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Opuscules humoristiques (Wailly)/Prédictions pour l’année 1708

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Traduction par Léon de Wailly.
Opuscules humoristiquesPoulet-Malassis et De Broise (p. 177-225).


PRÉDICTIONS

pour l’année 1708


Dans lesquelles le mois et le jour du mois sont indiqués, les personnes nommées et les grands événements de l’année prochaine relatés en détail, tels qu’ils doivent advenir ; écrites pour empêcher le peuple d’Angleterre d’être dorénavant la dupe des faiseurs d’Almanachs vulgaires,


par isaac bickerstaff, esq.

Chaque époque a sa spécialité en fait de sottises ; une de celles qui signalèrent le commencement du xviiie siècle, en Angleterre, fut la foi crédule accordée aux prédictions des faiseurs d’almanachs, aux philomathes, comme il leur plaisait de s’intituler. Le ton d’autorité pris par ces astrologues et la pompeuse ambiguïté de leur style offraient une ample matière aux sarcasmes de l’infatigable réformateur, toujours prêt à mettre son ironie au service d’une idée utile.

Le choix qu’il fit du nom d’Isaac Bickerstaff, vient, dit-on, de ce qu’il aurait vu le dernier de ces noms sur une enseigne de serrurier.


J’ai réfléchi aux grossiers abus de l’astrologie dans ce royaume, et en discutant la chose à part moi, j’ai dû jeter la faute, non sur l’art lui-même, mais sur les vils imposteurs qui s’en donnent pour les interprètes. Je sais que plusieurs personnes fort instruites ont soutenu que ce n’était que tromperie ; qu’il est absurde et ridicule de s’imaginer que les astres puissent avoir aucune espèce d’influence sur les actions, pensées ou inclinations humaines ; et quiconque n’a pas dirigé ses études de ce côté est excusable de le croire, lorsqu’il voit de quelle misérable manière ce noble art est pratiqué par un petit nombre de bas et ignares trafiquants entre nous et les astres ; lesquels importent annuellement toute une cargaison d’absurdités, de mensonges, de folies et d’impertinences, qu’ils offrent au monde comme venant tout droit des planètes, quoiqu’elles ne descendent pas de plus haut que leur propre cerveau.

Mon intention est de publier dans peu de temps une grande apologie raisonnée de cet art ; c’est pourquoi je ne dirai rien à sa justification quant à présent, si ce n’est qu’il a été défendu de tout temps par une foule d’hommes éclairés, et entre autres par Socrate en personne, que je considère comme incontestablement le plus sage des mortels non inspirés ; et si à cela nous ajoutons que ceux qui ont condamné cet art, quoique instruits d’ailleurs, ou n’avaient pas étudié la matière, ou du moins n’avaient pas réussi dans cette étude, leur témoignage ne sera pas d’un grand poids contre lui, puisqu’ils sont passibles du reproche ordinaire de condamner ce qu’ils n’ont pas compris.

Je ne suis nullement offensé non plus, et je ne crois pas que ce soit une injure pour cet art, quand je vois les gens qui en font métier, les étudiants en astrologie, les philomathes et le reste de cette clique, traités par les gens sensés avec le dédain et le mépris le plus profond ; mais je suis bien plutôt étonné, quand je remarque des gentlemen de province, assez riches pour servir la nation au Parlement, étudiant l’almanach de Partridge pour y trouver les événements de l’année, au dedans et au dehors, et n’osant pas proposer une partie de chasse sans que Gadbury [1] ou lui aient déterminé le temps qu’il ferait.

Je suis prêt à reconnaître que l’un ou l’autre de ces deux hommes, ou tout autre membre de cette confrérie, est non-seulement astrologue, mais sorcier, qui plus est, si je ne produis pas une centaine de preuves tirées de leurs almanachs, capables de convaincre tout homme raisonnable qu’ils ne comprennent même pas la grammaire et la syntaxe la plus simple ; qu’ils ne sont pas en état de lire n’importe quel mot qui ne soit pas tout à fait banal, ni même dans leurs préfaces d’écrire rien qui ait le sens commun, ou qui soit en anglais intelligible. Quant à leurs observations et prédictions, elles sont de nature à convenir également bien à toutes les époques et à tous les pays du monde. « Ce mois-ci certain grand personnage sera menacé de mort ou de maladie. » Ceci, les gazettes le leur diront ; car nous y voyons à la fin de l’année qu’il ne se passe pas de mois où il ne meure quelque personne de marque, et ce serait jouer de malheur s’il en était autrement, lorsqu’il y a au moins deux mille personnes de marque dans ce royaume, dont plusieurs âgées, et lorsque le faiseur d’almanach a la liberté de choisir la saison la plus malsaine pour y fixer sa prédiction. Et celle-ci : « Ce mois verra la promotion d’un éminent ecclésiastique. » Mais ces ecclésiastiques-là, il peut y en avoir des centaines, dont la moitié a un pied dans la tombe. Et encore : « Telle planète dans tel signe annonce de grandes machinations et conspirations, qui peuvent à un moment donné être mises en lumière ; » après quoi, si nous apprenons que quelque chose se soit réalisé, l’astrologue en a l’honneur ; dans le cas contraire, ses prédictions n’en restent pas moins bonnes. Et enfin : « Dieu préserve le roi Guillaume de tous ses ennemis déclarés ou secrets ! Amen ! » Et alors si le roi venait à mourir, l’astrologue l’aurait clairement prophétisé ; dans l’autre cas, ce n’est que la pieuse éjaculation d’un loyal sujet ; quoique le malheur voulut que dans quelques-uns de leurs almanachs on pria pour la vie du pauvre roi Guillaume plusieurs mois après sa mort, parce qu’il lui arriva de mourir vers le commencement de l’année.

Mais pour ne plus parler de leurs impertinentes prédictions, qu’avons-nous à faire de leurs avertissements au sujet de « pilules et potions pour la maladie vénérienne ? » ou de leurs querelles de Whig et de Tory, en vers et en prose, qui intéressent peu les astres ?

Ayant longtemps observé et déploré ces abus, et une centaine d’autres dont l’énumération serait fastidieuse, j’ai résolu de prendre une nouvelle voie, à la satisfaction générale, je n’en doute pas, du royaume. Je ne puis présenter cette année qu’un échantillon de ce que je compte faire à l’avenir, ayant employé la plus grande partie de mon temps à ajuster et corriger les calculs que j’ai faits depuis plusieurs années, parce que je ne voulais rien offrir au monde dont je ne fusse aussi pleinement convaincu que je le suis d’être vivant. Depuis deux ans, je ne me suis pas trompé sur plus d’un ou deux points, et cela de très-peu d’importance. J’ai prédit exactement l’échec de Toulon [2] dans tous ses détails, et la perte de l’amiral Shovel [3]. Seulement, je me suis mépris sur le jour, étant en avance de trente-six heures sur la date réelle ; mais en revoyant mes thèmes, j’ai promptement trouvé la cause de cette erreur. J’ai prédit également la bataille d’Almanza [4] aux jour et heure précis, avec la perte des deux côtés et les conséquences qu’elle eut. Le tout fut montré par moi à quelques-uns de mes amis plusieurs mois avant l’événement ; c’est-à-dire que je leur donnai des papiers cachetés, destinés à être ouverts à une certaine époque, passé laquelle ils étaient libres de les lire ; et ils y trouvèrent mes prédictions exactes sur tous les points, sauf une ou deux circonstances tout-à-fait minimes.

Quant aux quelques prédictions que je vais offrir au monde, je me suis abstenu de les publier, jusqu’au jour où je lus plusieurs almanachs pour l’année dans laquelle nous venons d’entrer. Je les ai tous trouvés tenant leur langage ordinaire, et je prie le lecteur de comparer leur style au mien ; et ici je ne crains pas de dire au monde que j’engage tout le crédit de mon art sur la vérité de ces prédictions ; et je permets à Partridge et au reste de sa bande de me conspuer comme un fripon et un imposteur, si je me méprends sur aucune particularité de quelque conséquence. Je crois que tout homme qui lira ce papier m’accordera au moins autant d’honnêteté et d’intelligence qu’en a le commun des faiseurs d’almanachs. Je ne me tiens pas dans l’ombre ; je ne suis pas tout-à-fait inconnu dans le monde ; j’ai signé mon nom tout au long pour qu’il soit en butte à l’opprobre des hommes, s’ils découvrent que je les ai trompés.

Il est un seul point sur lequel je dois demander qu’on m’excuse, c’est la réserve avec laquelle je parle des affaires de l’intérieur ; non-seulement il serait imprudent à moi de divulguer les secrets de l’État, mais ce serait m’exposer à des dangers personnels ; quant aux choses moins graves, et qui n’ont pas la même importance publique, je serai très-explicite, et la justesse de mes conjectures ressortira aussi bien de celles-ci que des autres. Pour ce qui est des événements les plus remarquables de France, de Flandre, d’Italie et d’Espagne, je ne me ferai aucun scrupule de les prédire dans les termes les plus clairs : quelques-uns sont de conséquence, et j’espère me tromper rarement sur le jour où ils arriveront : c’est pourquoi je crois bon d’informer le lecteur que j’emploierai tout le temps le vieux style observé en Angleterre, que je l’invite à comparer avec celui des gazettes, à l’époque où elles relateront les faits que je mentionne.

