L’Odyssée/Traduction Bareste/02

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A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer
Lavigne (p. 42-58).
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Dès que la fille du matin, Aurore aux doigts de roses, apparaît, le fils chéri d'Ulysse abandonne sa couche et revêt ses habits. Il suspend à ses épaules un glaive acéré, attache à ses pieds brillants des brodequins magnifiques, et, semblable à un dieu, il s'éloigne de sa chambre. Soudain il ordonne aux hérauts à la voix sonore de convoquer en assemblée les Achéens à la longue chevelure[1] : les hérauts obéissent, et les citoyens se rassemblent aussitôt. Lorsqu'ils sont arrivés et que tous ont pris place, Télémaque se rend à l'assemblée, tenant dans sa main une lance d'airain. Il n’est point seul : deux chiens agiles suivent ses pas. Minerve répand autour de lui une grâce divine, et la foule contemple avec admiration le jeune Télémaque qui s’avance. Il se place sur le siège de son père, et les vieillards se rangent à ses côtés.

Le héros Egyptius parle le premier : il était courbé sous le poids de la vieillesse et il avait acquis une longue expérience. Un fils qu’il chérissait, le vaillant Antiphus, partit jadis sur de creux navires pour accompagner le divin Ulysse vers les rivages d’Ilion, de cette ville féconde en coursiers[2] : ce fut lui que le cruel Cyclope égorgea dans un antre profond et qui servit de dernier repas à ce monstre. Egyptius a encore trois enfants : l’un d’eux, Eurynome, est au nombre des prétendants, et les deux autres cultivent les champs paternels. L’infortuné vieillard ne peut se consoler de la perte de son fils ; cependant, les yeux baignés de larmes, il prononce ces paroles :

« Ithaciens, écoutez ce que je vais dire. Nous n’avons eu ni assemblée, ni conseil depuis que le divin Ulysse s’est embarqué sur ses navires profonds. Qui donc nous a réunis aujourd’hui ? Quelle affaire importante est-il donc survenu soit aux jeunes hommes, soit aux vieillards ? Quelqu’un aurait-il entendu dire que l’armée était de retour, et prétend-il nous faire connaître celui qui a reçu cette nouvelle le premier ? Veut-il enfin nous instruire ou parler de quelque intérêt public ? Je le considère alors comme un homme probe et utile. Puisse Jupiter accomplir favorablement les desseins que son esprit a conçus ! »

Il dit. Le fils chéri d’Ulysse se réjouit de ce présage, et, impatient de haranguer, il ne peut rester plus longtemps assis. Il s’avance au milieu de l’assemblée, prend entre ses mains le sceptre que lui présente Pisenor, héraut fertile en sages conseils, et répond à Egyptius en ces termes :

« Vieillard, il n’est pas loin cet homme (et vous le connaîtrez bientôt vous-même) qui rassemble le peuple : c'est moi qui, plus que tous les autres, suis accablé par la douleur. Je n'ai point entendu dire que l'armée fût de retour ; mais je vous ferai connaître cette nouvelle si je l'apprends le premier. Je ne veux pas non plus vous instruire, ni parler de quelque intérêt public ; car il s'agit de ma propre détresse : un double malheur pèse sur ma famille. J'ai perdu d'abord le bienveillant auteur de mes jours, Ulysse, qui jadis régnait sur vous comme le père le plus tendre. Un autre désastre, non moins terrible, détruira bientôt tous mes domaines et consumera entièrement mes richesses.


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Le dieu qui rassemble au loin les nuages lui dit :

Les prétendants, fils chéris des hommes les plus puissants, sollicitent, contre son gré, la main de ma mère. Ils craignent encore d'aller dans la maison de son père Icare [3], afin qu'il dote sa fille et l'accorde à celui qu'elle aura choisi et qui lui plaît le mieux. Ils passent toutes leurs journées dans notre palais, égorgent nos bœufs, nos brebis et nos chèvres les plus belles, s’abandonnent à la joie des festins, boivent impunément le vin aux sombres couleurs [4] et dévorent toute ma fortune. II n’est plus maintenant qu’un héros tel qu’Ulysse pour écarter la ruine de notre palais. Je ne puis à présent me défendre (mais un jour je leur paraîtrai terrible, quoiqu’ignorant l’art de combattre) ! Oh ! comme je les repousserais si j’en avais la force ! De tels excès ne peuvent plus se tolérer, et ma maison périt sans honneur [5]. Soyez donc enfin saisis de honte, et redoutez les reproches des peuples voisins qui nous entourent ! Craignez la colère des dieux, de peur qu’irrités ils ne punissent vos crimes comme ils le méritent !

