L’Odyssée/Traduction Bareste/01

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A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer
Lavigne (p. 22-38).
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CONSEIL. — EXHORTATION.



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Muse, chante ce héros, illustre par sa prudence, qui longtemps erra sur la terre après avoir détruit la ville sacrée de Troie [1], qui parcourut de populeuses cités, s′instruisit de leurs mœurs, et fut, sur les mers, en proie aux plus vives souffrances pour sauver ses jours et ramener ses compagnons dans leur patrie. Mais, malgré tous ses efforts, il ne put les y conduire, et ils périrent victimes de leur imprudence : les insensés osèrent se nourrir des troupeaux consacrés au céleste soleil, et ce dieu leur enleva la journée du retour ! Déesse, fille de Jupiter, raconte-nous quelques-unes de ces aventures [2].

Déjà tous les soldats, qui avaient fui le cruel fléau, étaient rentrés dans leurs foyers, après avoir échappé aux périls de la mer et des combats. Un seul, cependant, désirant revoir son épouse et sa patrie, était retenu dans les grottes profondes de la nymphe Calypso, la plus auguste de toutes les déesses, qui souhaitait l'avoir pour époux. Mais lorsque dans le cours des années arriva le temps marqué par les dieux pour son retour à Ithaque, où lui et ses amis ne devaient pas encore éviter de nouveaux malheurs, tous les immortels le prirent en pitié, excepté Neptune, qui poursuivit sans cesse de sa haine implacable le divin Ulysse jusqu'au moment où ce héros atteignit sa terre natale.

Neptune s'était rendu chez les Éthiopiens, habitants des terres lointaines (chez les Éthiopiens, qui, placés aux extrémités du monde, sont séparés en deux nations : l'une, tournée vers l'Occident, et l'autre, vers l'Orient) ; là, parmi les hécatombes de taureaux et de béliers, il assistait joyeux à leurs festins ; les autres divinités étaient rassemblées sur les sommets de l'Olympe, dans les palais de Jupiter. Le père des hommes et des dieux, le premier de tous, fait entendre sa voix : il songeait à la destinée du bel Égisthe [3], que venait d'immoler le fils d'Agamemnon, l'illustre Oreste ; plein de ce souvenir, il adresse ces paroles aux immortels :

« Hélas ! les hommes osent accuser les dieux ! Ils disent que leurs maux viennent de nous, tandis que malgré le destin ils souffrent, par leur propre folie, tant de douleurs amères ! Ainsi, Égisthe, s'opposant à la destinée, s'unit à l'épouse d'Atride, et tua ce héros à son retour. Il n'ignorait cependant pas sa triste fin : pour la lui annoncer nous lui envoyâmes Mercure, le prudent meurtrier d'Argus, qui lui dit de ne point immoler Agamemnon, et de respecter son épouse, car Oreste les vengerait un jour, lorsqu'entré dans l'adolescence il désirerait posséder l'héritage de ses pères. Ainsi parla Mercure ; mais ces sages conseils n'allèrent point à l'âme d'Égisthe ; et maintenant il expie tous ses crimes.»

Minerve aux yeux d'azur [4] lui répond aussitôt :

« Ô fils de Saturne, notre père, le plus puissant des rois, oui, sans doute, cet homme a péri d'une mort justement méritée. Meure ainsi tout mortel coupable de tels attentats ! Mais mon cœur est dévoré de chagrin en pensant au sage Ulysse, à cet infortuné qui, depuis longtemps, souffre cruellement loin de ses amis, dans une île lointaine, entouré des eaux de la mer. C'est dans cette île ombragée d'arbres qu'habite une déesse, la fille du malveillant Atlas [5], de celui qui connaît toute la profondeur des mers et porte les hautes colonnes qui soutiennent la terre et les cieux. Sa fille retient ce malheureux versant des larmes amères : elle le flatte sans cesse par de douces et par de trompeuses paroles pour lui faire oublier Ithaque ; mais Ulysse, dont le seul désir est de voir s'élever dans les airs la fumée de sa terre natale, désire la mort. Et ton cœur n'est pas ému, ô puissant roi de l'Olympe ! Ulysse, près des vaisseaux argiens, et sur les rivages de Troie, a-t-il jamais négligé quelques-uns de tes sacrifices ? Pourquoi donc es-tu maintenant si fort irrité contre lui, ô Jupiter ? »

Le dieu qui rassemble au loin les nuages lui dit :