Je dois ajouter encore un mot. Je sais que l’opinion de plusieurs savantes personnes qui ont une assez bonne idée de la vérité de l’astrologie, a été que les astres influencent seulement et ne violentent pas la conduite et la volonté des hommes ; c’est pourquoi, bien que je suive les règles voulues, il ne serait pas prudent à moi d’affirmer positivement que les événements se produiront exactement tels que je les prédis.

J’espère avoir mûrement pesé cette objection qui, dans certains cas, n’est pas d’une médiocre valeur. Par exemple, un homme par l’influence d’une planète dominante, peut être disposé ou enclin au libertinage, à la colère ou à l’avarice, et cependant à force de raison, triompher de cette mauvaise influence ; et ce fut le cas de Socrate. Mais les grands événements du monde dépendant d’ordinaire d’un grand nombre d’hommes, il n’est pas probable que ces hommes vont tous s’entendre pour traverser leur penchant à poursuivre un but sur lequel ils sont tous d’accord. D’ailleurs, l’influence des astres s’exerce sur beaucoup d’actions et d’événements qui échappent complètement au contrôle de la raison, tels que la maladie, la mort, et ce qu’on appelle communément accidents, ainsi que bien d’autres inutiles à énumérer.

Mais il est temps de procéder à mes prédictions, que j’ai commencé à calculer du moment où le soleil entre dans le Bélier. Et je considère cette époque comme le commencement de l’année naturelle. Je les poursuis jusqu’à ce qu’il entre dans la Balance, ou un peu au-delà, ce qui est la période occupée de l’année. Le reste, je ne l’ai point encore ajusté, par suite de plusieurs empêchements qu’il n’est pas nécessaire de mentionner ici. En outre, je dois rappeler de nouveau au lecteur que ceci n’est qu’un échantillon de ce que j’ai dessein de traiter plus au long les années suivantes, si j’ai liberté et encouragement.

Ma première prédiction n’est qu’une bagatelle ; cependant je la donnerai, pour faire voir à quel point ces sottes bêtes qui se donnent pour astrologues ignorent ce qui les concerne personnellement ; elle a trait à Partridge, le faiseur d’almanachs. J’ai consulté d’après mes propres règles l’astre de sa nativité, et je vois qu’il mourra infailliblement le 29 mars prochain, vers onze heures du soir, d’une fièvre chaude ; je lui conseille donc d’y faire attention, et de régler à temps ses affaires.

Le mois d’avril sera remarquable par la mort de plusieurs grands personnages. Le 4, mourra le cardinal de Noailles, archevêque de Paris ; le 11, le jeune prince des Asturies, fils du duc d’Anjou ; le 14, un grand pair de ce royaume mourra à sa campagne ; le 19, un vieux savant laïque de grande réputation, et le 23, un éminent orfèvre de Lombard-Street. J’en pourrais citer d’autres, au-dedans et au-dehors, si je ne considérais de tels événements comme fort peu utiles ou instructifs pour le lecteur ou pour le monde.

Quant aux affaires publiques : le 7 de ce mois il y aura une insurrection dans le Dauphiné, occasionnée par l’oppression qui pèse sur le peuple, et elle ne sera pas apaisée de quelques mois.

Le 15, il y aura une violente tempête sur la côte méridionale de la France, qui détruira plusieurs de ses vaisseaux, et quelques-uns dans les ports mêmes.

Le 19 sera fameux par la révolte de toute une province ou d’un royaume, à l’exception d’une seule ville, par suite de quoi les affaires de certain prince de l’alliance prendront une meilleure tournure.

Mai, contre les conjectures ordinaires, ne sera pas un mois très-rempli en Europe, mais très-important par la mort du dauphin, qui aura lieu le 7, après une courte maladie et de grandes douleurs de strangurie. Il meurt moins regretté de la cour que du royaume.

Le 3, un maréchal de France se cassera la jambe d’une chute de cheval. Je n’ai pas pu découvrir s’il en mourra ou non.

Le 11, commencera un siège très-important, sur lequel toute l’Europe aura les yeux. Je ne puis préciser davantage ; car, en relatant des affaires qui concernent de si près les alliés, et par conséquent ce royaume, je suis tenu à des réserves, pour plusieurs raisons qui sautent aux yeux du lecteur.

Le 15, arrivera la nouvelle d’un événement si surprenant que je ne sais rien de plus inattendu.

Le 19, trois nobles dames de ce royaume, contre toute attente, se trouveront enceintes, à la grande joie de leurs maris.

Le 23, un fameux bouffon du théâtre mourra d’une mort ridicule, en rapport avec sa condition.

Juin. Ce mois se distinguera à l’intérieur par l’entière dispersion de ces aveugles et ridicules fanatiques, communément appelés les Prophètes[5], laquelle sera due principalement à ce qu’ils auront vu venir l’époque où nombre de leurs prophéties auraient dû s’accomplir, et seront désabusés par des événements contraires. Il est vraiment étonnant qu’aucun fourbe soit assez niais pour prédire à si courte échéance, alors que fort peu de mois doivent de toute nécessité découvrir l’imposture à tout l’univers ; moins prudent sous ce rapport que les faiseurs d’almanachs, qui ont le bon esprit de se borner à des généralités, de parler d’une façon ambiguë, et de laisser au lecteur le soin de l’interprétation.

Le 1er de ce mois, un général français sera tué par un boulet perdu.

Le 6, un incendie éclatera dans les faubourgs de Paris, qui détruira plus de mille maisons, et semble être l’avant-coureur de ce qui arrivera, à la surprise de toute l’Europe, vers la fin du mois suivant.

Le 10, une grande bataille sera livrée, qui commencera à quatre heures de l’après-midi, et durera jusqu’à neuf heures, avec grand acharnement, mais sans résultat bien décisif. Je ne nommerai point le lieu, pour les raisons déjà dites ; mais les commandants de chaque aile gauche seront tués. Je vois les feux de joie et j’entends le bruit des canons en l’honneur de la victoire.

Le 14, il courra un faux bruit de la mort du roi de France.

Le 20, le cardinal Portocarero mourra de dyssenterie, avec grand soupçon d’empoisonnement ; mais le bruit de son intention de se révolter contre le roi Charles se trouvera faux.

Juillet. Le 6 de ce mois, certain général recouvrera, par une action glorieuse, la réputation que lui avaient fait perdre d’anciens malheurs.

Le 12, un grand capitaine mourra prisonnier aux mains de ses ennemis.

Le 14, une abominable découverte sera faite d’un jésuite français donnant du poison à un grand général étranger ; et lorsqu’il sera mis à la torture, il fera de merveilleuses révélations.

Bref, on verrait qu’il se passera beaucoup de choses dans ce mois, si j’étais libre d’entrer dans le détail.

Au dedans arrivera, le 15, la mort d’un fameux sénateur à sa campagne, usé par l’âge et les maladies.

Mais ce qui rendra ce mois à tout jamais mémorable, c’est la mort du roi de France, Louis XIV, après une semaine de maladie, à Marly, et qui aura lieu le 29, sur les six heures du soir. Elle paraît avoir pour cause la goutte dans l’estomac, suivie de dyssenterie. Et, trois jours après, M. Chamillart suivra son maître, mourant d’apoplexie foudroyante.

Dans ce mois également un ambassadeur mourra à Londres ; mais je ne puis assigner le jour.

Août. Les affaires de France sembleront pendant quelque temps n’être changées en rien sous l’administration du duc de Bourgogne ; mais le génie qui animait toute la machine étant parti, il en résultera des retours et révolutions considérables dans l’année suivante. Le nouveau roi fait encore peu de changements soit dans l’armée soit dans le ministère, mais les libelles contre son grand-père, qui circulent jusque dans sa cour, lui causent du tourment.

Je vois un exprès en toute hâte, la joie et l’étonnement dans les yeux, arriver au point du jour, le 26 de ce mois, ayant fait en trois jours un prodigieux voyage sur terre et sur mer. Le soir, j’entends les cloches et le canon, et je vois briller mille feux de joie.

Un jeune amiral de noble naissance se fait, ce même mois, un honneur immortel par un grand exploit.

Les affaires de Pologne seront entièrement réglées dans ce mois : Auguste renonce à ses prétentions, qu’il avait reprises depuis quelque temps ; Stanislas est mis pacifiquement en possession du trône, et le roi de Suède se déclare pour l’empereur.

Je ne puis omettre un accident particulier ici à l’intérieur : à savoir les suites fâcheuses qu’aura, vers la fin de ce mois, à la foire de la Saint-Barthélemy, la chute d’une baraque.

Septembre. Ce mois commence par une très-surprenante gelée, qui durera près de douze jours.

