Pères et Enfants/21

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Traduction par inconnu.
Texte établi par Préface de Prosper MériméeCharpentier (p. 218-226).


XXI


Les deux amis n’échangèrent presque pas une parole, jusqu’au moment où ils arrivèrent à la demeure de Fédote. Bazarof n’était pas satisfait de lui-même, et Arcade était mécontent de son ami. Il ressentait en outre cette tristesse sans motif, qui n’est connue que des jeunes gens à leur premier début dans la vie. Le cocher ayant changé les chevaux, remonta sur le siège et demanda s’il fallait prendre à droite ou à gauche.

Arcade tressaillit. Le chemin qui s’étendait à leur droite conduisait à la ville, et de là à la campagne de son père ; celui de gauche, menait chez madame Odintsof.

Il regarda Bazarof.

— Eugène, lui dit-il, à gauche ?

Bazarof se détourna.

— Quelle bêtise ! répondit-il entre ses dents.

— Je sais bien que c’est une bêtise, répondit Arcade. Mais qu’importe ? ce ne sera pas la première que nous faisons.

Bazarof abaissa la visière de sa casquette.

— Fais comme tu voudras ! finit-il par lui répondre.

— Prends à gauche ! cria Arcade au cocher.

Le tarantass roula du côté de Nikolskoïe. Mais les deux amis s’étant décidés à faire une bêtise, gardèrent un silence encore plus obstiné qu’auparavant : ils paraissaient presque en colère.

À la manière dont le maître d’hôtel de madame Odintsof les reçut sur l’escalier de la maison, les jeunes voyageurs reconnurent bientôt, qu’ils avaient agi inconsidérément en cédant à ce caprice. On ne les attendait nullement ; il était facile de le voir. Invités à passer dans le salon, ils y demeurèrent assez long-temps faisant triste figure. Madame Odintsof parut enfin ; elle les aborda avec son amabilité ordinaire, mais parut surprise de leur prompt retour ; elle n’était guère charmée de les revoir, à en juger par la lenteur de ses paroles et de tous ses mouvements. Ils s’empressèrent de lui apprendre que c’était en passant qu’ils étaient venus, et que dans deux ou trois heures ils allaient repartir pour la ville. Elle se borna à pousser une petite exclamation, chargea Arcade de saluer son père de sa part, et envoya prévenir sa tante. La princesse arriva toute endormie, ce qui ajoutait encore à l’expression habituellement méchante de sa vieille figure jaune et flétrie. Katia était indisposée et ne quittait pas sa chambre. Arcade comprit en ce moment qu’il désirait voir Katia tout autant que la maîtresse de la maison. Quatre heures se passèrent à causer de choses indifférentes ; madame Odintsof parlait et écoutait sans sourire. Au moment du départ seulement, son ancienne affabilité sembla se ranimer.

— Vous devez me trouver bien morose, leur dit-elle, mais n’y faites pas attention, et venez me voir, tous les deux, entendez-vous bien, dans quelque temps.

Bazarof et Arcade ne lui répondirent qu’en s’inclinant, remontèrent en voiture et se firent conduire directement à Marino, où ils arrivèrent sans encombre le lendemain soir. Pendant la route, ni l’un ni l’autre ne prononça le nom de madame Odintsof ; Bazarof garda même presque constamment le silence, et tint les yeux fixés obstinément au loin.

On fut bien content de les voir à Marino. La longue absence de son fils commençait à inquiéter Kirsanof ; il poussa un cri, sauta sur son divan et se mit à agiter les pieds, lorsque Fénitchka entrant dans la chambre, les yeux animés par la joie, lui annonça les « jeunes seigneurs ». Paul, lui-même, éprouva une agréable surprise et sourit d’un air protecteur, en serrant la main aux nouveaux arrivés. On se mit à causer du voyage ; Arcade était celui qui parlait le plus, surtout à souper, et le repas se prolongea bien après minuit. Kirsanof avait fait apporter plusieurs bouteilles de porter, qui venait de Moscou, et il le trouva tellement à son goût que ses joues en devinrent pourpres, et qu’il ne cessait de rire, d’un rire à la fois enfantin et nerveux. Cette bonne humeur générale gagna jusqu’aux domestiques. Douniacha ne faisait qu’aller et venir comme une folle, en tirant les portes avec force derrière elle ; et Pierre s’essayait encore vainement, à deux heures du matin, à jouer sur la guitare une valse cosaque. Les cordes de l’instrument avaient des vibrations plaintives et agréables dans le calme de la campagne et de la nuit. Mais le valet de chambre civilisé ne put jamais aller au delà de la fioriture préliminaire ; la nature lui avait refusé le talent musical, comme tout autre talent.

