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Ornithologie du Canada, 1ère partie/Mme de Tracy

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Atelier typographique de J. T. Brousseau (p. 209-212).
Mme DE TRACY

Les oiseaux, ce sont des baisers
Que donne le ciel à la terre ;
Sur les lacs, par leur vol rasés,
Les oiseaux, ce sont des baisers.

On a publié récemment les « Lettres et Pensées » de Mme de Tracy, une Parisienne qui a laissé le souvenir d’un aimable esprit dans la société française. Ces lettres contiennent un passage admirable de tendresse pour la gent ailée. Tout en reposant l’esprit du lecteur après les nombreuses descriptions d’oiseaux qu’on vient de lire, ce passage fournit également une leçon salutaire, à ces êtres inhumains qui enlèvent aux oiseaux leurs œufs ou leurs jeunes et tuent les vieux pour le plaisir de les tuer.

Mme de Tracy aimait les petits oiseaux et leurs chansons, comme Dieu les aime. Elle leur donnait la pâture sur ses genoux ; elle se levait la nuit pour les suivre. Un jour son rossignol tomba malade. Vous savez que J. J. Rousseau ne pouvait entendre le chant d’un rossignol sans pleurer.

Un cœur aussi dans ses notes palpite,
a dit M. de Lamartine en parlant du rossignol ; Dupont de Nemours a noté sa musique et traduit ses chansons. Mme de Tracy était bien près de faire comme Rousseau, de pleurer parce que son rossignol ne chantait plus.

« La duchesse de Coigny, dit-elle dans une de ses lettres, vint me voir un matin. Elle me trouva courbée en deux comme si j’avais un “lumbago.” Qu’avez-vous donc ! me dit-elle. — J’ai un oiseau sur l’estomac. — Vous en avez mangé ? — Non, Dieu merci, je suis la garde-malade de mon rossignol et j’ai essayé de le réchauffer… » Aimer les oiseaux, pour Mme de Tracy, c’est le commencement de la sagesse. Leur couper les pattes, c’est se montrer capable d’étrangler ses enfants ou d’empoisonner son mari, témoin Mme Lafarge qui mutilait les moineaux de son grand-père. Mme de Tracy se plaît à nommer tous ceux de ses contemporains illustres qui ont montré de la sensibilité en matière d’ornithologie. Lisez ce qu’elle en dit :

M. de Lamartine est un grand amateur de rossignols ; mais il n’en conserve aucun, « parce qu’il les change continuellement de place. » M. Thiers est plus sage. Il sait gouverner une volière, et Mme de Tracy remarque qu’il a toujours accueilli « avec beaucoup de déférence » « les conseils qu’elle lui a donnés à ce sujet. » Quant à M. Michelet, elle n’en dit rien, peut-être parce qu’elle a su que cet apologiste outré de « l’oiseau » était, au fond, un ornithophage déterminé. L’abbé Dupanloup (aujourd’hui évêque d’Orléans) est bien mieux son fait. Un jour qu’elle causait avec lui des Pères de l’Église latine, tout à coup l’abbé s’écrie : « Ah ! le joli petit oiseau ! » C’était un des rossignols de la maison qui se promenait sur le tapis.

« Il a dit cela, ajoute Mme de Tracy, avec un accent qui m’a été au cœur. J’avais de l’admiration pour M. Dupanloup ; maintenant, c’est une vive affection que j’ai pour lui. » — Mais ne nous parlez pas de ce marchand de bois à qui Mme de Tracy avait vendu une de ses coupes en 1845, et qu’elle questionnait sur les nids, « sur ces pauvres oiseaux que l’on dérange quand on ne les tue pas… » Le marchand répondit : « Les bêtes sont des machines qui ne sentent pas. — Alors pourquoi crient-ils quand on les maltraite ? Ils crient comme une porte qu’on ouvre brusquement, ou comme une roue qui frotte sur son essieu. » — Mme de Tracy ajoute : « Je n’ai pas cherché à convertir cet animal qui parle si mal des bêtes… »

Non seulement Mme de Tracy parle très bien des bêtes, elle a pour les animaux toutes sortes d’attentions courtoises et hospitalières dont elle nous raconte les détails d’une façon charmante, avec aussi peu d’orgueil que d’humilité et comme la chose la plus naturelle du monde.

« … Je m’occupe de mes animaux. Mon merle ne veut s’endormir que lorsque la lampe est allumée dans la salle à manger. Sa cage est accrochée près des rideaux, et il sait très-bien en tirer un coin à travers les barreaux pour s’en faire un lit plus douillet. J’avais déjà remarqué depuis longtemps que les oiseaux étaient très recherchés dans leurs goûts. Ceux que j’apporte au salon ont soin de se percher sur des meubles dorés, ou bien c’est aux chaises à dossier de velours et de soie qu’ils donnent la préférence. — J’ai une souris qui a établi son domicile dans un grand cornet de verre où je place, pour les conserver, des fleurs et des branches de pin. On avait oublié d’y mettre de l’eau ; elle en a profité, et j’ai bien recommandé qu’on ne vint pas la troubler par une inondation intempestive : celle de la Loire a déjà fait assez de malheureux. Rien d’ailleurs n’est joli comme une souris ; c’est un petit animal propre, de forme gracieuse et plein de bons sentiments.

« La mienne me connaît maintenant ; elle vient prendre son pain presque dans ma main, et semble avoir en moi une confiance que je tiens à justifier. — J’ai aussi un crapaud mélomane qui monte chaque soir le perron pour venir m’écouter quand je joue du piano. Lorsque j’ai terminé, je le prends délicatement avec les pincettes pour le mettre dehors, bien sûre de le voir revenir le lendemain. — Maintenant qu’il fait froid, mon grillon (elle a aussi un grillon) se cache dans les plis des rideaux ; mais il en sort le soir pour venir sous la table chercher le pain et les noix que j’épluche pour lui. Les mœurs, les singularités de toutes ces bêtes m’intéressent au dernier point. J’emploie mes heures de repos à les observer ; elles me délassent de mes études sérieuses, et c’est par elles que je reviens à l’humanité… »

Revenant aux oiseaux, à ses chers petits oiseaux, non pas ceux qu’elle tient en cage, mais ceux-là bien plus heureux qui jouissent de la liberté, Mme de Tracy se plaît à les suivre aux tendres jours de la couvée, suspendant leurs nids à des rameaux flexibles qui cèdent au moindre vent. La mère prudente, comme l’a dit gracieusement le poëte Delille,

Les suspend aux rameaux noblement balancés,
Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés.

Le dilettantisme ornithologique de Mme de Tracy s’étend quelquefois aux hommes, mais aux hommes qui parlent bien des oiseaux et qui agissent de même à leur égard. Il y a surtout un ancien, un sage d’Orient, Sath, qu’elle estime et distingue entre tous les autres. C’est peut-être parce que ce sage a dit :

« Au printemps, quand les oiseaux commencent à chanter, ils s’écrient dans leur langage mélodieux : “Ah ! que les femmes sont jolies !

Et voilà les femmes pardonnées.” »

Comment parler du printemps et de ses chantres ailés sans parler des hirondelles. Anathème à Cicéron qui médit un jour des hirondelles. Mais saint François d’Assise les a bien vengées : « Chantez, chantez, mes sœurs, leur disait-il, priez avec moi le Seigneur. »