« Ma fille, quelle parole s'est échappée de tes lèvres ; pourrais-je oublier le divin Ulysse dont la sagesse est supérieure à celle des autres hommes, Ulysse qui offrit toujours de pompeux sacrifices aux immortels habitants de l'Olympe ? Mais le dieu qui commande à l'élément terrestre, Neptune, est à jamais irrité contre lui depuis le jour où il priva de la vue Polyphème, égal aux dieux, qui par sa très grande force surpasse tous les Cyclopes. Ce fut la nymphe Thoosa, fille de Phorcyn, l'un des princes de la mer, qui, s'étant unie à Neptune dans les grottes profondes, donna le jour à ce géant. Depuis ce temps, le dieu qui ébranle la terre [6] n'a point fait périr Ulysse ; mais il le laisse errer loin de sa patrie. Nous tous, songeons donc aux moyens d'assurer son retour ; Neptune calmera sa colère ; car, seul et malgré nous, il ne pourra s'opposer à la volonté de tous les immortels. »

Minerve, la déesse aux yeux étincelants, lui réplique à son tour :

« Fils de Saturne, ô mon père, toi le plus puissant de l'Olympe, s'il est agréable aux dieux fortunés que le sage Ulysse revoie sa demeure, ordonne au messager Mercure de se rendre aussitôt dans l'île d'Ogygie, et d'annoncer à cette déesse à la belle chevelure que notre immuable résolution, touchant le magnanime Ulysse, est qu'il revienne dans sa patrie. Je me rendrai moi-même à Ithaque pour encourager son fils ; et j'animerai son cœur d'une force nouvelle pour qu'il convoque en assemblée les Grecs chevelus et interdise l'entrée de son palais à tous les prétendants, à eux, qui, sans cesse, égorgent ses nombreux troupeaux de bœufs à la marche pénible et aux cornes tortueuses [7]. Ensuite je l'enverrai à Sparte et dans la sablonneuse Pylos pour qu'il s'informe, par ouï-dire, du retour de son père chéri, et qu'il obtienne une gloire insigne entre tous les hommes. »


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Ayant ainsi parlé, elle attache à ses pieds de magnifiques et d'immortels brodequins en or, qui la portent sur les ondes et sur la terre immense avec autant de rapidité que le souffle des vents ; puis elle saisit une forte lance dont la pointe est d'airain, arme lourde, longue et terrible, destinée à renverser les bataillons de héros contre lesquels s'irrite la fille du dieu puissant. Elle part en s'élançant des sommets de l'Olympe et s'arrête au milieu de la population d'Ithaque, devant le vestibule d'Ulysse, sur le seuil de la cour. La déesse, sous les traits de l'étranger Mentes, roi des Taphiens, tient entre ses mains sa lance redoutable ; elle trouve les fiers prétendants se livrant au jeu de dés, couchés sur des peaux de bœufs qu'ils avaient immolés eux-mêmes ; des hérauts et des serviteurs actifs s'empressaient, les uns de mêler le vin et l'eau dans les cratères [8], les autres de nettoyer les tables avec des éponges douées et poreuses, de les mettre en place et de diviser les viandes par morceaux. Le premier qui aperçoit au loin la déesse est Télémaque, semblable à un dieu ; assis parmi les prétendants à la main de sa mère, son cœur est dévoré de chagrins : il médite dans son esprit que, si son valeureux père était de retour, il chasserait de son palais cette foule de prétendants, ressaisirait son honneur et gouvernerait à son gré ses riches domaines. Toutes ces pensées l'agitaient lorsqu'il aperçoit Minerve. Il va droit au vestibule, et s'indigne au fond de l'âme qu'un étranger soit resté si longtemps à la porte ; il se tient près de la déesse, lui prend la main droite, reçoit la lance d'airain et lui adresse ces rapides paroles : « Salut, étranger ; reçois de nous un accueil amical. Lorsque les aliments auront réparé tes forces, tu nous diras le sujet qui t'amène. »

À ces mots il s'avance le premier, et Minerve suit ses pas. Quand ils sont entrés dans le palais splendide de l'époux de Pénélope, Télémaque dépose la lance contre une haute colonne dans l'endroit brillant où se trouvent réunis les nombreux javelots de l'intrépide Ulysse ; il conduit la déesse vers un trône qu'il recouvre d'un tapis richement brodé, auprès duquel est une estrade pour reposer les pieds. Télémaque s'assied auprès d'elle, loin des prétendants, sur un siège peint de diverses couleurs : il craignait que son hôte, importuné par le bruit, ne fût troublé dans son repas en se mêlant à ces audacieux ; et il désirait aussi l'interroger sur l'absence de son père. Alors une suivante, portant une belle aiguière d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent où ils baignent leurs mains ; puis elle place devant eux une table unie et luisante. Une vénérable intendante y dépose le pain et des mets nombreux qu'elle leur présente ensuite avec grâce (un autre serviteur apporte des plats chargés de différentes viandes, et de superbes coupes d'or) ; enfin, un héraut s'empresse de leur verser le vin.

