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Optique minéralogique – Le diamant et les pierres précieuses/02

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Optique minéralogique – Le diamant et les pierres précieuses
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 9 (p. 1070-1092).
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OPTIQUE MINÉRALOGIQUE





DU DIAMANT ET DES PIERRES PRÉCIEUSES. [1]





Les pierres précieuses autres que le diamant sont aussi désignées sous le nom de pierres de couleur. Leur grand mérite en effet, c’est principalement la beauté des couleurs qu’elles nous offrent et les jeux de lumière qui les distinguent. Il faut y ajouter la dureté, qui en assure la conservation indéfinie, et qui a toujours été mise au premier rang des qualités que doit posséder une pierre précieuse. Pline dit qu’on voit dans les gemmes toute la majesté de la nature réunie dans un petit espace, et qu’en aucun autre de ses ouvrages elle ne produit rien de plus admirable. Suivant lui, le premier qui porta un anneau et une pierre, ce fut Prométhée. Délivré des liens qui le tenaient enchaîné sur le Caucase et obéissant à quelque idée de fatalité, le titan prit un fragment du roc où il avait été attaché; l’ayant serti dans un morceau de ses fers, il en fit une bague qu’il porta ensuite en mémoire de ses malheurs; le fer était l’anneau, et la pierre la gemme. Y a-t-il dans cette construction de la première de toutes les bagues quelque sens allégorique ? C’est ce que pourrait faire supposer le personnage mystérieux auquel on en attribue l’usage. Cette grande figure de Prométhée, bienfaiteur de l’humanité par le feu qu’il donna aux hommes après l’avoir ravi aux dieux immortels, a toujours été vénérée dans l’antiquité comme opposée à la domination impérieuse de Jupiter.

Les anciens comprenaient aussi sous le titre de pierres gemmes des pierres dures gravées soit en relief, soit en creux, et leurs artistes nous ont laissé dans ce genre les plus admirables travaux que l’art et l’imagination puissent concevoir. Ici, comme dans la sculpture, les modernes n’ont point dépassé et n’ont pas même atteint la perfection des œuvres de l’antiquité. Les pierres gravées qui servaient alors de cachet, et qui nous ont été conservées, sont des objets d’art du plus haut prix; en même temps elles nous donnent des notions minéralogiques importantes sur les diverses pierres fines que connaissaient les anciens.

Les pierres de couleur ne paraissent pas aujourd’hui représenter plus du dixième de la valeur totale des gemmes. Ainsi les diamans entrent dans le capital total au moins à raison de 90 pour 100. Chez les anciens, c’était le contraire, car alors on peut dire que le diamant n’existait guère comme pierre d’ornement, puisqu’il n’était pas taillé de manière à montrer les vives couleurs qui le placent aujourd’hui au premier rang des pierres précieuses. De plus, les anciens vivaient bien plus au jour que nous. C’est à la lumière du ciel que la richesse des couleurs minérales peut être appréciée complètement. Notre système d’illumination nocturne par les lampes, les bougies, le gaz ou même l’électricité, verse sur tous les objets des teintes souvent peu favorables aux couleurs naturelles des gemmes. C’est ainsi que le saphir, le grenat, l’astérie, la turquoise osseuse, le spinelle bleu, l’améthyste, et même l’opale pour quelques-uns de ses reflets, perdent beaucoup aux lumières. L’expérience est surtout frappante lorsqu’on plonge une pierre de couleur dans le spectre irisé que le prisme forme avec les rayons du soleil. Alors on voit la couleur de la pierre varier avec la nature de la portion du spectre qui l’illumine successivement, et si l’on tient à la main deux pierres de même teinte, mais d’une nature différente, elles se comportent différemment dans la même sorte de lumière. Souvent un strass coloré, misa côté d’une pierre fine, trahit ainsi son peu de valeur. Il est une autre épreuve plus facile à faire : elle consiste à regarder la pierre colorée au travers d’un verre coloré lui-même en rouge, en jaune, en vert ou en bleu. Chaque pierre répond d’une manière différente à cette épreuve, et donne ainsi des caractères propres à en reconnaître la nature.

Puisqu’il a été ici question de strass, c’est-à-dire d’une composition vitreuse imitant le diamant et les autres pierres précieuses, je dirai qu’il résulte de renseignemens nombreux que, malgré le haut prix des pierres fines, il y a beaucoup moins de faux dans les parures qu’on ne serait tenté de le croire au premier abord. Les strass, colorés ou non, sont des verres fort tendres surchargés de plomb et d’émail, et analogues à ce qu’on appelle des cristaux dans les services de table. Dans les premiers temps de la substitution des strass aux pierres fines, le bas prix comparatif de ces verres fit passer sur le peu de durée résultant de la mollesse de la pâte, et on les tailla avec soin. Plus tard, ces parures, étant ainsi devenues accessibles à un plus grand nombre de personnes, furent demandées et travaillées au rabais, et par suite avilies. D’ailleurs, la richesse nationale augmentant de jour en jour, et l’insuffisance du strass pour la beauté et la durée se faisant de plus en plus sentir, on préféra une dépense plus grande pour une valeur impérissable à un moindre prix payé en pure perte. Il est loin de nous, le temps où la duchesse de Berry, arrivant en France, ne recevait que du strass pour parures de noces, et où, pour faire au duc de Wellington un cadeau en diamans de moins d’un million, le commerce de Paris était obligé d’en emprunter à la liste civile un certain nombre, à charge de restitution en pareille matière. A quelques années de là, j’étais à Londres dans la maison Rondel avec M. Knight, de Forster-Lane, lorsqu’une simple demoiselle de comptoir (en anglais fille de comptoir), indignée de nous voir regarder dans une montre vitrée des diamans ordinaires, nous jeta avec mépris une parure composée d’un collier ou rivière de diamans, d’un bracelet et d’une croix, le tout d’une valeur de 72,000 livres, c’est-à-dire 1,800,000 francs. Des affaires ayant appelé la demoiselle hors de la pièce où nous étions, M. Knight ne voulut pas partir avant la restitution de ce trésor, qui cependant ne nous avait pas été remis en mains propres, puisqu’il avait été dédaigneusement jeté sur la table qui était devant nous. Il eut quelque peine à trouver la fille, qui ne lui répondit que par un sec very well, sir! (c’est bien, monsieur!) Aujourd’hui le commerce de Paris achète et propose en vente l’Etoile du sud, l’un des cinq diamans souverains de l’Europe, en ne comptant pas le diamant bleu de M. Hope.

Avant de parler des pierres de couleur, une première question se présente, et l’on se demande si la science peut expliquer la coloration de ces gemmes. Il est, je pense, bien peu de lecteurs de cette Revue qui ne sachent que les rayons blancs que le soleil nous envoie, comme tous les autres rayons blancs, savoir ceux de la lune, des planètes et des étoiles, ne sont pas de la lumière simple; dans bien des cas, ils se décomposent en un grand nombre de rayons colorés. Ainsi, quand la lumière du soleil traverse la baguette triangulaire de cristal appelée prisme, elle s’y brise et va tracer sur un carton blanc une belle bande irisée, dans laquelle Newton a marqué sept couleurs, d’après des idées d’analogie avec les sept notes de la musique, idées qui depuis se sont trouvées sans aucun fondement, puisque chaque prisme donne sa bande irisée particulière. Newton choisit les sept couleurs que voici :

Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge.

dont les noms (en faisant violet de deux syllabes) forment un vers mnémonique alexandrin. L’expérience n’est pas nouvelle. Les Romains et les Grecs l’avaient faite, et Néron, qui en mourant plaignait le monde de perdre en lui un si grand artiste (qualis artifex pereo!) l’avait chantée en vers. Un enfant qui souffle une bulle de savon lui fait aussi produire des couleurs splendides, quoiqu’il n’y ait pour illuminateur que la lumière blanche du jour. En un mot, toute lame mince d’une substance quelconque se colore fortement sous les rayons blancs qu’elle reçoit. Les surfaces rayées par intervalles égaux offrent des effets non moins brillans, en sorte que, pour habiller certains insectes du plus éclatant vêtement, il a suffi à la nature de rayer le fourreau qui les enveloppe. Les globules du nuage qui est entre la lune et nous produisent aussi les plus vives couleurs avec de la lumière blanche, et, au-dessus de tout en beauté, l’iris ou arc-en-ciel, que le soleil avec ses rayons incolores peint de mille couleurs dans les gouttes de pluie qui tombent à l’opposé de lui, nous présente encore des effets de lumière décomposée. Toujours la nature, avec une palette qui n’est pour ainsi dire chargée que de blanc, trouve l’art de déployer dans ses tableaux le luxe et la magie du coloris le plus brillant.

