L’Odyssée/Traduction Bareste/11

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A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer
Lavigne (p. 228-251).
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Lorsque nous sommes sur le rivage, nous lançons notre vaisseau à la mer, nous dressons le mât, nous déployons les voiles, et, après avoir placé les brebis dans notre esquif, nous y montons nous-mêmes, accablés de tristesse et en versant d'abondantes larmes. Bientôt notre navire à la proue azurée est poussé par un vent propice qui gonfle nos voiles, par ce vent, compagnon fidèle que nous envoie l'auguste Circé, déesse à la belle chevelure et aux mélodieux accents. Quand tous les agrès sont disposés, nous nous asseyons dans le vaisseau que dirigent les vents et le pilote. Pendant tout le jour nous voguons, les voiles étendues, à travers les mers. Mais enfin le soleil se couche, et l'immense surface des eaux est cachée dans l'ombre.

» Cependant nous arrivons aux limites du profond Océan. Là se trouve la ville et le peuple des Cimmériens[1], toujours enveloppés par les ténèbres et les brouillards ; jamais le brillant soleil ne les éclaire de ses rayons, soit qu'il monte vers la voûte étoilée, soit que du haut des cieux il se précipite sur la terre ; mais une nuit funeste couvre sans cesse ces mortels infortunés. Lorsque nous avons abordé, nous tirons le navire sur la plage, nous débarquons les victimes et nous parcourons les bords de l'Océan en cherchant l'endroit que nous avait enseigné la déesse Circé.

» Euryloque et Périmède s'emparent des animaux consacrés ; et moi, saisissant mon glaive aigu, je creuse un fossé d'une coudée en tous sens, puis je fais des libations aux morts : la première avec de l'eau et du miel, la seconde avec un délicieux nectar, et la troisième avec de l'eau, sur laquelle je répands de la blanche fleur de farine. J'invoque les ombres légères des morts en leur promettant d'immoler, quand je serai de retour à Ithaque, une génisse stérile, la plus belle de toutes, et de brûler sur un bûcher des offrandes précieuses. Je promets en outre de sacrifier à Tirésias seul un bélier entièrement noir, celui qui l'emportera sur tous les autres béliers. Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé ; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s'échappent aussitôt de l'Érèbe et arrivent en foule. Je vois autour de moi des épouses, des jeunes gens, des vieillards accablés de misères, et des vierges déplorant leur fin prématurée ; je vois encore des guerriers qui furent blessés par des lances d'airain, et d'autres qui portent encore leurs armures ensanglantées et qui moururent au milieu des combats : ces mânes voltigent en foule aux bords du fossé et poussent de lamentables cris. À cette vue la crainte s'empare de moi [2]; j'ordonne à mes compagnons de dépouiller les victimes frappées par l'airain cruel, et de les brûler en adressant des prières au redoutable Pluton et à la terrible Proserpine. Moi je m'assieds en tirant mon glaive, et je ne permets point que les ombres légères des morts s'approchent du sang avant que je n'aie entendu la voix du Thébain Tirésias.

» L'âme qui arrive la première est celle de mon compagnon Elpénor ; ce guerrier n'avait point été enseveli dans la terre spacieuse, et nous avions laissé son corps sans sépulture, dans les palais de Circé, sans l'avoir arrosé de nos larmes ; car nous étions pressés de partir. En le voyant je répands des pleurs, et le cœur ému de pitié je lui adresse ces paroles :

« Cher Elpénor, comment es-tu venu dans le royaume des ténèbres ? Quoique étant à pied tu m'as devancé, moi qui suis arrivé sur un rapide navire. »

» Elpénor me répond en gémissant :

« Noble fils de Laërte, généreux Ulysse, un destin cruel et l'excès du vin ont causé ma perte. Je me couchai dans le palais de Circé ; lorsque je me réveillai, je ne m'aperçus point que je devais retourner sur mes pas pour descendre par le grand escalier, et je me précipitai du haut du toit : les vertèbres de mon cou furent brisées, et mon âme descendit dans les sombres demeures de Pluton. Maintenant je t'implore au nom de tous ceux que tu as laissés dans ta chère patrie, au nom de ton épouse bien-aimée, de ton père qui prit soin de tes jours, et de Télémaque enfin, du seul fils que tu laissas dans ta maison; car je sais qu'en quittant ce triste royaume tu dois ramener ton beau navire dans l'île d'Éa. Je te demande, ô roi puissant, de te souvenir de moi. N'abandonne point cette île avant d'avoir arrosé de larmes et enseveli le corps de ton compagnon, afin que je n'attire point sur toi le ressentiment des dieux. Brûle mon corps avec les armes qui me sont restées ; puis élève en mon honneur un tombeau sur les bords de la mer blanchissante, pour apprendre aux siècles futurs le sort d'un malheureux guerrier. Accomplis pour moi toutes ces choses, et dépose sur ma tombe la rame dont je me servais quand j'étais encore vivant au milieu de mes compagnons. »

» Ainsi parle Elpénor, et je lui réponds aussitôt :

« Oui sans doute, infortuné guerrier, je ferai tout ce que tu désires. »

» Tandis que nous échangions ces tristes paroles, j'étais assis en tenant mon glaive sur le sang, et plus loin se trouvaient les mânes du malheureux Elpénor.

