Oscar Wilde (E. La Jeunesse)

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Oscar Wilde (E. La Jeunesse)
La Revue blancheTome XXIII (p. 589-596).





Oscar Wilde


J’ai bien peur que, malgré son acquiescement d’agonie aux signes et symboles du culte catholique, M. Wilde ne trouve point place dans cet index des noms conquis sur la concurrence que dresse obscurément quelque successeur de l’abbé Migne ; c’est que, pour le mort d’hier, le martyre a précédé la conversion.

Lorsqu’on voyait, sans trop le regarder, ce lent monsieur, prodigieusement morne, promener par nos boulevards sa massive déchéance, on se rendait compte tout de même qu’il était, à lui tout seul, comme une procession de reproche. Jamais n’exista plus complète victime du malentendu entre la foule et le poëte. Et, tragiquement, nous avons ici le droit de l’énoncer.

Le public veut être étonné. Il a droit à l’étonnement comme au pain, comme au rêve, — et le vrai rêve de nuit devient si rare et si difficile ! Il veut rêver le soir au théâtre, s’étonner le jour, le matin même, à l’aube de son labeur, sur des contes de journaux avec des crimes, pêle-mêle. Lorsqu’un thaumaturge — et j’emploie à dessein ce mot pour lequel M. Wilde avait un grand respect — se charge d’étonner le peuple, il a le droit d’aller puiser sa matière où elle est : on exige de lui non des exemples moraux et sociaux, mais des inventions, des mots, un peu de ciel, un peu d’enfer et autre chose ; il faut qu’il soit Protée et Prométhée, qu’il métamorphose jusqu’à soi, qu’il dérobe pour les lecteurs de son magazine ou pour les spectateurs de son théâtre le secret de la vie et de la survie, qu’il soit confesseur, devin et sorcier, qu’il peigne le monde avec une exactitude de père et qu’il le recrée ensuite, à sa fantaisie de poëte, qu’il émette des formules et des paradoxes, des calembours, aussi, pourvu seulement qu’ils soient éternels. À ce prix — et c’est bien payé — il pourra se distraire à la manière des dieux et des mauvais anges et chercher des étonnements pour soi, puisqu’il a passé la limite des étonnements humains. M. Wilde avait payé. Avec l’argent de poche de ses triomphes artistes, entre mille fantaisies plus hautes et plus intéressantes, il voulut faire le jeune homme.

Il le fit mal.

Le public, à son tour, s’étonna pour l’étonner. Les seules bonnes ou mauvaises fortunes permises aux poëtes sont celles que, longtemps après leur mort, dévoile en ses radotages un gigolo octogénaire. Reconnaissons que M. Wilde fut humble et pas très nouveau. Il y avait des précédents décourageants.

Le 25 mai 1815, sir Eyre Coote, colonel du 89e régiment d’infanterie, décida à prix d’argent quelques élèves de mathématique de l’hôpital du Christ, à Londres, à échanger avec lui la punition du fouet.

Le lord-mayor, sur la plainte d’une surveillante, crut d’abord qu’il n’y avait pas là de quoi frapper un chat, et l’un des aldermen, sir William Curtis, tint quitte le pauvre colonel pour 25.000 francs d’amende. Mais, cinq mois après, on lui renvoya poliment sa lettre de change et trois généraux, réunis au conseil d’enquête, le privèrent de son régiment, de l’ordre du Bain et des honneurs militaires. Cependant c’était à lui que Menou, en Égypte, était venu se rendre ! Et il avait fait prouver par soixante témoins qu’il était fou. De plus, il était très riche. La pudeur légale du Royaume-Uni ne s’arrêta jamais aux titres militaires ou littéraires des prévenus. Une gloire a toujours pu faire un convict. Les Anglais n’étouffent pas une affaire : ils pendent.