Mais nous n’avons point encore épuisé toutes les ressources de ce coloris, dont le secret est dans la lumière elle-même. Comment expliquer le blanc de la neige, qui couvre notre planète aux deux pôles et sur les cimes élevées des vastes chaînes de nos montagnes ? Comment expliquer le vert des contrées revêtues d’arbres et de plantes, le bleu de la vaste mer aérienne qui enveloppe la terre, et enfin le bleu verdâtre des océans qui en recouvrent la plus grande partie ? — Ici la science est en défaut. La cause des couleurs propres des corps est encore à peine entrevue, et nous pouvons répéter en 1855 ce qu’à la fin du XVIIe siècle écrivait Huygens : « Malgré les travaux de monsieur Newton, on peut dire que personne n’a encore trouvé la cause des couleurs dans les corps. » Il faudra donc admirer, sans en pénétrer le secret, le rouge sans pareil du rubis oriental, le jaune pur de la topaze, le vert sans mélange de l’émeraude, le bleu velouté du saphir, le riche violet de l’améthyste. Ce n’est pas la seule chose que nous laisserons à savoir à la postérité.

Dans l’énumération qui va suivre, nous placerons les pierres précieuses selon leur valeur actuelle. Cet ordre varie peu en général pour chaque peuple. Cependant, lorsqu’une demande plus active fait hausser le prix d’une sorte de gemmes, il arrive presque toujours qu’on en voit arriver sur le marché une quantité excédant les besoins, et que le prix en est momentanément réduit. C’est ce qui a lieu aujourd’hui pour les belles opales de la Hongrie, dont les mines, depuis dix ans, ont été exploitées avec un redoublement d’activité, occasionné par le haut prix de ces pierres, qui a surpassé un moment le prix du saphir.

Le rubis oriental est, pour le prix comme pour la beauté, la première des pierres de couleur. Pour avoir sa couleur dans sa plus belle qualité, il faut prendre celle du sang qui jaillit de l’artère ou le rayon rouge du spectre solaire dans le milieu de l’espace qu’il occupe. C’est encore la couleur rouge de la palette du peintre sans aucun mélange de violet d’une part et d’orangé de l’autre. Plusieurs des vitraux rouges de nos anciennes basiliques, traversés par les rayons du jour, nous donnent cette couleur éclatante. Le rubis est excessivement dur, et après le saphir, qui le surpasse un peu sous ce rapport, c’est la première des pierres, toujours en exceptant le diamant, à qui rien ne peut être comparé. D’après une remarque parfaitement juste de M. Charles Achard, plus compétent que personne en France en ce qui touche le commerce des pierres de couleur, il n’en est pas de même pour ces pierres que pour le diamant, qui, depuis le plus petit échantillon jusqu’aux diamans princiers ou souverains, a, comme l’or et l’argent, un prix en proportion avec son poids. Pour le rubis et les autres gemmes, les petits échantillons n’ont presque aucune valeur, et ces pierres ne commencent à être appréciées qu’au moment où leur poids les tire d’un pêle-mêle vulgaire et leur assure à la fois la rareté et un haut prix. Ainsi, pour que les pivots, des montres de précision tournent avec facilité, on les implante dans de petits rubis percés convenablement. Ces petites pierres, de la grosseur des grains de millet, pour être fort utiles, n’en sont pas pour cela plus appréciées à cause de leur grande abondance; mais qu’un rubis parfait de 5 carats (environ 1 gramme, poids d’une pièce de 20 centimes) circule dans le commerce, on en offrira un prix double d’un diamant de même poids, et si ce rubis atteignait au poids de 10 carats, on pourrait en demander le triple d’un diamant parfait de poids pareil, lequel prix serait cependant de 20 à 25,000 francs. J’ai vu plusieurs belles collections d’amateurs, visité et consulté plusieurs lapidaires : tout le monde admet qu’un rubis parfait est la plus rare de toutes les productions de la nature. La teinte du rubis, au jour comme aux lumières, a le même avantage; mais quand on veut rendre l’éclat de cette belle gemme tout à fait unique, il faut la plonger dans les rayons rouges du spectre, de telle sorte que le reste des couleurs de la lumière solaire ne s’arrête pas dans le voisinage du rubis. Alors il n’est personne qui puisse retenir un cri d’admiration et qui ne repaisse avidement ses yeux de cette teinte délicieuse. Les possesseurs de collections de choix pourront s’amuser à répéter cette expérience intéressante avec diverses pierres en les mettant chacune dans la couleur du spectre solaire analogue à leur couleur propre. Il résulte même de là une sévère épreuve pour la pureté de la teinte d’une pierre, car si cette teinte est parfaitement pure et sans mélange, la pierre doit paraître complètement noire dans toute autre lumière que la sienne. Toutes les pierres laiteuses ou glacées ou d’une teinte composée succombent à cette épreuve décisive.

A l’époque récente où le Pégu fut annexé aux possessions anglaises de l’Inde, ce pays des rubis sembla devoir envoyer à l’Europe plusieurs de ses belles productions, si avarement gardées par les princes indiens. Il n’en a rien été. Du reste, il n’est pas bien prouvé que les mines en soient encore exploitées, et cette partie de l’Asie est une des moins connues du globe. Les négocians en rubis, sans doute pour donner plus de prix aux objets de leur commerce, ne tarissent pas sur le nombre des tigres, des lions, des éléphans et des serpens venimeux qui peuplent les forêts et les plaines de ces contrées, qui, suivant eux, ne sont accessibles que par les embouchures des fleuves navigables qui arrivent à la mer. L’état actuel bien constaté de l’île de Bornéo semble confirmer leurs assertions un peu intéressées. Je ne sais si les rajas attachent des idées superstitieuses à la possession des rubis; mais il est certain qu’ils n’en vendent aucun qui soit d’un poids un peu considérable. Avec le Koh-i-noor, Runjeet-Singh possédait un rubis non moins précieux, ayant la forme du gros bout d’un œuf que l’on aurait coupé en deux. Cette pierre énorme, dont la base était un cercle de 52 millimètres de diamètre avec une hauteur de 30 millimètres, faisait partie du collier de ce prince, qui l’estimait (sans crainte de trouver un acheteur) à 12,500,000 livres sterling, c’est-à-dire quelque chose comme 300 millions de francs ! Nous ne savons rien sur la qualité et sur le poids de cette énorme gemme, qui n’a point été apportée en Angleterre. Le rubis est, avec le saphir, le zircon et le grenat, une des plus lourdes pierres, et dans l’eau il ne perd, comme le saphir, que le quart de son poids environ.

Les Indiens enchâssent leurs beaux rubis dans le chaton très relevé d’une bague d’or, et les entourent de plusieurs rangs de diamans très petits, de sorte que le tout produit une éminence disproportionnée qui jette la pierre à droite ou à gauche. Potemkin avait plusieurs bagues pareilles ; mais il semble que le bon goût n’admet pour une belle gemme qu’un simple anneau français, avec une sertissure peu élevée, — Par exemple un solitaire en diamant de 3 à 4 carats.

La composition des rubis n’est pas moins extraordinaire que celle du diamant. Ainsi que la saphir, le rubis n’est autre chose qu’un peu de terre glaise cristallisée et colorée dans les deux pierres par le fer, que les naturalistes appellent le peintre de la nature. Pour ne pas trop répéter cette étrange assertion, que la nature a fait les pierres les plus précieuses avec les matières les plus communes, nous dirons que la terre glaise appelée alumine en chimie, et le caillou blanc ou cristal de roche appelé silice, forment la base de toutes les gemmes. L’opale est du caillou avec de l’eau; la topaze joint un peu d’acide fluorique à la silice et à l’alumine; l’émeraude, la chrysolite, l’aigue marine, la tourmaline et l’euclase contiennent un élément autre que la silice et l’alumine, savoir la glucine; enfin le grenat est tellement ferrugineux, qu’il agit sur l’aiguille aimantée. Le zircon, pierre peu estimée en France, a pour base une terre particulière du nom de zircone.

