Ornithologie du Canada, 1ère partie/L’Aigle doré

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Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 18-20).

L’AIGLE DORÉ.[1]
(Golden Eagle.)


L’aigle brun qui, plus vieux, s’appelle l’aigle noir, se nomme l’aigle doré, quand son plumage est parfait ; sa queue, qui, dans le jeune âge, était blanche à sa moitié supérieure, est plus tard noirâtre et marquée de bandes irrégulières cendrées. Le bec est de couleur bleuâtre ; les narines sont ovales, les yeux sont grands et paraissent enfoncés dans une cavité profonde que domine le bord saillant de l’orbite. C’est surtout chez cet oiseau que l’on peut remarquer cette membrane à coulisse qui permet à l’animal de regarder fixement le soleil.

« On rencontre cet oiseau quelquefois en France ; il n’est sédentaire que dans les Alpes et les Pyrénées. Il se nourrit de gros oiseaux, de lièvres, de jeunes cerfs. Mais si ces animaux viennent à manquer, il se jette sur des natures plus faibles, et, si la proie vivante lui fait défaut, il ne dédaigne pas les chairs corrompues. L’aigle doré est très farouche, il vit avec sa compagne au milieu des rochers[2], et chasse de son voisinage tout Rapace qui voudrait s’y établir. Il fond sur sa proie avec la rapidité d’un trait, et, après s’être abreuvé de son sang, l’emporte dans ses serres jusque dans sa retraite, où il la dépèce en lambeaux, qu’il présente palpitants à ses aiglons. Son aire est ordinairement construite sur la plateforme d’un rocher escarpé ; elle est formée de gros bâtons entre-croisés, et ses parois s’élèvent continuellement par l’accumulation des ossements que l’oiseau y abandonne. La femelle pond ordinairement deux œufs, d’un gris cendré, quelquefois tachetés de brun : elle les couve pendant trente jours ; alors le mâle chasse seul pour fournir aux besoins de la famille ; quand les petits sont éclos, leurs parents se mettent en campagne pour leur chercher de la pâture ; et, si l’on en croit les témoignages unanimes des habitants des montagnes, tandis que l’un bat les buissons, l’autre se tient sur un roc élevé ou sur la cime d’un arbre pour saisir le gibier au passage. Sa physionomie sévère et imposante, sa voix grave, son œil étincelant, ombragé par un sourcil saillant, son vol rapide, surtout sa force et son courage, le faisaient regarder par les anciens comme le symbole de la puissance et de la domination. On l’avait dédié au maître des dieux ; les souverains ainsi que les peuples belliqueux l’avaient adopté pour leur enseigne de guerre ; puis, pour flatter les dominateurs, on fit à l’aigle une réputation de noblesse[3] et de magnanimité qui ne s’accorde guère avec l’observation exacte des faits. »

Écoutons à ce sujet l’illustre Buffon, qui parle de l’aigle en poëte, plutôt qu’en naturaliste :

« L’aigle a plusieurs convenances physiques et morales avec le lion : la force et par conséquent l’empire sur les autres petits animaux, comme le lion sur les petits quadrupèdes ; la magnanimité, il dédaigne également les petits animaux et méprise leurs insultes : ce n’est qu’après avoir été longtemps provoqué par les cris de la corneille et de la pie que l’aigle se détermine à les punir de mort ; d’ailleurs, il ne veut de bien que celui qu’il conquiert, d’autre proie que celle qu’il prend lui-même ; la tempérance, il ne mange presque jamais son gibier en entier et il laisse, comme le lion, les débris et les restes aux autres animaux. Quelque affamé qu’il soit, il ne se jette jamais sur les cadavres. »

Sans manquer au respect dû au génie de Buffon, on peut se demander si cette apologie de l’Aigle est bien le langage d’un historien de la nature. On peut même en douter.

M. Degland, naturaliste français, rapporte un trait remarquable, qui atteste la force musculaire de l’aigle et qui s’est reproduit assez souvent au Canada : deux petites filles du canton de Vaud, l’une âgée de cinq ans, et l’autre de trois, jouaient ensemble, lorsqu’un aigle de taille médiocre se précipita sur la première, et, malgré les cris de sa compagne, malgré l’arrivée de quelques paysans, l’enleva dans les airs. Après d’actives recherches sur les rochers des environs, recherches qui n’eurent d’autre résultat que la découverte d’un soulier et d’un bas de l’enfant et de l’aire de l’aigle, au milieu de laquelle étaient deux aiglons, entourés d’un amas énorme d’ossements de chèvres et d’agneaux ; un berger rencontra enfin, près de deux mois après l’événement, gisant sur un rocher, le cadavre de la petite fille, à moitié nu, déchiré, meurtri et desséché ! Ce rocher était à une demi-lieue de l’endroit où l’oiseau avait enlevé l’enfant. L’on se rappellera un fait assez analogue, qui eut lieu à Charlesbourg, près de Québec[4], il y a une quinzaine d’années, moins les résultats désastreux. L’aigle doré exhibé cet automne chez M. Couper, en cette ville, était accusé d’un semblable attentat, qui lui valut le coup de grâce[5].

Dimensions du mâle, 32 × 70 ; de la femelle, 38 × 84.


  1. No. 39. — Aquila Canadensis. — Baird.
    Aquila Chrysætos. — Audubon.
  2. On a remarqué beaucoup d’aigles sur les hautes chaînes de rochers qui entourent le lac Memphramagog, dans les Townships de l’Est.
  3. « Près du Havre, dit Michelet, j’observai ce qu’on peut croire en vérité de la royale noblesse de l’Aigle, surtout de sa sobriété. Un Aigle qu’on a pris en mer, mais qui est tombé en trop bonnes mains, dans la maison d’un boucher, s’est fait si bien à l’abondance d’une viande obtenue sans combat, qu’il paraît ne rien regretter. Aigle Falstaff, il engraisse et ne se soucie plus guère de la chasse, des plaines du ciel. S’il ne fixe plus le soleil, il regarde la cuisine, et se laisse, pour un bon morceau, tirer la queue par les enfants.
    « Si c’est à la force à donner les rangs, le premier n’est pas à l’Aigle, mais à celui qui figure dans les Mille et une nuits sous le nom de l’Oiseau Roc, le condor, géant des monts géants, des Cordillères. C’est le plus grand des Vautours, le plus rare heureusement, le plus nuisible, n’aimant guère que la proie vivante. Quand il trouve un gros animal, il s’ingurgite tant de viande qu’il ne peut plus remuer : on le tue à coups de bâtons. »
  4. Cet oiseau fut acheté par M. Prendergast de Québec.
  5. Cet aigle forme partie du musée de l’auteur.