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Oxtiern, ou les Malheurs du libertinage/Acte 1

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Chez Blaizot, Libraire, rue Satory. (p. np-48).

PERSONNAGES.


Le Comte OXTIERN, Sénateur Suédois.
DERBAC, ami et confident du Comte.
Le Colonel FALKENHEIM.
ERNESTINE, fille du Colonel.
AMÉLIE, femme-de-chambre d’Ernestine.
CASIMIR, valet-de-chambre du Comte.
M. FABRICE, Maître de la Maison garnie où la Scène se passe.
HERMAN, amant d’Ernestine.
CHARLES, valet de la Maison.

La Scène est chez Fabrice, à très-peu de distance de Stokolm, sur la route de Norkopinq.
OXTIERN,

OU

LES MALHEURS DU LIBERTINAGE.


ACTE PREMIER.


Le théâtre représente, pendant les deux premiers actes, une salle d’auberge qui tient à plusieurs appartemens ; sur un des côtés est une table à écrire, et un fauteuil près de la table.



Scène première.


FABRICE, CASIMIR.


Fabrice.

Croyez-vous, Monsieur Casimir, que cet appartement convienne à la jeune personne que votre maître amène aujourd’hui chez moi ?


Casimir.

Je le pense, Monsieur Fabrice. Y a-t-il près de là un cabinet pour Amélie, sa femme-de-chambre, et une autre pièce où Mademoiselle Ernestine puisse coucher ?


Fabrice.

Oui, voilà deux appartemens qui tiennent à cette salle ; une seule clef ferme le tout ; elles seront bien là, je vous en réponds… Dans un quartier tranquille… C’est sur le jardin : pas le moindre bruit des voyageurs.


Casimir.

À merveille. (Prenant Fabrice à part et mystérieusement). — Monsieur Fabrice ?


Fabrice.

Eh bien !


Casimir.

C’est un homme bien extraordinaire, que mon maître : convenez-en, vous qui le connaissez depuis sa jeunesse…


Fabrice.

Je connais le comte Oxtiern depuis longtemps ; et c’est à cause de cela que je parie qu’il n’y a pas un mortel plus dangereux dans toutes les provinces de Suède.


Casimir.

Oui ; mais il paye bien.


Fabrice.

Et c’est ce qui le rend plus redoutable : il n’y a rien de si pernicieux que l’or dans la main des méchans… Qui peut résister à celui qui possède le plus sûr moyen de toutes les corruptions… Mon ami, je voudrais qu’il n’y eut de riches que les honnêtes gens… Mais, dites-moi, je vous prie, quelle est cette nouvelle aventure ?


Casimir.

Une fille charmante… Oh ! Monsieur Fabrice, quel dommage ! Grand Dieu ! vous l’avez permis ! mais une telle créature devait-elle être la proie de la fourberie et de la débauche !


Fabrice, très surpris.

Comment, le crime serait consommé ?


Casimir.

Il l’est, Monsieur Fabrice, il l’est :… c’est cependant la fille du colonel Falkenheim, le petit neveu du favori de Charles XII ; il l’a enlevée… flétrie… Je vous le dis, Monsieur Fabrice, elle est perdue !


Fabrice, comme ci-dessus.

Il ne l’a point épousée : c’est une fille vertueuse et séduite, trompée et ravie qu’il amène… Casimir, volez à votre maître ; dites-lui que ma maison est pleine… dites-lui que je ne peux le recevoir ; je n’ai que trop à me plaindre des libertés qu’il croit être en droit de se permettre chez moi, parce qu’il me fait l’honneur de me regarder comme son protégé ; je ne veux point de la protection d’un grand seigneur, quand il n’en résulte, comme c’est l’usage, que la complicité de ses désordres. (Il sort.)


Casimir, courant à lui pour l’arrêter.

Un moment… un moment ; vous perdriez tout, et rien ne serait réparé. Continuez-lui plutôt vos soins ; et s’il vous est possible ; tâchez secrétement de rendre service à cette jeune personne. (Il faut appuyer sur ce qui suit.) Il n’y a qu’une lieue d’ici à Stokolm… il n’est pas tard… ils vont se reposer ; vous avez des amis dans la capitale… vous m’entendez Monsieur Fabrice.


Fabrice, après un peu de réflexion.

Des amis !… oui j’en ai ; mais il est d’autres moyens… des moyens plus sûrs, et qui j’espère réussiront. Expliquez-moi…

Expliquez-moi(Ici on entend la voiture du Comte.)

Casimir.

Taisons-nous… Une voiture arrive… Nous passerons tout-à-l’heure dans votre chambre ; là, je vous instruirai plus amplement… Quel tapage ! n’en doutons point, c’est Monsieur le Comte : le vice devrait-il marcher avec autant d’éclat !


Fabrice.

Je voudrais que votre Comte fut logé à tous les diables. C’est un terrible métier que celui de maître d’une maison garnie, quand il faut ouvrir sa porte à toutes sortes de gens… Il n’y aura jamais que cela qui me dégoûtera de la profession.




Scène II.


FABRICE, CASIMIR, CHARLES.


Charles, à Fabrice.

Monsieur, ce sont deux dames qui viennent loger ici de la part de Monsieur le Comte Oxtiern : lui-même les suit de fort près ; il s’est arrêté avec son ami, Monsieur Derbac, à quelques pas d’ici, et desire que vous placiez ces Dames, en attendant qu’il arrive, dans votre plus bel appartement… Il y a en vérité plus de vingt couriers qui accompagnent la voiture.


Fabrice, avec humeur.

Allons, c’est bon, c’est bon ; je vais les recevoir ; c’est ici où elles logeront… Du secret, Casimir ; et secourons l’infortune, lorsque l’occasion s’en présente : il est si doux de faire le bien, mon ami, qu’il ne faut négliger aucun des moyens d’y réussir, quand nous sommes assez heureux pour les trouver… Suivez-moi, Charles.




Scène III.


Casimir, seul.

L’honnête homme ! voilà pourtant où se trouve la vertu… Dans un être obscur… sans éducation ; pendant que ceux qui sont nés au milieu de ce que la fortune a de plus brillant, n’offrent souvent à côté de cela, que de la corruption ou des vices… Mais, pourquoi le Comte n’arrive-t-il pas avec Ernestine ?… Ah ! c’est qu’il se concerte sans doute avec Derbac, ce digne compagnon des débauches du Comte, mais qui, plus sage que lui, s’opposera peut-être à toute la scélératesse de cette aventure.




Scène IV.


CASIMIR, FABRICE, ERNESTINE, AMÉLIE.


Fabrice, à Ernestine.