Au nom de Jupiter Olympien, au nom de Thémis qui réunit et disperse les assemblées des hommes, réprimez-les, ô mes amis, et laissez-moi seul me livrer à ma douleur profonde ! Si jamais mon père, le vertueux Ulysse, se rendit coupable de quelque injustice envers les Achéens aux belles cnémides [6] et les accabla de maux, soyez coupables à votre tour, vengez-vous sur moi et rendez-moi toutes ces infortunes en excitant ces audacieux ! Je préférerais vous voir dévorer mes provisions et mes troupeaux : car bientôt viendrait le jour où je serais dédommagé. J’irais sans cesse par toute la ville vous adresser mes prières, et je vous redemanderais mes biens jusqu’à ce que vous me les eussiez entièrement rendus. Mais aujourd’hui vous accablez vainement mon âme de douleurs ! »

Ainsi parle Télémaque irrité ; puis il jette son sceptre à terre en répandant des larmes : le peuple est ému de compassion. Tous les prétendants gardent le silence et n'osent lui répondre par de dures paroles. Antinoüs, seul, se lève et lui dit :

« Télémaque, harangueur téméraire, esprit impétueux, pourquoi nous outrager par un tel discours ? Tu veux donc nous couvrir de honte ! Les prétendants achéens ne sont point la cause de ta ruine; mais ta chère mère, elle qui possède toutes les ruses. Déjà trois années se sont écoulées, et la quatrième va s'accomplir, depuis qu'elle cherche à tromper l'esprit des Grecs. Elle flatte nos espérances ; elle fait à chacun de nous des promesses ; mais dans son âme elle conçoit d'autres desseins. - Voici le nouveau stratagème que son esprit lui a suggéré. Elle s'est mise, dans son palais, à tresser une toile d'un tissu délicat et d'une grandeur immense ; puis elle nous a dit : Jeunes gens qui prétendez à ma main, puisque le divin Ulysse a péri, différez mon mariage jusqu'au jour où j'aurai terminé ce voile funèbre que je destine au héros Laërte (puissent mes travaux n'être pas entièrement perdus !), lorsque le triste destin l'aura plongé dans le long sommeil de la mort, afin qu'aucune femme, parmi le peuple des Achéens, ne s'indigne contre moi, s'il reposait sans linceul celui qui posséda tant de richesses. C'est ainsi qu'elle parlait, et nos âmes généreuses se laissaient persuader. Durant le jour elle tissait cette grande toile ; mais le soir, à la lueur des flambeaux, elle détruisait son ouvrage. Ainsi, pendant trois années, elle se cacha au moyen de cette ruse, et parvint à persuader les Grecs. Mais enfin, à la quatrième année, vint le jour où une femme bien instruite nous fit cette confidence : nous trouvâmes Pénélope défaisant sa magnifique toile. Alors elle l'acheva malgré elle et par force. - Télémaque, voici maintenant ce que les prétendants te déclarent afin que tu le saches bien au fond de ton âme et qu'aucun d'entre les Achéens ne l'ignore : renvoie ta mère ; ordonne-lui d'épouser celui que désignera son père et qui lui plaira. Mais, si elle fatigue longtemps encore les fils de la Grèce en suivant les conseils de Minerve, de Minerve qui l'instruisit dans les travaux splendides, qui lui inspira de prudentes pensées et d'heureux stratagèmes, tels que nos ancêtres les Achéens à la belle chevelure ne rapportèrent jamais rien de semblable, même en citant les femmes qui vécurent autrefois : Alcmène, Tyro et Mycène au front ceint d'une superbe couronne [7] ; car aucune d'elles ne se servit de ruses égales à celles de Pénélope ; si, dis-je, elle persiste, ce qui n'est ni permis, ni convenable, nous dévorerons ton héritage et tes biens, tant qu'elle conservera la pensée que les dieux ont mise en son âme. Elle obtiendra sans doute une grande gloire ; mais toi, tu regretteras tes richesses. Nous ne retournerons ni à nos champs ni dans nos demeures qu'elle n'ait épousé celui d'entre les Achéens qu'elle aura choisi. »


Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :

