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Pères et Enfants/Texte entier

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Traduction par inconnu.
Texte établi par Préface de Prosper MériméeCharpentier (p. np-324).


PÈRES


ET


ENFANTS


PAR


IVAN TOURGUENEF



PRÉCÉDÉ D’UNE LETTRE À L’ÉDITEUR


PAR PROSPER MÉRIMÉE


DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


――――――――


PARIS


CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR


28, QUAI DE L’ÉCOLE


──


1863

À M. CHARPENTIER

LIBRAIRE-ÉDITEUR



Monsieur,


Le roman que vous allez publier a excité des tempêtes en Russie. Ni les critiques passionnées, ni les calomnies, ni les injures de la presse, rien n’a manqué à son succès, si ce n’est peut-être un mandement pastoral. En Russie, comme ailleurs, on ne dit pas impunément des vérités à ceux qui ne vous en demandent pas. Dans ce petit ouvrage, M. J. Tourguenef s’est montré, comme à son ordinaire, observateur fin et subtil ; mais en prenant pour objet de son étude deux générations de ses compatriotes, il a fait la faute de n’en flatter aucune. Chaque génération trouve le portrait de l’autre fort ressemblant, mais crie que le sien est une caricature.

« Lynx envers nos pareils et taupes envers nous,»


nous ne reconnaissons que les photographies de nos voisins. Les pères ont réclamé, mais les enfants, encore plus susceptibles, ont jeté les hauts cris en se voyant personnifiés dans le positif Bazarof.

Vous savez, monsieur, que depuis longtemps la Russie emprunte à l’Occident ses modes et ses idées : ce sont des modes aussi, bien souvent. La France lui envoie des robes et des rubans, l’Allemagne est en possession de la fournir d’idées. Naguère on pensait à Saint-Pétersbourg d’après Hegel ; présentement, c’est Schopenhauer qui a la vogue. Les adeptes de Schopenhauer prêchent l’action, parlent beaucoup et ne font pas grand’chose, mais l’avenir, disent-ils, leur appartient. Ils ont leurs théories sociales qui effrayent fort les gens de l’ancien régime ; car pour un peu ils vous proposent de faire table rase de toutes les institutions existantes. Au fond, je ne les crois pas dangereux : d’abord parce qu’ils ne sont pas plus méchants que leurs pères, puis ils sont en général paresseux ; enfin, jusqu’à présent, le peuple, seul faiseur de révolutions durables, n’a rien compris à leurs théories, et eux-mêmes n’ont jamais pris la peine de faire son éducation.

À mon avis, cette impartialité de M. Tourguenef est un des mérites de son livre. Il ne s’est pas constitué le juge de la société moderne ; il l’a peinte telle qu’il l’a vue. Sans parti pris, il note ses ridicules, ses travers, ses passions. Il constate que les travers changent, mais que les passions restent les mêmes. En dépit des efforts de tant de philosophes et de réformateurs, le cœur humain n’a pas été modifié depuis le temps où le premier poète, le premier romancier eurent l’heureuse idée d’en faire l’étude. Le socialiste de M. Tourguenef devient amoureux d’une grande dame que sa sauvagerie amuse, et son disciple élevé dans le mépris du mariage épouse une petite provinciale qui le mènera par le bout du nez et le rendra parfaitement heureux.

La traduction, que vous avez bien voulu me communiquer, me paraît fort exacte ; ce n’est pas à dire qu’elle donne une idée complète du style vif et coloré de M. Tourguenef. Traduire du russe en français n’est pas une tâche facile. Le russe est une langue faite pour la poésie, d’une richesse extraordinaire et remarquable surtout par la finesse de ses nuances. Lorsqu’une pareille langue se trouve à la disposition d’un écrivain ingénieux qui se plaît à l’observation et à l’analyse, vous devinez le parti qu’il en peut tirer et les insurmontables difficultés qu’il prépare à son traducteur. Au reste, si les portraits de M. Tourguenef perdent pour nous quelque chose de leur brillant coloris, il leur restera toujours la vérité et la grâce naïve qui caractérisent toute œuvre consciencieuse et d’après nature.

Agréez, etc.

P. Mérimée.


PÈRES
ET
ENFANTS




I


« Eh bien ! Pierre, rien ne vient encore ? » demandait, le 20 mai 1859, un homme de quarante-cinq ans environ, vêtu d’un paletot et d’un pantalon à carreaux couvert de poussière, debout, nu tête, sur le seuil d’une auberge de la grand’route de X, en Russie. Le domestique auquel il adressait cette question était un jeune blondin aux joues pleines, aux petits yeux ternes, au menton rond, couvert d’un duvet incolore.

Ce domestique, chez lequel tout, depuis ses cheveux pommadés et ses boucles d’oreilles en turquoises, jusqu’à ses gestes étudiés, révélait un serviteur de la nouvelle génération du progrès, jeta les yeux sur la route par égard pour son maître et lui répondit avec gravité :

— On ne voit absolument rien !

— Rien ? demanda le maître.

— Absolument rien ! répéta le domestique.

Le maître soupira et s’assit sur un banc. Pendant qu’il se tient là, les jambes repliées et promenant les yeux autour de lui d’un air pensif, profitons-en pour le présenter au lecteur.

Il se nomme Nicolas Petrovitch Kirsanof, et possède, à quinze verstes de l’auberge, une propriété de deux cents paysans ; là, pour parler comme il le fait depuis qu’il s’est arrangé avec eux, conformément aux nouveaux règlements, il s’est monté une « ferme » comprenant deux mille deciatines[1]. Son père, un de nos généraux de 1812, homme d’une nature très-peu cultivée, rude même, un Russe du plus pur sang, mais sans ombre de méchanceté, avait blanchi sous le harnais. Nommé général de brigade et plus tard commandant d’une division, il habitait la province, où, en raison de son grade, il jouait un rôle assez important. Nicolas Petrovitch, son fils, était né dans la Russie méridionale, ainsi que son frère aîné Paul, dont nous parlerons plus tard ; il fut élevé à la maison jusqu’à l’âge de quatorze ans par des gouverneurs à bon marché, entouré d’aides-de-camp aux allures servilement dégagées, et d’autres individus appartenant à l’intendance ou à l’état-major. Sa mère, une demoiselle Koliazine, qui se nommait Agathe sous le toit paternel, avait pris, une fois mariée, le nom de Agatokleïa Kouzminichna, et ne dérogeait en rien aux habitudes qui caractérisent les « dames » des officiers supérieurs ; elle portait des bonnets magnifiques et des robes de soie bruyantes, s’avançait toujours la première à l’église pour baiser la croix[2], parlait beaucoup et très-haut, donnait sa main à baiser tous les matins à ses enfants, et leur administrait chaque soir sa bénédiction ; en un mot, elle était la grande dame du chef-lieu. Quoique Nicolas Petrovitch passât pour un poltron, on le destinait, en sa qualité de fils d’un général, à entrer au service militaire, ainsi que son frère Paul ; mais, le jour même de son départ pour le régiment, il se cassa la jambe et clopina toute sa vie, après avoir passé deux mois dans son lit. Obligé de renoncer à en faire un soldat, son père se résigna à le mettre au service civil, et il le conduisit à Pétersbourg pour le faire entrer à l’université dès qu’il eut accompli sa dix-huitième année. Paul obtint la même année le grade d’officier dans un régiment de la garde. Les deux jeunes gens prirent un logement en commun, et y vécurent sous la surveillance peu rigoureuse d’un oncle maternel, employé supérieur. Leur père était allé rejoindre sa division et sa femme. Il adressait de loin en loin à ses fils d’énormes plis de papier gris couverts d’une écriture qui dénotait la main exercée d’un scribe de régiment. À la fin de chaque lettre se lisaient, encadrés dans un parafe aux traits soigneusement arrondis, les mots suivants : « — Pierre Kirsanof, générale-major. » En 1835, Nicolas Petrovitch sortit de l’université avec le titre de candidat, et, la même année, le général Kirsanof, ayant été mis à la retraite après une inspection intempestive, vint se fixer à Pétersbourg avec sa femme. Il s’était loué une maison près du jardin de la Tauride, et avait obtenu ses entrées au club anglais, lorsque un coup d’apoplexie l’enleva subitement à sa famille. Agatokleïa Kouzminichna ne tarda pas à le suivre. Elle n’avait pu se faire à la vie retirée qu’elle était obligée de mener dans la capitale. L’ennui de se voir pour ainsi dire mise à la retraite elle-même la conduisit promptement au tombeau. Quant à Nicolas Petrovitch, il s’était épris, encore du vivant de ses parents et à leur grand regret, de la fille du propriétaire de la maison qu’il habitait, employé subalterne du gouvernement. C’était une jeune personne d’une figure agréable et dont l’esprit ne manquait pas de culture ; elle lisait dans les Revues les articles les plus sérieux de la « partie scientifique. » Le mariage fut célébré à l’expiration du deuil ; et l’heureux Nicolas Petrovitch, ayant quitté le ministère des domaines, où son père l’avait fait entrer par protection, se transporta avec sa Macha dans une maison de campagne, près de l’institut des Eaux et Forêts ; puis, étant rentré en ville, il loua un joli petit appartement avec un salon un peu froid et un escalier bien tenu ; enfin il se retira à la campagne, où sa femme lui donna bientôt un fils. Les deux époux menaient une vie tranquille et heureuse ; ils ne se quittaient presque jamais, jouaient ensemble sur le piano des morceaux à quatre mains, chantaient des duos. La femme cultivait des fleurs et surveillait la basse-cour ; le mari s’occupait d’agronomie et allait de temps en temps à la chasse ; Arcade, leur fils, grandissait et vivait également dans le calme et la sérénité. Dix ans se passèrent ainsi comme un rêve. Mais, en 1847, madame Kirsanof mourut. Son mari eut beaucoup de peine à supporter ce coup inattendu, et ses cheveux grisonnèrent en quelques semaines ; il se disposait à partir pour les pays étrangers afin de se distraire un peu, lorsque l’année 1848 rendit les voyages impossibles. Forcé de retourner à la campagne, il y passa quelque temps dans une inaction complète, puis se mit à introduire des réformes dans l’administration de son bien. Au commencement de l’année 1855, il conduisit Arcade à l’université de Pétersbourg et y passa trois hivers avec lui, presque sans sortir de sa maison, et cultivant la connaissance des jeunes camarades de son fils. Il ne l’avait pas rejoint pendant l’hiver de 1858, et nous le retrouvons maintenant, au mois de mai suivant, la tête déjà tout à fait blanche, replet et un peu voûté ; il attend son fils qui vient de quitter l’université, avec le titre de candidat, comme lui-même l’avait fait dans son temps.

Le domestique qui venait de lui parler gagna par convenance, (ou peut-être aussi parce qu’il ne se souciait pas de rester sous l’œil de son maître, la porte de la cour et se mit en devoir d’allumer sa pipe. Kirsanof baissa la tête et arrêta les yeux sur les marches vermoulues de l’escalier ; un gros poulet, au plumage bigarré, s’y promenait gravement en frappant les planches de ses longues pattes jaunes ; un chat tout barbouillé de cendre le regardait d’un air peu amical du haut de la balustrade où il se tenait accroupi. Le soleil était brûlant ; de la chambre obscure qui servait d’entrée à l’auberge s’exhalait une odeur de pain de seigle fraîchement cuit. Kirsanof se prit à rêver : « Mon fils… candidat… Arkacha[3]… » se disait-il ; ces mots ne lui sortaient pas de la tête. Il se rappela sa femme : « Elle nous a quittés trop tôt, » murmura-t-il tristement. En ce moment un gros pigeon s’abattit sur la route et courut précipitamment boire dans une flaque d’eau près d’un puits. Kirsanof se mit à l’observer ; mais son oreille distinguait déjà dans l’éloignement le bruit d’une voiture…

— Ce pourrait bien être Monsieur fils, vint lui dire son domestique, qui sortit tout à coup de la porte cochère.

Kirsanof se releva brusquement et jeta les yeux sur la grand’route. Un tarantass attelé de trois chevaux ne tarda pas à se montrer. Bientôt après parut le bord d’une casquette d’étudiant abritant les traits chéris d’une figure bien connue…

« Arkacha ! Arkacha ! » s’écria Kirsanof ; et il se mit à courir en levant les mains. Quelques instants après, ses lèvres étaient collées sur la joue imberbe, hâlée et poudreuse du jeune candidat.


II


— Laisse-moi me secouer, papa, disait Arcade d’une voix un peu enrouée par la fatigue, mais sonore et jeune, tout en répondant joyeusement aux caresses paternelles ; je vais te couvrir de poussière.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, disait Kirsanof avec un sourire d’attendrissement, en essayant d’épousseter le collet du manteau de son fils et son propre paletot. Montre-toi donc, montre-toi donc, ajouta-t-il en se reculant un peu ; et il se dirigea presque aussitôt à pas précipités du côté de l’auberge en criant : Allons ! ici, ici, et des chevaux, au plus vite !

Kirsanof paraissait beaucoup plus ému que son fils ; il semblait à la fois troublé et un peu intimidé. Arcade l’arrêta.

— Permets-moi, lui dit-il, de te présenter mon ami Bazarof, dont je t’ai si souvent parlé dans mes lettres. Il a eu l’amabilité de consentir à passer quelque temps avec nous à la campagne.

Kirsanof se retourna immédiatement, et s’avança vers un jeune homme qui venait de descendre du tarantass, enveloppé dans un long caban orné de brandebourgs ; il secoua fortement la main rouge et large que celui-ci lui tendit sans beaucoup d’empressement.

— Je suis bien heureux, lui dit-il, d’apprendre votre bonne visite. Permettez-moi de vous demander votre nom et celui-ci de M. votre père[4].

— Eugène Vassilief, répondit Bazarof d’une voix forte mais lente ; et, rabattant le col de son caban, il se laissa voir en plein à Kirsanof. Il avait le visage long et maigre, le front ouvert, le nez large dans le haut et effilé par le bout, de grands yeux verdâtres, et des favoris longs et pendants couleur de sable ; un sourire tranquille se jouait sur ses lèvres, toute sa physionomie exprimait l’intelligence et la confiance en soi.

— J’espère, mon cher Eugène Vassilitch, reprit Kirsanof, que vous ne vous ennuierez pas chez nous.

Les lèvres de Bazarof s’entr’ouvrirent un peu ; mais il ne répondit rien, et se contenta de soulever sa casquette. Malgré son épaisse chevelure d’un châtain foncé, il était facile de distinguer les protubérances prononcées de son large crâne.

— Arcade, dit tout à coup Kirsanof en se tournant vers son fils, faut-il atteler tout de suite, ou bien voulez-vous prendre un peu de repos ?

— Nous nous reposerons à la maison, papa ; fais atteler.

— Tout de suite, tout de suite, reprit vivement Kirsanof. Hé ! Pierre, entends-tu ? Allons, fais-nous partir au plus vite.

Pierre qui, en sa qualité de serviteur perfectionné, au lieu de venir baiser la main de son jeune maître, s’était borné à le saluer de loin, disparut de nouveau sous la porte cochère.

— Je suis venu en calèche, dit Kirsanof avec hésitation à son fils, mais il y a des chevaux pour ton tarantass…

Pendant qu’il parlait ainsi à Arcade, celui-ci buvait de l’eau fraîche que la maîtresse de l’auberge lui avait apportée dans un cruchon d’étain, et Bazarof, qui venait d’allumer sa pipe, s’approcha du cocher occupé à dételer les chevaux.

— Seulement, reprit Kirsanof, il n’y a que deux places dans ma calèche, et je ne sais comment faire.

— Il montera dans le tarantass, lui répondit Arcade à demi-voix, ne te gêne pas avec lui, je t’en prie ; c’est un excellent garçon ; il ne fait point d’embarras ; tu verras.

Le cocher de Kirsanof fit avancer la calèche.

— Allons ! dépêche-toi donc, gros barbu, dit Bazarof au postillon.

— As-tu entendu, Mitouka, s’écria aussitôt un autre postillon qui se tenait à quelques pas de là, les mains fourrées dans les poches de derrière de son touloup[5], le maître t’a appelé gros barbu ; c’est bien ça.

Mitouka se contenta pour toute réponse de donner un coup de tête qui agita son bonnet, et il enleva les rênes de son porteur couvert d’écume.

— Vite ! vite ! mes braves ! aidez-nous un peu ! s’écria Kirsanof, je donnerai un bon pourboire.

Quelques minutes après, les chevaux étaient attelés ; Nicolas Petrovitch monta avec son fils dans sa calèche ; Pierre grimpa sur le siège ; Bazarof sauta dans le tarantass, enfonça sa tête dans un coussin de cuir, et les deux voitures partirent au grand trot.


III


— Ainsi donc te voilà candidat et de retour à la maison, dit Kirsanof a son fils, tout en lui posant la main tantôt sur les genoux, tantôt sur l’épaule ; enfin !

— Comment se porte mon oncle ? lui demanda Arcade, qui, malgré la joie sincère et presque enfantine qu’il ressentait, souhaitait pourtant beaucoup de donner à la conversation une tournure plus calme.

— Il se porte bien ; il voulait venir avec moi à ta rencontre, mais je ne sais pourquoi il a changé d’avis.

— Et tu m’as attendu longtemps ? demanda Arcade.

— J’étais là depuis près de cinq heures.

— Vraiment ? comme tu es bon !

Arcade se tourna vivement du côté de son père, et lui appliqua sur la joue un baiser bruyant. Kirsanof y répondit par un rire contenu.

— Quel beau cheval de selle je t’ai préparé ! reprit-il, tu verras ! Et j’ai fait mettre du papier dans ta chambre.

— Bazarof en aura-t-il une ?

— On le casera ; sois tranquille…

— Traite-le de ton mieux, je t’en prie. Je ne saurais te dire combien nous sommes amis.

— Le connais-tu depuis longtemps ?

— Non.

— C’est donc cela que je ne l’ai pas vu l’autre hiver. De quoi s’occupe-t-il ?

— Principalement des sciences naturelles. Mais il sait tout au monde ; il se propose de passer l’année prochaine son examen de docteur.

— Ah ! il étudie la médecine, reprit Kirsanof.

Et il se tut pendant quelques minutes ;

— Pierre ! demanda-t-il tout à coup au domestique, ne sont-ce pas des paysans de chez nous qui passent là-bas ?

Le domestique tourna la tête du côté que son maître lui indiquait de la main. Plusieurs charrettes, dont les chevaux étaient débridés[6], roulaient avec rapidité sur un étroit chemin de traverse ; chacune portait un ou deux paysans en touloups dégrafés.

— Effectivement, répondit le domestique.

— Où vont-ils donc ? Est-ce à la ville ?

— C’est probable ; ils vont au cabaret, ajouta Pierre d’un ton de mépris, et en se penchant un peu vers le cocher, comme pour le prendre à témoin. Mais le cocher ne donna pas la moindre marque d’assentiment ; c’était un homme de l’ancien régime, qui ne partageait aucune des idées du jour.

— Les paysans me donnent beaucoup de tracas cette année-ci, dit Kirsanof à son fils ; ils ne payent pas leurs redevances. Qu’y faire ?

— Es-tu plus satisfait des journaliers ?

— Oui, répondit Kirsanof entre ses dents ; mais on me les débauche ; voilà le mal. Puis, ils ne travaillent pas avec un véritable zèle, et détériorent les instruments de labour. Cependant les terres ont été ensemencées. Tout s’arrangera avec le temps. L’agriculture t’intéresse donc maintenant ?

— Vous manquez d’ombre ; voilà ce que je regrette, dit Arcade sans répondre à la dernière question de son père.

— J’ai fait placer une grande marquise au-dessus du balcon, du côté de la maison qui est exposé au nord, reprit Kirsanof, on peut maintenant dîner en plein air.

— Cela rappelle peut-être un peu trop la villa. Au reste tout cela ne fait rien. Comme l’air que l’on respire ici est pur ! comme il est parfumé ! Je crois vraiment que cette délicieuse odeur est particulière à notre pays ! Et comme le ciel…

Arcade s’arrêta tout court, jeta timidement un regard derrière la voiture et se tut.

— Sans doute, répondit Kirsanof ; tu es né ici, et par conséquent tout doit y avoir à tes yeux…

— Peu importe, suivant moi, l’endroit où l’on est né, interrompit Arcade.

— Cependant…

— Non ; cela n’y fait absolument rien.

Kirsanof regarda son fils à la dérobée, et les deux interlocuteurs firent près d’une demi-verste sans ouvrir la bouche.

— Je ne sais si je t’ai appris, reprit enfin Kirsanof, que ta vieille bonne Yégorovna était morte.

— Vraiment ! pauvre femme ! Et Prokofitch, est-il toujours de ce monde ?

— Oui, et il est toujours le même ; toujours grognon comme autrefois. Tu ne trouveras pas de grands changements à Marino, je t’en préviens.

— As-tu encore le même intendant ?

— C’est peut-être le seul changement que j’aie fait. Je l’ai renvoyé, m’étant décidé à ne plus avoir à mon service des dvorovi[7] libres, ou du moins de ne leur confier aucune fonction qui entraîne une responsabilité quelconque.

Arcade désigna des yeux Pierre.

Il est libre, en effet[8], reprit Kirsanof ; mais c’est un valet de chambre. J’ai maintenant pour intendant un bourgeois qui me paraît un homme intelligent. Je lui donne deux cent cinquante roubles par an. Au reste, continua Kirsanof en se prenant le front et les sourcils avec la main, geste qu’il avait l’habitude de faire lorsqu’il se sentait embarrassé, je viens de te dire que tu ne trouverais aucun changement à Marino. Ce n’est pas absolument exact, et je crois qu’il est de mon devoir de te prévenir, quoique pourtant…

Il s’arrêta et reprit bientôt en français :

— Un moraliste sévère trouverait sans doute ma sincérité déplacée mais, en premier lieu, ce que je vais te confier ne saurait rester secret, et en second lieu tu sais que j’ai toujours eu des principes particuliers relativement aux rapports qui existent entre un père et son fils. Après tout, je dois convenir que tu aurais le droit de me blâmer… À mon âge… en un mot, cette jeune fille… dont tu as probablement entendu parler déjà…

— Fénitchka ? demanda Arcade d’un ton dégagé.

Kirsanof rougit un peu.

— Ne prononce pas son nom si haut, je t’en prie… dit-il à Arcade. Oui… eh bien, elle demeure maintenant dans la maison ; je lui ai donné… deux petites pièces. Au reste, tout cela peut être changé.

— Pourquoi donc, papa, je l’en prie ?

— Ton ami va passer quelque temps chez nous ; c’est embarrassant…

— Si c’est pour Bazarof, tu aurais bien tort. Il est au-dessus de tout cela.

— Pour toi aussi, reprit Kirsanof ; malheureusement l’aile de la maison n’est pas en bon état.

— Voyons, voyons, papa ; tu sembles chercher à t’excuser ; comment n’as-tu pas conscience ?

— Oui, sans doute, je devrais me faire conscience, ajouta Kirsanof qui rougissait de plus en plus.

— Allons donc ! mon père ; je t’en supplie ! — lui dit Arcade en souriant avec aménité. « Quelle idée de s’excuser de ça ! » se dit le jeune homme ; et tout en pensant ainsi, une tendresse indulgente pour la bonne et faible nature de son père, jointe à je ne sais quel sentiment de secrète supériorité, s’éveilla en lui. — N’en parlons plus, je t’en prie, ajouta-t-il en jouissant involontairement de cette indépendance d’esprit qui l’élevait si haut au-dessus de toute espèce de préjugés.

Kirsanof, qui continuait à se frotter le front, le regarda une seconde fois à travers ses doigts, et se sentit comme piqué au cœur… Mais il ne tarda pas à s’accuser lui-même.

— Voici nos champs qui commencent, dit-il après un long silence.

— Et ce bois là, en face, ne nous appartient-il pas aussi ? demanda Arcade.

— Oui, mais je viens de le vendre, et il sera mis en coupe avant la fin de l’année.

— Pourquoi l’as-tu vendu ?

— J’avais besoin d’argent ; d’ailleurs toutes ces terres là appartiendront bientôt aux paysans.

— Qui ne te payent pas leur redevance ?

— Cela les regarde ; ensuite il faudra bien qu’ils finissent par payer.

— Je regrette ce bois, dit Arcade ; et il jeta les yeux autour de lui.

Le pays qu’ils traversaient n’était pas précisément pittoresque. Une vaste plaine cultivée s’étendait jusqu’à l’horizon, et le sol ne s’élevait un peu que pour s’infléchir bientôt après ; quelques petits bois paraissaient à de rares intervalles, et des ravins tapissés de buissons bas et clairs-semés serpentaient un peu plus loin, rappelant assez fidèlement les dessins qui les représentent sur les vieux plans datant du règne de l’impératrice Catherine. On rencontrait aussi de temps en temps de petites rivières aux rives dépouillées, des étangs retenus par de mauvaises digues, de pauvres villages dont les maisons peu élevées étaient surmontées de toits de chaume noirs et à moitié dégarnis, de chétives granges à battre le blé, aux murs formés de branches entrelacées, avec des portes énormes bâillant sur des aires vides ; des églises, les unes en briques recouvertes d’une couche de plâtre qui commençait à se détacher, les autres en bois surmontées de croix mal affermies et entourées de cimetières mal tenus. Arcade sentait son cœur se serrer peu à peu. Comme par un fait exprès, tous les paysans avec lesquels ils se croisaient avaient l’air misérable et montaient de petites rosses ; les saules qui bordaient la route[9] ressemblaient, avec leurs écorces arrachées et leurs branches cassées, à des mendiants en guenilles ; des vaches au poil hérissé, maigres et farouches, broutaient l’herbe avidement, le long des fossés. On eût dit qu’elles venaient d’échapper à grand’peine à je ne sais quelles griffes meurtrières ; la vue de ces pauvres animaux évoquait, au milieu de l’éclat d’une journée printanière, le blanc fantôme d’un hiver sans fin, d’un hiver impitoyable avec ses gelées et ses tourbillons de neige. « Non, se dit Arcade, cette contrée n’est pas riche, elle ne frappe pas par le bien-être, par les traces d’un travail assidu ; il est impossible qu’elle reste dans cet état ; elle demande à être transformée… ; mais comment s’y prendre ? »

Tandis qu’Arcade réfléchissait ainsi, le printemps continuait à s’épanouir de plus belle autour de lui. Tout verdissait, tout se mouvait mollement et étincelait d’un éclat doré sous la douce haleine d’un vent chaud et léger, les arbres, les buissons et les herbes ; de toutes parts s’élevaient les trilles interminables des alouettes ; les vanneaux criaient en se balançant au-dessus des prés humides ou couraient silencieusement sur les mottes de terre ; des corbeaux, dont le noir plumage contrastait avec le vert tendre du froment encore tout bas, se voyaient çà et là ; on les distinguait plus difficilement au milieu des seigles qui commençaient déjà à blanchir ; c’est à peine si leurs têtes s’élevaient par moments au-dessus de cette mer ondoyante. Arcade admirait ce tableau, et ses pensées mélancoliques s’évanouissaient peu à peu… Il ôta son manteau, et arrêta sur son père un regard si joyeux et si enfantin, que celui-ci ne put s’empêcher de le serrer de nouveau dans ses bras.

— Nous approchons, lui dit Kirsanof ; dès que nous aurons monté cette pente, nous apercevrons la maison. Nous allons nous en donner, Arcade ; tu vas m’aider à gérer notre bien, si cela ne t’ennuie pas trop. Il faut que nous soyons étroitement unis, et que nous nous connaissions bien l’un et l’autre ; — n’est-ce pas ?

— Certainement, répondit Arcade, mais quelle belle journée !

— C’est pour fêter ton arrivée, mon ami. Oui, le printemps est dans tout son éclat. Au reste, je suis de l’avis de Pouchkine, tu te rappelles ces vers :

Combien ta vue m’attriste,
Printemps, printemps, saison d’amour !
Quel…

— Arcade, cria Bazarof du tarantass, envoie-moi une allumette ; impossible d’allumer ma pipe.

Nicolas Petrovitch se tut, et Arcade, qui l’écoutait avec quelque surprise, mais non sans intérêt, s’empressa de tirer de sa poche un porte-allumettes en argent, et chargea Pierre de le remettre à Bazarof.

— Veux-tu un cigare ? lui cria de nouveau Bazarof.

— Volontiers, répondit Arcade.

Pierre lui rapporta avec le porte-allumettes un gros et noir cigare qu’Arcade se mit immédiatement à fumer et dont l’odeur était tellement forte, que Kirsanof, n’ayant jamais fumé de sa vie, détournait involontairement le nez, tout en cherchant à cacher ce mouvement à son fils pour ne point le contrarier.

Un quart d’heure après, les deux équipages s’arrêtaient devant le péristyle d’une maison de bois, encore neuve, dont les murs étaient peints en gris, et le toit, de fer, en rouge. C’était Marino, autrement dit la « Nouvelle Ferme, » ou encore la « Maison des Orphelins, » comme l’appelaient les paysans.


IV


L’arrivée des maîtres n’attira point sur l’escalier une foule de dvorovi, ainsi que cela se voyait autrefois ; une petite fille d’une douzaine d’années parut à la porte, et bientôt après se montra un jeune gars, ressemblant beaucoup à Pierre, et portant une veste de livrée grise, aux boutons blancs et armoiriés ; c’était le domestique de Paul Petrovitch. Il ouvrit silencieusement la portière de la calèche, et détacha le tablier du tarantass. Kirsanof traversa, suivi de son fils et de Bazarof, une salle obscure et peu garnie de meubles, au fond de laquelle apparut pour un instant la figure d’une jeune femme ; puis il introduisit ses hôtes dans un salon assez bien décoré.

— Nous voici enfin chez nous, dit Kirsanof en ôtant sa casquette et en secouant ses cheveux. Avant tout, il faut souper et nous reposer.

— Un morceau n’est pas de refus, répondit Bazarof en s’étirant ; et il se jeta sur un canapé.

— Oui, oui, donnez-nous vite à souper, reprit Kirsanof ; et il se mit à frapper des pieds sans trop savoir pourquoi. — Voici justement Prokofitch.

Un homme d’une soixantaine d’années, maigre, aux cheveux blancs et au teint basané, entra dans la chambre ; il portait un habit marron avec des boutons de cuivre, et une cravate rose. Ayant baisé la main d’Arcade, il salua Bazarof, et alla se placer près de la porte les mains derrière le dos.

— Le voilà, Prokofitch, lui dit Nicolas Petrovitch. Il nous est enfin revenu… Eh bien ! comment le trouves-tu ?

— Dans le meilleur état possible, répondit le vieillard en souriant de nouveau : mais il reprit presque aussitôt son air sérieux et fronça ses épais sourcils. Faut-il couvrir la table ? demanda-t-il d’un air important.

— Oui, oui, je t’en prie. Mais Eugène Vassilitch ne serait peut-être pas fâché de passer dans sa chambre ?

— Non, je vous remercie. Je vous demanderai seulement d’y faire porter cette espèce de valise, et cette loque, ajouta-t-il en ôtant son caban.

— Fort bien ! Prokofitch, prends donc l’habit de monsieur. Le vieux serviteur prit la loque d’un air ébahi, l’éleva au-dessus de sa tête et s’éloigna sur la pointe des pieds. — Et toi, Arcade, veux-tu aller dans ta chambre ?

— Oui, je voudrais me nettoyer un peu, répondit Arcade ; et il se dirigeait déjà vers la porte lorsqu’un homme d’une taille moyenne, portant un swit anglais d’une couleur sombre, une cravate basse à la dernière mode et des bottines vernies, entra dans le salon. C’était Paul Petrovitch Kirsanof. Il paraissait avoir quarante-cinq ans environ ; ses cheveux gris coupés très-court avait le reflet foncé de l’argent lorsqu’il est encore neuf ; les traits de son visage au teint bilieux, mais net et sans rides, étaient d’une grande régularité, et dessinés avec une délicatesse extrême. On reconnaissait bientôt qu’il avait dû être très-beau ; ses yeux noirs, limpides et allongés, étaient surtout remarquables. L’élégant extérieur de Paul Pétrovitch conservait encore l’harmonie de la jeunesse, et ce je ne sais quoi d’élancé, (qui semble vouloir quitter la terre,) et qui disparaît ordinairement avec la vingtième année.

Paul sortit de la poche de son pantalon sa belle main aux ongles roses et longs, une main dont la beauté était encore relevée par des manchettes d’une blancheur de neige, arrêtées au poignet par de grosses opales, et il la tendit à son neveu. Après lui avoir donné le « shake hands » européen, il le baisa trois fois à la russe, c’est-à-dire qu’il effleura trois fois sa joue de ses moustaches parfumées, en lui disant :

« Sois le bienvenu ! » Son frère le présenta à Bazarof ; il inclina à peine son buste élancé et sourit, mais ne tendit pas sa main et la replaça même dans la poche de son pantalon.

— Je commençais à croire que vous n’arriveriez pas aujourd’hui, dit-il d’une voix de tête d’un timbre agréable, en se dandinant d’un air gracieux, en haussant les épaules et en montrant ses belles dents blanches. Est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose en route ?

— Il ne nous est rien arrivé, répondit Arcade ; nous ne nous sommes point hâtés ; voilà tout. Aussi avons-nous une faim de loups. Presse un peu Prokofitch, papa ; je vais revenir.

— Attends, je t’accompagnerai, s’écria Bazarof en se levant subitement du divan. Les deux jeunes gens s’éloignèrent.

— Qu’est-ce que cela ? demanda Paul Petrovitch.

— Un ami d’Arkacha, et un jeune homme fort intelligent, à ce qu’il m’a dit.

— Il va passer quelques temps ici ?

— Oui.

— Ce grand échevelé ?

— Oui, sans doute.

Paul tambourina légèrement de ses ongles sur la table.

— Je trouve qu’Arcade s’est dégourdi[10], reprit-il. Je suis très-content de le revoir.

Le souper se passa silencieusement. Bazarof surtout ne dit presque rien ; mais il mangea beaucoup. Kirsanof raconta plusieurs incidents de sa vie de fermier, comme il l’appelait, exposa ses vues sur les mesures que le gouvernement devait prendre, suivant lui, relativement aux comités[11], aux députations, sur la nécessité de recourir au travail des machines. Paul se promenait lentement dans la chambre (il ne soupait jamais), buvant de temps en temps quelques gouttes de vin rouge dans un petit verre, et jetant encore plus rarement un mot, ou plutôt une exclamation comme : Ah ! eh ! hem !

Arcade rapportait les nouvelles de Pétersbourg, mais il se sentait un peu embarrassé, comme l’est ordinairement tout jeune homme qui, à peine sorti de l’enfance, se retrouve dans les lieux où l’on avait coutume de le considérer et de le traiter comme un enfant. Il allongeait ses phrases sans nécessité, il évitait de prononcer le mot de papa, et il lui arriva même de le remplacer par celui de père, qu’il marmotta, il est vrai, entre ses dents ; il se versa avec une indifférence affectée beaucoup plus de vin qu’il n’en voulait, et se crut obligé de le boire. Prokofitch ne le quittait pas des yeux et ne cessait de remuer les lèvres comme s’il mâchonnait quelque chose. Le souper fini, on se quitta presque immédiatement.

— Sais-tu bien que ton oncle est un drôle de corps, dit Bazarof, qui s’était assis sur le lit d’Arcade et fumait une pipe très-courte. Quelle élégance à la campagne ! c’est vraiment curieux. Et ses ongles donc ? On pourrait les envoyer à l’exposition.

— Tu ne sais pas, répondit Arcade, qu’il a été un lion dans son temps. Je te conterai un jour son histoire. C’était un homme charmant ; il tournait la tête à toutes les femmes.

— C’est donc ça ! il se rappelle encore le bon temps. Malheureusement, il n’y a pas de conquêtes à faire ici. Je ne me lassais pas de le regarder ; a-t-il de drôles de cols ? On les dirait de marbre ; et comme son menton est bien rasé ! Arcade Nikolaïtch, sais-tu bien que tout cela est fort ridicule ?

— Je le veux bien ; mais il n’en est pas moins un excellent homme.

— Une véritable antiquaille ! Quant à ton père, c’est un brave homme. Il a tort d’aimer à lire des vers, et ne doit pas entendre grand chose à l’agriculture ; mais c’est un bon diable.

— Mon père est un homme rare.

— As-tu remarqué qu’il était tout embarrassé ? tout timide ?

Arcade leva la tête, comme s’il n’était pas timide lui-même.

— Quelles drôles de gens, reprit Bazarof, que tous ces romantiques grisonnants ! Ils donnent à tout leur système nerveux un tel développement, que l’équilibre se trouve rompu. Allons ! il faut nous coucher. J’ai dans ma chambre une aiguière anglaise, et la porte ne ferme pas. Cependant il ne faut pas en faire fi ! je parle de l’aiguière anglaise. C’est un progrès !

Bazarof s’éloigna, et Arcade éprouva un grand sentiment de bien-être qui s’empara de lui.

Il est doux de s’endormir sous le toit paternel, et dans un lit bien connu, sous une couverture qui a été cousue par des mains amies, peut-être par celles de la bonne nourrice qui a élevé votre enfance, ces mains affectueuses et infatigables ! Arcade se rappela Yégorovna, et il lui souhaita les joies des bienheureux… ; il ne pria point pour lui-même.

Les deux amis s’endormirent bientôt ; mais il n’en fut pas de même de plusieurs autres habitants de la maison. Kirsanof avait été fort agité par le retour de son fils. Il se coucha, mais n’éteignit pas sa lumière ; il se mit à réfléchir longuement, la tête appuyée sur la main. Son frère resta dans son cabinet jusqu’à une heure avancée de la nuit, étendu dans un large fauteuil, devant une cheminée remplie de charbon de terre qui brûlait faiblement. Paul ne s’était pas déshabillé ; il avait seulement changé ses bottines vernies pour des pantoufles chinoises rouges sans talons. Il tenait à la main le dernier numéro du Galignani, mais il ne le lisait pas. Ses yeux étaient arrêtés sur le foyer de la cheminée, où une flamme bleuâtre vacillait par moments… Dieu sait à quoi il pensait ainsi, mais ce n’était pas dans le passé seulement qu’errait son imagination ; il avait l’air morne et absorbé, ce qui n’est point le cas lorsque l’on s’abandonne uniquement à des souvenirs. Au fond d’une petite chambre donnant sur le derrière, se tenait assise, revêtue d’une douchagreïka[12] bleue, et un mouchoir blanc sur ses cheveux noirs, une jeune femme, nommée Fenitchka ; quoique tombant de sommeil, elle tendait l’oreille et jetait de temps en temps les yeux sur une porte entr’ouverte, qui laissait voir un petit lit où dormait un enfant dont on entendait la respiration égale.


V


Le lendemain matin Bazarof se réveilla le premier et sortit de la maison.

« Eh ! se dit-il, le pays n’est guère beau en effet. »

Lorsque Kirsanof entra en arrangement avec ses paysans, il dut se résigner à prendre pour son nouvel établissement quatre déciatines d’un sol plat et aride. Il s’y bâtit une maison avec dépendances et une ferme ; il dessina à côté un jardin, creusa un étang et deux puits ; mais les arbres qu’il avait plantés venaient mal, l’étang se remplissait lentement, et l’eau des puits était saumâtre. Cependant les acacias et les seringats du bosquet commençaient à donner de l’ombrage, et l’on s’établissait parfois en ce lieu pour dîner ou pour prendre le thé. Bazarof parcourut rapidement tous les sentiers du jardin, visita la basse-cour, l’écurie, découvrit deux petits dvorovi[13] avec lesquels il eut bientôt fait connaissance, et partit avec eux pour aller pêcher des grenouilles dans un marais, à une verste de la maison,

« Pourquoi veux-tu avoir des grenouilles, maître ? lui demanda un des enfants.

— Je vais te l’expliquer, lui répondit Bazarof qui avait le don particulier d’inspirer de la confiance aux personnes de la classe inférieure, quoique, loin de leur témoigner aucune condescendance, il les traitait d’ordinaire assez dédaigneusement. J’ouvre les grenouilles et j’examine ce qui se passe dans leur intérieur : comme toi et moi nous sommes aussi des grenouilles, mais des grenouilles qui marchent sur deux pieds, cela m’apprend ce qui se passe dans notre propre corps.

— Et qu’as-tu besoin de le savoir ?

— Afin de ne pas me tromper, si tu tombes malade et que je sois obligé de te traiter.

— Tu es donc un doucteur ?

— Oui.

— Vaska, écoute ici ; le maître qui dit que nous sommes des grenouilles !

— J’en ai peur, moi, des grenouilles, répondit Vaska, enfant de sept ans environ, aux cheveux blancs comme du lin, vêtu d’une casaque de gros drap gris avec un collet droit, et marchant les pieds nus.

— Pourquoi en aurait-on peur ? Est-ce qu’elles mordent ?

— Allons, mettez-vous à l’eau, philosophes, leur dit Bazarof.

À peine Bazarof fut-il sorti, que Kirsanof se réveilla à son tour, et, aussitôt levé, il entra chez Arcade, qu’il trouva tout habillé. Le père et le fils allèrent sur la terrasse que recouvrait une marquise ; un samovar allumé les attendait sur une table, entre de gros bosquets de seringat. La petite servante qui était venue la première à leur rencontre, la veille au soir, sous le péristyle, parut bientôt et dit d’une voix grêle :

« Fédossia Nikolaïevna est indisposée et ne peut pas venir ; elle vous fait demander s’il vous convient de servir le thé vous-même, ou s’il faut envoyer Douniacha ?

— Je le servirai moi-même, lui répondit précipitamment Kirsanof. Avec quoi prends-tu le thé, Arcade ? veux-tu de la crème ou du citron ?

— Je préfère la crème, dit Arcade ; et, après un moment de silence, il reprit d’un ton interrogateur : — Cher papa ?…

Kirsanof regarda son fils d’un air embarrassé :

— Eh bien, quoi ? lui demanda-t-il.

Arcade baissa les yeux.

— Pardonne-moi, papa, continua-t-il, si tu trouves que ma demande est déplacée ; mais la franchise avec laquelle tu m’as parlé hier m’autorise à en faire autant ; tu ne te fâcheras pas ?

— Parle.

— Tu m’encourages à t’adresser une question… Si Feu… si elle ne vient pas servir le thé, n’est-ce point à cause de moi ?

Kirsanof détourna un peu la tête.

— Peut-être… finit-il par répondre ; elle suppose… elle a honte.

Arcade jeta un coup d’œil rapide sur son père.

— Elle a bien tort, reprit-il ; tu connais ma manière de voir (Arcade aimait beaucoup cette expression). D’ailleurs, je serais désolé de te gêner le moins du monde dans ta vie, dans tes habitudes. Indépendamment de cela, je suis certain que tu ne peux avoir fait un mauvais choix ; et, si tu lui as permis de vivre sous notre toit, c’est qu’elle en est digne. Après tout, un fils n’est pas le juge de son père, et moi surtout,… et surtout d’un père comme toi, qui n’as jamais gêné en rien ma liberté.