Les fiers prétendants s'avancent et s'asseyent en ordre sur des sièges et sur des trônes [9] ; des hérauts répandent une eau pure sur leurs mains ; des suivantes leur offrent le pain dans des corbeilles, et les convives s'emparent des mets qu'on leur a servis et préparés. Des jeunes gens couronnent les cratères d'un breuvage, et les distribuent en commençant par la droite. Dès qu'ils ont apaisé la faim et la soif, les prétendants ne songent plus qu'à se livrer aux plaisirs du chant et de la danse, ornements obligés des festins. Un héraut remet une superbe lyre entre les mains de Phémius, qui chante malgré lui au milieu des convives : par ses accords il prélude avec grâce et fait entendre des chants harmonieux. Alors Télémaque adresse la parole à Minerve, en se penchant vers la tête de la déesse pour que les assistants ne puissent l'entendre :


« Cher étranger, t'offenseras-tu de mes discours ? Voilà cependant l'unique soin de ces hommes : la lyre et le chant ! Cela leur est facile, à eux qui dévorent impunément les biens d'un héros dont les ossements blanchis se corrompent sans doute par les feux du ciel sur quelque continent, ou sont peut-être roulés par les vagues au fond de la mer ! S'ils le voyaient revenir à Ithaque, comme ils souhaiteraient tous d'être légers à la course plutôt que chargés d'or et de vêtements ! Mais maintenant il a péri victime d'un destin funeste ; pour nous il n'y a plus d'espoir, lors même qu'un habitant de cette terre m'annoncerait qu'il doit revenir ; car le jour du retour est à jamais perdu pour moi ! Cependant, parle avec franchise : qui es-tu ? Quelle est ta nation ? Quelle est la ville qui t'a donné le jour ? Quels sont tes parents ? Dis-moi sur quels navires tu es arrivé, et quels sont les nautoniers qui t'ont conduit à Ithaque, et quelle est leur patrie ? Ce n'est pas à pied que tu es venu sur ces bords ? Dis-moi donc toutes ces choses avec franchise, afin que je les sache bien. Viens-tu ici pour la première fois, ou étranger, es-tu connu de mon père ? Car de nombreux voyageurs sont venus dans nos demeures, et toujours Ulysse les a reçus avec bienveillance. »


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Minerve aux yeux d'azur lui répond aussitôt :

« Tu sauras tout : je m'honore d'être Mentès [10], fils du belliqueux Anchiale, et je règne sur les Taphiens, peuples qui, sans cesse, parcourent les mers. J'arrive en ces lieux sur un de mes navires avec mes compagnons ; et, sillonnant le noir Océan, je vais à Tamèse, chez des peuples étrangers, pour échanger de l'airain contre du fer brillant. J'ai laissé mes vaisseaux non loin de la ville, dans le port de Réthron, au pied du mont Neïus qu'ombragent les forêts. Félicitons-nous d'être depuis longtemps des hôtes de famille, et tu l'apprendras en interrogeant le vieux Laërte. On dit que ce héros ne se rend plus à la ville, mais que, livré à la douleur, il vit solitaire dans ses champs avec une vieille suivante qui lui prépare ses aliments et ses breuvages lorsqu'il a parcouru lentement, les membres brisés de fatigue, ses vignes fécondes. J'aborde aujourd'hui en cette île, parce qu'on m'a dit que ton père était au milieu des siens ; mais les dieux l'égarent encore dans sa route. Non, le divin Ulysse n'a point quitté la terre : il est retenu, vivant, dans une île lointaine au milieu de la mer ; des hommes cruels le tiennent peut-être captif, et des barbares l’arrêtent malgré ses désirs. Cependant je vais te prédire ce que les immortels ont placé dans mon âme, et je pense que ces choses s’accompliront, quoique je ne sois ni un prophète ni un savant augure : Ulysse ne sera pas longtemps éloigné de sa chère patrie, fût-il même retenu par des fers ; il trouvera toujours les moyens de revenir en ces lieux, car il est très habile. Mais à ton tour dis-moi si tu es vraiment le fils d’Ulysse ; certes, par ta tête et par tes beaux yeux tu es en tout semblable à ce héros. Nous nous sommes souvent trouvés ensemble avant qu’il s’embarquât pour Troie sur de creux navires, avec les plus nobles d’entre les Argiens : depuis ce temps Ulysse et moi nous ne nous sommes point vus. »