Ce n’est pas par respect pour une âme délivrée que je ne rappelle pas la peine du poëte : c’est de l’histoire et c’est, depuis la Ballade de la Geôle de Reading, la plus pathétique et la plus parfaite beauté : c’est le sceau du génie, c’est la consécration d’émotion et de simplicité qu’il fallait à sa trop magnifique virtuosité et à son scepticisme de surhomme. La deuxième année de son supplice vit couver et se déchaîner vainement la plus fraternelle indignation des écrivains : ce fut l’époque des listes et des signatures enflammées, ce fut le temps où M. Octave Mirbeau songeait à faire remplir par le réclusionnaire un des sièges naissants de l’Académie Goncourt, cependant que M. Maurice Barrés évitait à lord Alfred Douglas le refus d’un billet de bal. On jouait Salomé, on la rejouait ensuite en tournée, avec M. Georges Vanor, on traduisait en hâte le Portrait de Dorian Grey et cette Revue publiait les deux admirables articles d’Henri de Régnier et de Paul Adam. Lorsque, plus tard, on étudiera l’âme française, on verra combien notre révolte et notre générosité doivent au disproportionné châtiment d’Oscar Wilde : la pitié commençait un mouvement qui s’épanouit dans une furie de justice.

D’ailleurs, le patient, dans son exil, resta Anglais ; je veux dire qu’il eut pitié des victimes sans avoir horreur des bourreaux ; il approuva pleinement la condamnation et l’exécution de cette institutrice, Louise Masset, qu’on pendit pour la mort de son enfant. Il suivit passionnément l’entreprise du Transvaal, s’entliousiasmant pour Roberts et pour Kitchener : c’est un trait touchant chez un exilé. Irlandais d’origine, Italien d’inclination, Grec de culture, Parisien de paradoxe et même de blague, il ne pouvait oublier Londres qui lui avait apporté dans ses brumes les triomphes de partout, Londres où il avait amené toutes les civilisations, Londres dont il avait eu l’orgueil de faire un jardin monstrueux de fleurs, de palais, de fêtes, de splendeurs subtiles et de charme discret. Ses impertinences envers les Anglais étaient d’un monarque bienveillant. Lorsque, arrivant très en retard dans un salon, il s’avançait, sans saluer personne, jusqu’à la maîtresse de la maison et lui demandait à haute voix : « Qui dois-je reconnaître ici ? » c’était par pure galanterie ; il voulait non mépriser ceux-ci et ceux-là, mais ne pas avoir l’air de connaître tout le monde pour ne pas contrarier cette lady qui, peut-être, ignorait bon nombre de ses invités. On lui a reproché un œillet vert et une cigarette ; ce pourquoi, pendant vingt-quatre mois, on l’a privé de tout tabac et de toutes fleurs. On lui a reproché de dépenser le double des 150.000 francs environ qu’il tirait des théâtres ; on l’a déclaré en faillite. On a effacé son nom des affiches et de la mémoire des hommes, on l’a presque retiré à ses enfants : c’est que le public voulait l’étonner de sa cruauté.

Le pauvre homme n’était pas au bout de ses étonnements. Du jour où il mit le pied sur notre terre, nous assistons à une tragédie atroce : l’effort pour revivre. Ce géant que n’avaient pu réduire le refus du sommeil, le refus du repos, le refus des livres, le refus de la nourriture et du vin, ce géant, défaillant à peine, demande à la mer, d’abord, à Paris, à Naples ensuite, du travail, une ère nouvelle de fables et de drames. Il échoue. À quarante ans, ivre d’avenir, il ne peut que tendre des bras impuissants vers son passé, en rechercher des témoins et se perdre dans un amer souvenir. Des théâtres d’Amérique, des éditeurs lui demandaient une œuvre neuve ; tout ce qu’il put pour Léonard Smyders fut de lui permettre d’imprimer Un mari idéal, comédie jouée depuis des années.

Ses paupières lourdes s’appesantissaient sur des visions chères : ses succès ; il marchait à petits pas pour se mieux rappeler, il aimait la solitude où on le laissait pour être plus avec celui qu’il avait été. S’il ne délaissa pas la fâcheuse habitude, c’était pour imaginer, dans les rues obscures où il allait à deux, des aventures semblables à Londres,… à Londres !

Et puis il lui fallait l’oubli que l’alcool ne lui donnait pas. Car c’était Londres encore qu’il cherchait dans les bars. Il en était réduit à fréquenter les bars américains qu’il n’aimait pas. On lui avait déclaré un soir, au Chatam, qu’on n’avait pas besoin de sa « clienterie ». Il avait tâché à distraire ses yeux incurieux, à les occuper du défilé des gens le long des terrasses. Mais bientôt il avait renoncé à ce spectacle qui le regardait.