Arcade prononça les premiers mots d’une voix tremblante ; il se sentait généreux, et pourtant il comprenait fort bien en même temps qu’il avait l’air de faire la leçon à son père ; mais le bruit de notre propre voix nous grise, et Arcade débita la fin de son petit discours avec fermeté, et même d’un ton quelque peu déclamatoire.

— Merci, Arkacha, lui répondit son père d’une voix sourde, et en se frottant de nouveau le front et les sourcils ; tes suppositions sont fondées. Il est certain que si cette jeune fille ne valait pas… Ce n’est point un simple caprice… En effet, j’éprouve quelque embarras à te parler de tout cela ; mais tu dois comprendre qu’il ne lui était guère possible de se présenter ici, devant toi, surtout le premier jour de ton arrivée.

— S’il en est ainsi, je vais aller moi-même la chercher, s’écria Arcade dans un nouvel accès de générosité ; et il sauta de sa chaise. — Je lui expliquerai qu’elle n’a pas à rougir devant moi.

— Arcade, s’écria son père en se levant aussi, fais-moi le plaisir,… c’est impossible… Il y a là bas,… je ne t’en ai pas encore prévenu…

Mais son fils ne l’entendait déjà plus ; il quitta la terrasse en courant. Kirsanof le suivit des yeux, et retomba tout troublé sur sa chaise. Son cœur battait avec force !… Avait-il conscience des rapports étranges qui allaient nécessairement s’établir entre son fils et lui ; pensait-il qu’Arcade eût agi plus respectueusement à son égard en évitant toute allusion à cette affaire, ou se reprochait-il sa faiblesse ; c’est ce qu’il serait difficile de décider. Tous ces sentiments s’agitaient dans son sein confusément, à l’état de sensations ; la rougeur qui avait couvert son front ne s’était point dissipée, et son cœur battait toujours violemment.

Des pas précipités se firent entendre, et Arcade reparut sur la terrasse.

— Nous avons fait connaissance, mon père ! s’écria-t-il d’un air triompliant et affectueux à la fois. Fédossia Nikolaïevna est effectivement indisposée et elle ne viendra que plus tard. Mais comment ne m’as-tu pas dit que j’avais un frère ? Je l’aurais embrassé dès hier, avec autant de joie que je l’ai fait tout à l’heure.

Nicolas Petrovich voulut répondre ; il voulut se lever et ouvrir les bras… Arcade se jeta à son cou.

— Comment ? On s’embrasse encore ! s’écria derrière eux Paul.

Son arrivée réjouit également le père et le fils ; on n’est pas fâché souvent de mettre un terme aux situations les plus touchantes.

— Cela t’étonne ? répondit gaiement Kirsanof. Arkacha m’arrive à la fin des fins !… je n’ai pas encore eu le temps, depuis hier, de le regarder à loisir.

— Cela ne m’étonne nullement, reprit Paul ; je suis même tout disposé à en faire autant.

Arcade s’approcha de son oncle, qui lui effleura de nouveau les joues de ses moustaches parfumées.

Paul s’assit à la table. Il portait un élégant costume du matin dans le goût anglais ; un petit fez ornait sa tête. Celle coiffure et une cravate nouée avec négligence étaient comme un indice de la liberté qu’autorise la campagne ; mais le col empesé de sa chemise qui était de couleur, comme la mode le prescrit pour une toilette du matin, comprimait avec l’inflexibilité ordinaire son menton bien rasé.

— Où donc est ton nouvel ami ? demanda-t-il à Arcade.

— Il n’est pas à la maison ; il se lève ordinairement de grand matin et fait quelque excursion. Mais il ne faut pas s’occuper de lui ; il déteste les façons.

— Oui, on s’en aperçoit facilement.

Paul se mit à étaler lentement du beurre sur son pain.

— Compte-t-il rester longtemps ici ?

— Je ne sais. Il se propose d’aller voir son père.

— Où habite son père ?

— Il demeure dans notre gouvernement, à quatre-vingt verstes d’ici environ. Il y a une petite propriété. C’est un ancien chirurgien militaire.

— Ti… ti… ti… ti… Il me semblait bien que je connaissais ce nom là. Nicolas, le souviens-tu d’un docteur Bazarof qui était attaché à la division de notre père ?

— Je crois me le rappeler.

— J’en suis sûr ; le docteur est son père ? Hein ! fit Paul en remuant ses moustaches. Et qu’est-ce que M. Bazarof le fils, au fond ? ajouta-t-il avec lenteur.

— Ce qu’il est ?

Arcade sourit. — Voulez-vous, mon oncle, que je vous dise ce qu’il est au fond ?

— Fais-moi ce plaisir, mon cher neveu.

— C’est un nihiliste.

— Comment ? lui demanda son père. Quant à Paul, il leva son couteau dont l’extrémité portait un morceau de beurre, et resta immobile.

— C’est un nihiliste, répéta Arcade.

— Un nihiliste, dit Kirsanof. Ce mot doit venir du latin nihil, rien, autant que je puis juger, et par conséquent il signifie un homme qui… qui ne veut rien reconnaître ?

— Ou plutôt qui ne respecte rien, dit Paul qui se remit à beurrer son pain.

— Un homme qui envisage toutes choses à un point de vue critique, reprit Arcade.

— Cela ne revient-il pas au même ? demanda son oncle.

— Non, pas du tout ; un nihiliste est un homme qui ne s’incline devant aucune autorité, qui n’accepte aucun principe, sans examen, quelque soit le crédit dont jouisse ce principe.

— Et tu trouves que c’est très-bien, ça ? reprit Paul.

— Cela dépend, mon oncle. Il y a des personnes, qui s’en trouvent bien, et d’autres, fort mal au contraire.

— En vérité ? allons ! je vois que nous ne nous entendrons jamais. Les gens du vieux temps, comme moi, pensent que des principes… (Paul prononçait ce mot avec une certaine douceur, à la française ; Arcade au contraire, l’accentuait durement) des principes admis sans examen, pour me servir de ton expression, sont absolument indispensables. Vous avez changé tout cela ; que Dieu vous donne la santé et le grade de général[14] ; nous nous contenterons de vous admirer, messieurs les… comment dis-tu ?

— Les nihilistes, répondit Arcade en appuyant sur chaque syllabe.

— Oui, nous avions des hégéliens ; maintenant ce sont des nihilistes. Nous verrons comment vous ferez pour exister dans le néant, dans le vide, comme sous une machine pneumatique. Et maintenant, mon cher frère, fais-moi le plaisir de sonner ; je voudrais prendre mon cacao.

Nikolas Petrovitch sonna et s’écria « Douniacha ! » Mais, au lieu de Douniacha, ce fut Fénitchka elle-même qui parut. C’était une jeune femme de vingt-trois ans environ, blanche et rondelette, aux yeux noirs et aux cheveux foncés ; ses lèvres étaient rouges et pleines comme celles d’un enfant et ses mains mignonnes et délicates. Son costume se composait d’une robe d’indienne, et d’un fichu bleu tout neuf jeté sur ses épaules arrondies ; elle tenait à la main une grande tasse de cacao ; en la plaçant devant Paul, elle semblait toute décontenancée et la peau fine et transparente de son gracieux visage se colora d’une vive rougeur. Elle baissa les yeux et s’arrêta près de la table, en s’y appuyant du bout des doigts. On eût dit qu’elle se reprochait d’être venue et sentait en même temps qu’elle n’était pas venue sans en avoir le droit.

Paul fronça les sourcils d’un air sévère, et Kirsanof était tout confus.

— Bonjour, Fénitchka, dit-il enfin entre ses dents.

— Bonjour, répondit-elle d’une voix basse et douce ; et elle se retira lentement après avoir jeté à la dérobée un regard sur Arcade, qui lui souriait d’un air amical… Elle se balançait un peu sur ses hanches en marchant ; mais cela lui allait bien.

Lorsqu’elle fut partie, un profond silence régna pendant quelques instants sur la terrasse. Paul buvait son cacao ; il leva lentement la tête :

— Voilà monsieur le nihiliste qui daigne venir nous trouver, dit-il à demi-voix. Effectivement Bazarof s’avançait dans le jardin, en passant par-dessus les plates-bandes. Son paletot et son pantalon de toile étaient crottés ; une plante de marais serpentait autour de son vieux chapeau rond. Il tenait un petit sac de la main droite ; quelque chose y remuait. Il s’approcha à grands pas de la terrasse, inclina un peu la tête et dit :

— Bonjour, messieurs, vous me pardonnerez si j’arrive un peu tard pour le thé. Je vais revenir ; il faut que je me débarrasse de ces prisonniers.

— Ce sont des sangsues ? lui dit Paul.

— Non, des grenouilles.

— Est-ce pour les manger ou pour les élever ?

— Elles me servent à faire des expériences, répondit Bazarof d’un air indifférent ; et il entra dans la maison.

— Il va probablement les disséquer, reprit Paul ; il ne croit pas aux principes et croit aux grenouilles.

Arcade jeta sur son oncle un regard de commisération, et Kirsanof haussa imperceptiblement les épaules. Paul lui-même comprit que son mot ne valait rien ; il se mit à parler économie rurale et raconta à ce propos que le nouvel intendant était venu se plaindre à lui, avec son éloquence accoutumée, de l’ouvrier Foka, dont il ne pouvait rien faire. « C’est un véritable Ésope, disait l’intendant ; il s’est fait partout protester comme un mauvais gars ; à peine est-il à l’ouvrage, qu’il fait des sottises, décampe, et on ne le revoit plus. »


VI


Bazarof reparut bientôt ; il prit place et se mit à boire du thé comme s’il eût voulu épuiser le samovar. Les deux frères le regardaient en silence, et Arcade les observait l’un et l’autre du coin de l’œil.

— Avez-vous été loin ? demanda enfin Kirsanof.

— Jusqu’à cette espèce de marais qui se trouve près de votre bois de trembles. J’y ai fait lever cinq ou six bécassines ; tu pourras les tuer, Arcade.

— Vous n’êtes donc pas chasseur ?

— Non.

— Vous vous occupez spécialement de physique ? demanda Paul.

— Oui ; de physique et des sciences naturelles en général.

— On prétend que les Germains ont fait faire de grands progrès à ces sciences depuis quelques années.

— Oui, les Allemands sont nos maîtres à cet égard, répondit négligemment Bazarof.

Paul avait employé ce mot de Germains avec une intention ironique ; mais cela ne produisit pas grand effet.

— Vous avez une bien haute estime pour les Allemands ! reprit-il avec une politesse affectée. Il commençait à sentir une sourde irritation. Sa nature aristocratique ne pouvait supporter l’aplomb de Bazarof. Non-seulement ce fils de médecin ne se montrait pas embarrassé, mais il lui répondait brusquement et de mauvaise grâce, et le son de sa voix avait quelque chose de grossier qui frisait l’insolence.

— Les savants de ce pays-là sont des gaillards de mérite, dit Bazarof.

— C’est vrai, c’est vrai. Et vous n’avez probablement pas une si flatteuse opinion des savants russes ?

— C’est possible.

— Une pareille impartialité vous fait beaucoup d’honneur, ajouta Paul ; et il se redressa en portant la tête un peu en arrière. Cependant Arcade Nikolaïvitch nous avait dit que vous ne reconnaissiez aucune autorité en fait de sciences. Comment concilier cela avec l’opinion que vous venez d’exprimer ? Est-il bien vrai, en effet, que vous ne reconnaissiez aucune autorité ?

— Pourquoi le ferais-je ? Et à quoi devrais-je croire ? On me démontre une chose raisonnable ; j’en conviens, et tout est dit.

— Les Allemands disent donc toujours des choses raisonnables ? murmura Paul Petrovitch ; et sa figure prit une telle expression d’indifférence et d’impassibilité, qu’il paraissait s’être élevé dans une sphère parfaitement inaccessible aux agitations terrestres.

— Pas toujours, riposta Bazarof avec un bâillement contenu, comme pour donner à entendre que cette discussion oiseuse lui devenait à charge.

Paul regarda Arcade d’un air qui semblait lui dire : « Il faut convenir que ton ami n’est guère poli. »

— Quant à moi, continua-t-il à haute voix, non sans un certain effort, — je reconnais humblement que je n’aime pas beaucoup messieurs les Allemands. J’entends parler des véritables Allemands, et non point des Allemands-Russes ; on sait de reste ce que valent ces derniers. Oui, les Allemands de l’Allemagne ne me vont pas. Autrefois encore on pouvait les supporter ; ils avaient des hommes connus… Schiller, Goethe, par exemple… Mon frère porte à ces écrivains une estime toute particulière… Mais a cette heure je ne vois plus chez eux que des chimistes et des matérialistes…

— Un bon chimiste est vingt fois plus utile que le meilleur poète, dit Bazarof.

— Vraiment ? répondit Paul en levant un peu les sourcils comme s’il venait de se réveiller ; l’art vous semble donc une chose absolument sans valeur ?

— L’art de gagner de l’argent et de guérir radicalement les cors aux pieds ! s’écria Bazarof avec un sourire de mépris.

— À merveille ! Voilà comment vous daignez plaisanter ? Cela revient à une négation complète. Eh bien ! soit. Vous ne croyez donc qu’à la science seule ?

— J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je ne crois à rien. Qu’entendez-vous par ce mot de science pris dans un sens général ? Il y a des sciences comme il y a des métiers, des professions : il n’y a pas de science dans l’acception que vous donnez à ce mot.

— C’est fort bien. Et vous niez également tous les autres principes sur lesquels repose notre ordre social ?

— Est-ce un interrogatoire… politique ? demanda Bazarof.

Paul pâlit un peu… Kirsanof crut devoir se mêler à la conversation.

— Nous causerons de tout cela un peu plus longuement plus tard, mon cher Eugène Vassilitch ; vous nous exposerez toutes vos opinions, et nous vous dirons les nôtres. Quant à moi, je suis charmé d’apprendre que vous vous occupez de sciences naturelles. On m’a dit que, dans ces derniers temps, Liebig avait fait des découvertes étonnantes concernant l’aménagement des terres. Vous pourrez me venir en aide dans mes travaux agronomiques, et me donner d’excellents conseils.

— Avec plaisir, Nicolas Petrovitch ; mais laissons Liebig de côté. Avant d’ouvrir un livre, il faut apprendre à lire, et nous ne savons pas encore l’abc.

« Allons ! tu es bien véritablement un nihiliste, » pensa Kirsanof. — Quoi qu’il en soit, reprit-il, permettez-moi de recourir à vous au besoin. Mais n’est-il pas temps, mon frère, d’aller causer avec l’intendant ?

Paul se leva.

— Oui, dit-il, sans s’adresser à aucun des assistants, il est malheureux d’habiter la campagne quatre ou cinq ans de suite, loin de tous les grands esprits ! On ne tarde pas à y devenir un véritable imbécile. On prend grand soin de ne pas oublier tout ce que l’on a appris ; mais, bah ! On découvre un beau jour que ce sont des niaiseries, des choses oiseuses dont aucun homme raisonnable ne s’occupe plus aujourd’hui, et qu’on est un vieux radoteur. Qu’y faire ? Il paraît que la jeunesse est décidément plus sage que nous autres.

Paul tourna lentement sur les talons et s’éloigna à pas comptés. Son frère le suivit.

— Est-il toujours de cette force ? demanda froidement Bazarof dès que la porte fut fermée.

— Écoute, Eugène, lui dit son ami, tu as été trop roide avec lui ; tu l’as blessé.

— Vraiment ? Il faudrait peut-être les ménager, ces aristocrates de taupinière ! Mais tout cela n’est qu’amour-propre, habitudes de ci-devant lion, fatuité ! Pourquoi n’a-t-il pas continué son rôle à Pétersbourg puisqu’il s’y sentait appelé ?… Au reste, que le bon Dieu le bénisse ! J’ai trouvé une variété assez rare du dysticus marginatus ; tu sais, je te le montrerai.

— Je t’avais promis de te raconter son histoire, lui dit Arcade.

— L’histoire du dytiscus ?

— Ne plaisantons pas ; l’histoire de mon oncle. Tu verras qu’il n’est pas l’homme que tu crois. Au lieu de le tourner en ridicule, tu devrais plutôt le plaindre.

— C’est possible ! mais pourquoi t’en es-tu coiffé comme cela ?

— Il faut être juste, Eugène.

— Je n’en vois pas la nécessité.

— Allons ! écoute-moi…

Arcade se mit à conter à son ami l’histoire de son oncle. Le lecteur la trouvera dans le chapitre suivant.


VII


Paul Petrovitch Kirsanof avait passé sa première enfance sous le toit paternel avec son frère Nicolas ; puis on l’avait fait entrer au corps des pages. D’une beauté remarquable, suffisant, un peu moqueur et d’une irascibilité coquette (c’était la mode à cette époque), il ne pouvait manquer de plaire. À peine eut-il reçu l’épaulette, qu’il alla dans le monde. On l’accueillait partout avec empressement ; il prenait ses aises, abusait de ses succès et faisait mille folies ; mais cela ne lui nuisait pas. Les femmes en raffolaient ; les hommes le traitaient de fat, et lui portaient secrètement envie. Il vivait, comme nous l’avons déjà dit, avec son frère qu’il aimait beaucoup, quoique celui-ci ne lui ressemblât en rien. Nicolas Petrovitch boitait légèrement ; il avait une petite figure assez agréable, mais triste, les yeux voilés et doux, les cheveux rares ; il était paresseux, mais lisait aussi volontiers, et fuyait le grand monde. Paul ne passait jamais les soirées à la maison ; il s’était fait une réputation de hardiesse et d’agilité bien méritée (le premier il avait mis à la mode parmi les jeunes gens du monde les exercices gymnastiques), et n’avait lu en tout que cinq ou six brochures de Chateaubriand. Capitaine à l’âge de vingt-huit ans, une carrière brillante lui était ouverte lorsque tout changea brusquement.

On se souvient encore à Pétersbourg de la princesse R… Elle s’y montrait de temps en temps à l’époque dont nous parlons. Son mari était un homme bien élevé, mais un peu bête, et elle n’avait point d’enfants. La princesse partait subitement pour de longs voyages, revenait subitement en Russie, et se conduisait en toutes choses d’une manière fort étrange. On la disait coquette et légère ; elle se livrait avec ardeur à tous les plaisirs du monde, dansait jusqu’à en tomber d’épuisement, plaisantait et riait avec les jeunes gens qu’elle recevait avant le dîner dans l’ombre de son salon[15], et passait les nuits à prier et à pleurer, sans pouvoir trouver un instant de repos. Souvent elle demeurait jusqu’au matin dans sa chambre, à s’étirer les bras avec angoisse, ou bien elle restait courbée, pâle et froide, sur les feuilles d’un psautier. Le jour venait, et elle se transformait de nouveau en élégante, faisait des visites, riait, bavardait et se jetait au-devant de tout ce qui pouvait lui procurer la moindre distraction. Elle était admirablement faite ; sa chevelure, de la couleur de l’or et aussi pesante que l’or, formait une tresse qui lui tombait plus bas que les genoux ; pourtant on ne la citait point comme une beauté ; elle n’avait de bien dans la figure que les yeux. Peut-être même est ce trop dire, car ses yeux étaient assez petits et gris ; mais leur regard vif et profond, insouciant jusqu’à l’audace, et rêveur jusqu’à la désolation, était aussi énigmatique que charmant. Quelque chose d’extraordinaire s’y reflétait, même lorsque les paroles les plus futiles sortaient de sa bouche. Ses toilettes étaient toujours trop voyantes.

Paul la rencontra au bal, dansa avec elle une mazourka durant laquelle elle ne lui dit pas un seul mot raisonnable, et en devint passionnément épris. Accoutumé aux succès rapides, il arriva cette fois comme toujours assez promptement à ses fins ; mais la facilité de cette conquête ne le refroidit pas. Il s’attacha au contraire de plus en plus à celle femme, qui, alors même qu’elle s’abandonnait entièrement, semblait toujours avoir dans le cœur une fibre mystérieuse qu’on cherchait vainement à comprendre. Qu’y tenait-elle en réserve ? Dieu le sait ! On l’eût dit sous l’empire de puissances surnaturelles qui se jouaient d’elle au gré de leurs caprices, son esprit peu étendu n’étant pas de force à lutter contre de pareils adversaires. Toute sa vie présentait une suite d’actions inexplicables ; elle avait adressé à un homme qu’elle connaissait à peine les seules lettres qui pussent la compromettre aux yeux de son mari, et, quand elle aimait, son amour avait un étrange reflet de tristesse ; elle ne riait plus, et ne plaisantait plus avec celui qu’elle venait de choisir ; elle le regardait et l’écoutait avec une sorte d’étonnement. Souvent, et presque toujours à l’improviste, cet étonnement devenait une muette terreur, et sa figure prenait alors une expression morne et sauvage ; elle s’enfermait dans sa chambre à coucher, et ses femmes, mettant l’oreille à la porte, l’entendaient pousser de sourds gémissements. Plus d’une fois en rentrant chez lui après avoir eu avec elle une tendre entrevue, Paul se sentait au fond du cœur le dépit amer que fait naître un échec définitif.

« N’ai-je pas obtenu tout ce que je voulais ? » se demandait-il ; et pourtant son cœur continuait à saigner. Un jour il lui donna une bague, portant une pierre sur laquelle était gravé un sphinx.

— Qu’y a-t-il là ? lui demanda-t-elle ; un sphinx ?

— Oui ; répondit-il ; et ce sphinx, c’est vous.

— Moi ! dit-elle en levant lentement sur lui son indéfinissable regard. Savez-vous que j’en suis flattée ? ajouta-t-elle avec un sourire banal, mais sans que l’expression de son regard changeât.

Paul souffrit beaucoup tant que la princesse R… l’aima ; mais, lorsqu’elle commença à lui montrer de la froideur, et cela ne tarda pas, il faillit en perdre l’esprit. Il se désespérait et se sentait dévoré de jalousie ; il ne lui laissait pas un moment de repos et la suivait partout ; ennuyée de ses poursuites, elle partit pour l’étranger. Paul donna sa démission, malgré les instances de ses amis, malgré les conseils de ses supérieurs, et suivit la princesse ; pendant près de quatre ans, qu’il passa à voyager, tantôt il la rejoignait, tantôt il la quittait avec l’intention de ne plus la revoir ; il rougissait de sa faiblesse et la maudissait… mais rien n’y faisait. L’image de cette femme, cette image incompréhensible, presque dépourvue de sens, mais véritablement magique, s’était trop profondément imprimée dans son âme. Ils se revirent à Bade et leurs relations se rétablirent presque sur l’ancien pied ; elle semblait plus éprise de lui que jamais, mais cela dura un mois à peine ; la flamme qui venait de se ranimer s’éteignit pour toujours. Prévoyant une rupture inévitable, il voulut du moins rester son ami, comme si avec une pareille femme l’amitié était possible. Elle quitta Bade secrètement, et depuis ce jour évita constamment Paul. Il revint en Russie, essaya de reprendre son ancien genre de vie, mais ce fut en vain. Il était sans cesse en mouvement, et ne trouvait de repos nulle part ; il fréquentait pourtant les salons et avait conservé toutes les habitudes d’un homme du monde ; il pouvait même tirer vanité de deux ou trois nouvelles conquêtes ; mais il n’attendait plus rien de lui-même, ni des autres, et il ne s’essayait à rien. Il vieillit promptement, il commença à grisonner, prit l’habitude d’aller passer ses soirées au club, où, dévoré de fiel et d’ennui, il se mêlait avec une indifférence chagrine aux discussions ; c’est là, comme chacun le sait, un mauvais signe. L’idée de se marier ne pouvait naturellement lui venir à l’esprit. Ainsi s’écoulèrent avec une étonnante rapidité près de dix années d’une existence oisive ; le temps ne marche nulle part aussi rapidement qu’en Russie ; on assure pourtant qu’il s’écoule encore plus vite en prison. Un soir qu’il dînait au club, Paul apprit que la princesse R… venait de mourir à Paris dans un état voisin de la folie. Il se leva de sa chaise et se promena longtemps dans les salles du club, en s’arrêtant près des tables de jeu, où il se tenait comme pétrifié ; cependant il rentra à la maison à l’heure habituelle. Bientôt après il reçut un paquet à son adresse, et y trouva la bague qu’il avait donnée à la princesse. Elle avait tracé une croix sur le sphinx, en recommandant de dire à Paul — que la croix était le mot de l’énigme.

Cette mort eut lieu au commencement de l’année 1848, précisément à l’époque où Nicolas Petrovitch, ayant perdu sa femme, arrivait à Pétersbourg. Paul n’avait presque point vu son frère depuis que celui-ci s’était fixé à la campagne ; le mariage de Kirsanof coïncidait avec les premiers jours de sa connaissance avec la princesse. À son retour des pays étrangers, il avait été le rejoindre et se proposait de passer auprès de lui deux ou trois mois, à jouir de son bonheur ; mais il le quitta au bout d’une semaine. Son frère et lui différaient alors trop l’un de l’autre. Cette dissemblance avait beaucoup diminué en 1848 ; Nicolas était devenu veuf, et Paul, qui venait de perdre l’objet de ses souvenirs, essayait de n’y plus penser. Mais il restait à Kirsanof la satisfaction d’avoir mené une vie régulière ; son fils grandissait sous ses yeux ; Paul, au contraire, triste célibataire, entrait dans le crépuscule de la vie, dans cette période néfaste de regrets qui ressemblent à des espérances, et d’espérances qui ressemblent à des regrets, lorsque la jeunesse est déjà passée, et que la vieillesse n’est pas encore venue. Ce temps devait paraître plus pénible à Paul qu’à tout autre : ayant perdu son passé, il avait tout perdu.

— Je ne t’invite plus à venir à Marino, lui dit un jour Kirsanof (il avait donné à cette campagne le nom de Marino en souvenir de sa femme) ; tu t’y ennuyais du vivant de Marie ; ce serait bien pis aujourd’hui.

— C’est que j’étais alors trop vain et trop préoccupé, répondit Paul ; je suis plus calme maintenant, si ce n’est plus sage. Aussi n’hésiterais-je point à te suivre et à me fixer pour toujours auprès de toi, si tu me le permettais.

Pour toute réponse Kirsanof l’embrassa ; il s’écoula pourtant encore plus d’un an avant que Paul se décidât à accomplir sa résolution. Mais, une fois fixé à la campagne, il ne la quitta plus, même pendant les hivers que Kirsanof passa à Pétersbourg avec son fils. Il lisait beaucoup, surtout des livres anglais ; tout son genre de vie était disposé à l’anglaise ; il fréquentait peu les propriétaires du voisinage et ne s’absentait guère que pour assister aux élections, où il se taisait presque toujours, n’ouvrant la bouche que pour effrayer par ses boutades libérales et ses plaisanteries les propriétaires attachés à l’ancien régime, sans pour cela se rapprocher des représentants de la nouvelle génération. On l’accusait généralement de fierté ; mais on le respectait à cause de ses manières aristocratiques et de sa réputation d’homme à bonnes fortunes ; on le respectait parce que sa mise était recherchée et qu’il habitait toujours les plus belles chambres des meilleurs hôtels ; parce qu’il faisait ordinairement bonne chère, et qu’un jour il avait même dîné avec Wellington chez le duc d’Orléans ; parce qu’il ne se mettait jamais en route sans emporter avec lui un nécessaire d’argent et une baignoire de voyage ; parce qu’il se parfumait avec des odeurs particulières, fort « distinguées ; » parce qu’il jouait le whist en perfection et perdait toujours ; enfin, on le respectait aussi beaucoup à cause de sa parfaite honnêteté. Les dames du district le considéraient comme un mélancolique plein d’attrait, mais il ne leur accordait pas la moindre attention.

— Conviens, Eugène, dit Arcade en finissant son récit, que tu avais mal jugé mon oncle ? Je ne parle pas des services qu’il a maintes fois rendus à mon père, en lui donnant tout l’argent dont il pouvait disposer ; tu ignores sans doute que leurs terres sont indivises ; mais sache qu’il est toujours prêt à obliger n’importe qui et se range toujours du parti des paysans, quoiqu’il ne les approche jamais sans se munir d’un flacon d’eau de Cologne.

— Connu, répondit Bazarof. Les nerfs !

— Peut-être ; mais il a un excellent cœur. Enfin, il ne manque pas d’esprit, et m’a souvent donné d’excellents conseils, surtout… surtout relativement aux femmes.

— Ah ! ah ! il s’est brûlé avec son lait et souffle sur l’eau des autres[16]. C’est une vieille histoire !

— En un mot, continua Arcade, il est très-malheureux ; cela est certain. On aurait vraiment tort de lui en vouloir.

— Qui te parle de lui en vouloir ? reprit Bazarof. Mais je n’en soutiendrai pas moins qu’un homme qui, ayant placé toute sa vie sur la carte d’un amour féminin, et ayant perdu cette carte, en reste tellement accablé qu’il n’est plus bon à rien, n’est point un homme, un individu de l’espèce masculine. Tu me dis qu’il est malheureux, et je veux bien le croire ; mais il n’a pas encore épuisé toute sa sottise. Je suis persuadé qu’il se croit un homme accompli parce qu’il lit le Galignani et épargne de temps à autre les verges à un paysan.

— N’oublie pas l’éducation qu’il a reçue, le temps auquel il vivait, répondit Arcade.

— Son éducation ? s’écria Bazarof. Chaque homme doit s’élever lui-même comme je l’ai fait, moi… Quant à l’époque, je ne vois pas pourquoi nous en dépendrions. C’est elle au contraire qui devrait être dans notre dépendance. Non, mon cher, je ne vois dans tout cela que faiblesse et futilité ! Et puis quels sont ces rapports mystérieux qui s’établissent entre un homme et une femme ? Nous connaissons la véritable nature de ces relations, nous autres physiologues ! Étudie la structure de l’œil ; je voudrais bien savoir où tu y trouveras l’étoffe de ce regard énigmatique dont tu parlais. Tout cela n’est que romantisme, divagation, langage d’artiste. Allons plutôt examiner mon coléoptère.

Les deux amis se rendirent dans la chambre de Bazarof, où régnait déjà une odeur médico-chirurgicale pour ainsi dire, mélangée à celle du tabac à bon marché.


VIII


Paul n’assista pas longtemps à l’entretien de son frère avec l’intendant ; ce dernier, homme de haute taille, maigre, à l’œil rusé, à la voix mielleuse et éteinte, répondait aux observations de Nicolas Petrovitch par un éternel : « Assurément ! sans aucun doute ! » tout en s’efforçant de présenter les paysans comme des ivrognes et des voleurs. Le nouveau mode d’administration que l’on venait d’adopter ne fonctionnait encore qu’en criant, comme une roue mal graissée, ou un meuble fait avec du bois humide par un ouvrier de village. Cela ne décourageait nullement Kirsanof, mais il soupirait et demeurait souvent pensif ; il comprenait que sans argent les choses ne marcheraient pas, et l’argent lui manquait : Arcade avait dit vrai : Paul Petrovitch était venu plus d’une fois au secours de son frère, plus d’une fois, le voyant qui se cassait la tête pour trouver un moyen de se tirer d’embarras, il s’était lentement approché d’une fenêtre en marmottant entre ses dents :

« Mais je puis te donner de l’argent. »

Et il lui en donnait effectivement ; mais cette fois il était lui-même à sec, et il avait jugé à propos de s’éloigner. Les discussions domestiques lui causaient un insurmontable ennui ; d’ailleurs, il lui semblait toujours que Kirsanof, avec tout son zèle et tous ses efforts, s’y prenait mal ; mais il lui eût été impossible de montrer lui-même ce qu’il y avait à faire.

« Mon frère manque d’expérience, se disait-il ; on le trompe. »

Kirsanof avait au contraire une très-haute idée de l’esprit pratique de Paul, et toujours il lui demandait conseil.

— Je suis un homme faible, irrésolu ; j’ai passé ma vie loin du monde, avait-il coutume de dire ; tandis que toi qui as longtemps vécu dans ce milieu-là, tu connais bien les hommes ; tu as un regard d’aigle.

Au lieu de lui répondre, Paul se détournait ; mais il ne cherchait point à détromper son frère.

Laissant Kirsanof dans son cabinet, il suivit le corridor qui traversait la maison ; et, arrivé devant une petite porte, il s’arrêta, parut hésiter un moment, se tira la moustache, et frappa légèrement.

— Qui est là ? dit Fénitchka ; entrez !

— C’est moi ; répondit Paul ; et il ouvrit la porte.

Fénitchka sauta de la chaise sur laquelle elle se tenait assise, son enfant dans les bras ; elle remit celui-ci à une femme qui l’emporta aussitôt, et arrangea précipitamment son fichu.

— Pardonnez-moi ; je vous ai dérangée, lui dit Paul sans la regarder ; je voulais simplement vous demander… Je crois que l’on envoie aujourd’hui à la ville ;… faites-moi acheter du thé vert.

— Du thé vert, répéta Fénitchka ; combien en désirez-vous ?

— Une demi-livre me suffira. Mais vous avez fait un changement ici, si je ne me trompe, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard rapide qui effleura aussi la figure de Fénitchka ; je parle de ces rideaux, reprit-il, voyant qu’elle ne le comprenait pas.

— Oui ; Nicolas Petrovitch a bien voulu m’en faire cadeau ; mais il y a déjà longtemps qu’ils sont placés.

— C’est qu’il y a longtemps que je ne suis venu vous voir. Vous êtes bien logée maintenant.

— Grâce à Nicolas Petrovitch, dit Fénitchka à voix basse.

— Vous êtes mieux ici que dans votre ancien logement au fond de la cour ? lui demanda Paul avec politesse, mais sans rien perdre de son sérieux.

— Certainement ; beaucoup mieux.

— Qui habite maintenant les pièces que vous occupiez dans l’aile ?

— Ce sont les blanchisseuses.

— Oh ! »

Paul se tut. « Il va s’en aller, » pensa Fénitchka ; mais il ne s’en allait pas, et elle se tenait immobile et remuant légèrement les doigts.

— Pourquoi avez-vous fait emporter le petit ? dit enfin Paul. J’aime les enfants ; montrez-le-moi.

Fénitchka rougit de confusion et de plaisir. Elle avait peur de Paul ; il ne lui parlait que très-rarement.

— Douniacha ! cria-t-elle, apportez Mitia (Fénitchka ne tutoyait aucun des gens de la maison) ; au fait, non ; attendez. Il faut l’habiller… Et elle se dirigea vers la pièce voisine.

— C’est inutile, lui dit Paul.

— Cela ne sera pas long, reprit Fénitchka ; et elle sortit précipitamment.

Resté seul, Paul se mit à regarder attentivement autour de lui. La petite chambre dans laquelle il se trouvait était très-propre. On y sentait à la fois la camomille, la mélisse, la menthe et enfin une odeur de vernis, car le plancher était nouvellement peint. Le long des murs se trouvaient des chaises dont le dos était en forme de lyre ; elles avaient été prises en Pologne par le défunt général pendant sa dernière campagne. Au fond de la pièce s’élevait un lit aux rideaux d’indienne, à côté d’un coffre cerclé de fer et dont le dessus était arrondi. Dans l’angle opposé une lampe en cuivre brûlait devant une grande et sombre image de saint Nicolas ; un petit œuf de porcelaine attaché à un ruban rouge passé autour de l’auréole de l’image pendait sur la poitrine du saint ; sur l’appui des fenêtres étaient rangés des pots de confitures préparées l’année précédente et fermés avec soin ; Fénitchka avait écrit de sa main en gros caractères sur le papier qui les couvrait : « casisse. » Kirsanof préférait ces confitures à toutes autres. Du plafond descendait, attachée à une longue corde, une cage dans laquelle se voyait un serin vert à la queue écourtée ; l’oiseau criait et sautait sans cesse, et imprimait à la cage un balancement saccadé ; des grains de chènevis tombaient avec un léger bruit sur le plancher. Entre les deux fenêtres, au-dessus d’une commode, pendaient au mur plusieurs photographies de Kirsanof dans différentes poses ; elles avaient été faites par un artiste de passage. À côté se voyait également une photographie de Fénitchka elle-même ; une figure sans yeux et souriant d’un air contraint s’y détachait sur un fond noir ; c’était là tout ce qu’on pouvait distinguer. Au-dessus de ce dernier portrait, le général Yermolof[17], vêtu d’un manteau tcherkess, fronçait les sourcils en regardant les montagnes qui s’élevaient à l’horizon ; une petite pelote de soie suspendue au même clou lui tombait sur le front.

Pendant près de cinq minutes, un bruit de pas et des chuchotements se firent entendre dans la chambre voisine. Paul prit sur la commode un livre usé ; c’était un volume dépareillé du roman de Massalski, les Strelitz ; il en tourna quelques pages… La porte s’ouvrit, et Fénitchka parut tenant Mitia dans ses bras. L’enfant portait une petite chemise rouge, bordée d’un galon au collet ; sa mère l’avait débarbouillé et peigné ; il respirait avec bruit, se trémoussait et agitait ses bras comme font les enfants bien portants ; tout petit qu’il était, l’élégance de son vêtement agissait sur lui ; ses traits bouffis exprimaient la satisfaction. Fénitchka n’avait pas oublié sa propre chevelure, et elle avait mis une collerette neuve ; mais elle eût pu se dispenser de ce soin.

Est-il, en effet, rien de plus charmant au monde qu’une mère jeune et belle tenant un enfant dans ses bras ?

— Quel luron ! dit Paul d’un air bienveillant, et il chatouilla le double menton de Mitia avec l’extrémité de l’ongle pointu qui terminait son index ; l’enfant regarda le serin et se mit à rire.

— C’est ton oncle, dit Fénitchka en baissant un peu la tête vers lui et le secouant légèrement pendant que Douniacha mettait furtivement sur la fenêtre une pastille odorante allumée, sous laquelle elle plaça une pièce de cuivre.

— Combien a-t-il de mois ? demanda Paul.

— Six ; il commence son septième le 11 de ce mois.

— N’est-ce pas son huitième, Fédossia Nicolaïevna ? se hasarda de dire Douniacha.

— Non ; son septième ; j’en suis sûre.

L’enfant se mit à rire en regardant le coffre, et saisit tout à coup à pleine main le nez et les lèvres de sa mère.

— Petit polisson ! dit Fénitchka tout en le laissant faire.

— Il ressemble à mon frère, dit Paul.

« À qui pourrait-il donc ressembler, si ce n’est à lui ? » pensa Fénitchka.

— Oui, continua Paul comme s’il se fût parlé à lui-même, la ressemblance est incontestable.

Il se mit à regarder Fénitchka d’un air d’attention, presque avec tristesse.

— C’est ton oncle, répéta-t-elle, mais cette fois d’une voix qu’on entendait à peine.

— Tiens ! Paul ! et moi qui te cherchais ! s’écria tout à coup Kirsanof.

Paul se retourna vivement, et ses traits se contractèrent ; mais la figure de son frère exprimait une telle expression de bonheur et de reconnaissance, qu’il lui fut impossible de ne point répondre par un sourire.

— Ton enfant est superbe, dit-il en regardant à sa montre. J’étais entré ici pour parler du thé…

Paul reprit l’air indifférent qui lui était habituel et sortit immédiatement de la chambre.

— Il est venu de lui-même ? demanda Kirsanof à Fénitchka.

— Oui, il a frappé et il est entré.

— Et Arkacha ? il n’est plus revenu te voir ?

— Non. Peut-être serait-il mieux que je retourne dans mon ancien logement, Nicolas Petrovitch ?

— Pourquoi cela ?

— Je crois que cela serait bon pour quelque temps.

— Mais… non, lui répondit Kirsanof avec hésitation. C’est trop tard, dans tous les cas… Bonjour, mon gros, continua-t-il avec une subite animation ; et, se rapprochant de l’enfant, il le baisa sur la joue ; puis il se pencha davantage et appuya les lèvres sur la main avec laquelle Fénitchka tenait Mitia, et qui, blanche comme du lait, se détachait sur la chemise rouge de l’enfant.

— Nicolas Petrovitch ! que faites-vous ? murmura la jeune femme, et elle baissa les yeux ; puis elle les releva peu à peu… L’expression de ses yeux était charmante quand elle vous regardait un peu en dessous tout en riant d’un air naïf et caressant.

Voici comment Kirsanof avait fait la connaissance de Fénitchka. Trois ans auparavant, il fut obligé de passer la nuit dans une petite ville de province assez éloignée de son bien, et il y coucha à l’auberge. La propreté de la chambre qu’on lui donna et la blancheur des draps lui causèrent une agréable surprise. « L’hôtesse ne serait-elle pas Allemande ? » se demanda-t-il ; mais il se trompait. C’était une Russe âgée d’une cinquantaine d’années, habillée avec soin, dont la figure était intelligente et douce, la parole grave. Il causa avec elle en prenant le thé, et elle lui plut beaucoup. Il venait de s’établir dans sa nouvelle maison, et, ne voulant plus avoir de serfs à son service, il cherchait des serviteurs libres ; l’hôtesse, de son côté, se plaignait du petit nombre des voyageurs, de la dureté des temps ; il lui proposa de remplir les fonctions d’économe dans sa maison : elle y consentit. Son mari était mort depuis longtemps ; il l’avait laissée avec une fille unique qui était Fénitchka. Deux ou trois semaines après le retour de Kirsanof, Arina Savichna (c’était le nom de la nouvelle femme de charge) arriva à Marino avec sa fille et s’installa dans l’aile de la maison. Le hasard avait servi Kirsanof à souhait. Arina mit son ménage sur un excellent pied. Personne ne s’occupait alors de Fénitchka qui avait déjà dix-sept ans accomplis, et on ne la voyait guère ; elle vivait tranquillement comme une souris dans son trou ; le dimanche seulement il arrivait à Kirsanof de remarquer dans un coin de l’église du village le profil délicat d’un blanc visage de jeune fille. Plus d’une année s’écoula ainsi.

Un matin Arina entra dans le cabinet de Kirsanof, et, après avoir fait un profond salut, suivant son habitude, elle lui demanda s’il ne pouvait pas indiquer un moyen de soulager sa fille qui venait d’être atteinte à l’œil par une étincelle partie du four. Kirsanof, comme tous les propriétaires vivant sur leurs terres, faisait de la médecine, et s’était même procuré une pharmacie homœopathique. Il dit à Arina de lui amener immédiatement Fénitchka. Celle-ci, lorsqu’elle sut que le maître la demandait, en fut très-effrayée ; pourtant elle suivit sa mère. Kirsanof la conduisit près d’une fenêtre et lui prit la tête à deux mains. Ayant bien examiné son œil rouge et enflammé, il prescrivit de le bassiner avec de l’eau qu’il prépara lui-même ; puis il déchira un morceau de son mouchoir, et montra comment il fallait s’y prendre. Lorsqu’il eut achevé, Fénitchka voulait se retirer. « Baise donc la main du maître, petite sotte, » lui dit Arina. Kirsanof ne la laissa pas faire ; et, tout confus lui-même, il la baisa sur la raie du front tandis qu’elle tenait sa tête penchée en avant. L’œil de Fénitchka ne tarda pas à guérir ; mais l’impression qu’elle avait produite sur Kirsanof ne s’effaça pas aussi promptement. Il lui semblait tenir encore entre ses mains ces cheveux fins et doux ; il croyait toujours voir cette figure blanche et pure, timidement levée en l’air, et ses lèvres entr’ouvertes laissant paraître des dents qui brillaient au soleil comme de petites perles. À partir de ce moment, il se mit à la regarder beaucoup plus attentivement le dimanche à l’église, et cherchait à lui parler. Elle répondit d’abord à ces avances avec sauvagerie ; et une fois, l’ayant rencontré à la tombée du jour dans un sentier étroit qui traversait un champ de seigle, elle se jeta, pour l’éviter, au milieu des grands blés entremêlés de bluets et d’absinthe. Il aperçut sa tête à travers le réseau d’or des épis derrière lesquels elle l’observait comme une petite bête fauve, et lui cria d’un air de bonne humeur :

— Bonjour Fénitchka ! je ne mords pas.