Comme accessoire du rubis, nous mentionnerons une pierre rouge moins riche en couleur, et plutôt rose que rouge, qui porte le nom de rubis spinelle. La forme cristalline du spinelle diffère de celle du rubis oriental, qui est une baguette à six pans coupée carrément aux deux bouts, tandis que le spinelle, comme le diamant, a la forme d’une double pyramide. Le nom de rubis balais a été aussi donné à une pierre du Mogol, que plusieurs auteurs regardent comme un vrai rubis oriental moins riche en couleur. Les anciens n’avaient pas le mot de rubis. Ce nom est remplacé dans Pline par celui d’escarboucle (carbunculus'', charbon ardent). Ovide et les poètes se servent du mot de pyrope, qui veut dire couleur de feu,

Flammas imitante pyropo.


Aujourd’hui ce mot peu usité d’escarboucle se donne parfois à des rubis d’une dimension et d’un prix considérables. Évidemment Pline a confondu le rubis indien avec le grenat, qui est partout.

Certains rubis taillés en portion de sphère, — forme qu’on appelle calotte sphérique, goutte de suif, ou cabochon, — présentent au milieu de leur teinte rouge une étoile blanche à six rayons qui, sur la pierre, change de position avec l’œil, et forme au soleil un beau spectacle de contraste. Cet effet se nomme astérie. On le retrouve dans le saphir, parent très proche du rubis, composé comme lui d’alumine, et comme lui coloré par le fer, mais qui en diffère seulement par sa couleur, laquelle est bleue, tandis que celle du rubis est le rouge le plus pur et le plus vif.

Après le rubis, on doit placer l’émeraude, dont Pline dit qu’aucune gemme n’a, pour la couleur, un aspect plus agréable. Cette belle pierre, qui nous vient du Pérou et de la Nouvelle-Grenade, est fort tendre, car elle raie à peine le cristal de roche. On la trouve en beaux cristaux d’un vert admirable implantés et produits au milieu d’un grès blanchâtre, sans qu’on puisse admettre autre chose que l’électricité comme cause d’un pareil dépôt au milieu d’une pierre tout à fait étrangère à l’émeraude pour la nature comme pour la couleur. Néron, qui était myope, se servait, dit-on, d’une émeraude creusée à faces concaves pour regarder les jeux du cirque. C’est sans doute une des premières fois qu’on ait employé les lunettes ou besicles ordinaires. Cette invention n’alla pas plus loin.

L’émeraude, comme le rubis, est en bâtons à six pans coupés carrément aux deux bouts. Cette pierre est fort légère et perd dans l’eau plus du tiers de son poids. La beauté de sa teinte, du vert le plus pur, lui fait pardonner son peu de dureté, qui semblerait devoir l’exclure du rang des gemmes de distinction. Au temps de la conquête du Pérou, une magnifique émeraude fut envoyée en hommage au pape, et plusieurs années après, on crut les mines d’émeraudes épuisées ou perdues. Il y a vingt ans à peu près que le chef d’une grande maison de Paris, M. Mention, en reçut de l’Amérique du Sud de magnifiques échantillons qui ranimèrent le commerce des émeraudes, continué depuis sans interruption par M. Charles Achard. Plus la couleur de l’émeraude est foncée, plus elle est estimée. C’est l’extrémité supérieure de la baguette à six pans qui est ordinairement la plus pure et la plus fortement colorée. L’émeraude ne perd point de son éclat aux lumières, propriété précieuse dans notre civilisation moderne, dont les réunions de société et de théâtre ont presque toujours lieu la nuit.

Haüy a rattaché à l’émeraude l’aigue marine, qui est d’un bleu verdâtre, et le béryl, qui est jaune, mais de la même famille minéralogique pour la forme et la composition chimique.

L’émeraude, ainsi que toutes les pierres dont on veut faire ressortir la couleur, doit être taillée avec une table en dessus et des facettes en retraite tout à l’entour et en dessous. Il faut qu’en la regardant bien en face et tournant le dos à la lumière des fenêtres, la couleur se montre bien égale au travers de la table comme sur les bords à facettes. Les Orientaux l’emploient en plaques larges et peu épaisses, ce qui semblerait devoir montrer avec avantage la belle couleur de l’émeraude; mais le reflet blanc du jour sur la face antérieure vient se mêler à la lumière qui a traversé la pierre et empêcher de bien discerner celle-ci. Voilà pourquoi on taille les pierres en table entourée de facettes. Alors, en évitant le reflet direct qui a lieu sur la table, la pierre montre sa couleur fondamentale dans toute son étendue. L’émeraude, beaucoup moins chère que le beau rubis et le diamant, est cependant fort recherchée et fort estimée. On peut dire que c’est. une pierre d’affection pour le public.

Le saphir, qui vient après l’émeraude, est la plus dure des gemmes. On pourrait regarder le saphir comme un rubis bleu, ou le rubis comme un saphir rouge. On doit dire avec Haüy et Mawe que l’alumine cristallisée est susceptible à peu près de toutes les couleurs. L’espèce minéralogique à laquelle appartient le saphir s’appelle corindon. Après le corindon rouge ou rubis oriental vient le corindon bleu ou saphir oriental. Parfois le corindon est coloré en jaune très beau, alors il prend le nom de topaze orientale; s’il est violet, ce qui est rare, il est dit améthyste orientale; enfin il est quelquefois blanc ou incolore, comme le pur cristal de roche. Alors il ressemble un peu au diamant, et pourrait être confondu avec lui, si l’on n’avait pas pour les distinguer le poids plus grand du saphir blanc et sa réfraction, qui est double et qui montre au travers de la pierre deux aiguilles au lieu d’une.

On découvre au microscope, dans certains saphirs généralement un peu pâles, des traits dirigés dans le sens des faces des prismes à six pans. La lumière, se reflétant sur ces filamens intérieurs qui ont trois directions différentes, produit trois petites traînées brillantes transversalement à ces filamens et aux faces du prisme. L’entre-croisement de ces trois petites traînées lumineuses forme une étoile à six beaux rayons qui vaut à la pierre le nom de saphir astérie, c’est-à-dire saphir étoilé. Ces saphirs sont fort estimés des Orientaux, surtout quand l’astérie se forme dans un saphir d’un bleu foncé. Les corindons de toutes les couleurs sont susceptibles d’être astéries. Dans ses voyages en Afrique, M. d’Abbadie portait une astérie bleue assez belle qui lui commandait souvent le respect des indigènes. On a des astéries sur un fond rouge, bleu ou jaune, suivant la couleur du corindon. Jusqu’ici on n’en a pas vu sur le corindon blanc. Je viens de dire que ce reflet étoile provenait de petits filets contenus dans les pierres. Ces filets sont le résultat soit de matières étrangères, soit de petits vides laissés dans la disposition régulière des particules au moment de la cristallisation. Si, au lieu d’essayer d’avoir des astéries par reflet, on taille la pierre de manière à regarder au travers, alors le phénomène de l’astérie devient presque universel. A moins que la pierre ne soit d’une parfaite uniformité cristalline, l’observateur qui prend pour point de mire une bougie placée à une distance moyenne aperçoit de ces traînées lumineuses transversalement à toutes les séries de filamens que contient le minéral. Suivant que la pierre provient d’une figure à quatre ou à six pans, ou a une astérie à quatre ou à six rayons, et s’il n’y a des filamens que dans une direction, il n’y a qu’une bande lumineuse. J’ai fait tailler ainsi toutes les gemmes et un grand nombre de cristaux minéralogiques. En rayant artificiellement à la pointe de diamant une plaque de verre suivant divers sens, on y détermine des bandes de lumière en même nombre que les séries de traits entaillés sur la surface, et toujours dans une direction transversale à ces traits. On peut même très simplement avoir une astérie carrée, en étendant avec le doigt un peu de cire ou de substance grasse sur une lame de verre peu épaisse. Il faut que le verre soit à peine terni, et il faut promener le doigt toujours dans le même sens, par exemple de la droite vers la gauche ou de haut en bas. Il suffit que le doigt ait touché la cire, pour qu’il puisse produire le ternissement par filets dirigés dans le même sens. Alors, en regardant une bougie au travers, il se produit une bande de lumière blanche transversale à la direction des filets. Si l’on a fait la même opération en deux sens sur les deux faces du verre, on obtient une croix à quatre branches par les deux bandes lumineuses qui se croisent devant l’œil.