» Alors se présente l'âme de ma mère Anticlée, fille du magnanime Autolycus, de ma mère morte pendant mon absence, et que je laissai vivante quand je partis pour la ville sacrée d'Ilion. En l'apercevant je répands des larmes, et mon cœur est ému de pitié. Cependant, malgré ma douleur, je ne permets point qu'elle approche du sang avant que Tirésias ne m'ait instruit. — Enfin l'âme du Thébain Tirésias s'avance en portant un sceptre d'or ; ce héros me reconnaît aussitôt et m'adresse ces paroles :

« Illustre fils de Laërte, malheureux Ulysse, pourquoi as-tu quitté la brillante lumière du soleil pour venir ici visiter les morts et leur affreux séjour ? Éloigne-toi de ce fossé, retire ton glaive aigu afin que je boive le sang des victimes et que je te dise la vérité. »

» À ces mots je m'éloigne et je remets dans le fourreau mon glaive orné de clous d'argent. Quand le devin irréprochable a bu le sang noir, il me dit :

« Noble Ulysse, tu désires retourner heureusement dans ta patrie ; mais un immortel te rendra ce voyage difficile, et je ne pense pas que tu puisses jamais échapper au redoutable Neptune. Le dieu des flots, furieux de ce que tu as privé de la vue son fils chéri, est irrité contre toi. Pourtant tu arriveras dans Ithaque, après avoir souffert bien des maux, si tu peux réprimer tes désirs et ceux de tes compagnons, lorsque, échappé aux fureurs de la mer et dirigeant ton beau navire vers l'île de Trinacrie, tu trouveras les bœufs et les brebis de l'astre du jour, du Soleil qui voit et connaît toutes choses.


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Si personne d'entre vous ne touche à ces troupeaux, vous reviendrez tous dans votre patrie et vous reverrez l'île d'Ithaque ; mais, si vous portez sur ces animaux une main sacrilège, je te prédis la perte de ton navire et la mort de tous tes guerriers. Si tu te sauves, ce ne sera que fort tard et après avoir perdu tes fidèles compagnons. Tu arriveras dans ta patrie sur un navire étranger, et là tu seras encore menacé par de nouveaux malheurs ; car tu trouveras des hommes orgueilleux qui consumeront tes richesses, et qui, désirant s'unir à ta chaste épouse, lui offriront les présents des fiançailles ; mais toi, tu puniras leur insolence. Lorsque tu auras frappé de ton glaive, soit par ruse, soit ouvertement, tous ces fiers prétendants, empare-toi d'une brillante rame et navigue jusqu'à ce que tu trouves des peuples qui n'ont aucune connaissance de la mer, des peuples qui ne se nourrissent point d'aliments salés et qui ne possèdent ni navires aux rouges parois, ni rames éclatantes qui servent d'ailes aux vaisseaux. Je vais encore te donner un signe certain afin que tu ne te trompes pas. Quand un voyageur te demandera pourquoi tu portes un van[3] sur tes brillantes épaules, plante alors ta rame dans la terre, sacrifie à Neptune de belles victimes, un bélier, un sanglier mâle et un taureau ; puis retourne dans ta patrie et offre des hécatombes sacrées à tous les immortels habitants de l'Olympe. Longtemps après, la Mort cruelle, sortant du sein des mers, te ravira le jour au milieu d'une paisible vieillesse, et tu laisseras après loi, noble Ulysse, des peuples heureux. — Je t'ai dit la vérité. »

Mais je lui réponds en disant :

« Tirésias, telle est donc la destinée que m'ont réservée les dieux éternels. Cependant parle-moi encore avec sincérité. J'aperçois l'ombre de ma mère, de ma mère morte pendant mon absence ; elle se tient silencieuse près du sang, et quoiqu'en présence de son fils elle n'ose ni le regarder, ni lui adresser la parole. Dis-moi donc, ô roi, comment elle pourra me reconnaître. »

» Tirésias réplique en ces termes :

« Je puis facilement te répondre, et je veux que mes paroles se gravent dans ton esprit. Les ombres que tu laisseras approcher du sang te diront la vérité ; mais celles que tu repousseras s'éloigneront de toi sans proférer un seul mot. »

» L'âme du roi Tirésias, après m'avoir prédit l'avenir, retourne dans les sombres demeures de Pluton. Moi je reste immobile sur les bords du fossé jusqu'au moment où ma mère arrive et boit le sang noir. Soudain elle me reconnaît, et m'adresse en gémissant ces rapides paroles :

« Ô mon fils, comment es-tu descendu vivant dans cet obscur séjour ? Il est difficile aux vivants de découvrir ces tristes demeures ; car pour y arriver il faut franchir des fleuves immenses, des courants impétueux, et surtout les eaux de l'Océan qu'on ne peut traverser à moins que l'on ne possède un solide navire. Viens-tu d'Ilion après avoir erré longtemps sur les flots avec tes compagnons ? Est-ce que tu n'as pas encore été à Ithaque, ni revu dans ton palais ta chaste épouse ? »

» Je lui réponds aussitôt :

« Ô ma mère, la nécessité seule m'a conduit dans les demeures de Pluton pour consulter l'âme du Thébain Tirésias. Non, je ne suis point encore rentré dans l'Achaïe, et je n'ai point revu les lieux de ma jeunesse ; mais, en proie à de grandes souffrances, j'erre sans cesse depuis le jour où j'ai suivi le divin Agamemnon marchant vers Ilion fertile en coursiers, afin de combattre les Troyens. Mais parle-moi donc sincèrement. Quelle destinée t'a soumise à l'éternel sommeil de la mort ? Est-ce une longue maladie ? ou bien Diane, qui se plaît à lancer les traits, t'a-t-elle percée de ses douces flèches ? Parle-moi de mon père et du fils que j'ai laissés ; dis-moi si mes dignités leur appartiennent.