« Antinoüs, non, jamais contre son gré, je n'éloignerai de ce palais celle qui me donna le jour et me nourrit. Mon père est mort sur une terre étrangère, ou il existe encore ; mais, quoi qu'il en soit, éprouverais-je un grand dommage pour m'acquitter envers Icare, si je renvoyais ma mère [8]: Ulysse ne manquerait pas de me punir. Les dieux ajouteraient encore d'autres châtiments ; car Pénélope , en quittant cette demeure. invoquerait les odieuses Furies, et l'indignation des hommes s'appesantirait sur moi. Non, jamais je ne prononcerai une telle parole ! Si votre âme est indignée, sortez de chez moi ; disposez ailleurs vos festins, et consumez vos richesses en vous traitant tour à tour dans vos propres palais. Mais, s'il vous semble meilleur et préférable de dévorer impunément l'héritage d'un seul homme, continuez ; moi j'invoquerai les dieux éternels pour que Jupiter vous châtie selon vos crimes : puissiez-vous alors, dans ces demeures, périr sans vengeance ! »


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Ainsi parle Télémaque. Tout à coup Jupiter, dont la voix retentit au loin [9], fait voler deux aigles du sommet élevé de la montagne.

Pendant quelques instants ces oiseaux s'abandonnent au souffle des vents en se tenant l'un près de l'autre et en étendant leurs ailes ; mais dès qu'ils planent au-dessus de la bruyante assemblée [10] ils volent en cercle, agitent leurs ailes épaisses, et ils promènent leurs regards sur les têtes des prétendants comme pour leur prédire la mort. On les voit aussitôt se déchirer avec leurs serres la tête et le cou, et s'envoler à droite en traversant les palais et la ville des Ithaciens. Tous les assistants admirent les aigles qu'ils ont vus de leurs propres yeux, et méditent en leur âme sur ce qui doit s'accomplir. - Alors s'avance le fils de Mastor, le vénérable héros Halitherse, qui l'emporte sur tous ceux de son âge dans l'art de connaître les augures et de prédire l'avenir. Il prend la parole et dit avec sagesse :

« Peuple d'Ithaque, écoute ce que je vais dire ; mais c'est surtout aux prétendants que je m'adresse, car un grand malheur les menace. Ulysse ne sera pas longtemps éloigné des siens. Déjà près de ces lieux, il médite la mort et le carnage de tous ses ennemis, et ce malheur causera la ruine de plusieurs d'entre nous qui habitons la belle ville d'Ithaque. Voyons maintenant comment nous réprimerons ces insensés. Qu'ils changent eux-mêmes de conduite, c'est le parti le plus sage. - Je ne suis pas, vous le savez, un prophète sans expérience, mais un savant augure. Tout s'est accompli comme je le prédis autrefois, lorsque les Argiens s'embarquèrent pour Ilion, et emmenèrent avec eux le prudent Ulysse. J'annonçai que ce héros souffrirait des maux sans nombre, qu'il perdrait ses compagnons, et qu'à la vingtième année, inconnu de tous, il reviendrait dans sa patrie. - C'est donc maintenant que toutes ces choses vont s'accomplir. »


Eurymaque, fils de Polybe, lui réplique en ces termes :

« Vieillard, retire-toi ; va dans ta demeure prophétiser à tes enfants pour les garantir des maux dont l'avenir les menace. Que d'oiseaux voltigent sans cesse sous les rayons du soleil, mais ils ne sont pas tous des augures. Certes, Ulysse a péri loin de sa patrie. Plût aux dieux que tu fusses mort avec lui ; car tu ne nous ferais point en ce moment de telles prédictions, et tu n'exciterais pas le courroux de Télémaque, dans le désir, sans doute, de recevoir pour ta famille le présent que le fils de Pénélope voudra bien t'accorder. Mais ce que je vais te dire s'accomplira aussi. Écoute, si, en te servant de ruses anciennes, tu prétends irriter, par tes paroles, ce jeune héros, sa destinée n'en sera que plus funeste (il ne pourra jamais accomplir ses desseins), et nous t'infligerons, à toi vieillard, un châtiment qui ébranlera ton âme et dont la douleur sera cruelle. Je conseille donc à Télémaque d'ordonner à sa mère de se retirer dans la maison paternelle, afin que ses parents concluent son mariage et préparent pour elle une dot très considérable [11], digne d'une fille aussi chérie. C'est alors que les fils des Achéens cesseront leurs persévérantes poursuites ; car ils ne redoutent personne, pas même Télémaque, bien qu'il soit un grand orateur. Vieillard, nous nous inquiétons fort peu des oracles que tu nous annonces vainement et qui ne font que te rendre encore plus odieux. Les biens d'Ulysse seront de nouveaux ravagés, et ce désordre durera tant que Pénélope fatiguera les Grecs en différant son hymen. Quant à nous, passant nos jours dans l'attente, nous lutterons avec elle à cause de sa vertu, et nous ne rechercherons aucune autre femme qu'il conviendrait cependant à chacun de nous de prendre pour épouse. »