— Bonjour, murmura-t-elle sans quitter son abri.

Cependant elle commençait à s’habituer à lui peu à peu, quand sa mère vint à mourir subitement du choléra. Qu’allait-elle devenir ? Elle avait déjà l’esprit d’ordre et le bon sens qui distinguait sa mère ; mais elle était si seule, et Kirsanof paraissait si bon et si délicat… Il est inutile de rapporter ce qui suivit.

— Tu dis donc que mon frère est entré comme ça, sans façon chez toi, reprit Kirsanof ; il a frappé et il est entré ?

— Oui.

— Allons ! c’est bien. Laisse-moi bercer un peu Mitia.

Et Kirsanof se mit à lancer son fils presque jusqu’au plafond, à la grande joie du bambin et à la grande inquiétude de sa mère qui chaque fois qu’elle le voyait s’élever, tendait les bras vers ses petits pieds nus.

Quant à Paul, il avait regagné son cabinet élégant tapissé d’un beau papier, orné d’un trophée d’armes disposé sur un tapis de Perse, avec des meubles en noyer recouverts d’une étoffe vert foncé, une bibliothèque renaissance en vieux chêne, des statuettes de bronze posées sur une magnifique table à écrire et une cheminée en marbre. Il se jeta sur son divan, mit ses mains sous sa tête et resta immobile, regardant le plafond d’un air presque désespéré. Que ce fût pour cacher dans l’obscurité l’expression qui se lisait sur sa figure ou pour tout autre motif, il se releva presque aussitôt, détacha les lourds rideaux qui pendaient aux fenêtres, et se jeta de nouveau sur le divan…


IX


Le même jour, Bazarof fit aussi la connaissance de Fénitchka. Il se promenait dans le jardin avec Arcade et lui expliquait pourquoi certains arbres et surtout certains jeunes chênes n’avaient point pris.

— Vous devriez planter ici plus de peupliers et de sapins, même des tilleuls si vous voulez, pourvu que vous apportiez du terreau. Voilà un bosquet qui a bien pris, ajouta-t-il, parce que l’acacia et le seringat sont bons diables ; ils ne demandent pas de soins. Tiens ! il y a quelqu’un dans le bosquet.

C’était Fénitchka qui s’y trouvait avec Douniacha et Mitia. Bazarof s’arrêta, et Arcade fit à Fénitchka un signe de tête comme à une vieille connaissance.

— Qui est-ce ? demanda Bazarof, lorsqu’ils se furent un peu éloignés ; elle est fort gentille !

— De qui parles-tu ?

— La question est singulière ; il n’y en a qu’une qui soit jolie.

Arcade lui expliqua en peu de mots et non sans embarras la position de Fénitchka dans la maison.

— Bah ! reprit Bazarof, il paraît que ton père aime les bons morceaux. Sais-tu bien qu’il me plaît, ton père ? Vrai ! c’est un gaillard ! Mais il faut que nous fassions connaissance, ajouta-t-il ; et il se dirigea de nouveau vers le bosquet.

— Eugène, lui cria Arcade avec effroi ; sois prudent, je t’en supplie !

— Calme-toi, répondit Bazarof, j’ai roulé ma bosse, je connais le monde ; et s’étant approché de Fénitchka, il ôta sa casquette.

— Permettez-moi de me présenter moi-même, lui dit-il en la saluant poliment. Je suis un ami d’Arcade Nikolaïtch et un homme paisible.

Fénitchka se leva et le regarda sans lui répondre.

— Quel bel enfant ! continua Bazarof. Soyez sans inquiétude, je n’ai porté malheur à personne[18] ! Pourquoi ses joues sont-elles si rouges ? Fait-il ses dents ?

— Oui, dit Fénitchka, il en a déjà quatre, et ses gencives se gonflent de nouveau.

— Montrez-moi ça, et n’ayez pas peur, je suis médecin.

Bazarof prit l’enfant dans ses bras, et celui-ci, au grand étonnement de Fénitchka et de Douniacha, ne s’y opposa nullement et ne parut pas effrayé.

— Effectivement ! je vois…, ça ne sera rien ; il aura une fameuse mâchoire. S’il lui arrivait quelque chose, faites-moi appeler. Et vous-même, êtes-vous bien portante ?

— Mais oui, grâce à Dieu.

— Il est toujours bon de rendre grâce à Dieu, la santé est le premier des biens. Et vous ? ajouta Bazarof en s’adressant à Douniacha.

Douniacha, fille très-réservée au logis et très-folâtre au dehors, éclata de rire pour toute réponse.

— Allons ! c’est bien. Tenez, je vous rends votre gros luron.

Fénitchka reprit l’enfant.

— Comme il a été tranquille dans vos bras ! reprit-elle à voix basse.

— Tous les enfants en font de même lorsque je les prends, répondit Bazarof, j’ai un secret pour cela.

— Les enfants sentent qui les aime, dit Douniacha.

— C’est vrai, ajouta Fénitchka. Mitia ne se laisse pas porter par tout le monde.

— Aimerait-il à être pris par moi ? demanda Arcade qui se tenait à distance ; et il entra dans le berceau.

Il voulut prendre Mitia, mais celui-ci rejeta la tête en arrière et se mit à crier, à la grande confusion de Fénitchka.

— Il se laissera faire une autre fois, lorsqu’il sera habitué à moi, dit Arcade avec bonté ; et les deux amis s’éloignèrent.

— Comment m’as-tu dit qu’elle s’appelait ? demanda Bazarof.

— Fénitchka… Fédossia, reprit Arcade.

— Et son nom patronymique ? Il est toujours bon de savoir cela.

— Nikolaïevna.

Benè. Ce qui me plaît en elle, c’est qu’elle ne paraît pas trop embarrassée. Il y a des gens qui le trouveraient mauvais. C’est absurde. Pourquoi serait-elle embarrassée ? Elle est mère, donc elle a raison.

— Sans doute, reprit Arcade ; mais mon père ?

— Lui aussi est dans son droit.

— Ce n’est pas mon avis.

— Il paraît que tu ne tiens pas à partager l’héritage ?

— Comment n’as-tu pas honte de me supposer une pareille pensée ! s’écria Arcade avec feu. Ce n’est nullement à ce point de vue que je me place pour blâmer mon père ; je trouve qu’il aurait dû l’épouser.

— Hé ! hé ! dit Bazarof d’un ton calme ; quelle grandeur d’âme ! Tu prêtes encore une signification au mariage ; je ne te croyais pas de cette force-là.

Les deux amis firent quelques pas sans se parler.

— J’ai visité attentivement vos biens, reprit Bazarof. Le bétail est en mauvais état et les chevaux ne valent pas mieux. J’en dirais autant des bâtisses ; et les journaliers me semble de francs paresseux. Quant à votre intendant, c’est un imbécile ou un coquin ; je n’ai pas encore d’opinion arrêtée sur son compte.

— Tu es bien sévère aujourd’hui, Eugène.

— Et vos braves paysans entortilleront ton père ; j’en suis certain. Tu connais le dicton : « Le paysan russe est bête, mais il ne ferait qu’une bouchée du bon Dieu. »

— Je commence à croire que mon oncle a raison ; lui dit Arcade ; tu as décidément mauvaise opinion des Russes.

— La belle affaire ! Le seul mérite du Russe, c’est qu’il a une chienne d’opinion de lui-même ; au reste cela importe fort peu. Ce qui importe, c’est de savoir que deux et deux font quatre ; tout le reste ne signifie absolument rien.

— Comment ? La nature elle-même ne signifie absolument rien ? reprit Arcade en jetant un regard rêveur sur les champs bigarrés que la lumière du soleil à son couchant éclairait d’une molle clarté.

— La nature aussi ne signifie absolument rien, dans le sens que tu lui prêtes en ce moment. La nature n’est pas un temple, mais un atelier, et l’homme y est un ouvrier.

En ce moment les lentes modulations d’un violoncelle frappèrent les oreilles des promeneurs ; ces sons venaient de la maison. Le musicien jouait avec sentiment quoique d’une main peu exercée, « l’Attente » de Schubert, et cette suave mélodie se répandait comme l’odeur du miel dans les airs.

— Qu’est-ce que j’entends-là ? dit Bazarof d’un air surpris.

— C’est mon père.

— Ton père joue du violoncelle ?

— Oui.

— Mais quel âge a-t-il donc ?

— Quarante-quatre ans.

Bazarof partit d’un éclat de rire.

— Pourquoi ris-tu ?

— Comment ? un homme de quarante-quatre ans, un paterfamilias, joue dans le district de X… du violoncelle ? »

Bazarof se mit à rire de plus belle ; mais Arcade, quel que fût le respect qu’il portât à son maître, ne se sentit pas la moindre envie de l’imiter cette fois.


X


Près de deux semaines se passèrent ainsi. La vie des habitants de Marino s’écoulait uniformément ; Arcade faisait le sybarite et Bazarof travaillait. On s’était habitué à lui, à son sans-façon, à sa parole brève et brusque. Fénitchka surtout s’était tellement familiarisée avec lui, qu’une nuit elle le fit réveiller ; Mitia avait été pris de convulsions. Bazarof vint, resta près de deux heures, tantôt riant, tantôt bâillant, et soulagea l’enfant. Mais d’un autre côté Paul se mit à détester Bazarof de toutes les forces de son âme ; il le considérait comme un homme insolent, effronté, cynique, un vrai plébéien, qui avait peu d’estime pour lui, pour lui, Paul Kirsanof, et allait même peut-être jusqu’à le mépriser ! Son frère Nicolas craignait un peu le jeune nihiliste et doutait qu’il exerçât une heureuse influence sur Arcade ; mais il l’écoutait avec plaisir, et assistait volontiers à ses expériences de physique et de chimie. Bazarof avait apporté avec lui un microscope, et passait des heures entières l’œil sur cet instrument. Les domestiques s’étaient aussi habitués à Bazarof, quoiqu’il les traitât cavalièrement ; ils voyaient plutôt en lui un homme de leur bord qu’un maître. Douniacha ricanait volontiers avec Bazarof, et lui jetait à la dérobée des regards significatifs, lorsqu’elle passait en trottinant devant lui comme une petite caille ; Pierre, homme borné et pétri d’amour-propre, au front perpétuellement soucieux, dont les mérites étaient une attitude polie, savoir épeler, et brosser souvent sa redingote, se déridait et souriait même dès que Bazarof lui accordait la moindre attention ; les petits domestiques suivaient le docteur comme de jeunes chiens. Le vieux Prokofitch était le seul qui ne l’aimât point ; il le servait à table d’un air maussade, l’appelait équarrisseur, va-nu-pieds, et disait qu’avec ses longs favoris Bazarof ressemblait à un cochon dans un buisson. Prokofitch n’était pas moins aristocrate en son genre que Paul Petrovitch lui-même.

On était au commencement de juin, le plus beau mois de l’année. Le temps était magnifique ; il est vrai que le choléra approchait, mais les habitants du gouvernement de X… ne le craignaient plus beaucoup. Bazarof se levait de grand matin, et se rendait à deux ou trois verstes de sa maison, non point pour se promener (il ne pouvait souffrir les promenades), mais pour ramasser des plantes et des insectes. Arcade l’accompagnait quelquefois. En revenant, il arrivait assez souvent aux deux amis de disputer, et Arcade était ordinairement vaincu quoiqu’il parlât beaucoup plus que son compagnon. Un jour qu’ils tardaient à revenir, Kirsanof alla au-devant d’eux dans le jardin ; arrivé prés du bosquet, il entendit les pas précipités et la voix des jeunes gens. Ils passaient de l’autre côté du bosquet et ne pouvaient le voir.

— Tu ne connais pas mon père, dit Arcade.

Kirsanof resta immobile.

— Ton père est un bon enfant, répondit Bazarof ; mais il n’est plus bon qu’à mettre sous la remise, il a pris sa retraite, il a fini sa chanson.

Kirsanof prêta l’oreille…, Arcade se taisait.

L’homme retraité resta encore quelques moments dans sa cachette ; puis il en sortit avec précaution et regagna le logis.

— L’autre jour je regarde ce qu’il fait ; il lisait Pouchkine, poursuivit Bazarof. Fais-lui comprendre, je t’en prie, que c’est absurde. Il n’est plus un jouvenceau, et devrait jeter aux orties tout ce fatras. Qui s’intéresse de nos jours au romantisme, à la poésie ? Donne-lui quelque bon livre à lire.

— Que pourrait-on lui donner ? demanda Arcade.

— On pourrait commencer par le Stoff und Kraft[19], de Buchner, par exemple.

— J’y pensais, reprit Arcade ; ce livre est facile à comprendre.

— Nous voilà jugés, dit Kirsanof le même soir à son frère, qu’il était venu trouver dans son cabinet ; nous ne sommes plus bons qu’à être mis sous la remise, nous avons fini notre chanson. Après tout, Bazarof a peut-être raison. Ce qui me chagrine dans tout ceci, c’est que j’espérais précisément me rapprocher étroitement et amicalement d’Arcade, et voilà que je me trouve arriéré ; il m’a devancé, et nous ne pouvons plus nous comprendre.

— Comment t’aurait-il devancé ? et qu’est-ce qui le distingue tant de nous autres ? s’écria Paul avec impatience ; c’est ce monsieur, ce nihiliste qui lui a fourré tout cela dans la tête ! Je ne peux pas souffrir ce carabin ; c’est un vrai charlatan, à mon avis ; je suis sûr que malgré toutes ses grenouilles il n’en sait pas long, même en physique.

— Non, mon frère, je crois que tu te trompes, lui répondit Kirsanof ; il est intelligent et instruit.

— Et quel amour-propre ! C’est vraiment révoltant ! continua Paul.

— Il ne manque pas d’amour-propre, j’en conviens, reprit son frère ; c’est inévitable, à ce qu’il paraît. Mais voici une chose qui me passe. Je fais tout ce que je peux pour marcher avec le siècle ; j’ai fait une position à mes paysans et établi une ferme sur mes terres, ce qui m’a valu d’être appelé rouge dans tout le gouvernement ; je lis, j’étudie, et fais des efforts pour être au niveau des besoins du pays, et ils disent que ma chanson est finie. Après tout il est bien possible qu’ils aient raison.

— Comment cela ?

— Écoute, aujourd’hui j’étais assis à lire Pouchkine ; je venais de commencer les Bohémiens… lorsque tout à coup Arcade s’approche de moi en silence avec une sorte de compassion caressante ; il me prit doucement mon livre, comme il l’eût fait à un enfant, et le remplaça par un autre, un livre allemand… puis, il sourit et se retira en emportant Pouchkine.

— Vraiment ? Et quel est le livre qu’il t’a donné ?

— Le voici.

Kirsanof sortit de la poche de derrière de sa redingote la neuvième édition de la fameuse brochure de Buchner. Paul en tourna quelques pages.

— Arcade s’occupe de ton éducation, dit-il ; as-tu essayé de lire cela ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Il faut que je sois bête ou que l’auteur n’ait pas le sens commun. Mais c’est sans doute moi qui suis bête.

— Tu n’as pas oublié ton allemand ? demanda Paul.

— Non…

Paul tourna le livre dans ses mains, en regardant son frère à la dérobée. Ils se taisaient l’un et l’autre.

— À propos, dit Kirsanof qui voulait changer de conversation, j’ai reçu une lettre de Koliazine.

— De Matvei Ilitch ?

— Oui. Il est arrivé à X… pour passer l’inspection du gouvernement. C’est maintenant un personnage ; il me dit qu’en sa qualité de parent il désire beaucoup nous voir, et m’invite à me rendre à la ville avec toi et Arcade.

— Iras-tu ? demanda Paul.

— Non ; et toi ?

— Moi, non plus. Je ne vois pas la nécessité de me traîner à cinquante verstes pour ses beaux yeux. Matthieu veut se montrer à nous dans toute sa gloire ; que le diable l’emporte ! Il devrait se contenter de l’encens administratif. Le voilà conseiller intime ; la belle affaire ! Si j’avais continué à servir, à porter le collier de misère, je serais maintenant général aide de camp ; d’ailleurs nous sommes sous la remise.

— Oui, mon frère. Il est temps, à ce qu’il paraît, de nous commander des cercueils et de nous croiser les bras sur la poitrine, dit Kirsanof avec un soupir.

— Quant à moi, je ne me rendrai pas si facilement, reprit Paul ; j’aurai encore une bataille avec ce beau docteur ; tu peux y compter.

La bataille eut lieu le soir même pendant que l’on prenait le thé. Paul était descendu dans le salon, déjà tout irrité et prêt au combat. Il n’attendait qu’un prétexte pour se jeter sur l’ennemi ; mais l’attente fut longue. Bazarof parlait habituellement peu en présence des « deux vieux, » comme il nommait les deux frères ; d’ailleurs il se sentait ce soir-là mal disposé et avalait une tasse après l’autre dans le plus complet silence. Paul était dévoré d’impatience ; il finit cependant par trouver l’occasion qu’il cherchait.

On se mit à causer d’un propriétaire du voisinage.

— C’est un cornichon, un méchant aristocrate, dit paisiblement Bazarof qui l’avait connu à Pétersbourg.

— Permettez-moi de vous demander, lui dit Paul, dont les lèvres tremblaient, si les mots de cornichon et d’aristocrate sont, suivant vous, synonymes ?

— J’ai dit « méchant aristocrate, » répondit Bazarof en aspirant négligemment son thé.

— C’est vrai ; mais je suppose que vous mettez les aristocrates et les méchants aristocrates sur le même pied. Je crois devoir vous prévenir que telle n’est pas mon opinion. J’ose dire que je suis généralement reconnu pour un homme libéral et aimant le progrès ; mais c’est précisément pour cela que j’estime les aristocrates, les véritables aristocrates. Rappelez-vous, mon cher monsieur (Bazarof leva les yeux sur Paul), rappelez-vous, mon cher monsieur, répéta-t-il avec hauteur, les aristocrates anglais. Ils ne cèdent pas un iota de leurs droits, et n’en respectent pas moins les droits des autres ; ils exigent ce qui leur est dû et ne manquent jamais eux-mêmes à ce qu’ils doivent aux autres. L’aristocratie a donné la liberté à l’Angleterre et elle en est le plus ferme appui.

— C’est une vieille chanson que nous avons souvent entendue, répondit Bazarof ; mais que prétendez-vous prouver par cela ?

— Je prétends prouver par ça, mon cher monsieur — (Paul, lorsqu’il se mettait en colère, employait certaines locutions familières, quoiqu’il sût fort bien qu’elles étaient défectueuses. Cette habitude remonte au règne de l’empereur Alexandre. Les grands seigneurs de l’époque, lorsqu’il leur arrivait de parler leur langue maternelle, affectaient une prononciation vicieuse comme pour donner à entendre qu’en leur qualité de grands seigneurs il leur était permis de dédaigner les règles de la grammaire, imposées aux écoliers) — je prétends prouver par ça que, sans la conscience de sa propre dignité, sans le respect de soi-même, et ces sentiments sont familiers à l’aristocratie, il ne saurait exister de solides fondements pour le… bien public[20]… pour l’édifice public. L’individu, la personnalité, mon cher monsieur, voilà l’essentiel ; la personnalité humaine doit être résistante comme un roc, car tout repose sur cette base. Je sais fort bien que vous trouvez risibles mes manières, mon costume, jusqu’à mes habitudes de propreté ; mais tout cela découle du respect de soi-même, du sentiment du devoir, oui, oui, monsieur, du devoir. J’habite le fond de la province, mais je ne m’abandonne pas pour cela, je respecte l’homme en ma personne.

— Permettez, Paul Petrovitch, lui répondit Bazarof ; vous dites que vous vous respectez, et vous restez assis les bras croisés ; quel avantage cela procure-t-il au bien public ? Vous ne vous respecteriez pas, que vous n’agiriez pas autrement.

Paul Petrovitch pâlit.

— C’est une toute autre question, reprit-il ; il ne me convient nullement de vous expliquer maintenant pourquoi je reste les bras croisés, comme vous voulez bien le dire. Je voulais me borner à vous rappeler que l’aristocratie repose sur un principe, et que les hommes immoraux ou sans aucune valeur sont les seuls qui puissent vivre de nos jours sans principes. Je le disais à Arcade le lendemain de son arrivée, et je ne fais que vous le répéter aujourd’hui. N’est-ce pas vrai, Nicolas Petrovitch ?

Kirsanof fit de la tête un signe d’assentiment.

— Aristocratie, libéralisme, principes, progrès, répétait en attendant Bazarof. Que de mots étrangers à notre langue, et parfaitement inutiles ! Un vrai Russe n’en voudrait pas pour rien.

— Que lui faut-il donc, suivant vous ? À vous entendre, nous sommes en dehors de l’humanité, en dehors de ses lois. C’est un peu fort ; la logique de l’histoire exige…

— Qu’avons-nous besoin de cette logique-là ? Nous pouvons fort bien nous en passer.

— Comment ?

— Ah ! voici. Je pense que vous vous passez fort bien de logique pour porter un morceau de pain à votre bouche, lorsque vous avez faim. À quoi bon toutes ces abstractions ?

Paul leva les mains.

— Je ne comprends plus du tout, dit-il. Vous insultez le peuple russe. Je ne comprends pas que l’on puisse ne pas reconnaître des principes, des règles ! Qu’est-ce qui vous dirige donc dans la vie ?

— Je vous ai déjà dit, mon oncle, reprit Arcade, que nous ne reconnaissons aucune autorité.

— Nous agissons en vue de ce que nous reconnaissons pour utile, ajouta Bazarof : aujourd’hui il nous paraît utile de nier, et nous nions.

— Tout ?

— Absolument tout.

— Comment ? non-seulement l’art, la poésie, mais encore… j’hésite à le dire…

— Tout, répéta Bazarof avec une inexprimable tranquillité.

Paul le regarda fixement ; il ne s’attendait pas à cette réponse ; Arcade rougit de plaisir.

— Permettez, permettez, dit Kirsanof, vous niez tout, ou, pour parler plus exactement, vous détruisez tout… Cependant, il faut aussi rebâtir….

— Cela ne nous regarde pas… il faut avant tout déblayer la place.

— La condition actuelle du peuple l’exige, ajouta Arcade d’un air grave ; nous devons remplir ce devoir ; nous n’avons pas le droit de nous abandonner aux satisfactions de l’égoïsme personnel.

Cette dernière phrase déplut à Bazarof ; elle sentait la philosophie, c’est-à-dire le romantisme, car il donnait ce nom aussi à la philosophie ; mais il ne jugea pas à propos de contredire son jeune élève.

— Non ! non ! s’écria Paul dans un élan subit, je ne veux pas croire que vous autres, messieurs, vous ayez une juste opinion du peuple russe, que vous exprimiez ce qu’il demande, ses vœux secrets ! Non ! le peuple russe n’est pas tel que vous le représentez. Il a un saint respect pour la tradition ; il est patriarcal ; il ne peut vivre sans foi…

— Je n’essayerai pas de vous contredire, reprit Bazarof ; je suis même prêt à reconnaître que vous avez raison cette fois.

— Mais si j’ai raison…

— Mais cela ne prouve absolument rien…

— Absolument rien, répéta Arcade avec l’assurance d’un joueur d’échecs expérimenté, qui, ayant prévu un coup que son adversaire croit dangereux, n’en paraît nullement déconcerté.

— Comment cela ne prouve-t-il rien ? dit Paul avec stupéfaction ; vous vous séparez donc de votre peuple ?

— Et quand cela serait ? Le peuple croit que, lorsqu’il tonne, le prophète Élie se promène en char dans le ciel. Eh bien, faut-il que je partage son opinion à cet égard ? Vous croyez me confondre en me disant que le peuple est russe ; et moi, ne le suis-je pas aussi ?

— Non ; après tout ce que vous venez de dire, vous n’êtes point russe ! Je ne peux plus vous reconnaître pour tel.

— Mon grand-père conduisait la charrue, répondit Bazarof avec un orgueil superbe ; demandez au premier venu de vos paysans dans lequel de nous deux, de vous ou de moi, il reconnaît plus volontiers son concitoyen. Vous ne savez même pas parler avec lui.

— Et vous, qui savez parler avec lui, vous le méprisez.

— Pourquoi pas, s’il le mérite ? Vous blâmez la direction de mes idées ; mais qui vous dit qu’elle est accidentelle, qu’elle n’est point déterminée par l’esprit général de ce peuple que vous défendez si bien ?

— Allons donc ! Les nihilistes sont bien nécessaires !

— Qu’ils le soient ou non, ce n’est pas à nous à le décider. Ne vous supposez-vous pas aussi bon à quelque chose ?

— Messieurs, messieurs, point de personnalités, s’écria Kirsanof en se levant.

Paul sourit, et, posant la main sur l’épaule de son frère, il le força à se rasseoir.

— Sois tranquille, lui dit-il, je ne m’oublierai pas, précisément en raison de ce sentiment de dignité que persifle si vivement Monsieur. Monsieur le docteur, permettez, continua-t-il en s’adressant de nouveau à Bazarof ; vous croyez peut-être que votre manière de voir est nouvelle ? c’est une erreur. Le matérialisme que vous professez a déjà été en honneur plus d’une fois, et s’est toujours montré insuffisant…

— Encore un mot étranger ! reprit Bazarof. — Il commençait à devenir aigre, et sa figure avait pris une teinte cuivrée peu agréable à voir. — D’abord, je vous dirai que nous ne prêchons pas ; ce n’est pas dans nos habitudes…

— Que faites-vous donc ?

— Je vais vous le dire. Nous avons commencé par appeler l’attention sur les employés concussionnaires, sur le manque de routes, sur l’absence de commerce, sur la manière dont on rend la justice.

— Oui, oui, vous êtes des dénonciateurs, des divulgateurs[21] ; c’est le nom que l’on vous donne, si je ne me trompe. — Je suis d’accord avec vous sur un grand nombre de vos critiques ; mais…

— Puis, nous n’avons pas tardé à reconnaître qu’il ne suffisait pas de bavarder sur les plaies qui nous rongent, que cela n’aboutissait uniquement qu’à la platitude et au doctrinarisme ; nous nous aperçûmes que nos hommes avancés, nos divulgateurs, ne valaient absolument rien, que nous nous occupions de sottises, telles que l’art pour l’art, la puissance créatrice qui s’ignore elle-même, le parlementarisme, la nécessité des avocats et mille autres sornettes, tandis qu’il faudrait penser à notre pain quotidien, tandis que la superstition la plus crasse nous étouffe, tandis que toutes nos sociétés par actions font banqueroute, et cela uniquement parce qu’il y a disette d’honnêtes gens, tandis que la liberté des serfs elle-même, dont s’occupe tant le gouvernement, ne produira peut-être rien de bon, parce que notre paysan est prêt à se voler lui-même pour aller boire des drogues empoisonnées dans les cabarets.

— Bien, reprit Paul, très-bien. Vous avez découvert tout cela et ne vous en êtes pas moins décidés à ne rien entreprendre de sérieux.

— Oui, nous y sommes décidés, répéta Bazarof d’un ton brusque.

Il se reprocha tout à coup d’en avoir tant dit devant ce gentilhomme.

— Et vous vous bornez à injurier ?

— Nous injurions au besoin.

— Et c’est là ce qu’on nomme nihilisme ?

— C’est ce que l’on nomme nihilisme, répéta Bazarof, mais cette fois d’un ton particulièrement provoquant.

Paul cligna un peu les yeux.

— À la bonne heure ! dit-il avec un calme forcé qui avait quelque chose d’étrange. Le nihilisme doit remédier à tout, et vous êtes nos sauveurs et nos héros. À merveille ! Mais pourquoi insultez-vous tant les autres, ceux que vous appelez les bavards ? Ne bavardez-vous pas comme eux ?

— Allons donc ! Si nous avons un reproche à nous faire, ce n’est pas celui-là, répondit Bazarof entre ses dents.

— Comment ? Est-ce que vous auriez la prétention d’agir, ou seulement de vous préparer à l’action ?

Bazarof resta silencieux. Paul tressaillit ; mais il se calma presque aussitôt.

— Hum !… agir, détruire, reprit-il ; mais comment peut-on détruire sans savoir même pourquoi on détruit ?

— Nous détruisons parce que nous sommes une force, dit gravement Arcade.

Paul jeta les yeux sur son neveu et sourit.

— Oui, la force n’a point de compte à rendre, ajouta Arcade en se redressant.

— Le malheureux ! s’écria Paul hors d’état de se contenir plus longtemps. Si tu voulais te rendre compte seulement de ce que tu soutiens en Russie avec ta ridicule sentence ! C’est vraiment par trop fort ; il faudrait avoir la patience d’un ange pour supporter tout cela ! La force ! le sauvage Kalmouk et le Mongol n’en manquent pas non plus ; mais à quoi peut-elle nous servir ? Ce qui doit nous être précieux, c’est la civilisation ; oui, oui, mes chers messieurs, les fruits de la civilisation. Et ne me dites pas que ces fruits sont insignifiants ; le dernier barbouilleur d’enseignes, le misérable joueur de polkas et de valses auquel on donne cinq kopeks par soirée, sont plus utiles que vous ; parce qu’ils sont des représentants de la civilisation, et non point de la force grossière des Mongols ! Vous vous croyez des hommes avancés, et votre place serait dans une kibitka[22] de Kalmouk ! La force ! rappelez-vous donc, messieurs les forts, que vous êtes une douzaine en tout, tandis que les autres se comptent par myriades, par millions, et ne vous permettront pas de fouler aux pieds leurs plus saintes croyances ; ils vous écraseront !

— S’ils nous écrasent, nous y passerons, reprit Bazarof ; mais vous êtes loin de compte. Nous sommes plus nombreux que vous ne le supposez.

— Comment ? vous croyez sérieusement que vous pouvez mettre à la raison le peuple entier ?

— Vous devez savoir qu’une chandelle d’un sou a suffi pour brûler toute la ville de Moscou[23], répondit Bazarof.

— C’est ça, c’est ça ; d’abord une fierté presque satanique ; ensuite l’ironie de mauvais goût. Voilà ce qui entraîne la jeunesse ; voilà ce qui séduit les cœurs inexpérimentés de ces gamins ! Tenez, en voici un qui se tient à vos côtés ; il est presque en extase devant vous ! (Arcade se détourna et fronça les sourcils.) Et cette contagion s’est déjà étendue au loin. On m’assure qu’à Rome nos peintres ne mettent plus le pied au Vatican ; ils traitent Raphaël d’imbécile, parce qu’il fait autorité, comme ils le disent, et ceux qui s’expriment ainsi sont l’impuissance en personne ; leur imagination ne dépasse pas la « jeune fille à la fontaine[24] ; » ils ont beau faire, leurs efforts ne vont pas au delà ! et notez que cette peinture même est détestable. Cependant vous avez ces gaillards-là en grande estime, n’est-ce pas ?

— Quant à moi, répondit Bazarof, je ne donnerais pas deux sous de Raphaël, et je pense qu’ils ne valent pas mieux que lui.

— Bravo ! bravo ! entends-tu, Arcade… Voilà comment les jeunes gens contemporains doivent s’exprimer ! Oh ! je comprends à merveille qu’ils se pressent sur vos pas ! Autrefois ils sentaient la nécessité de s’instruire ; ne se souciant pas de passer pour des ignorants, ils étaient bien forcés de travailler. Maintenant ils peuvent se contenter de dire : tout n’est que fatras et sottise dans ce monde ! et le tour est joué. Ils ont bien raison de se réjouir ; jadis ils n’étaient que des nigauds, les voilà d’emblée à cette heure transformés en nihilistes.

— Il me semble que vous oubliez le sentiment de dignité personnelle dont vous faites tant de cas, — répondit flegmatiquement Bazarof, tandis que l’indignation colorait le front et animait les yeux de son ami.

— Notre discussion nous a entraînés beaucoup trop loin, et je crois que nous ferions bien d’en rester là. Je serai d’accord avec vous, ajouta-t-il en se levant, lorsque vous m’aurez indiqué dans notre société une seule institution, pas davantage, qui ne mérite pas d’être complètement et impitoyablement abolie.

— Je pourrais vous en citer un million, s’écria Paul, un million ! Tenez, la commune[25], par exemple.

Un froid sourire contracta les lèvres de Bazarof.

— Quant à la commune, répondit-il, vous feriez mieux d’en parler avec votre frère. Je suppose qu’il doit savoir à quoi s’en tenir maintenant sur la commune, la solidarité des paysans entre eux, leur tempérance[26] et beaucoup d’autres plaisanteries du même genre.

— Et la famille ! la famille, telle que nous la trouvons chez nos cultivateurs, s’écria Paul Petrovitch.

— C’est encore là une question que vous feriez bien, à mon avis, de ne point approfondir. Suivez mon conseil, Paul Petrovitch, donnez-vous deux ou trois jours de réflexion ; vous ne trouverez rien sur le moment. Passez en revue toutes nos classes l’une après l’autre, et réfléchissez-y bien ; pendant ce temps. Arcade et moi, nous…

— Tournerons tout en dérision, reprit Paul Petrovitch.

— Non, nous nous occuperons à disséquer des grenouilles. Allons ! Arcade. Au revoir, messieurs.

Les deux amis sortirent. Paul et son frère restèrent seuls et se bornèrent, durant les premiers instants, à échanger en silence quelques regards.

— Voilà donc, dit enfin Paul, où en est notre jeunesse ! Voilà nos successeurs !

— Nos successeurs ! répéta Kirsanof avec un profond soupir. Il était demeuré tout le temps de cette discussion comme sur des charbons ardents, et s’était contenté de jeter de temps en temps un coup d’œil mélancolique sur Arcade. — Sais-tu bien, mon frère, le souvenir que cela me rappelle ? Je me disputais un soir avec feu ma mère ; elle criait et ne voulait pas m’écouter… Je finis par lui dire : « Vous ne pouvez pas me comprendre, nous appartenons à deux générations différentes. » Ces paroles la blessèrent extrêmement ; mais je me dis : « Qu’y faire ? La pilule est amère ; il faut pourtant l’avaler. » À notre tour maintenant, nos successeurs peuvent nous dire aussi : Vous n’êtes point de notre génération, avalez la pilule.

— Tu es par trop modeste et bienveillant, répondit Paul ; je suis persuadé au contraire que nous sommes beaucoup plus dans le vrai que tous ces petits messieurs, quoique notre langue soit peut-être un peu vieillie, et que nous n’ayons pas leur outrecuidance… Avec cela, ils sont si affectés ! Qu’on leur demande à table : « Voulez-vous du vin blanc ou du rouge ? » ils vous répondent : « J’ai la constante habitude de préférer le rouge, » et cela d’une voix de basse et d’un air si ridiculement important ! On dirait qu’ils posent devant tout l’univers…

— Vous ne souhaitez plus de thé ? dit Fénitchka en entrouvrant la porte ; elle avait craint d’entrer dans le salon pendant la discussion.

— Non, tu peux faire emporter le samovar, répondit Kirsanof, et il se leva pour aller au-devant d’elle. Paul lui dit brusquement bonsoir, et il se dirigea vers son cabinet.


XI


Une demi-heure après, Kirsanof entra dans le jardin, et se dirigea vers son bosquet favori. De tristes pensées assiégeaient son esprit. Pour la première fois il avait mesuré la distance qui le séparait de son fils ; il pressentait qu’elle augmenterait de jour en jour. C’est donc inutilement qu’à Pétersbourg, pendant deux hivers, il avait passé des nuits entières à lire les ouvrages nouveaux ; il avait inutilement prêté une oreille attentive aux causeries des jeunes gens ; l’empressement avec lequel il s’était mêlé à leurs discussions animées avait été inutile. « Mon frère soutient que nous avons raison, pensa-t-il ; et mettant tout amour-propre de côté, il me semble à moi-même, qu’ils sont plus éloignés que nous de la vérité… Et pourtant je sens qu’ils ont quelque chose que nous n’avons pas, une sorte de supériorité sur nous… Est-ce la jeunesse ? Non ; ce n’est pas uniquement la jeunesse. Cette supériorité ne consisterait-elle pas en ce qu’ils ont moins que nous l’empreinte des habitudes seigneuriales ? »

Kirsanof baissa la tête et se passa la main sur la figure.

« Mais dédaigner la poésie ? se dit-il bientôt après ; ne point sympathiser avec l’art, avec la nature ?… »

Il jeta les yeux autour de lui, comme s’il eût cherché à comprendre comment il était possible de ne point aimer la nature… Le jour baissait rapidement ; le soleil s’était caché derrière un petit bois de trembles situé à une demi-verste du jardin et projetait une ombre sans fin sur les champs immobiles. Un paysan monté sur un cheval blanc suivait au trot un étroit sentier qui longeait le bois ; quoiqu’il fût dans l’ombre, toute sa personne se voyait distinctement et l’on pouvait même remarquer une reprise sur son habit à la place de l’épaule ; les pieds du cheval se mouvaient avec une régularité et une netteté agréable à l’œil. Les rayons du soleil pénétraient dans le bois, et, traversant le fourré, coloraient les troncs des trembles d’une teinte chaude qui leur donnaient l’apparence de troncs de sapins, tandis que leur feuillage presque bleu était surmonté d’un ciel pâle, légèrement empourpré par le crépuscule du soir. Les hirondelles volaient très-haut ; le vent était tout à fait tombé ; des abeilles attardées bourdonnaient faiblement, comme à moitié endormies, dans les fleurs du seringat ; une colonne de moucherons dansait au-dessus d’une branche isolée qui s’avançait dans les airs. « Comme c’est beau, mon Dieu ! » pensa Kirsanof ; et des vers qu’il aimait à redire allaient s’échapper de ses lèvres, lorsqu’il se rappela Arcade, Stoff und Kraft, et il se tut ; mais il resta assis, et continua à s’abandonner au doux et triste plaisir de la rêverie solitaire. Son séjour à la campagne lui en avait donné le goût ; il n’y avait pas si longtemps qu’il songeait comme aujourd’hui en attendant son fils, dans la cour de l’auberge, et quel grand changement s’était déjà opéré depuis ! Ses rapports, alors encore incertains avec Arcade, s’étaient déterminés… et comment ? Sa femme qu’il avait perdue se présenta à son esprit, non point telle qu’il l’avait connue dans les dernières années de sa vie ; non point comme une bonne ménagère à l’air serein et affable, mais sous la forme d’une jeune fille à la taille élancée, au regard innocent et interrogateur, les cheveux roulés en grosses tresses au-dessus d’une nuque enfantine — telle en un mot, qu’il l’avait vue pour la première fois, pendant qu’il suivait les cours de l’université. L’ayant rencontrée sur l’escalier de la maison qu’il habitait alors, il la poussa involontairement, se retourna pour lui faire des excuses, et lui dit dans son trouble : « Pardon, monsieur ! » elle baissa la tête, sourit, et se mit à courir comme si elle se fût subitement effrayée ; puis, au tournant de l’escalier, elle lui jeta un rapide regard, prit un air sérieux et rougit. Puis les premières visites, réservées et discrètes, les demi-mots, les demi-sourires, les moments de doute, de tristesse, puis les transports de passion, et enfin l’ivresse du bonheur… Qu’est-ce que tout cela était devenu ? Une fois marié, il avait été aussi heureux que possible… « mais rien n’égale ces premiers et doux moments de félicité, se dit-il ; et pourquoi n’est-il pas permis qu’ils durent toujours et ne s’éteignent qu’avec la vie ! »

Il n’essaya point de s’éclaircir cette pensée ; mais il aurait voulut retenir, arrêter ce temps heureux par quelque moyen plus puissant que la mémoire ; il aurait voulu se trouver de nouveau près de sa bonne Marie, sentir la chaleur de sa joue et de son souffle, et il lui semblait déjà que, au-dessus de sa tête…

— Nicolas Petrovitch ? dit tout près du buisson Fénitchka ; où êtes-vous ?

Il tressaillit. Ce n’est pas qu’il ressentît un sentiment de honte ni de reproche… Il ne lui était jamais venu à l’idée d’établir la moindre comparaison entre sa femme et Fénitchka ; mais il regretta que celle-ci vînt le surprendre en ce moment. Sa voix lui rappela en un instant ses cheveux gris, sa vieillesse précoce, son état présent… Le monde féerique au sein duquel il s’était transporté, ce monde qui se dégageait déjà de la brume confuse du passé, se troubla, et disparut.

— Je suis ici, répondit-il ; je vais venir ; va-t-en. Voilà, se dit-il presqu’aussitôt, les habitudes seigneuriales dont je parlais tout à l’heure.

Fénitchka jeta silencieusement les yeux dans le bosquet et s’éloigna. Il s’aperçut alors seulement à son grand étonnement que la nuit l’avait surpris dans ses rêveries. Tout était sombre et tranquille autour de lui, et la figure de Fénitchka lui avait paru si pâle et si frêle pendant les quelques secondes qu’elle s’était montrée sous le berceau. Il se leva pour rentrer ; mais son cœur attendri n’avait pas encore eu le temps de s’apaiser, et il se mit à marcher lentement dans le jardin, tantôt en baissant les yeux, tantôt en les levant au ciel qui fourmillait déjà d’étoiles scintillantes. Il se promena longtemps, presque jusqu’à en éprouver de la fatigue, et pourtant le trouble intérieur, l’inquiétude secrète qui l’agitaient ne pouvaient se dissiper. Oh ! comme Bazarof se serait moqué de lui s’il avait connu son état ! Arcade lui-même l’aurait blâmé. Ses yeux étaient mouillés de larmes, de larmes qui coulaient sans motif ; pour un homme de quarante ans, un maître de maison et un agronome, c’était encore cent fois pis que de jouer du violoncelle. Kirsanof continuait à se promener, et ne pouvait se décider à rentrer dans son nid paisible, dans cette maison qui le rappelait si affectueusement par ses fenêtres éclairées ; il ne se sentait pas le courage de quitter le jardin et l’obscurité, de renoncer à l’impression de l’air frais sur son visage, à cette tristesse, à cette agitation…

Il rencontra Paul au détour d’un sentier.

— Qu’as-tu donc ? lui demanda celui-ci ; tu me parais pâle comme un spectre. Serais-tu malade ? Tu ferais bien de te coucher.