» Ma vénérable mère répond à mes questions en disant :

« Pénélope, le cœur brisé par les chagrins, reste toujours dans ton palais ; ses jours et ses nuits se consument dans la douleur et dans les larmes. Aucun homme, ô mon fils, ne possède tes dignités. Télémaque administre en paix tes beaux domaines ; il assiste, comme chef, à tous les festins, et chacun s'empresse de l'avoir pour convive. Ton père reste aux champs et ne vient jamais à la ville. Ce vieillard n'a point de lits somptueux ornés de manteaux et de tapis magnifiques ; l'hiver, il dort étendu sur la cendre auprès du foyer, comme les serviteurs de sa maison, et son corps est couvert de grossiers vêtements ; l'été et pendant la riche saison de l'automne, sa couche est formée par des feuilles amoncelées à terre, au pied de ses vignes fertiles. C'est ainsi que repose Laërte accablé de chagrins ; une douleur profonde s'accroît dans son âme en pleurant ton malheureux sort, et une pénible vieillesse s'appesantit sur lui. Moi aussi je suis morte sous le poids des années, et mon destin s'est accompli. Diane aux regards perçants ne m'a point frappée de ses douces flèches ; il ne m'est point survenu non plus de ces longues maladies qui, dans de cruels tourments, ôtent la force à nos membres ; mais le regret, l'inquiétude et le souvenir de tes bontés, noble Ulysse, m'ont seuls privée de la vie que nous chérissons tous. »

» À ces paroles je veux embrasser l'âme de ma mère chérie ; trois fois je m'élance, poussé par le désir, et trois fois elle s'échappe de mes mains comme une ombre légère ou comme un songe. Je me sens alors affligé, et j'adresse à ma mère bien-aimée ces rapides paroles :

« Pourquoi m'échappes-tu quand je désire te saisir ? Ne pourrions-nous pas, ô ma mère, dans les demeures de Pluton, nous entourer de nos bras et soulager nos cœurs par les larmes ? La divine Proserpine ne m'aurait-elle offert qu'un vain fantôme pour accroître encore mes chagrins et mes gémissements ? »

» C'est ainsi que je parle, et ma vénérable mère me répond en disant :

« Ô mon fils, toi le plus infortuné des hommes, Proserpine, la fille de Jupiter, ne s'est point jouée de toi. Telle est la destinée des humains lorsqu'ils sont morts : les nerfs ne lient plus les chairs et les os, car ils sont détruits par la puissante force des flammes aussitôt que la vie abandonne les os éclatants de blancheur, et l'âme légère s'envole comme un songe. Maintenant retourne au séjour de la lumière, et retiens bien toutes ces choses, afin que tu puisses, dans l'avenir, les raconter à ton épouse chérie. »

» Tandis que nous parlions, d'autres ombres envoyées par la divine Proserpine s'empressent d'accourir et de se rassembler en foule autour du fossé ; ces ombres furent jadis les épouses et les filles de héros illustres. Alors je me demande comment je pourrai les interroger toutes. Voici le parti qui me semble le plus sage. Je tire mon glaive aigu et je les empêche de venir toutes à la fois boire le sang noir. Elles s'approchent tour à tour pour me raconter leur origine, et moi je les interroge aussitôt les unes après les autres.

» La première qui s'offre à ma vue est Tyro, d'une illustre origine, et fille de l'irréprochable Salmonée : elle se glorifie d'avoir été l'épouse de Créthée, fils d'Éole. Jadis elle fut éprise du divin Énipée, le plus beau de tous les fleuves qui roulent leurs eaux sur la terre ; souvent elle se promenait auprès des ondes limpides de l'Énipée ; mais Neptune, en prenant la forme de cette divinité, s'unit avec Tyro à l'embouchure du fleuve sinueux : les flots pourpres s'arrondirent comme une montagne et enveloppèrent à la fois le dieu des mers et cette faible mortelle. Neptune délia la ceinture virginale de la jeune fille, et répandit sur ses beaux yeux le doux sommeil. Quand ses desseins amoureux furent accomplis, il prit la main de la belle Tyro et prononça ces paroles :

« Femme, réjouis-toi de mon amour. Dans le cours de l'année tu donneras le jour à deux magnifiques enfants, car les voluptueuses étreintes des dieux immortels ne sont jamais stériles. Tu nourriras ces enfants et tu les élèveras avec soin. Maintenant retourne à ta demeure, garde le silence et ne me nomme point. Sache pourtant que je suis Neptune, le dieu qui agite la terre. »


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» Il dit, et se replongea dans les ondles. Tyro devint enceinte et mit au monde Pélias et Nélée, qui tous deux furent les puissants ministres du grand Jupiter. Pélias, riche en troupeaux, demeura dans la vaste contrée d'Iolchos, et Nélée habita la sablonneuse Pylos. Tyro, la reine des femmes, donna encore à Créthée trois fils qui furent appelés Éson, Phérès et le cavalier Amithaon[4].

» Après la belle Tyro, j'aperçois la fille d'Asopus, Antiope, qui se glorifie d'avoir reposé entre les bras de Jupiter. Antiope enfanta deux fils, Amphion et Zéthus, qui, les premiers, jetèrent les fondements de Thèbes aux sept portes et environnèrent cette ville de hautes tours. Malgré leur valeur, ces guerriers n'auraient jamais habité la vaste cité de Thèbes si elle n'avait point été munie de remparts.

» Je vois ensuite l'épouse d'Amphitryon, Alcmène, qui, s'étant livrée à Jupiter, mit au monde l'invincible Hercule au cœur de lion. Près d'elle est Mégare, issue du magnanime Créon, et l'épouse du fils d'Amphitryon, qui fut toujours d'une force indomptable.

» J'aperçois la mère d'Œdipe, la belle Épicaste, qui, par imprudence, commit un exécrable forfait en s'unissant à son propre fils ; ce héros, après avoir tué son père, épousa sa mère, et les dieux révélèrent ce crime aux humains. Œdipe souffrit de grands maux dans l'agréable ville de Thèbes ; puis il régna sur les Cadméens par la funeste volonté des immortels. Épicaste, en proie à la douleur la plus vive, suspendit une longue corde à une poutre élevée et descendit dans les sombres et inébranlables demeures de Pluton, laissant après elle au malheureux Œdipe toutes les souffrances qu'exercèrent sur lui les Furies d'Épicaste !