On tire de Ceylan une pierre verdâtre, — traversée par des filets d’amiante blancs, — qui Porte le nom d’œil-de-chat, et qui est taillée en cabochon très relevé. On y voit une bande flottante qui provient du reflet de la lumière sur les filets de l’amiante. En général, dans ces accidens curieux de lumière qui font des pierres exceptionnelles ou d’affection, il faut que la couleur des bandes astériques contraste le plus possible avec le ton du reste de la pierre. En faisant rayer par des traits croisés une simple cornaline, j’avais obtenu une belle croix blanche sur un fond rouge. S’il y avait eu des traits en trois sens, on eût obtenu une étoile à six branches. Dans les minéraux, ce caractère astérique est très précieux, parce qu’il décèle la forme primitive de la substance qu’on examine, et je répète qu’en regardant au travers de la pierre convenablement taillée, et non par reflet, on trouve des bandes astériques dans un très grand nombre de minéraux cristallisés.

On emploie beaucoup dans les arts une poussière très dure, qui porte le nom d’émeri, et qui sert à user les corps résistans que l’on promène sur une plaque couverte de cet émeri, en les pressant plus ou moins. Cette substance est une espèce de corindon ou saphir contenant une assez grande quantité de fer qui s’est substituée à l’alumine au moment de la formation de la pierre. Au reste, cette substitution est assez habituelle dans la chimie et la minéralogie. On prétend qu’à force de patience les Chinois arrivent à tailler le diamant avec la poudre de corindon. L’ouvrage doit avancer bien lentement, car le corindon ou saphir grossier est bien peu dur par rapport au diamant; c’est comme si l’on voulait aiguiser un instrument d’acier en le frottant sur du papier ou sur du linge. Au reste, si la patience industrieuse peut faire des miracles, c’est aux Chinois que ce don est réservé.

Nous mettrons après le saphir l’opale, que nous envoient la Hongrie et le Mexique. Les opales de Hongrie sont bien supérieures pour la variété des teintes, et n’ont pas, comme celles du Mexique, l’inconvénient de se détériorer avec le temps. Il y a quelques années, l’opale était pour le prix supérieure au saphir, mais ce haut prix â provoqué, je l’ai dit, une exploitation plus active des mines hongroises, et ces belles pierres, tout en conservant leurs teintes riches et variées, ont un peu baissé de prix. Il faut, pour la perfection de l’opale, qu’elle renvoie à l’œil toutes les couleurs du spectre solaire disposées par petits espaces ou paillettes ni trop grandes ni trop petites, sans qu’aucune couleur domine exclusivement. On lui donne ordinairement le nom d’opale arlequine, par allusion à l’habit du héros de la parade italienne, qui est formé d’un grand nombre de morceaux de drap de couleurs éclatantes et opposées cousus l’un à l’autre au hasard. La pâte de l’opale doit être un peu laiteuse et d’un léger vert céladon. Cette teinte laiteuse dans les verres est connue de tout le monde sous le nom même de teinte opaline. Tel est l’aspect de l’eau où l’on a fait fondre du savon, ou même celui des bulles de savon que les enfans soufflent au chalumeau pour les lancer en ballons légers, où la vapeur d’eau joue, par sa légèreté, le rôle que joue le gaz hydrogène dans les aérostats ordinaires. Le grand Newton n’a pas dédaigné de souffler, et même avec un certain art, ces pellicules savonneuses, qui, comme tous les corps minces, prennent les plus vives couleurs dès qu’elles ont atteint un degré de ténuité suffisant. C’est aux environs d’un deux-millième de millimètre, — cent fois ou deux cents fois moins que l’épaisseur d’une feuille de papier, — que la bulle de savon devient colorée et reflète toutes les couleurs du spectre solaire et de l’arc-en-ciel. Pour concevoir les couleurs de l’opale, il suffit d’admettre dans la pierre un grand nombre de petites fentes ou fêlures disposées par places isolées et d’une épaisseur variable, quoique toujours fort petite. Alors, suivant son épaisseur, chaque fissure donne sa couleur particulière, et il ne s’agit plus que de choisir les échantillons qui donnent l’assortiment de couleurs le plus complet. Il faudra y reconnaître le violet, le bleu indigo et le bleu de ciel, le vert, le jaune, l’orangé et le rouge. Le vert et le jaune semblent ordinairement plus rares que les autres couleurs.

Au reste, il est si vrai que les couleurs de l’opale proviennent de petites fissures dans une pierre très tendre, fendillée à l’infini, qu’en frappant au marteau ou au maillet de bois les masses vitreuses qu’on appelle cristal, ou le cristal de roche lui-même, on y détermine des fentes qui donnent les couleurs de l’iris, et qui même portent ce nom chez les lapidaires. Quand une pierre transparente contient naturellement une fissure colorée qui n’arrive pas jusqu’aux bords comme celles que détermine le marteau, on la taille en cabochon peu relevé, et l’on voit la fissure se jouer en diverses couleurs, suivant l’inclinaison qu’on lui donne. C’est principalement le cristal de roche qui donne ces effets d’iris; mais j’en ai vu dans la topaze blanche et dans le feldspath laiteux. Les couleurs du marbre lumachelle et de plusieurs minéraux sont du même genre. Si je n’étais arrêté par la crainte de m’éloigner de mon sujet principal, je montrerais que presque toutes les couleurs des fleurs sont produites par la disposition superficielle des tissus qui les composent. Là est le secret de la variation de leurs teintes depuis la première floraison jusqu’au moment où elles se flétrissent. Du reste, il suffit d’écraser une feuille de rose pour reconnaître ce qui est une couleur réelle ou une couleur résultant de la forme. Toute la couleur qui subsiste après que l’on a dénaturé la forme est une couleur réelle analogue à celle qui subsiste dans les roses séchées, tandis que ce qui disparaît, et qui est la presque totalité de la teinte, n’était dû qu’à une disposition spéciale du tissu lamellaire de la fleur. En jetant dans un vase d’eau chaude une goutte d’huile qui s’étend à la surface, on obtient une pellicule très mince qui offre d’aussi vives couleurs que les pellicules superficielles des fleurs.

Quelquefois l’opale n’a de couleur que dans sa pâte, à peu près comme les verres opalins; elle est alors peu estimée. D’autres fois, comme les iris, elle n’a que des couleurs très larges, ou même une couleur unique et un peu changeante, soit rouge, soit verte, bleue ou jaune. L’impératrice Joséphine avait payé fort cher un assortiment de deux pierres pareilles formant des ovales de quatre à cinq centimètres environ de longueur sur une largeur de deux à trois centimètres, car, à une époque où il était de rigueur de porter deux bracelets pareils, on éprouvait de grandes difficultés pour apparier convenablement les pierres de fantaisie. Comme c’est au hasard seul qu’est due la disposition intérieure des fissures colorantes de l’opale, on doit concevoir qu’il faudrait en réunir une grande quantité pour avoir le choix de deux échantillons bien semblables. Aujourd’hui les seules opales arlequines ont un prix considérable, et les deux pierres qui coûtèrent à Joséphine tant de soins et d’argent ne vaudraient pas le dixième du prix qu’elle en donna; mais il faut mettre en ligne de compte l’indigence du commerce des gemmes à cette époque. Excepté pour les boucles d’oreille, l’opale actuellement se monte en pierre isolée avec ou sans un entourage de petits brillans dont les feux vifs et scintillans contrastent avec les teintes de la pierre, qui sont aussi calmes que riches et variées.