Kirsanof lui expliqua en peu de mots ce qu’il éprouvait, et rentra. Paul s’avança jusqu’au fond du jardin ; il se prit aussi à méditer, et leva aussi les yeux au ciel. Mais ses beaux yeux noirs ne reflétèrent que la lumière des étoiles. Il n’était pas romantique et la rêverie n’allait nullement à sa nature passionnée ; il était prosaïque, quoique accessible aux impressions tendres ; c’était un misanthrope à la française.

— Sais-tu ? dit le même soir Bazarof à son ami, il m’est venu en tête une idée magnifique. Ton père nous a annoncé aujourd’hui qu’il avait reçu une invitation de ce grand personnage, votre parent. Il ne s’y rendra pas ; si nous allions faire un tour à X… ? Tu es compris dans l’invitation de ce monsieur. Tu vois le vent qui souffle ici ; la course nous fera du bien, nous verrons la ville. Cela nous prendra tout au plus cinq ou six jours.

— Et tu reviendras ici avec moi ?

— Non ; il faut que j’aille voir mon père. Tu sais qu’il habite à trente verstes tout au plus de X… Il y a longtemps que je ne les ai vus, lui et ma mère ; il faut que je leur donne ce plaisir-là. Ce sont de braves gens, et mon père est avec cela un drôle de corps. D’ailleurs, ils n’ont que moi, je suis fils unique.

— Resteras-tu longtemps ?

— Je ne crois pas. Je suppose que je m’y ennuierai.

— Mais tu viendras nous voir en repassant ?

— Cela dépend ; je n’en sais rien. Eh bien, est-ce convenu ? Nous partons ?

— Soit, répondit Arcade avec insouciance.

Il était très-content au fond de la proposition que venait de lui faire son ami ; mais il croyait nécessaire de ne point le laisser voir : c’était se conduire en vrai nihiliste.

Le lendemain il partit avec Bazarof pour X… La jeunesse de Marino regretta leur départ ; Douniacha versa même quelques larmes…, mais Paul et son frère, les vieux, comme disait Bazarof, respirèrent plus librement.


XII


La ville de X…, où se rendirent les deux amis, avait pour gouverneur un homme encore jeune, à la fois progressiste et despote, comme il y en a tant en Russie. Pendant la première année de son entrée en fonctions, il avait trouvé moyen de se brouiller non-seulement avec le maréchal de la noblesse, chef d’escadron d’état-major en retraite, grand éleveur de chevaux, homme du reste très-hospitalier, mais même avec ses propres employés. Les différends qui en étaient résulté avaient pris de telles proportions, que le ministre se vit obligé d’envoyer sur les lieux un fonctionnaire de confiance pour débrouiller les choses. Il confia cette mission à Matveï Ilitch Koliazine, fils du Koliazine qui avait été jadis tuteur des frères Kirsanof. C’était également un fonctionnaire de la nouvelle école, quoiqu’il eût passé la quarantaine ; mais il se proposait de devenir un homme d’État et portait déjà deux plaques sur la poitrine. L’une était, à dire vrai, une décoration étrangère, assez peu estimée. Comme le gouverneur qu’il venait juger, il passait pour un progressiste, et, tout important qu’il était, il ressemblait peu aux autres employés de sa classe. Il avait, il est vrai, une très-haute opinion de lui-même ; sa vanité était sans limites, mais il avait des manières simples, son regard semblait vous encourager ; il écoutait avec bienveillance, et riait d’un ton si naturel, qu’on était tenté de le prendre au premier abord pour « un bon diable. » Cependant il savait fort bien user de sévérité lorsque les circonstances l’exigeaient.

« L’énergie est indispensable, disait-il, c’est la première qualité d’un homme d’État. »

Et malgré ce fier langage il était presque toujours dupe, et tout fonctionnaire un peu expérimenté le menait par le bout du nez. Matveï Ilitch faisait grand cas de M. Guizot, et s’efforçait d’insinuer à qui voulait l’entendre qu’il n’était point de ces bureaucrates attardés, amis de la routine, comme on en voit tant ; qu’aucun des grands phénomènes de la vie sociale n’échappait à ses observations… Les termes de ce genre lui étaient familiers. Il suivait même le mouvement littéraire, mais affectait de le faire avec une majestueuse condescendance, comme un homme d’un âge mûr suit quelquefois dans la rue et pour quelques instants une procession de gamins. En réalité Matveï Ilitch n’avait pas dépassé de beaucoup les hommes d’État du règne d’Alexandre Ier, qui, se préparant à une soirée chez madame Svetchine, alors à Pétersbourg, lisaient dans la matinée un chapitre de Condillac ; seulement il avait des formes plus contemporaines. C’était un habile courtisan, un homme très-fin et rien de plus ; il n’avait aucune idée des affaires et manquait d’esprit, mais il savait fort bien veiller à ses propres intérêts ; là-dessus personne ne pouvait lui faire prendre le change, et c’est là un talent qui a bien son mérite.

Matveï Ilitch reçut Arcade avec la bienveillance qui appartient à un fonctionnaire éclairé ; nous dirions presque avec enjouement. Cependant il tomba de son haut lorsqu’il apprit que ses autres invités étaient restés à la campagne ; « Ton papa a toujours été un original, » dit-il à Arcade en jouant avec les glands de sa magnifique robe de chambre de velours ; et, se tournant tout à coup vers un jeune employé revêtu d’un uniforme de petite tenue rigoureusement boutonné, il s’écria d’un air affairé : « Eh bien ? » — Le jeune homme dont un long silence avait collé les lèvres, se leva et regarda son supérieur d’un air surpris. Mais Matveï Ilitch, après l’avoir ainsi stupéfié, n’y fit plus la moindre attention. Nos dignitaires aiment généralement à stupéfier leurs inférieurs ; les moyens auxquels ils ont recours pour produire cet effet sont assez variés. En voici un entre autres qui est fort usité. « is quite a favourite » comme disent les Anglais. Le dignitaire cesse tout à coup de comprendre les mots les plus simples, et semble atteint de surdité. Il demande, je suppose, le jour de la semaine, on lui répond respectueusement : « Vendredi, Votre Excellence. »

— Hein ? Quoi ? Qu’est-ce ? Que dites-vous ? reprend le dignitaire avec effort.

— C’est aujourd’hui vendredi. Votre Excellence.

— Comment ? Quoi ? Qu’est-ce que vendredi ? Quel vendredi ?

— Vendredi, Votre Excellence, un jour de la semaine.

— Allons ! tu prétends me faire la leçon ?

Matveï Ilitch, avec tout son libéralisme, était pourtant un dignitaire de cette force.

— Je te conseille, mon cher, dit-il à Arcade, d’aller rendre visite au gouverneur. Tu me comprends : si je te donne ce conseil, ce n’est point que je sois resté fidèle aux anciennes traditions qui commandent d’aller faire sa cour aux autorités, mais parce que le gouverneur est tout bonnement un homme comme il faut ; d’ailleurs tu te proposes probablement de fréquenter notre monde… J’espère bien que tu n’es pas un ours ? Le gouverneur donne après-demain un grand bal.

— Y serez-vous ? lui demanda Arcade.

— C’est pour moi qu’il le donne, dit Matveî Ilitch presque d’un ton de regret. — Est-ce que tu danses ?

— Oui, mais assez mal.

— Tant pis. Il y a quelques jolies femmes, et d’ailleurs il est honteux à un jeune homme de ne pas savoir danser. Ce n’est pas, je te le répète, que je tienne aux anciens usages, je ne suppose nullement que l’esprit soit dans les pieds, mais je trouve le byronisme ridicule, il a fait son temps.

— Pensez-vous donc, mon oncle, que ce soit le byronisme qui…

— Je te ferai faire la connaissance de nos dames ; je te prends sous mon aile, reprit Matveï Ilitch en riant d’un air satisfait. Tu y seras chaudement ? hein ?

Un domestique entra et annonça le président du bureau des finances, vieillard au regard mielleux, aux lèvres pincées, qui raffolait de la nature, surtout en été, lorsque, disait-il, la diligente abeille prélève un petit pot-de-vin de chaque petite fleur.

Arcade se retira.

Il trouva Bazarof à l’auberge où ils s’étaient arrêtés, et fit si bien, qu’il le décida à aller chez le gouverneur. « Soit, dit Bazarof ; quand on a pris le bât, il serait ridicule de se refuser à tirer. Nous sommes venus pour voir messieurs les propriétaires, voyons-les. » Le gouverneur fit bon accueil aux jeunes gens, mais il ne les invita point à s’asseoir, et se tint debout lui-même. Il avait toujours un air affairé ; à peine levé, il endossait un uniforme de grande tenue, mettait à son cou une cravate bien serrée, et ne se donnait pas le temps d’achever ses repas pour vaquer sans relâche à ses fonctions administratives. On l’avait surnommé dans le gouvernement Bourdaloue, non par allusion au célèbre prédicateur français, mais bien au mot bourde. Il pria Arcade Kirsanof et Bazarof d’assister à son bal, et deux minutes après réitéra cette invitation, les prenant pour deux frères et leur donnant le nom de Kaïzarof.

En quittant la maison du gouverneur ils rencontrèrent un drochki qui s’arrêta tout à coup ; un jeune homme de taille moyenne, vêtu d’une redingote à brandebourgs à la mode des slavophiles, sauta à terre, et s’écriant : « Eugène Vassilitch ! » courut à Bazarof.

— Ah ! c’est vous, herr Sitnikof, lui dit Bazarof en continuant à marcher. Comment êtes-vous ici ?

— Figurez-vous que c’est tout à fait par hasard, répondit celui-ci, et se tournant du côté du drochki, il fit cinq ou six fois signe de la main, en criant : Suis-nous, suis-nous ! Mon père, continua-t-il en franchissant le ruisseau, a une affaire ici, et il m’a prié… J’ai appris aujourd’hui votre arrivée, et je viens de chez vous… (Effectivement les deux amis trouvèrent en rentrant à l’auberge une carte aux coins pliés et portant d’un côté le nom de Sitnikof en français, et de l’autre en caractères slavons.) J’espère bien que vous ne venez pas de chez le gouverneur.

— Ne l’espérez pas ; nous sortons de chez lui.

— Ah ! dans ce cas je vais y aller aussi… Eugène Vassilitch, faites-moi faire la connaissance de votre… de Monsieur.

— Sitnikof, Kirsanof, grommela Bazarof sans s’arrêter.

— Je suis charmé, commença Sitnikof, avec un gracieux sourire en marchant de côté et en ôtant précipitamment ses gants qui étaient d’une élégance par trop recherchée. — J’ai beaucoup entendu parler… Je suis une très-ancienne connaissance d’Eugène Vassilitch, et je peux même me dire son élève. Je lui dois ma transformation… —

Arcade jeta les yeux sur l’élève transformé de Bazarof. Son petit visage à la peau lisse et ses traits réguliers exprimaient une attention inquiète et obtuse ; ses yeux qui semblaient bridés étaient fixes et effarés en même temps ; son rire même, bref et sec, avait quelque chose d’effaré.

— Vous me croirez sans peine, reprit-il ; lorsque Eugène Vassilitch me déclara pour la première fois qu’il ne faut point reconnaître d’autorité, j’éprouvai une telle joie…, je me sentis renaître à une nouvelle existence ! Enfin, me dis-je, voilà donc un homme ! À propos, Eugène Vassilitch, il faut absolument que vous alliez voir une dame d’ici qui est tout à fait à votre hauteur et pour laquelle votre visite sera une véritable fête ; vous devez avoir entendu parler d’elle ?

— Qui est-ce ? répondit Bazarof avec ennui.

— Evdoxia Koukchine, Eudoxie. C’est une nature remarquable, émancipée dans toute la force du terme, une femme vraiment avancée, savez-vous ? Allons maintenant chez elle tous les trois, elle demeure à deux pas d’ici. Nous y déjeunerons… ; vous n’avez pas encore déjeuné ?

— Non.

— À merveille. Elle vit, comme de raison, séparée de son mari, et se trouve tout à fait indépendante…

— Est-elle jolie ? demanda Bazarof.

— Non…, je ne peux pas le dire.

— Alors pourquoi diable nous engagez-vous à l’aller voir ?

— Mauvais plaisant ! elle nous donnera une bouteille de champagne.

— Vraiment ! l’homme pratique se montre bientôt. À propos, votre père est-il toujours dans les eaux-de-vie ?

— Oui, répondit précipitamment Sitnikof avec un rire aigu. Eh bien ! venez-vous ?

— Je n’en sais ma foi rien.

— Puisque tu voulais faire des observations, dit Arcade à demi-voix.

— Et vous donc, monsieur Kirsanof ? ajouta Sitnikof ; venez aussi. Nous n’irons pas sans vous.

— Nous ne pouvons pas tomber comme ça tous les trois…

— Cela ne fait rien ; la Koukchine est bonne enfant.

— Elle nous donnera une bouteille de champagne ? reprit Bazarof.

— Trois ! s’écria Sitnikof : j’en réponds.

— Sur quoi ?

— Sur ma tête.

— La bourse du papa aurait été un meilleur gage. Mais peu importe ; allons.


XIII


La petite maison seigneuriale dans le goût moscovite, qu’habitait Evdoxia Nikitichna Koukchine, était située dans une rue qui avait récemment brûlé ; personne n’ignore que nos villes de province brûlent tous les cinq ans. À la porte d’entrée et près d’une carte de visite qui s’y trouvait clouée de travers, pendait le gland d’une sonnette ; une femme en bonnet, tenant le milieu entre la servante et la dame de compagnie, vint à la rencontre des visiteurs dans l’antichambre. Tout cela donnait suffisamment à entendre que la maîtresse de la maison était amie du progrès. Sitnikof demanda Evdoxia Nikitichna.

— C’est vous, Victor ? cria une voix de fausset dans la chambre voisine ; entrez.

La femme en bonnet disparut immédiatement.

— Je ne suis pas seul, dit Sitnikof ; et, ôtant lestement sa redingote hongroise, qui laissa paraître quelque chose comme un paletot-sac anglais, il jeta sur les deux amis un regard plein d’assurance.

— Cela ne fait rien, répondit Evdoxia Nikitichna ; entrez.

Les jeunes gens obéirent. La chambre, dans laquelle ils se trouvèrent, ressemblait plutôt à un cabinet de travail qu’à un salon. Du papier, des lettres, des revues russes, dont les pages n’étaient point coupées pour la plupart, traînaient sur les tables couvertes de poussière ; des bouts de cigarettes à demi consumées étaient épars de tous côtés. La maîtresse de la maison se tenait à demi couchée sur un divan de cuir ; elle était encore jeune, avait des cheveux blonds, un fichu de dentelles lui couvrait la tête et de gros bracelets ornaient ses mains aux doigts courts. Elle se leva, et, relevant négligemment sur ses épaules un mantelet de velours doublé d’hermine jaunie, elle dit d’une voix languissante à Sitnikof : « Bonjour, Victor, » et lui serra la main.

— Bazarof, Kirsanof, dit-il d’un ton brusque, en imitant la manière de Bazarof pour les présentations.

— Soyez les bienvenus, répondit madame Koukchine ; et, arrêtant sur Bazarof ses yeux ronds entre lesquels se dressait un pauvre petit nez rouge et retroussé, elle ajouta : « Je vous connais ; » et elle lui serra aussi la main.

Bazarof fit une légère grimace. L’insignifiante petite figure de la femme émancipée n’avait rien de trop laid ; mais l’expression de ses traits était désagréable. On lui eût volontiers demandé « Qu’est-ce qui t’arrive ? As-tu faim ? Éprouves-tu de l’ennui ? Aurais-tu peur de quelque chose ? Pourquoi tous ces efforts ? » Elle sentait aussi, comme Sitnikof, quelque chose qui lui grignotait l’âme continuellement. Ses mouvements et son langage étaient à la fois dégagés et maladroits ; elle se considérait sans doute elle-même comme une bonne et simple créature, et pourtant, quoi qu’elle fît, il vous semblait toujours qu’elle avait eu l’intention de faire autre chose.

— Oui, oui, je vous connais, Bazarof, reprit-elle (suivant un usage particulier aux provinciales et même à quelques femmes de Moscou, elle nommait les hommes qu’elle voyait pour la première fois par leur nom de famille). Voulez-vous un cigare ?

— Un cigare, soit ! dit Sitnikof qui avait eu le temps de se jeter dans un fauteuil et de poser une jambe sur son genou ; — mais il faut aussi nous donner à déjeûner. Nous mourons de faim ; offrez-nous en même temps une bouteille de champagne.

— Sybarite ! répondit Evdoxia, et elle se mit à rire. (Lorsqu’elle riait, sa gencive supérieure se découvrait.) N’est-il pas vrai, Bazarof, que c’est un Sybarite ?

— J’aime le comfort, dit Sitnikof d’un air important ; cela ne m’empêche pas d’être libéral.

— Pas du tout ! s’écria Evdoxia ; et elle commanda à sa femme de chambre de préparer à déjeûner et de donner du champagne. — Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle à Bazarof, je suis sûre que vous partagez mon opinion.

— C’est ce qui vous trompe, répondit Bazarof ; un morceau de viande vaut mieux qu’un morceau de pain, même au point de vue de l’analyse chimique.

— Ah ! vous vous occupez de chimie ? C’est ma passion ! J’ai même inventé un mastic.

— Un mastic ? vous ?

— Oui, moi-même. Et savez-vous pourquoi ? Pour faire des poupées, des têtes de poupées ; c’est plus solide. Je suis une femme pratique, moi. Mais je n’ai pas encore fini. Il faut que je consulte Liebig. À propos, avez-vous lu dans la Gazette de Moscou l’article de Kisliakof sur le travail des femmes ? Lisez-le, je vous en supplie. Vous devez vous intéresser à la question des femmes ? Et aux écoles également ? Qu’est-ce que fait votre ami ? Comment s’appelle-t-il ?

Madame Koukchine jetait ces questions l’une après l’autre avec une négligence mignarde, sans attendre de réponse ; les enfants gâtés parlent ainsi à leur bonne.

— Je me nomme Arcade Nikolaïtch Kirsanof, dit Arcade, et je ne fais rien.

Evdoxia se mit à rire.

— C’est charmant ! Est-ce que vous ne fumez pas ? Victor, vous savez que je vous en veux ?

— Pourquoi ?

— On m’a rapporté que vous recommenciez à vanter George Sand. C’est une femme arriérée, et rien de plus ! Comment oser la comparer à Emerson ! Elle n’a aucune idée, ni sur l’éducation, ni sur la physiologie, ni sur rien ! Je suis sûre qu’elle n’a jamais entendu parler d’embryologie, et comment voulez-vous vous passer de cette science aujourd’hui ? (Evdoxia ouvrit les bras en prononçant ces derniers mots.) Ah ! quel admirable article Elisèvitch a écrit sur ce sujet ! C’est un génie que ce monsieur-là ! (Evdoxia disait toujours « monsieur » pour « homme. ») Bazarof, asseyez-vous à côté de moi sur le divan. Vous ne savez peut-être pas que j’ai une peur horrible de vous.

— Pourquoi cela ? Je serais curieux de le savoir.

— Vous êtes un monsieur fort dangereux, vous critiquez tout au monde. Ah ! mon Dieu ! je parle comme une vraie campagnarde. Après tout, je suis réellement une campagnarde. J’administre moi-même mon bien, et figurez-vous que mon starosta[27] Erofeï est un type étonnant ; il me rappelle le Chercheur de pistes de Cooper. Je lui trouve quelque chose de si primitif. Me voilà fixée à tout jamais ici ; quelle ville insupportable ! N’est-ce pas ? Mais qu’y faire !

— C’est une ville comme une autre, dit froidement Bazarof.

— On ne s’y occupe que d’intérêts mesquins. Voilà ce qui est terrible ! Autrefois, je passais tous les hivers à Moscou… ; mais le vénérable M. Koukchine est venu s’y établir. D’ailleurs, Moscou est maintenant… je ne sais pas… ; tout y est changé à cette heure. Je voudrais voyager ; j’ai même été sur le point de me mettre en route l’année dernière.

— Pour Paris sans doute ? demanda Bazarof.

— Pour Paris et pour Heidelberg.

— Heidelberg ? Et à quel propos ?

— Comment ? puisque Bunsen y demeure !

Bazarof ne trouva rien à répondre à cette exclamation.

— Pierre Sapojnikof…, vous le connaissez ?

— Non, du tout.

— Est-il possible ? Pierre Sapojnikof… il est continuellement chez Lydie Khostatof.

— Je ne la connais pas non plus.

— Eh bien ! il m’a offert de m’accompagner. Je suis seule, grâce à Dieu ! je n’ai pas d’enfants… Qu’ai-je dit là : « Grâce à Dieu ? » Au reste, ça ne fait rien.

Evdoxia roula une cigarette entre ses doigts jaunis par le tabac, la passa sur sa langue, en suça le bout, et se mit à fumer.

La servante entra avec le plateau.

— Ah ! voilà le déjeûner ! Voulez-vous manger un morceau ? Victor, débouchez la bouteille. Vous devez vous y entendre.

— M’y entendre ! m’y entendre ! grommela Sitnikof entre ses dents avec son petit rire aigu.

— Avez-vous ici quelques jolies femmes ? demanda Bazarof, achevant de vider son troisième verre.

— Oui, reprit Evdoxia ; mais elles sont tellement insignifiantes. Mon amie Odintsof, par exemple, n’est pas mal. Seulement elle a la réputation d’être un peu… Au reste, le mal ne serait pas grand ; mais elle n’a aucune élévation dans les idées, aucune largeur, rien absolument… de tout cela. Il faudrait changer notre système d’éducation. J’y ai déjà pensé ; nos femmes sont très-mal élevées.

— Vous n’en ferez rien de bon, dit Sitnikof. Il faut les mépriser, et je les méprise souverainement et complètement ! (Sitnikof aimait à mépriser et à exprimer ce sentiment ; il tombait principalement sur ce qu’il appelait le sexe, sans se douter qu’il lui était réservé de ramper quelques mois après devant sa femme, uniquement parce qu’elle était née princesse.) Il n’y en a pas une seule qui puisse s’élever à la hauteur de notre conversation ; il n’y en a pas une seule qui vaille la peine d’occuper des hommes sérieux comme nous !

— Je ne vois pas qu’il leur soit nécessaire de comprendre notre conversation, dit Bazarof.

— De qui parlez-vous ? demanda Evdokia.

— Des jolies femmes.

— Comment ! vous partagez donc les idées de Proudhon ?

Bazarof se redressa d’un air dédaigneux.

— Je ne partage les idées de personne ; j’ai ma manière de voir en propre.

— À bas les autorités ! s’écria Sitnikof, heureux d’avoir une occasion de se prononcer énergiquement en présence d’un homme dont il était le très-humble valet.

— Mais Macaulay lui-même, dit madame Koukchine…

— À bas Macaulay ! s’écria Sitnikof d’une voix tonnante ; vous prenez le parti de ces femmelettes ?

— Je ne soutiens point les femmelettes, mais les droits de la femme, que j’ai juré de défendre jusqu’à la dernière goutte de mon sang !

— À bas !… Sitnikof n’acheva point sa phrase. — Mais je ne les attaque nullement, ajouta-t-il.

— Si fait ; je vois que vous êtes un slavophile !

— Point du tout ; je ne suis pas slavophile, quoique assurément…

— Si fait ! si fait ! vous êtes un slavophile ! Vous êtes un disciple du « Domostroï[28]. » Il ne vous manque que de prendre un fouet à la main.

— C’est une bonne chose qu’un fouet, reprit Bazarof ; mais nous voilà arrivés à la dernière goutte…

— De quoi ? dit vivement Evdoxia.

— De champagne, digne Evdoxia Nikitichna ; de champagne, et non point de votre sang.

— Je ne peux pas rester indifférente, lorsqu’on attaque les femmes, continua Evdoxia ; c’est affreux ! affreux ! Au lieu de les attaquer, lisez le livre de Michelet, de l’Amour ; c’est admirable ! Messieurs, parlons de l’amour, ajouta-t-elle en laissant languissamment retomber sa main sur le coussin déformé du divan.

Un silence subit suivit cet appel.

— Non ; pourquoi parler de l’amour ? dit Bazarof ; occupons nous plutôt de madame Odintsof. C’est bien ainsi qu’elle se nomme, n’est-ce pas ? qu’est-ce que cette dame ?

— Elle est divine ! divine ! s’écria Sitnikof. Je vous présenterai à elle. Elle est spirituelle, riche et veuve. Malheureusement elle n’est pas encore assez développée ; il faudrait qu’elle se rapprochât un peu plus de notre Evdoxia. Je bois à votre santé, Evdoxia ! trinquons ! et toc, et toc, et tin, tin, tin, et toc, et toc, et tin, tin, tin !!!

— Victor, vous êtes un mauvais sujet.

Le déjeuner se prolongea encore longtemps. La première bouteille de champagne fut suivie d’une seconde, d’une troisième, et même d’une quatrième… Evdoxia bavardait sans interruption ; Sitnikof lui tenait tête. Ils discutèrent longtemps sur ce que c’est que le mariage, si c’est un préjugé ou un crime ; ils examinèrent la question de savoir si les hommes naissaient ou non avec les mêmes dispositions, et en quoi consiste à proprement parler l’individualité. Les choses en vinrent au point qu’Evdoxia, les joues enflammées par le vin et frappant de ses ongles aplatis les touches de son piano discord, commença à chanter d’une voix enrouée d’abord des chansons bohémiennes, puis la romance de Seimour-Chiff : Grenade rêve endormie. Sitnikof, la tête entourée d’une écharpe, se mit à représenter l’amoureux transi ; lorsque la chanteuse prononça ces paroles :

Dans mes baisers brûlants
Mes lèvres s’unissent aux tiennes,


Arcade ne put se contenir plus longtemps. « Messieurs, dit-il à haute voix, cela commence à rappeler un peu Bedlam. » Bazarof, qui s’était borné à jeter de temps à autre dans la conversation un mot railleur, s’occupait principalement du champagne ; il laissa échapper un bâillement prolongé, se leva, et sortit avec Arcade, sans prendre congé. Sitnikof s’élança sur leurs pas.

— Eh bien ! eh bien ! leur demanda-t-il en courant de l’un à l’autre d’un air obséquieux, je vous avais bien dit que c’était une personnalité remarquable ! Voilà les femmes qu’il nous faudrait ; c’est, dans son genre, un phénomène d’une haute moralité.

— Cet établissement de ton père est-il aussi d’une haute moralité ? lui répondit Bazarof en montrant du doigt un cabaret devant lequel ils passaient en ce moment.

Sitnikof poussa le rire forcé qui lui était habituel. Il rougissait de son extraction, et ne savait s’il devait paraître flatté ou offensé du tutoiement inattendu de Bazarof.


XIV


Le bal du gouverneur eut lieu peu de jours après. Matveï Ilitch était véritablement le héros de la fête. Le maréchal de la noblesse déclarait à tout venant qu’il était venu uniquement en son honneur. Quant au gouverneur, il continuait, même au milieu du bal et sans bouger de place, à vaquer avec anxiété aux soins de l’administration. L’affabilité de Matveï Ilitch ne portait aucun préjudice à la majesté de ses manières. Il flattait tout le monde, les uns avec une nuance de dédain, les autres avec une nuance de considération ; il accablait les femmes de prévenances, en vrai chevalier français, et riait continuellement d’un gros rire sans écho, comme il convient à un grand personnage. Il frappa Arcade sur l’épaule en l’appelant à haute voix son cher neveu, et honora Bazarof, qui avait endossé un frac un peu suranné, d’un regard du coin de l’œil distrait, mais bienveillant, et d’un grognement aimable au milieu duquel on ne pouvait distinguer que le mot de « je » et la terminaison « trêmement ; » il tendit un doigt à Sitnikof et sourit, mais en détournant la tête ; il jeta même un « enchanté » à madame Koukchine qui s’était rendue au bal sans crinoline et en gants sales, mais avec un oiseau du paradis dans les cheveux. La réunion était nombreuse et les cavaliers ne manquaient pas ; les hommes en habit civil se pressaient pour la plupart contre les murs, mais les militaires dansaient avec entrain, surtout l’un d’eux qui, ayant passé près de six semaines à Paris, en avait rapporté certaines expressions caractéristiques comme « ah ! fichtrrre, pst, pst, mon bibi, etc. » Il les prononçait dans la perfection, avec le vrai chic parisien, ce qui ne l’empêchait pas de dire si j’aurais au lieu de « si j’avais, » et absolument dans le sens de « certainement ; » en un mot, il parlait cette langue franco-russe dont les français se moquent tant, lorsqu’ils ne jugent point nécessaire d’assurer que nous parlons le français comme des anges.

Arcade ne dansait guère, nous l’avons déjà dit, et Bazarof ne dansait pas du tout ; ils se retirèrent dans un coin de la salle avec Sitnikof. Celui-ci, un sourire de mépris sur les lèvres, faisait des remarques qu’il croyait être très-méchantes, regardait autour de lui d’un air provocateur et semblait éprouver une vive satisfaction. Soudain l’expression de ses traits changea, et se penchant vers Arcade, il lui dit avec une sorte de trouble :

« Voilà madame Odintsof. »

Arcade se retourna et aperçut une femme d’une taille élevée, en robe noire, arrêtée à la porte de la salle. La distinction de toute sa personne le frappa. Ses bras nus tombaient gracieusement le long de son buste élancé ; de légères tiges de fuchsia descendaient gracieusement aussi de sa chevelure brillante sur ses belles épaules ; ses yeux limpides que surmontait un front blanc légèrement bombé, étaient plutôt tranquilles et intelligents que pensifs. Un sourire presque imperceptible errait sur ses lèvres. Je ne sais quelle force caressante était répandue sur toute sa figure.

— Vous la connaissez ? demanda Arcade à Sitnikof.

— Très-intimement. Voulez-vous que je vous présente ?

— Volontiers… après cette contredanse.

Bazarof remarqua aussi madame Odintsof.

— Quelle est cette figure-là ? dit-il ; elle ne ressemble pas aux autres femelles.

Lorsque la contredanse fut terminée, Sitnikof conduisit Arcade vers madame Odintsof ; mais il paraissait la connaître beaucoup moins qu’il ne l’avait dit ; il s’embrouilla bientôt dans ses paroles, et elle le regardait avec une sorte d’étonnement. Cependant une bienveillante expression se peignit sur son visage, lorsqu’il prononça le nom de famille d’Arcade. Elle demanda à ce dernier, s’il était fils de Nicolas Petrovitch.

— Oui, lui répondit-il.

— J’ai vu votre père deux fois, et j’ai beaucoup entendu parler de lui, reprit-elle ; je suis charmée de faire votre connaissance.

En ce moment survint un jeune aide-de-camp qui l’invita pour une contredanse. Elle accepta.

— Vous dansez donc ? lui dit respectueusement Arcade.

— Oui ; mais pourquoi m’adressez-vous cette question ? Est-ce que je vous parais trop vieille pour danser ?

— Comment pouvez-vous me supposer cette pensée ?

Permettez-moi de vous engager pour une mazourka. Madame Odintsof sourit. « Volontiers, » répondit-elle en regardant Arcade, non point d’un air protecteur, mais comme les sœurs mariées regardent leurs jeunes frères. Madame Odintsof était un peu plus âgée qu’Arcade. Elle avait vingt-neuf ans accomplis ; mais en sa présence il se sentait un petit étudiant, un écolier, comme si la différence d’âge qui existait entre eux était beaucoup plus considérable. Matvéï Ilitch s’avança vers elle d’un air majestueux et lui adressa des compliments. Arcade s’éloigna de quelques pas, mais il continuait à l’observer ; il ne la quitta pas des yeux même pendant la contredanse. Elle s’entretenait aussi simplement avec son danseur qu’avec Matvéï Ilitch, en tournant doucement la tête et les yeux de côté et d’autre. Arcade l’entendit rire deux ou trois fois, presque sans bruit. Elle avait peut-être le nez un peu gros, comme presque toutes les femmes russes, et son teint n’était point absolument d’albâtre ; Arcade n’en décida pas moins qu’il n’avait encore jamais rencontré de beauté plus accomplie. Le son de sa voix ne lui sortait pas des oreilles ; il lui semblait que les plis de sa robe tombaient autrement que chez les femmes dont elle se trouvait entourée, avec plus de symétrie et d’ampleur, et que tous ses mouvements étaient à la fois pleins de noblesse et de naturel.

Lorsque les premiers accords de la mazourka se firent entendre, Arcade éprouva une sorte de commotion ; il s’assit à côté de sa danseuse, et ne sachant comment engager la conversation, il se bornait à passer la main dans ses cheveux. Mais ce trouble ne fut pas de longue durée ; le calme de madame Odintsof le gagna promptement ; un quart d’heure ne s’était pas écoulé qu’il l’entretenait sans aucun embarras de son père, de son oncle, de son genre de vie à Pétersbourg et à la campagne. Madame Odintsof l’écoutait avec une politesse attentive, ouvrant et refermant son éventail ; le bavardage d’Arcade ne cessait que lorsqu’on engageait sa danseuse ; Sitnikof entre autres vint l’inviter deux fois. Elle revenait à sa place, s’asseyait, reprenait son éventail ; les mouvements de son sein n’étaient pas plus précipités qu’auparavant ; et Arcade recommençait ses récits, tout plein du bonheur de se sentir près d’elle, de lui parler en regardant ses yeux, son beau front, son visage presque grave mais si gracieux. Elle parlait peu, pourtant ses paroles révélaient une certaine expérience de la vie ; Arcade fut conduit à conclure de quelques-unes de ses remarques que, malgré sa jeunesse, elle avait déjà passé par bien des émotions et réfléchi sur bien des choses.

— Avec qui vous trouviez-vous, lorsque M. Sitnikof vous a présenté ? lui demanda-t-elle.

— Vous avez donc remarqué ce jeune homme ? répondit Arcade ; n’est-ce pas qu’il a une physionomie frappante ? C’est un nommé Bazarof, un ami à moi.

Arcade se mit à lui parler de son ami.

Il entrait dans tant de détails et s’exprimait avec tant de feu que madame Odintsof se tourna vers Bazarof et le regarda curieusement. Cependant la mazourka touchait à sa fin. Arcade regrettait d’être obligé de se séparer de sa danseuse ; il avait passé une heure si agréablement avec elle ! Ce n’est pas que pendant tout ce temps il n’eût toujours senti qu’elle le traitait, pour ainsi dire, avec une sorte de condescendance ; mais il lui en savait gré, car les jeunes cœurs ne se trouvent point humiliés par la protection d’une jolie femme.

La musique se tut.

— Merci, dit madame Odintsof en se levant. Vous avez promis de me rendre visite ; j’espère que vous m’amènerez votre ami. Je suis très-curieuse de connaître un homme qui a l’audace de ne croire à rien.

Le gouverneur s’approchant de madame Odintsof, lui annonça que le souper était prêt, et lui donna le bras avec son air affairé. En s’éloignant, elle se retourna et fit à Arcade un petit signe de tête accompagné d’un demi-sourire. Celui-ci la salua profondément, et tout en la suivant des yeux (comme sa taille entourée des flots brillants de sa robe de soie noire lui parut élégante !) il se dit : « Elle a sans doute déjà complètement oublié que j’existe. » Et il ressentit presque aussitôt je ne sais quelle résignation qu’il prenait pour une générosité de bon goût…

— Eh bien ! demanda Bazarof à son ami aussitôt que celui-ci l’eût rejoint dans son coin, tu as été heureux ! On vient de me dire à l’instant que cette dame est… hon, hon ? Au reste, le monsieur qui me l’a affirmé pourrait bien être un sot. Mais qu’en penses-tu ? Est-elle vraiment… hon, hon ?

— Je ne comprends pas bien le sens de cette interjection, répondit Arcade.

— Allons donc, innocent !

— Si c’est comme cela, je ne comprends pas ton monsieur. Madame Odintsof est fort aimable, j’en conviens, mais elle a des manières si froides et si sévères que… — Les eaux tranquilles[29]… tu sais ! reprit Bazarof. Tu dis qu’elle est froide, c’est là ce qui en fait le mérite. N’aimes-tu pas les glaces ?

— Tout cela est possible, répondit Arcade, je ne m’en fais pas juge. Mais elle veut faire ta connaissance, et m’a prié de t’amener chez elle.

— J’imagine que tu dois avoir fait de moi un beau portrait ! Au reste, je ne t’en veux pas. Qu’elle soit ce qu’on voudra, une simple lionne de province, ou une femme émancipée dans le genre de la Koukchine, elle n’en a pas moins des épaules comme j’en ai peu vues.

Le cynisme de ces paroles affecta péniblement Arcade, mais il s’empressa, comme on le fait souvent, de reprendre son ami sur des choses étrangères à cette impression…

— Pourquoi refuses-tu aux femmes la liberté de penser ? lui demanda-t-il à demi-voix.

— Parce que j’ai remarqué, mon cher, que toutes les femmes qui usent de cette liberté sont de vrais laiderons.

La conversation en resta là. Les deux jeunes gens partirent immédiatement après le souper. Madame Koukchine leur jeta un rire étouffé mais plein de colère ; ils ne lui avaient, ni l’un ni l’autre, accordé la moindre attention, et son amour-propre en avait été froissé. Elle resta la dernière, et dansait encore à quatre heures du matin avec Sitnikof une polka-mazourka avec les grâces parisiennes. Cette représentation édifiante termina le bal du gouverneur.


XV


— Voyons à quelle classe des mammifères appartient ta nouvelle connaissance ? dit Bazarof le lendemain à son ami Arcade, en montant l’escalier de l’auberge dans laquelle était descendue madame Odintsof ; je ne sais ce qui me fait pressentir qu’il y a là quelque chose de louche.

— Tu m’étonnes ! s’écria Arcade ; comment toi, Bazarof, peux-tu te poser en défenseur de la morale étroite qui…

— Quel drôle de corps tu fais ! répondit négligemment Bazarof. Ne sais-tu pas que, dans notre langue à nous autres, « louche » signifie tout le contraire ? Cela veut dire qu’il y a là du nanan. Ne m’as-tu pas dit toi-même qu’elle avait fait un mariage étrange, quoique, suivant moi, épouser un riche vieillard, ne soit nullement un acte étrange, mais, tout au contraire, une chose fort raisonnable. Les propos de la ville ne m’inspirent pas une grande confiance ; mais j’aime à croire, comme dit notre docte gouverneur, qu’ils sont fondés.

Arcade ne répondit point et frappa à la porte de l’appartement qu’occupait madame Odintsof. Un jeune domestique en livrée introduisit les deux amis dans une grande chambre, pauvrement meublée, comme le sont toutes les chambres d’hôtel garni en Russie, mais ornée de fleurs. Madame Odintsof parut bientôt elle-même en négligé du matin. Elle semblait encore plus jeune à la lumière d’un soleil printanier. Arcade lui présenta Bazarof, et remarqua, à son grand étonnement, qu’il semblait intimidé, tandis que madame Odintsof était aussi calme que la veille. Bazarof sentit lui-même que sa contenance trahissait quelque embarras, et il en fut contrarié.

« En voilà d’une belle ! Cette femelle me fait peur ! » pensa-t-il, et s’étant couché dans un fauteuil, comme aurait pu le faire Sitnikof en personne, il se mit à causer avec une assurance exagérée, sous le regard de madame Odintsof qui l’observait tranquillement de ses yeux limpides.

Anna Sergheïevna Odintsova était fille de Sergheï Nikolaïtch Loktef, gentilhomme célèbre par sa beauté, sa passion pour le jeu, son habileté dans les affaires d’argent, et qui, après avoir brillé une quinzaine d’années à Moscou et à Pétersbourg, tout en vivant d’expédients, finit par se ruiner de fond en comble, et alla se réfugier à la campagne, où il mourut bientôt, en laissant un héritage des plus minces à ses deux filles, Anne et Catherine, âgées l’une de vingt et l’autre de douze ans. Leur mère, appartenant à la famille des princes N…, fort déchus de leur ancienne grandeur, était morte à Pétersbourg à l’époque où son mari se trouvait encore en pleine prospérité. La position de Anne Loktef, lorsqu’elle resta orpheline, devint très-pénible. L’éducation brillante qu’elle avait reçue à Pétersbourg ne l’avait nullement préparée à supporter les soucis domestiques et les embarras de tout genre qui l’attendaient au fond d’une province sans ressources. Elle ne connaissait aucun de ses voisins de campagne, et n’avait à qui demander conseil. Son père s’était toujours abstenu de fréquenter les propriétaires du pays ; il les méprisait et ceux-ci lui rendaient la pareille, chacun à sa manière. Cependant elle ne perdit point la tête, et écrivit immédiatement à la sœur de sa mère, la princesse Avdotia Stépanovna N…, méchante et orgueilleuse vieille fille, de venir la rejoindre ; celle-ci arriva chez sa nièce, s’y installa dans les plus belles chambres de la maison, grognant et querellant du matin au soir, et ne se promenant, même dans le jardin, que suivie de son unique domestique serf-laquais, taciturne, affublé d’une antique livrée jaunâtre, à galons bleus et d’un chapeau à cornes. Anne endurait patiemment toutes les lubies de sa tante, s’occupait en passant de l’éducation de sa sœur, et paraissait résignée à finir ses jours dans cet isolement… Mais le sort en disposa autrement. Un certain Odintsof, homme très-riche, âgé d’une quarantaine d’années, original, hypocondriaque, gros et lourd, mais ne manquant pas d’esprit, honnête homme d’ailleurs, fit sa connaissance, en devint amoureux et demanda sa main. Elle consentit à ce mariage ; et, six ans après, il mourut en lui léguant toute sa fortune. Anna Sergheïeyna resta un an sans quitter la province ; puis elle partit avec sa sœur pour un tour d’Europe, mais elle se contenta de visiter l’Allemagne ; bientôt fatiguée de voyager, elle regagna son cher village de Nikolskoïe, situé à peu de distance de la ville de X… Sa maison de campagne était vaste, richement meublée et entourée d’un magnifique jardin avec orangerie : son défunt mari aimait à vivre grandement. Anna Sergheïevna allait rarement à la ville et seulement pour affaires et n’y restait jamais longtemps. On ne l’aimait pas dans le gouvernement[30] ; son mariage avait fait beaucoup crier. Il circulait sur elle des histoires de l’autre monde, comme, par exemple, qu’elle avait aidé son père dans ses manœuvres de joueur, que son voyage hors du pays avait eu lieu pour dissimuler les tristes suites…

— Vous comprenez de quoi ? » ajoutaient les bonnes âmes. « Elle a passé par l’eau et par le feu, » disaient d’autres personnes ; et un plaisant de la ville qui croyait avoir le privilège des bons mots, ajoutait ordinairement : « C’est-à-dire à travers tous les éléments. » Tous ces bruits ne lui étaient pas inconnus ; mais ils lui entraient par une oreille et sortaient par l’autre ; elle avait une grande liberté d’esprit et ne manquait pas de fermeté.