Le pape, après avoir longtemps langui le mois d’avant, l’enflure de ses jambes s’étant ouverte et la gangrène s’y étant mise, mourra le 11 courant, et au bout de trois semaines, après une lutte violente, sera remplacé par un cardinal du parti impérial, mais toscan, qui est âgé maintenant d’environ soixante et un ans.

L’armée française se tient à présent tout-à-fait sur la défensive, puissamment fortifiée dans ses retranchements, et le jeune roi envoie des ouvertures de paix par le duc de Mantoue ; mais comme c’est une affaire d’État qui nous concerne ici chez nous, je n’en parlerai pas plus au long.

Je n’ajouterai plus qu’une prédiction, et celle-là dans des termes mystérieux que j’emprunte à Virgile :

Alter erit tum Tiphys, et altera, quæ vehat, Argo,
Delectos heroas.

Le 25 de ce mois, l’accomplissement de cette prédiction sera manifeste pour tout le monde.

Je n’ai pas été plus loin dans mes calculs pour la présente année. Je ne prétends pas que soient là tous les grands événements qui surviendront dans cette période ; mais que tous ceux que j’ai indiqués arriveront infailliblement. On insistera peut-être sur ce que je n’ai pas parlé plus en détail des affaires de l’intérieur, ou du succès de nos armées au dehors, ce qu’il m’eût été permis et possible de faire très-amplement ; mais ceux qui sont au pouvoir ont sagement découragé les gens de s’immiscer dans les intérêts publics, et j’étais résolu à ne donner aucun sujet d’offense. Tout ce que je me hasarderai à dire, c’est que ce sera une glorieuse campagne pour les alliés, où les forces anglaises, tant sur mer que sur terre, auront leur pleine part d’honneur ; que Sa Majesté la reine Anne continuera d’être en santé et prospérité, et qu’il n’arrivera de fâcheux accident à aucune personne du principal ministère.

Quant aux événements particuliers dont j’ai fait mention, le lecteur pourra juger, par leur accomplissement, si je vais de pair avec les astrologues du commun, que, dans mon opinion, on a trop longtemps laissés abuser le monde avec leur pitoyable vieil argot et leur barbouillage astronomique pour amuser le vulgaire ; mais un honnête médecin ne doit pas être méprisé parce qu’il existe des charlatans. Je me flatte d’avoir quelque réputation que je ne voudrais pas perdre pour un badinage ou une fantaisie, et je crois que quiconque lira ce papier, ne le regardera pas comme du même genre et de la même trempe que les griffonnages vulgaires que l’on crie chaque jour dans les rues. Ma fortune me dispense d’écrire pour quelques sous, dont je ne fais point cas et dont je n’ai pas besoin : que les hommes sensés ne se hâtent donc pas trop de condamner cet essai, écrit à bonne intention, afin de cultiver et d’améliorer un art ancien, depuis longtemps en disgrâce pour être tombé en des mains méprisables et inhabiles. Il faudra peu de temps pour constater si j’ai trompé les autres, ou me suis trompé moi-même, et je ne crois pas déraisonnable de demander qu’on veuille bien jusque là suspendre son jugement. J’ai été de l’avis de ceux qui méprisent les pronostics tirés des astres, jusqu’à ce que, dans l’année 1686, un homme de qualité m’ait montré dans son album, que le plus savant astronome, le capitaine Halley, lui avait assuré qu’il ne croirait jamais à l’influence des astres s’il n’y avait pas une grande révolution en Angleterre dans l’année 1686. Depuis lors, j’ai commencé à penser différemment, et après dix-huit ans d’étude et d’application soutenue, je crois n’avoir pas sujet de regretter ma peine. Je ne retiendrai pas plus longtemps le lecteur, si ce n’est pour lui faire savoir que le compte que j’ai l’intention de lui rendre des événements de l’année prochaine roulera sur les principales affaires qui auront lieu en Europe ; et si je n’ai pas la liberté de l’offrir à mon propre pays, j’en appellerai au monde savant, en le publiant en latin, et en le faisant imprimer en Hollande.


RÉPONSE À BICKERSTAFF


Quelques réflexions sur les prédictions de M. Bickerstaff
POUR L’ANNÉE M D CC VIII
par une personne de qualité

Je ne connais pas de papier insignifiant qui, dans ces dernières années, ait fait plus de bruit, ou ait été acheté avec plus d’avidité que ces prédictions. Elles sont l’étonnement du vulgaire, l’amusement des gens au-dessus du commun, et la risée des hommes éclairés ; pourtant, parmi ces derniers, j’en ai vu plusieurs fort en doute de savoir si l’auteur avait voulu tromper les autres ou s’était trompé lui-même. Quoi qu’il en soit, il paraît avoir combiné sa brochure avec beaucoup d’art, de façon à plaire à la canaille et à divertir les gens de condition. L’écrivain est, sans contredit, un homme d’esprit et de savoir, quoique le morceau semble écrit dans un accès de gaieté subite, avec la pensée dédaigneuse du plaisir qu’il aura à jeter cette grande ville dans l’étonnement à propos de rien ; et je ne doute pas que lui, et ses amis qui sont dans le secret, ne rient souvent et de tout cœur dans un coin, à l’idée des cent milliers de dupes qu’ils ont déjà faites. Et il les tient pour quelque temps, car cela durera vraisemblablement jusqu’à ce que ses prophéties commencent à être démenties par les événements. C’est même une grande question de savoir si la non-réalisation des deux ou trois premières désabusera suffisamment nos gens pour les empêcher d’attendre l’accomplissement du reste. Je ne doute pas que des milliers de ces papiers ne soient gardés avec soin par autant de personnes, pour les confronter avec les événements, et vérifier si l’astrologue indique exactement le jour et l’heure. Et je tiens ceux-ci pour les dupes préférées de M. Bickerstaff, pour lesquelles il a principalement écrit son badinage. En attendant, il a sept semaines de bon, durant lesquelles le monde va rester en suspens ; car il faut que tout ce temps s’écoule avant la mort du faiseur d’almanachs qui est sa première prédiction ; et si ce drôle se trouve être un nigaud impressionnable et hypocondriaque, ou qu’il ait quelque foi dans son art, la prophétie peut s’accomplir de tout point, par des moyens très-naturels. C’est ainsi qu’une personne de ma connaissance, qui avait eu à se plaindre d’un mercier de la ville, lui écrivit une lettre, d’une main inconnue, pour l’avertir qu’on avait pris ses mesures pour mettre dans sa boisson un poison lent qui le tuerait infailliblement en un mois ; sur quoi notre homme commença tout de bon à languir et dépérir, par un pur effet d’imagination, et serait certainement mort, si on n’eût pris soin de le désabuser avant que la plaisanterie n’allât trop loin. Le même résultat sur Partridge servirait merveilleusement la réputation de M. Bickerstaff pendant quinze jours de plus, jusqu’à ce qu’on apprît de France si le cardinal de Noailles était mort ou en vie le 4 avril, ce qui est la seconde de ses prédictions.

Pour un morceau si négligemment écrit, les observations sur l’astrologie sont raisonnables et pertinentes, les remarques justes ; et comme le papier est, selon moi, une satire dirigée contre la crédulité du vulgaire et cette frivole démangeaison de soulever le voile de l’avenir, nous n’avons là que ce que nous méritons tous. Et puisque nous sommes condamnés à entendre crier perpétuellement par les rues des choses étranges et merveilleuses, je suis bien aise de voir un homme de sens et de loisir être d’humeur à prendre en main ce métier pour son divertissement et pour le nôtre. Comme on dit à la ville, c’est une attrape : sa plaisanterie a pleinement réussi et il peut être satisfait.

J’approuve très-fort l’air sérieux qu’il prend dans son introduction et dans sa conclusion, et qui a été jusqu’à persuader à des gens d’un rang qui est loin d’être médiocre, que l’auteur se croit lui-même. Il nous dit qu’il « engage tout le crédit de son art sur la vérité de ces prédictions, et permet à Partridge et au reste de sa bande de le conspuer comme un fripon et un imposteur, s’il se méprend sur aucune particularité ; » avec quelques autres phrases du même genre, auxquelles je crois parfaitement, convaincu qu’il lui est fort indifférent que Isaac Bickerstaff soit ou ne soit pas montré au doigt. Mais il paraît, quoiqu’il ait marié un vieux nom de famille à un nom de baptême fort peu commun, qu’il s’est trouvé dans cette grande ville un homme pour signer ces deux noms, mais non pas la brochure, je suppose.