L’opale est fort tendre. Dans sa composition chimique, il n’entre que du quartz hydraté, c’est-à-dire du caillou blanc combiné avec de l’eau. Le feu, en dilatant ses fissures, en fait varier les couleurs. Sans doute la pression opérerait le même effet. J’ai beaucoup tourmenté, sans les altérer aucunement, deux belles petites opales arlequines de Hongrie d’une agréable pâte bleu céladon, et toutes mes expériences ont confirmé les lois établies par Newton sur les couleurs des lames minces.

Avant la tempête révolutionnaire de la fin du siècle dernier, le financier d’Augny possédait une opale arlequine d’une grande beauté. C’était un ovale élégant de 21 millimètres de longueur sur 15 à 16 millimètres de largeur. Estimée parfaite de tout point, cette pierre avait une grande célébrité. Je ne sais si d’Augny courut, comme le sénateur Nonius, des risques de proscription pendant la terreur, mais à coup sûr ce ne fut pas pour son opale sans pareille. Les sales proscripteurs de 93, qui vendaient à l’étranger le trésor de Saint-Denis et de plusieurs autres basiliques pour 80,000 francs, ne songeaient pas aux opales donnant toutes les couleurs de l’iris céleste.

Le Régent, avant l’époque du vol. des diamans de la couronne, eut cependant l’honneur d’être présenté au peuple, ou si l’on veut, à la populace du temps. Voici comment on avait organisé cette exhibition. Une petite salle basse avait été disposée de manière à permettre aux passans d’entrer facilement et de demander, au nom du peuple souverain, à voir et à toucher le beau diamant de la couronne de l’ex-tyran. Alors, par un petit guichet semblable à ceux qui servent à recevoir le prix des places dans les théâtres, on passait au citoyen ou à la citoyenne en guenilles le diamant national retenu dans une solide griffe d’acier avec une chaîne de fer fixée en dedans de l’ouverture par laquelle on le présentait aux visiteurs. Deux hommes de police déguisés en gendarmes fixaient à droite et à gauche leurs yeux de lynx sur le possesseur momentané de la merveille de Golconde, lequel, après avoir soupesé dans sa main une valeur estimée 12 millions dans l’inventaire des diamans de la couronne, reprenait à la porte sa flotte et son crochet pour continuer d’explorer les balayures vidées aux portes des maisons. J’ai plusieurs fois obtenu la permission d’assister aux visites des diamans de la couronne, et j’ai toujours eu la négligence de ne pas en profiter. — Comment! monsieur, me disait un pauvre ouvrier jardinier, vous n’avez pas eu dans la main le Régent de France; mais moi et tous mes amis nous l’avons vu et touché tant que nous avons voulu pendant la révolution ! — Cet homme me disait qu’on laissait entrer dans la pièce basse en question un nombre quelconque de visiteurs, mais qu’en cas de bruit il n’eût pas fait bon de se trouver là-dedans!

L’opale d’Augny, dont je n’ai vu nulle part l’estimation, est passée, il y a déjà longtemps, entre les mains d’un amateur distingué, le comte polonais Waliski. L’opale de Nonius, que celui-ci dans sa fuite précipitée choisit seule entre tous ses trésors pour l’emporter avec lui, avait été estimée sestertium viginti millibus, ce qui, d’après la table exacte de M. Dureau de la Malle dans son livre sur l’Economie politique des Romains, revient environ à 3,881,000 francs, c’est-à-dire à peu près à millions de francs. Si l’on remarque qu’avant la taille du diamant, l’opale était la seule pierre qui, recevant la lumière blanche du jour, la renvoyât colorée de mille teintes magiques, ce prix d’estimation ne paraîtra pas trop élevé pour une gemme qui était le Régent ou le Koh-i-noor de Rome. Les tables en citronnier de Juba, estimées quinze ou seize cent mille francs, et les vases myrrhins du même prix feront trouver bon marché l’opale de Nonius. Sa grosseur était celle d’une noisette. — L’opale, en même temps qu’elle est la plus légère de toutes les gemmes, puisqu’elle perd dans l’eau presque la moitié de son poids, est aussi une des plus tendres. Celles de l’Inde paraissent être un peu plus dures et plus lourdes.

Le prix actuel du marché de Paris place après l’opale deux pierres d’un vert jaunâtre indécis, savoir la chrysolite et le péridot, La chrysolite est une pierre gemme bien caractérisée par son éclat vif, son poli, analogue à celui du saphir, et une teinte chaude et gaie. C’est la pierre d’affection de sir David Brewster, célèbre par ses beaux travaux sur l’optique. La chrysolite ou cymophane a souvent le laiteux du saphir. Pour énumérer ses autres propriétés, il faudrait aborder le vaste champ de l’optique moderne, parler de la double réfraction à un ou deux axes, de la polarisation et des couleurs qu’elle fait naître dans la lumière qui traverse les cristaux, et enfin des anneaux colorés à ligne noire, à croix noire, et sans croix ou ligne noire. Les anneaux de la chrysolite, comme ceux de la topaze, sont de la première de ces trois espèces d’anneaux. C’est un caractère qu’Haüy a méconnu, et qu’avec un peu de dextérité on fait apparaître dans presque toutes les pierres taillées. Ce caractère m’a servi un jour à ne pas acheter une belle pierre blanche arrivant de l’Inde, et qui avait été consignée comme un saphir blanc. En effet, l’astucieux sectateur de Bramah avait coloré en bleu un petit coin de la pierre, circonstance qui s’observe naturellement dans les saphirs incolores. Le troisième des caractères des anneaux polarisés, savoir le centre sans raie noire, nous montra tout de suite que c’était un beau cristal de roche et rien de plus.

Quant au péridot ou olivine, sa teinte est plus grasse que celle de la chrysolite; c’est toujours du vert olive mêlé de jaune, mais le vert y domine davantage. Cette pierre est fort tendre et raie à peine le verre. Son peu de dureté donne toujours un air émoussé à ses arêtes. Le péridot, qui nous arrive de l’Inde, est taillé en ornemens pour harnais de cheval, ainsi que les plaques d’émeraudes et d’autres pierres venant des mêmes contrées. Ceylan, l’île privilégiée pour la production des pierres de couleur, ne paraît pas continuer à fournir le péridot, qui du reste n’est pas rare dans les laves des volcans, quand on se contente de recueillir de petits cristaux minéralogiques tout à fait au-dessous de ce que l’art du lapidaire peut mettre en œuvre. A ce propos, je dirai qu’autrefois j’ai rencontré souvent chez les minéralogistes un amateur de petits cristaux, qui en avait fait à peu de frais une assez riche collection. Vus à la lampe et au microscope, les petits échantillons ainsi réunis vérifiaient toutes les lois cristallographiques d’Haüy. Un cristal qu’une fourmi eût pu traîner était pour cet amateur excentrique ce que l’Etoile du sud sera pour les admirateurs ordinaires de diamans. Il était le fléau des marchands par ses longues et minutieuses investigations. D’une roche parsemée de petits cristaux il en tirait qui, sous le microscope et convenablement éclairés, donnaient de bonnes indications scientifiques.

Le péridot a l’insigne honneur d’être la seule gemme qui se soit trouvée jusqu’ici dans les pierres qui tombent du ciel. A la vérité, ces petites olivines ne se vendraient pas au carat; mais en les faisant tailler dans leur gangue, on aurait une pierre, sinon brillante, du moins fort curieuse. L’amateur de cristaux microscopiques dont j’ai parlé tout à l’heure avait une belle petite olivine tombée du ciel, et c’est même cette circonstance qui l’a rappelé à mon souvenir. Je n’ai pas besoin de dire que l’existence d’une pierre cristallisée dans les masses qui tombent de l’atmosphère réfute victorieusement toutes les idées de ceux qui croient que les météorites se forment subitement dans l’air par une prétendue condensation d’exhalaisons terrestres. Alors, comment le péridot eût-il pu s’y cristalliser ? car la disposition régulière des particules qui constituent un cristal exige un temps immense. Ceux qui font croître des cristaux dans des dissolutions très chargées mettent en ligne de compte pour la nourriture de leurs cristaux et le temps et la patience.