J’espère, Mademoiselle, que cet appartement vous conviendra ; j’ai mis à vous le préparer, tous les soins que m’a recommandé Monsieur le Comte, et que Mademoiselle mérite.


Ernestine, dans le plus grand accablement.

Tout est bien, Monsieur, tout est bien, tout est trop bien pour moi ; la plus profonde solitude, voilà la seule situation qui me convienne.


Fabrice.

Puisque Mademoiselle desire d’être tranquile, je vais pourvoir aux autres soins qui pourront lui rendre mon logis supportable. (Il sort).


Casimir, à Ernestine.

Monsieur le Comte entrera-t-il chez Mademoiselle, lorsqu’il sera arrivé dans cette maison ?


Ernestine.

N’en est-il pas le maître… Ne l’est-il pas de toute mon existence… Laissez-nous, Monsieur, laissez-nous… Nous avons besoin d’être seules.




Scène V.


ERNESTINE, AMÉLIE.


Amélie.

Cet état d’abattement m’inquiéte, Mademoiselle ; que je desirerais vous voir prendre un instant de repos !


Ernestine.

Du repos… moi, grand Dieu !… oh ! non, non, il n’en peut plus exister sur la terre, pour la malheureuse Ernestine !


Amélie.

Et quoi ! le barbare auteur de vos maux, ne peut-il donc les réparer ?


Ernestine.

D’aussi cruels outrages n’eurent jamais de réparation, Amélie… Par quelle insigne fourberie cet homme m’enleve à ma famille… à mon amant… à tout ce que j’ai de plus cher au monde ; et cet objet adoré de mon cœur, ce respectable Herman, sais-tu qu’il le fait gémir dans les fers ; une accusation mal fondée, des calomnies, des délateurs et des traîtres, voilà ce qui a perdu ce jeune infortuné ; l’or et les crimes d’Oxtiern ont tout conduit ; Herman est prisonnier… condamné peut-être ; et c’est sur les chaînes de cette idole de mon cœur, que le lâche Oxtiern vient d’immoler sa malheureuse victime.


Amélie.

Ah ! vous me faites frémir !


Ernestine, au désespoir.

Qu’espérer… qu’attendre, grand Dieu ! Quelles ressources peuvent me rester maintenant ?


Amélie.

Mais, Monsieur votre pere ?…


Ernestine.

Tu sais qu’il était pour quelque tems éloigné de Stokolm, quand Oxtiern m’ayant cruellement trompée, me conduisit chez lui, en me flattant d’obtenir au moyen de cette démarche, la liberté de mon amant ; sa main, peut-être, par le crédit du sénateur son frere, qui devait, disait-il, s’y trouver ; démarche aussi coupable que téméraire sans doute ; devais-je penser à un engagement sans l’aveu de mon père ? le ciel m’en a bien punie… Sais-tu qui s’est offert à mes yeux à la place du protecteur que j’attendais ? Oxtiern, le féroce Oxtiern, le poignard à la main, voulant mon déshonneur ou ma mort, et ne me laissant pas même la maîtresse du choix… Si je l’avais été, Amélie, je ne balançais pas ; le plus effrayant des supplices eut été plus doux pour moi, que les flétrissures que me préparait cet homme pervers ; d’affreux liens m’ont empêché de me défendre… Le scélérat… et pour comble de maux, le ciel m’a laissé vivre… le jour m’éclaire encore, et je suis perdue ! (Elle tombe sur la chaise qui est près de la table).


Amélie, en pleurs, prenant les mains de sa maîtresse.

Ô la plus malheureuse des femmes !… Ah ! ne vous désespérez pas, je vous conjure !… Votre père est instruit de votre départ ; croyez qu’il ne perdra pas une minute pour voler à votre défense.


Ernestine.

Ce n’est pas de lui que j’attends la punition de mon bourreau.


Amélie.

Si le Comte tenait sa parole ; il a parlé, ce me semble, de nœuds chéris, de liens éternels…


Ernestine.

Quand Oxtiern les desirerait, pourrais-je consentir à passer ma vie dans les bras d’un homme abhorré… d’un homme dont j’aurais reçu la plus sensible injure ? Peut-on faire son époux de celui qui nous dégrada ?… Peut-on jamais aimer ce qu’on méprise ? Ah ! je suis perdue, Amélie, je suis perdue !… La douleur et les larmes sont tout ce qui me reste ; je n’ai plus d’autre espoir que la mort : on ne survit point à la perte de l’honneur !… On peut se consoler de toutes les autres, jamais de celle-là !


Amélie, regardant de toutes parts.

Mademoiselle, nous sommes seules ; qui nous empêche de fuir ? d’aller implorer à la cour une protection qui vous serait si bien due, et à laquelle vous avez tant de droit ?


Ernestine, fierement.

Oxtiern serait à mille lieues de moi, que je m’en rapprocherais, bien loin de le fuir. Le traître m’a déshonorée ; il faut que je me venge. Je n’irai point chercher près d’une cour corrompue, une protection qui me serait refusée ; tu ne sais pas à quel point le crédit et la richesse dégradent l’ame des hommes qui habitent ce séjour d’horreur ? les monstres ! je serais peut-être un aliment de plus à leurs affreux desirs !




Scène VI.


Les précédens, FABRICE.


Fabrice, l’air de l’intérêt et de la tristesse.

Monsieur le comte fait dire qu’une affaire importante le retient ici près ; il ne pourra se rendre chez moi que dans quelques instans. Mademoiselle voudrait-elle me donner ses ordres ?


Ernestine, montrant la porte de la chambre qu’elle
croit être pour elle.

N’est-ce point là l’appartement que vous me destinez pour la nuit, Monsieur ?


Fabrice, idem.

Oui Mademoiselle.


Ernestine.

Je vais m’y retirer… Allons, Amélie, allons réfléchir aux projets importans qui m’occupent et qui peuvent seuls rendre le repos à ta malheureuse maîtresse.




Scène VII.


Fabrice, seul.

Casimir avait bien raison, cette fille est belle, elle est intéressante… Oh ! monsieur le Comte, que vous êtes coupable d’avoir fait le malheur de cette jeune personne ; devait-elle avec autant de titres à votre vénération, devenir la victime de votre scélératesse et de votre brutalité ? Mais le voici, taisons-nous ; les traîtres n’aiment pas la vérité, il n’est point d’hommes au monde qui desirent autant la flatterie ; le crime fait tant d’horreur, même à eux, qu’ils voudraient, afin de s’étourdir sur la nécessité où ils sont d’êtres méchans, qu’on les crut, et qu’on les peignit toujours vertueux.




Scène VIII.


FABRICE, le Comte OXTIERN.


Oxtiern.