Le prudent Télémaque lui dit :

« Étranger, je te répondrai sans détour : ma mère m’a dit que j’étais le fils d’Ulysse, mais moi je l’ignore ; car nul ne sait quel est son père [11]. Ah ! que n’ai-je reçu le jour d’un homme fortuné que la vieillesse atteint au milieu de ses richesses ! Mais, c’est, dit-on, au plus malheureux des mortels que je dois la vie : voilà ce que tu m’as demandé. »

La déesse Minerve aux yeux étincelants lui répond en ces termes :

« Non, les dieux n'ont point voulu que ta race parvînt obscure à la postérité, puisque Pénélope a enfanté un fils tel que toi. Mais dis-moi et parle avec franchise : quel est ce festin ? Quelle est cette nombreuse assemblée ? Désires-tu ces choses ? Est-ce une fête ou une hyménée ? Car ce n'est point là un de ces repas où chacun apporte son tribut [12]. Ces audacieux convives semblent t'insulter jusque dans ton palais. Tout homme sage qui entrerait ici s'indignerait à la vue de tant d'indignités. »


Télémaque réplique à ces paroles :

« Étranger, puisque tu m'interroges en paraissant prendre part à notre situation, apprends que cette demeure aurait toujours été opulente et considérée si Ulysse fût resté parmi nous ; mais les dieux, méditant des maux cruels, en décidèrent autrement : animés à le poursuivre, ils voulurent qu'entre tous les hommes il terminât ses jours par une mort ignorée. Je pleurerais moins sa perte s'il eût succombé avec ses compagnons parmi le peuple des Troyens, ou dans les bras de ses amis, après avoir terminé la guerre. Maintenant tous les Grecs lui eussent élevé une tombe, et c'eût été pour son fils un grand honneur dans l'avenir : mais les Harpies [13] l'ont enlevé sans gloire. Il est mort sans qu'on l'ait vu, sans qu'on ait entendu sa voix, ne me laissant que la douleur et le deuil. Ce n'est pas pour lui seul que je pleure, car les dieux m'ont aussi réservé d'autres maux. Tous les chefs puissants qui règnent sur les îles de Dulichium, de Samé, de la verte Zacynthe, et tous ceux qui gouvernent l'âpre Ithaque, aspirent à la main de ma mère et ravagent mon palais. Elle n'ose refuser cette odieuse union, et cependant elle ne peut se résoudre à l'accomplir. Tous les prétendants dévorent mon héritage en festins, et bientôt ils me perdront moi-même. »


Minerve-Pallas, émue de compassion, s'écrie :