Du péridot nous passons au grenat, qui est une pierre ferrugineuse d’un rouge foncé et manquant la plupart du temps de transparence; il s’en trouve néanmoins quelques-uns qui font exception et qui sont d’une couleur très belle, dite fleur de pêcher. J’en avais choisi quelques-uns avec un amateur de gemmes doué d’un tact exquis, M. le marquis de Drée. A la perfection de la couleur il exigeait qu’une pierre d’échantillon joignît une teinte de même force en tout sens, ce qui, manquant à bien des pierres taillées au hasard dans le cristal minéralogique, constitue des défauts bien sensibles à un œil exercé ou prévenu. On fait avec le grenat taillé très petit des assemblages de pierres juxtaposées qui ont un aspect agréable de rouge mêlé de noir. Le seul grenat qui ait une valeur un peu élevée quand il est de belle qualité, c’est l’hyacinthe, pierre d’un jaune orangé mielleux, ayant à peu près l’aspect du sucre d’orge commun qui se fait avec de la cassonade jaunâtre. Cette pierre, qu’Haüy à tort avait séparée des grenats, n’est aucunement recherchée par le public, et ne peut convenir qu’à un amateur ou à un curieux. Les Hollandais taillaient autrefois le grenat noir en perles à facettes dont ils faisaient des colliers qui servaient de monnaie d’échange pour la traite des esclaves. Dans plusieurs états de l’Amérique, les négresses libres ou non affectionnent encore ce genre de parure que la cornaline et le corail ont tout à fait détrôné en France.

L’astérie se montre dans les grenats comme dans les saphirs, et j’ai pu y vérifier par la taille tout ce que la structure minéralogique y indiquait d’avance. On peut y développer des astéries à quatre branches, à six branches, et des croix droites ou obliques, sans compter certains cercles de lumière qui résultent d’une taille perpendiculaire aux filamens astériques. On voit que non-seulement pour la minéralogie, mais encore pour l’optique, l’étude de la structure des gemmes fournit un grand nombre de données utiles. C’est à l’étude de l’optique minéralogique que Malus, Arago, Fresnel et M. Biot en France, Huygens en Hollande, Wollaston et sir David Brewster en Angleterre, enfin Seebeck et M. Haidinger en Allemagne, ont dû une grande partie de leur renommée, et la science de la lumière — ses plus belles découvertes.

Le grenat n’a point de nom latin chez Pline, pas plus que le rubis : il était confondu avec toutes les pierres rouges ou escarboucles (carbunculi). C’est la plus lourde des gemmes. Sa réfraction est simple comme celle du diamant. On a fait avec succès de petites loupes ou microscopes avec un grenat blanc qui se trouve en Norvège, mais c’est surtout avec le diamant qu’on a obtenu de petites lentilles extrêmement puissantes. La taille en est excessivement difficile, et le prix inabordable. L’observatoire de Paris, où l’on installe avec activité des instrumens convenables au rang que doit tenir le premier observatoire de la France, emploiera sans aucun doute comme oculaires les lentilles de diamant et de grenat blanc. A cette occasion, je noterai qu’un cristal minéralogique à réfraction simple, l’amphigène, fortement réfringent et parfaitement incolore, pourrait aussi fournir des lentilles oculaires très efficaces.

La topaze, dont le nom rappelle la couleur jaune, est un minéral cristallisé en baguettes non carrées susceptibles de se casser transversalement avec une grande netteté. La topaze affecte réellement toutes les couleurs. Elle nous vient principalement du Brésil; il y en a cependant en Saxe et en Sibérie. Le prix de la variété jaune, qui devrait, à proprement parler, porter seule le nom de topaze, s’est abaissé depuis un quart de siècle d’une façon surprenante. Il ne faut pas confondre la topaze du Brésil avec la topaze oriental et qui est un beau corindon jaune montant presque jusqu’à l’orangé. Quand on apprend au juif de Shakspeare, dans le Marchand de Venise, que sa fille a fait cadeau de sa belle topaze en retour d’un singe qu’on lui a offert, il s’écrie douloureusement : « Ah ! malheureux ! j’aurais donné tout le pays des singes pour ma topaze ! » Aujourd’hui ce ne serait pas la topaze qu’on prendrait pour type de la gemme par excellence.

Le jaune n’est pas la couleur que Pline assigne à la topaze, pas plus qu’il ne donne le bleu au saphir. L’empereur Maximin, qui d’un coup de poing brisait toutes les dents d’un cheval, et qui d’une de ses augustes ruades lui cassait la cuisse, avait assez de fermeté dans les doigts pour y broyer des topazes, comme nous pourrions y réduire en poudre du sucre friable ou de la une de pain. Quelle que fût la nature de la gemme, le tour de force n’en est pas moins presque incroyable. La topaze a fait longtemps les délices des Espagnols, et ils en ont travaillé les plus indignes échantillons. Aujourd’hui, quand on voit chez M. Charles Achard une pierre de cette espèce avec une riche teinte jonquille presque veloutée, comme la teinte d’un saphir, offerte à un prix médiocre, on ne s’explique pas ce caprice de la mode en fait de gemmes.

C’est avec la topaze blanche du Brésil que Fresnel a fait ses importantes découvertes sur la double réfraction à deux axes. C’est aussi cette topaze qui, sous le nom de goutte d’eau, se taille en faux diamant. Cette pierre sert encore en minéralogie comme l’un des types de dureté. Ainsi on dit qu’une pierre raie le verre, raie le cristal de roche, raie la topaze, raie le saphir, suivant ses divers degrés de dureté. C’est un caractère fort utile pour reconnaître les pierres gemmes. Ainsi la goutte d’eau ne pourra rayer le saphir, ce que ferait assurément un vrai diamant. Le diamant noir de Bornéo aurait rayé tout et même le diamant. Quant au péridot et à l’opale, ils ne raieraient rien du tout, pas même le verre brun de bouteille dont je me sers ordinairement dans ces expériences, car le verre des vitres est devenu fort mou depuis que, pour économiser le combustible, on y a mis une plus grande quantité de fondant alcalin.

La topaze bleue du Brésil ne monte jamais au ton du saphir. Ce n’est qu’une aiguë marine de qualité supérieure. De toutes les topazes, la seule qui ait une assez grande valeur, c’est celle que l’art a colorée en rose clair, d’une charmante teinte, au moyen du feu. Il suffit de choisir, dans les topazes jaune foncé ou jaune orangé mielleux, les échantillons bruts que l’on veut passer au feu. On les met ensuite dans des cendres ou dans du sable, en les amenant peu à peu à la chaleur rouge ou à la chaleur blanche plus ou moins prolongée. Quand on les retire, on leur trouve la teinte rouge clair du rubis balais, dont le nom même est donné à cette topaze, dite topaze brûlée ou rubis balais par Haüy et par Achard le père. La couleur gaie de la topaze brûlée est des plus agréables à l’œil. — Cette pierre a un caractère aimable, me disait un dilettante. — J’étais parfaitement de son avis sur le moral de cette gemme; cependant il faut avouer qu’il y a quelque chose de peu sincère dans les moyens qui lui font acquérir cette belle teinte. Si, comme l’olivine, la topaze eût été enveloppée dans les laves des foyers volcaniques, elle fût devenue naturellement rubis balais, et aucun nuage n’aurait plané sur la franchise de son caractère.