Le prudent Télémaque lui répond à son tour :

« Eurymaque et vous tous, nobles prétendants [12], je ne vous supplierai point davantage et je n'interromprai plus l'assemblée : les dieux et tous les Achéens connaissent ma cause. Mais accordez-moi du moins un navire rapide et vingt compagnons [13] pour me conduire de tous côtés sur la vaste mer. Je veux aller à Sparte et dans la sablonneuse Pylos m'informer du retour de mon père éloigné depuis si longtemps. Quelque mortel m'instruira sans doute de ces choses, ou j'entendrai la voix de Jupiter, laquelle apporte aux hommes la célébrité. Si j'apprends qu'Ulysse existe encore et qu'il doit revenir, je l'attendrai, malgré mes chagrins, durant une année entière ; si, au contraire, j'apprends qu'il a péri et qu'il n'y a plus d'espoir, je reviendrai dans ma chère patrie pour lui ériger un tombeau. Je célébrerai en l'honneur d'Ulysse de pompeuses funérailles, et je donnerai un époux à ma mère. »


À ces mots il s'assied. Soudain se lève Mentor, compagnon du valeureux Ulysse : quand ce héros partit sur ses navires, il lui confia le soin de sa maison, le chargea d'obéir à son vieux père et de surveiller tous ses biens. Mentor, plein de sagesse, prend la parole et dit :

« Ithaciens, écoutez-moi. Qu'aucun roi chargé du sceptre ne soit maintenant ni juste, ni clément ; qu'il ne conserve plus en son âme de nobles pensées ; mais qu'il devienne cruel et n'accomplisse que des actions impies, puisque nul ne se ressouvient du divin Ulysse, même parmi ce peuple qu'il gouverna comme le père le plus tendre ! Je n'accuse pas les fiers prétendants de commettre des actes de violence méchamment inspirés par leur esprit ; car ils risquent leur propre tête en dévorant forcément les biens d'Ulysse, quoiqu'ils espèrent ne voir jamais ce héros de retour. Mais c'est contre le peuple que je suis indigné ! Il reste assis et silencieux, et, malgré son nombre immense, il n'ose réprimer, par ses discours, cette faible troupe de prétendants ! »


Léocrite, fils d'Evénor, lui répond aussitôt :

« Dangereux Mentor, faible insensé ! Quoi, tu oses exciter le peuple à nous réprimer, quand il serait difficile, même à une multitude, de nous combattre au milieu des festins [14] ! Si Ulysse roi d'Ithaque, revenait en ces lieux et qu'il voulût chasser de son palais les illustres prétendants lorsqu'ils prennent leur repas, son épouse serait loin de se réjouir, bien qu'elle désire son retour avec ardeur ; mais lui-même recevrait ici la mort s'il voulait attaquer un aussi grand nombre d'ennemis ! Tu viens donc de parler sans raison. - Maintenant, citoyens, séparez-vous, et que chacun retourne à ses travaux : Mentor et Halitherse, les anciens compagnons d'Ulysse, s'occuperont du départ de Télémaque. Je pense que ce jeune homme restera longtemps ici, car c'est dans Ithaque qu'il recevra des nouvelles de son père, et jamais il n'entreprendra son voyage.»

En parlant ainsi, il rompt tout à coup l'assemblée. Chacun se disperse, rentre dans sa demeure ; et les prétendants retournent au palais du divin Ulysse.

Alors Télémaque se rend seul près des bords de la mer, et, après avoir baigné ses mains dans l'onde blanchissante, il adresse cette prière à Minerve :

« Entends ma voix, ô déesse, toi qui vins hier dans notre palais, toi qui m'ordonnas de parcourir les mers obscures sur mon navire pour m'informer du retour de mon père absent depuis tant d'années ! Les Achéens s'opposent à l'exécution de tes ordres, et ce sont surtout les prétendants, dont l'audace coupable ne connaît plus aucun frein ! » Ainsi priait Télémaque. Minerve s'approche de lui en prenant les traits et la voix de Mentor, et elle lui adresse ces rapides paroles :