Ce n’a pas été, je pense, une petite mortification pour cet amateur astrologue, ainsi que pour son libraire, de voir leur publication, dont l’impression et le papier étaient tolérables, devenir immédiatement la proie de trois ou quatre imprimeurs interlopes de Grub Street ; le titre farci d’un résumé de la matière, avec les épithètes classiques d’étrange et merveilleux ; le prix, qui dans la nouveauté n’était que de deux sous, abaissé de moitié, et hurlé par des colporteurs de bas étage avec la cadence finale de « ça ne se vend qu’un sou. » Mais sic cecidit Phaeton ; et, pour le consoler un peu, je lui dirai que cette production de moi aura la même destinée : demain j’aurai les oreilles écorchées par les petits garçons et petites filles en chapeaux de paille, et je subirai cent fois la mortification de me voir offrir mon propre ouvrage au rabais. Puis, ce qui est bien pis, ma connaissance du café me demandera si j’ai vu la « réponse aux prédictions du squire Bickerstaff, » et si je connais le faquin qui l’a écrite ; et garder sa contenance dans une telle conjoncture, n’est pas chose aisée. En pareil cas, lorsque vous voyez un homme éviter de louer et de condamner, prêt à détourner le sujet, se tenant aussi peu que possible en pleine lumière pour cacher sa rougeur, feignant d’éternuer ou de prendre du tabac, ou d’être forcé de partir par une affaire subite, alors observez-le de près, regardez-le dans les yeux, voyez si son langage est contraint ou affecté, puis attaquez-le soudain, ou parlez bas et souriez, et vous aurez bientôt découvert s’il est coupable. Quoique j’aie l’air de m’écarter de mon sujet, je ne crois pas le faire ; car je me trompe fort si je ne connais pas le véritable auteur des prédictions de Bickerstaff, et si je ne l’ai pas rencontré il y a quelques jours dans un café de Covent Garden.

Quant à ce qui est des prédictions elles-mêmes, je n’entrerai pas dans leur examen ; mais je crois qu’il importe fort au savant M. Partridge de les prendre en considération, et de mettre sur le compte de M. Bickerstaff autant d’erreurs d’astrologie que possible. Il est en droit, je pense, de sommer le squire de publier le calcul qu’il a fait de la nativité de Partridge, et sur la foi duquel il annonce si positivement l’époque et le genre de sa mort ; et M. Bickerstaff ne saurait moins faire, en honneur, que de fournir à M. Partridge le même avantage de calculer la sienne, en lui envoyant la note de l’époque et du lieu de sa naissance, avec les autres particularités nécessaires pour un tel travail. Par suite de quoi, sans aucun doute, le monde savant s’engagera dans la dispute, et prendra parti de côté ou d’autre suivant son inclination.

Je conseillerais également à M. Partridge de demander pourquoi M. Bickerstaff n’a pas fait une seule prophétie dont l’accomplissement ne soit de deux mois postérieur à la publication de sa brochure. Ceci a l’air un peu suspect : on dirait qu’il veut tenir le monde en haleine aussi longtemps qu’il le peut décemment ; sans quoi, il serait difficile à croire qu’il n’ait pu nous faire une seule prédiction d’ici au 29 de mars : ce qui n’est pas jouer d’aussi franc jeu que M. Partridge lui-même et ses confrères, qui nous donnent leurs prédictions (telles quelles, il est vrai), pour chaque mois de l’année.

Il est dans la brochure de M. Bickerstaff un passage qui dénote une assurance comme j’en ai peu vu ailleurs. C’est cette prédiction pour le mois de juin, relative aux Prophètes français de cette ville, et où il nous dit : « qu’ils se disperseront entièrement lorsqu’ils auront vu venir l’époque où leurs prophéties auraient dû s’accomplir, et seront désabusés par des événements contraires. » Sur quoi il s’étonne avec raison « qu’aucun fourbe soit assez niais pour prédire à si courte échéance, alors que fort peu de mois doivent découvrir l’imposture à tout l’univers. » Cela est dit d’un air de grande indifférence, comme pour nous faire croire qu’il n’a pas la moindre appréhension que dans deux mois il lui en arrive autant. Quant à ce gentleman, je ne me souviens pas d’avoir jamais vu un si plaisant raffinement d’impudence, et j’espère que l’auteur ne prendra pas ce mot pour une incivilité, convaincu que je suis d’entrer dans son idée et de prendre la chose comme il a voulu qu’elle fût prise. Cependant, il mérite bien quelques reproches pour avoir écrit avec tant de dédain et de mépris pour l’intelligence de la majorité.

Au mois de juillet, il nous parle d’un « général qui, par une action glorieuse, recouvrera la réputation que lui avaient fait perdre d’anciens malheurs. » Ceci est généralement compris comme ayant trait à lord Galway, et s’il est déjà mort, comme quelques gazettes l’annoncent, M. Bickerstaff a commis une bévue. Mais je n’insiste pas sur ce point, car ce serait jouer de malheur que de ne pouvoir trouver un autre général dans la même situation, auquel cette prédiction pourrait aussi bien s’appliquer.

La mort du roi de France est très-formellement annoncée ; mais il n’est pas heureux de le faire mourir à Marly, où il ne va jamais en cette saison, comme je l’ai observé moi-même durant les trois années que je passai dans ce royaume ; et d’après la conversation que j’eus il y a quelques mois avec M. Tallard, sur la cour de France, je vois que le roi ne va jamais à Marly, pour si peu que ce soit, que vers la saison où l’on y chasse à courre, ce qui n’est qu’en août. De sorte que c’est là une fâcheuse bévue de M. Bickerstaff, faute de connaître assez l’étranger.

Il conclut en renouvelant sa promesse de publier des prédictions entières pour l’année prochaine, ce dont les autres astrologues n’ont pas besoin de se mettre fort en peine. Je suppose que nous les aurons à peu près à la même époque que « l’Histoire générale des oreilles. » Je crois que nous en avons fini pour toujours avec lui en ce genre, et sans être astrologue, je puis m’aventurer à prédire qu’Isaac Bickerstaff est mort à l’heure qu’il est, et qu’il est décédé juste au moment où ses prédictions étaient prêtes pour l’impression ; qu’il est tombé des nues il y a environ neuf jours, et qu’environ quatre heures après il est remonté comme une vapeur, et en redescendra peut-être, un jour ou l’autre, lorsqu’il aura quelque nouveau, agréable ou amusant badinage à faire avaler à la ville ; ce à quoi il réussira, cela est fort probable, aussi souvent qu’il sera disposé à en faire l’épreuve, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il pourra garder un parfait mépris pour son temps et pour l’intelligence des autres, et qu’il sera résolu à ne pas prendre moins d’un million de gens pour objet de ses sarcasmes.



ACCOMPLISSEMENT
DE LA
PREMIÈRE DES PRÉDICTIONS DE M. BICKERSTAFF,
OU

Récit de la mort de M. Partridge, le faiseur d’almanachs, le 29 courant, tel qu’il a été fait à une personne d’honneur dans une lettre en date de l’année 1708.

Mylord,

Pour obéir aux ordres de Votre Seigneurie, ainsi que pour satisfaire ma propre curiosité, j’ai constamment depuis quelques jours fait prendre des nouvelles de M. Partridge, le faiseur d’almanachs, dont il fut annoncé, dans les prédictions de M. Bickerstaff, publiées il y a environ un mois, qu’il mourrait le 29 courant, vers onze heures du soir, d’une fièvre chaude. Je l’avais connu un peu, lorsque j’étais employé au Trésor, parce qu’il avait l’habitude tous les ans de me faire hommage de son almanach, comme il faisait à d’autres personnes, en échange de quelque petite gratification que nous lui donnions. Je le vis accidentellement, une ou deux fois, une dizaine de jours avant sa mort, et remarquai qu’il commençait à baisser et à dépérir très-fort, quoique, ace que j’entends dire, ses amis n’eussent pas l’air de le croire le moins du monde en danger. Il y a deux ou trois jours, il tomba malade, garda pour la première fois la chambre, et, peu d’heure après, le lit, où le docteur Case[6] et mistress Kirleus[7] furent mandés et consultés. À cette nouvelle, j’envoyai trois fois chaque jour un domestique ou un autre s’informer de sa santé, et sur les quatre heures de l’après-midi, on me rapporta qu’il n’y avait plus d’espoir ; sur quoi je me décidai à l’aller voir moi-même, moitié par commisération, et, je l’avoue, moitié par curiosité. Il me reconnut fort bien, parut surpris de ma condescendance, et me remercia autant qu’il le pouvait dans l’état où il était. Les gens qui étaient auprès de lui me dirent qu’il avait eu quelque temps le délire ; mais lorsque je le vis il avait sa tête autant que je la lui ai jamais vue, et parlait avec force, sans avoir l’air d’éprouver ni malaise, ni empêchement. Après lui avoir témoigné combien j’étais fâché de le voir dans cette triste situation et lui avoir dit quelques autres civilités en rapport avec la circonstance, je le priai de m’avouer franchement et ingénuement si les prédictions que M. Bickerstaff avait publiées au sujet de sa mort n’avaient pas trop affecté et frappé son imagination. Il convint qu’il les avait eues souvent en tête, mais jamais avec de grandes appréhensions ; mais que depuis une quinzaine de jours, elles n’avaient cessé d’assiéger son esprit, et qu’il croyait en vérité qu’elles étaient la véritable cause de sa présente maladie ; « car, dit-il, je suis intimement persuadé, et pour de très-bonnes raisons, je crois, que M. Bickerstaff a parlé tout à fait au hasard, et ne savait pas plus ce qui arriverait cette année que je ne le savais moi-même. »