» Je vois aussi la belle Chloris, que jadis Nélée prit pour épouse à cause de sa beauté, et qu'il obtint en échange d'immenses présents. Chloris était la plus jeune des filles d'Amphion, issu d'Iasus, et qui régna puissamment dans Orchomène, ville de Minias. Cette reine de Pylos donna au roi Nélée trois fils célèbres, Nestor, Chromion, et le magnanime Périclymène. Chloris enfanta aussi l'illustre Péro, admirée par tous les hommes, et que les princes voisins désiraient épouser; mais Nélée ne consentit à l'accorder qu'à celui qui ramènerait des champs de Phylacé les génisses au large front du puissant Iphiclus. Ce projet était difficile à exécuter ; cependant un devin irréprochable promit seul d'enlever ces troupeaux ; mais il en fut empêché par le destin, par des pâtres agrestes et par de pesants liens. Lorsque les mois et les jours furent accomplis, que l'année fut révolue, et que les heures arrivèrent avec une nouvelle année, alors le redoutable Iphiclus, délivra le devin qui lui avait expliqué les desseins des dieux. — Ainsi s'accomplit la volonté du fils de Saturne.

» Je vois aussi Léda, l'épouse de Tyndare, Léda qui donna à ce héros deux fils magnanimes, Castor, habile à dompter les coursiers, et Pollux, si plein de force au pugilat ; ces deux guerriers habitent encore la terre féconde, et ils sont même honorés par Jupiter jusque dans les sombres demeures. Castor et Pollux vivent et meurent tour à tour, et on leur rend les mêmes honneurs qu'aux dieux immortels[5].

» Après Léda j'aperçois l'épouse d'Aloée, Iphimédie, qui se glorifie d'avoir reposé entre les bras de Neptune. Iphimédie eut deux fils, le divin Otus, et l'illustre Éphialte, dont la vie fut de courte durée. Jamais la terre fertile ne nourrit, après le célèbre Orion, de héros aussi grands et aussi beaux que les deux fils d'Iphimédie ; car à neuf ans ils avaient neuf coudées de grosseur, et leur taille était de neuf brasses[6]. Ces héros menacèrent les immortels d'apporter dans les cieux le tumulte de la guerre ; ils tentèrent même de placer le mont Ossa dans l'Olympe, et sur l'Ossa le Pélion chargé de forêts, afin d'escalader le ciel. Certes ils auraient réussi, s'ils eussent atteint l'âge de puberté ! Le fils de Jupiter et de Latone à la blonde chevelure les tua tous deux avant que sous leurs tempes fleurît un tendre duvet, et que leurs joues fussent couvertes d'une barbe naissante.

» J'aperçois ensuite Phèdre, Procris et la fille du fatal[7] Minos, la belle Ariane, que Thésée enleva de Crète pour l'emmener dans la ville sacrée d'Athènes ; mais il ne put s'unir à elle, car Diane, sur le témoignage de Bacchus, la perça de ses flèches dans l'île de Dia.

» Enfin je vois Maira, Clymène, et l'odieuse Ériphyle, qui sacrifia son époux pour de l'or éclatant. — Mais je ne puis ni dire ni nommer toutes les épouses et toutes les filles de héros qui s'offrirent à ma vue ; car avant la fin de mon récit la nuit divine se serait enfuie. Maintenant voici l'heure de me reposer, soit ici, soit près de mon navire avec mes compagnons. Je laisse donc aux dieux et à vous, nobles Phéaciens, le soin de mon départ. »

Ainsi parle Ulysse, et tous gardent un profond silence tant ils sont charmés d'entendre ces aventures dans les sombres palais d'Alcinoüs. Alors Arêté aux bras blancs, s'adressant aux convives, leur dit :

« Phéaciens, quelle pensée avez-vous de cet étranger, de sa taille, de son visage et de son esprit ? Sans doute il est mon hôte, mais aussi chacun de vous partage cet honneur. Ne renvoyez donc point cet infortuné et ne lui refusez pas vos dons, puisque dans vos demeures vous possédez, par la volonté des dieux, d'immenses richesses. »

Aussitôt le héros Échénus, le plus âgé des Phéaciens, leur adresse ces paroles :

« Ô mes amis, tout ce que vient de dire notre reine est conforme à notre pensée et à nos désirs ; obéissez donc à sa voix. Mais c'est Alcinoüs lui-même qui doit, le premier, nous montrer l'exemple. »

Alcinoüs lui répond en ces termes :

« Oui, cette parole s'accomplira si les dieux me conservent la vie, à moi qui règne sur les Phéaciens, navigateurs illustres. Quoique cet étranger désire revoir sa patrie, qu'il attende néanmoins jusqu'au lendemain afin que j'achève de rassembler tous les présents. Les habitants de cette île doivent s'occuper du départ d'Ulysse ; mais ce soin me regarde surtout, moi votre roi. »

Le prudent Ulysse lui dit aussitôt :

« Puissant Alcinoüs, toi le plus illustre des Phéaciens, si tu m'ordonnais de rester ici toute une année entière, j'y consentirais encore pourvu que tu voulusses bien préparer tout ce qu'il faut pour mon départ et me combler de dons magnifiques ; car il me serait agréable de rentrer dans ma douce patrie les mains remplies de présents. Je serais alors chéri et honoré de tous ceux qui me verraient revenir à Ithaque. »

Alcinoüs réplique en ces termes :