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« Télémaque, tu ne manqueras désormais ni de prudence ni de valeur. Si tu possèdes l'âme courageuse de ton père, de celui qui exécuta fidèlement ses actes et ses promesses, ce voyage ne sera ni vain ni sans effet. Si au contraire tu n'es pas le fils de ce héros et de Pénélope, tu n'accompliras point ce que tu as résolu. Peu d'enfants sont semblables à leur père : la plupart sont pires, et rarement ils valent leurs ancêtres. Mais, comme tu ne manqueras à l'avenir ni de prudence, ni de courage, si la sagesse d'Ulysse ne t'a pas abandonné, j'espère que tes projets s'accompliront. Méprise donc les complots et les desseins de ces prétendants insensés qui n'ont pour eux ni la raison, ni la justice : ils ne savent pas qu'un triste destin les menace et qu'ils doivent tous périr le même jour. Le voyage que tu médites ne peut être longtemps différé ; car moi, l'ancien ami de ton père, je te préparerai un navire rapide et je t'accompagnerai. - Maintenant retourne à ton palais et mêle-toi à la foule des prétendants. Apprête les provisions de la route ; renferme-les dans des vases ; mets le vin dans des amphores, ainsi que la farine, la moelle de l'homme [15] dans des outres épaisses. Je réunirai par la ville des compagnons de bonne volonté. Plusieurs navires vieux et neufs sont dans l'île d'Ithaque ; j'examinerai celui qui me paraîtra le meilleur, et, dès qu'il sera équipé, nous le lancerons sur la vaste mer. »

Ainsi parle Minerve, fille de Jupiter. Télémaque ne s'arrête pas longtemps après avoir entendu la voix de la déesse. Il se rend au palais, le cœur affligé, et y trouve les fiers prétendants enlevant la peau des chèvres et rôtissant des porcs dans l'enceinte des cours. Antinoüs s'avance en riant au-devant de Télémaque, le prend par la main et lui adresse ces paroles :


« Télémaque, orateur sublime, mais d'une violence insurmontable [16] ne forme plus dans ton sein aucun autre projet funeste, soit en action, soit en parole ; mais mangeons et buvons ensemble comme auparavant. Les Achéens te prépareront tout ce qu'il te faut : un navire et d'habiles rameurs, afin que tu te rendes promptement dans la divine Pylos pour y entendre parler de ton illustre père. »


Le prudent Télémaque lui répond à son tour :

« Antinoüs, il ne me convient plus de manger avec des insolents tels que vous, ni de me livrer tranquillement à la joie. — Prétendants, ne vous suffit-il pas d'avoir jusqu'à présent consumé mes nombreuses richesses et dévasté mes biens, parce que je n'étais encore qu'un enfant ? Mais maintenant je suis un homme ; j'ai recueilli de sages conseils, et je sens croître le courage en mon cœur : aussi je tenterai tout pour attirer sur vous une affreuse destinée, soit que je me rende à Pylos, soit que je reste en ce pays, au milieu du peuple. Mais je partirai plutôt (et ce n'est pas en vain que j'annonce ce voyage) comme passager [17], car je ne possède ni vaisseaux, ni rameurs ; je partirai, puisque cela vous paraît préférable. »


Il dit, et retire aussitôt sa main de la main d'Antinoüs. Pendant ce temps, les prétendants apprêtent le repas dans le palais et outragent Télémaque par de mordantes paroles. Un de ces jeunes orgueilleux disait :

« Télémaque médite certainement notre mort ; il amènera sans doute quelque vengeur de Sparte ou de la sablonneuse Pylos : c'est là son plus ardent désir. Peut-être veut-il se rendre dans Éphèse à la terre fertile, pour en rapporter des poisons mortels qu'il jettera dans nos coupes pour nous faire périr. »


Un autre de ces jeunes arrogants disait :

« Qui sait s'il ne périra pas avec son creux navire, loin de ses amis, et s'il ne sera pas errant comme Ulysse ? Alors pour nous quel surcroît de peines ! Nous serons forcés de diviser toutes ses richesses et de laisser sa mère dans ce palais avec l'époux qu'elle aura choisi. »


Ainsi parlaient les prétendants. - Télémaque descend dans les vastes celliers [18] de son père où reposaient, sous des voûtes élevées, l'or et l'airain, des coffres remplis de riches étoffes et des huiles parfumées en abondance. Là se trouvaient aussi rangés en ordre, le long de la muraille, des tonneaux d'un vin vieux et délectable contenant un breuvage pur et divin : ils étaient destinés à Ulysse si jamais il revenait dans son palais après avoir éprouvé de nombreux malheurs. Ce cellier était fermé par de grandes portes à deux battants étroitement unis. Une femme revêtue du titre d'intendante y passait le jour et la nuit, et elle gardait tous ces trésors avec un esprit rempli de prudence : elle s'appelait Euryclée et descendait d'Ops, issu de Pisénor. Télémaque l'appelle et lui parle en ces termes :

