vierge, je ne suis point de ces pèlerins sages
Qui font de longs récits après de longs voyages ;
Ni de ces paladins qu’aime et craint la beauté,
Dont le cor, éveillant les varlets et les pages,
Porte un appel de guerre à l’hospitalité.

« Je n’ai ni lourd bâton, ni lance redoutée,
Point de longs cheveux noirs, point de barbe argentée,
Ni d’humble chapelet, ni de glaive vainqueur.
Mon souffle, dont une herbe est à peine agitée,
N’arrache au cor des preux qu’un murmure moqueur.

« Je suis l’enfant de l’air, un sylphe, moins qu’un rêve,
Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève,

L’hôte du clair foyer durant les nuits d’hiver,
L’esprit que la lumière à la rosée enlève,
Diaphane habitant de l’invisible éther.

« Ce soir un couple heureux, d’une voix solennelle,
Parlait tout bas d’amour et de flamme éternelle.
J’entendais tout ; près d’eux je m’étais arrêté ;
Ils ont dans un baiser pris le bout de mon aile,
Et la nuit est venue avant ma liberté.

« Hélas ! il est trop tard pour rentrer dans ma rose !
Châtelaine, ouvre-moi, car ma demeure est close.
Recueille un fils du jour, égaré dans la nuit ;
Permets, jusqu’à demain, qu’en ton lit je repose ;
Je tiendrai peu de place et ferai peu de bruit.

« Mes frères ont suivi la lumière éclipsée,
Ou les larmes du soir dont l’herbe est arrosée ;
Les lys leur ont ouvert leurs calices de miel.
Où fuir ?… Je ne vois plus de gouttes de rosée,
Plus de fleurs dans les champs ! plus de rayons au ciel !

« Damoiselle, entends-moi ! de peur que la nuit sombre,
Comme en un grand filet, ne me prenne en son ombre,
Parmi les spectres blancs et les fantômes noirs,
Les démons, dont l’enfer même ignore le nombre,
Les hiboux du sépulcre et l’autour des manoirs !

« Voici l’heure où les morts dansent d’un pied débile.
La lune au pâle front les regarde, immobile ;
Et le hideux vampire, ô comble de frayeur !
Soulevant d’un bras fort une pierre inutile,
Traîne en sa tombe ouverte un tremblant fossoyeur.

« Bientôt, nains monstrueux, noirs de poudre et de cendre,
Dans leur gouffre sans fond les gnômes vont descendre.
Le follet fantastique erre sur les roseaux.

Au frais ondin s’unit l’ardente salamandre,
Et de bleuâtres feux se croisent sur les eaux.

« Oh !… si, pour amuser son ennui taciturne,
Un mort, parmi ses os, m’enfermait dans son urne !
Si quelque nécromant, riant de mon effroi,
Dans la tour, d’où minuit lève sa voix nocturne,
Liait mon vol paisible au sinistre beffroi !

« Que ta fenêtre s’ouvre !… Ah ! si tu me repousses,
Il me faudra chercher quelques vieux nids de mousses,
À des lézards troublés livrer de grands combats…
Ouvre !… mes yeux sont purs, mes paroles sont douces
Comme ce qu’à sa belle un amant dit tout bas.

« Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes
Trembler aux feux du jour, transparentes et frêles !…
J’ai la blancheur des lys où, le soir, nous fuyons ;
Et les roses, nos sœurs, se disputent entre elles
Mon souffle de parfums et mon corps de rayons.

« Je veux qu’un rêve heureux te révèle ma gloire.
Près de moi (ma sylphide en garde la mémoire)
Les papillons sont lourds, les colibris sont laids,
Quand, roi vêtu d’azur, et de nacre, et de moire,
Je vais de fleurs en fleurs visiter mes palais.

« J’ai froid ; l’ombre me glace, et vainement je pleure.
Si je pouvais t’offrir, pour m’ouvrir ta demeure,
Ma goutte de rosée ou mes corolles d’or !
Mais non ; je n’ai plus rien, il faudra que je meure.
Chaque soleil me donne et me prend mon trésor.

« Que veux-tu qu’en dormant je t’apporte en échange ?
L’écharpe d’une fée, ou le voile d’un ange ?
J’embellirai ta nuit des prestiges du jour !
Ton sommeil passera, sans que ton bonheur change,

Des beaux songes du ciel aux doux rêves d’amour.

« Mais mon haleine en vain ternit la vitre humide !
Ô vierge, crois-tu donc que, dans la nuit perfide,
La voix du sylphe errant cache un amant trompeur ?
Ne me crains pas, c’est moi qui suis faible et timide
Et si j’avais une ombre, hélas ! j’en aurais peur. »

Il pleurait. — Tout à coup, devant la tour antique,
S’éleva, murmurant comme un appel mystique,
Une voix… ce n’était sans doute qu’un esprit !
Bientôt parut la dame à son balcon gothique ; —
On ne sait si ce fut au sylphe qu’elle ouvrit.


1823.