« Noble Ulysse, à ta voix nous ne te soupçonnons pas d'être un imposteur, ni un de ces fourbes, comme la terre en nourrit beaucoup, ni un de ceux qui sont toujours prêts à débiter des fables sur des pays que personne ne connaît ; il y a de la grâce dans tes paroles et de la sagesse dans tes discours. Semblable à un chanteur, tu nous as savamment raconté l'histoire des Achéens et tes propres infortunes. Dis-nous maintenant avec sincérité si tu n'as point vu quelques-uns de ces nobles compagnons qui te suivirent au siège de Troie et qui trouvèrent la mort en ces lieux. La nuit est encore bien longue, et l'heure du sommeil n'est point arrivée. Continue donc à nous raconter tes histoires merveilleuses. J'attendrai même le retour de la divine Aurore, si tu consens à nous parler, dans ce palais, de tes nombreux malheurs. »

Le prudent Ulysse lui répond :

« Puissant Alcinoüs, il est un temps pour parler, mais il en est un aussi pour dormir. Si tu désires m'entendre, je ne m'y refuse point. Je vais te faire connaître des malheurs plus grands encore ; je vais te raconter les souffrances de ceux de mes amis qui, échappés à la guerre lamentable des Troyens, périrent au retour par les perfidies d'une femme odieuse.

» Lorsque la chaste Proserpine a dispersé les ombres des femmes illustres qui s'empressaient autour de moi, je vois arriver l'âme triste et désolée d'Agamemnon, fils d'Atrée. Les mânes des guerriers qui succombèrent avec lui dans le palais d'Égisthe sont à ses côtés. Aussitôt qu'Atride a bu le sang noir, il me reconnaît : ce guerrier pousse de longs gémissements, verse d'abondantes larmes, et me tend ses mains comme s'il voulait m'embrasser ; mais les forces lui manquent, et il n'a plus cette vigueur qui, jadis, animait ses membres flexibles. À sa vue je pleure, mon âme est touchée de compassion ; et je m'empresse de lui adresser ces rapides paroles :

« Glorieux fils d'Atrée, Agamemnon, roi des hommes, quel cruel destin t'a soumis au long sommeil de la mort ? Neptune t'a-t-il fait périr sur tes navires en t'envoyant le souffle impétueux des tempêtes ? Des ennemis t'ont-ils frappé sur la terre pendant que tu leur dérobais leurs bœufs et leurs riches troupeaux de brebis, et que tu combattais autour de leur ville pour t'emparer de leurs épouses ? »

» L'ombre d'Agamemnon me répond aussitôt :

«Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, Neptune ne m'a point fait périr en excitant contre moi les horribles tempêtes. Des ennemis ne m'ont pas non plus frappé sur la terre. Mais Égisthe seul, qui méditait ma perte, m'a donné la mort, aidé par mon infâme épouse ! Il me fit venir dans son palais, m'offrit un somptueux festin et me tua comme ou tue les bœufs dans les étables ! Ainsi j'ai péri d'une mort ignominieuse ! Autour de moi tombèrent mes compagnons égorgés comme des sangliers aux blanches dents, qu'on immole soit pour les noces d'un homme opulent, soit pour ces repas où chacun apporte son tribut, soit enfin pour une fête splendide. — Ulysse, tu vis tomber jadis un grand nombre de héros morts en combattant ou dans les mêlées sanglantes ; mais tu aurais gémi plus profondément encore si tu nous avais vus étendus dans le palais au milieu des coupes remplies de vin et des tables chargées de mets, tandis que le plancher des salles était inondé de notre sang ! J'entendis la voix plaintive de la fille de Priam, Cassandre, que la perfide Clytemnestre tua auprès de moi. Quoique expirant, j'étendis les mains pour saisir un glaive ; l'odieuse Clytemnestre s'enfuit aussitôt, et elle ne voulut point fermer avec ses mains les lèvres et les paupières d'un homme qui descendait dans les sombres demeures de Pluton ! — Non, il n'est rien de plus méchant ni de plus horrible qu'une femme qui conçoit en son âme de tels forfaits ! Clytemnestre a commis un crime exécrable en méditant la mort de l'époux qui l'aima si tendrement dans sa jeunesse ! Hélas, je pensais en rentrant dans ma demeure être reçu avec joie par mes enfants et par mes serviteurs ; mais ma perfide épouse a déshonoré sa mémoire, elle a fait rejaillir sa propre honte sur son sexe et même sur la femme la plus vertueuse ! »

» Je réponds à l'illustre Agamemnon :

« Jupiter poursuit toujours d'une haine implacable la race des Atrides à cause des perfidies de leurs épouses ! Que de héros ont péri pour Hélène ! Clytemnestre t'a dressé pendant ton absence de sinistres embûches !»

» Agamemnon réplique à ces paroles en disant :

« Ulysse, ne te laisse pas gouverner par ton épouse et ne lui confie pas les secrets que tu possèdes. Il est des choses qu'il faut dire, il en est d'autres qu'il faut taire. Noble héros, tu ne recevras point la mort des mains de celle qui partagea ta couche ; car la fille d'Icare, la vertueuse Pénélope, est douée d'une rare prudence, et elle renferme en son âme de sages pensées. Nous la laissâmes encore jeune épouse, quand nous partîmes pour Ilion, et son enfant était à la mamelle. Télémaque, jeune alors, siège maintenant parmi les hommes. Son père, de retour, va bientôt revoir son heureux fils, et, lui, ton enfant chéri, recevra son père comme les convenances l'exigent. Mais moi, je n'ai pu contempler mon fils bien-aimé ; car Clytemnestre m'a tué avant que je l'aie revu ! Ulysse, grave bien dans ton cœur les paroles que je vais t'adresser. Aborde en secret dans ta patrie, car il ne faut pas se confier aux femmes. — Dis-moi maintenant avec sincérité si mon fils est encore vivant, s'il habite Orchomène ou la sablonneuse Pylos, auprès de Ménélas, ou bien s'il réside dans la vaste Lacédémone ; car sans doute mon fils, le divin Oreste, n'est pas mort et il est toujours sur la terre fertile. »

» Je réponds à Agamemnon en ces termes :

« Atride, pourquoi m'interroges-tu ! J'ignore si ton fils est mort ou vivant. Je ne puis te répondre ; car il ne faut pas, tu le sais, proférer de vaines paroles.