« Nourrice, puise dans des amphores un vin d'une suavité exquise, le meilleur que tu conserves en attendant le retour du divin Ulysse, si toutefois ce héros malheureux échappe à la mort ! Remplis de ce breuvage douze urnes que tu refermeras ensuite avec leurs couvercles. Dépose la farine dans des outres bien cousues, puis ajoute vingt mesures de ce grain que la meule a broyées. Seule tu sauras mon projet, mais prépare avec soin toutes ces choses ; car ce soir je les prendrai lorsque ma mère se retirera dans ses appartements pour se livrer au sommeil. Je cours à Sparte et dans la sablonneuse Pylos m'informer, par quelque ouï-dire, du retour de mon bien-aimé père. »


Il dit, et, tout à coup, Euryclée, sa nourrice chérie, se met à pleurer ; les yeux baignés de larmes, elle fait entendre ces rapides paroles :

« Pourquoi, mon tendre fils, un semblable dessein est-il entré dans ton âme ? Pourquoi veux-tu parcourir de nombreuses contrées, toi, enfant unique et chéri ? Le divin Ulysse est mort, loin de sa patrie, chez quelque peuple étranger ! Mais, toi, dès que tu seras parti, les prétendants te dresseront mille embûches pour te faire périr, et ils se partageront tous tes biens. Reste en ces lieux, au sein de ta famille ; ne t'expose point aux périls de la mer et à ceux d'une vie errante ! »


Le prudent Télémaque lui répond à son tour :

« Rassure-toi, nourrice ; je n'ai pas formé cette résolution sans la volonté d'un dieu. Jure-moi donc de ne rien révéler à ma bien-aimée mère avant le onzième ou le douzième jour, à moins cependant qu'elle ne désire me voir ou n'ait appris mon départ : je craindrais qu'en pleurant elle ne perdît sa beauté. »

À ces mots, la vieille Euryclée, prenant les dieux à témoin, fait le plus grand de tous les serments. Lorsqu'elle a juré, elle se hâte de remplir de vin les amphores et de déposer la farine dans des outres bien cousues. Télémaque retourne ensuite au palais se mêler à la foule des prétendants.


Télémaque lui répond en disant :

Minerve, la déesse aux yeux d'azur, conçoit un nouveau projet. Sous les traits de Télémaque elle parcourt la ville entière, adresse la parole à chaque homme qu'elle rencontre, et lui ordonne de se rendre vers le soir sur un navire rapide [19] ; puis elle demande un vaisseau léger à Noémon, fils illustre de Phronius, qui le lui accorde aussitôt.


Quand le soleil est couché et que toutes les rues sont enveloppées dans l'ombre, Minerve lance l'agile navire à la mer et dépose dans l'intérieur du bâtiment tous les agrès [20] que portent les vaisseaux de long cours. Placée à l'extrémité du port, la déesse rassemble autour d'elle, en les excitant, tous les valeureux compagnons de Télémaque.


Minerve, méditant encore un autre dessein, vole au palais du divin Ulysse, où elle trouve les prétendants faisant des libations ; elle répand un doux sommeil sur leurs yeux ; et aussitôt les coupes s'échappent de leurs mains. Ils se dispersent dans la ville et vont chercher le repos : ils ne l'attendent pas longtemps, car le sommeil avait appesanti leurs paupières. Alors Minerve, prenant la taille et la voix de Mentor, appelle ainsi le fils de Pénélope :


« Télémaque, tes compagnons aux belles cnémides sont assis sur les bancs des rameurs et attendent tes ordres. Allons, et ne différons pas notre départ. »


En parlant ainsi, Minerve-Pallas précède rapidement Télémaque, et ce héros suit les pas de la déesse. Dès qu'ils sont près du vaisseau, ils trouvent sur le rivage leurs compagnons à la longue chevelure ; et Télémaque leur adresse la parole en ces termes :

« Hâtons-nous, amis, apportons les provisions : elles sont déjà toutes rassemblées dans ce palais Ma mère et ses suivantes ne savent rien ; une seule, cependant, est instruite de mon projet. »