Je lui dis que son discours me surprenait, et que je serais charmé qu’il fût dans un état de santé qui lui permît de m’apprendre la raison qu’il avait d’être convaincu de l’ignorance de M. Bickerstaff. Il répondit : « Je suis un pauvre ignorant qui n’a appris qu’un piètre métier ; cependant j’ai assez de bon sens pour savoir que toutes ces prétentions à prédire par l’astrologie sont des leurres, pour cette raison manifeste, que les gens sages et instruits qui peuvent seuls juger s’il y a aucune vérité dans cette science, sont tous unanimes pour en rire et la mépriser ; et il n’y a que le pauvre vulgaire ignorant qui y prête un peu foi, et cela sur la parole de misérables sots tels que moi et mes confrères, qui savons à peine lire et écrire. » Je lui demandai alors s’il n’avait pas calculé sa propre nativité pour voir si elle s’accordait avec la prédiction de Bickerstaff. Là-dessus, il secoua la tête, et dit : « Oh ! monsieur, ce n’est plus le moment de plaisanter ; c’est celui de se repentir de ces niaiseries, comme je le fais maintenant du plus profond de mon cœur. — D’après ce que je recueille de vous, répliquai-je, les observations et prédictions imprimées dans votre almanach étaient de pures tromperies à l’adresse du peuple. » Il repartit : « Nous avons une formule bonne pour toutes ces choses ; quant à prédire le temps, nous ne nous mêlons jamais de cela, mais nous laissons ce soin à l’imprimeur, qui le prend dans tout vieil almanach qu’il juge convenable. Le reste était de mon invention, pour faire vendre mon almanach, ayant une femme à ma charge et pas d’autre moyen de gagner mon pain ; car raccommoder des vieux souliers est un pauvre moyen d’existence ; et, ajouta-t-il en soupirant, je voudrais n’avoir pas fait plus de mal avec ma médecine qu’avec mon astrologie, quoique j’eusse quelques bonnes recettes de ma grand’mère, et que mes compositions fussent telles qu’elles ne pouvaient, dans mon opinion, faire aucun mal. »

J’échangeai avec lui quelques autres paroles que je ne puis plus me rappeler à présent ; et je crains d’avoir déjà fatigué Votre Seigneurie. J’ajouterai seulement cette circonstance, qu’à son lit de mort il déclara être non-conformiste et avoir eu pour guide spirituel un prédicateur fanatique. Après une heure de conversation, je pris congé, manquant tout à fait d’air dans cette chambre. Je pensais bien qu’il ne pouvait pas vivre longtemps : c’est pourquoi j’allai dans un petit café tout près de là, laissant un domestique dans la maison avec ordre de venir immédiatement me dire, aussi près que possible, la minute à laquelle Partridge expirerait, ce qui ne dépassa pas deux heures ; et alors regardant à ma montre, je vis qu’il était plus de sept heures cinq minutes ; par quoi il est clair que M. Bickerstaff s’est trompé d’environ quatre heures dans son calcul. Dans les autres circonstances il a été assez exact. Mais s’il a causé la mort de ce pauvre homme, aussi bien qu’il l’a prédite, cela peut très-raisonnablement se discuter. Néanmoins, il faut l’avouer, la chose est assez étrange, que nous entreprenions de l’expliquer par le hasard ou par l’effet de l’imagination. Pour ma part, quoique je pense que personne n’a moins de foi que moi dans ces matières, j’attendrai pourtant avec quelque impatience, et non sans espoir, l’accomplissement de la seconde prédiction de M. Bickerstaff, que le cardinal de Noailles doit mourir le 4 avril ; et si elle se réalisait aussi exactement que celle du pauvre Partridge, je dois avouer que je serais complètement surpris et réduit au silence, et que j’attendrais en pleine sécurité l’accomplissement de toutes les autres.



LE SQUIRE BICKERSTAFF DÉMASQUÉ

OU L’IMPOSTEUR ASTROLOGUE CONVAINCU
PAR JOHN PARTRIDGE
Étudiant en médecine et en astrologie[8].

Il est dur, mes chers concitoyens de ces royaumes unis, il est bien dur, pour un homme né dans la Grande-Bretagne, pour un astrologue protestant, pour un partisan de la révolution, pour un défenseur de la liberté et des droits du peuple, de demander en vain justice contre un Français, un papiste, et un prétendu savant, qui veut flétrir ma réputation, m’enterrer inhumainement tout en vie, et priver ma patrie de mes services que j’offre journellement au public dans ma double capacité.

Que le lecteur impartial juge quelles grandes provocations j’ai reçues, et avec quelle répugnance, même pour me défendre, j’entre à présent en lice contre la fausseté, l’ignorance et l’envie ; mais je suis exaspéré, à la fin, et décidé à tirer ce Cacus de l’antre de ténèbres où il se cache, à le démasquer à la clarté de ces astres qu’il a si impudemment calomniés, et à montrer qu’il n’est pas de monstre dans le ciel aussi pernicieux et malveillant pour le genre humain qu’un ignorant qui se donne pour médecin et pour astrologue. Je ne tomberai pas tout de suite sur les nombreuses et grossières erreurs, et je ne mettrai pas en lumière les absurdités notoires de ce libelle mercenaire ; je veux auparavant mettre le monde savant loyalement au fait de la controverse pendante, et ensuite laisser aux gens sans préjugés à apprécier les mérites et la justice de ma cause.

C’est vers la fin de l’année 1707, qu’un impudent libelle se glissa dans le monde, intitulé, Prédictions, etc. par Isaac Bickerstaff, esq. Parmi toutes les arrogantes assertions de cet esprit menteur de divination, il lui a plu de nous prendre pour plastrons le cardinal de Noailles et moi, entre autres personnes éminentes et illustres, et d’annoncer que nous allions mourir dans le courant de l’année prochaine, et il fixe formellement le mois, le jour et l’heure de notre mort : ceci, je pense, c’est se jouer des grands et de l’esprit public, au scandale de la religion et au blâme du pouvoir ; et si les princes souverains et les astrologues doivent servir d’amusement au vulgaire, — alors adieu, dis-je, à tous gouvernements, ecclésiastiques et civils. Mais, mon étoile en soit louée, je suis encore en vie pour attaquer de front ce faux et audacieux prophète, et lui faire regretter l’heure où il a outragé un homme de science et de ressentiment. Le cardinal prendra envers lui les mesures qu’il voudra ; comme Son Excellence est étranger et papiste, il n’a aucun motif de compter sur moi pour sa justification ; je me contenterai d’assurer au monde qu’il est vivant ; — mais comme il est lettré et sait manier la plume, qu’il s’en serve pour sa propre naissance. En attendant, je présenterai au public un récit fidèle des indignes procédés et des mauvais traitements dont je suis redevable aux papiers virulents et aux malfaisantes pratiques de ce prétendu astrologue.