» En nous livrant tous deux à ces douloureux entretiens, nous restons accablés de tristesse et nous répandons d'abondantes larmes. »

» J'aperçois ensuite les âmes d'Achille, fils de Pélée, de Patrocle, de l'irréprochable Antiloque et d'Ajax, d'Ajax qui, par sa taille et sa beauté, l'emportait sur tous les Danaens, excepté sur l'illustre fils de Pélée. L'âme d'Eacide à la course légère me reconnaît aussitôt et m'adresse, en soupirant, ces rapides paroles :

« Divin fils de Laërte, téméraire Ulysse, quel dessein plus grand encore que tous ceux que tu as déjà conçus médites-tu donc en ton âme? Comment as-tu osé descendre dans ces ténébreuses demeures habitées par les ombres insaisissables, par les images des hommes qui ne sont plus ? »


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» Je m'empresse de lui répondre par ces mots :

« Achille, fils de Pélée, toi le plus illustre d'entre les Achéens, je suis venu consulter Tirésias en ces lieux, afin qu'il me dise comment je pourrai retourner à Ithaque. Je n'ai point encore revu l'Achaïe ni touché aux terres paternelles, mais j'erre toujours sur les mers et je souffre mille douleurs. Noble Achille, nul homme n'a jamais été ni ne sera jamais plus heureux que toi. Durant ta vie nous t'honorions comme un immortel ; et maintenant que tu as cessé d'exister, tu règnes en ces lieux sur les âmes des morts. Noble Achille, ne t'afflige point d'être descendu dans les sombres demeures ! »

» Il me répond aussitôt :

« Illustre fils de Laërte, ne cherche point à me consoler du trépas ! J'aimerais mieux, simple cultivateur, servir sous, un homme pauvre qui ne posséderait qu'un faible bien, que de régner sur toutes ces ombres ! — Mais parle-moi maintenant de mon vaillant fils, et apprends-moi s'il s'est montré dans les combats aux premiers rangs des guerriers. Dis-moi si tu as entendu parler du vénérable Pelée ; dis-moi si ce héros gouverne encore avec honneur les nombreux Thessaliens, ou bien s'il est méprisé dans Hélas et dans Phthie parce que la vieillesse a affaibli ses membres. Je ne suis plus sur la terre pour le défendre comme autrefois lorsque j'immolais dans la vaste cité d'Ilion tout un peuple de guerriers en combattant pour les Argiens. Si, vivant encore, je rentrais dans le palais de mon père, oh ! alors je montrerais tout mon courage, et je ferais sentir la force de mes bras invincibles à tous ceux qui outragent le vénérable Pelée ou refusent de lui rendre les honneurs dus à son rang ! »

» Je réplique à ces paroles en disant :

« Je n'ai rien entendu dire du noble Pelée. Quant à Néoptolème ton fils, je puis t'en parler comme tu me le demandes ; car c'est moi qui l'ai conduit dans un navire de Scyros au milieu des Achéens aux belles cnémides. Toutes les fois que nous tenions conseil sous les murs d'Ilion, il parlait toujours le premier et jamais il ne s'écartait de ce qu'il fallait dire[8]. Le divin Nestor et moi nous l'emportions seuls sur lui. Lorsque nous combattions avec l'airain dans les plaines de Troie, jamais il ne restait confondu dans la foule des soldats ; mais il les précédait tous, et par son courage il ne le cédait à personne. Néoptolème, ton fils, tua de nombreux ennemis au sein de l'ardente mêlée. Je ne pourrais point te dire les noms de tous ceux qu'il renversa dans la poussière en combattant pour les Argiens ; mais je te nommerai seulement le fils de Thélèphe, le héros Eurypyle qu'il frappa de son glaive : autour de ce guerrier troyen périrent de nombreux Cétéens venus pour épouser des femmes troyennes[9]. Eurypyle était après le divin Memnon le plus beau de tous nos ennemis. Lorsque les chefs des Argiens entrèrent dans le cheval qu'avait construit Epéus, on me confia le soin d'ouvrir et de fermer cette vaste embuscade. Les chefs et les princes des Danaens essuyèrent leurs larmes, et tous leurs membres tremblèrent ; mais je ne vis jamais pâlir le beau visage de Néoptolème, et jamais il ne répandit de pleurs sur ses joues. Ce jeune héros me suppliait, au contraire, de le faire sortir de cette sombre retraite ; il saisissait souvent son glaive, sa lance chargée d'airain, et brûlait de porter la mort aux Troyens. Enfin quand nous eûmes ravagé la ville élevée de Priam, Néoptolème remonta dans son navire chargé de butin et de dons magnifiques ; il ne fut point frappé par les javelots ni par les lances, et il ne reçut aucune de ces blessures qui surviennent dans les combats lorsqu'au sein des mêlées Mars fait éclater ses fureurs. »

» À ces mots s'éloigne l'âme d'Ëacide à la course légère ; ce héros traverse à grands pas la prairie Asphodèle[10], charmé de m'entendre dire que son fils était un vaillant guerrier.