A ces mots, il précède ses compagnons, et ceux-ci s'empressent de le suivre. On apporte les provisions et on les dépose dans le vaisseau, comme l'avait ordonné le fils chéri d'Ulysse. Télémaque s'embarque ; Minerve, qui le conduit, s'assied vers la poupe, et le jeune héros se place à ses côtés. Les câbles sont déliés, et les rameurs, montant à leur tour, se rangent sur les bancs. Minerve aux yeux d'azur leur envoie aussitôt un vent favorable, et le Zéphyr souffle avec impétuosité sur la mer obscure et retentissante. Télémaque, excitant ses compagnons, leur ordonne d'appareiller : ceux-ci obéissent à sa voix. Ils élèvent le mât, le placent dans le creux profond qui lui sert de base, l'affermissent avec des cordes et déploient les blanches voiles que retiennent de fortes courroies. Le vent souffle bientôt au milieu de la voile : la vague azurée retentit de toutes parts autour de la carène du navire qui s'avance et vole sur les flots en sillonnant les plaines liquides. Dès que les agrès du navire sont attachés, on remplit les coupes de vin ; on offre des libations aux dieux éternels, et surtout à la fille de Jupiter, la déesse aux yeux d'azur. Durant la nuit entière, et jusqu'au matin, le vaisseau vogue sur les ondes.