Étendue dans un fauteuil et les mains posées l’une sur l’autre, madame Odintsof écoutait Bazarof. Contre son habitude, celui-ci parlait assez volontiers et cherchait évidemment à intéresser Anna Serghéïevna. Cela surprit beaucoup Arcade ; mais il lui eût été impossible de décider si Bazarof avait réussi ou non. Les émotions que pouvait éprouver madame Odintsof ne se peignaient point distinctement sur sa figure ; elle conservait toujours la même expression, aimable et fine ; ses beaux yeux intelligents étaient toujours attentifs, mais cette attention ne s’animait jamais. Les étranges façons de Bazarof dans les premiers moments de leur entretien lui avaient causé une impression désagréable, comme une mauvaise odeur ou un son criard ; mais elle comprit bientôt qu’il éprouvait de l’embarras, et cette découverte la flatta. La trivialité seule lui était insupportable, et Bazarof n’avait assurément rien de trivial. Il était dit que ce jour-là Arcade marcherait de surprise en surprise. Il pensait que Bazarof parlerait à madame Odintsof, femme intelligente et spirituelle, de ses convictions et de ses vues ; elle avait exprimé d’avance le désir de causer avec « un homme qui osait ne croire à rien ; » au lieu de cela Bazarof l’entretenait de médecine, d’homœopathie et de botanique. Madame Odintsof avait mis à profit les loisirs de la solitude ; elle avait lu plusieurs bons ouvrages et parlait très-correctement le russe. Ayant touché quelques mots de musique, elle s’aperçut que Bazarof n’estimait point les arts, et elle revint peu à peu à la botanique, quoique Arcade se fût lancé dans une dissertation sur les mélodies nationales. Madame Odintsof continuait à le traiter comme un jeune frère ; elle semblait apprécier en lui la bonté et la franchise de la jeunesse ; rien de plus.

Cette causerie calme, variée et vive se prolongea près de trois heures.

Les deux amis se levèrent enfin et se disposèrent à partir. Madame Odintsof, de la meilleure grâce du monde, tendit à l’un et à l’autre sa belle main blanche ; et, ayant un peu réfléchi, elle leur dit avec un sourire indécis, mais bienveillant « Si vous ne craignez pas l’ennui, messieurs, venez me voir à Nikolskoïe. »

— Pouvez-vous supposer, s’écria Arcade, que je ne m’estime trop heureux de…

— Et vous, monsieur Bazarof ?

Bazarof se borna à la saluer ; et Arcade eut lieu de faire une dernière observation qui le surprit encore beaucoup : il remarqua que son ami rougissait.

— Eh bien ; lui demanda-t-il dans la rue ; penses-tu toujours qu’elle soit… hon, hon ?

— Oui sait ? Elle s’est joliment tenue ! répondit Bazarof ; et, après un moment de silence, il ajouta : — Une vraie duchesse, une souveraine ! il ne lui manque qu’une couronne sur la tête et une queue à sa robe.

— Nos duchesses ne parlent pas le russe comme elle, dit Arcade.

— Elle s’est trouvée dans la débine, mon cher ; elle a mangé le même pain que nous.

— Mais elle n’en est pas moins ravissante, ajouta Arcade.

— Un corps magnifique ! reprit Bazarof : comme cela serait beau sur une table de dissection.

— Tais-toi, au nom du ciel, Eugène ! Tu es abominable.

— Allons, ne te fâche pas, femmelette ! Elle est de première qualité ; c’est entendu. Il faut que nous allions la voir.

— Quand cela ?

— Après-demain, si tu veux. Qu’avons-nous à faire ici ? Boire du champagne avec la Koukchine ? Admirer l’éloquence de ton parent le dignitaire libéral ?… Mettons-nous en route après-demain. D’autant plus que le hameau de mon père est tout près de là. Nikolskoïe n’est-il pas sur la route de D… ?

— Oui.

Optime ! Il ne faut pas perdre notre temps. Il n’y a que les imbéciles qui perdent leur temps… et les gens à embarras. C’est un corps magnifique ! je n’en démordrai pas.

Trois jours après, les deux amis roulaient sur la grande route de Nikolskoïe. La journée était belle, la chaleur modérée, les chevaux bien repus du voiturier qui les conduisait, agitaient légèrement leurs petites queues tressées et nouées. Arcade regardait la route et souriait sans savoir pourquoi.

— Fais-moi tes compliments, s’écria tout à coup Bazarof, c’est aujourd’hui le 22 juin, la fête de mon patron. Nous allons voir s’il s’intéresse à moi. On m’attend chez nous aujourd’hui, ajouta-t-il en baissant la voix… Tant pis, ils en seront pour leur attente ! La belle affaire !


XVI


La maison qu’habitait madame Odintsof était située sur une colline découverte et peu élevée, dans le voisinage d’une église de pierres, au toit vert, aux colonnes blanches et dont le fronton était orné d’une peinture à fresques, représentant la Résurrection, dans le goût italien. Un gros guerrier basané, revêtu d’une cotte de maille et couché sur le premier plan excitait surtout l’admiration des paysans. Derrière l’église s’étendaient les deux rangées de maisons du village, dont les cheminées se dressaient çà et là sur les toits en chaume. La demeure seigneuriale était bâtie dans le même style que l’église, dans le style connu chez nous sous le nom d’Alexandrin[31] ; elle était aussi peinte en jaune, elle avait également un toit vert, des colonnes blanches et un fronton décoré d’un écusson. L’architecte du gouvernement avait construit ces deux édifices classiques à la grande satisfaction de M. Odintsof, qui ne pouvait souffrir les innovations futiles et imaginées à plaisir, comme il le disait. La maison était entourée des arbres de l’ancien jardin ; une allée de sapins, taillés en ifs, conduisait au péristyle.

Les jeunes gens trouvèrent dans l’antichambre deux grands laquais en livrée ; l’un d’eux courut immédiatement chercher le maître d’hôtel. Celui-ci, gros homme en frac noir, arriva sur le champ et conduisit les hôtes par un escalier couvert de tapis, dans une vaste chambre où se trouvaient déjà deux lits avec tout les objets nécessaires à la toilette. La maison était évidemment tenue sur un bon pied ; la propreté y régnait partout, et on y respirait je ne sais quel parfum officiel, comme dans les salons de réception des ministères.

— Anna Sergheïevna vous prie de vouloir bien descendre dans une demi heure, leur dit le maître d’hôtel ; avez-vous d’ici là quelques ordres à donner ?

— Aucun, digne serviteur ; répondit Bazarof, à moins que vous ne daigniez nous faire apporter un verre d’eau-de-vie.

— Très-bien, dit le maître d’hôtel, non sans surprise, et il s’éloigna en faisant crier ses bottes.

— Quel genre ! reprit Bazarof ; je crois que l’on nomme la chose ainsi chez vous autres ? C’est une grande duchesse, j’en reviens toujours là.

— Une fameuse grande duchesse ! dit Arcade ; elle invite sans autre préliminaire deux aristocrates de notre force à lui rendre visite.

— Un aristocrate comme moi surtout ; un futur médecin, fils de médecin, et petit-fils de sacristain ! car, je ne sais si je le l’ai jamais dit, je suis petit-fils de sacristain… comme Spéranski[32], ajouta Bazarof entre ses dents, après un moment de silence. — Toujours est-il que la chère dame est un enfant gâté de la fortune ; oui, et joliment gâté ; serions-nous obligés de mettre nos fracs ?

Arcade se contenta de hausser les épaules… mais, au fond, il se sentait aussi un peu intimidé.

Une demi heure après, Bazarof et lui descendirent dans le salon. C’était une chambre spacieuse et haute, assez richement décorée, mais sans beaucoup de goût. Les meubles massifs et d’un grand prix, rangés dans la régularité accoutumée le long des murs, étaient tapissés d’une étoffe brune brochée d’or. M. Odintsof les avait fait venir de Moscou par l’intermédiaire d’un de ses amis, un français, commerçant en vins. Au-dessus du divan du milieu pendait le portrait d’un homme blond aux traits bouffis, qui semblait regarder les visiteurs d’un assez mauvais œil. « Cela doit être le défunt, » chuchota Bazarof à l’oreille de son ami, et fronçant les narines, il ajouta : « si nous détalions ? » Mais dans cet instant la maîtresse de la maison entra. Elle portait une robe légère de barège ; ses cheveux lissés étaient ramenés derrière ses oreilles et ce genre de coiffure, joint à la pureté et à la fraîcheur de sa figure, lui donnait un air de jeune fille.

— Je vous remercie de m’avoir tenu parole ; dit-elle ; j’espère que vous ne vous en irez pas de sitôt ; vous verrez qu’on n’est pas mal ici. Je vous présenterai à ma sœur ; elle joue fort bien du piano. Cela ne vous plaira guère, monsieur Bazarof ; mais vous, monsieur Kirsanof, je crois que vous aimez la musique. Outre ma sœur, nous avons encore une vieille tante, et un de nos voisins vient quelquefois faire une partie de cartes ; nous ne sommes pas nombreux, comme vous voyez. Maintenant, asseyons-nous si vous le voulez.

Ce petit speech fut prononcé avec une aisance parfaite, madame Odintsof semblait l’avoir appris par cœur. Elle engagea aussitôt la conversation avec Arcade. Il se trouvait que sa mère avait beaucoup connu la mère d’Arcade, et que celle-ci, étant encore jeune fille, lui avait fait la confidence de l’amour qu’elle ressentait pour Nicolas Petrovitch. Arcade parla avec animation de sa mère ; pendant qu’il causait ainsi, Bazarof feuilletait un album.

« Comme je suis devenu apprivoisé ; » se disait-il à lui-même.

Une jolie levrette au collier bleu clair accourut dans la chambre, en faisant crier le plancher sous ses griffes ; bientôt après parut une jeune fille de dix-huit ans environ, brune, avec de petits yeux foncés, et des cheveux noirs ; sa figure peu régulière ne manquait pas d’agréments. Elle tenait à la main une corbeille remplie de fleurs.

— Voici ma Katia ; dit madame Odintsof, en désignant sa sœur d’un signe de tête.

La jeune fille s’assit légèrement à ses côtés et se mit à arranger les fleurs. La levrette qui se nommait Fifi, s’approcha successivement des deux hôtes, en remuant la queue, et en poussant son nez froid contre leurs mains.

— As-tu cueilli tout cela toi-même ? demanda madame Odintsof.

— Oui ; répondit Katia.

— Ma tante viendra-t-elle pour le thé ?

— Elle va venir.

En parlant, Katia souriait d’un air timide et franc, tout en regardant de bas en haut avec une sorte de sauvagerie gracieuse. Tout en elle avait encore la verdeur du la jeunesse ; la voix, le duvet qui couvrait sa figure, ses mains rosées, dont les paumes étaient couvertes de cercles blanchâtres, ses épaules un peu étroites. Elle rougissait continuellement, et poussait de petits soupirs précipités.

Madame Odintsof se tourna du côté de Bazarof.

— C’est par convenance, lui dit-elle, que vous examinez cet album, Eugène Vassilitch. Cela ne doit pas vous intéresser. Approchez-vous plutôt de nous, et mettons-nous à discuter sur n’importe quel sujet.

Bazarof se rapprocha.

— Volontiers ; mais sur quoi voulez-vous discuter ?

— Cela m’est indifférent. Je vous préviens que j’aime la contradiction.

— Vous ?

— Oui. Cela paraît vous étonner ? Pourquoi cela ?

— Parce que vous êtes, autant que je puis en juger, d’un caractère froid et calme ; il faut un certain entraînement pour discuter.

— Comment avez-vous fait pour apprendre à me connaître en si peu de temps ? Sachez d’abord que je suis impatiente et opiniâtre ; demandez plutôt à Katia. En second lieu, je me laisse entraîner très-facilement.

Bazarof regarda madame Odintsof en silence.

— Peut-être, lui répondit-il ; vous devez mieux le savoir que moi. Vous voulez donc absolument discuter ? Volontiers. Je viens de regarder dans votre album les vues de la Suisse saxonne, et vous m’avez dit que cela ne pouvait pas m’intéresser. Vous l’avez dit parce vous supposez que je n’ai pas le sens artistique, et vous ne vous trompez pas ; mais ces vues peuvent fort bien m’intéresser à un point de vue géologique, au point de vue de la formation des montagnes par exemple.

— Je ne l’admets pas ; en votre qualité de géologue, c’est plutôt à un livre que vous devriez avoir recours, à un ouvrage spécial, et non pas à des dessins.

— Un dessin représente à mes yeux ce qui demande dix pages de description dans un livre.

Madame Odintsof ne répondit pas.

— Vous n’avez donc pas le sens artistique, reprit-elle, en s’appuyant le coude sur la table, de sorte que son visage se trouva rapproché de celui de Bazarof. Comment faites-vous pour vous en passer ?

— À quoi sert-il ? Permettez-moi de vous le demander ?

— Quand ce ne serait qu’à connaître, à étudier les hommes ?

Bazarof sourit.

— Premièrement, continua-t-il, on y arrive par l’expérience de la vie ; et, en second lieu, je me permettrai de vous dire que je ne crois nullement nécessaire d’apprendre à connaître chaque individu en particulier. Tous les hommes se ressemblent, tant pour le corps que pour l’âme ; chacun de nous a un cerveau, un cœur, une rate, des poumons construits de la même manière. Les qualités que l’on nomme « morales » sont également identiques chez tous les hommes ; elles ne présentent que des différences insignifiantes. Un seul exemplaire humain suffit pour juger tous les autres. Les hommes sont comme les bouleaux des forêts ; aucun botaniste ne s’avisera d’en étudier chaque échantillon séparément.

Katia qui choisissait lentement les fleurs l’une après l’autre, leva les yeux sur Bazarof d’un air étonné, mais ayant rencontré son regard insouciant et hardi, elle rougit jusqu’aux oreilles. Madame Odintsof secoua la tête.

— Les bouleaux des forêts ! répéta-t-elle ; ainsi donc, suivant vous, il n’y a aucune différence entre un sot et un homme d’esprit, entre les bons et les méchants ?

— Si fait ; comme entre l’homme sain et le malade. Les poumons d’un poitrinaire ne sont pas dans le même état que chez vous et chez moi, quoique leur structure soit la même. Nous savons approximativement la cause de certaines maladies physiques ; quant aux maladies morales, elles proviennent d’une mauvaise éducation, de toutes sortes de sottises dont on bourre nos têtes, en un mot, de l’absurde condition de notre droit social. Réformez la société et vous n’aurez plus de maladies.

Bazarof prononça ces paroles d’un air qui semblait dire : Croyez-moi ou non, cela m’est absolument égal. Il passait lentement ses doigts longs dans ses favoris, et ses yeux couraient d’un côté de la chambre à l’autre.

— Et vous croyez, reprit madame Odintsof, que lorsque la société sera réformée, il n’y aura plus ni sots, ni méchants ?

— Ce qu’il y a de certain, c’est que la société une fois bien organisée, il sera parfaitement égal qu’un homme soit bête ou intelligent, méchant ou bon.

— Oui, je comprends ; tous auront la même rate.

— Précisément, madame.

Madame Odintsof se retourna vers Arcade.

— Qu’en pensez-vous ? lui demanda-t-elle.

— Je partage l’opinion d’Eugène ; répondit celui-ci.

Katia le regarda en dessous.

— Vous m’étonnez, messieurs, reprit madame Odintsof ; mais nous reviendrons sur tout cela. J’entends ma tante qui vient pour le thé ; il faut ménager les vieilles gens.

La tante d’Anna Sergeïevna, la princesse N…, petite vieille, décharnée, au visage gros comme le poing, aux yeux durs et immobiles surmontés d’un tour gris, entra dans la chambre, salua à peine les deux jeunes gens, et s’affaissa sur un large fauteuil de velours, qui lui était exclusivement réservé. Katia lui mit un tabouret sous les pieds ; la vieille ne la remercia point, même du regard ; elle remua un peu les mains sous le châle jaune, qui cachait presque entièrement son maigre corps. La princesse aimait le jaune ; elle avait aussi des rubans d’un jaune vif à son bonnet.

— Comment avez-vous passé la nuit, ma tante ? lui demanda madame Odintsof en forçant la voix.

— Ce chien est encore ici, répondit la vieille en grommelant, et ayant remarqué que Fifi venait de faire deux pas indécis de son côté, elle s’écria : Va-t-en ! va-t-en !

Katia appela Fifi et lui ouvrit la porte.

Le chien courut joyeusement à sa voix, croyant qu’il s’agissait d’une promenade ; mais, se voyant seul de l’autre côté de la porte, il se mit à gratter en jappant. La princesse fronça les sourcils ; Katia se disposait à sortir…

— Le thé doit être prêt ? dit madame Odintsof ; allons, messieurs. Ma tante, voulez-vous venir prendre le thé ?

La princesse se leva en silence, et passa la première dans la salle à manger. Un petit domestique habillé en cosaque avança avec bruit près de la table un fauteuil garni de coussins, et la princesse s’y assit ; Katia qui était chargée de verser le thé, la servit la première dans une tasse ornée de ses armes. La vieille sucra son thé avec du miel (elle aurait cru commettre un péché en employant du sucre[33], et d’ailleurs, suivant elle, le sucre était trop cher : pourtant son entretien ne lui coûtait pas un kopek). Un instant après, elle demanda d’une voix rauque :

— Que dit le prince Ivane dans sa lettre ?

Personne ne lui répondit, et les jeunes gens comprirent bientôt que, tout en lui témoignant beaucoup de respect, on ne s’en occupait guère. « C’est pour la montre qu’on la tient ici… Une princesse,… cela fait bien dans un salon, » pensa Bazarof… Après le thé, madame Odintsof proposa d’aller faire une promenade ; mais il commençait à tomber quelques gouttes de pluie, et toute la société, à l’exception de la princesse, rentra dans le salon. Le voisin, amateur d’une partie de cartes, arriva ; il se nommait Porphyre Platonitch. C’était un petit homme replet et chauve, dont les pieds courts paraissaient faits au tour, d’ailleurs aimable et d’un caractère gai. Anna Sergheïevna qui parlait presque constamment avec Bazarof, lui demanda s’il ne voulait pas se mesurer avec eux à l’antique jeu de la préférence. Bazarof y consentit, disant qu’il devait se préparer aux fonctions de médecin de campagne.

— Prenez garde, lui dit madame Odintsof, nous allons vous battre. Toi Katia, ajouta-t-elle ; joue quelque chose à Arcade Nikolaïévitch. Il aime la musique et nous t’écouterons aussi.

Katia se dirigea avec peu d’empressement vers le piano, et Arcade, quoiqu’il aimât réellement la musique, la suivit à contre-cœur ; il se disait que madame Odintsof semblait chercher à se débarrasser de lui, et, comme tous les jeunes gens de son âge, il se sentait déjà animé de ce sentiment confus et presque pénible qui précède l’amour. Katia ouvrit le piano, et demanda à Arcade, sans jeter les yeux sur lui :

— Que faut-il vous jouer ?

— Ce que vous voudrez, lui répondit Arcade d’un ton indifférent.

— Quelle est la musique que vous préférez ? reprit Katia sans changer de position.

— La musique classique, répondit Arcade du même ton.

— Aimez-vous Mozart ?

— Oui.

Katia prit la sonate fantaisie en ut mineur de ce maître. Elle jouait fort bien, quoique son exécution fût sévère et même un peu sèche. Elle se tenait immobile et droite, les yeux fixés sur les notes, et les lèvres serrées ; cependant, vers la fin de la sonate sa figure se colora, et une petite tresse de ses cheveux s’étant défaite tomba sur son noir sourcil.

Arcade écouta avec plaisir la dernière partie de la sonate, celle où au milieu de la gaieté charmante d’une mélodie heureuse se font tout à coup entendre les transports d’une douleur amère, presque tragique… Mais les idées que lui inspirait la musique de Mozart ne se rapportaient point à Katia. En la regardant, il ne lui venait à l’esprit qu’une seule pensée : « Cette jeune personne, se disait-il, joue bien et elle n’est pas mal. »

La sonate terminée, Katia lui demanda sans quitter les touches du piano :

— Est-ce assez ?

Arcade lui répondit qu’il ne voulait pas abuser de sa complaisance, et se mit à lui parler de Mozart ; il lui demanda si elle avait choisi elle-même cette sonate, ou si quelqu’un la lui avait recommandée. Mais Katia ne répondait que par monosyllabes ; elle s’était cachée, elle était pour ainsi dire rentrée dans sa coquille. Lorsqu’il lui arrivait de tomber dans cet état, elle était longtemps avant d’oser lever les yeux et ses traits prenaient une expression d’entêtement ; on l’eût prise pour une petite fille insignifiante. Ce n’est pas qu’elle fût timide ; elle était plutôt un peu effarouchée, pour ainsi dire, par sa sœur qui, comme nous l’avons vu, veillait à son éducation et ne se doutait pas de ce qui se passait en elle. Arcade en fut réduit, pour se donner contenance, à appeler Fifi qui était rentré, et il se mit à lui caresser la tête en souriant avec bienveillance. Katia retourna à ses fleurs.

Quant à Bazarof il faisait remise sur remise. Madame Odintsof jouait à merveille, et Porphyre Platonitch était aussi d’une jolie force. Bazarof fut battu, et quoique la perte fût petite, elle ne laissa pas de lui être désagréable. Pendant le souper madame Odintsof remit la conversation sur la botanique.

— Allons-nous promener demain matin, lui dit-elle ; je vous prierai de me dire les noms latins des plantes des champs et leurs propriétés.

— Pourquoi voulez-vous connaître des noms latins ? demanda Bazarof.

— Il faut de l’ordre en toutes choses, lui répondit-elle.

— Quelle femme admirable que madame Odintsof ! s’écria Arcade quand il fut seul avec son ami dans la chambre qu’on leur avait donnée.

— Oui, répondit Bazarof, la commère ne manque pas de cervelle, et, elle doit savoir se retourner.

— Comment l’entends-tu ?

— Il n’y a pas deux manières de l’entendre, mon brave : je suis sûr qu’elle doit joliment administrer son bien. S’il y a quelqu’un d’admirable ici, c’est sa sœur.

— Comment ? cette petite noiraude ?

— Oui, cette petite noiraude ; voilà qui est frais, et intact, et craintif, et silencieux ; voilà qui mériterait qu’on s’en occupât. On pourrait encore faire de cette nature là ce qu’on voudrait, tandis que l’autre !…

Arcade ne répondit pas à Bazarof et chacun d’eux se coucha avec des idées à soi dans la tête.

Madame Odintsof pensa aussi ce soir là à ses hôtes. Bazarof lui plaisait par l’absence complète de prétentions, voire même par ce qu’il y avait de tranchant dans ses jugements. Il était pour elle quelque chose de tout à fait nouveau, et elle était curieuse.

Madame Odintsof était une personne assez étrange. N’ayant aucun préjugé, ni même de croyances bien fortes, elle ne reculait devant rien et n’avançait guère. Elle voyait clairement beaucoup de choses, beaucoup de choses l’intéressaient, et rien ne pouvait la contenter ; je ne sais même si elle souhaitait une entière satisfaction. Son esprit était à la fois curieux et indifférent ; jamais ses doutes ne s’effaçaient jusqu’à ne point laisser de traces, et jamais ils ne devenaient assez forts pour la troubler. Si elle n’avait pas été riche et indépendante, peut-être se serait-elle jetée dans la mêlée et aurait-elle appris à connaître les passions… Mais son existence était douce, quoiqu’il lui arrivait parfois de ressentir de l’ennui, et elle continuait à vivre au jour le jour, sans agitation et sans hâte. Des images trop séduisantes se peignaient quelquefois involontairement à ses yeux ; mais lorsque l’image avait disparu, elle retombait dans sa quiétude et ne regrettait rien. Son imagination dépassait souvent les limites de ce que les règles ordinaires de la morale permettent ; mais même alors son sang coulait aussi tranquillement que de coutume dans son beau corps toujours frais et paisible. Souvent le matin, en sortant chaude et alanguie de son bain parfumé, il lui arrivait de se mettre à rêver sur les vanités de la vie, sur ses tristesses, sur ses peines et ses labeurs… Une subite hardiesse animait son cœur ; elle sentait de nobles aspirations s’éveiller en elle ; mais une fenêtre entr’ouverte laissait pénétrer dans la chambre un léger souffle de vent, et madame Odintsof frissonnait, se plaignait ; elle avait même de la peine à contenir un mouvement de colère, et ne demandait plus qu’une seule chose en ce moment : c’est que ce vilain vent cessât de souffler. Comme toutes les femmes auxquelles il n’a pas été donné d’aimer, elle désirait constamment quelque chose, sans savoir au juste ce qu’elle désirait. Le fait est qu’elle ne souhaitait rien, quoiqu’il lui parût qu’elle souhaitât tout au monde. À peine avait-elle pu supporter son mari. Elle s’était mariée par calcul ; elle n’eût probablement pas consenti à épouser M. Odintsof, si elle ne l’eût pas supposé un galant homme ; mais il lui en était resté une aversion secrète pour tous les hommes en général, qu’elle se figurait tous sales, lourds, indolents, perpétuellement ennuyés et sans énergie. Cependant elle avait rencontré dans son voyage un jeune et beau suédois, à la figure chevaleresque, aux yeux bleus et honnêtes, au front élevé et découvert ; il avait fait sur elle une forte impression, mais cela ne l’avait point empêchée de revenir en Russie.

— Ce docteur est un homme étrange ! se dit-elle, couchée dans son lit magnifique, sur des oreillers de dentelles, sous un léger couvre-pieds de soie… Anna Serghéïevna avait hérité d’une petite part du goût de son père pour le luxe. Elle avait beaucoup aimé son père, tout vicieux qu’il était ; et lui, il adorait sa fille, plaisantait avec elle comme avec un ami, lui témoignait une confiance sans bornes et la consultait souvent. Elle n’avait gardé qu’un souvenir confus de sa mère.

— Ce docteur est un homme étrange ! répéta-t-elle en songeant à lui. Elle s’étendit dans son lit, sourit, passa ses bras sous sa tête ; puis, ayant parcouru des yeux deux ou trois pages d’un mauvais roman français, laissa tomber le livre, et, s’endormit, blanche, pure et froide, dans son lit parfumé.

Le lendemain matin, après le déjeuner, madame Odintsof alla botaniser avec Bazarof, et ne revint que pour le dîner ; Arcade qui n’était pas sorti, avait passé près d’une heure avec Katia. Il ne s’était pas ennuyé, elle lui avait proposé de jouer la sonate de la veille ; mais lorsque madame Odintsof fut enfin de retour, lorsqu’il l’eut revue ; — son cœur se serra immédiatement… Elle s’avançait dans le jardin d’un air un peu fatigué ; ses joues étaient roses et ses yeux avaient plus d’éclat que d’habitude sous son chapeau de paille rond. Elle tournait entre ses doigts la mince tige d’une fleur des champs ; sa mantille légère avait glissé de ses épaules sur ses bras, et les larges rubans de son chapeau se collaient sur sa poitrine. Bazarof marchait derrière elle, d’un pas assuré, avec insouciance, comme toujours ; mais l’expression de sa figure, quoique gaie et même affectueuse, ne plut pas à Arcade. Après lui avoir jeté un « bonjour » prononcé entre les dents, Bazarof entra dans sa chambre ; madame Odintsof serra la main d’Arcade d’un air distrait et passa aussi devant lui.

— Bonjour ? pensa Arcade… Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus aujourd’hui ?


XVII


Le temps qui vole souvent comme un oiseau, se traîne d’autres fois comme une tortue ; mais il ne semble jamais plus agréable que lorsque l’on ne sait s’il va vite ou lentement. C’est précisément ainsi que Bazarof et Arcade passèrent près de quinze jours chez madame Odintsof. L’ordre qu’elle avait établi dans sa maison et dans son genre de vie contribuait sans doute beaucoup à cela. Elle l’observait rigoureusement pour son compte, et afin d’y obliger les autres, elle usait au besoin de despotisme. Tout se faisait à heure fixe dans la maison. Le matin, à huit heures précises, toute la société se réunissait pour prendre le thé ; chacun était ensuite libre de ses actions jusqu’au déjeuner, et la maîtresse de la maison passait le temps à travailler avec l’intendant, le maître d’hôtel et le sommelier en chef. Avant le dîner, la société se réunissait de nouveau pour causer ou lire ; la soirée était consacrée à la promenade, au jeu, à la musique ; madame Odintsof se retirait à dix heures et demie, donnait ses ordres pour le lendemain et se couchait. Cette vie régulière et quelque peu solennelle ne plaisait guère à Bazarof ; il disait qu’on semblait rouler sur des rails ; les laquais en livrée, les maîtres-d’hôtel majestueux froissaient ses sentiments démocratiques. Il trouvait que pour être conséquent, il eût fallu dîner aussi à l’anglaise, en frac et en cravate blanche. Il s’expliqua un jour sur ce point avec Anna Serghéïevna, qui permettait à chacun d’exprimer librement son opinion. Elle l’écouta jusqu’au bout et lui dit : « À votre point de vue l’observation est juste ; et il est vrai que je fais un peu la châtelaine. Mais à la campagne il est impossible de vivre sans ordre ; l’ennui vous prendrait. » Elle continuait à faire à sa façon, Bazarof grognait ; mais c’était précisément parce que la vie roulait « comme sur des rails, » qu’elle lui paraissait si agréable, ainsi qu’à Arcade. Au reste, dès leur arrivée il s’était fait en eux un changement bon à noter. Bazarof, pour qui madame Odintsof avait une préférence marquée, quoi qu’elle fût rarement de son avis, commença à montrer une agitation qu’on ne lui connaissait pas : il s’emportait facilement, parlait à contre-cœur, avait souvent l’air fâché, et ne pouvait rester en place, comme si quelque chose le poussait continuellement à en changer. Quant à Arcade qui avait immédiatement décidé qu’il était amoureux de madame Odintzof, il ne tarda pas à se livrer à une calme mélancolie. Mais cela ne l’empêcha nullement de se rapprocher de Katia, cela contribua même à l’y disposer en quelque sorte. « Elle ne m’apprécie pas ! Eh ! bien ; soit… Mais voici une bonne créature qui ne me repousse pas, » se disait-il, et son cœur goûtait de nouveau la douceur de se sentir généreux comme il l’avait été à l’égard de son père. Katia comprenait confusément qu’il cherchait quelque consolation dans sa société ; elle ne lui refusait pas la douce satisfaction que donne une amitié timide et confiante à la fois, et elle s’y abandonnait elle-même. Ils ne se parlaient point en présence de madame Odintsof. Katia s’effaçait en quelque sorte sous le regard clairvoyant de sa sœur ; et Arcade, comme il sied du reste à un amoureux, ne pouvait accorder la moindre attention à quoi que ce soit en présence de l’objet de sa flamme ; mais il n’était à son aise qu’avec Katia. Il avait la modestie de ne pas se croire digne d’occuper madame Odintsof ; il perdait contenance lorsqu’il se trouvait seul avec elle, et il ne savait que lui dire ; Arcade était trop jeune pour elle. Avec Katia, il se sentait au contraire parfaitement à son aise ; il la traitait avec indulgence, ne l’empêchait point de lui faire part des impressions que lui causaient la musique, la lecture des romans, des vers et d’autres « niaiseries, » sans remarquer ou sans vouloir s’avouer que ces « niaiseries » l’occupaient lui-même. Katia de son côté ne l’empêchait pas de faire le mélancolique. Arcade se trouvait bien avec Katia, madame Odintsof avec Bazarof… et c’est pourquoi, lorsqu’ils se réunissaient tous les quatre, les deux paires se séparaient ordinairement au bout de peu d’instants, et s’en allaient chacune de son côté, surtout pendant les promenades. Katia adorait la nature, et Arcade l’aimait aussi, quoiqu’il n’osât pas l’avouer ; madame Odintsof y était assez indifférente, ainsi que Bazarof. Les deux amis se trouvant presque constamment séparés, il en résulta que leurs anciens rapports commencèrent à se modifier. Bazarof cessa de parler avec Arcade de madame Odintsof, et même, de critiquer ses « manières aristocratiques ; » il continuait à louer Katia, et il invitait seulement Arcade à modérer les tendances sentimentales qu’il remarquait en elle ; mais ses louanges étaient brèves, ses conseils un peu secs ; il s’entretenait avec Arcade beaucoup moins qu’autrefois… ; il l’évitait même ; il semblait presque avoir honte devant lui… Arcade remarquait fort bien tout cela ; mais il ne le confiait à personne.

La véritable cause de toute cette nouveauté, était le sentiment que madame Odintsof avait inspiré à Bazarof, sentiment qui le tourmentait et le faisait enrager, et contre lequel il se serait récrié avec un rire méprisant et des injures cyniques, si quelqu’un s’était avisé d’y faire la moindre allusion. Bazarof aimait beaucoup les femmes et appréciait la beauté, mais il traitait de billevesée impardonnable, de sottise, l’amour dans son sens idéal ou romantique, comme il le disait, et mettait les sentiments chevaleresques à peu près sur le même rang que les maladies et les monstruosités physiques. Il exprima même plus d’une fois son étonnement de ce que l’on n’avait point enfermé aux petites maisons Togenbourg[34], avec tous les Minnesængers et les Troubadours. Si une femme vous va, disait-il, tâchez d’arriver à votre but ; s’y refuse-t-elle, laissez-la en paix et tournez-vous d’un autre côté ; la terre est assez grande. Madame Odintsof lui plaisait ; les bruits qui couraient sur son compte, la franchise et l’indépendance de son caractère, la bienveillance qu’elle lui témoignait, tout semblait fait pour l’encourager ; mais il comprit bientôt qu’avec elle il n’arriverait pas à son but, et pourtant il ne se sentait point, à sa grande surprise, le courage de se retourner d’un autre côté. Aussitôt qu’il pensait à elle, tout son sang s’enflammait ; il serait facilement venu à bout de son sang, mais il éprouvait encore autre chose, une chose qu’il n’aurait jamais admise, dont il s’était toujours moqué, et qui offusquait sa fierté. Dans ses conversations avec madame Odintsof, il exposait plus fortement que jamais sa dédaigneuse indifférence pour toute espèce de romantisme ; et, resté seul, il reconnaissait avec une sombre indignation que le romantisme l’avait gagné lui-même. Il se réfugiait dans les bois, et y marchait à grands pas, cassant les branches sur son passage, murmurant des imprécations contre lui-même et contre elle ; d’autres fois, il gagnait une grange à foin, et tenant obstinément les yeux fermés, il essayait de se contraindre à dormir, et n’y réussissait pas toujours, comme de raison. Il lui suffisait de se figurer que ces chastes bras étreindraient un jour son cou, que ces lèvres si fières répondraient à ses baisers, que ces yeux intelligents s’arrêteraient avec tendresse, oui, avec tendresse sur les siens… ; et il se sentait pris de vertige, il s’oubliait pour quelques instants, jusqu’à ce que l’indignation éclatât de nouveau dans tout son être. Il se surprenait lui-même en flagrant délit de pensées efféminées, comme si le diable le tentait. Il lui semblait parfois qu’un changement s’était opéré chez madame Odintsof, que sa figure avait une autre expression, que peut-être… Mais alors, il frappait presque toujours du pied, ou grinçait des dents en se menaçant du poing.

Cependant Bazarof n’était pas complètement dans l’erreur. Il avait frappé l’imagination de madame Odintsof ; il l’occupait beaucoup. Ce n’est point qu’elle s’ennuyât loin de lui ou qu’elle l’attendît avec impatience ; mais son arrivée l’animait soudainement, elle restait volontiers avec lui en tête à tête, et se plaisait à causer avec lui, même lorsqu’il la contrariait ou qu’il choquait ses goûts ou ses habitudes d’élégance. Elle semblait vouloir s’étudier tout en le mettant à l’épreuve.

Un jour qu’il se promenait avec elle dans le jardin, il lui annonça sans préambule et d’un ton brusque son prochain départ pour la campagne de son père… Elle pâlit, comme si quelque chose l’avait piquée au cœur, et son émotion fut tellement vive, qu’elle en fut étonnée ; elle se perdit en réflexions sur ce que cela pouvait signifier. Bazarof ne lui avait point parlé de son départ pour l’éprouver, pour voir comment elle le prendrait ; il n’était pas homme à jamais avoir recours à de pareils moyens, à des mensonges. L’intendant de son père et son ancien menin Timoféïtch était venu le trouver dans la matinée. Ce Timoféïtch, vieillard leste et futé, aux cheveux jaunâtres, à la figure enluminée par le grand air, et aux petits yeux larmoyants, s’était présenté inopinément devant lui, en veste de gros drap bleuâtre, avec une ceinture de cuir et des bottes goudronnées.

— Ah ! bonjour, l’ancien ! s’écria Bazarof.

— Bonjour, petit père Eugène Vassilitch, dit le vieillard avec un joyeux sourire, qui couvrit toute sa figure de rides.

— Qu’est-ce qui t’amène ? Est-ce moi que tu viens chercher ?

— Comment pouvez-vous le croire ? balbutia Timoféïtch (le père de Bazarof lui avait expressément recommandé de ne point laisser soupçonner qu’on l’envoyait). J’ai été à la ville avec des commissions du maître, et comme on m’a annoncé votre arrivée, j’ai fait un petit détour pour voir Votre Honneur… ; je ne serais pas venu vous déranger !

— Allons ! ne mens pas, reprit Bazarof ; ce village n’est pas du tout sur ton chemin.

Timoféïtch se détourna un peu d’un air embarrassé sans répondre.

— Mon père se porte-t-il bien ?

— Dieu soit loué ! il va bien.

— Et ma mère ?

— Arina Vlassievna aussi. Dieu soit loué !

— Ils m’attendent ? n’est-ce pas ?

Le vieillard pencha sa petite tête de côté.

— Ah ! Eugène Vassilitch, comment ne vous attendraient-ils pas ? croyez-moi, le cœur saigne à regarder vos parents…

— Allons ! c’est bien ! c’est bien ! pas de descriptions. Dis-leur que j’arriverai bientôt.

— Je n’y manquerai pas, répondit Timoféïtch avec un soupir. Sorti de la maison, il enfonça sa casquette avec les deux mains sur ses oreilles, monta sur un pauvre droschki de course[35] qu’il avait laissé à la porte, et partit au petit trot, mais non point dans la direction de la ville.

Le soir du même jour madame Odintsof était assise dans le salon avec Bazarof, tandis qu’Arcade se promenait de long en large en écoutant Katia qui jouait du piano. La princesse était remontée ; elle ne pouvait souffrir les visiteurs et particulièrement ces va-nu-pieds de fraîche date, comme elle les nommait. Tant qu’elle se trouvait au salon, son humeur était encore supportable ; mais devant sa femme de chambre elle s’abandonnait à de tels accès de colère, que son bonnet et son tour en sautaient sur sa tête. Madame Odintsof le savait.

— Comment pouvez-vous songer à partir, dit-elle à Bazarof ; et votre promesse ?

Bazarof tressaillit.

— Quelle promesse ?

— Vous l’avez oubliée ? Vous deviez me donner quelques leçons de chimie.

— Malheureusement mon père m’attend ; impossible de tarder davantage. Au reste, vous n’avez qu’à lire Pelouze et Fremy, Notions générales de chimie, c’est un bon livre, et il est facile à comprendre. Vous y trouverez tout ce que vous voulez savoir.

— Cependant vous m’avez dit vous-même, il y a peu de jours, que jamais un livre ne peut remplacer… je ne me souviens pas du terme que vous avez employé, mais vous savez ce que je veux dire… ; n’est-ce pas ?

— Comment faire ! répondit Bazarof.

— Pourquoi partir ? dit madame Odintsof en baissant la voix.

Il la regarda. Elle avait la tête appuyée contre le dos de son fauteuil, et croisait sur sa poitrine ses bras nus jusqu’au coude. Elle paraissait plus pâle à la lueur de la lampe couverte d’une léger abat-jour en papier découpé. Une longue robe blanche l’enveloppait de ses plis moelleux ; à peine voyait-on le bout de ses pieds, qu’elle tenait également croisés.

— Et pourquoi resterais-je ? répondit Bazarof.

Madame Odintsof tourna un peu la tête.

— Comment pourquoi ? Est-ce que vous ne vous plaisez pas ici ? Pensez-vous que l’on ne vous y regrettera pas ?

— J’en doute.

— Vous avez tort de le penser ; répondit madame Odintsof après un moment de silence. — Du reste, je ne vous crois pas. Il est impossible que vous ayez dit cela sérieusement. — Bazarof restait toujours immobile. — Eugène Vassilitch, pourquoi vous taisez-vous ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? Personne n’est digne de regret, et moi moins qu’un autre.

— Pourquoi cela ?

— Je suis un homme positif, peu intéressant. Je ne sais pas être aimable.

— Vous voudriez des compliments.

— Cela n’est pas dans mes habitudes. Ne savez-vous pas vous-même que le côté élégant de la vie m’est étranger, précisément celui que vous appréciez tant ?

Madame Odintsof mordit le coin de son mouchoir.

— Pensez-en ce qu’il vous plaira, mais je m’ennuierai, lorsque vous serez parti.

— Arcade restera ; dit Bazarof.

Madame Odintsof haussa un peu les épaules.

— Je m’ennuierai, répéta-t-elle.

— Vraiment ? Du reste, vous ne vous ennuierez pas longtemps.

— Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— Vous m’avez dit vous-même que, pour vous ennuyer, il fallait que vos habitudes fussent dérangées. Votre existence est si parfaitement réglée, qu’elle ne peut laisser de place ni à l’ennui, ni au chagrin, ni à aucun sentiment pénible.

— Vous trouvez que je suis parfaitement… ou du moins que mon existence est ordonnée avec une grande régularité ?

— Sans doute ! Tenez ; dix heures vont sonner dans quelques minutes, et je sais d’avance que vous allez me chasser.

— Non, je ne vous chasserai pas. Vous pouvez rester. Ouvrez cette fenêtre… ; je trouve qu’on étouffe ici.

Bazarof se leva et poussa la fenêtre. Celle-ci s’ouvrit subitement et avec bruit. Il ne s’attendait pas qu’elle s’ouvrît aussi facilement ; c’est que ses mains tremblaient. La nuit molle et tiède apparut, avec son ciel presque noir, accompagnée du faible murmure des arbres et de la saine odeur d’un air libre et pur.

— Baissez le store et asseyez-vous, continua madame Odintsof ; je voudrais causer avec vous avant votre départ. Racontez-moi quelque chose de vous-même ; vous ne parlez jamais de vous.

— Je tâche de causer avec vous de choses utiles.

— Vous êtes modeste… cependant, j’aurais voulu savoir quelque chose de vous, de votre famille, de votre père, pour lequel vous nous abandonnez.

« Pourquoi me dit-elle tout cela ? » se demanda Bazarof. — Tout cela vous intéresserait fort peu, ajouta-t-il à haute voix. Vous particulièrement ; nous sommes des gens obscurs.

— Je suis donc, suivant vous, une aristocrate ?

Bazarof leva les yeux sur madame Odintsof.

— Oui, dit-il, en accentuant fortement ce mot.

Elle sourit.

— Je vois que vous me connaissez mal, reprit-elle, quoique vous souteniez que toutes les natures sont les mêmes, et qu’il ne faut pas se donner la peine de les étudier séparément. Je vous conterai peut-être un jour ma vie…, mais vous me raconterez d’abord la vôtre.