Tout, dans sa face, avait le pli des larmes. Les yeux semblaient des ravines creusées d’un pleur pâle, la bouche à peine sanglante, épaisse comme un sanglot et un caillot mêlés, le menton douloureux se suivaient, s’assemblaient sous les cheveux désespérés, dans cette bouffissure de chairs qui accompagne les crises sans fin d’effroi et de navrement.

Fantôme ballonné, caricature énorme, il se penchait sur un manhattan ou un grand whishy soda et, pour des curieux vite présentés, pour des amis, pour n’importe qui, il réimprovisait des improvisations et rééditait des paradoxes un peu las. C’était surtout pour soi qu’il recherchait ses histoires. Il voulait à la fois se bercer et se réveiller, se convaincre qu’il pensait toujours, qu’il savait encore. Il savait tout. Les commentateurs de Dante l’Allighieri et leurs commentaires, les sources de Dante-Gabriel Rossetti, des faits divers et des batailles, il discutait tout en jeune homme, après quoi il souriait de son sourire de purgatoire et se prenait à rire, pour rien, d’un rire qui secouait son ventre, ses bajoues et l’or de ses pauvres dents. Pesamment, mot par mot, dans sa fièvre de travail balbutiante, il imaginait des paraboles légères : l’histoire du monsieur qui, après avoir reçu une pièce fausse, va quérir le roi illusoire dont il a vu l’effigie… Mais il lui manquait, pour les écrire, la table d’or de Sénèque — et la sienne.

Il avait, entre temps, le triste honneur de savoir que M. Michael Dawitt avait, pour demander l’amélioration des prisons anglaises, rappelé d’abord ses souffrances à soi, puis lu simplement sa Ballade à lui, dans l’admiration et la honte émue d’amis d’hier et de ses frères dans les loges du rite écossais. Il devenait réformateur du système pénitentiaire comme feu M. Moreau-Christophe, directeur de prison et traducteur du Voyage sentimental de Laurence Sterne.

Mais sa mélancolie persistait : il portait malheur à ces jeunes acolytes qui lui étaient enlevés, un à un, par une farouche logeuse : la Santé. Et, dans son dandysme antisémitique et son flair de reporter, M. Rowland Strong lui amena cette vedette, le comte Walsin-Esterhazy.

Il faudrait la plume de Voltaire, si son Candide était plus sincère, pour retracer les dîners et les symposes de M. Wilde et de celui qu’il appelait avec une tendre ironie et quelque admiration « Le Commandant ». La solitude d’un Nogent et d’un Montigny, un printemps timide, une eau innocente coupés tout à coup, déchirés des intonations du comte scandant par cœur, à toute volée, les Trois Contes de Flaubert et s’arrêtant amoureusement, égoïstement sur la Légende de Saint-Julien Hospitalier, puis dans un dialogue d’enfer, Esterhazy disant à Wilde : « Nous sommes les deux plus grands martyrs de l’humanité, mais (après une hésitation et un silence) moi, j’ai plus souffert », c’est plus grand que du Dante — et c’est plus loin dans les siècles.

Il était dans la destinée du comte Walsin de trahir Wilde devant la cour de cassation pour punir M. R. Strong d’un lâchage personnel. Et M. Wilde fut privé d’un ami.

Il avait les dévouements et les visites espacées de MM. Ross, Turner, Sibleigh, Smyders, Gunnar Heiberg et Thaulow. Il avait, il y à deux ans, échangé des conversations de café, des mots et des rires avec Henry Becque qui mourut, avec notre Moréas, avec La Tailhède, H. de Groux, F. Boutet. Il avait la constante amitié de l’extraordinaire Frank Harris, des Stuart Merrill, Paul Fort, Davray, A. E. Brunot, Jean de Mitty. Il donnait des idées à des jeunes gens qui retournèrent dans leur province. Il se prodiguait dans ses conversations : c’était pour s’étourdir, je pense. Il cherchait des élèves pour trouver en eux une raison de se retrouver, pour se voir revivre et renaître et pour ne point songer à des plagiaires ingrats. Là aussi, il eut des mécomptes. Tel peintre américain qu’il emmena à Nogent n’en repartit point sans en emporter, reliques prématurées, des brosses à manche d’argent et des pièces d’or à effigie commune. Notons aussi que, dans sa rage de « tapage », M. Karl fit verser à l’infortuné Oscar Wilde une souscription de vingt francs pour un exemplaire qu’il ne reçut jamais. Ce sont là jeux de prince, les jeux qu’on se permet — on ce n’est pas nous — vis-à-vis des princes en exil. M. Wilde, au cours de ses paradoxes et paraboles, contait l’histoire du roi et du mendiant. J’espère que M. Jean Lorrain la contera un jour et je veux pas déflorer sa copie. M. Wilde ajoutait : « J’ai été roi, je veux être mendiant ». Il se flattait de se vêtir de velours à côtes, comme M. Lorrain, jadis, à cette fin de l’imiter une fois. Mais, malgré de bonnes adresses, il resta jusqu’au dernier jour élégant et confortable, authentiquement anglais de complet — et il ne mendia pas.