FIDÈLE ET IMPARTIAL RÉCIT
DES
PROCÉDÉS D’ISAAC BICKERSTAFF, esq.
ENVERS MOI


Le 28 de mars, anno Dom. 1708, était la nuit que ce faux prophète avait si impudemment fixée pour ma dernière, ce qui avait fait peu d’impression sur moi ; mais je ne puis répondre pour toute ma maison, car ma femme, avec plus de sollicitude que d’ordinaire, insista pour que je prisse quelque chose de chaud pour me faire suer, et que je me misse au lit entre huit et neuf heures ; la servante, comme elle le bassinait, avec la curiosité naturelle aux jeunes filles court à la fenêtre et demande à un passant pour qui sonnait la cloche. « Pour le docteur Partridge, répond-il, le fameux faiseur d’almanachs, qui est mort subitement ce soir. » La pauvre fille, en colère, lui dit qu’il mentait comme un drôle ; l’autre répliqua tout tranquillement que le sacristain le lui avait dit, et que, si cela était faux, il était blâmable d’en imposer à un étranger. Elle questionna un second et un troisième passant, et tous répondirent sur le même ton. Or, je ne dirai pas que c’étaient des complices de certain squire astrologique, et qu’un nommé Bickerstaff rôdait aux alentours, parce que je ne veux rien alléguer ici que je ne puisse attester comme un fait positif. Là-dessus ma femme fut prise d’une violente indisposition, et je dois avouer que je fus un peu bouleversé de l’étrangeté de cet incident. Sur ces entrefaites, on frappe à ma porte ; Betty court en bas, et, ouvrant, trouve un grave personnage qui s’informe modestement si c’est la demeure du docteur Partridge. Elle, le prenant pour quelque prudent malade de la ville, qui venait à cette heure pour ne pas être vu, le fait entrer dans la salle à manger. Dès que je fus un peu remis, j’allai à lui, et fus surpris de trouver mon homme monté sur une table, une règle de deux pieds à la main, mesurant mes murs et prenant les dimensions de la salle. « Je vous prie, monsieur, lui dis-je, sans vous interrompre, avez-vous affaire à moi ? — Si vous vouliez simplement, monsieur, réplique-t-il, dire à cette fille d’apporter une autre lumière, car celle-ci est bien obscure. — Monsieur, m’écriai-je, mon nom est Partridge ! — Oh ! le frère du docteur, vraisemblablement, dit-il : l’escalier, je crois, et ces deux pièces tendus de noir, suffiront, et seulement une bande de serge autour des autres chambres. Le docteur a dû mourir riche ; il faisait beaucoup d’affaires dans sa partie depuis nombre d’années ; s’il n’a pas d’armes à lui, vous feriez aussi bien de vous servir des écussons de la compagnie ; ils sont aussi voyants, et feront un aussi magnifique effet que s’il descendait du sang royal. » Là-dessus je pris un plus grand air d’autorité, et demandai qui lui avait donné cette commande, et comment il était venu ici. « Eh mais, je suis envoyé, monsieur, par l’entreprise des pompes funèbres, dit-il, et la commande a été donnée par le digne gentleman, qui est l’exécuteur des volontés du bon docteur défunt ; et notre coquin de porteur se sera profondément endormi, je crois, avec le drap noir et les candélabres, sans quoi il serait ici, et nous serions à clouer à l’heure qu’il est. — Monsieur, répliquai-je, suivez le conseil d’un ami, et prenez la porte au plus vite, car j’entends la voix de ma femme (qui, soit dit en passant, est très-facile à entendre), et dans ce coin que voilà est un bon gourdin, dont quelqu’un a déjà senti le poids ; s’il lui tombe sous la main, et qu’elle sache pourquoi vous êtes venu, je puis, sans consulter les astres, vous assurer qu’il sera employé au grand détriment de votre personne. — Monsieur, s’écria-t-il en saluant avec beaucoup de civilité, je vois que votre extrême chagrin de la perte du docteur vous trouble un peu l’esprit en ce moment ; mais demain de bon matin je reviendrai avec les objets nécessaires. » Je ne nomme aucun Bickerstaff, et je ne dis pas que certain squire contemplateur d’étoiles a joué le rôle de mon exécuteur avant le temps ; mais je m’en rapporte au jugement du monde, et celui qui sait rapprocher comme il faut une chose d’une autre ne sera pas bien loin de la marque.

Pour lors, je refermai mes portes et me disposai à me coucher, dans l’espoir d’un peu de repos après tant de sujets d’agitation. Juste comme j’éteignais ma lumière dans cette intention, en voilà un autre qui frappe aussi fort qu’il peut ; j’ouvre la fenêtre et demande qui est là, et ce qu’on veut. « Je suis Ned, le sacristain, répond-il, et je viens savoir si le docteur a laissé des ordres pour une oraison funèbre, et où on doit le déposer, et si sa fosse doit être toute simple ou revêtue de briques. — Eh mais, maraud, dis-je, vous me connaissez bien ; vous savez que je ne suis pas mort ; comment osez-vous m’insulter de cette manière ? — Hélas, monsieur, réplique le drôle, c’est imprimé, et toute la ville sait que vous êtes mort ; tenez, M. White, le menuisier, est en train de mettre des vis à votre bière ; il sera ici avec dans un instant ; il avait peur que vous n’en eussiez besoin avant ce temps. — Maraud, maraud, dis-je, vous saurez demain à vos dépens que je suis en vie, et bien en vie. — Il est étrange, monsieur, dit-il, que vous nous fassiez un secret de votre mort, à nous autres qui sommes vos voisins ; il semblerait que vous avez dessein de frauder l’église de son dû ; et, permettez-moi de vous le dire, pour quelqu’un qui a si longtemps vécu sur les cieux, cela n’est pas très-délicat. — Pst ! pst ! dit un autre vaurien qui se trouvait près de lui, allez, docteur, endosser votre linceul de flanelle aussi vite que vous pourrez, car voici toute une meute de croque-morts qui vient à vous équipée de noir ; et comme cela aura l’air indécent à vous de vous tenir à la fenêtre à effrayer les gens, tandis que vous devriez être depuis trois heures dans votre bière ! » Bref, avec vos entrepreneurs de pompes funèbres, embaumeurs, menuisiers, sacristains, et vos damnés colporteurs de complaintes sur un défunt praticien en médecine et astrologie, je n’eus pas une minute de sommeil de toute la nuit, et à peine un moment de repos depuis lors. Or, je ne doute pas que ce scélérat de squire n’ait l’impudence d’affirmer que ces gens lui sont tout-à-fait étrangers ; lui, le digne homme, il ne sait rien de tout cela, et l’honnête Isaac Bickerstaff est, je vous le garantis, trop homme d’honneur pour être le complice d’une bande de gredins qui court les rues la nuit et dérange les gens dans leur lit ; mais il n’y est pas, s’il pense que le monde entier est aveugle ; car il existe un certain John Partridge qui sent un coquin d’aussi loin que Grub Street, — quoiqu’il demeure dans la plus haute des mansardes, et s’intitule squire ; — mais je ne veux pas sortir de mon caractère, et je continue ma narration.

Je ne pus passer ma porte de trois mois après cela, qu’aussitôt arrive à moi un homme dans la rue : « Monsieur Partridge, cette bière dans laquelle vous avez été enterré dernièrement, je n’en suis pas encore payé. — Docteur, crie un autre chien, comment vous imaginez-vous que les gens peuvent vivre à vous faire des fosses pour rien ? La première fois que vous mourrez, vous pourrez bien vous sonner la cloche vous-même, à la place de Ned. » Un troisième vaurien me touche le coude, et demande comment j’ai la conscience de revenir sur terre sans avoir payé la dépense de mes funérailles. « Bon Dieu, dit un autre, j’aurais juré que c’était l’honnête docteur Partridge, mon vieil ami ; mais, pauvre homme, il n’est plus. — Je vous demande pardon, dit un autre, vous ressemblez tant à mon ancienne connaissance, que j’avais l’habitude de consulter en secret dans certaines circonstances ! Mais, hélas ! il est allé où va toute chose. — Voyez, voyez, voyez ! s’écrie un troisième, après m’avoir dévisagé tout à son aise, ne croirait-on pas que notre voisin le faiseur d’almanachs est sorti de son tombeau pour jeter encore un coup-d’œil sur les étoiles en ce monde, et montrer tout ce qu’il a gagné comme devin pour avoir été faire un tour dans l’autre ? »

Enfin, jusqu’au lecteur de notre paroisse, un brave homme, raisonnable et sensé, qui m’a envoyé dire deux ou trois fois de venir me faire enterrer décemment, ou de lui donner des raisons satisfaisantes du contraire ; ou si j’ai été enterré dans quelque autre paroisse, de produire mon certificat, comme l’acte l’exige[9].

Ma pauvre femme est devenue presque folle de s’entendre appeler la veuve Partridge, quand elle sait que c’est faux ; et une fois par terme elle est citée devant la cour pour prendre des lettres d’administration. Mais la plus grande vexation, c’est un misérable charlatan qui se pose comme mon successeur à mon nez, et dans ses cartes imprimées dit, avec un N. B., qu’il habite la maison de feu l’habile M. John Partridge, éminent praticien en cuir, médecine et astrologie.

Mais, pour montrer jusqu’où l’infernal esprit d’envie, de malignité et de ressentiment peut pousser certains hommes, mon vieux persécuteur anonyme m’avait commandé une tombe chez le marbrier, et voulait la faire ériger dans l’église de la paroisse ; et cette infamie notoire et coûteuse aurait réussi, si je n’avais pas usé de toute mon influence sur la fabrique, où il fut enfin décidé, à la majorité de deux voix, que j’étais vivant. Ce stratagème ayant échoué, apparaît une longue et noire complainte, décorée de sabliers, de pioches, de têtes de mort, de bêches et de squelettes, avec une épitaphe écrite avec autant d’assurance, pour me diffamer moi et ma profession, que si j’étais depuis vingt ans sous terre.

Et après un traitement aussi barbare, le monde peut-il me blâmer quand je demande ce qu’est devenue la liberté des Anglais ? et où sont la liberté et la propriété que mon ancien et glorieux ami est venu défendre ? Nous avons expulsé le papisme, et envoyé la servitude aux climats étrangers. Les arts seuls demeurent dans l’esclavage lorsqu’un homme de sciences, bien famé, est insulté ouvertement, au milieu des nombreux et importants services qu’il rend journellement au public. A-t-on jamais ouï dire, même en Turquie ou à Alger, qu’un astrologue de l’État ait été dépouillé de son existence par le persifflage d’un ignorant imposteur, ou chassé de ce monde par les aboiements d’une meute d’infâmes braillards de colporteurs ? J’ai beau imprimer des almanachs et publier des avertissements ; j’ai beau produire des certificats de vie signés du ministre et des marguilliers, et attester le fait sous serment aux sessions trimestrielles, il paraît une complète et fidèle relation de la mort et de l’enterrement de John Partridge : la vérité est terrassée, les attestations sont négligées, le témoignage de graves personnes méprisé, et un homme est regardé par les voisins comme s’il était mort depuis sept ans, et est enterré vivant au milieu de ses amis et connaissances !