» D'autres ombres s'arrêtent tristes devant moi, et chacune d'elles me raconte ses douleurs. L'âme seule d'Ajax, fils de Télamon, se tient à l'écart. Ajax est encore irrité de la victoire que je remportai sur lui quand, près de nos navires, je lui disputai les armes d'Achille, que Thétis, sa vénérable mère, destina comme prix à celui qui en serait jugé digne par les fils des Troyens et par Minerve-Pallas[11]. Plût aux dieux que je ne l'eusse point vaincu dans cette lutte ! C'est à cause de ces armes que la la terre renferme un si noble héros, cet Ajax qui par sa taille et ses exploits était le premier des Danaens après l'irréprochable fils de Pélée. J'adresse donc à ce guerrier ces douces et flatteuses paroles :

« Ajax, fils de l'illustre Télamon, tu ne veux donc pas après ta mort, oublier la colère que t'inspirèrent contre moi ces armes funestes que les dieux ont rendues fatales aux Argiens ? Toi, le rempart des Grecs, tu mourus à cause de ces armes ! Nous te regrettâmes comme Achille, fils de Pélée, et cependant il n'y eut que Jupiter qui fut l'auteur de tous ces maux ! Ce dieu, rempli de haine contre la belliqueuse armée des Danaens, fit peser sur toi la triste destinée ! — Approche-toi donc, Ajax, pour écouter mes paroles ; dompte enfin ta colère et ton cœur orgueilleux ! »

» Ajax, au lieu de répondre à mes paroles, s'enfuit dans l'Érèbe avec la foule des ombres. Cependant, malgré sa colère, il m'aurait parlé, ou, moi, je me serais approché de lui ; mais alors tout mon désir était de voir les autres âmes des morts.

» J'aperçois l'illustre fils de Jupiter, Minos, placé sur un trône ; il tenait son sceptre d'or et jugeait les mânes des humains. Toutes les ombres assises ou debout dans les vastes demeures de Pluton plaidaient leur cause devant le roi Minos.

» Je vois ensuite le grand Orion poursuivant à travers la prairie Asphodèle les monstres qu'il immola jadis sur des montagnes désertes. Orion tenait encore dans ses mains vigoureuses sa forte massue d'airain qu'aucun effort ne peut briser.

» Tityus, fils de l'auguste Terre, se présente alors à ma vue ; il est étendu sur le sol et couvre de son corps neuf arpents de terrain, deux vautours lui rongent le foie en plongeant leurs becs dans ses entrailles. Tityus ne peut les repousser avec ses mains; car jadis il fit violence à l'épouse de Jupiter, Latone, lorsqu'elle traversait les riantes campagnes de Panope pour se rendre à Pytho.

» Puis j'aperçois Tantale, qui, souffrant d'amères douleurs, se tenait debout dans un lac ; l'eau touchait à son menton, et, malgré sa soif, Tantale n'en pouvait boire. Chaque fois que le vieillard se baissait pour se désaltérer l'onde fugitive tarissait aussitôt, et sous ses pieds il n'apercevait qu'un sable noir brûlé par un dieu cruel. De beaux arbres laissaient pendre au-dessus de la tête de Tantale des fruits magnifiques ; c'étaient des poiriers, des orangers, des pommiers superbes, de doux figuiers et des oliviers toujours verts ; mais dès que le vieillard se levait pour y porter la main, tout à coup le vent les enlevait jusqu'aux nues ténébreuses.


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» Sisyphe, agité par de cruels tourments, s'offre à mes regards ; il roule un énorme rocher et le pousse avec ses pieds et ses mains jusqu'au sommet d'une montagne. Mais dès que la roche est près d'atteindre à la cime, une force supérieure la repousse en arrière et l'impitoyable pierre retombe de tout son poids dans la plaine. Sisyphe recommence sans cesse à pousser la roche avec effort, la sueur coule de ses membres, et des tourbillons de poussière s'élèvent au-dessus de sa tête.

» Après Sisyphe, je vois le vigoureux Hercule, ou plutôt son image; car ce dieu assis parmi les immortels goûte les joies du festin, et il possède Hébé aux jolis pieds, Hébé, la fille du puissant Jupiter et de Junon aux brodequins d'or. Autour de cette ombre les morts s'agitent avec bruit comme des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes parts. Hercule, semblable à la nuit sombre, jette de farouches regards; il tient son arc et il appuie le trait sur le nerf comme un guerrier prêt à lancer une flèche : un baudrier terrible, formé d'un tissu d'or, étincelle sur sa poitrine ; sur ce baudrier sont tracés de merveilleux travaux, des ours, des sangliers sauvages, des lions aux regards terribles, des combats, des mêlées, des meurtres, des homicides. L'ouvrier habile qui mit son art à façonner ce magnifique bau­drier n'a jamais rien enfanté et n'enfantera jamais rien de sem­blable. Bientôt Hercule me reconnaît; il me contemple atten­tivement, et, plein de compassion, il m'adresse ces paroles :

« Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, tu es donc aussi sous le poids du terrible destin, comme je l'étais moi-même lorsque je voyais encore la brillante clarté du soleil ! Moi, fils de Jupiter, je fus accablé de maux sans nombre : je servis un homme bien inférieur à moi, et ce faible mortel m'imposa les plus rudes travaux ; il m'envoya même en ces lieux pour enlever le chien gardien des enfers, car il ne connaissait pas d'entreprise plus périlleuse. Pourtant je saisis le monstre et je le conduisis hors des sombres demeures : Mercure et Minerve avaient guidé mes pas. »

» En achevant ces mots, Hercule[12] disparaît dans le ténébreux séjour. Moi je reste là pour voir s'il viendrait encore quelques-uns des vaillants héros morts autrefois. J'aurais peut-être aperçu Thésée, Pirithoüs[13], et quelques guerriers de la noble race des dieux ; mais tout à coup la foule des morts se rassembla en poussant des cris bruyants, la peur s'empara de moi, et je craignis que Proserpine ne m'envoyât la tête de l'horrible Gorgone ! — Soudain je retourne à mon vaisseau, j'ordonne à mes compagnons de s'embarquer et de délier les cordages ; mes guerriers m'obéissent et se placent sur les bancs des rameurs. Bientôt le navire est porté par les flots rapides à travers le fleuve Océan ; il est d'abord poussé par les rames, et ensuite un vent favorable le dirige.