Que j’ai de grace à te rendre, mon cher Fabrice ; ton amitié, ton ancien attachement pour moi se montrent toujours de plus en plus ; je ne sais quels termes employer pour te marquer ma reconnaissance.


Fabrice, d’un air honnête et affectueux.

Un peu plus de franchise, Monsieur, et moins de reconnaissance ; ne m’annoncez pas celle qui serait le prix d’une mauvaise action, elle me dégraderait. Soyez franc, quelle est cette jeune personne que vous amenez chez moi, et que prétendez-vous en faire ?


Oxtiern, coupant vivement.

Mes vues sont légitimes, Fabrice ; Ernestine est honnête, et je ne la contrains point ; un excès d’amour a peut-être un peu trop pressé les démarches qui vont la réunir à moi pour toujours ; mais elle doit être ma femme, elle le sera mon ami ; oserais-je la considérer sous d’autres titres, et la conduirais-je chez toi, s’il en était autrement ?


Fabrice.

Ce n’est point là ce qu’on dit, Monsieur ; je dois vous croire pourtant ; si vous me trompiez, je ne pourrais vous recevoir.


Oxtiern.

Je pardonne tes soupçons, Fabrice, en faveur du motif vertueux qui les fait naître ; mais tranquillise-toi, mon ami, je te le répète ; mes projets sont purs comme celle qui me les inspire.


Fabrice.

Monsieur le Comte, vous êtes un grand seigneur, je le sais ; mais convainquez-vous bien, je vous prie, qu’à l’instant où votre conduite vous rendrait vil à mes yeux, je ne verrais plus en vous, qu’un homme d’autant plus méprisable, qu’il étoit né pour être honnête ; et qu’ayant plus qu’un autre des titres qui devaient lui mériter l’estime et la considération générale, il est en même temps plus coupable de n’en avoir pas su profiter.


Oxtiern.

Mais quelle est donc cette inquiétude, Fabrice ? qu’ai-je donc fait pour autoriser tes soupçons ?


Fabrice.

Rien encore, je le veux croire… Mais où menez-vous cette fille enfin ?


Oxtiern.

Dans ma terre, près de Nordkopinq, et je l’épouse dès qu’elle y sera.


Fabrice.

Pourquoi son père ne l’accompagne-t-il pas ?


Oxtiern.

Il n’étoit pas à Stokolm, quand elle est partie ; et la violence de mon amour ne m’a point permis des formalités… dont j’ai cru pouvoir me passer : tu es d’un rigorisme, mon ami… jamais encore je ne t’avais vu si sévère.


Fabrice.

Ce n’est point là de la sévérité, Monsieur, c’est de la justice ; voudriez-vous, si vous étiez père, qu’on vous enlevât votre fille ?


Oxtiern.

Je ne voudrais pas qu’elle fut déshonorée ; Ernestine. l’est-elle, quand je l’épouse ?




Scène IX


Les précédens, AMÉLIE.


Amélie.

Mademoiselle vous fait prier, Messieurs, de passer dans un autre appartement ; elle repose une minute, et voudrait…


Oxtiern, vivement.

Assure là, ma chere Amélie, que nous allons lui obéir ; désirerais-je autre chose au monde que le bonheur et la tranquillité de ta maîtresse ?


Amélie.

Ah ! Monsieur, qu’elle est pourtant loin de l’un et de l’autre !


Oxtiern, à Fabrice, sans prêter d’attention à ce
qu’Amélie vient de dire.

Viens Fabrice, je veux achever de te convaincre, qu’il n’est jamais entré dans mon ame, de principes qui puissent affliger la tienne… Amélie, je prie Ernestine de me faire dire, quand elle voudra me recevoir. (Elle sort). À Fabrice : Sortons, mon ami.


Fabrice, seul.

Je vous suis… Moi, l’ami de cet homme-là, oh ! non, non, jamais… il me donnerait toute sa fortune, que je ne serais pas son ami… Instruit par Casimir, je puis maintenant servir utilement Ernestine ; volons à Stokolm, ils ne partent que demain, j’en ai le tems ; il faut que je sauve cette fille infortunée, ou que j’y perde la vie : l’honneur et la probité m’en font un devoir ; ce sont les lois les plus sacrées de mon cœur.


Fin du premier acte.

ACTE SECOND.


Scène PREMIERE.


OXTIERN, DERBAC.


Oxtiern.

Cette créature est d’une sensibilité…


Derbac.

Bien piquante, n’est-ce pas ? Elles sont délicieuses, les femmes, quand des larmes viennent ajouter à leurs attraits, tout le désordre de la douleur… Tu es, mon pauvre Comte, ce qu’on peut appeler un être bien corrompu…


Oxtiern.

Que veux-tu, mon ami ? c’est à l’école des femmes où j’ai puisé tous les vices dont je les désole aujourd’hui.


Derbac.

Tu l’épouses au moins ?


Oxtiern.

Peux-tu me soupçonner un instant ce ridicule ?


Derbac.

Mais une fois dans ton château, quelle excuse pourras-tu donner à Ernestine pour légitimer ta conduite ? elle ne souffrira pas que tu vives avec elle comme un amant avec sa maîtresse.


Oxtiern.

Oh ! ses intentions, ses desirs, ses volontés, sont les choses du monde qui m’inquiètent le moins ; mon bonheur, ma satisfaction, voilà le but, il est rempli, Derbac ; et dans une semblable aventure, dès que je suis content, tout le monde doit l’être.


Derbac.

Ah ! mon ami… mon cher Comte, si tu me permettais de combattre un moment des principes aussi dangereux !


Oxtiern.

Non, tu me déplairais sans me convaincre… N’oublie jamais, que ta fortune dépend de moi ; que c’est un agent de mes projets que je veux trouver dans ta personne, et non pas un censeur.


Derbac.

Je me flattais, que ne voyant en moi qu’un ami, tu devais desirer mes conseils… Ce que tu combines est affreux.


Oxtiern.

À tes regards, je le conçois bien ; parce que tu es un être subalterne, plein de préjugés gothiques… dans lequel le flambeau de la philosophie n’a pu porter encore ses rayons… Quelques années à mon école, Derbac, et tu ne plaindras plus une femme, pour un si petit malheur.


Derbac.

L’être sensible et doux, qui plus encore pour notre bonheur que pour le sien, sut placer avec autant de délicatesse, toute sa gloire et toute sa félicité, dans sa vertu, a des droits bien certains à notre amour, à notre protection, lorsque des scélérats l’outragent.


Oxtiern.

Ah ! tu moralises, Derbac.


Derbac.

Eh bien soit ; allons, ne nous occupons que de tes dangers ; n’en vois-tu pas pour toi, dans toute cette affaire ?… Le colonel, le fils du colonel… le jeune Herman, si tendrement aimé de cette charmante fille, ne redoutes-tu rien de tous ces gens-là ?