— Vous dites que je vous connais mal, répondit Bazarof, c’est probable ; peut-être chaque individu est-il effectivement une énigme. Parlons de vous, par exemple : vous fuyez la société, elle vous fatigue ; et voilà que vous appelez auprès de vous deux étudiants. Pourquoi, belle et intelligente comme vous êtes, habitez-vous la campagne ?

— Quoi ? Comment avez-vous dit cela ? reprit vivement madame Odintsof ; je suis… belle…

Bazarof fronça les sourcils.

— Peu importe, continua-t-il avec embarras, je voulais dire que je ne comprenais pas bien pourquoi vous vous étiez fixée à la campagne.

— Vous ne le comprenez pas ?… cependant vous vous l’expliquez d’une manière quelconque ?

— Oui, je suppose que vous restez à la même place parce que vous êtes gâtée, parce que vous aimez le comfort, et que vous êtes fort indifférente à tout le reste.

Madame Odintsof sourit de nouveau.

— Vous ne voulez décidément pas admettre que je sois susceptible de me laisser aller à mon imagination ?

— Par curiosité peut-être, lui répondit Bazarof en la regardant en dessous, mais pas autrement.

— En vérité ! Oh ! alors je comprends pourquoi nous nous entendons si bien ; vous m’êtes à cet égard tout à fait semblable.

— Nous nous entendons ?… répéta sourdement Bazarof.

— Au fait ! j’avais oublié que vous voulez partir.

Bazarof se leva. La lampe brûlait faiblement au milieu de la chambre embaumée et assombrie, le store se balançait de temps en temps et laissait pénétrer la fraîcheur voluptueuse et les bruits mystérieux de la nuit. Madanie Odintsof était complètement immobile, mais une secrète émotion s’emparait d’elle peu à peu… et gagnait Bazarof. Il comprit tout à coup qu’il se trouvait en tête à tête avec une femme jeune et belle…

— Où allez-vous ? lui dit-elle avec lenteur.

Il ne lui répondit pas et retomba sur sa chaise.

— Ainsi, vous me supposez heureuse, gâtée par la fortune, continua-t-elle de la même voix et en tenant les yeux fixés sur la fenêtre, et moi je sais au contraire que j’ai le droit de me considérer comme très-malheureuse.

— Vous malheureuse ? Comment cela ? Est-ce que vous seriez, par hasard, sensible à de sots commérages ?

Madaihe Odintsof laissa paraître sur sa figure une sorte de mécontentement. Elle se sentait piquée d’avoir été si mal comprise.

— Ces commérages n’ont même pas le pouvoir de me faire rire, Eugène Vassilitch, et je suis trop fière pour en être blessée. Je suis malheureuse parce que la vie… n’a rien qui me charme, qui m’attire. Vous me regardez d’un air de doute, vous vous dites : « C’est une aristocrate couverte de dentelles et assise dans un fauteuil de velours qui parle ainsi ? » Je ne m’en cache point, j’aime ce que vous nommez le comfort, et malgré cela je ne me soucie guère de vivre. Conciliez ces contradictions comme vous le voudrez. Au reste, vous devez considérer tout cela comme du romantisme.

— Vous êtes bien portante, libre de vos actions, riche, reprit Bazarof en secouant la tête ; quoi encore ? que voulez-vous de plus ?

— Ce que je veux ? dit madame Odintsof et elle soupira ; — je me sens très-fatiguée, je suis vieille ; il me semble que je vis depuis bien longtemps. Oui, je suis vieille, répéta-t-elle en ramenant avec lenteur les extrémités de sa mantille sur ses bras nus. Ses yeux rencontrèrent ceux de Bazarof, et elle rougit un peu. — J’ai déjà derrière moi tant de souvenirs ; une existence opulente à Pétersbourg, puis la pauvreté, puis la mort de mon père, mon mariage, mon voyage en Allemagne… et tout ce qui s’ensuit… Combien de souvenirs ! et aucun sur lequel on veuille s’arrêter ! et en avant, devant moi, un long chemin, et point de but… Aussi n’ai-je aucune envie de marcher.

— Vous êtes désenchantée ? demanda Bazarof.

— Non, répondit madame Odintsof après une pause, mais je ne suis point satisfaite. Il me semble que si je pouvais m’attacher fortement à quelque chose…

— Vous voudriez aimer… ; reprit Bazarof, et vous ne le pouvez pas. Voilà tout votre malheur.

Madame Odintsof se mit à examiner la garniture de sa mantille.

— Est-ce que je ne peux pas aimer ? dit-elle.

— J’en doute ! seulement, j’ai eu tort d’appeler cela un malheur. C’est au contraire celui à qui pareille aventure arrive dont il faut avoir pitié.

— Quelle aventure ?

— D’aimer.

— Comment le savez-vous ?

— Par ouï dire, répondit Bazarof avec humeur. « Tu fais la coquette, pensa-t-il, tu t’ennuies, et pour passer le temps tu me fais enrager ; mais moi… »

Son cœur battait effectivement avec force.

— Avec cela, vous êtes peut-être trop difficile, ajouta-t-il. Et, penchant tout son corps en avant, il se mit à jouer avec la frange du fauteuil.

— Peut-être. Tout ou rien, voilà ce que je veux. Un échange complet de sentiments ; si je donne, c’est pour recevoir, et cela sans regret et sans retour. Autrement, plutôt rien.

— Après tout, reprit Bazarof, les conditions me paraissent raisonnables, et je suis étonné que jusqu’à présent vous n’ayez point trouvé ce que vous avez cherché.

— Vous croyez donc qu’il est facile de trouver à faire cet échange loyal ?

— Facile, non, si l’on se met à réfléchir froidement, si l’on en vient à calculer, à chercher ce qu’on veut, à s’estimer soi-même ; mais il est très-facile de se donner sans réflexion.

— Comment ne pas s’estimer… un peu cher ? Si l’on ne valait pas quelque chose, à quoi bon se donner ?

— Cela ne regarde pas celui qui se donne, c’est à l’autre à calculer ce qu’on vaut. L’essentiel est de savoir se donner.

Madame Odintsof souleva un peu ses épaules appuyées contre le fauteuil.

— Vous parlez absolument comme si vous aviez éprouvé tout cela, dit-elle à Bazarof.

— Pur hasard, Anne Serghéïevna ; car les affaires de ce genre, comme vous le savez, ne sont pas de ma compétence.

— Mais vous sauriez vous donner ?

— C’est ce que j’ignore ; je ne veux pas me vanter.

Madame Odintsof ne répondit point, et Bazarof se tut. Le son du piano frappa leurs oreilles.

— Comme Katia joue tard ce soir, dit madame Odintsof.

Bazarof se leva.

— Il est très-tard effectivement, répondit-il, vous devriez vous coucher.

— Attendez, pourquoi vous presser… J’ai un mot à vous dire.

— Quel mot ?

— Attendez, répéta madame Odintsof à voix basse, et ses yeux s’arrêtèrent sur Bazarof ; elle semblait l’examiner attentivement.

Bazarof fit quelques pas dans la chambre, puis il se rapprocha tout à coup de madame Odintsof, lui dit brusquement : « Adieu ! » et sortit de la chambre après lui avoir pressé la main avec tant de force qu’elle faillit jeter un cri. Elle porta à sa bouche ses doigts encore collés l’un contre l’autre, souffla dessus ; puis, se levant précipitamment, elle se dirigea d’un pas rapide vers la porte, comme pour rappeler Bazarof. Une femme de chambre entrait avec une carafe sur un plateau d’argent. Madame Odintsof s’arrêta, lui dit de sortir, se jeta de nouveau dans le fauteuil, et se mit de nouveau à réfléchir. Sa tresse se dénoua et se déroula sur son épaule semblable à un serpent noir.

La lampe continua de brûler encore longtemps dans le salon, et madame Odintsof demeurait toujours immobile ; parfois seulement elle passait les doigts sur ses bras que la fraîcheur de la nuit commençait à mordiller.

Près de deux heures après, Bazarof rentra dans sa chambre, l’air farouche, les cheveux en désordre, les souliers mouillés par la rosée. Arcade était encore à sa table, un livre à la main, et la redingote boutonnée jusqu’au menton.

— Tu n’es pas couché ? lui dit Bazarof presque avec dépit.

— Tu es resté bien longtemps ce soir avec madame Odintsof, dit Arcade, sans répondre à cette question.

— Oui, je suis resté avec elle tout le temps que tu as joué du piano avec Katérina Serghéïevna.

— Je n’ai pas joué…, reprit Arcade, et il n’en dit pas davantage. Il sentait que ses yeux allaient se mouiller de larmes, et il ne voulait point pleurer devant son ami dont il redoutait l’humeur moqueuse.


XVIII


Le lendemain, lorsque madame Odintsof parut pour le thé, Bazarof resta longtemps penché sur sa tasse ; puis, il fixa tout à coup ses yeux sur elle… Elle se tourna vers lui comme s’il venait de la pousser, et il crut remarquer qu’elle était plus pâle que la veille. Elle rentra bientôt dans sa chambre et ne se montra de nouveau que pour le déjeuner. La matinée était pluvieuse. Toute la société se réunit dans le salon. Arcade prit le dernier numéro d’une revue, et se mit à lire à haute voix. La princesse, suivant son habitude, en parut d’abord fort surprise, comme s’il eût commis quelque grande inconvenance ; elle le toisa ensuite d’un air méchant, mais il n’y fit pas attention.

— Eugène Vassilitch, dit madame Odintsof, venez dans ma chambre… Je voudrais vous demander… Vous m’avez indiqué hier le titre d’un ouvrage…

Elle se leva, et se dirigea vers la porte. La princesse jeta les yeux autour d’elle et sa physionomie semblait dire : « Voyez ! voyez ! comme je m’étonne ! » Elle regarda de nouveau Arcade, mais il haussa la voix, échangea un rapide coup d’œil avec Katia qui se tenait auprès de lui, et continua sa lecture.

Madame Odintsof gagna sa chambre d’un pas rapide. Bazarof la suivit sans lever les yeux, et en écoutant le léger sifflement de la robe de soie qui glissait devant lui. Anna Serghéïevna s’assit dans le même fauteuil que la veille, et Bazarof reprit aussi la même place.

— Comment nommiez-vous ce livre ?… lui dit-elle après un moment de silence.

— Pelouse et Fremy, Notions générales, répondit Bazarof. — Au reste, je puis encore vous recommander : Ganot, Traité élémentaire de physique expérimentale. Les dessins y sont plus détaillés, et ce manuel est en général…

— Pardonnez-moi, Eugène Vassilitch, dit madame Odintsof en avançant la main ; je ne vous ai point invité à venir ici pour parler de manuels. Je voudrais reprendre notre conversation d’hier. Vous m’avez quittée si brusquement… Cela ne vous ennuiera pas ?

— Je suis à votre service… Mais de quoi parlions-nous donc hier soir ?

Madame Odintsof regarda Bazarof un peu en dessous.

— Je crois, lui dit-elle, que nous parlions du bonheur. Je vous entretenais de moi. Mais puisque je viens de prononcer ce mot de bonheur, il faut que je vous fasse une question. Pourquoi, même lorsque nous jouissons par exemple de la musique, d’une belle soirée, d’une conversation avec quelqu’un qui nous est sympathique, pourquoi cette jouissance nous paraît-elle plutôt une allusion à je ne sais quel bonheur inconnu qui se trouverait quelque part… bien plutôt qu’un bonheur réel, un bonheur dont nous jouirions nous-même ? Répondez-moi… mais il est possible que vous ne ressentiez rien de pareil.

— Vous connaissez le proverbe : « On n’est bien que là où l’on n’est pas, » répondit Bazarof ; d’ailleurs, vous m’avez dit hier vous-même que vous n’étiez point satisfaite. Au reste, il est très-vrai que jamais pareilles idées ne me viennent à l’esprit.

— Elles vous semblent peut-être ridicules ?

— Non, mais elles ne me sont jamais venues en tête.

— En vérité ? Je voudrais bien savoir à quoi vous pensez.

— Comment ? Je ne vous comprends pas.

— Écoutez-moi ; il y a longtemps que je désire m’expliquer avec vous. Je n’ai pas besoin de vous dire que vous n’êtes pas un homme ordinaire, vous le savez fort bien. À votre âge on a encore une longue route devant soi. À quoi vous préparez-vous ? Quel est l’avenir qui vous attend ? Quel est le but auquel vous visez ? Où allez-vous ? Qu’avez-vous sur le cœur ? En un mot, qui êtes-vous, qu’êtes-vous ?

— Vous m’étonnez, madame. Vous savez fort bien que je m’occupe de sciences naturelles ; et, quant à ma personne…

— Oui, qui êtes-vous ?

— J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que je suis un futur médecin de district.

Madame Odintsof fit un signe d’impatience.

— Pourquoi me parlez-vous ainsi ? reprit-elle ; vous ne croyez pas vous-même à ce que vous dites. Arcade aurait pu me répondre de cette façon, mais vous ?

— Mais en quoi Arcade…

— Laissez-donc ! Est-il possible qu’une sphère d’activité aussi modeste puisse vous contenter ? N’affirmez-vous pas vous-même, que vous ne croyez pas à la médecine ? Un médecin de district ? Vous ! avec votre amour-propre ! Vous ne me répondez ainsi que pour vous débarrasser de ma question. Je ne vous inspire aucune confiance. Cependant, Eugène Vassilitch, je puis vous assurer que j’aurais su vous comprendre ; j’ai été moi-même pauvre, et pleine d’amour-propre comme vous ; j’ai peut-être traversé les mêmes épreuves que vous.

— Tout cela est fort beau, Anna Serghéïevna, mais vous m’excuserez… je n’ai pas l’habitude de me laisser aller à des confidences ; et d’ailleurs, il y a entre nous deux une telle distance…

— Allons ! n’allez-vous pas me dire encore une fois que je suis une aristocrate ? Je crois vous avoir prouvé…

— Au surplus, reprit Bazarof, je ne comprends pas le plaisir que l’on peut trouver à parler de l’avenir qui, en général, ne dépend point de nous. S’il se présente une occasion de faire quelque chose, rien de mieux ; dans le cas contraire, on s’estimera du moins fort heureux de ne s’être point livré à d’inutiles bavardages.

— Vous appelez bavardage une causerie amicale… Après tout, peut-être, en ma qualité de femme, ne me croyez-vous pas digne de votre confiance ? Vous avez une si petite opinion de nous autres !

— Je n’ai pas une petite opinion de vous, Anna Serghéïevna, et vous le savez fort bien.

— Non, je ne sais rien… ; mais, admettons qu’il en soit ainsi. Je comprends que vous ne vouliez point parler de votre avenir ; mais ce qui se produit en vous aujourd’hui…

Se produit ? répéta Bazarof ; suis-je par hasard un empire ou une société ! Toujours est-il que cela ne me paraît guère intéressant ; et, d’ailleurs, est-ce que chacun de nous peut proclamer ainsi à haute voix ce qui se produit en lui ?

— Je ne sais vraiment pas pourquoi on ne confierait pas tout ce que l’on a sur le cœur.

— Vous pouvez le faire ? demanda Bazarof.

— Oui, répondit madame Odintsof après un moment d’hésitation.

Bazarof s’inclina.

— Vous êtes plus heureuse que moi, lui dit-il.

Anna Serghéïevna le regarda comme pour lui demander de s’expliquer.

— Vous avez beau dire, reprit-elle, mais je n’en suis pas moins porté à croire que nous ne nous sommes pas rencontrés en vain, que nous serons de bons amis. Je suis sûre que votre… comment dirais-je ? votre roideur, votre réserve s’évanouira à la longue.

— Vous me trouvez donc une grande réserve… ou comment encore ?… de la roideur ?

— Oui.

Bazarof se leva et s’approcha de la fenêtre.

— Et vous auriez voulu connaître les motifs de cette réserve, vous voudriez savoir ce qui se passe en moi ?

— Oui, répondit madame Odintsof avec un effroi dont elle ne se rendait pas encore raison.

— Et vous ne vous fâcherez pas ?

— Non.

— Non ? Bazarof lui tournait le dos. — Sachez donc que je vous aime bêtement, jusqu’à la folie… Voilà ce que vous me forcez de vous apprendre.

Madame Odintsof porta les mains en avant, et Bazarof s’appuya le front contre une vitre de la fenêtre. Il étouffait, un frémissement convulsif parcourait tous ses membres. Mais ce n’était point l’émotion que cause la timidité de la jeunesse, ni le doux effroi que fait naître une première déclaration ; c’était la passion qui se débattait en lui, une passion forte et pesante, ressemblant à la méchanceté, et qui n’en est peut-être pas éloignée… Madame Odintsof ressentit à la fois de la crainte et de la pitié.

— Eugène Vassilitch… dit-elle, et une tendresse involontaire se trahissait dans sa voix.

Il se retourna vivement, lui jeta un regard dévorant, et, saisissant ses deux mains avec force, il l’attira sur son sein.

Elle ne put se dégager tout de suite… Quelques secondes après, elle s’était réfugié dans un angle éloigné de la chambre.

Il s’élança vers elle…

— Vous ne m’avez pas comprise, dit-elle précipitamment d’une voix basse et toute glacée de terreur. Un pas de plus, et elle eût probablement poussé un cri ; toute son attitude l’annonçait. Bazarof se mordit les lèvres et sortit.

Une demi-heure après, une femme de chambre remit à Anna Serghéïevna un billet de Bazarof. Ce billet ne contenait qu’une ligne : « Dois-je partir aujourd’hui même, ou puis-je rester jusqu’à demain ? » Madame Odintsof répondit : « Pourquoi partir ? Je ne vous comprenais pas, et vous ne m’avez pas comprise. » En écrivant ces mots, elle se dit : « Je ne me comprenais pas moi-même en effet. »

Elle ne se montra qu’au dîner, et passa toute la matinée à marcher de long en large dans sa chambre, les mains croisées sur la poitrine, s’arrêtant par intervalles, tantôt devant la glace, tantôt devant la fenêtre, et se passant continuellement un mouchoir sur le cou ; il lui semblait y sentir une tache brûlante. Elle se demandait pourquoi elle avait « forcé » Bazarof, comme il le lui avait dit lui-même, à se déclarer, et si elle ne s’en était pas déjà doutée elle-même… « Je suis coupable, dit-elle à haute voix ; mais je ne pouvais prévoir tout cela. » Elle devint pensive et rougit, en se rappelant l’expression presque féroce qu’avait prise la figure de Bazarof lorsqu’il s’était élancé vers elle.

« Ou bien, » reprit-elle tout à coup… Et s’arrêtant soudainement, elle agita les boucles de sa chevelure… S’étant aperçue dans la glace, la tête à demi-renversée, un sourire mystérieux dans ses yeux à demi-fermés et sur ses lèvres entr’ouvertes, il lui parut que celle image lui disait quelque chose qui la remuait profondément…

« Non, non, dit-elle enfin. Dieu sait où cela aboutirait ; il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là ; la tranquillité est encore ce qu’il y a de meilleur en ce monde. »

Sa tranquillité n’était point troublée ; mais elle s’attrista et versa même quelques larmes sans bien en comprendre la raison. Ce n’était point la honte d’avoir été humiliée qui la faisait pleurer. Elle ne se sentait même pas humiliée ; elle se sentait plutôt coupable. Sous l’influence de divers sentiments confus, de la conscience de sa vie qui s’écoulait, d un désir de nouveauté, elle s’était avancée peu à peu jusqu’à une certaine limite ; et ayant jeté les yeux au delà, elle y avait aperçu non pas un abîme, mais le vide ou la laideur.


XIX


Quoique madame Odintsof eût un grand empire sur elle-même et fût au-dessus de bien des préjugés, elle ne se sentit pourtant pas à son aise lorsqu’il lui fallut paraître dans la salle à manger. Au reste, le repas s’écoula sans aucun incident. Porphyre Platonitch arriva et raconta diverses anecdotes. Il revenait de la ville. Entre autres nouvelles, il y avait appris que le gouverneur avait prescrit aux fonctionnaires attachés à sa personne de porter des éperons, dans le cas où il les enverrait quelque part à cheval, pour plus de célérité. Arcade causait à voix basse avec Katia et rendait, en fin diplomate, de petits services à la princesse. Bazarof était obstinément silencieux et sombre. Madame Odintsof, lorsqu’il tenait les yeux baissés, jeta deux ou trois fois un regard furtif sur sa figure sévère et bilieuse, empreinte d’une fermeté méprisante et elle se dit : « Non, non, non. » Après le dîner, elle se rendit avec tout le monde dans le jardin ; et voyant que Bazarof désirait lui parler, elle fit quelques pas en avant et s’arrêta.

Il s’approcha d’elle, toujours les yeux baissés, et lui dit d’une voix sourde :

— Je vous dois des excuses. Il est impossible que vous ne m’en veuillez pas.

— Non ; je ne suis pas fâchée contre vous, répondit madame Odintsof ; mais je suis affligée.

— Tant pis. Dans tous les cas, je suis assez puni. Ma position, vous en conviendrez, est des plus sottes. Vous m’avez écrit : « Pourquoi partir ? » Et moi je ne peux ni ne veux rester. Demain je serai parti.

— Eugène Vassilitch, pourquoi…

— Pourquoi je pars ?

— Non ; ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Le passé ne revient pas, Anna Serghéïevna… et tôt ou tard cela devait arriver. Vous le voyez, il faut absolument que je parte. Je ne pourrais rester qu’à une seule condition. Cette condition ne se réalisera jamais. Pardonnez à ma hardiesse ; mais, n’est-ce pas, vous ne m’aimez point, et vous ne m’aimerez jamais ?

Les yeux de Bazarof étincelèrent pour un moment sous leurs sourcils noirs.

Anna Serghéïevna ne lui répondit pas. — « Cet homme me fait peur, » se dit-elle en ce moment.

— Adieu ; lui dit Bazarof, comme s’il eût deviné sa pensée, et il se dirigea vers la maison.

Anna Serghéïevna le suivit à pas lents. Elle appela Katia, lui prit le bras et ne la quitta pas jusqu’au soir. Elle ne se mit point au jeu, rit du bout des dents à tout propos, ce qui n’allait nullement à sa figure pâle et fatiguée. Arcade n’y comprenait rien et l’observait comme le font tous les jeunes gens, c’est-à-dire qu’il se demandait continuellement : « Qu’est-ce que cela signifie ? » Bazarof s’était enfermé dans sa chambre. Il parut pourtant pour le thé. Madame Odintsof aurait bien voulu lui adresser quelques bonnes paroles ; mais elle ne savait que lui dire.

Une circonstance imprévue vint à son secours : le maître d’hôtel annonça Sitnikof. Il serait difficile de rendre exactement l’étrange entrée que fit le jeune progressiste. S’étant décidé, avec l’impudence qui lui était propre, à aller chez une femme qu’il connaissait à peine, qui ne l’avait jamais invité, mais chez laquelle il savait que des gens d’esprit de sa connaissance se trouvaient pour le moment, il n’en était pas moins terriblement intimidé ; et, au lieu de prononcer les excuses et les compliments qu’il avait préparés d’avance, il balbutia je ne sais quelles balivernes, disant que Eudoxie Koukchine l’avait envoyé savoir des nouvelles d’Anna Serghéïevna, et qu’Arcade Nikolaïévitch s’était toujours exprimé sur le compte de celle-ci avec les plus grands éloges. Il resta court au beau milieu de ces stupidités, et perdit la tête si bien, qu’il s’assit sur son propre chapeau. Cependant, comme personne ne le chassa, et qu’Anna Serghéïevna le présenta même à sa tante et à sa sœur, il se remit bientôt à jaser comme de coutume. L’apparition de la sottise humaine a souvent son utilité en ce monde ; elle relâche les cordes trop tendues et calme des sentiments trop présomptueux et trop vains, en leur rappelant que sottise et esprit ont une origine commune et presque de l’analogie. L’arrivée de Sitnikof imprima à toutes choses, dans la maison, un tour plus commun — et plus simple ; chacun soupa même avec plus d’appétit, et on se sépara, le soir, une demi-heure plus tôt que de coutume.

— Maintenant, dit Arcade, de son lit, à Bazarof, qui se disposait aussi à se coucher, tu peux répéter ce que tu m’as dit une fois : « Pourquoi es-tu si triste ? C’est sans doute parce que tu as rempli quelque devoir sacré. »

Depuis quelque temps les deux jeunes gens avaient pris l’habitude de se taquiner d’une façon aigre-douce, signe certain d’un secret mécontentement et de soupçons qu’on veut cacher.

— Je m’en vais demain chez le père, dit Bazarof.

Arcade se redressa et s’appuya sur son coude. Cette nouvelle le surprit et le réjouit en même temps.

— Oh ! répondit-il, et c’est pour cela que tu es triste ?

— Qui veut trop savoir vieillit vite[36], dit Bazarof en bâillant.

— Et Anna Serghéïevna ? reprit Arcade.

— Eh bien, quoi ? Anna Serghéïevna ?

— Je voulais dire : te laissera-t-elle partir ?

— Je ne suis pas à ses gages.

Arcade devint pensif, et Bazarof se tourna la figure contre le mur.

Les deux amis gardèrent le silence pendant plusieurs minutes.

— Eugène ! s’écria tout à coup Arcade.

— Quoi ?

— Je partirai demain avec toi.

Bazarof ne lui répondit point.

— Mais je retournerai à la maison, continua Arcade ; nous irons ensemble jusqu’au hameau de Khoklov, où tu pourras t’arranger avec Fedote pour continuer ta route. J’aurais aimé à faire connaissance avec tes parents, mais je craindrais de les gêner, et de te gêner toi-même. Ensuite, j’espère bien que tu repasseras à la maison un moment ?

— J’ai laissé mon bagage chez toi, répondit Bazarof sans se retourner.

« Comment ne me demande-t-il pas pourquoi je pars ? Et cela encore si inopinément, comme moi ? se dit Arcade. Au fait, pourquoi est-ce que nous partons, lui et moi ? »

Ces questions demeurèrent irrésolues dans l’esprit d’Arcade, et son cœur se remplit d’une secrète amertume. Il sentait qu’il lui serait difficile de quitter le genre de vie auquel il s’était habitué ; mais rester seul après le départ de Bazarof lui semblait encore plus difficile. « Il s’est sans doute passé quelque chose entre eux, se dit-il ; à quoi bon resterais-je planté là devant elle après son départ ? Je lui déplairai décidément, et je me perdrai tout-à-fait auprès d’elle. » Il se représenta vivement Anna Serghéïevna, puis, d’autres traits remplacèrent peu à peu la figure de la jeune veuve…

— Katia me fait aussi de la peine ! chuchota Arcade contre son oreiller, sur lequel il venait de laisser tomber une larme… Mais rejetant tout à coup ses cheveux en arrière, il s’écria :

— Pourquoi diable cet imbécile de Sitnikof est-il arrivé ici ?

Bazarof se remua dans son lit.

— Je m’aperçois, mon cher, que tu es encore bien bête, dit-il enfin. Les Sitnikof nous sont indispensables. Les idiots de son espèce me sont absolument nécessaires. M’entends-tu ? Ce n’est pas aux dieux à faire les pots[37].

« Eh ! eh ! » se dit Arcade ; et pour la première fois se présenta à lui, dans toute sa grandeur, l’amour-propre de Bazarof. « Nous sommes donc des dieux, toi et moi ? je devrais dire, toi, car moi ne serais-je pas un idiot, par hasard ? »

— Oui, reprit Bazarof, tu es encore bête.

Madame Odintsof ne montra point une grande surprise lorsque Arcade lui annonça, le lendemain, qu’il partait avec Bazarof ; elle paraissait distraite et fatiguée. Katia le regarda d’un air sérieux et ne dit rien ; la princesse se signa la poitrine sous son châle, de façon qu’il ne pût manquer de le remarquer ; quant à Sitnikof, cette nouvelle le démonta complètement. Il venait de mettre, pour le déjeuner, un habit neuf, et qui, pour cette fois, n’avait rien du slavophile ; la veille, le domestique chargé de le servir avait paru tout surpris en voyant la quantité de linge que le nouvel hôte avait apporté ; et voici que ses compagnons l’abandonnent ! Il se démena un peu avec angoisse ; un lièvre poursuivi hésite ainsi sur la lisière du bois ; puis il annonça tout à coup, d’un air effaré, presque avec un cri, qu’il se proposait aussi de partir. Madame Odintsof ne le pressa point de rester.

— Ma calèche est très-confortable, dit le malheureux jeune homme à Arcade, je peux vous ramener chez vous. Eugène Vassilitch n’a qu’à prendre votre tarantass ; c’est même beaucoup plus commode.

— Y pensez-vous ? notre campagne n’est pas du tout sur votre chemin ; vous seriez obligé de faire un grand détour.

— Ce n’est rien, j’ai beaucoup de temps à moi, et d’ailleurs mes affaires m’appellent de ce côté-là.

— Des affaires d’eau-de-vie ? répondit Arcade d’un air un peu trop méprisant.

Mais Sitnikof était si bouleversé qu’il ne se mit point à rire, suivant son habitude.

— Je vous, assure que ma calèche est très-commode, continua-t-il, et il y aura place pour tout le monde.

— Ne chagrinez pas M. Sitnikof par un refus, dit Anna Serghéïevna.

Arcade la regarda et s’inclina profondément.

Le départ eut lieu après le déjeuner. Au moment des adieux, madame Odintsof tendit sa main à Bazarof et lui dit :

— Au revoir. N’est-ce pas ?

— Comme vous le voudrez.

— Dans ce cas, nous nous reverrons.

Arcade descendit le premier l’escalier ; il s’établit dans la calèche de Sitnikof. Le maître d’hôtel l’aida respectueusement à y monter, et lui, il se sentait assez disposé à le battre ou à pleurer. Bazarof monta dans le tarantass. Lorsqu’on fut arrivé au hameau de Khoklov, Arcade attendit que le maître de l’auberge, Fédote, eût attelé ses chevaux au tarantass ; il s’approcha alors de la voiture et dit à Bazarof avec la cordialité d’autrefois :

— Eugène, prends-moi avec toi, j’ai envie de t’accompagner.

— Monte, lui répondit Bazarof entre ses dents.

Lorsque Sitnikof, qui tournait en sifflant autour des roues de la calèche, eût entendu ces mots, il ouvrit la bouche toute grande d’étonnement ; Arcade prit tranquillement sa malle, s’assit à côté de Bazarof, salua poliment Sitnikof et cria :

— Allons ! en route !

Les chevaux partirent et le tarantass fut bientôt hors de vue… Sitnikof, qui n’en revenait pas, jeta un regard courroucé sur son cocher, occupé à donner de petits coups de fouet narquois au cheval de volée, sauta dans la calèche, cria à deux paysans qui passaient : « Couvrez-vous donc, imbéciles ! » et reprit la route de la ville, où il arriva fort tard. Dès le lendemain, dans le salon de madame Koukchine, il traita comme leur conduite le méritait « les deux orgueilleux et grossiers personnages, » qu’il venait de quitter.

En prenant place à côté de Bazarof, Arcade lui serra fortement la main, et resta longtemps sans parler. Bazarof parut comprendre ce serrement de main et ce silence. La nuit précédente il n’avait ni dormi, ni fumé ; il ne mangeait presque plus depuis plusieurs jours. Sa figure sombre et amaigrie se dessinait nettement sous la visière avancée de sa casquette de voyage.

— Allons, mon cher, dit-il enfin, donne-moi un cigare… Je dois avoir la langue jaune ? Regarde.

— Oui, répondit. Arcade.

— J’en étais sûr… Voilà que le cigare ne me paraît pas bon. La machine est disloquée.

— Effectivement, tu es changé depuis ces derniers temps, lui dit Arcade.

— Ce n’est rien ; je me remettrai. Une seule chose me tracasse, c’est la tendresse de ma mère. Si l’on ne se bourre pas la panse en mangeant dix fois par jour, il faut voir comme elle se tourmente ! Mon père n’est pas comme ça, heureusement ; il a couru le monde ; il a passé au crible et au bluteau, comme on dit. Impossible de fumer ! s’écria-t-il en jetant son cigare au milieu de la poussière de la route.

— Votre bien est à vingt-cinq verstes d’ici ? demanda Arcade.

— Oui. Au reste, voilà un philosophe qui va nous le dire, et il montra le paysan assis sur le siège, auquel Fédote avait confié ses chevaux.

Le paysan se borna à répondre : « Qui sait ? les verstes ne sont pas mesurées ici. » Il se remit à gronder à demi-voix son cheval de brancard, qui secouait la tête, et tirait sur les rênes.

— Oui, oui, reprit Bazarof, cela devrait vous servir de leçon, mon jeune ami. Je crois vraiment que le diable s’en mêle ! Chaque homme pend à un bout de ficelle ; un abîme peut s’ouvrir d’un instant à l’autre sous ses pieds ; eh bien, cette triste perspective ne lui suffit pas, et il imagine je ne sais quelles sottises qui rendent sa vie encore plus misérable.

— À quoi fais-tu allusion ? demanda Arcade ?

— À rien ; tout comme je dis sans allusion que nous nous sommes conduits comme des imbéciles tous les deux. Au reste, j’ai déjà remarqué, dans notre clinique, que les malades que leur état impatientait se tiraient toujours d’affaire.

— Je ne te comprends pas très-bien, reprit Arcade ; il me semble que tu n’as pas eu sujet de te plaindre.

— Puisque tu ne me comprends pas bien, je vais te déclarer ce qui suit : Mon opinion est qu’il vaut mieux casser des pierres sur la grand’route, que de laisser une femme s’emparer, ne fût-ce que de l’extrémité de votre petit doigt. Tout cela c’est… Bazarof allait prononcer son terme favori « du romantisme ; » mais il se retint. — Tu ne me croiras pas maintenant, ajouta-t-il, et pourtant ce que je vais te dire est parfaitement vrai. Nous étions tombés ensemble dans une société de femmes, et ce genre de vie nous paraissait fort doux. Mais il est aussi agréable de quitter ce monde-là que de s’arroser d’eau froide par une chaude journée d’été. Un homme a mieux à faire que de s’occuper de pareilles sornettes ; un homme doit être féroce, dit un très-sage proverbe espagnol. Toi, par exemple, l’ami, ajouta-t-il en s’adressant au cocher qui était sur le siège, as-tu une femme ?

Le paysan se retourna et montra aux deux amis sa figure plate, aux yeux chafouins.

— Une femme ? sans doute ! Comment n’en pas avoir ?

— Tu la bats ?

— La femme ? Il peut arriver bien des choses… On ne la bat pas sans raison.

— Bien entendu. Et elle, te bat-elle aussi ?

Le paysan donna une saccade à ses chevaux.

— Qu’est-ce que tu viens de dire là, maître ? reprit-il ; il paraît que tu aimes à plaisanter.

La question l’avait évidemment blessé.

— Entends-tu, Arcade Nikolaïévitch ? Et pourtant, toi et moi, nous avons été battus ;… voilà ce que c’est que d’être des gens civilisés !

Arcade sourit d’un air contraint ; quant à Bazarof, il se détourna et n’ouvrit plus la bouche pendant tout le reste du voyage.

Les vingt-cinq verstes parurent à Arcade aussi longues que cinquante. Le petit village qu’habitaient les parents de Bazarof se montra enfin sur le versant d’un coteau peu élevé. Près de là, au milieu d’un bouquet de jeunes bouleaux, s’élevait la maison seigneuriale, couverte d’un toit de chaume. À l’entrée du village se tenaient, le bonnet sur la tête, deux paysans qui se disputaient. « Tu es un gros cochon, disait l’un d’eux. — Et toi, tu n’es qu’un petit cochon, et ta femme est une sorcière, » lui répondait l’autre.

— Cette gracieuse familiarité, dit Bazarof à Arcade, et le tour enjoué de cette altercation doivent te convaincre que les paysans de mon père ne sont pas menés trop sévèrement. Mais le voilà lui-même qui montre le nez hors du logis. Il a sans doute entendu la clochette ! c’est bien lui ; je reconnais sa balle. Eh ! eh ! comme il a blanchi, le pauvre diable !


XX


Bazarof s’était penché hors du tarantass ; Arcade éleva la tête par-dessus les épaules de son ami, et aperçut, sur le perron de la maison seigneuriale, un grand homme maigre, aux cheveux hérissés, au nez mince et recourbé, vêtu d’une vieille capote militaire. Il se tenait les jambes écartées, une longue pipe à la main et clignait des yeux comme pour se préserver du soleil.

Les chevaux s’arrêtèrent.

— Enfin, te voilà ! dit le père de Bazarof tout en continuant à fumer, quoique le tuyau de sa pipe parût danser entre ses doigts. — Allons ! descends ! descends que nous nous donnions une bonne accolade !

Il se mit à embrasser son fils.

— Enioucha ! Enioucha[38] ! cria dans la maison une voix tremblante. La porte du vestibule s’ouvrit et laissa paraître une petite vieille en bonnet blanc et en camisole courte à grands ramages. Elle jeta un cri, chancela et serait certainement tombée si Bazarof ne l’eût retenue. Ses petites mains potelées se croisèrent aussitôt autour du cou de ce dernier, et elle posa sa figure sur sa poitrine. Il se fit un grand silence. On n’entendait plus que des soupirs étouffés, des sanglots haletants… Le père de Bazarof clignait des yeux encore plus qu’auparavant.

— Allons ! Aricha ! en voilà assez, finis donc, dit-il enfin à sa femme, tout en échangeant un regard avec Arcade, qui se tenait immobile près du tarantass, tandis que le paysan assis sur le siège, s’était détourné tout ému lui-même ; c’est tout à fait inutile ! finis donc, je t’en prie.

— Ah ! Vassili Ivanovitch, répondit la vieille au milieu de ses sanglots. Dire que le voilà, notre Eniouchenka, notre pigeon chéri ! — Et tout en continuant à le tenir embrassé, elle éloigna de Bazarof sa figure mouillée de larmes, le regarda d’un air comiquement heureux, puis elle se serra de nouveau contre lui.

— Oui, sans doute, tout cela est dans la nature des choses, reprit Vassili Ivanitch, seulement, il vaudrait mieux entrer dans la maison. Eugène nous a amené un visiteur. Excusez-nous, ajouta-t-il, en s’adressant à Arcade avec un léger salut. Vous comprenez, faiblesse de femme… d’ailleurs, le cœur d’une mère…

Tandis qu’il parlait ainsi, il était tellement ému lui-même que ses lèvres, ses sourcils et son menton en tremblaient,… mais il s’efforçait visiblement de garder son sang-froid et même de se donner un air indifférent.

Arcade s’inclina.

— Allons, ma mère, lui dit Bazarof, entrons. Et il conduisit la bonne vieille tout éplorée dans le salon. L’ayant assise dans un fauteuil commode, il embrassa encore une fois rapidement son père, et lui présenta Arcade.

— Enchanté de faire votre connaissance, répondit Vassili Ivanitch, mais ne soyez pas difficile ; tout est ici sans aucune prétention, sur le pied militaire. Arina Vlassievna, calmez-vous au nom du ciel, faites-moi ce plaisir ; quel manque de courage ! notre honorable hôte aura de vous une pauvre idée.

— Mon petit père, dit la vieille d’une voix larmoyante, je n’ai pas l’honneur de savoir votre nom de baptême, ni celui de votre père…

— Arcade Nikolaïtch, répondit Vassili Ivanitch à demi-voix, d’un air digne.

— Pardonnez-moi, bête que je suis. — La vieille se moucha, et, penchant sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche, elle essuya avec soin ses yeux l’un après l’autre. — Pardonnez-moi. C’est que je croyais bien que je mourrais sans avoir revu mon… mon pauvre fils !

— Et voilà que vous l’avez revu, madame, reprit vivement Vassili Ivanovitch. — Tanioucha, ajouta-t-il en s’adressant à une fille de douze à treize ans, qui, pieds nus, en robe d’indienne d’un rouge vif, se tenait à sa porte d’un air craintif, apporte à ta maîtresse un verre d’eau, sur un plateau, tu m’entends ? Et vous, messieurs, continua-t-il avec un certain enjouement qui sentait l’ancienne mode, permettez-moi de vous inviter à passer dans le cabinet du vétéran.

— Laisse-moi t’embrasser une dernière petite fois, Eniouchenka, dit Arina Vlassievna d’une voix gémissante. Bazarof se pencha vers elle. — Comme tu es devenu beau garçon !

— Quant à ça, non, répondit Vassili Ivanovitch, mais il est devenu, comme on dit en français, un hommefé. Mais à cette heure, Arina Vlassievna, j’espère qu’ayant rassasié ton cœur maternel, tu vas t’occuper de la nourriture de nos chers hôtes, car tu dois savoir qu’un rossignol ne se nourrit pas de chansons[39].

La vieille mère se leva.

— La table va être servie à l’instant, Vassili Ivanovitch ; je vais courir moi-même à la cuisine pour faire mettre le couvert. Tout sera prêt à l’instant, tout. Voilà trois ans que je ne l’ai vu, que je ne lui ai donné ni à boire ni à manger. C’est quelque chose !

— Allons, la ménagère, mets-toi en quatre, tâche de t’en tirer à ton honneur. Et vous, messieurs, veuillez me suivre. Voilà Timofèitch qui vient te saluer, Eugène. Lui aussi il doit être content, le vieux barbet. N’est-ce pas, vieux barbet ? Messieurs ayez la bonté de me suivre.

Et Vassili Ivanovitch ouvrit la marche d’un air affairé, en traînant sur le plancher ses vieilles pantoufles.

Toute sa maison se composait de six petites chambres. Celle où Vassili Ivanovitch conduisit nos jeunes amis se nommait le cabinet. Une table en bois massif, couverte de papiers noirs de poussière jusqu’à en paraître enfumés, occupait l’espace que laissaient entre elles deux fenêtres ; aux murs pendaient des fusils turcs, des nagaïkas[40], un sabre, deux grandes cartes, des dessins anatomiques, le portrait de Hufeland, une couronne faite de cheveux placée dans un cadre noir, et un diplôme également sous verre ; entre deux énormes armoires-bibliothèques en racine de bouleau se trouvait un divan de cuir tout bosselé et déchiré en plusieurs endroits ; des livres, des petites boîtes, des oiseaux empaillés, des fioles, des cornues étaient placés pêle-mêle sur les rayons ; enfin, dans un des coins de la chambre se voyait une machine électrique hors de service.

— Je vous ai prévenus, mes chers visiteurs, dit Vassili Ivanovitch, que nous sommes logés ici pour ainsi dire comme au bivac…

— Cesse donc tes excuses ; répondit Bazarof ; Kirsanof sait fort bien que nous ne sommes point des Crésus, et que notre maison n’est pas un palais. Où allons-nous le loger ? Voilà la question.

— Sois tranquille, Eugène, j’ai dans l’aile une chambre excellente : ton ami y sera fort bien.

— Tu as donc bâti une aile en mon absence ?

— Comment donc ! là où est le bain, dit Timofèitch.

— C’est-à-dire à côté du bain, s’empressa d’ajouter Vassili Ivanovitch ; d’ailleurs, en été… Je vais y courir et je donnerai mes ordres ; Timofèitch, tu ferais bien, en attendant, d’aller chercher les effets de ces messieurs. Quant à loi, Eugène, il est bien entendu que je te caserai dans mon cabinet : suum cuique.