Or, tout homme de sens commun peut-il considérer comme compatible avec l’honneur de ma profession, et comme n’étant pas fort au-dessous de la dignité d’un philosophe, de me tenir devant ma porte à crier « Vivant ! vivant ! oh ! le fameux docteur Partridge ! ce n’est pas une imitation ! c’est lui, bien en vie ! » Comme si j’avais à faire voir au dedans les douze signes du zodiaque, ou que je fusse forcé pour gagner mon pain d’ouvrir boutique aux foires de mai et de la Saint-Barthélemy ? Si donc Sa Majesté daignait regarder un grief de cette nature comme digne de sa royale considération, et que le prochain parlement, dans sa haute sagesse, voulût bien jeter un simple coup d’œil sur le déplorable cas de son vieux philomathe, qui lui adresse chaque année ses souhaits fervents, je suis sûr qu’un certain Isaac Bickerstaff serait bientôt troussé comme il faut pour ses prédictions sanguinaires, et pour tenir les bons sujets dans la terreur ; et qu’à l’avenir assassiner un homme par voie de prophétie, et l’enterrer vivant dans une lettre imprimée, soit à un lord, soit à un membre des communes, le mettrait tout aussi bien en possession légale de Tyburn, que s’il avait volé sur le grand chemin ou vous eût coupé la gorge au lit.

Je démontrerai aux hommes de jugement que la France et Rome sont au fond de cette horrible conspiration contre moi, et que le susdit coupable est un émissaire papiste, qu’il a fait des visites à Saint-Germain, et est maintenant dans les eaux de Louis XIV ; que cet attentat à ma réputation est un projet de massacre général de la science dans ces royaumes, et qu’au travers de mon corps on porte un coup à tous les faiseurs d’almanachs protestants de l’univers.

VIVAT REGINA.



JUSTIFICATION D’ISAAC BICKERSTAFF, esq.

Contre ce qui lui est objecté par M. Partridge, dans son almanach pour la présente année 1709,
PAR LEDIT ISAAC BICKERSTAFF, esq.

Il a plu dernièrement à M. Partridge de me traiter d’une façon fort dure, dans ce qui est appelé son almanach pour la présente année : un tel procédé est fort indécent entre gens comme il faut, et ne contribue pas du tout à la découverte de la vérité, qui devrait être la grande fin de toutes les discussions des savants. Traiter un homme de sot et de scélérat, d’impudent drôle, parce qu’on diffère de lui sur un point purement spéculatif, est, dans mon humble opinion, un style très-peu convenable pour une personne de son éducation. Je demande au monde savant si, dans mes prédictions de l’an dernier, j’ai provoqué le moins du monde un si indigne traitement. Les philosophes ont différé d’avis dans tous les siècles ; mais les plus sages d’entre eux en ont toujours différé comme il convient à des philosophes. La grossièreté et la passion, dans une controverse d’érudits, sont autant de paroles perdues, ou tout au moins un aveu tacite de la faiblesse de sa cause ; je suis moins préoccupé de ma réputation que de l’honneur de la république des lettres, que M. Partridge s’est efforcé de blesser en ma personne. Si les hommes qui ont de l’esprit public sont traités avec arrogance pour des tentatives de mérite, comment les connaissances vraiment utiles feront-elles jamais des progrès ? Je voudrais que M. Partridge sût ce qu’ont pensé les universités étrangères de ses procédés peu généreux envers moi ; mais j’ai trop de soin de sa réputation pour le répandre dans le monde. Cet esprit d’envie et d’orgueil, qui empoisonna tant de génies naissants dans notre nation, est encore inconnu des professeurs à l’étranger ; la nécessité de me justifier excusera ma vanité si je dis au lecteur que j’ai près de cent lettres honorables de diverses parties de l’Europe (quelques-unes de Moscovie même), à la louange de mon travail ; sans parler de plusieurs autres qui, je le tiens de bonne source, ont été ouvertes à la poste, et ne me sont jamais parvenues. Il est vrai que l’inquisition de Portugal a cru devoir brûler mes prédictions[10], et en condamner l’auteur et les lecteurs ; mais j’espère en même temps qu’on prendra en considération l’état déplorable de la science dans ce royaume, et avec la plus profonde vénération pour les têtes couronnées, je prendrai la liberté d’ajouter que c’était un peu le devoir de Sa Majesté de Portugal d’interposer son autorité en faveur d’un savant et d’un gentleman, sujet d’une nation avec laquelle il est en alliance si étroite. Mais les autres royaumes et États de l’Europe m’ont traité avec plus de candeur et de générosité. S’il m’était permis d’imprimer les lettres en latin qui me sont venues de l’étranger, elles rempliraient un volume, et me défendraient pleinement contre tout ce que M. Partridge, ou ses complices de l’inquisition de Portugal, seront jamais capables d’objecter ; lesquels, soit dit en passant, sont les seuls ennemis que mes prédictions m’aient jamais faits au dedans ou au dehors. Mais j’espère savoir mieux ce qui est dû à l’honneur d’une savante correspondance, sur un point si délicat. Toutefois, quelques-unes de ces illustres personnes m’excuseront peut-être de transcrire un passage ou deux à ma justification[11]. Le très-savant M. Leibnitz a mis sur l’adresse de sa troisième lettre : « Illustrissimo Bickerstaffio astrologiæ instauratori, etc. » M. Le Clerc citant mes prédictions dans un traité qu’il a publié l’an dernier, a bien voulu dire : « Ita nuperrime Bickerstaffius, nobilis Anglus, astrologorum hujusce sæculi facile princeps. » Signor Magliabecchi, le fameux bibliothécaire du Grand-Duc, emplit presque toute sa lettre de compliments et d’éloges. À la vérité, le célèbre professeur d’astronomie d’Utrecht semble différer avec moi sur un article ; mais c’est de la façon modeste qui sied à un philosophe, comme « pace tanti viri dixerim ; » et page 55, il a l’air d’imputer la faute à l’imprimeur (comme en effet cela doit être), et dit : « vel forsan error typographi, cum alioquin Bickerstaffius, vir doctissimus, etc. »

Si M. Partridge eût suivi ces exemples dans notre controverse, il m’aurait épargné l’ennui de me justifier d’une manière si publique. Je crois que personne n’est plus disposé que moi à reconnaître ses erreurs, ou sache plus de gré à ceux qui veulent bien l’en informer. Mais on dirait que ce gentleman, au lieu d’encourager le progrès de son art, considère toute tentative de ce genre comme un empiétement sur son domaine. Il a été, il est vrai, assez sensé pour ne rien objecter contre l’exactitude de mes prédictions, à l’exception du seul point qui lui est relatif ; et pour montrer combien les hommes sont aveuglés par leur partialité envers eux-mêmes, j’assure solennellement à mes lecteurs qu’il est le seul à qui j’ai jamais en tendu faire cette objection ; considération qui suffira, je pense, pour lui faire perdre tout son poids.

En dépit de tous mes efforts, je n’ai pas pu découvrir plus de deux objections contre l’exactitude de mes prophéties de l’année dernière : la première est celle d’un Français à qui il a plu de faire savoir au monde, « que le cardinal de Noailles était encore en vie, malgré la prétendue prophétie de M. Biquerstaffe ; » mais jusqu’à quel point un Français, un papiste, et un ennemi, est croyable dans sa propre cause, contre un protestant anglais, fidèle au gouvernement, j’en ferai juge le lecteur candide et impartial.

L’autre objection est la malheureuse occasion de ce discours, et a trait à l’article de mes prédictions qui annonça la mort de M. Partridge pour le 29 mars 1708. Il lui plaît de contredire formellement ceci dans l’almanach qu’il a publié pour la présente année, et avec ce peu de savoir-vivre (pardon de l’expression) que j’ai signalé ci-dessus. Dans cet ouvrage, il affirme carrément que non-seulement il est en vie maintenant, mais qu’il était également en vie ce même 29 de mars où j’avais prédit qu’il mourrait. C’est là le sujet de notre présente controverse, que j’ai dessein de traiter avec toute la brièveté, la perspicacité et le calme possibles. Dans cette discussion, je sens bien que les yeux, non-seulement de l’Angleterre, mais de toute l’Europe, seront sur nous ; et les savants de tous les pays prendront parti, je n’en doute pas, pour le côté où ils trouveront le plus d’apparence de raison et de vérité. Sans entrer dans des critiques de chronologie au sujet de l’heure de sa mort, je me bornerai à prouver que M. Partridge n’est pas en vie. Et mon premier argument est celui-ci : un millier de personnes ayant acheté ses almanachs pour cette année, simplement pour voir ce qu’il disait contre moi, à chaque ligne qu’ils lisaient ont levé les yeux au ciel, et se sont écriées, moitié fureur moitié rire, qu’ils étaient sûrs qu’aucun homme sur la terre n’avait jamais écrit une aussi abominable drogue. Et jamais je n’ai entendu contester cette opinion ; en sorte que M. Partridge est dans ce dilemme, ou de désavouer son almanach, ou de reconnaître qu’il n’est pas sur la terre. Deuxièmement, la mort est définie, par tous les philosophes, une séparation de l’âme et du corps. Or il est certain que sa pauvre femme, qui doit le savoir mieux que personne, va depuis quelque temps de ruelle en ruelle dans son voisinage, jurant à ses commères que son mari est un corps sans âme. C’est pourquoi, si un ignorant cadavre continue d’errer parmi nous, et qu’il lui plaise de s’appeler Partridge, M. Bickerstaff ne s’en croit aucunement responsable. Et ledit cadavre n’avait nul droit de battre le pauvre petit garçon qui se trouvait passer près de lui dans la rue, en criant : « Récit complet et véridique récit de la mort du docteur Partridge, etc. »

Troisièmement. M. Partridge prétend dire la bonne aventure et faire retrouver les objets perdus ; ce que, au dire de toute la paroisse, il ne peut faire qu’en ayant commerce avec le diable et les autres malins esprits ; et aucun homme sensé n’admettra jamais qu’il puisse avoir personnellement commerce avec lui ou avec eux avant d’être mort.