Oxtiern.

Le colonel est vieux, il se battra mal… il ne se battra point… Son fils n’arrivera jamais jusqu’à moi ; je le fais guetter : (bas) il est mort, mon ami, s’il approche de ma terre. (haut.) Pour Herman les fers dans lesquels je le fais gémir, sont de nature à ne pouvoir rompre ; j’ai eu le secret de l’envelopper dans une affaire d’intérêt, dont il ne sortirait pas sans des fonds, qu’il est bien loin de pouvoir se procurer : il me coûte cher… des faux témoins… des juges corrompus ; je lui défie de se tirer de là…


Derbac.

Et les lois, mon ami, les lois ?


Oxtiern.

Je ne les ai jamais vu résister à la puissance de l’or.


Derbac.

Et cet organe intérieur, où toujours la vertu sut réclamer ses droits… Ta conscience enfin ?


Oxtiern.

Tranquille… parfaitement calme.


Derbac.

Mais la cour, mon cher Comte, cette cour dont tu fais à la fois l’ornement et les délices… Si l’on venait à y apprendre le désordre de ta conduite ?


Oxtiern.

C’est tout ce que je crains de cette fille en fureur ; elle m’a menacée, voilà pourquoi je dois m’en assurer. Souviens-toi de donner des ordres pour que tout soit prêt demain à la pointe du jour ; je veux m’éloigner de Stokolm le plutôt possible. Fabrice devient vertueux, et nous sommes encore trop près de la capitale, pour que je n’aie pas à redouter les remords d’un pareil coquin ; je ne connais rien de plus terrible, de plus humiliant, que l’obligation de ménager ces droles-là quand on en a besoin. C’est le devoir du crime ; mais ventrebleu, mon ami, c’est le supplice de l’orgueil ; pour convertir Fabrice, je lui ai lancé mon valet de chambre ; qui le croirait ? Casimir n’est pas aussi ferme que je l’aurais cru ; tu n’as pas d’idée, mon ami, de l’effet des pleurs d’une fille, sur toutes ces ames faibles et pusillanimes.


Derbac.

Heureusement pour l’humanité, qu’il en est bien peu d’aussi pervertie que la tienne !


Oxtiern.

C’est que je l’ai travaillée, mon ami ; j’ai beaucoup vu, beaucoup senti ; si tu savais où l’on arrive à force d’avoir trop éprouvé !


Derbac.

On fait du bruit, chez Ernestine… C’est Amélie ; on te desire, je le parierais… Heureux mortel !


Oxtiern.

Je te l’ai dit, la seule façon de se faire aimer des femmes, c’est de les tourmenter : je n’en connais pas de plus sûres.




Scène II.


Les précédens, AMÉLIE.


Amélie, au Comte.

Mademoiselle Ernestine, Monsieur, va passer dans cet appartement, pour vous parler quelques minuttes, si vos affaires vous le permettent.


Oxtiern.

En ai-je de plus sacrée… que dis-je, de plus chère, que celle d’entretenir ta belle maîtresse ? Amélie, dis-lui que je l’attends avec l’émotion de l’amour… avec l’impatience de l’amant.


Amélie, surprise mêlée de colère.

Vous, Monsieur ?


Oxtiern.

Moi, mes sentimens te surprennent ?


Amélie.

Oh non, non, Monsieur, non, rien ne m’étonne aujourd’hui de vous ; Mademoiselle va venir, je vais lui dire que vous l’attendez.




Scène III.


OXTIERN, DERBAC.


Derbac.

Cette fille te connaît, mon ami, et je lis sur son visage des impressions qui me développent tous les mouvemens de l’âme de sa maîtresse.


Oxtiern.

Comment peut-on trembler des mouvemens de l’âme d’une femme ? Pauvre Derbac, tes frayeurs me font rire… Allons, retire-toi, veille aux apprêts de notre voyage ; souviens-toi que nous ne sommes pas au port, qu’il faut y arriver, et y arriver sûrement.


Derbac.

Je redoute plus que toi les écueils, et je ne vois pas encore cette affaire là comme finie.


Oxtiern.

Va, ne crains rien : (touchant son front) il y a là dedans plus de ruses qu’il n’en faudrait pour mettre l’Europe entière en combustion ; juges d’après cela si je dois être embarrassé, quand il ne s’agit que d’une intrigue.


Derbac, avec véhémence.

Ah ! mon cher Comte… adieu… puisque tu ne veux en moi, ni des reproches, ni des conseils, tu n’y verras peut-être pas long-tems un ami.

(Il sort.)




Scène IV.


Oxtiern, seul.

Tous ces gens-là me font pitié ; un rien les trouble et les refroidit ; je ne vois mon ame à aucun… Continuons de feindre avec Ernestine… Fille angélique… Il y a quelquefois des momens où ce que tu me fis éprouver vient suspendre mes résolutions… des momens où quand il faut que je trahisse, je ne pense plus qu’à t’adorer. Ah ! bannissons cette faiblesse ; Ernestine est trop outragée pour n’être pas à craindre, et je suis perdu si je la sauve.




Scène V.


OXTIERN, ERNESTINE.


Ernestine.

Quoi qu’il m’en coûte de paraître à vos regards, Monsieur, quelqu’humiliée que je sois devant vous, il faut pourtant que je vous demande, après l’action horrible que vous vous êtes permise envers moi, quelles sont les satisfactions que votre probité peut m’offrir.


Oxtiern.

Est-ce ma probité qu’il faut interroger, Ernestine, quand mon cœur est dans vos liens… quand il vous appartient tout entier.


Ernestine.

Vous n’imaginez pas, sans doute, que ce don puisse faire mon bonheur… Comment est-il que vous me le proposiez… Comment après l’avilissement où vous vous êtes plongé, croyez-vous ce cœur féroce, encore digne de moi ?


Oxtiern.

Vos reproches m’accablent, et d’autant plus que je les ai mérités… Ah ! ne punissez pas aussi cruellement les fautes de l’amour !


Ernestine.

De l’amour… Vous ? Oh dieu ! si c’est là ce que l’amour inspire, que jamais mon cœur n’éprouve un mouvement si capable de dégrader l’homme !… Non, Monsieur, ce n’est point là de l’amour ; ce n’est point là le sentiment consolateur, principe de toutes les bonnes actions… ; pourroit-il conseiller des crimes ?


Oxtiern.

Mon égarement fut affreux, j’en conviens ; mais je vous adorais, et j’avais un rival.


Ernestine, fermement.

Monstre, qu’en as-tu fait de ce rival ?