Ç’aurait été une vie nouvelle, cette vie que la destinée lui refusait… Il nous faudrait ici des mots se précipitant, une fuite d’espoirs, de verbe, de sourires, une chute frénétique de phrases, d’onomatopées dans une monotonie d’existence atroce et momifiée pour montrer le poëte qui s’éteint, qui ne se résigne pas mais qui se livre et qui craint la mort au jour le jour, pour les hommes — en l’appelant d’égal à égal en sa chambre étroite d’un hôtel gris. Il a été à la campagne et en Italie, il veut l’Espagne, il veut retourner au bord de la Méditerranée : il n’a que Paris, Paris fermé à mesure, Paris qui ne lui offre plus que des trous où boire, un Paris sourd, un Paris affamé, hâtif, congestionné ici, pâle là, une ville sans éternité et sans mythe. Chaque jour lui apporte des souffrances : il n’a plus ni cour ni vrai ami, il tombe dans la pire neurasthénie. La gêne le harcèle : la pension de dix francs par jour que lui sert sa famille ne s’augmente plus d’avances d’éditeurs : il lui faut travailler, écrire les pièces qu’il a signées, par traité — et il lui est impossible de se lever avant trois heures de l’après-midi. Il ne s’aigrit pas, il s’achève : il s’alite un jour sous ce prétexte que, dans un restaurant, des moules l’ont empoisonné : il ne se relève plus que mauvaisement, avec une arrière-pensée de mort dont il mourra. Il conte alors toutes ses histoires à la fois : c’est l’amer et éblouissant bouquet d’un feu d’artifice surhumain. Ceux qui l’ont entendu au terme de sa vie dévider l’écheveau des ors et des pierreries tissés, des fortes subtilités, de l’invention psychique et fantasque dont il devait coudre et peindre la tapisserie de ses drames et de ses poèmes futurs, ceux qui l’ont vu nonchalamment et fièrement tenir tête au néant et tousser ou rire ses dernières phrases, garderont le souvenir d’un spectacle tragique et hautain, d’un damné impassible qui ne veut pas périr tout entier.

C’était le temps où la Nature, bienfaisante une dernière fois à celui qui avait eu l’air de la nier, lui avait ramassé toutes ses splendeurs dans l’enceinte de l’Exposition. Il mourut un peu de sa fin, car il mourut de tout. Il l’avait aimée avec candeur. Il n’en bougeait pas. Il buvait toute cette joie à même, comme on boit du sang aux abattoirs. Il rebâtissait son palais dans tous les palais. Il récupérait l’univers, la gloire, les richesses, la renommée, le temps et l’immortalité. Ce fut un long et beau rêve pour un mourant. Un jour, il sortit plus tôt par la porte de l’Alma pour aller visiter l’œuvre de Rodin. Ce jour-là, il était, ou à peu près, l’unique pèlerin. C’est, encore, de la tragédie, et le Maître lui montra de plus près la Porte de l’Enfer.