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  1. Nous avons traduit littéralement ϰηρύσσεινἀγορήνδεϰαρηϰομόωντας Ἀχαιούς qui a été rendu de cette manière par Bitaube : convoquer les citoyens. Madame Dacier passe l’épithète sous silence, et dit : appeler les grecs à une assemblée.
  2. Madame Dacier, Bilaubé et Dugus-Montbel ne font aucune manetion de l’épithète εὔπωλος (eupôlos) (qui produit de beau chevaux), qu’Homère donne à la ville de Troie. Clarke et Dübner ont fort bien rendu Ἴλιον εἰς εὔπωλον (Ilion eis eupôlon) par : ad Ilium generosis-equis fecundum.
  3. Selon Pausanias (lib. III, c. 20), Icare était Lacédémonien. Aristote (De Art. Poet. , c. 26) dit au contraire qu'il était de Cephalènie. D'autres critiques vont plus loin, dit Dugas-Montbel (Observ. sur l'Odyss., ch. II), et soutiennent que non seulement Icare n'était pas de Sparte, mais qu'il habitait Ithaque. En effet, Télémaque dit ici εἰς οἶκον, dans sa maison ; et si son grand-père avait été étranger, il aurait dit : πρὸς τὸ ἄστυ (pros to astu), ou bien πρὸς τὴν γαῖαν (pros tên gaian), dans la ville ou dans le pays habité par Icare. Ces mêmes critiques ajoutent : Comment Eumée, qui chérissait si tendrement ses maîtres, aurait-il dit au XIVe chant, v. 68 : « Plût aux dieux que toute la race d’Hélène eût péri dans sa source ? » car Hélène étant la fille de Tyndare, frère d’Icare, Pénélope se serait trouvée comprise dans l’imprécation si elle eût été fille de ce même Icare. — De tout ceci, il faut conclure qu’Icare, père de Pénélope, n’était ni Lacédémonien ni Céphalénien, mais habitant d’Ithaque.
  4. Il y a dans le texte grec : αἴθοπα οἶνον (aithopa oinon) (vin noir), que les traductions latines de Clarke et de Dübner ont rendu par nigrum vinum. Le mot αἴθοψ (aithops) a été omis par tous les traducteurs français.
  5. Bitaube a traduit οὐδ’ἔτι ϰαλῶς οἶϰος ἐμὸς διόλωλε (ma maison périt sans honneur) par : mon nom va être extirpé de la terre avec infamie.
  6. Madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel oublient tous trois de mentionner l’epithète ἐΰϰνημις (euknêmis) (aux belles cnémides) qu’Homère donne aux Grecs. — Voir l’Iliade, liv. I, notes.
  7. Nous nous sommes rapproché le plus qu'il nous a été possible du texte grec dans la traduction de cette longue digression qui a été supprimée par Knight. Nous avons laisse subsister les mots εὐπλοκαμῖδες Ἀχαιοί (Achéens à la belle chevelure, ou aux cheveux bien bouclés), et l'épithète εὐστέφανος (ceint d'une belle couronne), dont madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel ne parlent point.
  8. Κακὸν δὲ μεπόλλ’ ἀποτίνειν Ἰκαρίῳ, dit Homère. Les traducteurs latins ont très exactement rendu ce passage par: durum vero me multa reddere Icario. - Eustathe nous apprend à ce sujet que d'anciens critiques, trouvant qu'il était indigne de Télémaque de ne vouloir renvoyer sa mère que parce qu'il serait obligé de rendre sa dot, ponctuaient différemment les vers 131 et 132 de ce livre, et lisaient ainsi :
    … κακὸν δὲ μεπόλλ’ ἀποτίνειν,
    Ἰκαρίῳ αἴκ’ αὐτός ἑκὼν ἀπὸ μητέρα πέμψω.
    « Il me serait funeste, et les dieux me puniraient si je voulais renvoyer ma mère à son père Icare. » Dugas-Montbel, qui cite Eustathe, dit qu'aucune edition n'adopte cette ponctuation que tous placent la virgule après Ἰκαρίῳ, et non après ἀποτίνειν, et que l'autre leçon appartenait sans doute à quelques grammairiens d'Alexandrie, qui avaient l'habitude de juger les mœurs heroiques d'après celles de leur siècle.
  9. Dugas-Montbel traduit εὐρύποα Ζεύς (Jupiter dont la voix retentit au loin) par : le puissant Jupiter; Bitaubé dit : le dieu du tonnerre, et Madame Dacier retranche entièrement l'épithète.
  10. Clarke traduit πολύφημον par celebrem, et Dugas-Montbel par illustre: mais comme l'adjectif πολύφημος signifie tout à la fois célèbre et bruyant, nous avons suivi la traduction latine de Dübner, qui rend πολύφημον par clamosam, attendu que cette assemblée devait être sans aucun doute plus bruyante que célèbre.
  11. Nous avons traduit mot à mot ce passage : καὶ ἀρτυνέουσιν ἔενδα πολλὰ μαλ’, etc., etc. - Selon Nitzch, la dot consistait en une partie des présents de noces.
  12. Dugas-Montbel n'a pas exprimé convenablement la pensée d'Homère, qui est de faire parler Télémaque d'une manière ironique. Ce traducteur rend μνηστῆρες ἀγαυοὶ (illustres, généreux, ou nobles prétendants) par: vous qui prétendez à l'hymen de ma mère. Les traductions latines de Clarke et de Dübner ont été plus exactes en rendant μνηστῆρες ἀγαυοὶ par : proci generosi.
  13. Ἀλλ’ ἄγε μοι δότε νῆα θοὴν καὶ εἴκοσ’ ἑταίρους, dit Homère. Tous les traducteurs français passent sous silence le mot θοός (rapide), et traduisent ἑταίροι (compagnons) par rameurs. Les traducteurs latins ont rendu très correctement ce passage par : sed age, mihi date navem CELEREM et viginti SOCIOS.
  14. Selon Eustathe et les petites scholies, les mots μαρχήσασθαι περὶ δαιταί ne signifient pas interrompre les fêtes, mais attaquer pendant un festin. Aussi l'adversaire du compagnon d'Ulysse ne parle-t-il ainsi que parce que les prétendants, exaltés par les fumées du vin, se croyaient invincibles.
  15. Le texte grec porte μυελὸν ἀνδρῶν; mais il faut entendre par μυελός (moelle) une nourriture succulente et substantielle.
  16. Dugas-Montbel est, de tous les traducteurs français , celui qui s'est ici le plus éloigné du texte grec, en traduisant μένος ἄσχετε (violence insurmontable, ou irrésistible dans son impétuosité) par : héros valeureux. Madame Dacier dit: courage indomptable, et Bitaubé : orateur trop emporté. Clarke et Dütbner ont parfaitement rendu ces deux mois par : animi impotens.
  17. Nous donnons au mot ἔμπορος sa véritable signification. - Dugas-Montbel le traduit par: vaisseau de passage; Bitaubé par navire étranger; Madame Dacier par : vaisseau de rencontre; Dübner : in aliena-nave; et Clarke par : aliena-nave-conscensui - I.e mot ἔμπορος signifie, suivant les lexiques de' Tobias-Damm, de Planche, d'Alexandre, de Vendel-Heyl et Pillon, et le Dictionnaire des Homèrides de Theil et Hallex-d'Arros, passager, celui qui fait le commerce maritime, ou voyage sur mer dans un vaisseau qui n'est pas à lui; négociant, commerçant.
  18. Les souverains avaient dans leurs palais de grands celliers où ils renfermaient leurs richesses.
  19. Νῆα θοήν. Madame Dacier et Bitaubé traduisent avec trop de liberté ces deux mots (navire rapide) par rivage.
  20. Nous avons suivi la traduction de Dugas-Montbel en rendant ὅπλα par agrès, attendu que ce mot signifie quelquefois : les armes, et, en général : Tout ce qui aide, tout ce qui est utile.