L’espèce minérale qui forme la topaze est caractérisée par une certaine quantité d’acide fluorique qu’elle contient exclusivement à toutes les gemmes. De plus cette pierre, chauffée modérément au feu, devient électrique, comme si elle eût été frottée, et ses deux bouts attirent les petits corps mobiles. Un léger fil de lin qui pend en l’air est attiré par la topaze chaude, comme il l’est par un bâton de cire à cacheter frotté sur un habit. La topaze ne partage cette propriété curieuse qu’avec la tourmaline. Cette dernière pierre, dont nous ne dirons qu’un mot comme pierre gemme, est très célèbre dans l’optique, où ses propriétés polarisantes sont utilisées dans de nombreux appareils. Elle est sans éclat aucun, et quoique proposée comme pierre de deuil, concurremment avec le jais ou jayet, pour des parures un peu riches, les bijoutiers n’ont pu se décider à l’employer. Pour une riche parure de deuil, il faudrait tailler des diamans Hoirs, comme on l’a fait en Portugal pour une garniture de couronne royale. Les premières tourmalines nous sont venues de Ceylan, par la Hollande. La seule tourmaline rouge de Sibérie fait une assez jolie pierre de bague sous le nom de sibérite. Parmi les échantillons microscopiques de l’amateur dont j’ai déjà parlé, il y avait de petites sibérites de Corse de la forme cristalline et de la couleur la plus exquise. On aurait pu en faire des gemmes pour les Lilliputiens. Il y a quelques belles tourmalines du Brésil, vertes et bleues, qui sont désignées sous le nom d’émeraudes et de saphirs du Brésil.

L’aigue marine, dont le nom indique la couleur verdâtre ou vert peu foncé de l’eau de la mer, est une pierre de même nature minéralogique que l’émeraude, mais peu demandée aujourd’hui. Probablement son prix s’élèvera bientôt, car le commerce n’en reçoit aucun nouvel approvisionnement, et la circulation ne s’opère que sur un fonds ancien. Cette pierre ne perd rien aux lumières, et c’est un curieux spectacle de voir un magnifique saphir bleu perdre le soir tous ses avantages, tandis qu’une pauvre parure d’aiguë marine non-seulement garde tout son effet, mais semble même gagner plus d’éclat. Les Anglais recherchent l’aigue marine, comme les Espagnols la topaze. Elle prend un beau poli et le conserve longtemps. Sa dureté est moindre que celle de la topaze, et elle est douée de curieuses propriétés optiques que notre sujet ne nous permet point d’aborder.

Nous voici à l’améthyste, dont le nom signifie spécifique contre l’ivresse. C’est un véritable cristal de roche coloré en beau violet; c’est essentiellement une pierre de jour qui perd beaucoup à la lumière. On peut dire qu’il ne manque à cette belle pierre que la rareté. Pline emploie le mot améthystiser comme synonyme de violétiser, tant les idées de violet et d’améthyste étaient analogues ! Les savans modernes, avec leurs yeux de lynx, ont cependant pu trouver une petite différence entre le cristal de roche violet et l’améthyste. Cette dernière est caractérisée par une série de petites couches ondulées que n’a pas le cristal de roche violet. Il existe aussi des cristaux de roche incolores ou jaunâtres qui offrent la structure ondulée intérieure de l’améthyste. J’ai retrouvé cette disposition par couches dans de la glace formée au rejaillissement d’une fontaine publique. Lorsque certaines agates possèdent de ces couches bien minces et bien uniformes d’épaisseur, elles prennent de belles couleurs d’arc-en-ciel, et on leur donne le nom d’agates irisées. Quelques détails échappés aux anciens auteurs peuvent faire présumer que les vases myrrhins, dont la valeur se comptait par centaines de mille francs, étaient quelquefois taillés dans des agates irisées. Sir David Brewster a donné la théorie exacte de ces irisations, ignorant que je l’avais donnée avant lui dans les comptes-rendus de l’Institut : sa théorie a donc été confirmée sitôt qu’elle a paru. Le même savant a fait voir d’une façon péremptoire que les riches couleurs des coquilles marines ne sont dues qu’à la forme de leur surface, qui est striée et ondulée par lignes très serrées; car, si l’on prend sur une cire noire très fine l’empreinte de la coquille colorée, on peut remarquer que la cire en adopte les couleurs en même temps qu’elle en adopte la forme. J’ai déjà dit que les élytres, ou fourreau des insectes, qui brillent des plus riches teintes, ne les devaient qu’aux raies que la nature a tracées à leur surface, et cela est démontré par l’empreinte sur la cire noire, qui devient colorée par cela seul qu’elle se moule sur les stries, qui sont la cause de la couleur. Les vases myrrhins étaient vendus 70, 100 et 300 talens. Or le talent était environ de 5,540 francs!

Nous pourrions aller chercher parmi les minéraux des pierres qui, étant taillées, feraient d’assez belles gemmes. L’euclase serait une émeraude faible en couleur, mais bien plus dure que la véritable émeraude. L’amphigène serait aussi beau que le saphir blanc. La prehnite du cap de Bonne-Espérance donnerait un vert céladon assez agréable. C’est une chose curieuse que les progrès de la minéralogie n’aient pas amené sur le marché des gemmes de nouvelle espèce propres à faire des parures. Ceci nous ramène à une belle idée de M. de Humboldt : c’est que la nature minérale est la même d’un bout à l’autre du monde, ce qui n’a pas lieu pour la nature végétale ni pour les animaux. Ainsi, dès qu’on aura fouillé les couches siliceuses, argileuses, calcaires, granitiques d’une partie du globe, on aura des échantillons de ce que l’on devra trouver partout ailleurs, puisque les terrains, les dépôts, les roches, les laves, tout est identique dans toute contrée. Plus d’espoir donc d’avoir autre chose que les diamans, les rubis, les saphirs, les topazes, les émeraudes et les améthystes. Il n’y a de ressource que dans les travaux du laboratoire. Pour avoir du nouveau, l’homme ne peut plus compter sur la nature; il ne peut avoir recours qu’à son génie.

Nous dirons, pour terminer la liste des pierres gemmes, quelques mots sur le cristal de roche ou caillou blanc cristallisé. Cette pierre, inférieure en valeur, n’est autre chose que du sable siliceux ou du roc faisant feu au briquet, cristallisé et coloré d’une infinité de manières. Presque tout ce qu’on appelle pierres fausses a le cristal de roche ou quartz pour base. Ainsi le cristal de roche taillé en diamant, comme les cailloux du Rhin ou les diamans d’Alençon, s’appelle faux diamant. Le faux saphir, la fausse topaze, sont des quartz bleus ou jaunes. Il n’y a que le quartz violet qui soit la vraie améthyste. Récemment on s’est avisé de faire pour les cristaux de roche jaunes d’Espagne ce qu’on fait pour les topazes de même couleur. Le résultat a été très satisfaisant : il s’est développé dans la pierre une couleur veloutée presque orangée qui est très riche. Quant à tous les reflets, toutes les teintes, tous les degrés de transparence, d’opalescence, enfin toutes les formes que le quartz, véritable protée, prend dans la nature, un volume suffirait à peine pour les détailler. L’industrie du verre, et surtout du verre blanc à base de plomb, dit cristal, a réduit presque à rien la demande du cristal de roche naturel. Autrefois on en garnissait les lustres et on en faisait mille ouvrages où le cristal vitreux est maintenant employé. Les anciens connaissaient la propriété qu’ont les boules de cristal de roche de rassembler les rayons du soleil et de brûler les corps qui se trouvent placés au foyer des rayons solaires concentrés. Les médecins mêmes se servaient d’une pareille boule pour cautériser certaines plaies, d’après l’ancien adage : « Après les médicamens, le fer; après le fer, le feu; après le feu, rien ! » Ces mêmes boules sont de vrais microscopes, surtout si elles sont petites, et l’antiquité en a taillé qui n’étaient pas plus grosses qu’une cerise. Les hommes d’alors auraient donc facilement scruté, comme nous, le monde des infiniment petits, s’ils l’eussent voulu. Bien d’autres choses qu’ils tenaient pour ainsi dire aux mains leur ont échappé. A voir tout ce que le XIXe siècle a déjà fait, nous pouvons, sans trop de vanité, espérer que la postérité ne dira pas la même chose de nous.

Je n’ai pas parlé des turquoises, dont il est deux sortes. l’une et l’autre sans transparence. Une de ces turquoises provient des dents de mastodonte colorées par le cuivre en vert céladon. C’est un véritable ivoire fossile. L’autre espèce de turquoise est minérale et du même vert bleuâtre que la première. Celle-ci est assez recherchée et arrive à une quarantaine de francs le carat. La turquoise est parfaitement imitée au moyen de la porcelaine colorée de la même teinte. Peut-on appeler pierre gemme une pierre sans transparence et sans dureté ? C’est plutôt une espèce d’émail naturel. Nous avons aussi omis le feldspath, qui contient un principe alcalin et qui donne des pierres ayant un éclat gras et nacré, mais sans couleurs. Cependant, lorsque le feldspath offre un fond jaune d’or parsemé de points rougeâtres, on le taille en une gemme peu commune aujourd’hui et presque tout à fait oubliée : c’est l’aventurine.