Oxtiern.

Je n’ai point disposé de son sort.


Ernestine, fermement.

Toi seul me l’as ravi, toi seul dois me le rendre.


Oxtiern.

Ma main ne vous en priva point, Ernestine ; les loix prononcèrent, Herman, est enchaîné par elles, je ne puis qu’employer mon crédit pour adoucir la rigueur de ses fers.


Ernestine.

Eh ! c’est toi qui les a forgés ! comment puis-je m’aveugler au point d’oser t’implorer pour les rompre… Va, je ne te demande rien… Moi t’offrir l’occasion d’un acte généreux… Le moyen de me faire oublier tes horreurs… Tu le vois, je m’égare, Oxtiern… Eh bien, que comptes-tu faire de ta victime ?… Parles, où la conduis-tu ?…


Oxtiern.

Je vous offre, Ernestine, et ma main et mon cœur.


Ernestine.

M’enchaîner à mon bourreau… jamais, jamais.


Oxtiern.

Est-il donc des moyens différens ?…


Ernestine.

Oui, sans doute, il en est… Vous ne les soupçonnez pas, Monsieur ? ignorez-vous qu’il me reste un père ?… un frère ; (avec la plus grande fierté) ignorez-vous que je respire ?


Oxtiern.

Tous ces partis cruels ne serviraient à rien, ils coûteraient du sang, et ne rétabliraient pas votre honneur : celui seul que vous accusez de l’avoir ravi, doit vous le rendre ; devenez son épouse, et tout est oublié.


Ernestine, (avec toute l’énergie possible).

Traître, quelle alliance peux-tu former avec moi, quand tu m’as dégradée ; sans cesse entre l’opprobre et l’humiliation, sans cesse au milieu des chagrins et des larmes, cherchant à captiver mon époux dans des nœuds qu’il n’aurait formés que par devoir. Dis, Oxtiern, quels instans de calme et de félicité pourraient naître pour moi sur la terre ? la haine et le désespoir d’un côté, la contrainte et le remords de l’autre ; les flambeaux de l’hymen ne se seraient allumés pour nous qu’à ceux des furies, les serpens seraient nos liens, et la mort notre unique espoir.


Oxtiern, se précipitant aux genoux
d’Ernestine.

Eh bien ! puisque c’est moi qui la mérite seul, frappe, Ernestine, voilà mon cœur ; verse de tes mains ce sang coupable, il ne mérite plus d’animer l’être assez barbare pour t’avoir aussi cruellement méconnue.


Ernestine, avec plus de force encore,
et le repoussant.

Puisse-t-il se répandre sans mouiller la terre ; il y feroit germer des crimes.


Oxtiern.

Qu’exigez-vous donc, Ernestine, et que puis-je faire pour vous prouver mon amour et mon repentir ?


Ernestine, mépris, colère et force.

Ton amour jamais… Ton repentir, j’y croirai si tu brises les fers dont ta scélératesse a couvert mon amant : vas révéler tes complots aux juges, vas recevoir la mort que tes crimes méritent ; ne charges pas plus long-temps la terre d’un poids qui la fatigue ; le soleil est moins pur depuis qu’il éclaire tes jours.


Oxtiern, fierté contenue.

Ernestine ne pense pas, ce me semble, à la situation où elle est ?


Ernestine, noblesse et énergie.

Tu as raison, Oxtiern ; si je m’en occupais, ou je ne vivrais pas, ou tu serais mort.


Oxtiern.

Quand une femme se croit malheureuse, elle devrait un peu plus ménager celui de qui son destin dépend.


Ernestine, fierté.

Cette femme ne dépend que d’elle ; elle ne se doit qu’à elle ; elle seule réglera son sort.


Oxtiern.

Poursuivons notre route, Ernestine ; demain nous arriverons dans une de mes terres ; peut-être là, réussirais-je à vous adoucir et à vous calmer.


Ernestine, comme ci-dessus.

Non, je ne vais pas plus loin ; c’est malgré moi que tu m’as entraînée jusqu’ici : il faut qu’ici je sois vengée, ou que j’y meure.


Oxtiern.

Ces élans d’une ame en délire vous fatiguent, et ne remédient à rien, Ernestine ; j’attendais de vous moins de haine… une résignation plus entière.




Scène VI.


Cette scène doit marcher très rapidement.


Les précédens, AMÉLIE,
CASIMIR.

Chacun prend son maître à part dans un coin du Théâtre.

Casimir, à Oxtiern.

Monsieur ?


Oxtiern.

Que veux-tu, Casimir ?


Amélie, arrivant un peu après.

Mademoiselle ?


Ernestine.

Viens-tu m’apprendre quelques nouveaux revers ?


Casimir, à Oxtiern.

Un officier arrive dans cet auberge.


Amélie, à Ernestine.

Un militaire que je n’ai pu voir, demande vivement à vous parler.


Oxtiern.

Tache de savoir qui ce peut-être ?


Ernestine, à Amélie, avec un mouvement de joie.

C’est mon père ! il aura reçu mon billet, il arrive !


Casimir, à Oxtiern.

Monsieur, ne vous montrez point ; il est très essentiel que vous ne voyiez point cet homme-là ?


Oxtiern, à Ernestine.

Pardon, des soins importans m’appellent ; puis-je me flatter de vous retrouver un peu plus calme ?


Ernestine, noblesse et fermeté.

Oui, oui, comptez sur moi, Monsieur ; vous ne me verrez jamais au-dessous du caractère que vous devez me supposer… Vous m’avez cru méprisable, sans doute, votre conduite au moins me l’a prouvée ; vous conviendrez bientôt, que je méritais votre estime.


Oxtiern, se retirant.

Ah ! vous mériterez toujours mon cœur.




Scène VII.


ERNESTINE, AMÉLIE.


Ernestine, très rapidement.

Vole, Amélie, savoir quel est cet étranger… Ciel ! si c’étoit mon pere !


Amélie, se retirant avec rapidité.

Puisse-t-il venir terminer tous nos maux !




Scène VIII.


Ernestine, seule.

Ô comble du malheur et de l’impudence ! entre Oxtiern et moi, nous offrons le tableau de l’un et de l’autre ! j’ose défier la main du sort, de placer à la fois sur la terre une créature plus à plaindre que moi, une plus impudente que lui… Il me donne sa main, pour dédommagement des maux où sa méchanceté me plonge… J’acheverais de me flétrir en l’acceptant. Non non, Oxtiern, ce n’est pas ta main que je veux, c’est ta mort ; elle seule peut appaiser l’état où ta férocité me réduisit.




Scène IX.


ERNESTINE, le Colonel FALKENHEIM.