Quatrièmement. Je lui prouverai clairement qu’il est mort, d’après son propre almanach de cette année, et d’après le passage même qu’il présente pour nous faire croire qu’il est en vie. Il y dit que non-seulement il est en vie maintenant, mais qu’il était également en vie ce même 29 de mars où j’avais prédit qu’il mourrait : par là, il émet l’opinion qu’un homme peut être maintenant en vie, qui n’était pas en vie il y a un an. Et en effet, là gît le sophisme de son argument. Il n’ose avouer qu’il a toujours été en vie depuis ce 29 de mars, mais il dit qu’il est en vie maintenant, et qu’il l’était ce jour-là. J’accorde ce dernier point ; car il n’est mort que le soir, comme on le voit d’après la relation imprimée de sa mort dans une lettre à un lord ; et s’il a ressuscité depuis, je laisse le monde en juger. C’est une parfaite dispute de mots, et j’aurais honte de m’y arrêter plus longtemps.

Cinquièmement. Je demanderai à M. Partridge lui-même, s’il est probable que j’eusse pu être assez mal avisé pour commencer mes prédictions par la seule fausseté qu’on ait jamais prétendu y avoir trouvée ? et c’est là une affaire qui se passe ici, où j’avais tant de moyens d’être exact, et qui devait donner tant d’avantages contre moi à une personne de l’esprit et du savoir de M. Partridge, qui, s’il avait pu soulever une seule objection de plus contre la vérité de mes prophéties, ne m’aurait guère épargné.

Et ici je dois profiter de l’occasion pour blâmer le susdit rédacteur de la relation de la mort de M. Partridge dans une lettre à un lord, qui s’est plu à m’accuser d’une méprise de quatre heures pleines dans mon calcul de cet événement. Je dois confesser que cette censure, prononcée d’un air de certitude, dans une affaire qui me touchait de si près, et par un grave et judicieux auteur, ne m’émut pas médiocrement. Mais bien que je ne fusse pas en ville à cette époque, cependant plusieurs de mes amis, que leur curiosité avait conduits à être exactement informés (car pour ma part, n’ayant aucun doute à ce sujet, je n’y pensai pas une seule fois), m’assurèrent que j’étais resté en deçà d’une demi-heure ; ce qui (j’exprime ma propre opinion), est une erreur de trop peu d’importance pour qu’il y ait lieu à se tant récrier. Je me bornerai à dire qu’il n’y aurait pas de mal si cet auteur était dorénavant un peu plus soigneux de la réputation des autres, aussi bien que de la sienne. Il est toujours bon qu’il n’y ait pas eu d’autres méprises de ce genre ; s’il y en avait eu, je présume qu’il m’en aurait averti avec aussi peu de cérémonie.

Il est une objection contre la mort de M. Partridge qui m’a été faite quelquefois, quoique, il est vrai, sans beaucoup d’insistance : à savoir qu’il continue à écrire des almanachs. Mais il n’y a rien là qui ne soit commun à tous les gens de cette profession. Gadbury, Poor Robin, Dove, Wing, et plusieurs autres, publient chaque année leurs almanachs, quoique plusieurs d’entre eux soient morts avant la révolution. La raison naturelle de ceci est, je pense, que tandis que c’est le privilège des auteurs de vivre après leur mort, les faiseurs d’almanachs en sont seuls exclus, parce que leurs dissertations, ne traitant que des minutes qui passent, deviennent sans utilité quand celles-ci ont disparu. En considération de quoi, le Temps, dont ils sont les greffiers, leur accorde un bail à titre de reversion, pour continuer leurs ouvrages après leur mort.

Je n’aurais pas donné au public, ni à moi-même, l’ennui de cette justification, s’il n’avait pas été fait usage de mon nom par plusieurs personnes à qui je ne l’ai jamais prêté ; une desquelles, il y a peu de jours, s’est plu à mettre sur mon compte une nouvelle série de prédictions. Mais je crois que ce sont des choses trop sérieuses pour en badiner ; cela m’a peiné profondément de voir mes travaux, qui m’avaient coûté tant de réflexions et de veilles, criés dans les rues par les vulgaires colporteurs de Grub-Street, eux que je destinais uniquement à la mûre considération des gens les plus graves. La prévention en fut telle d’abord dans le monde, que plusieurs de mes amis eurent le front de me demander si je plaisantais : à quoi je répondis froidement que l’événement le montrerait. Mais c’est le talent de notre époque et de notre nation de tourner en ridicule les choses de la plus grande importance. Quand la fin de l’année a vérifié toutes mes prédictions, paraît l’almanach de M. Partridge, contestant le point de sa mort ; de sorte que me voilà dans la position de ce général qui fut forcé de tuer deux fois ses ennemis qu’un nécromancien avait ressuscités. Si M. Partridge a fait la même expérience sur lui, et est de nouveau en vie, puisse-t-il y rester longtemps ! cela n’attaque pas le moins du monde ma véracité ; mais je crois avoir clairement prouvé, par une invincible démonstration, qu’il est mort à une demi-heure près, tout au plus, du temps que j’ai prédit, et non pas quatre heures plus tôt, comme le susdit auteur, dans sa lettre à un lord, l’a malicieusement suggéré dans le dessein de perdre mon crédit en m’accusant d’une méprise si grossière.

  1. John Gadbury, tailleur de son métier, mais tailleur d’Oxford, publia longtemps un Almanach, qui rivalisait de réputation avec celui de Partridge, lequel, étant un piètre cordonnier de Londres, ne pouvait pas être supposé aussi savant. Mais il compensait cette infériorité par son effronterie ; et ce cordonnier et ce tailleur trouvèrent des partisans qui s’enrolèrent dans leurs factions séparées, tandis qu’ils se contestaient l’un l’autre leurs droits à prophétiser juste et à connaître l’influence cachée des corps célestes.
  2. En 1707, une tentative d’assiéger Toulon fut faite par le prince Eugène et le duc de Savoie, soutenus par la flotte anglaise que commandait sir Cloudesly Shovel ; mais cette tentative échoua.
  3. La flotte de sir Cloudesly Shovel fit naufrage le 22 octobre 1707.
  4. La bataille d’Almanza fut livrée le 25 avril 1707.
  5. Les protestants du Dauphiné, appelés Camisards, poussés à bout par la persécution, tombèrent naturellement dans le fanatisme, et mêlèrent des miracles et des prophéties à leur ferveur religieuse. Ceux qui s’étaient réfugiés en Angleterre attirèrent fortement l’attention sous le titre de Prophètes français, et soulevèrent beaucoup de discussions dans la presse et dans la chaire. En 1707-8, John Lacy, esq., se convertit ; et, dans la préface d’un de ses absurdes livres, intitulé : Un Cri du Désert, il en appelle avec confiance à « la matière et économie de quatre ou cinq cents avertissements prophétiques donnés en état d’extase a Londres. » Comme à ces fanatiques il se mêla des imposteurs, les conséquences en commencèrent à prendre un aspect assez alarmant. Mais ils furent assez téméraires pour entreprendre de ressusciter un mort, et ayant échoué, comme de raison, ils furent en butte à la risée générale : ce à quoi une pièce, appelée les Prophètes modernes, et écrite par Durfy, ne contribua pas peu.
  6. John Case eut longtemps la vogue comme médecin et comme astrologue.
  7. Mary Kirleus, veuve de John Kirleus, fils du docteur Thomas Kirleus, membre de la faculté de médecine de Londres.
  8. Cette pièce étant sur le même sujet, et l’original en étant très-rare, nous avons cru devoir l’ajouter, quoiqu’elle ne soit pas de la même main. Dans l’édition de Dublin, elle est attribuée à N. Rowe, esq., ce qui est une erreur ; car le révérend docteur Yalden, prédicateur de Bridewell, et proche voisin de Partridge, la rédigea pour lui.
  9. Le statut de Charles II.
  10. Le fait est vrai.
  11. Les citations insérées ici sont à l’imitation du docteur Bentley, dans certaine partie de sa fameuse controverse avec M. Boyle.