Mais voilà bien des détails : finissons-en. Treize personnes qui, en un dortoir de banlieue, se découvrent devant un cercueil tiré d’un numéro treize, un corbillard boiteux à peine étoilé d’agent sale, deux landaus de duel en guise de voitures de deuil, une couronne de lauriers, des fleurs hagardes, une église, sans drap mortuaire, qui ne sonne point à la mort et qui n’ouvre au cortège qu’un bas-côté ; une messe basse vide de musique, une absoute scandée par des lèvres anglaises qui font du latin liturgique une bouillie d’Écosse non-conformiste, le salut magnifique d’un capitaine de la garde sur la place Saint-Germain-des-Prés, trois reporters qui comptent les assistants comme à l’anthropométrie, c’est là l’adieu de la Terre à un de ses enfants qui voulut la magnifier et étendre son songe, c’est là le glas tacite d’une vie de phantasmes et de super beauté rêvée, c’est le pardon, c’est la récompense ; c’est, dans un matin hypocrite et qui se dérobe, l’aube de l’éternité !

M. Wilde, de la religion catholique, n’avait reçu que deux sacrements, le premier dans le coma, le dernier dans le sommeil suprême. Le prêtre qui l’expédia, barbu et anglais, semblait lui-même un converti. J’ai le droit de dire ici qu’il était assez catholique de cœur pour n’avoir besoin ni du baptême ni de l’extrême-onction, qu’il aimait assez la pompe romaine, les cérémonies, jusqu’aux effets de vitraux et d’orgue, pour exiger un peu plus que ces tréteaux muets, ces impositions hâtives et cette sorte de lourde ablution par quoi le vicaire se lava les mains de la sanie de cet injuste.

La pitié était dans nos cœurs, à nous.

Les Armand Point, La Tailhède et Paul Fort, Jean de Mitty et Charles Lucas, Frédéric Boutet et Marcel Batilliat, Michel Tavera et E.-A. Brunot, Mme Stuart Merrill, Davray et Ross, Sibleigh et Turner symbolisaient et réalisaient la tristesse la plus diverse, la plus une. Rien des singularités de M. Wilde. Son idée du Beau, la Beauté, l’Esprit, sans plus… De l’idéal, en mieux… du rare… de l’impossible… Et notre amour de Dieu crevait les voûtes de réalise…

Je ne puis ici juger et louer Oscar Wilde. Il faudra des mois et des pages pour tâcher à saisir et caractériser son étrange génie. On ne le retrouvera pas dans ses écrits. C’est spirituel et sublime, mais trop menu pour lui. C’était sa pensée, l’ombre de son verbe lumineux. Il faut imaginer quelqu’un qui sait tout et qui dit tout, en mieux. Un Brummel qui serait Brummel jusque dans le génie. Et qui perfectionnerait la honte et le malheur. On se rappelle que Salomé est, en français, après ses autres mérites, bien écrite. Il avait de l’orthographe et du style dans tous les parlers. Et personne, plus que lui, ne crut à l’Art.

Je veux terminer cette oraison sur sa simplicité. M. Wilde, qui a tant souffert, souffrait de sa réputation d’affectation. Le plus sur souvenir que je garderai de lui est celui d’une soirée d’été où je l’attendris sur sa famille. Il n’aimait pas discourir de ces trésors perdus. Ce soir-là, avec un compagnon qui n’avait pas de goûts et dont la mélancolie était commune, M. Wilde ne se gêna pas pour se lamenter en père. Tandis qu’il me contait la conversion au catholicisme de son fils Vivian qui avait déclaré simplement à son tuteur : « Je suis catholique », il ajoutait joyeusement : « Et Vivian, à douze ans, se couche sur un canapé et, quand on veut le déranger, déclare : « Laissez-moi, — je pense ! » Et avec mon geste à moi, le geste qu’on a tant attaqué, dont on a tant dit qu’il était artificiel » C’était le commencement d’une réhabilitation — pour la foule.

Et maintenant le petit-fils de ce Mathurin qu’admirait Balzac, et auquel le déchu avait pris son fatal pseudonyme de Sébastien Melmoth, le fils de ce couple Wilde érudit et noble, le filleul du roi de Suède, dort mal dans un cimetière assez lointain pour décourager les pèlerinages et la prière. À peine si l’écho de contes adaptés le réveillera ou le bercera. À peine si, de temps en temps, un scandale lui apportera son nom mort, ombre d’une injure.

J’espère qu’il me pardonnera cette oraison, où j’ai voulu mêler de l’histoire, de l’émotion, de la justice et le témoignage sans malice d’un ami des mauvais jours, qui n’est ni un esthète, ni un cynique, et qui le salue humblement, tranquillement, dans son silence et son repos.


Ernest La Jeunesse