Ernestine, (Elle s’élance vers lui, et s’en
éloigne aussitôt avec effroi.

Mon pere… ah mon pere ! je ne suis plus digne de vous !


Le Colonel.

Qu’entens-je ?


Ernestine, dans la douleur.

Pourquoi m’abandonnâtes-vous, mon pere ? funeste voyage… malheureuses circonstances… Le cruel, il a choisi le tems de votre départ… il m’a trompée ; il m’a donné l’espoir du bonheur que vous balanciez à m’accorder ; et profitant de ma faiblesse, il m’a rendue indigne et du jour et de vous.


Le Colonel.

Ciel injuste ! devais-tu ne prolonger mes jours, que pour me rendre témoin d’une telle horreur ! Il faut que le traître périsse… (Il veut sortir).


Ernestine, l’arrêtant.

Non, non, à moi seule appartient la vengeance, c’est à moi seule à m’en charger.


Le Colonel.

Tes projets m’inquietent !


Ernestine, rapidement.

Ne cherchez-point à les dêméler, ils sont justes… fiers comme l’ame que j’ai reçue de vous… Je vous les apprendrai quand il en sera tems… L’avez-vous vu, mon pere ? a-t-il osé se présenter à vous ?


Le Colonel.

Il s’en est bien gardé ; un seul de mes regards l’eut fait rentrer dans le néant.


Ernestine.

Mon billet vous a donc appris ma fuite ?


Le Colonel.

Lui seul a pressé mes démarches.


Ernestine, rapidement.

Ah ! mon pere, pûtes-vous me soupçonner un instant ?


Le Colonel.

Jamais ; mais tu ne laissais point de défenseurs !/p>


Ernestine.

Les malheureux en trouvent-ils ? Oxtiern est riche, il a du crédit, nous étions vertueux et pauvres… Oh oui, mon pere, oh oui, il devait avoir raison… Et le malheureux Herman, en avez-vous appris quelque chose ?


Le Colonel.

On m’a parlé d’une banqueroute, dans laquelle il est envelopé ; cette misérable affaire, m’a-t-on dit, ne peut finir qu’avec beaucoup d’argent, et nous n’en avons point.


Ernestine, à part.

Oxtiern, Oxtiern, voilà donc comme tu te venges d’un rival !


Le Colonel.

Ah ! que n’ai-je consenti à votre hymen ! mes refus cruels sont cause de tout !


Ernestine.

Vous les avez cru justes ; n’est-ce pas tout ce qu’il me faut, pour me faire oublier le mal qu’ils m’ont fait : qui peut mieux que l’auteur de nos jours, juger de ce qui nous convient… Pardon, mon pere ; je vous conjure de vous retirer un instant, je n’ai pas une minute à perdre ; nous partons à la pointe du jour pour le château du Comte, demain je suis peut-être enchaînée pour jamais, si je ne me dégage aujourd’hui… Évitez Oxtiern, ne le voyez point… Fabrice, l’hôte de cette maison, me paraît un homme sûr ; ordonnez-lui de vous soustraire à tous les yeux, et laissez-moi le soin du reste.


Le Colonel, inquiétude.

Fabrice n’était point ici quand je suis arrivé ; on m’a dit qu’il était à Stokolm, qu’une affaire essentielle l’y attirait ; mais qu’on l’attendait avant la fin de la nuit.


Ernestine, troublée.

Fabrice parti… Me serais-je trompée ! à Stokolm, que va-t-il y faire ? Est-ce par ordre du Comte ? il le connaît depuis long-tems !… De quel nouveau lien vais-je être environnée ? tout me surprend ! tout m’effraye !


Le Colonel, noblesse et force.

Rassure-toi, mon Ernestine, ton pere ne t’abandonnera plus ; chère et malheureuse enfant, ou nous triompherons ensemble, ou nous serons annéantis dans les bras l’un de l’autre. Adieu ; qu’Amélie m’avertisse au moindre besoin que tu auras de moi ; et souviens-toi que le petit-fils de l’ami de Charles XII, ne saurait animer qu’un être fait pour soutenir l’honneur et la gloire de sa famille.




Scène X.


Ernestine, seule.

Non, il n’est qu’un seul moyen de me satisfaire, Oxtiern ; c’est mon sang qu’il faut que tu répandes, ou le tien qu’il faut que je verse jusqu’à la dernière goute… Écrivons. (Elle se place près de la table, et lit à mesure qu’elle écrit). Un honnête homme n’outrage point impunément une fille vertueuse ; vous connaissez les lois de l’honneur, accomplissez-les ; l’adversaire que je vous offre est digne de se battre avec vous ; le jardin de cette hôtellerie vous servira de champ, les armes seront vos épées ; rendez-vous ce soir à onze heures à l’endroit que je vous indique ; un jeune homme vêtu de blanc, se présentera devant vous ; attaquez-le fermement, il vous répondra de même ; songez qu’il faut que l’un des deux périsse, Oxtiern, soyez aussi brave que vous avez été vil ; à ce seul prix, Ernestine vous pardonne. Adieu. (Elle cachete son billet, puis elle sonne).




Scène XI.


ERNESTINE, AMÉLIE.


Amélie, précipitamment.

J’accours à vos ordres, Mademoiselle.


Ernestine, rapidement.

Va porter ce billet au Comte… prends garde qu’il ne voye mon père… Attends, je vais me retirer ; tu feras venir le Colonel dans cette chambre et tu le prieras d’y rester, pendant que tu iras porter mon billet ; cette commission, Amélie, est aussi importante que secrette, n’en oublie pas la plus légère circonstance. (Elle sort).




Scène XII.


Amélie, seule.

Ce billet m’inquiete ; l’air dont elle me l’a donné, quelques discours qu’elle m’a tenu tantôt de son frere, je gage qu’elle le fait avertir de se rendre ici, qu’elle va l’opposer au Comte… Prévenons le Colonel… ce sont ses enfans ; je ne me pardonnerais pas de lui avoir caché ce que je soupçonne. Que de malheurs, grand Dieu ! peuvent entraîner les odieuses manœuvres d’un scélérat. (Elle va pour sortir, et rencontre le Colonel).




Scène XIII.


AMÉLIE, LE COLONEL.


Amélie.

Ah ! Monsieur, Mademoiselle votre fille vous supplie de rester un moment dans cette chambre, pendant que je vais porter au comte Oxtiern l’important billet que voici.


Le Colonel.

Que contient ce billet ?


Amélie.

Je l’ignore ; mais il faut que ce qu’il renferme soit très-important ; car Mademoiselle me l’a recommandé d’une manière très-pressante.


Le Colonel.

Et tu n’imagines rien ?


Amélie.