« Hélas ! combien tu dois gémir sur l'absence d'Ulysse, de ce héros qui, de son bras, frapperait ces prétendants effrontés ! Si maintenant il paraissait, s'arrêtant sous les portiques de son palais, avec son casque, son bouclier et ses deux javelots, tel, enfin, qu'il était, quand, pour la première fois je le vis buvant et se réjouissant dans notre demeure, alors qu'il arrivait d'Ephyre, ayant vu Ilus, fils de Mermeris. Ulysse, sur un navire rapide, était allé chez ce roi lui demander un poison mortel pour imprégner ses flèches ; Ilus refusa, craignant d'offenser les dieux éternels, et ce fut mon père qui le lui donna, tant il chérissait ce héros. Tel qu'Ulysse était alors, que ne paraît-il au milieu des prétendants ! Pour eux tous quelle mort prompte et quelles unions amères ! Mais j'ignore si les dieux qui tiennent nos destinées sur leurs genoux [14] voudront que ce héros revienne ou non pour se venger dans son palais. Maintenant, je t'engage à songer aux moyens de chasser les prétendants de cette demeure. Prête-moi une oreille attentive et recueille avec soin mes paroles : demain, convoque en assemblée les plus illustres des Achéens ; adresse leur à tous des discours en prenant à témoins les dieux, puis, ordonne aux prétendants de retourner dans leurs domaines. Si ta mère désire contracter un nouvel hyménée, qu'elle se rende auprès de son père qui est tout-puissant : ses parents concluront son mariage et lui feront de magnifiques présents, dignes d'une fille aussi tendrement aimée. Je te donnerai encore un prudent conseil, mais sois docile à ma voix : arme un vaisseau garni de vingt rameurs, choisis-le avec soin et cours t'informer de ton père absent depuis si longtemps. Peut-être seras-tu instruit de ces choses par quelque mortel, ou entendras-tu la puissante renommée, cette voix de Jupiter qui retentit en tous lieux aux oreilles des hommes. [284] D'abord, rends-toi à Pylos et interroge l'illustre Nestor ; puis tu iras à Sparte, auprès du blond Ménélas, de celui qui arriva le dernier de tous les Grecs à la cuirasse d'airain. Si tu apprends que ton père respire encore et qu'il se prépare au retour, attends-le, malgré tes peines, durant une année entière ; si au contraire tu entends dire qu'il a péri et qu'il n'existe plus, tu reviendras dans ta chère patrie, tu érigeras un tombeau à Ulysse, tu célébreras en son honneur de pompeuses funérailles, et tu donneras un époux à ta mère. Dès que tu auras rempli ces devoirs, songe au fond de ton âme par quels moyens tu pourras exterminer dans ton palais, soit ouvertement, soit par ruse, tous les prétendants. Il ne faut point te livrer à des jeux puérils, puisque tu n'es plus un enfant. N'as-tu pas appris quelle renommée s'est acquise parmi les hommes l'illustre Oreste en immolant l'infâme et parricide Égisthe qui tua le célèbre père de ce héros ? Ami (je te vois grand et beau), sois donc fort aussi pour que la postérité parle de toi avec gloire. Mais il est temps que je retourne vers mon rapide navire, près de mes compagnons qui sans doute s'impatientent de mon absence. Quant à toi, retiens bien mes paroles et mets à profit mes conseils. »


Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :

« Étranger, tu m'as adressé du fond de l'âme des paroles amies comme le fait un père à son fils : aussi je ne les oublierai jamais. Mais, quoique tu sois pressé de partir, demeure encore en ces lieux pour goûter les douceurs du bain et te réjouir le cœur ; puis tu emporteras sur ton navire un don précieux et magnifique, qui te comblera de joie et sera pour toi un gage de mon souvenir comme ceux qu'offrent aux étrangers les hôtes bienveillants. »


Minerve, la déesse aux yeux d'azur, lui dit :

« Ne me retiens pas plus longtemps, car je désire continuer ma route. Quant au présent que m'offre ton cœur, tu me le donneras lorsque je serai de retour, pour que je puisse l'emporter dans ma demeure ; alors j'accepterai ce don superbe, et, en récompense, tu en obtiendras un digne de toi. »


En achevant ces mots. Minerve aux regards étincelants, s'éloigne et s'envole comme un oiseau qui se perd dans les nues. Elle remplit le cœur de Télémaque de courage et d'audace, et le souvenir d'Ulysse s'y réveille avec une force nouvelle. Frappé d'étonnement, il s'abandonne à ses peines en reconnaissant dans son hôte une divinité de l'Olympe. Soudain ce héros s'avance avec la majesté d'un dieu, et s'arrête auprès des prétendants.


Au milieu d'eux préludait un illustre chanteur, et tous assis l'écoutaient en silence : il chantait les malheurs des Achéens et le triste retour que leur avait imposé loin d'Ilion Minerve-Pallas.


Retiré dans un appartement supérieur [15], la sage Pénélope, fille d'Icare, recueille en son âme ces chants sacrés ; puis elle descend l'escalier élevé de son palais, non pas seule, mais accompagnée de deux suivantes. Quand cette noble femme est arrivée près des prétendants, elle se tient sur le seuil de la porte, et un voile léger couvre son visage : deux suivantes, d'une conduite irréprochable, se tiennent à ses côtés. Alors, les yeux baignés de larmes, elle adresse ces paroles au chantre divin :


« Phémius, vous connaissez beaucoup d'autres récits qui charment les mortels, tels que les exploits des héros et des dieux que célèbrent les poètes. Chantez donc une de ces actions mémorables tandis que les hommes boivent le vin en silence ; mais cessez ce chant lugubre qui m'afflige et porte le désespoir au fond de mon cœur brisé par la douleur la plus grande. Oui, je regrette une telle âme [16] en songeant à mon époux, dont la gloire a retenti dans toute la Grèce depuis Hellas jusqu'au milieu d'Argos [17]. »


Le prudent Télémaque reprend aussitôt en ces termes :