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  1. Par Cimmériens il faut entendre les peuples voisins du lac Averne, aujourd'hui Lago Averno, entre Baies et Cumes. Selon Hesycbius, le nom de Cimmériens fut donné à ces peuples parce qu'ils habitaient une contrée ténébreuse. Voelker fait dériver ce mot de χειμέριος (hiver) ; Voss au contraire le fait venir du mot phénicien kamar, kimmer (chaleur et obscurité). (vers 15)
  2. Homère dit : ἐμὲ δὲ χλωρὸν δέος ἥιρει (vers 43) (la pâle crainte me nuisit) ; mais il nous a été impossible de rendre cette phrase eu français : on n'aurait point compris la personnification de la Crainte et l'épithète que lui donne le poète.
  3. Dugas-Montbel fait remarquer que l'expression ἀθηρηλοιγὸν (vers 128) employée ici pour exprimer un van, dérive de λοιγὀς (perte, destruction), et de ἀθήρ ἀθέρος (la barbe de l'épi, la balle qui enveloppe le grain). Dans l’Iliade, ajoute cet auteur, un van se dit πτύον ; ce devaient être deux objets différents. Le πτύον de l'Iliade devait avoir quelque rapport avec cet instrument d'osier fait en coquilles et avec deux anses, dans lequel on agite le grain, comme semble l'indiquer la phrase même de l’Iliade : du large van s'élancent les pois, tandis que celui dont il est question est tout simplement une pelle de bois pour jeter le blé en l'air et eu détacher la menue paille. On conçoit très-bien qu'une rame puisse être prise pour cet instrument par des hommes qui n'avaient aucune idée de navigation ; car, disaient les anciens, le van de la mer, c'est la rame ; et la rame de la terre, c'est le van.
  4. On est partagé à l'endroit de l'épithète ἱππιοχάρμης (vers 259), Clarke la rend par gaudens-equis ; Dubner dit equestris-bellator, et Voss la traduit par : der Tummler der Rosse (qui lance les chevaux). Les auteurs du Dictionnaire des Homérides la traduisent par qui aime à combattre sur un char, qui prend plaisir au combat des chars.
  5. Jupiter accorda l'immortalité à Pollux et lui permit de la partager avec son frère ; c'est pourquoi ils sont alternativement dans l'Olympe et dans l'Enfer. Une tradition ultérieure les fait naître d'un œuf de cygne, et les transporte parmi les étoiles pour être les dieux protecteurs des nautoniers. — Knight pense que ces vers doivent être supprimés, parce que, dit il, les fils de Tyndare n'étaient pas des divinités aux yeux d'Homère.
  6. On prétend que la coudée grecque avait 43 centimètres, et la brasse 1 mètre 80 centimètres.
  7. Clarke, Dugas-Montbel et Voss, sans tenir compte de l’esprit placé sur l'omicron, ont lu ὀλοόφρων, au lieu de ὁλοόφρων (vers 323), et ont traduit cette épithète, le premier par prudent, le second par sage, et le troisième par allererfahrein (expérimenté). Dubner seul l'a bien rendue par exitiosus.
  8. Pour l'explication de ce passage nous avons suivi la traduction de Dubner, et nous nous sommes écarté des interprétations données par MM. Theil et Hallez-d'Arros et par tous les traducteurs français.
  9. Le texte porte : γυναίων εἵνεκα δώρων (vers 521) (à cause des dons féminins). Nous suivons, pour la traduction de ce passage, Dugas-Montbel, qui dit : « Faute de mieux, je m'en suis tenu à l'explication qui suppose que cette expression se rapporte à la promesse qu'avait faite Priam à Eurypyle de lui donner une de ses filles en mariage. » Mais, dit Strabon, de quelque manière qu'on explique cette phrase, elle n'en reste pas moins une énigme.
  10. La prairie Asphodèle était, aux Enfers, le lieu où se tenaient les ombres des héros. L'Asphodèle est une plante liliacée ; les bulbes de sa racine servaient autrefois de nourriture aux pauvres.
  11. Les petites Scholies nous apprennent qu'Agamemnon, ne voulant pas prendre sur lui de décider entre tous les héros qui se disputaient les armes d'Achille, s'en rapporta au jugement des prisonniers troyens.
  12. On prétend que le passage relatif à Hercule appartient à une époque plus moderne. Dugas-Montbel fait observer à ce sujet que toutes ces idées appartiennent à une mythologie posthomérique, de même que la doctrine des châtiments après la mort ; de sorte que les passages relatifs aux supplices de Tityus, de Tantale, de Sisyphe, etc., paraissent être d'évidentes interpolations.
  13. Plutarque prétendait que le vers où il est question de Pirithoüs avait été ajouté par Pisistrate. Knight supprime ce vers, et il motive sa suppression en disant : « Le vers de ce passage aura sans doute été intercalé par un rhapsode athénien. Le nom de Thésée n'était pas en grand honneur dans les temps homériques, car il n'en est jamais question dans l’Iliade, si ce n'est dans le vers 265 du premier chant, vers évidemment interpolé, et seulement une fois dans l’Odyssée, v. 321 de ce chant. De là on peut conclure que Thésée avait plutôt la réputation d'un chef de bande que d'un général. »