Cependant les habitants de Marino n’étaient pas tout à fait exempts de soucis, et le pauvre Kirsanof en avait sa bonne part. La ferme lui donnait chaque jour plus d’ennuis, des ennuis misérables et mesquins. Les ouvriers embauchés causaient des embarras vraiment insupportables. Les uns exigeaient une augmentation et demandaient leur compte, d’autres partaient après avoir reçu une avance sur leur paye ; les chevaux tombaient malades ; les harnais étaient à tout instant mis hors de service ; on faisait mal les travaux. Une machine à battre le blé que l’on avait fait venir de Moscou se trouva trop lourde pour être utilisée ; un blutoir fut brisé le jour même où on l’essaya ; la moitié de la basse-cour brûla, grâce à une vieille servante à demi-aveugle, qui était allée, par un grand vent, exorciser sa vache malade avec un charbon allumé, et cette même vieille assurait plus tard que le malheur avait eu lieu parce que le maître s’était ingéré de faire préparer des fromages et autres nouveautés du même genre. L’intendant fut pris subitement de paresse et se mit à engraisser, comme le fait tout Russe qui vient à être nourri aux frais d’un autre. Son activité se bornait à jeter une pierre à un petit cochon qui passait, ou à menacer un enfant à moitié nu, dès qu’il apercevait Kirsanof ; il dormait presque tout le reste du temps. Les paysans mis à la redevance ne payaient rien et volaient du bois ; les gardiens arrêtaient souvent la nuit, et non sans rencontrer une vive résistance, des chevaux de paysans qui paissaient dans les prés de la ferme. Kirsanof avait fixé une amende pour ce délit ; mais la plupart du temps les bêtes prises étaient rendues à leurs propriétaires, après avoir passé quelques jours dans les écuries du maître. Pour mettre le comble à ces tracas, les paysans commencèrent à se quereller entre eux ; des frères demandaient le partage, leurs femmes ne pouvant plus vivre sous le même toit ; des batailles avaient lieu à tout instant dans le village ; une foule de paysans se réunissait subitement, et comme s’ils avaient obéi à un mot d’ordre, devant le bureau de l’intendant, se rendaient de là chez le maître, la figure meurtrie de coups de poings, souvent en état d’ivresse, et demandaient à grands cris justice ; au milieu du tumulte, les lamentations aiguës et les sanglots des femmes se mêlaient aux vociférations, aux injures des hommes. Il fallait juger le différend, élever la voix jusqu’à s’enrouer, tout en sachant d’avance que ces efforts seraient inutiles. On manquait de bras pour la moisson ; un odnodvorets[1], du voisinage, dont les traits honnêtes inspiraient la plus grande confiance, et qui s’était engagé à fournir des travailleurs au prix de deux roubles la déciatine, manqua à sa parole de la façon la plus scandaleuse ; les paysannes du village exigeaient une main-d’œuvre inouïe, et en attendant, les blés commençaient à s’égrener ; même tribulation pour la récolte des foins ; et comme si ces ennuis ne suffisaient point, la Chambre des tutelles réclamait avec menaces le payement immédiat des intérêts échus…

— Je suis à bout de forces ! s’écria plus d’une fois Nicolas Petrovitch. Impossible de corriger ces gens-là moi-même, et mes principes ne me permettent pas de recourir à la police. Pourtant ils ne feront rien sans la crainte des châtiments.

— Du calme ! du calme ! lui répondait Paul Petrovitch, et tout en faisant cette recommandation, il paraissait très-mécontent lui-même, et se tirait la moustache.