— Tiens ! le drôle de corps ! dit Bazarof, lorsque son père se fut éloigné. — Il est aussi curieux que le tien, seulement dans un autre genre. Il bavarde un peu trop.

— Ta mère me parait aussi une excellente femme, lui répondit Arcade.

— Oui, elle n’est pas maligne. Tu verras quel dîner elle nous servira.

— On ne vous attendait pas aujourd’hui, petit père : nous n’avons pas de viande, dit Timoféitch, qui venait d’apporter la valise de Bazarof.

— On se passera de viande ; où il n’y a rien le roi ne peut rien. Pauvreté n’est pas vice, dit-on.

— Combien ton père a-t-il de paysans ? demanda Arcade.

— Le bien n’est pas à lui, il appartient à ma mère, et je crois qu’il compte une quinzaine d’âmes au plus.

— Vingt-deux, s’il vous plaît, dit Timoféitch d’un air blessé.

Un bruit de pantoufles se fit de nouveau entendre, et Vassili Ivanovitch reparut dans le cabinet.

— Encore quelques minutes, s’écria-t-il d’un air de triomphe, et la chambre sera prête à vous recevoir. Arcade… Nikolaïtch..? c’est bien votre honorable nom, si je ne me trompe ? Et voici qui vous servira, ajouta-t-il en montrant un domestique qui venait d’entrer avec lui, jeune garçon aux cheveux coupés court, vêtu d’une tunique bleue percée aux coudes et portant des bottes qui n’étaient point à lui. — On le nomme Fedka. Montrez-vous indulgent à notre égard, je crois devoir vous en prier de nouveau, quoique mon fils me l’ait défendu. Au reste, ce garçon sait fort bien bourrer une pipe. Vous devez fumer ?

— Je fume surtout des cigares, répondit Arcade.

— Et vous faites très-sagement. Je donne aussi la préférence aux cigares, mais il est extraordinairement difficile de s’en procurer de bons dans ce pays éloigné de la capitale.

— Finis donc de chanter misère, lui dit Bazarof ; assieds-toi plutôt sur ce divan, et laisse-moi te regarder.

Vassili Ivanovitch s’assit en riant. Il ressemblait beaucoup à son fils ; seulement son front était plus bas et plus étroit, sa bouche un peu plus large, et il avait l’habitude de remuer continuellement les épaules, comme si les entournures de sa redingote le blessaient ; il clignait les yeux, toussait et agitait les doigts ; son fils, au contraire, se distinguait par une sorte d’immobilité insouciante.

— Chanter misère ! répéta Vassili Ivanovitch. Ne te figure pas, Eugène, que je veuille apitoyer notre hôte. Je ne veux pas surtout lui faire entendre que nous sommes réduits à vivre dans un désert. Je pense même, tout au contraire, que pour l’homme qui réfléchit, il n’y a point de désert. En tout cas, je fais mon possible pour ne pas me laisser gagner par la mousse, comme on dit ; pour ne pas rester en arrière du siècle.

Vassili Ivanovitch tira de sa poche un foulard jaune, tout neuf, qu’il avait trouvé moyen de prendre, en se rendant dans la chambre d’Arcade ; et il continua, en l’agitant en l’air :

— Je ne me vanterai pas, par exemple, d’avoir mis mes paysans à la redevance en leur abandonnant la moitié de mes terres, quoique cela me cause des pertes très-considérables. Je le considérais comme un devoir ; le simple bon sens commande d’en agir ainsi ; je m’étonne que tous les propriétaires terriens ne le comprennent pas. C’est des sciences, de l’instruction en général que j’entends parler.

— En effet, je vois que tu as l’Ami de la santé[41], pour l’année 1855, lui dit Bazarof.

— Un de mes vieux amis me l’envoie en marque de souvenir, répondit Vassili Ivanovitch avec précipitation.

— Mais nous avons aussi quelques idées de la phrénologie, par exemple, ajouta-t-il en s’adressant du reste principalement à Arcade, et en montrant sur l’armoire une petite tête en plâtre dont le haut était divisé en une foule de compartiments ; — les noms de Schönlein, de Rademacher ne nous sont point inconnus.

— On croit donc encore à Rademacher dans le gouvernement de X… ? demanda Bazarof.

Vassili Ivanovitch se mit à tousser.

— Dans le gouvernement de X…., reprit-il. Sans doute, messieurs, vous devez en savoir plus long que nous ; il ne faut pas que nous songions à vous rattraper. Vous êtes destinés à nous remplacer. De mon temps, je me souviens que l’humoraliste Hofmann, ou Brown avec son vitalisme, nous paraissaient très-plaisants, et pourtant ils avaient fait du bruit dans leur temps. Quelque nouveau savant aura remplacé Rademacher, et vous l’adoptez, mais il est possible que dans vingt ans on se moque de lui à son tour.

— Je te dirai pour te consoler, ajouta Bazarof, que nous nous moquons maintenant de toute la médecine en général et ne reconnaissons aucun maître.

— Comment cela ? Tu te destines pourtant à la médecine ?

— Oui, mais l’un n’empêche pas l’autre.

Vassili Ivanovitch poussa son doigt dans sa pipe, qui contenait encore un peu de cendres chaudes.

— Peut-être, peut-être, dit-il, je ne veux pas disputer. Après tout que suis-je ? Un aide-major en retraite, volatou. Maintenant me voilà devenu agronome. J’ai servi dans la brigade de votre grand-père, ajouta-t-il en s’adressant de nouveau à Arcade. Oui, oui, j’ai vu bien des choses dans ma vie. Quelles sociétés n’ai-je pas fréquentées, avec qui ne me suis-je pas rencontré ! Moi-même, moi, l’individu qui est maintenant devant vous, j’ai tâté le pouls au prince Witgenstein et à Joukovski ! J’ai connu également, dans l’armée du Sud, les hommes du Quatorze[42] ; vous me comprenez.

Vassili Ivanovitch prononça ces derniers mots en pinçant ses lèvres d’une manière très-significative.

— Je les connaissais tous sur le bout du doigt. Du reste, je ne me mêlais pas de ce qui ne me regardait pas : on connaît sa lancette et rien de plus. Je dois vous dire que votre grand-père était un bien digne homme, un véritable militaire.

— C’était une vraie bûche, avoue-le, dit négligemment Bazarof.

— Ah ! Eugène, comment peux-tu employer de pareils termes ! c’est impardonnable… Sans doute le général Kirsanof n’était pas du nombre…

— Allons ! laisse-le en repos ! reprit Bazarof. En arrivant, j’ai remarqué avec plaisir que ton bois de bouleau a joliment poussé.

Vassili Ivanovitcli s’anima subitement.

— Ce n’est encore rien ; il faut voir le jardin. Je l’ai planté de ma main ! Nous avons là des arbres fruitiers, toutes sortes d’arbrisseaux, et des plantes médicinales. Vous aurez beau dire, jeunes gens, mais le vieux Paracelse n’en a pas moins proclamé une grande vérité : In herbis, verbis et lapidibus… Quant à moi, tu sais bien que j’ai renoncé à la pratique ; cependant il m’arrive encore deux ou trois fois par semaine de reprendre mon vieux métier. On vient me demander conseil ; impossible de mettre les gens à la porte. Souvent des pauvres se présentent ; d’ailleurs il n’y a pas de médecin dans le pays. J’ai pour voisin un ancien major qui se mêle aussi de guérir les malades. Je demande un jour s’il a étudié la médecine. On me répond : « non, il n’a pas étudié la médecine, mais c’est par philanthropie… » Ha ! ha ! ha ! par philanthropie ! Ha ! ha ! comment trouves-tu ça ? Ha ! ha ! ha !

— Fedka ! bourre-moi une pipe, cria Bazarof d’un ton rude.

— Nous avons encore un autre docteur, reprit Vassili Ivanovitch d’une voix qui exprimait une sorte d’angoisse. — Figure-toi qu’il arrive chez un malade, lorsque celui-ci était déjà ad patres. Le domestique ne veut pas le laisser entrer, et lui dit : « On n’a plus besoin de vous maintenant. » Le docteur, qui ne s’attendait pas à cette réponse, se trouble et demande au domestique : « Est-ce que le malade a eu le hoquet avant de mourir ? — Oui. — Et très-fort ? — Oui. — Ah ? c’est très-bien ! » Et il repart, ha ! ha ! ha !

Le vieillard fut seul à rire ; Arcade sourit par complaisance, Bazarof se contenta d’aspirer une bouffée de tabac. La conversation dura ainsi près d’une heure ; Arcade s’était rendu dans sa chambre, qui se trouvait servir d’antichambre au bain, mais n’en était pas moins très-convenable. On vit enfin paraître Tanioucha, qui annonça que le dîner était prêt.

Vassili Ivanovitch se leva le premier.

— Allons, messieurs, pardonnez-moi généreusement, si je vous ai ennuyés. J’espère que ma ménagère vous contentera plus que moi.

Le dîner, quoique préparé à la hâte, fut très-bon, même abondant ; le vin seul laissait un peu à désirer : le xérès, de couleur presque noire, que Timoféitch avait acheté à la ville chez un marchand de sa connaissance, avait un arrière-goût de colophane et de cuivre. On était aussi fort incommodé par les mouches ; ordinairement un petit domestique les chassait avec une branche d’arbre ; mais Vassili Ivanovitch l’avait dispensé de ce soin pour ne pas s’exposer aux critiques des jeunes progressistes. Arina Vlassievna avait trouvé le temps de faire toilette ; elle portait un grand bonnet à rubans et un châle bleu à ramages. Elle se mit de nouveau à pleurer, dès qu’elle eut aperçu son Enioucha, mais il ne fut pas nécessaire que son mari intervînt pour la calmer ; elle essuya elle-même ses yeux au plus vite, de peur d’abîmer son châle. Les jeunes gens firent honneur au repas ; les hôtes, ayant déjà dîné, s’abstinrent de manger. Le service était fait par Fedka, que ses bottes incommodaient beaucoup, et par une femme borgne, aux traits masculins, nommée Anfisouchka, cumulant les fonctions de sommelier, de blanchisseuse et de femme de basse-cour. Durant tout le dîner, Vassili Ivanovitch se promena dans la chambre d’un air heureux et même extatique, tout en exposant les cruelles inquiétudes que lui donnait la politique de l’Empereur Napoléon, et l’obscurité de la question italienne. Arina Vlassievna semblait ne point voir Arcade ; le menton appuyé sur le poignet, elle montrait en plein sa figure ronde, à laquelle de petites lèvres gonflées, rouges comme des cerises, et des grains de beauté répandus sur les joues et au-dessus des sourcils, donnaient une expression toute particulière de bonté naïve. Les yeux fixés sur son fils, elle soupirait continuellement ; elle se mourait d’envie de savoir pour combien de temps il était venu, mais n’osait le lui demander. « S’il allait me répondre pour deux jours seulement ? » se disait-elle, et son cœur battait de peur. Après le rôti, Vassili Ivanovitch disparut pour un moment et revint bientôt tenant une demi-bouteille de vin de champagne qu’il avait débouchée.

— Quoique nous habitions un pays sauvage, dit-il, nous avons de quoi nous égayer dans les grandes occasions.

Il remplit trois grands verres et un petit, déclara qu’il buvait à la santé des « chers visiteurs, » avala son verre d’un trait, à la façon des militaires, et obligea Arina Vlassievna à boire le petit verre jusqu’à la dernière goutte. Lorsqu’on en vint aux confitures. Arcade, qui ne pouvait souffrir les mets sucrés, se crut pourtant obligé de goûter de trois sortes de confitures différentes, nouvellement préparées, d’autant mieux que Bazarof s’y refusa nettement, et se mit à fumer un cigare. Après le dessert vint le thé à la crème, avec des craquelins et du beurre ; puis Vassili Ivanovitch conduisit son monde dans le jardin, pour jouir de la soirée qui était magnifique. En passant devant un banc, il glissa dans l’oreille d’Arcade :

— C’est en ces lieux que j’aime à venir philosopher, tout en contemplant le coucher du soleil ; cela convient au solitaire. Un peu plus loin, j’ai planté des arbres chers à Horace.

— Quels arbres ? demanda brusquèment Bazarof.

— Mais… des acacias, je pense…

Bazarof se mit à bâiller.

— Je crois que les voyageurs feraient bien de s’abandonner aux bras de Morphée, dit Vassili Ivanovitch.

— Ce qui veut dire qu’il serait temps de nous coucher, reprit Bazarof. J’approuve la proposition. Allons !

Et disant adieu à sa mère, il la baisa au front ; tout en l’embrassant elle lui fit trois fois le signe de la croix derrière le dos. Vassili Ivanovitch conduisit Arcade dans sa chambre, et le quitta après lui avoir souhaité « le doux repos dont il jouissait lui-même à cet âge heureux. » Effectivement Arcade dormit fort bien dans sa petite chambre ; elle exhalait une odeur de copeaux frais, et deux grillons cachés derrière le poêle y criaient d’une façon qui disposait au sommeil. Vassili Ivanovitch passa de la chambre d’Arcade dans son propre cabinet ; et, s’étant assis sur le pied du lit de son fils, c’est-à-dire sur le divan, il se disposait à bavarder un peu ; mais Bazarof le renvoya immédiatement en lui disant qu’il avait sommeil ; pourtant il ne ferma pas l’œil de la nuit. Il promenait son regard hargneux au milieu de l’obscurité ; les souvenirs de l’enfance n’avaient aucun empire sur lui, et les tristes impressions de la veille agitaient encore son esprit. Arina Vlassievna pria dévotement devant ses images ; puis elle resta longtemps avec Anfisouchka, qui, plantée comme une statue devant sa maîtresse et la regardant de son œil unique, lui confiait mystérieusement, à voix basse, une foule de remarques et de suppositions relativement à Eugène Vassilievitch. La joie, le vin et la fumée du tabac avaient tellement ébranlé le cerveau d’Arina Vlassievna, que la tête lui tournait : son mari s’était mis à causer avec elle, mais il y renonça bientôt, et s’éloigna en faisant un geste résigné de la main.

Arina Vlassievna était un vrai type de la petite noblesse russe de l’ancien régime ; elle eût dû venir au monde deux cents ans plus tôt, au temps des grands-ducs de Moscou. Très-impressionnable et d’une grande piété, elle croyait à tous les présages possibles, aux divinations, aux sortilèges, aux songes ; elle croyait aux « Iourodivi[43] » aux esprits familiers, à ceux des bois, aux mauvaises rencontres, au mauvais œil, aux remèdes populaires, aux vertus du sel déposé sur l’autel le jeudi saint, à la fin prochaine du monde ; elle croyait que si les cierges de la messe de minuit de Pâques ne s’éteignent pas, la récolte du sarrasin sera bonne, et que les champignons ne poussent plus dès qu’un regard humain s’est arrêté sur eux ; elle croyait que le diable aime les lieux où il y a de l’eau, et que tous les juifs ont une tache de sang sur la poitrine ; elle craignait les souris, les couleuvres, les grenouilles, les moineaux, les sangsues, le tonnerre, l’eau froide, les vents coulis, les chevaux, les boucs, les hommes roux et les chats noirs, et considérait les grillons et les chiens comme des créatures impures ; elle ne mangeait ni veau, ni pigeons, ni écrevisses, ni fromage, ni asperges, ni topinambours, ni lièvre, ni melon d’eau, (parce qu’un melon entamé rappelle la tête coupée de saint Jean-Baptiste), et la seule idée des huîtres, qu’elle ne connaissait même pas de vue, la faisait frémir ; elle aimait à bien manger, et jeûnait rigoureusement ; elle dormait dix heures par jour, et ne se couchait pas du tout, si Vassili Ivanovitch se plaignait d’un mal de tête. L’unique livre qu’elle avait lu, était intitulé : Alexis ou la chaumière dans la forêt ; elle n’écrivait qu’une lettre ou deux tout au plus par an, et se connaissait admirablement en confitures et conserves, quoiqu’elle ne mît elle-même la main à rien et n’aimât pas en général à bouger de place.

Arina Vlassievna était du reste fort bonne, et ne manquait point d’un certain bon sens. Elle savait qu’il existait au monde des maîtres pour commander, et des hommes du peuple pour obéir, c’est pourquoi elle n’avait rien à redire à l’obséquiosité des inférieurs, à leurs salutations jusqu’à terre ; mais elle les traitait avec une grande douceur, ne laissait point passer un mendiant sans lui donner l’aumône, et ne critiquait personne, quoiqu’elle ne fût pas ennemie des commérages. Elle avait eu dans sa jeunesse une figure agréable ; elle jouait du clavecin et parlait un peu le français. Mais pendant les longs voyages de son mari, qu’elle avait épousé contre son gré, elle avait engraissé et oublié la musique et le français. Tout en adorant son fils, elle le craignait beaucoup ; c’était Vassili Ivanovitch qui administrait son bien, et elle lui laissait à cet égard pleine liberté ; elle soupirait, s’éventait avec son mouchoir, et levait les sourcils de peur, lorsque son vieux mari commençait à lui parler des réformes en voie d’exécution et de ses propres plans. Elle était méfiante, s’attendait perpétuellement à quelque grand malheur et se mettait à pleurer, sitôt qu’elle se souvenait de quelque chose de triste… Les femmes de cette espèce commencent à devenir rares ; Dieu sait s’il faut s’en réjouir !

Aussitôt levé. Arcade ouvrit la fenêtre, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Vassili Ivanovitch vêtu d’une robe de chambre tartare, avec un mouchoir de poche en guise de ceinture, qui travaillait dans le potager. Ayant remarqué son jeune hôte, il s’appuya sur sa bêche et lui cria :

— Salut ! comment avez-vous passé la nuit ?

— Fort bien ; répondit Arcade.

— Vous voyez devant vous une sorte de Cincinnatus ; reprit le vieillard ; je prépare une couche pour les raves d’automne. Nous vivons dans un temps (et je suis bien loin de m’en plaindre) où chacun est obligé de se soutenir de ses propres mains ; il n’y a pas à compter sur les autres ; il faut travailler soi-même. On a beau dire le contraire, Jean-Jacques Rousseau avait raison. Il y a une demi-heure, mon cher monsieur, vous m’auriez surpris dans une tout autre position que celle où vous me voyez. Une paysanne était venue me consulter pour une dyssenterie ; je lui ai… comment dirai-je cela ?… je lui ai introduit une dose d’opium ; à une autre j’ai arraché une dent. J’avais proposé à cette dernière de se faire éthériser, mais elle n’y a pas consenti. Il est bien entendu que je fais tout cela gratuitement, — an amater. Au reste, je n’ai pas à en rougir ; je suis un plébéien, homo novus ; je n’ai pas d’écusson, comme mon épouse bien-aimée… Mais ne vous serait-il pas agréable de venir ici à l’ombre, respirer avant le déjeûner la fraîcheur matinale ?

Arcade alla le rejoindre.

— Soyez le bienvenu, continua Vassili Ivanovitch, en portant sa main, comme font les militaires, à la calotte grasse qui lui couvrait la tête ; — je sais que vous êtes habitué à tous les raffinements du luxe, mais les grands de ce monde eux-mêmes ne dédaignent pas de passer quelque temps sous le toit d’une chaumière.

— Comment pouvez-vous m’appeler un grand de ce monde ! s’écria Arcade ; et puis je vous prie de croire que je ne suis pas du tout habitué au luxe.

— Permettez, permettez, reprit Vassili Ivanovitch d’un air gracieux ; quoique je me trouve placé à cette heure sous la remise, je me suis frotté au monde jadis, et je reconnais un oiseau à son vol. Je suis aussi un peu psychologue et un physionomiste. Aussi, si je n’avais point ce don, comme je me permettrai de l’appeler, je serais perdu depuis longtemps ; on m’aurait écrasé, pauvre petit ver de terre que je suis. Je vous le dirai sans compliment : l’amitié qui règne, à ce que je vois, entre vous et mon fils me réjouit extrêmement. Je le quitte à l’instant ; il s’est levé de très-bonne heure, suivant son habitude, que vous devez connaître, et court les environs. Permettez-moi une question : Y a-t-il longtemps que vous êtes lié avec mon fils ?

— Nous avons fait connaissance cet hiver.

— Vraiment ? Permettez-moi encore une question… Mais nous pourrions nous asseoir ? Permettez-moi de vous demander, avec la franchise d’un père, ce que vous pensez de mon Eugène ?

— Votre fils est un des hommes les plus remarquables que j’aie rencontrés, répondit vivement Arcade.

Les yeux de Vassili Ivanovitch s’ouvrirent subitement et une rougeur légère colora ses joues. Il laissa tomber la bêche qu’il tenait à la main.

— Ainsi, vous pensez ?… reprit-il.

— Je suis certain, continua Arcade, qu’un grand avenir attend voire fils ; il illustrera votre nom. J’en suis demeuré convaincu à notre première rencontre.

— Comment… comment cela ?… dit avec effort Vassili Ivanovitch. Un sourire extatique s’épanouit sur ses larges lèvres et ne les quitta plus.

— Vous voudriez savoir comment nous avons fait connaissance ?

— Oui… et en général…

Arcade se mit à parler de Bazarof avec encore plus d’animation que le soir où il dansa une mazourka avec madame Odintsof. Vassili Ivanovitch l’écoutait, Se mouchait, pelotonnait son mouchoir à deux mains, toussait, relevait ses cheveux ; et enfin, n’y tenant plus, il se pencha vers Arcade et lui baisa l’épaule.

— Vous m’avez rendu le plus heureux des hommes, dit-il, sans cesser de sourire ; il faut vous confier que je… que j’idolâtre mon fils ! Je ne parle pas de ma pauvre femme, c’est une mère, et elle en a les sentiments. Mais moi, je n’ose pas exprimer à mon fils combien je l’aime, cela lui déplairait. Il ne peut pas supporter les effusions de ce genre ; bien des gens lui reprochent même cette fermeté de caractère, et l’attribuent à un sentiment de fierté ou à de l’insensibité ; mais les hommes comme lui ne doivent pas être mesurés à la même aune que le commun des mortels, n’est-il pas vrai ? Tenez, par exemple, un autre à sa place aurait fait de continuelles saignées à la bourse paternelle. Eh bien, lui, il ne nous a jamais demandé un kopek de trop, je peux vous l’assurer.

— C’est un homme désintéressé, intègre, dit Arcade.

— Comme vous le dites, monsieur, un modèle de désintéressement. Quant à moi, Arcade Nikolaïtch, je ne me contente pas de l’idolâtrer, j’en suis fier, et ce qui flatte le plus mon orgueil, c’est de penser qu’on lira un jour dans sa biographie les lignes suivantes : « Fils d’un simple aide-major de régiment, qui sut pourtant le deviner de bonne heure, et ne négligea rien pour son instruction… » La voix du vieillard s’éteignit.

Arcade lui pressa la main.

— Qu’en pensez-vous ? demanda Vassili Ivanovitch, après un moment de silence ; ce n’est pas dans la carrière médicale qu’il arrivera à la célébrité que vous lui prédisez ?

— Non, sans doute, quoique même dans cette partie, il soit destiné à être parmi les plus savants.

— Quelle est donc la carrière où…

— Je ne saurais vous le dire dès à présent, mais il sera célèbre.

— Il sera célèbre ! répéta le vieillard, et il tomba dans une profonde rêverie.

— Arina Vlassievna vous fait prier de venir prendre le thé, lui dit Anfisouchka qui passait avec un énorme plat de framboises.

Vassili Ivanovitch tressaillit et se redressa.

— Aura-t-on de la crème pour les framboises ? dit-il.

— Oui, il y en aura.

— Qu’elle soit bien froide surtout ; tu m’entends ! Ne faites pas de façons. Arcade Nikolaïtch, prenez-en davantage. Pourquoi Eugène ne rentre-t-il pas ?

— Je suis ici, répondit Bazarof de la chambre d’Arcade.

Vassili Ivanovitch se retourna vivement.

— Ah ! tu voulais surprendre notre hôte ; mais tu es en retard, amice, car nous causons ensemble depuis une heure. Maintenant allons prendre le thé, ta mère nous attend. À propos, j’ai quelque chose à te demander.

— Quoi ?

— Il y a ici un paysan qui souffre d’un ictère.

— C’est-à-dire qu’il a la jaunisse.

— Oui, il est atteint d’un ictère chronique et opiniâtre. Je lui ai prescrit de la centaurée et du chiendent ; je lui ai dit aussi de manger des carottes et de prendre de l’eau de soude. Mais ce ne sont là que des polliatifs ; il faudrait lui administrer quelque chose de plus énergique. Quoique tu te moques de la médecine, je suis certain que tu peux me donner un bon conseil.

— Nous en parlerons plus tard. Allons prendre le thé.

Vassili Ivanovitch sauta lestement du banc et entonna ces vers de Robert le Diable :

Le vin, le vin, le vin, le jeu, les belles,
Voilà, voilà, voilà mes seuls amours.

— Quelle vitalité ! dit Bazarof en quittant la fenêtre.

On était au milieu de la journée. Il faisait une chaleur étouffante, malgré le fin rideau de nuages blanchâtres qui voilaient le soleil. Tout se taisait ; les coqs seuls chantaient dans le village, et leurs voix traînantes causaient à tous ceux qui les entendaient une singulière sensation de paresse et d’ennui. De temps en temps, partant de la cime d’un arbre, s’élevait comme un appel plaintif le cri perçant d’un jeune épervier. Arcade et Bazarof étaient couchés à l’ombre d’une petite meule de foin, sur quelques brassées d’une herbe qui rendait un bruit sec au moindre frottement, quoiqu’elle fût encore verte et odorante.

— Ce tremble-là, dit Bazarof, me rappelle mon enfance ; il s’élève au bord d’un creux, qui s’est formé sur l’emplacement d’une briqueterie. J’étais alors persuadé que cet arbre et ce creux avaient la puissance d’un talisman : jamais je ne m’ennuyais dans leur voisinage. Je ne comprenais pas encore à cette époque que si je ne m’ennuyais pas, c’était parce que j’étais un enfant. Maintenant que j’ai grandi, le talisman a perdu son pouvoir.

— Combien d’années as-tu passées ici en tout ? demanda Arcade.

— Deux années de suite ; puis nous y venions de temps en temps. Nous menions une vie nomade, nous rôdions presque toujours d’une ville à l’autre.

— Cette maison est-elle bâtie depuis longtemps ?

— Oui… c’est mon grand-père qui l’a construite, le père de ma mère.

— Qui était-il, ton grand-père ?

— Le diable m’emporte si je le sais ! Un major en second, à ce que je crois. Il avait servi sous Souvarof et racontait perpétuellement comment ils avaient franchi les Alpes. Il blaguait probablement.

— C’est donc pour cela que vous avez dans le salon un portrait de Souvarof ? Moi, j’aime beaucoup les maisonnettes comme la vôtre, vieilles et chaudes ; elles ont aussi une odeur toute particulière.

— On y sent l’huile[44] et la lessive, répliqua Bazarof. Et que de mouches dans ces gentilles demeures ! Pouah !

— Dans ton enfance, reprit Arcade après un moment de silence, on ne t’a pas mené sévèrement ?

— Tu connais mes parents : ce ne sont pas des croquemitaines.

— Tu les aimes beaucoup, Eugène ?

— Oh oui, Arcade !

— Ils ont tant d’affection pour toi !

Bazarof ne répondit pas.

— Sais-tu bien à quoi je pense ? dit-il enfin en mettant ses bras sous sa tête.

— Non ; parle.

— Je pense que la vie est très-douce pour mes parents ! Mon père s’intéresse à tout, quoiqu’il ait soixante ans ; il parle de moyens polliatifs, traite des malades, fait de la générosité avec les paysans ; il s’en donne à cœur joie. Ma mère ne peut pas se plaindre non plus ; sa journée est tellement remplie de toutes sortes d’occupations, de « oh ! » et de « ah ! » qu’elle n’a pas le temps de revenir à elle ; et moi…

— Et toi ?

— Et moi je me dis : Voici que je suis couché près de cette meule… L’emplacement que j’occupe est si infiniment petit comparativement au reste de l’espace où je ne suis pas, et où l’on n’a que faire de moi, et la durée de temps qu’il me sera donné de vivre est si peu de chose à côté de l’éternité où je n’ai pas existé et où je n’existerai jamais… Et pourtant, dans cet atome, dans ce point mathématique, le sang circule, le cerveau travaille, et voudrait aussi quelque chose… Quel non-sens ! quelle niaiserie !

— Permets-moi de te faire une observation : ce que tu dis s’applique généralement à tous les hommes…

— C’est vrai, reprit Bazarof ; je voulais dire que ces braves gens, j’entends parler de mes parents, s’occupent et ne songent pas à leur néant, il ne les dégoûte pas, il ne leur pue pas au nez, tandis que moi, je ne peux ressentir que de l’ennui et de la haine !

— La haine ! pourquoi cela ?

— Pourquoi ? Quelle question ! tu as donc oublié ?

— Je me souviens de tout, mais je ne pense pas que cela te donne le droit de haïr… Tu es malheureux, j’en conviens, mais…

— Eh ! eh ! Arcade Nikolaïtch, je vois que tu comprends l’amour comme tous les jeunes gens du jour ; tu dis : petit, petit, petit ! à la poule, et sitôt que la poule s’approche, on prend ses jambes à son cou ! Ce n’est pas ma façon d’agir à moi. Mais laissons ce sujet. Lorsqu’on ne peut remédier à une chose, il est honteux de s’en occuper. — Il se tourna sur le côté et reprit : — Ah ! voilà une fourmi qui traîne gaillardement une mouche à demi morte. Traîne-la, ma vieille, traîne ! Ne t’embarrasse pas de sa résistance ; tu peux, en ta qualité d’animal dédaigner tout sentiment de commisération. Ce n’est pas comme nous autres qui nous sommes annulés et brisés volontairement.

— Tu ne devrais point parler de la sorte, Eugène ! quand t’es-tu brisé, comme tu dis ?

Bazarof leva la fête.

— Je crois avoir le droit d’en être fier. Je ne me suis pas brisé moi-même, et ce n’est pas une femmelette qui y parviendra jamais. Amen ! c’est fini ! Tu n’entendras plus un seul mot de ma part sur ce sujet.

Les deux amis restèrent quelques instants couchés sans se parler.

— Oui, reprit Bazarof, l’homme est une étrange créature. Lorsqu’on jette les yeux de côté et de loin sur l’existence obscure que mènent ici les pères, il semble que tout y soit parfait. Mange, bois, et sache que tu te conduis de la façon la plus régulière et la plus sage. Eh bien, non ; l’ennui vous gagne bientôt. On éprouve le désir de se mêler aux autres hommes, ne fût-ce que pour se disputer avec eux, mais enfin il faut se mêler à eux.

— Il faudrait arranger la vie de façon à ce que chacun de ses instants eût une signification, dit Arcade d’un ton pensif.

— Sans doute ! il est toujours doux de signifier quelque chose, même quand on serait dans le faux. On s’accommoderait même à la rigueur de choses insignifiantes… mais les petitesses, les misères… voilà le mal !

— Il n’existe point de petitesses pour celui qui ne veut point les reconnaître.

— Hum ! tu viens de dire là le rebours d’un lieu commun.

— Comment ? Qu’entends-tu par là ?

— Le voici. Affirmer par exemple que la civilisation est utile, c’est émettre un lieu commun ; mais déclarer que la civilisation est nuisible, c’est émettre le rebours d’un lieu commun. Cela semble un peu plus distingué, mais au fond, c’est absolument la même chose.

— Mais la vérité, où faut-il donc la chercher ?

— Où ? Je te répondrai comme l’écho : où ?

— Tu es aujourd’hui disposé à la mélancolie, Eugène.

— Vraiment ? Il faut que le soleil m’ait tapé sur la tête ; et puis, nous avons mangé trop de framboises.

— Alors, il serait bon de faire un somme, dit Arcade.

— Soit ; seulement ne me regarde pas… on a toujours l’air bête quand on dort.

— Ce que l’on pense de toi ne t’est donc pas indifférent ?

— Je ne sais trop comment te répondre. Un homme vraiment digne de ce nom, ne devrait pas s’occuper de ce que l’on pense de lui ; l’homme véritable est celui dont il n’y a rien à penser, mais qui se fait obéir ou détester.

— C’est étrange ! je ne déteste personne, dit Arcade après un moment de réflexion.

— Et moi je déteste bien des gens ! Tu as l’âme douce, une vraie compote de pruneaux, comment pourrais-tu détester ?… Tu es timide, tu manques de confiance en toi…

— Et toi, reprit Arcade, tu as donc beaucoup de confiance en toi-même ? Tu t’estimes beaucoup ?

Bazarof ne lui répondit pas sur-le-champ.

— Lorsque j’aurai rencontré un homme qui ne baisse pas l’oreille en ma présence, reprit-il avec lenteur, alors je changerai d’opinion sur mon propre compte. — Détester ? poursuivit-il. — Mais, tiens, par exemple, tu as dit tout à l’heure en passant devant l’isba grande et propre de votre starosta Philippe : La Russie n’aura atteint son point de perfection que lorsque le dernier des paysans aura une demeure pareille, et chacun de nous doit y contribuer… Eh bien, moi, je me suis mis aussitôt à détester ce paysan, que ce soit Philippe ou Jacques, pour le bien-être duquel je serais obligé de trimer, et qui ne m’en saurait pas le moindre gré. Pourtant, qu’ai-je à faire de sa gratitude ? Quand il habitera une bonne isba, moi je servirai à faire pousser des orties. Eh bien, après ?

— Tais-toi, Eugène…, en t’écoutant parler aujourd’hui, on serait presque tenté de donner raison à ceux qui nous accusent de manquer de principes.

— Tu parles comme ton digne oncle. Il n’existe point de principes. Tu ne t’een es pas douté jusqu’à présent ? il n’y a que des sensations. Tout dépend des sensations.

— Comment cela ?

— Oui. Tiens, moi, par exemple. Si j’ai l’esprit négatif, contrariant, cela dépend de mes sensations. Il m’est agréable de nier, ma cervelle est ainsi construite, et voilà tout ! Pourquoi la chimie me plaît-elle ? Pourquoi aimes-tu les pommes ? toujours en vertu des sensations. La vérité est là, et jamais les hommes ne creuseront plus loin. On ne se l’avoue pas volontiers, et moi-même, je ne te le répéterai plus.

— Mais, à ce compte, l’honnêteté même ne serait qu’une sensation ?

— Sans aucune doute !

— Eugène ! reprit Arcade d’un ton affligé.

— Ah ! vraiment ? le morceau n’est pas de ton goût ? dit Bazarof. Non mon cher, quand on est décidé à tout faucher, il ne faut pas épargner ses propres jambes. Mais nous avons assez philosophé comme cela. La nature inspire le silence du sommeil, a dit Pouchkine.

— Jamais il n’a rien dit de semblable, reprit Arcade.

— S’il ne l’a pas dit, il aurait pu et dû le faire en sa qualité de poète. À propos, il a donc été militaire ?

— Pouchkine n’a jamais été militaire.

— Allons donc ! il n’y a pas de page où il ne s’écrie : « Aux armes ! aux armes ! pour l’honneur de la Russie ! »

— Où vas-tu prendre toutes ces inventions ? J’appelle cela calomnier.

— Calomnier ? la belle affaire ! Crois-tu m’effrayer par ce mot-là ? Quelle que soit la calomnie que l’on répande sur le compte d’un individu, il en mérite encore vingt fois davantage.

— Tâchons plutôt de dormir, dit Arcade d’un air piqué.

— Avec le plus grand plaisir, répondit Bazarof.

Mais ils ne purent s’endormir ni l’un ni l’autre. Un sentiment qui ressemblait à de l’hostilité se glissait dans leur cœur. Au bout de quelques minutes ils ouvrirent les yeux, et se regardèrent en silence.

— Vois, dit tout à coup Arcade, vois cette feuille desséchée qui vient de se détacher d’un platane et qui tombe à terre ; elle voltige dans l’air absolument comme le ferait un papillon. N’est-ce pas étrange ? Ce qu’il y a de plus triste et de plus mort, est semblable à ce qu’il y a de plus gai et de plus vivant !

— Ô mon cher Arcade Nicolaïevitch ! s’écria Bazarof, je te le demande en grâce : ne parle pas poétiquement.

— Je parle comme je sais… Mais en vérité cela tourne au despotisme. Une pensée me vient, pourquoi ne l’exprimerais-je pas ?

— C’est juste ; mais pourquoi ne dirais-je pas également ce que je pense ? Je trouve qu’il est indécent de parler poétiquement.

— Il est sans doute plus convenable, à ton avis, de dire des grossièretés ?

— Hé ! hé ! je vois que tu es bien décidé à marcher sur les traces de ton oncle. Comme cet idiot serait heureux s’il pouvait t’entendre !

— Comment as-tu appelé Paul Petrovitch ?

— Comme il le mérite : un idiot.

— Cela devient insoutenable ! s’écria Arcade.

— Ah ! le sentiment de la famille s’est réveillé, dit tranquillement Bazarof. — J’ai remarqué qu’il est fortement enraciné chez tous les hommes. Ils sont capables de renoncer à tout, de se dépouiller de tous les préjugés ; mais reconnaître, par exemple, qu’un frère qui a volé des mouchoirs de poche est un voleur, c’est au-dessus de leurs forces. Effectivement, une personne qui me tient de si près, mon frère, peut-il ne pas être un génie ?

— C’est uniquement à un sentiment de justice que j’ai obéi et nullement à celui de la famille, répondit Arcade avec vivacité. Mais comme tu ne comprends pas ce sentiment, comme cette sensation te fait défaut, tu ne devrais pas en parler.

— Ce qui revient à dire que Arcade Kirsanof m’est trop supérieur pour que je puisse le comprendre ; je m’incline et me condamne au silence.

— Cesse donc, Eugène, je t’en prie ; nous finirions par nous quereller.

— Ah ! je t’en supplie. Arcade, querellons-nous, battons-nous bien, jusqu’à extinction de chaleur animale !

— Cela pourrait effectivement finir par…

— Par des coups de poing ? reprit Bazarof ; pourquoi pas ? ici, sur ce foin, avec tout cet entourage idyllique, loin du monde et des regards humains ; rien de mieux. Mais tu n’es pas de force à te mesurer avec moi. Je te saisirai par la gorge…

Bazarof ouvrit ses doigts osseux… Arcade se retourna en riant, et fit mine de vouloir se défendre… Mais la figure de son ami, le ricanement qui contractait ses lèvres, et le feu sombre dont brillaient ses yeux lui parurent exprimer une menace si réelle, qu’il en éprouva un sentiment de crainte involontaire…

— Ah ! je vous trouve enfin, s’écria en ce moment Vassili Ivanovitch, qui parut devant les jeunes gens, en veste de toile blanche tissée à la maison, et coiffé d’un chapeau de paille de la même fabrique.

— Je vous ai cherchés, cherchés… mais vous avez choisi une place admirable, et vous vous livrez à un bien doux passe-temps. Couché sur la « terre », « regarder le ciel »… Savez-vous que cette attitude a une signification toute particulière ?

— Je ne regarde le ciel que lorsque je veux éternuer, dit Bazarof d’un ton bourru, et s’approchant d’Arcade, il ajouta à voix basse : Je regrette qu’il nous ait empêchés.

— Allons, en voilà assez, répondit Arcade, et il lui serra furtivement la main.

— Je vous regarde, mes jeunes amis, continua Vassili Ivanovitch en hochant la tête et en appuyant ses mains jointes sur un bâton qu’il avait même artistement tordu en spirale, et dont l’extrémité supérieure était surmontée d’une tête de Turc ; je vous regarde et ne puis m’en lasser. Combien il y a en vous de force, de jeunesse, de facultés, de talents !… Castor et Pollux !

— Bon ! s’écria Bazarof, voilà qu’il se lance dans la mythologie ! On voit tout de suite qu’il a été fort en latin dans son temps. N’as-tu pas été honoré d’une médaille d’argent pour tes thèmes ?

— Des Dioscures ! des Dioscures ! répéta Vassili Ivanovitch.

— Allons, père, sois raisonnable ; un peu moins de tendresse.

— Une fois de temps en temps ne fait pas coutume, balbutia le vieillard. Au reste, je ne suis pas venu vous trouver, messieurs, pour vous adresser des compliments, mais premièrement pour vous annoncer que nous allons bientôt dîner, et secondement, pour te prévenir, Eugène… Tu es un garçon d’esprit, tu connais les hommes et les femmes, et par conséquent tu pardonneras… Ta mère tenait à faire dire des prières en action de grâces, à l’occasion de ton arrivée. Ne vas pas te figurer que je veuille t’engager à y assister, la cérémonie est déjà terminée. Mais le père Alexis…

— Le pope ?

— Oui, le prêtre est à la maison… et il restera pour dîner… Je ne m’y attendais pas, et le déconseillai même… mais, je ne sais comment ça c’est fait… il ne m’a pas compris… d’ailleurs, Arina Vlassievna… de plus, c’est un homme très-sensé et très-bien sous tous les rapports.

— Je suppose qu’il ne mangera pas ma portion à table ? demanda Bazarof.

Vassili Ivanovitch se mit à rire.

— Non certainement ! répondit-il.

— C’est tout ce que je demande. Je suis prêt à prendre place à table avec n’importe qui.

Vassili Ivanovitch redressa son chapeau.

— Je savais bien, reprit-il, que tu es au-dessus de tous les préjugés. Cela serait un peu fort ; moi, qui vient d’entrer dans ma soixante-troisième année, je n’en ai pas non plus. (Vassili Ivanovitch n’osait point avouer qu’il avait désiré les prières tout autant que sa femme, car il n’était pas moins religieux qu’elle.) Mais le père Alexis souhaitait beaucoup de faire ta connaissance. Il te plaira, j’en suis sûr. Il aime assez à faire sa partie de cartes, et même… mais c’est entre nous… il fume sa pipe tout comme un autre.

— Eh ! bien, nous ferons après le dîner une partie de ïéralache[45], et je vous gagnerai.

— Hé hé ! hé ! nous verrons ça.

— Comment ? Est-ce que tu mettrais en œuvre certains talents ? dit Bazarof avec une intonation toute particulière.

Une légère rougeur colora les joues bronzées de Vassili Ivanovitch.

— N’as-tu pas de honte, Eugène… Ce qui est passé est passé. Eh bien, oui, je sais prêt à avouer devant notre jeune ami que j’ai eu cette passion dans ma jeunesse, mais je l’ai bien payée ! Comme il fait chaud aujourd’hui ! Permettez-moi de prendre place à côté de vous, à moins que je ne vous dérange ?

— Nullement, répondit Arcade.

Vassili Ivanovitch s’assit sur le foin en geignant.

— Cette couche-là, dit-il, me rappelle, mes chers messieurs, ma vie militaire, les bivouacs, les ambulances ; ça se passait aussi comme cela à côté de quelque meule, lorsqu’il y en avait encore ! — Il soupira. — Ah ! j’en ai vu de cruelles dans ma vie ! Tenez, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous conter un épisode de la peste qui nous a décimés dans la Bessarabie.