Pardonnez-moi, je crois qu’il s’agit d’un duel, Monsieur votre fils… Mademoiselle votre fille… le Comte Oxtiern…


Le Colonel.

Mon fils ? explique-toi donc, je ne t’entends pas.


Amélie, vivement.

Monsieur, je parierais que Mademoiselle votre fille appelle son frère à la vengeance ; qu’elle l’oppose au comte Oxtiern provoqué au combat par ce billet ; que ces deux hommes vont se battre… Oh ! Monsieur, ne serait-il pas d’autres moyens de punir un tel attentat, sans exposer les jours de votre fils ?


Le Colonel.

Sans doute il en est d’autres… il en est d’autres assurément… N’importe… va remettre ce billet ; exécute ce que t’a prescrit ta maîtresse, et compte sur mes soins pour terminer ces débats comme ils doivent l’être. (La rappelant avec impatience.) Amélie, si mon fils venait… s’il approche de cette maison, qu’il ne parle à personne… qu’on me l’amène sur le champ ; donne sur cela les ordres les plus précis.


Amélie, sortant.

Oui, oui, Monsieur, soyez tranquille ; je sens toute l’importance de cette recommandation.




Scène XIV.


Le Colonel, seul.

Mon fils ne se battra point, c’est à moi seul à laver cet outrage… Ô ma fille, ma fille, ta défense ne regarde que moi… je mesurerai mon courage avec celui de cet homme atroce ; et nous verrons, si cette main exercée au combat… conduite par la plus légitime vengeance, aura pour guide le Dieu qui protège l’honneur ! Allons faire part de ces résolutions au perfide Comte, mais déguisons-les à ma fille… Je veux qu’elle n’apprenne le combat que par mon triomphe… Oui, mon triomphe, il est sûr ; c’est un monstre que je vais punir ; et la providence est trop sage pour laisser écraser la vertu sous les perfides attentats du vice et de la scélératesse.


Fin du second acte.

ACTE ACTE TROISIÈME.


Le Théâtre représente le jardin de l’Hôtellerie.




Scène PREMIÈRE.


Le jour baisse par gradation ; ensorte que le Théâtre est
au denouement dans la plus grande obscurité.


OXTIERN, DERBAC.

Le commencement de cette scène est d’un débit long et mystérieux.

Derbac.

C’est pour t’entretenir plus en secret, cher Comte, que je t’ai fait prier de descendre un moment au jardin ; il y a beaucoup de mouvemens dans cette maison ; et depuis l’arrivée du colonel Falkenheim, Ernestine s’enferme et ne voit personne ; Amélie est partout ; et Casimir qui ne perd rien, m’apprend des choses fort extraordinaires.


Oxtiern.

Que soupçonnes-tu donc ?


Derbac.

Je ne soupçonne rien, mon ami, je sais tout, commence par lire ce billet, si le peu de jour qui nous reste t’en laisse les moyens ; Amélie devait te le rendre ; ne te trouvant pas, elle l’a laissé à Casimir pour qu’il te fut remis avec toute la diligence possible ; je l’ai pris des mains de ton valet,… et je l’ai lu.


Oxtiern, parcourant le billet, ne s’arrête
qu’aux mots suivans :

” L’adversaire que je vous offre est digne de se battre avec vous… Sais-tu quel est cet adversaire ?


Derbac.

Je crois le deviner.


Oxtiern.

Qui donc ?


Derbac.

Ernestine elle-même.


Oxtiern.

Ernestine ?


Derbac.

J’en suis sûr.


Oxtiern.

Quelle certitude as-tu de cette extravagance ?


Derbac.

J’ai vu dans les mains du valet de l’auberge, le vêtement blanc dont il s’agit ; il le porte à Amélie, qui doit le remettre à Ernestine ; et c’est sous se déguisement, qu’elle doit venir t’attaquer elle-même.


Oxtiern.

Ce projet est inconcevable ; il est dicté par la rage,… par le désespoir ; il faut nous en venger, et rien n’est plus facile.


Derbac.

Mais le Colonel qui est ici…


Oxtiern.

Quand il y aurait dix Colonels, cette créature médite ma perte, il faut que je la prévienne ; je ne me battrai point contre elle, je la tuerais ; et je veux qu’elle vive… qu’elle vive pour se repentir : si elle échappe à mes desseins, je suis un homme perdu ; elle se jettera aux pieds du roi, me déshonorera ; mes biens, mes emplois, ma considération, tout est anéanti, tout ; je n’ai donc d’autre parti que… Regarde un peu Derbac, qui s’avance à nous sous ce bosquet.


Derbac.

C’est Casimir.

(Le jour baisse gradativement.)




Scène II.


Les précédens, CASIMIR.


Casimir.

Le colonel Falkenheim vient de m’ordonner, Monsieur le Comte, de vous remettre à l’instant ce billet.


Oxtiern.

Donne. (Il lit rapidement ; puis faisant signe à Casimir de s’éloigner, il se rapproche de Derbac, et mystérieusement.) Mon ami, c’est un cartel du père d’Ernestine ; sachant que sa fille arme son frère contre moi, il ne veut céder à personne l’honneur d’une vengeance si nécessaire ; il va descendre dans ce jardin, il me prie de l’y attendre pour se battre ; tu vois que tu t’es trompé ; il faut que le frère d’Ernestine soit entré dans cette maison à notre insçu ; voilà l’ennemi qu’elle m’opposait, et l’habit blanc devait servir à le déguiser.


Casimir, se rapprochant.

Monsieur, si vous me permettiez de dire un mot.


Derbac.

Parles, mon ami, dis ce que tu sais.


Casimir.

Le vêtement blanc n’est pas pour le frere d’Ernestine, Monsieur, ce frere n’est point entré dans la maison, j’en suis sûr ; je n’ai perdu de vue aucun des étrangers qui y sont arrivés, et je vous réponds que ce jeune homme, parfaitement connu de moi, n’y a point paru ; ce vêtement est pour Ernestine, soyez-en certain ; le garçon de l’auberge, que votre or a su nous gagner, l’a été prendre dans le voisinage ; et c’est à Mademoiselle Ernestine elle-même, qu’on doit le donner.


Derbac, très appuyé.

Tout est éclairci, tu vois ce que c’est, Oxtiern ; Ernestine aura dit au Colonel, afin de lui déguiser son projet, qu’elle prétendait se servir de son frere pour se venger ; le Colonel le croit ; il ne veut pas que son fils se batte, lui-même viendra au rendez-vous.


Oxtiern, très vivement.

Et Ernestine y viendra aussi ?


Derbac.

Sans doute.


Oxtiern.

Elle y viendra vêtue de blanc ?


Casimir.

Cela est certain, Monsieur.