« Ma mère, pourquoi refuser à ce poète harmonieux de nous charmer selon les inspirations de son esprit ? Ce ne sont pas les poètes qui causent nos infortunes, mais Jupiter, qui distribue comme il lui plaît ses dons aux ingénieux mortels[18]. Ne reproche pas à Phémius de célébrer les malheurs des Achéens : les chants qu'on admire davantage sont toujours les plus nouveaux. Il faut avoir assez d'empire sur ton cœur pour l'écouter, ô ma mère ! car Ulysse n'est point le seul qui, dans la ville de Troie, ait perdu à jamais le jour du retour : bien d'autres héros sont, comme lui, descendus dans la tombe ! Retourne donc dans tes appartements ; reprends tes travaux accoutumés, la toile et le fuseau, et commande à tes femmes de hâter leur ouvrage. Le soin de parler appartient aux hommes, et surtout à moi qui règne dans ce palais. »


Pénélope, frappée d'admiration, se retire en réfléchissant aux sages paroles de son fils ; elle se dirige vers les appartements supérieurs du palais, accompagnée de ses suivantes, et là elle pleure Ulysse, son époux bien aimé, jusqu'au moment où Minerve répand un doux sommeil sur ses paupières.


Pendant ce temps les prétendants s'agitent dans les salles obscurcies par les ombres du soir, et tous désirent partager la couche de Pénélope. Alors Télémaque leur adresse ces paroles :


« Prétendants de ma mère, hommes remplis d'audace, livrons-nous au plaisir du festin et que le tumulte cesse. Il est honorable d'entendre un tel chanteur qui, par sa voix, est égal aux dieux. Demain au point du jour nous nous réunirons tous en assemblée, afin que je vous donne publiquement l'ordre d'abandonner ce palais. Établissez ailleurs le lieu de vos plaisirs, consumez vos richesses et traitez-vous tour à tour dans vos propres demeures. Mais, s'il vous semble meilleur et plus profitable d'enlever impunément les richesses d'un seul homme, continuez ; moi, j'invoquerai les dieux éternels, pour que Jupiter vous châtie selon vos crimes : puissiez-vous alors périr en ces lieux ! » À ces mots, tous compriment leurs lèvres avec dépit et s'étonnent du langage audacieux de Télémaque.

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Antinoüs, descendant d'Eupithée, dit au fils de Pénélope :

« Télémaque, ce sont les dieux, sans doute, qui t'ont appris à nous traiter avec tant de hauteur, et à nous parler avec une telle assurance. Puisse le fils de Saturne ne jamais t'établir roi dans l'île d'Ithaque, malgré les droits que tu tiens de ton père !»


Le prudent Télémaque réplique aussitôt :

« Antinoüs, t'irriteras-tu de ce que je vais te dire ? Si telle est la volonté de Jupiter, j'accepterai le sceptre. Penses-tu qu'entre les hommes ce soit un don si funeste ? Non, ce n'est point un malheur d'être roi ; car tout à coup les palais d'un roi se remplissent de richesses, et lui-même est comblé d'honneurs. Certes, dans l'île d'Ithaque il existe un grand nombre de chefs achéens, de jeunes gens et de vieillards, dont l'un peut obtenir la puissance suprême puisque le divin Ulysse n'existe plus. Mais dans mes palais je serai roi et je gouvernerai les esclaves que mon noble père a conquis pour moi. »

Eurymaque, fils de Polybe, rompt tout à coup le silence par ces paroles :

« Télémaque, les destinées reposent sur les genoux des dieux, et nous ignorons quel est celui d'entre les Achéens qui régnera dans Ithaque. Quant à toi, garde tes biens et gouverne dans ton palais. Il n'est pas un seul homme qui, malgré toi et par violence, veuille te dépouiller de tes richesses tant qu' Ithaque aura des habitants. Mais, parle, toi, le meilleur de tous ; car je veux te questionner sur l'étranger que tu viens de recevoir. D'où vient cet homme ? De quel pays s'honore-t-il d'avoir reçu le jour ? Quels sont ses parents, sa patrie ? T'annonce-t-il le retour de ton père ou arrive-t-il en ces lieux pour réclamer le paiement d'une dette ancienne ? Comme il s'est subitement échappé sans attendre que nous l'ayons reconnu ! Ses traits n'annoncent cependant pas un homme méprisable. »


Télémaque lui répond en disant :

« Eurymaque, il ne m'est plus possible de compter sur le retour de mon père, et même si quelqu'un venait m'en apporter la nouvelle, je n'y croirais point. Maintenant, je n'attache aucune valeur aux prédictions que recueille ma mère en appelant des devins dans ce palais. Cet étranger est un hôte paternel qui réside à Taphos ; il s'honore d'être Mentes, fils du sage Anchiale, et il règne sur les Taphiens, peuples qui, sans cesse, parcourent les mers. »