Bazarof restait étranger à ces « misères, » et d’ailleurs, sa position dans la maison ne lui permettait guère d’agir autrement. Le lendemain de son retour à Marino, il avait repris ses recherches sur les grenouilles, sur les infusoires, sur certaines combinaisons chimiques, et était tout absorbé dans ces travaux. Quant à Arcade, il croyait de son devoir, si ce n’est de venir en aide à son père, du moins de paraître tout disposé à le faire. Il l’écoutait patiemment, et se hasarda un jour à lui donner un conseil, non point avec l’espoir de le voir adopté, mais afin de manifester sa bonne volonté. Les affaires domestiques ne lui inspiraient aucun éloignement ; il se promettait même avec plaisir de se vouer un jour à l’agronomie ; mais pour le moment il avait d’autres idées en tête. À son grand étonnement. Arcade pensait continuellement à Nikolskoïé ; autrefois il aurait haussé les épaules, si quelqu’un lui avait dit qu’il pourrait s’ennuyer sous le même toit que Bazarof, et sous quel toit encore ! sous le toit paternel : mais il s’y ennuyait réellement, et aurait voulu en être loin. Il imagina de faire de longues promenades, mais cela ne lui fut d’aucun secours. Causant un jour avec son père, il apprit que celui-ci avait gardé plusieurs lettres assez intéressantes, adressées jadis à sa femme par la mère de madame Odintsof, et il fit tant d’instances pour les avoir, que Nicolas Petrovitch les retrouva, non sans peine, au milieu de ses vieux papiers, et les lui remit. Entré en possession de ces lettres à demi effacées, il les sentit plus calme, comme s’il eût trouvé enfin le but vers lequel il devait tendre. « Je vous le dis à tous les deux, a-t-elle ajouté d’elle-même. » Cette pensée ne lui sortait pas de la tête. « J’irai, j’irai ! oui, le diable m’emporte ! » Mais il se rappelait la dernière visite à Nikolskoïe, la froideur de la réception, et sa timidité reprenait le dessus. Cependant le « qui sait ? » de la jeunesse, le secret désir de mettre la fortune à l’épreuve, d’essayer ses forces sans témoin, sans aucun patronage, finit par l’emporter. Dix jours ne s’étaient pas encore passés depuis le retour des jeunes gens à Marino, que, sous le prétexte d’étudier l’organisation des écoles du dimanche, il partait de nouveau pour la ville, et de là pour Nikolskoïé. Pressant continuellement le cocher d’aller plus vite, il semblait un jeune officier courant au combat ; la joie, la peur et l’impatience se partagaient son cœur. « Avant tout, il ne faut pas réfléchir, » se répétait-il sans cesse. Le cocher qui le conduisait était un paysan déluré, qui s’arrêtait devant tous les cabarets, et demandait :

— Est-ce qu’on ne tue pas le ver ?

Mais le ver tué, il remontait sur son siège et ne ménageait pas ses chevaux. Le toit élevé de la maison bien connue se montra enfin aux yeux d’Arcade.

— Qu’est-ce que je fais là ? se dit-il tout à coup, mais il n’y avait plus moyen de retourner.

Les chevaux étaient lancés ; le cocher criait et sifflait pour soutenir leur ardeur. Déjà le petit pont de bois a retenti sous les fers des chevaux et sous les roues ; voici la longue allée de pins taillés en mur… Une robe rose se détache au milieu du sombre feuillage ; une jeune figure se montre sous la frange légère d’une ombrelle… Arcade a reconnu Katia, et elle l’a reconnu aussi. Il donne ordre au cocher d’arrêter les chevaux qui galopaient toujours, saute à terre et court à elle.

— C’est vous ! s’écria Katia, et elle rougit lentement. — Allons trouver ma sœur ; elle est là dans le jardin ; il lui sera très-agréable de vous revoir.

Katia conduisit Arcade dans le jardin. La manière dont il l’avait rencontrée lui paraissait d’un bon augure ; il la retrouvait avec autant de joie que si elle avait été une de ses proches parentes. Tout était pour le mieux : point de maître d’hôtel aux gestes solennels, point d’attente dans le salon. Il aperçut madame Odintsof au bout d’une allée ; elle lui tournait le dos et se retourna doucement au bruit de leurs pas. Arcade fut sur le point de perdre de nouveau contenance, mais les premières paroles qu’elle prononça le rassurèrent complètement.

— Bonjour, fuyard ! dit-elle de sa voix égale et caressante, et elle s’avança vers lui en souriant et en clignant les yeux à cause du vent et du soleil. — Où l’as-tu trouvé, Katia ?

— Je vous apporte, commença Arcade, une chose à laquelle vous ne vous attendez guère…

— Vous vous êtes apporté vous-même, voilà l’essentiel.



  1. Paysan libre, d’origine noble.