Oxtiern, avec les transports les plus féroces
et les plus énergiques.

Embrassez-moi, mes amis, nous cherchions des moyens de nous défaire de cette fille, le sort nous en offre un qui n’eut jamais d’exemple. (Plus froidement). Casimir, va dire au Colonel que je l’attends ; il fera nuit… Dis-lui que je serai vêtu de blanc ; qu’il attaque sans ménagement l’individu qu’il verra errer sous cet habit dans les ténebres.


Derbac, avec le cri de l’horreur.

Ah ! tu vas faire égorger la fille par les mains du père !


Oxtiern.

Silence ; ne voyez-vous pas, mes amis, que c’est le sort qui vient m’offrir ces moyens de punition ; et vous ne voulez pas que j’en profite ?


Derbac.

Ce crime est exécrable, il me révolte !


Oxtiern.

Il est utile à ma tranquillité.


Casimir, cherchant à calmer son maître.

Monsieur, Monsieur.


Oxtiern.

Tais-toi, fripon, si tu frémis, va-t-en.


Casimir.

J’obéis. Le Colonel va savoir que son ennemi se rendra, vêtu de blanc au rendez-vous. (À part en se retirant). Ah ! Fabrice sera, j’espère, de retour avant la consommation de cette horreur. (Il sort).




Scène III.


OXTIERN, DERBAC.


Oxtiern.

Ce valet m’impatiente, il frémit ; ces imbéciles-là n’ont point de principes ; tout ce qui sort de la règle ordinaire du vice ou de la friponnerie, les étonne ; le remord les effraye.


Derbac, vivement.

Malheur aux scélérats qu’il n’arrête point ; malheur à toi si tu persistes : jamais un crime plus noir ne se conçut, même aux enfers.


Oxtiern.

J’en conviens ; mais il est utile… Cette orgueilleuse créature n’avait-elle pas conjurée ma perte ?


Derbac.

Elle se battait contre toi ; elle exposait ses propres jours.


Oxtiern.

Jouer l’héroïne… je n’aime pas les élans de l’orgueil dans une femme.


Derbac, avec bien de la sensibilité.

Ah ! l’être du monde qui mérite le mieux nos hommages, n’a-t-il donc pas de droits à l’orgueil ?


Oxtiern.

Bon ! te voilà revenu à tes moralités ; pour peu que je t’abandonne un instant, j’ai une peine à te ressaisir… Allons du courage, Derbac ; de crainte que Casimir ne remplisse pas bien ma commission, exécute-là de ton côté ; le Colonel va venir ; dis-lui de se jetter avec ardeur sur l’ennemi qu’il verra s’avancer à lui vêtu de blanc : ce sera sa fille… Tu m’entends, Derbac, et je serai vengé. (Il sort).




Scène IV.


Derbac, seul.

Non, je ne puis me résoudre à servir une telle infamie ; laissons-en le soin à Casimir, et ne nous mêlons point de cette horreur. Je veux quitter la société de cet homme… Je retomberai dans l’indigence, dont son crédit me retirait, c’est un malheur, sans doute ; mais il est moindre que celui de me corrompre plus long-tems à son indigne école ; l’infortune m’effraye moins que le crime : à quelque point que souffre un honnête homme, il est consolé par son cœur… (Il sort, dès qu’il voit paraître quelqu’un.)




Scène V.


Le Colonel, errant dans les ténebres.

C’est ici le lieu du combat… Je croyais qu’il m’avait devancé ; il ne tardera pas, sans doute… Ô malheureux, que vas-tu faire ?… Lois cruelles de l’honneur, que vous êtes injustes ! Pourquoi faut-il que l’offensé s’expose, quand l’agresseur est aussi coupable !… Ah ! qu’il me tue, qu’il me déchire, je ne puis survivre à mon déshonneur ! (Il frémit). Il me semble que je l’entends… et d’où vient que l’approche de cet adversaire, imprime en moi des mouvemens dont je ne suis pas le maître ! je n’ai pourtant jamais connu la crainte ; le desir de la vengeance me trouble et m’empêche de distinguer la véritable cause des impressions qui m’agitent : la nuit devient tellement sombre, qu’à peine pourrai-je reconnaître la couleur de l’habit dont on m’a dit qu’il serait vêtu. (Très bas ce qui suit, et surtout sans qu’Ernestine puisse l’entendre). C’est lui, attaquons-le dans le silence, et n’ébruitons pas le combat.

(Il met l’épée à la main, et fond sur Ernestine vêtue en homme, et de couleur dont il vient d’être question. À peine ce combat est-il engagé, qu’on entend dans la coulisse les deux coups de pistolets de celui d’Herman et du Comte ; Herman entre avec précipitation, il vient de tuer Oxtiern. Fabrice accourt un instant après.)




Scène VI, et dernière.


LE COLONEL, ERNESTINE, HERMAN,
ensuite FABRICE.

Cette scène doit marcher avec la plus extrême rapidité.

Herman, encore dans la coulisse.

Meurs, traître, Ernestine est vengée. (Volant séparer les combattants). Arrêtez, juste ciel ! quel sang vous alliez répandre ! malheureux père ! reconnaissez votre fille !


Ernestine, jettant son épée.

Ah Dieu ! (Elle se précipite dans les bras de son père).


Le Colonel.

Chère et malheureuse enfant !


Fabrice, vivement et ne paroissant qu’ici.

Vos malheurs sont finis, Colonel ; à peine informé des horreurs du Comte, je vole à Stokolm, je dégage votre jeune ami des fers où le captivait Oxtiern : vous voyez le premier usage qu’il a fait de sa liberté.


Herman.

Le lâche, sa défaite m’a bien peu coûté ; il est si aisé de triompher d’un traître. Vainqueur, je suis accouru, Monsieur, vous éclaircir sur les forfaits dont on vous rendait malgré vous l’instrument, et vous demander la main de cette fille adorée que je vous conserve, et que j’ose me flatter d’avoir mérité maintenant.


Le Colonel, le geste de l’approbation et
de la douleur.

Ernestine, à Herman.

Puis-je encore prétendre à ce bonheur ?


Herman, tendrement à Ernestine.

Ah ! les crimes d’un scélérat tel qu’Oxtiern pourraient-ils donc flétrir le plus bel ouvrage de la nature ?


Le Colonel.

Oh ! Fabrice, que de reconnaissance ! comment pourrons-nous nous acquitter ?…


Fabrice.

Par votre amitié, mes amis, je la mérite ; j’ai fait de mon argent le meilleur usage… Punir le crime et récompenser la vertu… que quelqu’un me dise s’il est possible de le placer à un plus haut intérêt !…


Fin du troisième et dernier Acte.