Après avoir considéré dans la nature les minéraux cristallisés que l’on taille en gemmes, on doit être tenté de les imiter par des opérations chimiques. Il ne s’agit pas ici de colorer artificiellement des pâtes vitreuses en rouge et en bleu pour en faire de faux rubis et de faux saphirs, industrie de bas étage. Il s’agit de reproduire dans le laboratoire les opérations de la nature, en les variant même et les complétant, et de faire de vraies pierres précieuses comme on a déjà essayé de faire de vrai diamant. J’ai déjà dit qu’Ebelmen, à Sèvres, avait fait cristalliser l’alumine et la silice en vrai spinelle. M. Despretz, dans les expériences où il a volatilisé le charbon et le diamant et fait avec ce dernier de vrai crayon noir marquant parfaitement sur le papier, a facilement fondu l’alumine et la silice. Il a ainsi obtenu de ces substances de petites boules creuses tapissées intérieurement. de cristaux, comme les cavités ou géodes qui dans les montagnes contiennent les cristaux de diverses sortes. Dans toutes les expériences de M. Despretz, les feux épouvantables qu’il a produits au moyen de l’électricité n’ont jamais fait que décristalliser le diamant pour en faire du carbone, sans apparence de cristallisation ainsi opérée. Il en résulte ce fait géologique très important, que le diamant, que la nature ne nous offre jamais en place, n’a point dû sa naissance à un phénomène igné. Son origine est probablement électrique; mais où était-il à l’époque des premières transformations, et quand sa cristallisation a-t-elle eu lieu ?

Suivant l’idée de M. Boutigny, le charbon de terre provient des pluies d’hydrogène uni au carbone qui durent arroser la terre lorsqu’elle était encore assez échauffée pour ne pas permettre à l’eau de tomber en pluie ordinaire. M. Boutigny tire de là une théorie des dépôts houillers, mais il n’a pas encore passé à la cristallisation du carbone. J’ai déjà dit que le soufre et le charbon unis ensemble donnent un liquide aussi blanc et aussi transparent que l’eau pure ou l’alcool le plus limpide. Cela posé, voici comment je procéderais pour cristalliser le carbone. Je remplirais une forte bouteille en fer avec ce liquide, et, après l’avoir bien bouchée à vis, je la placerais dans une étuve à 2 ou 500 degrés. Alors probablement le fer de la bouteille et le soufre du liquide réagiraient l’un sur l’autre. Or le soufre, quittant le charbon pour s’unir au fer, laisserait libre le charbon, qui pourrait ainsi cristalliser.

Au reste je ne donne ce projet d’expérience que pour faire comprendre le jeu des actions chimiques. C’est ainsi que lorsque l’on plonge dans une dissolution saline un corps qui prend l’eau à l’exclusion du sel, celui-ci cristallise sur le corps qui lui enlève l’eau. En serait-il de même du carbone, et cristalliserait-il sur le fer qui lui enlèverait le soufre ? Il faut que ceux qui seraient tentés de faire des expériences de chaleur sur les liquides renfermés dans des espaces très bien clos soient bien prévenus que dans cet espace la vapeur du liquide chauffé acquiert une grande force élastique qui peut briser l’enveloppe de fer, surtout si celle-ci a été affaiblie par faction du soufre. Plusieurs alchimistes se sont tués en chauffant à outrance du mercure dans des vases de fer. La vapeur du mercure faisait crever le fer, dont les éclats produisaient l’effet de la bombe. J’ai fait dans ma vie un assez grand nombre d’expériences périlleuses avec la poudre à canon, les gaz arrêtés dans leur dégagement et les poudres fulminantes. Voici le secret pour n’être pas blessé : c’est d’admettre que l’accident qu’on craint arrivera infailliblement, et de se mettre alors convenablement à l’abri pour un péril hypothétique, comme on le ferait pour un accident imminent et indubitable. Surtout il faut se défier des explosions qui tardent à se produire, et se réserver toujours la faculté de briser son appareil sans en approcher de trop près. Si l’on voulait opérer en petit et avec un tube de verre très fort, on mettrait dans le tube une petite baguette de fer avec le liquide sulfo-carbonique, et on mettrait le tout dans l’étuve. Mais encore une fois, il faut agir avec prudence : c’est un mauvais voisin qu’un tube qui est toujours sur le point de voler en éclats !

Nous venons de dire qu’il n’y avait guère de chance que la nature nous offrît des minéraux inconnus, mais que les produits de laboratoire n’avaient point contre eux cette présomption de non-succès. Il faudrait donc réexaminer tous les composés dont la dureté, le poli, la transparence et la cristallisation conviendraient aux gemmes. Ensuite on verrait à les colorer convenablement, ce qui ne parait pas fort difficile, puisque la matière colorante semble étrangère à la substance des gemmes, lesquelles ne sont que trop souvent fort inégalement colorées. Ebelmen, en faisant évaporer de l’éther silicique, avait obtenu de belle pâte d’opale. Plusieurs de ceux qui cherchaient le diamant ont obtenu des silicates fort durs, et qui pouvaient rivaliser avec toutes les gemmes. Cherchez et vous trouverez!

En comparant la France d’aujourd’hui à la France du commencement de ce siècle, on voit avec satisfaction combien l’intelligence et l’industrie ont augmenté sa richesse et son bien-être en même temps que sa population. La richesse immobilière a été accrue par les progrès de l’agriculture et par l’établissement des voies de communication. La richesse mobilière en argent, en bijoux, en pierres précieuses, en meubles, en objets d’art, en bibliothèques, en conservatoires, en collections de toute sorte, a encore plus gagné que la propriété foncière, et l’on peut dire de nos villes ce que disait Homère de quelques villes grecques, savoir que les maisons y tiennent en dépôt une grande masse de valeurs. Sous ce point de vue, Londres l’emporte de beaucoup sur Paris, comme Paris l’emporte sur Londres pour la qualité de sa population. Le seul point de richesse mobilière actuelle où il semble y avoir un peu d’infériorité, c’est dans le nombre des collections de pierres précieuses. Celles du baron Roger et de M. Hope ont été vendues et dispersées. Les diamans du duc de Bourbon ont été vendus sans respect pour leur origine, qui remontait à Charles le Téméraire. On pourrait croire que c’est la dissémination et l’abaissement des fortunes qui s’opposent à la formation de ces collections coûteuses : c’est une grande erreur, car les valeurs mobilières en livres, en tableaux et en meubles précieux sont tout aussi chères et improductives que les collections de gemmes; elles font moins d’honneur et de plaisir, et quand elles changent de maître, elles perdent infiniment plus. De toutes les dépenses de luxe, on peut donc hardiment établir que les diamans et les pierres précieuses sont la dépense la plus économique, surtout lorsqu’on choisit en connaisseur et guidé par un joaillier habile et consciencieux. Il n’est pas de société où l’exhibition des belles pierres d’une boite de choix n’attire l’attention générale. On acquiert peu à peu ces notions de géographie, de minéralogie, de physique, de chimie et de cristallographie, qui naturellement se lient aux contrées où le commerce va chercher ces beaux produits de la nature, à la manière de les tailler, de les monter, de les porter, et enfin à leur valeur commerciale. La possession d’une belle collection de pierres précieuses de premier choix n’est donc point un luxe inutile, dispendieux et frivole. Quand les premiers d’une société peuvent acheter des diamans, les derniers peuvent acheter des alimens; mais quand les premiers en sont réduits aux alimens ou même à la gêne, il y a longtemps que les derniers sont morts de faim. Comparez l’Europe occidentale à l’Europe orientale, et jugez.


BABINET, de l’Institut.

  1. Voyez la livraison du 15 février.