Ainsi parle Télémaque, quoique dans son esprit il ait reconnu l'immortelle déesse. Les prétendants continuent à goûter les délices du chant et de la danse jusqu'à l'arrivée des ténèbres : la nuit sombre les surprend qu'ils sont encore à se réjouir. Alors chacun d'eux se dirige dans son palais pour se livrer au sommeil. Télémaque se retire aussi vers ses appartements construits dans une cour magnifique, et qui dominent de toutes parts sur une plaine immense. C'est là qu'absorbé par une foule de projets, il va chercher le repos. Auprès de Télémaque une vertueuse femme porte des flambeaux éclatants : c'est Euryclée, fille d'Ops, descendant de Pisenor. Jadis, lorsqu'elle était au printemps de son âge, Laërte l'acheta et donna vingt taureaux pour l'obtenir ; mais il l'honora toujours dans son palais comme une chaste femme, et il n'osa jamais partager sa couche tant il redoutait le courroux de son épouse : c'est elle qui porte en ce moment les flambeaux étincelants. Euryclée aimait Télémaque plus que toutes les autres suivantes du palais, parce qu'elle avait élevé ce jeune prince dès sa plus tendre enfance.


Elle ouvre les portes de la riche demeure ; Télémaque s'assied sur son lit, quitte sa molle tunique et la remet entre les mains de cette vénérable femme, qui la plie avec soin et la suspend à une cheville près du lit ; puis elle se hâte de sortir des appartements, en tirant la porte par un anneau d'argent et en lâchant le loquet au moyen d'une courroie. Là, durant la nuit entière, Télémaque, recouvert de la fine toison des agneaux, réfléchit au voyage que lui conseille Minerve.


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  1. Bitaube et Dugas-Montbel n′ont pas suivi exactement le texte grec en traduisant Τροίης ἱέρον προλίεθρον (la ville sacrée de Troie), le premier par : les remparts sacrés de Troie ; et le second par : les remparts sacrés d′Ilion. Homère ne parle point de remparts, mais d’une ville, comme le dit le mot προλίεθρον (ville, cité), qui a été rendu par urbem dans les traductions latines de Clarke (Homeri Odyssea graece et latine) et de Dübner (Collection Firmin Didot).
  2. Nous suivons, comme pour l'Iliade, l'ordre des alinéas indiqué dans le texte grec
  3. L’épithète ἀμύνων (irréprochable), qu’Homère donne à Égisthe, a été supprimée par madame Dacier et par Dugas-Montbel comme ne convenant pas à Égisthe, qui naquit d'un inceste et déshonora sa vie par l'adultère et le meurtre. Pope a voulu justifier cette épithète en disant que l'âme d'Egisthe sortit irréprochable des mains des dieux; mais alors cette justification pourrait s'appliquer aux plus grands criminels, et rendrait toute épithète inutile. Knight, pour trancher la difficulté, supprime les vers 29 et 31 du texte grec, c'est-à-dire tout ce qui a rapport à Égisthe. Nous avons, nous, laissé subsister les vers retranchés par Knight, ainsi que l'épithète; seulement nous avons rendu ἀμύνων par beau, car Homère, dans l'Iliade et dans l'Odyssée, se sert souvent de ce mot pour désigner la beauté des femmes.
  4. Madame Dacier, Bitaube et Dugas-Montbel passent tous trois sous silence l'épithète γλαυκῶπις (aux yeux d'azur, aux yeux brillants, étincelants) qu'Homère donne à Minerve.
  5. Le texte grec porte Ἄτλαντος θυγάτηρ ὀλοόφρονος. Madame Dacier ne mentionne pas l’épithète ὀλοόφρων; Bitaube et Dugas-Monthel la rendent, l'un par savant, l'autre par prudent. Nous avons, nous, donné au mot ὀλοόφρων, g. ονος sa véritable signification (qui roule de mauvais desseins, malveillant, méchant, malfaisant), en ne le confondant pas, comme l'ont fait Bitaube et Dugas-Montbel, avec le mot ὁλοόφρων, qui veut dire sage, prudent. - Dans l'édition de Clarke, de 1740, in-4°, ce passage est traduit par : Atlantis filia multiscii ; mais Dübner, dans son excellente traduction latine (édit. de 1858), a corrigé cette faute en Ἄτλαντος θυγάτηρ ὀλοόφρονος par Atlantis filia perniciosa cogitantis.
  6. Madame Dacier et Dugas Montbel ont omis les deux désignations de Neptune : γαιήσχος (qui commande à la terre) ; et ἐνοσίχθων (qui ébranle la terre) ; Bitaube ne rapporte seulement que la première. - Chez les anciens Grecs, on attribuait à Neptune les cataclysmes et les tremblements de terre.
  7. Εἵλιποδας ἕλικας βοῦς, mot à mot, des bœufs aux jambes tournées, ou marchant péniblement, et aux cornes contournées. Homère emploie ici l'épithète εἱλίπους, pace que les bœufs ont toujours une marche mal assurée, et portent constamment leurs pieds de travers, surtout ceux de derrière.
  8. Pour le mot κρητήρ ou κρατήρ (cratère), voir l’Iliade, liv. I, notes.
  9. Le trône (θρονος) était, selon Athénée, une chaise destinée aux hommes de condition libre. - Le même critique nous apprend que le siège (κλισμός) était disposé de manière à pouvoir se coucher.
  10. Nous avons suivi fidèlement le texte grec : je m’honore d’être Mentès, Μέντης εὔχομαι εἶναι.
  11. Nous avons rendu mot a mot ces deux vers :

