Othon/Au lecteur

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Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (Œuvres. Tome VIp. 571-572).


AU LECTEUR[1].


Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle ; et si j’ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux vers, on n’en a point vu de moi que j’aye travaillés avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite[2], qui commence ses Histoires par celle-ci ; et je n’en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j’aye gardé plus de fidélité, et prêté plus d’invention. Les caractères de ceux que j’y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j’ai traduit tant qu’il m’a été possible. J’ai tâché de faire paroître les vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vices, non plus que lui ; et je me suis contenté de les attribuer à urte politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n’est qu’à ce prix[3], il y a presse à qui sera de la partie. J’y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu’on soupçonna dès lors d’avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié étoit forte et déclarée[4] ! Othon avoit promis à ce consul d’épouser sa fille, s’il le pouvoit faire choisir à Galba pour successeur ; et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse, et ne l’épousa point. Je n’ai pas voulu aller plus loin que l’histoire ; et je puis dire qu’on n’a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n’en conclure aucun. Ce sont intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. J’en dirai davantage quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu’ils ont faits[5] de celles de ma façon qui l’ont précédée[6].



  1. Ce titre n’est que dans l’édition originale. Voyez ci-dessus, p. 357, note 1.
  2. Outre le ier livre des Histoires de Tacite, voyez encore Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d’Othon.
  3. Tel est le texte de l’édition originale ; c’est aussi celui de Voltaire. Les impressions de 1666-1682 et celle de 1692 portent : « n’est qu’à prix. »
  4. Voyez acte V, scène vi, p. 654, et la note 3.
  5. Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et celle de Voltaire (1764) ont fait, sans accord.
  6. Par malheur Corneille n’a pas donné suite à cette promesse, et, comme nous l’avons dit ci-dessus (p. 357, note 1), à partir de Sertorius inclusivement il n’a plus fait d’examens pour ses pièces. C’est pour cela que Thomas Corneille a omis, dans l’édition de 1692, cette dernière phrase de l’avis Au lecteur, qu’il intitule Préface.