    Μήτηρ μὲν τ’ ἐμέ φησι τοῦ ἐμμεναι, αὐτὰρ ἔγωγε
    Οὐϰ οἶδ· οὐ γάρ πώ τις δὸν γόνον αὐτὸς ἀνέγνω.

    Ce passage, qui n’a jamais été bien traduit en français, a été rendu très exactement par les traducteurs latins Clarke et Dübner. Voici, d’après ces auteurs, la traduction interlinéaire des deux vers que nous venons de rapporter

    Mater quidem me ait ejus esse, at ego

    Nescio ; omnium enim quisquam suum parentem ipse cognovit.

    Cette naïve opinion du poète grec passa plus tard chez les Romains, et la mère fut alors appelée certa : on se garda bien de donner le même nom au père. Grotius dit à ce sujet : Mater certa esse dicitur, quia inveniuntur qui quaeve partui et educationi adfuerint. At de patre hujus gradus certitudo haberi non potest. — Aristophane le comique, a qui l’on contestait le titre de citoyen d’Athènes parce que son père était d’Égine, fit aux magistrats la réponse de Télemaque à Minerve.

  12. ) Ἐπεὶ οὐκ ἔρανος τάδε γ’ ἐστίν, dit Homère. Athénée (liv. viii. c. 16) explique ainsi ce passage: Ce que les anciens nommaient Ilapinai (ἐιλαπίναι) étaient des sacrifices où se trouvaient les plus brillants convives ; ceux qui participaient à ces festins somptueux se nommaient Ilapinastes (ἐιλαπινασταί). Quant aux fêtes nommées Eranoi (ἔρανοι), ce sont celles où chacun apportait son tribut.
  13. Les Harpies (αἱ Ἅρπθαι) étaient des êtres fabuleux sur lesquels les Grecs n'avaient aucune idée précise ; on donnait ce nom à tout ce qui volait ou courait; aussi appelait-on les tempêtes et les tourbillons des Harpies. Dans I'Odyssée, les Harpies figurent toujours comme déesses des tempêtes.
  14. Ταῦτα θεῶν ἐν γούνατι κεῖται, dit Homère. Samuël Clarke et Dübner ont traduit très exactement ce passage par haec deorum in genibus posita sunt.
  15. Pour la description de l'appartement des femmes grecques (ὑπερῷον), voir l'Iliade, liv. II, notes.
  16. Dans le texte grec il y a κεφαλὴν (tête), que nous avons rendu par âme. Eustathe fait observer que, dans les poèmes d'Homère, κεφαλή (tête) est souvent synonyme de ψυχή (âme).
  17. Le nom d'Hellas, joint à celui d' Argos, désigne la Grèce entière, dont ces deux pays étaient les limites extrêmes.
  18. Ἀνσράσιν ἀλφηστῇσιν, dit Homere. Madame Dacier et Bitaube ont donné un tout autre sens a l'épithète ἀλφηστής en la traduisant par misérable. Le poète grec, pour distinguer les hommes des animaux, les appelle inventeurs ingénieux (ἀλφησταί), tandis que les deux traducteurs que nous venons de citer leur dorment gratuitement l'épithète de misérables, ce qui est entierèment opposé a la prensée d'Homère.