— Et qui t’a valu la croix de Saint-Vladimir, dit Bazarof ; connu, connu… À propos, pourquoi ne la portes-tu pas ?

— Je viens de te dire que je n’ai pas de préjugés, répondit Vassili Ivanovitch avec embarras. (Il avait fait découdre la veille seulement le ruban rouge de sa boutonnière.) Et il se mit à raconter l’épisode en question.

— Voyez-le, il s’est endormi ! dit-il tout-à-coup à l’oreille d’Arcade, en montrant Bazarof et en clignant amicalement les yeux.

— Eugène, lève-toi ! ajouta-t-il à haute voix. Allons dîner !

Le père Alexis, homme robuste et de haute taille, à la chevelure épaisse et peignée avec soin, portant sur sa robe de soie lilas une large ceinture brodée, se conduisit avec beaucoup d’esprit et de tact. Il fut le premier à serrer la main aux jeunes gens, comme s’il eût compris d’avance qu’ils ne se souciaient nullement de recevoir sa bénédiction, et tout en demeurant fidèle à son caractère, il sut fort bien ne blesser personne. Il ne craignit point de placer à propos quelques plaisanteries sur le latin qu’on enseigne dans les séminaires, et prit à une autre occasion la défense de son archevêque ; après avoir bu deux verres de vin, il en refusa un troisième ; il accepta le cigare que lui donna Arcade, mais ne le fuma point, disant qu’il l’emporterait chez lui. Il avait pourtant une habitude peu agréable, c’était d’approcher à tout moment la main avec lenteur et prudence de son visage, pour attraper les mouches qui s’y posaient, et il lui arrivait de les y écraser. Il prit place à la table de jeu sans en montrer trop de satisfaction, et finit par gagner à Bazarof deux roubles cinquante kopeks assignats (on n’avait aucune idée du rouble argent dans la maison d’Arina Vlassievna.) Celle-ci, assise à côté de son fils (elle ne jouait jamais), le menton appuyé sur sa main suivant son habitude, ne se levait que pour donner l’ordre d’apporter quelque nouvelle friandise. Elle craignait d’avoir trop d’attentions pour Bazarof, et il ne l’y encourageait nullement ; d’ailleurs Vassili Ivanovitch lui avait bien recommandé de ne pas le tourmenter : « Les jeunes gens n’aiment pas cela, » lui répétait-il. (N’oublions pas de dire que rien ne fut épargné pour le dîner. Timoféitch en personne s’était rendu dés l’aube du jour à la ville afin d’y acheter de la viande de première qualité ; le starosta se transporta sur un autre point à la recherche de nalimes[46], de perches et d’écrevisses ; on donna jusqu’à quarante kopeks aux paysannes pour les champignons.) Mais les yeux d’Arina Vlassievna constamment fixés sur Bazarof, n’exprimaient pas uniquement le dévouement et la tendresse ; on y lisait aussi une tristesse mélangée de curiosité et de peur, et aussi de je ne sais quels humbles reproches. Au reste, Bazarof s’occupait fort peu de ce que pouvaient exprimer les yeux de sa mère, il ne lui parlait presque pas et se bornait à lui adresser des questions très-brèves. Cependant il lui demanda sa main dans l’espoir que cela lui porterait bonheur. Arina Vlassievna mit sa petite main douce et molle dans la large et rude main de son fils.

— Eh ! bien ? lui demanda-t-elle au bout d’un instant, cela a-t-il fait son effet ?

— Cela va encore plus mal, lui répondit-il avec un sourire insouciant.

— Monsieur joue beaucoup trop hardiment, dit le père Alexis d’un ton de compassion et en caressant sa belle barbe.

— C’est à la manière de Napoléon, répondit Vassili Ivanovitch, et il joua un as.

— Et c’est à cette manière que Napoléon doit d’être mort à l’île de Sainte-Hélène, reprit le père Alexis en coupant l’as avec un atout.

— Eniouchenka, veux-tu un verre d’eau de groseilles ? demanda Anna Vlassievna à son fils.

Bazarof se contenta de hausser les épaules.

— Non, dit-il le lendemain à Arcade, je partirai d’ici. Je m’ennuie ici, j’ai envie de travailler et il m’est impossible de rien faire. Je vais retourner chez vous, où j’ai laissé toutes mes préparations. On peut du moins être seul quand on veut dans votre maison. Mais ici mon père me répète continuellement : tu peux disposer de mon cabinet, personne ne viendra t’y déranger ; et lui-même il ne me quitte point d’un pas. D’ailleurs, je me ferais conscience en quelque sorte de lui fermer ma porte. Ma mère n’est guère moins gênante ; je l’entends qui soupire constamment dans sa chambre, et lorsque je vais la rejoindre, je ne sais que lui dire.

— Ton départ l’affligera beaucoup, et ton père aussi, répondit Arcade.

— Je reviendrai.

— Quand ?

— En retournant à Pétersbourg.

— C’est surtout ta mère que je plains.

— Pourquoi cela ? Est-ce parce qu’elle t’a fait manger de bons fruits ?

Arcade baissa les yeux.

— Tu ne connais pas ta mère, dit-il à Bazarof, non-seulement elle a le cœur excellent, mais elle est aussi très-intelligente. Nous avons causé ensemble plus d’une demi heure ce matin, et sa conversation est pleine de raison et d’intérêt.

— C’est sans doute moi qui en ai fait le sujet ?

— Nous avons parlé aussi d’autres choses.

— Il est possible que tu aies raison. On voit souvent mieux ces choses-là, de la galerie, comme au billard. Lorsqu’une femme peut soutenir une conversation durant une demi heure, c’est déjà bon signe. Mais tout cela ne m’empêchera pas de partir.

— Je ne sais comment tu t’y prendras pour lui annoncer cette nouvelle. Ils semblent croire que nous serons encore ici dans deux semaines.

— C’est assez embarrassant. De plus j’ai eu aujourd’hui la sotte idée de taquiner mon père, à propos d’un paysan qu’il a fait fouetter dernièrement, et avec raison. Oui, oui, avec raison, ne me regarde pas avec ces yeux-là ; il a très-bien fait de le punir parce que c’est un voleur et un ivrogne incorrigible ; seulement mon père ne croyait point que j’en serais si pertinemment instruit, comme l’on dit. Il en a été tout confus ; et, voilà maintenant que je vais être obligé de lui causer du chagrin… Au reste peu importe ! d’ici au mariage ça se guérira[47].

Quoique Bazarof eut prononcé ces dernières paroles d’un air assez résolu, il ne se décida pourtant à annoncer son départ à son père que dans son cabinet, au moment de lui souhaiter le bonsoir. Il lui dit avec un bâillement forcé :

— Tiens… j’allais oublier de te prévenir… Il faudra faire conduire demain nos chevaux chez Fédote pour le relai.

Vassili Ivanovitch demeura stupéfait.

— Est-ce que M. Kirsanof va nous quitter ? demanda-t-il enfin.

— Oui, et je pars avec lui.

Vassili Ivanovitch recula stupéfait.

— Tu vas nous quitter ?

— Oui…, j’ai affaire. Aie l’obligeance d’envoyer les chevaux.

— C’est bon ; balbutia le vieillard, pour le relai… c’est bien… seulement… seulement… est-ce possible ?

— Il faut que je me rende chez Kirsanof pour quelques jours. Je reviendrai ensuite…

— Oui ? pour quelques jours… c’est bien.

Vassili Ivanovitch tira son mouchoir et se moucha en se courbant presque jusqu’à terre.

— Eh bien ! soit !… on le fera. Mais je pensais que tu… plus longtemps. Trois jours… après trois ans d’absence, ce n’est pas… ce n’est pas grand chose, Eugène !

— Je viens de te dire que je reviendrai bientôt. Il m’est indispensable…

— Indispensable… Eh bien ! avant tout il faut remplir son devoir… Tu veux que j’envoie les chevaux ? C’est bon, mais nous ne nous y attendions pas, Arina et moi ! Elle vient de demander à une voisine des fleurs pour orner ta chambre.

Vassili Ivanovitch n’ajouta pas que chaque matin, au point du jour, pieds nus, en pantoufles il allait trouver Timofèitch, et lui remettait un assignat tout déchiré qu’il cherchait au fond de sa bourse de ses doigts tremblants ; cet assignat était destiné à l’achat de diverses provisions, principalement de comestibles et du vin rouge dont les jeunes gens faisaient une grande consommation.

— Il n’y a rien de plus précieux que la liberté ; c’est mon principe… il ne faut pas gêner les gens… il ne faut pas…

Vassili Ivanovitch se lut tout-à-coup et se dirigea vers la porte.

— Nous nous reverrons bientôt, père, je te le promets.

Mais Vassili Ivanovitch ne se retourna pas ; il sortit en faisant un geste de la main. En entrant dans sa chambre à coucher, il trouva sa femme déjà endormie, et se mit à prier à voix basse pour ne point troubler son sommeil ; cependant elle se réveilla.

— C’est toi, Vassili Ivanovitch ? lui demanda-t-elle.

— Oui, ma bonne !

— Tu viens de quitter Enioucha ? Je crains bien qu’il ne se trouve mal couché sur le divan. J’ai pourtant dit à Anfisouchka de lui donner ton matelas de campagne et les nouveaux coussins ; je lui aurais bien cédé aussi notre lit de plumes ; mais je crois me rappeler qu’il n’aime pas à être couché mollement.

— Cela ne fait rien, ma bonne ; ne t’inquiète pas. Il se trouve bien. Seigneur, ayez pitié de nous autres pécheurs ! ajouta-t-il en continuant sa prière. Vassili Ivanovitch n’en dit pas plus long ; il ne voulut point annoncer à sa pauvre femme une nouvelle qui aurait troublé son repos.

Les deux jeunes gens partirent le lendemain. Tout avait pris, dès le matin, dans la maison, un aspect triste ; Anfisouchka laissait tomber les plats qu’elle portait ; Fedka lui-même était tout déconcerté, et finit par quitter ses bottes. Vassili Ivanovitch se donnait plus de mouvement que jamais ; il s’efforçait de cacher son chagrin, parlait très-haut et marchait avec bruit ; mais ses traits étaient creusés et ses yeux avaient toujours l’air d’éviter son fils. Arina Vlassievna pleurait silencieusement ; elle aurait tout à fait perdu la tête, si son mari ne l’eût longuement sermonnée dans la matinée. Lorsque Bazarof, après avoir répété à plusieurs reprises qu’il reviendrait avant un mois, s’arracha enfin aux bras qui le retenaient et s’assit dans le tarantass, lorsque les chevaux partirent, et que le bruit de la clochette se mêla au roulement des roues, lorsqu’il devint inutile de regarder plus longtemps ; lorsque la poussière se fut entièrement abattue, et que Timoféitch, courbé en deux et chancelant, eut regagné son gîte ; lorsque enfin les deux vieillards se retrouvèrent de nouveau seuls dans leur maison qui leur semblait aussi être devenue plus étroite et plus vieille… Vassili Ivanovitch, qui peu de minutes auparavant agitait si fièrement son mouchoir du haut du perron, se jeta sur une chaise et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. « Il nous a abandonnés ! » dit-il d’une voix tremblante ; « abandonnés ! il s’ennuyait auprès de nous. Me voilà seul maintenant, seul ! » répéta-t-il à plusieurs reprises, en dressant chaque fois l’index de la main droite[48]. Arina Vlassievna s’approcha de lui, et posant sa tête blanchie sur la tête blanchie du vieillard, elle lui dit : « Qu’y faire, Vassili ! un fils est comme un lambeau qui se détache ; c’est un jeune faucon ; il lui plaît de venir et il arrive ; il lui plaît de repartir et il s’envole ; et nous deux, nous sommes toi et moi comme deux petits champignons dans le creux d’un arbre ; placés à côté l’un de l’autre, nous restons là pour toujours. Moi seule je ne changerai pas pour toi, comme toi tu ne changeras pas pour ta vieille femme ! »

Vassili Ivanovitch se découvrit la figure qu’il avait cachée dans ses mains, et embrassa sa femme, sa compagne, plus étroitement qu’il ne l’avait jamais fait, même dans sa jeunesse ; elle l’avait consolé dans son chagrin.


XXI


Les deux amis n’échangèrent presque pas une parole, jusqu’au moment où ils arrivèrent à la demeure de Fédote. Bazarof n’était pas satisfait de lui-même, et Arcade était mécontent de son ami. Il ressentait en outre cette tristesse sans motif, qui n’est connue que des jeunes gens à leur premier début dans la vie. Le cocher ayant changé les chevaux, remonta sur le siège et demanda s’il fallait prendre à droite ou à gauche.

Arcade tressaillit. Le chemin qui s’étendait à leur droite conduisait à la ville, et de là à la campagne de son père ; celui de gauche, menait chez madame Odintsof.

Il regarda Bazarof.

— Eugène, lui dit-il, à gauche ?

Bazarof se détourna.

— Quelle bêtise ! répondit-il entre ses dents.

— Je sais bien que c’est une bêtise, répondit Arcade. Mais qu’importe ? ce ne sera pas la première que nous faisons.

Bazarof abaissa la visière de sa casquette.

— Fais comme tu voudras ! finit-il par lui répondre.

— Prends à gauche ! cria Arcade au cocher.

Le tarantass roula du côté de Nikolskoïe. Mais les deux amis s’étant décidés à faire une bêtise, gardèrent un silence encore plus obstiné qu’auparavant : ils paraissaient presque en colère.

À la manière dont le maître d’hôtel de madame Odintsof les reçut sur l’escalier de la maison, les jeunes voyageurs reconnurent bientôt, qu’ils avaient agi inconsidérément en cédant à ce caprice. On ne les attendait nullement ; il était facile de le voir. Invités à passer dans le salon, ils y demeurèrent assez long-temps faisant triste figure. Madame Odintsof parut enfin ; elle les aborda avec son amabilité ordinaire, mais parut surprise de leur prompt retour ; elle n’était guère charmée de les revoir, à en juger par la lenteur de ses paroles et de tous ses mouvements. Ils s’empressèrent de lui apprendre que c’était en passant qu’ils étaient venus, et que dans deux ou trois heures ils allaient repartir pour la ville. Elle se borna à pousser une petite exclamation, chargea Arcade de saluer son père de sa part, et envoya prévenir sa tante. La princesse arriva toute endormie, ce qui ajoutait encore à l’expression habituellement méchante de sa vieille figure jaune et flétrie. Katia était indisposée et ne quittait pas sa chambre. Arcade comprit en ce moment qu’il désirait voir Katia tout autant que la maîtresse de la maison. Quatre heures se passèrent à causer de choses indifférentes ; madame Odintsof parlait et écoutait sans sourire. Au moment du départ seulement, son ancienne affabilité sembla se ranimer.

— Vous devez me trouver bien morose, leur dit-elle, mais n’y faites pas attention, et venez me voir, tous les deux, entendez-vous bien, dans quelque temps.

Bazarof et Arcade ne lui répondirent qu’en s’inclinant, remontèrent en voiture et se firent conduire directement à Marino, où ils arrivèrent sans encombre le lendemain soir. Pendant la route, ni l’un ni l’autre ne prononça le nom de madame Odintsof ; Bazarof garda même presque constamment le silence, et tint les yeux fixés obstinément au loin.

On fut bien content de les voir à Marino. La longue absence de son fils commençait à inquiéter Kirsanof ; il poussa un cri, sauta sur son divan et se mit à agiter les pieds, lorsque Fénitchka entrant dans la chambre, les yeux animés par la joie, lui annonça les « jeunes seigneurs ». Paul, lui-même, éprouva une agréable surprise et sourit d’un air protecteur, en serrant la main aux nouveaux arrivés. On se mit à causer du voyage ; Arcade était celui qui parlait le plus, surtout à souper, et le repas se prolongea bien après minuit. Kirsanof avait fait apporter plusieurs bouteilles de porter, qui venait de Moscou, et il le trouva tellement à son goût que ses joues en devinrent pourpres, et qu’il ne cessait de rire, d’un rire à la fois enfantin et nerveux. Cette bonne humeur générale gagna jusqu’aux domestiques. Douniacha ne faisait qu’aller et venir comme une folle, en tirant les portes avec force derrière elle ; et Pierre s’essayait encore vainement, à deux heures du matin, à jouer sur la guitare une valse cosaque. Les cordes de l’instrument avaient des vibrations plaintives et agréables dans le calme de la campagne et de la nuit. Mais le valet de chambre civilisé ne put jamais aller au delà de la fioriture préliminaire ; la nature lui avait refusé le talent musical, comme tout autre talent.

Cependant les habitants de Marino n’étaient pas tout à fait exempts de soucis, et le pauvre Kirsanof en avait sa bonne part. La ferme lui donnait chaque jour plus d’ennuis, des ennuis misérables et mesquins. Les ouvriers embauchés causaient des embarras vraiment insupportables. Les uns exigeaient une augmentation et demandaient leur compte, d’autres partaient après avoir reçu une avance sur leur paye ; les chevaux tombaient malades ; les harnais étaient à tout instant mis hors de service ; on faisait mal les travaux. Une machine à battre le blé que l’on avait fait venir de Moscou se trouva trop lourde pour être utilisée ; un blutoir fut brisé le jour même où on l’essaya ; la moitié de la basse-cour brûla, grâce à une vieille servante à demi-aveugle, qui était allée, par un grand vent, exorciser sa vache malade avec un charbon allumé, et cette même vieille assurait plus tard que le malheur avait eu lieu parce que le maître s’était ingéré de faire préparer des fromages et autres nouveautés du même genre. L’intendant fut pris subitement de paresse et se mit à engraisser, comme le fait tout Russe qui vient à être nourri aux frais d’un autre. Son activité se bornait à jeter une pierre à un petit cochon qui passait, ou à menacer un enfant à moitié nu, dès qu’il apercevait Kirsanof ; il dormait presque tout le reste du temps. Les paysans mis à la redevance ne payaient rien et volaient du bois ; les gardiens arrêtaient souvent la nuit, et non sans rencontrer une vive résistance, des chevaux de paysans qui paissaient dans les prés de la ferme. Kirsanof avait fixé une amende pour ce délit ; mais la plupart du temps les bêtes prises étaient rendues à leurs propriétaires, après avoir passé quelques jours dans les écuries du maître. Pour mettre le comble à ces tracas, les paysans commencèrent à se quereller entre eux ; des frères demandaient le partage, leurs femmes ne pouvant plus vivre sous le même toit ; des batailles avaient lieu à tout instant dans le village ; une foule de paysans se réunissait subitement, et comme s’ils avaient obéi à un mot d’ordre, devant le bureau de l’intendant, se rendaient de là chez le maître, la figure meurtrie de coups de poings, souvent en état d’ivresse, et demandaient à grands cris justice ; au milieu du tumulte, les lamentations aiguës et les sanglots des femmes se mêlaient aux vociférations, aux injures des hommes. Il fallait juger le différend, élever la voix jusqu’à s’enrouer, tout en sachant d’avance que ces efforts seraient inutiles. On manquait de bras pour la moisson ; un odnodvorets[49], du voisinage, dont les traits honnêtes inspiraient la plus grande confiance, et qui s’était engagé à fournir des travailleurs au prix de deux roubles la déciatine, manqua à sa parole de la façon la plus scandaleuse ; les paysannes du village exigeaient une main-d’œuvre inouïe, et en attendant, les blés commençaient à s’égrener ; même tribulation pour la récolte des foins ; et comme si ces ennuis ne suffisaient point, la Chambre des tutelles réclamait avec menaces le payement immédiat des intérêts échus…

— Je suis à bout de forces ! s’écria plus d’une fois Nicolas Petrovitch. Impossible de corriger ces gens-là moi-même, et mes principes ne me permettent pas de recourir à la police. Pourtant ils ne feront rien sans la crainte des châtiments.

— Du calme ! du calme ! lui répondait Paul Petrovitch, et tout en faisant cette recommandation, il paraissait très-mécontent lui-même, et se tirait la moustache.

Bazarof restait étranger à ces « misères, » et d’ailleurs, sa position dans la maison ne lui permettait guère d’agir autrement. Le lendemain de son retour à Marino, il avait repris ses recherches sur les grenouilles, sur les infusoires, sur certaines combinaisons chimiques, et était tout absorbé dans ces travaux. Quant à Arcade, il croyait de son devoir, si ce n’est de venir en aide à son père, du moins de paraître tout disposé à le faire. Il l’écoutait patiemment, et se hasarda un jour à lui donner un conseil, non point avec l’espoir de le voir adopté, mais afin de manifester sa bonne volonté. Les affaires domestiques ne lui inspiraient aucun éloignement ; il se promettait même avec plaisir de se vouer un jour à l’agronomie ; mais pour le moment il avait d’autres idées en tête. À son grand étonnement. Arcade pensait continuellement à Nikolskoïé ; autrefois il aurait haussé les épaules, si quelqu’un lui avait dit qu’il pourrait s’ennuyer sous le même toit que Bazarof, et sous quel toit encore ! sous le toit paternel : mais il s’y ennuyait réellement, et aurait voulu en être loin. Il imagina de faire de longues promenades, mais cela ne lui fut d’aucun secours. Causant un jour avec son père, il apprit que celui-ci avait gardé plusieurs lettres assez intéressantes, adressées jadis à sa femme par la mère de madame Odintsof, et il fit tant d’instances pour les avoir, que Nicolas Petrovitch les retrouva, non sans peine, au milieu de ses vieux papiers, et les lui remit. Entré en possession de ces lettres à demi effacées, il les sentit plus calme, comme s’il eût trouvé enfin le but vers lequel il devait tendre. « Je vous le dis à tous les deux, a-t-elle ajouté d’elle-même. » Cette pensée ne lui sortait pas de la tête. « J’irai, j’irai ! oui, le diable m’emporte ! » Mais il se rappelait la dernière visite à Nikolskoïe, la froideur de la réception, et sa timidité reprenait le dessus. Cependant le « qui sait ? » de la jeunesse, le secret désir de mettre la fortune à l’épreuve, d’essayer ses forces sans témoin, sans aucun patronage, finit par l’emporter. Dix jours ne s’étaient pas encore passés depuis le retour des jeunes gens à Marino, que, sous le prétexte d’étudier l’organisation des écoles du dimanche, il partait de nouveau pour la ville, et de là pour Nikolskoïé. Pressant continuellement le cocher d’aller plus vite, il semblait un jeune officier courant au combat ; la joie, la peur et l’impatience se partagaient son cœur. « Avant tout, il ne faut pas réfléchir, » se répétait-il sans cesse. Le cocher qui le conduisait était un paysan déluré, qui s’arrêtait devant tous les cabarets, et demandait :

— Est-ce qu’on ne tue pas le ver ?

Mais le ver tué, il remontait sur son siège et ne ménageait pas ses chevaux. Le toit élevé de la maison bien connue se montra enfin aux yeux d’Arcade.

— Qu’est-ce que je fais là ? se dit-il tout à coup, mais il n’y avait plus moyen de retourner.

Les chevaux étaient lancés ; le cocher criait et sifflait pour soutenir leur ardeur. Déjà le petit pont de bois a retenti sous les fers des chevaux et sous les roues ; voici la longue allée de pins taillés en mur… Une robe rose se détache au milieu du sombre feuillage ; une jeune figure se montre sous la frange légère d’une ombrelle… Arcade a reconnu Katia, et elle l’a reconnu aussi. Il donne ordre au cocher d’arrêter les chevaux qui galopaient toujours, saute à terre et court à elle.

— C’est vous ! s’écria Katia, et elle rougit lentement. — Allons trouver ma sœur ; elle est là dans le jardin ; il lui sera très-agréable de vous revoir.

Katia conduisit Arcade dans le jardin. La manière dont il l’avait rencontrée lui paraissait d’un bon augure ; il la retrouvait avec autant de joie que si elle avait été une de ses proches parentes. Tout était pour le mieux : point de maître d’hôtel aux gestes solennels, point d’attente dans le salon. Il aperçut madame Odintsof au bout d’une allée ; elle lui tournait le dos et se retourna doucement au bruit de leurs pas. Arcade fut sur le point de perdre de nouveau contenance, mais les premières paroles qu’elle prononça le rassurèrent complètement.

— Bonjour, fuyard ! dit-elle de sa voix égale et caressante, et elle s’avança vers lui en souriant et en clignant les yeux à cause du vent et du soleil. — Où l’as-tu trouvé, Katia ?

— Je vous apporte, commença Arcade, une chose à laquelle vous ne vous attendez guère…

— Vous vous êtes apporté vous-même, voilà l’essentiel.


XXII


Après avoir conduit Arcade jusqu’à sa voiture, avec des regrets ironiques et certains mots qui donnaient à entendre qu’il devinait le véritable but de son voyage, Bazarof se mit à vivre tout à fait à l’écart ; il semblait en proie à une fièvre de travail. Il ne se disputait plus avec Paul, celui-ci prenant des airs par trop aristocratiques dans ces circonstances, et s’exprimant moins par des paroles que par des sons. Une fois seulement Paul s’était lancé dans une discussion avec le nihiliste à propos des droits de la noblesse des provinces de la Baltique, qui étaient à l’ordre du jour dans ce temps-là, mais il s’arrêta tout à coup, et dit avec une froide politesse :

— Au reste, nous ne nous entendrons jamais. Moi, du moins, je n’ai pas l’honneur de vous comprendre.

— Je n’en doute pas ! s’écria Bazarof. L’homme peut tout comprendre : les ondulations de l’éther et les changements qui s’opèrent au soleil, mais il ne comprendra jamais qu’on puisse se moucher autrement qu’il ne le fait.

— Vous trouvez cela spirituel ? reprit Paul, et il alla se placer à l’autre extrémité de la chambre.

Cependant il lui arriva de demander à Bazarof la permission d’assister à ses expériences. Paul approcha même une fois du microscope son visage lavé et parfumé avec les plus rares essences ; il s’agissait de voir un infusoire transparent avaler un atome verdâtre, qu’il tournait et retournait avec des appendices fixés dans sa gorge. Nicolas Petrovitch visitait beaucoup plus souvent que son frère la chambre de Bazarof ; il serait venu tous les jours y prendre sa leçon, comme il disait, si les affaires domestiques ne l’avaient appelé ailleurs. Il ne gênait en rien le jeune naturaliste ; il s’asseyait dans un coin de la chambre, suivait attentivement ses expériences et ne se permettait que rarement de lui adresser une question discrète. Pendant le dîner et le souper, il cherchait à amener la conversation sur la physique, la géologie ou la chimie, tous les autres sujets, même les questions d’agronomie, sans parler, bien entendu, des affaires politiques, pouvant faire naître sinon des disputes, du moins des discussions désagréables. Kirsanof se doutait bien que l’aversion de son frère pour Bazarof n’avait point diminué. Une circonstance, peu importante d’ailleurs, vint le confirmer dans cette opinion. Le choléra commençait à se montrer dans les environs, et il avait même enlevé deux habitants de Marino. Paul en fut assez gravement atteint une nuit ; il souffrit jusqu’au matin, sans recourir à la science de Bazarof. Lorsqu’il le vit le lendemain et que celui-ci lui demanda pourquoi il ne l’avait pas fait appeler, il lui répondit, tout pâle encore, mais cependant peigné et rasé avec soin : « Il me semble vous avoir entendu dire que vous ne croyez pas à la médecine. » Tout cela n’empêchait point Bazarof de poursuivre sans relâche ses travaux solitaires ; il y avait pourtant dans la maison une personne à laquelle il ne s’ouvrait pas entièrement, il est vrai, mais dont la société lui plaisait ; cette personne était Fénitchka. Il la rencontrait ordinairement le matin de bonne heure, dans le jardin ou dans la cour ; il n’entrait jamais dans sa chambre, et elle ne s’approcha qu’une seule fois de sa porte, pour lui demander si elle ferait bien de baigner Mitia. Et pourtant, loin de le craindre, elle avait en lui une entière confiance et se sentait en sa présence plus libre et plus hardie que devant Nicolas Petrovitch lui-même. Il serait assez difficile d’en dire la raison ; peut-être cela tenait-il à ce qu’elle comprenait instinctivement qu’il n’y avait chez Bazarof absolument rien du gentilhomme, du barine, rien de cette espèce de supériorité qui attire et effraye tout à la fois. Il était à ses yeux un excellent docteur et un honnête homme. Sa présence ne l’empêchait point de s’occuper de son enfant, et un jour qu’elle se sentit prise subitement d’un étourdissement et d’un mal de tête, elle accepta de sa main une cuillerée de médecine. Devant Nicolas Petrovitch, elle se montrait moins familière avec Bazarof, nullement par calcul, mais par je ne sais quel sentiment de convenance. Paul lui inspirait plus que jamais de la crainte ; il semblait épier sa conduite depuis quelque temps, et survenait tout à coup, comme s’il fût sorti de dessous terre, derrière le dos de Fenitchka, dans son costume anglais, avec sa figure immobile, son regard pénétrant et les mains dans ses poches. « Il vous donne le frisson, » disait Fénitchka à Douniacha, et celle-ci répondait par un soupir que lui arrachait le souvenir d’un autre insensible. C’était Bazarof qui, sans le savoir, était devenu le cruel tyran de son âme.

Si Bazarof plaisait à Fénitchka, ce sentiment était payé de retour. En causant avec la jeune fille, la figure de Bazarof prenait une expression nouvelle ; elle devenait plus sereine, presque douce, et en même temps une sorte de prévenance moqueuse se mêlait à sa nonchalance ordinaire. Fenitchka embellissait de jour en jour. Il vient une époque pour les jeunes femmes où elles commencent subitement à se développer et à fleurir comme les roses d’été : ce temps était venu pour Fénitchka. Tout l’y disposait, même les chaleurs du mois de juillet dans lequel on venait d’entrer. Vêtue d’une légère robe blanche, elle semblait encore plus blanche et plus légère elle-même ; le soleil ne la hâlait pas, et la chaleur, dont il était impossible de se garantir, rougissait légèrement ses joues et ses oreilles, répandait sur tout son être une douce paresse, et donnant à ses jolis yeux la langueur d’un demi-sommeil, ajoutait comme une tendresse involontaire à ses regards. Elle ne pouvait presque point travailler, ses mains glissaient pour ainsi dire de ses genoux. À peine se sentait-elle en état de marcher, et ne cessait de se plaindre avec un affaissement comique.

— Tu devrais te baigner plus souvent, lui disait Kirsanof. Il avait fait construire une grande tente à cet usage sur un de ses étangs qui n’était pas encore tout à fait desséché.

— Oh ! Nicolas Petrovitch ! Mais avant d’arriver à l’étang je serais morte, ou je mourrais en revenant. Vous savez bien qu’il n’y a pas d’ombre dans le jardin.

— C’est vrai, répondait Kirsanof en se frottant le front.

Un matin, il était près de sept heures, Bazarof, qui revenait de la promenade, trouva Fénitchka dans le bosquet de seringat, depuis longtemps défleuri, mais encore frais et vert. Elle était assise sur le banc, la tête couverte d’un mouchoir blanc ; à ses côtés se trouvait un tas de roses blanches et rouges toutes couvertes de rosée. Il lui souhaita le bonjour.

— Ah ! Eugène Vassilitch ! lui dit-elle en levant un peu le coin du mouchoir pour le regarder, et dans ce mouvement son bras se découvrit jusqu’au coude.

— Que faites-vous là ? répondit Bazarof en s’asseyant auprès d’elle ; des bouquets ?

— Oui, pour mettre sur la table lorsqu’on déjeunera. Nicolas Petrovitch aime beaucoup cela.

— Mais on ne déjeunera pas de sitôt. Quelle quantité de fleurs !

— Je viens de les cueillir, avant que la chaleur ne m’empêche de sortir. On ne peut respirer qu’à cette heure-ci. Je n’en peux plus de la chaleur ; je crains d’en tomber malade.

— Quelle idée ! Donnez-moi le bras, que je vous tâte un peu le pouls.

Bazarof lui prit la main, plaça le doigt sur l’artère fine et bien cachée sous une peau douce et moite, et ne se donna pas même la peine d’en compter les calmes pulsations.

— Vous vivrez cent ans, dit-il en lâchant sa main.

— Ah ! Dieu m’en préserve ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi ? Vous ne vous souciez donc pas de vivre longtemps ?

— Cent ans ! Ma grand’mère a vécu jusqu’à quatre-vingts ans ; et c’était un vrai martyre ! Toute noire, sourde, contrefaite, toujours toussant ; vraiment à charge à elle-même. Est-ce vivre cela ?

— Il vaut donc mieux être jeune ?

— Je le crois bien !

— Et pourquoi ? Dites-moi ça.

— Comment ? mais me voilà par exemple ; je suis encore jeune, et je peux tout faire ; je vais, je viens, je me sers et n’ai besoin de personne… Que faut-il de plus ?

— Quant à moi, que je sois jeune ou vieux, peu m’importe ; cela m’est égal.

— Comment pouvez-vous dire que cela vous est égal ? Il est impossible que vous le pensiez.

— Je vous en fais juge, Fedossia Nikolaïevna : à quoi me sert la jeunesse ? Je vis seul, en vrai orphelin…

— Cela dépend de vous.

— C’est ce qui vous trompe. Personne ne veut s’apitoyer sur moi.

Fénitchka le regarda à la dérobée, mais ne lui répondit pas.

— Quel livre avez-vous là ? lui demanda-t-elle quelques instants après.

— C’est un ouvrage savant, difficile à comprendre.

— Vous étudiez toujours ! Cela ne vous ennuie donc pas ? Vous devriez pourtant tout savoir déjà, il me semble.

— Il paraît que non. Essayez donc de lire un peu dans ce livre.

— Mais, je n’y comprendrai rien. Est-ce du russe ? demanda Fénitchka en prenant de ses deux mains le volume à épaisse reliure que tenait Bazarof : — Comme il est gros !

— C’est bien du russe.

— Peu importe ; je n’y comprendrai rien.

— Je le sais bien ; mais je voudrais vous voir lire. Quand vous lisez, le bout de votre nez remue très-gentiment.

Fénitchka, qui essayait de déchiffrer à voix basse un paragraphe traitant « de la créosote, » se mit à rire et repoussa le livre qui glissa par terre.

— J’aime aussi votre rire, reprit Bazarof.

— Finissez donc !

— J’aime à vous entendre parler. On dirait le murmure d’un petit ruisseau.

Fénitchka détourna la tête.

— Comme vous êtes drôle ! dit-elle en promenant ses doigts sur les fleurs. Pourquoi m’écouteriez-vous ? vous avez dû causer avec des dames si instruites !

— Ah ! Fedossia Nikolaïevna, croyez-moi, toutes les dames instruites de la terre ne valent pas seulement votre coude.

— Vous ne savez qu’inventer ! dit Fénitchka à voix basse et en se serrant les bras contre le corps.

Bazarof releva le livre.

— C’est un livre de médecine, dit-il ; pourquoi l’ayez jeté par terre ?

— Un livre de médecine ? répéta Fénitchka en se tournant vers lui. Vous rappelez-vous que vous m’ayez donné des gouttes ? Eh bien, depuis ce temps-là, Mitia dort comme un charme. Combien je vous suis reconnaissante ! vous êtes si bon ! vrai !

— À la rigueur, tout médecin devrait être payé, reprit Bazarof en souriant ; les médecins, vous devez le savoir, sont des gens intéressés.

Fénitchka regarda Bazarof ; le reflet blanchâtre qui éclairait le haut de sa figure donnait à ses yeux une teinte encore plus foncée. Elle ne savait s’il parlait sérieusement ou s’il plaisantait.

— Avec plaisir ; lui répondit-elle ; mais il faudrait en parler à Nicolas Petrovitch…

— Vous croyez donc que je veux de l’argent ? reprit Bazarof ; non, ce n’est pas de l’argent que je vous demande.

— Quoi donc ?

— Quoi ? répéta Bazarof ; devinez ?

— Est-ce que je sais ?

— Dans ce cas je vais vous le dire ; je voudrais avoir… une de ces roses.

Fénitchka se mit à rire de nouveau et frappa même des mains, tant la demande de Bazarof lui parut singulière. Elle se sentait très-flattée en même temps. Bazarof la regardait fixement.

— Volontiers ! volontiers ! dit-elle enfin ; et, se penchant sur le banc, elle se mit à choisir une rose. Est-ce une rouge ou une blanche que vous voulez ?

— Une rouge, et pas trop grande.

Fénitchka se redressa.

— Tenez, lui dit-elle, mais elle retira aussitôt la main qu’elle venait de tendre, se mordit les lèvres, jeta les yeux du côté de l’entrée du bosquet, et prêta l’oreille.

— Qu’avez-vous ? demanda Bazarof ; est-ce Nicolas Petrovitch ?

— Non ; il est dans les champs… et d’ailleurs je ne le crains pas. Mais Paul Petrovitch… ; je croyais…

— Comment ? Pourquoi craignez-vous Paul Petrovitch ?

— Il me fait peur. Ce n’est pas qu’il me parle, non ; mais il me regarde d’un air si singulier ! Au reste, vous ne l’aimez pas non plus. Je me rappelle que dans le temps vous vous disputiez toujours avec lui. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais je comprenais que vous le retourniez joliment… comme ça… comme ça.

Fénitchka montra avec les mains comment, suivant elle, Bazarof retournait Paul Petrovitch.

Bazarof sourit.

— Et s’il avait eu l’air de l’emporter sur moi, lui dit-il, vous auriez pris ma défense ?

— Est-ce que je pourrais vous défendre ? Mais on ne vient pas à bout de vous si facilement que ça.

— Vous croyez ? Eh bien, moi je connais une main qui pourrait me renverser d’un doigt.

— Quelle est cette main ?

— Comme si vous ne le saviez pas ! Sentez la rose que vous m’avez donnée ; elle sent bien bon.

Fénitchka tendit le cou et approcha sa figure de la fleur… Le mouchoir glissa de sa tête sur son épaule, et laissa à découvert une épaisse chevelure noire, brillante, et un peu en désordre.

— Attendez ; je veux la sentir avec vous, dit Bazarof, et se baissant, il baisa avec force les lèvres entr’ouvertes de la jeune fille.

Elle tressaillit, et appuya ses deux mains contre la poitrine de Bazarof ; mais elle les appuya faiblement, et il put lui donner un second baiser. Une toux sèche se fit entendre derrière le feuillage. Fénitchka se jeta précipitamment à l’autre extrémité du banc. Paul se montra, fit un léger salut, dit lentement, mais avec une expression de tristesse amère : « Vous êtes ici ? » et s’éloigna. Fénitchka ramassa aussitôt ses roses et sortit du bosquet.

— C’est bien mal à vous, Eugène Vassilitch, murmura-t-elle à voix basse, en s’éloignant.

Bazarof se rappela une scène du même genre et encore récente ; ce souvenir réveilla dans son cœur une sorte de honte, et presque du mépris pour lui-même. Mais il secoua aussitôt la tête, se félicita ironiquement « de marcher sur les traces de Céladon, » et regagna sa chambre.

Quant à Paul, il sortit du jardin et se dirigea à pas lents du côté des bois. Il fut absent assez longtemps, et lorsqu’il revint pour le déjeuner, Kirsanof lui demanda avec inquiétude « s’il se portait bien ? » tant sa figure s’était assombrie,

— Tu sais que je suis sujet à des épanchements de bile, lui répondit tranquillement Paul.


XXIII


Deux heures après, il frappa à la porte de Bazarof.

— Pardonnez-moi de vous déranger dans vos savantes occupations, lui dit-il, en s’asseyant sur une chaise, près de la fenêtre, et en s’appuyant avec les deux mains sur une canne élégante à pomme d’ivoire (il sortait ordinairement sans canne), mais je suis forcé de vous demander de m’accorder cinq minutes de votre temps ; pas davantage.

— Tout mon temps est à votre service ; répondit Bazarof, qui sentit une légère contraction courir sur sa figure, dès que Paul eut franchi le seuil de la porte.

— Cinq minutes me suffiront ; je suis venu vous adresser une question.

— Une question ? et laquelle ?

— Veuillez m’écouter. Au commencement de votre séjour ici, lorsque je ne me privais point encore du plaisir de causer avec vous, il m’a été donné de connaître votre opinion sur beaucoup de sujets ; mais autant qu’il m’en souvient, vous n’avez jamais dit en ma présence ce que vous pensiez du duel… du duel en général. Permettez-moi de vous le demander ?

Bazarof, qui s’était levé pour aller à la rencontre de Paul, s’assit sur le bord de la table et se croisa les bras.

— Voici mon opinion, dit-il : le duel, au point de vue théorique, est une absurdité ; mais il n’en est pas de même dans la pratique.

— Vous voulez dire, si je vous comprends bien, que laissant de côté votre opinion théorique sur le duel, vous ne permettriez pas, dans la pratique, qu’on vous insultât, sans en demander satisfaction ?

— Vous avez parfaitement saisi ma pensée.

— C’est fort bien. Je suis charmé de savoir que telle est votre manière de voir. Cela met fin à mon ignorance…

— À votre incertitude, voulez-vous dire.

— Peu importe, monsieur ; je tiens uniquement à me faire comprendre ; je ne suis pas… un rat de séminaire. Vos paroles me dispensent de certaine obligation assez triste. Je suis décidé à me battre avec vous.

Bazarof écarquilla les yeux.

— Avec moi ?

— Oui ; avec vous en personne.

— Et à quel propos ? je n’y comprends rien.

— Je pourrais vous l’expliquer, reprit Paul ; mais j’aime mieux ne pas le faire. Je trouve que vous êtes de trop ici ; je ne peux pas vous souffrir, je vous méprise, et si cela ne vous paraît pas suffisant…

Les yeux de Paul étincelaient de colère ; ceux de Bazarof brillèrent aussi subitement.

— Très-bien, dit-il ; toute autre explication est superflue. Il vous a pris fantaisie d’exercer sur moi votre ardeur chevaleresque. J’aurais pu me refuser à vous procurer ce plaisir, mais qu’à cela ne tienne !

— Je vous suis fort obligé, répondit Paul ; je peux donc espérer que vous accepterez mon défi, sans m’obliger à recourir à des mesures coercitives.

— Ce qui veut dire, toute métaphore à part, à cette canne ? répondit froidement Bazarof. Vous avez parfaitement raison. Vous pouvez vous dispenser de m’insulter ; d’autant mieux que cela ne serait pas absolument sans danger pour vous. Continuez à vous conduire en gentleman ; c’est en gentleman que de mon côté j’accepterai votre défi.

— Bien, reprit Paul, et il posa sa canne dans un coin de la chambre. — Il nous reste à régler les conditions de notre rencontre ; mais je voudrais savoir auparavant s’il vous paraît nécessaire de simuler une querelle, qui pourrait servir de prétexte à l’affaire ?

— Non ; cela me semble tout à fait inutile.

— C’est aussi mon avis. Je pense également qu’il est inutile d’approfondir les véritables motifs de notre différend. Nous ne pouvons pas nous souffrir. Que faut-il de plus ?

— Que faut-il de plus, en effet ? répéta ironiquement Bazarof.

— Quant aux conditions de notre affaire, comme nous n’aurons pas de témoins… car où les prendrions-nous ?…

— Effectivement, où les prendrions-nous ?

— J’aurai l’honneur de vous faire la proposition suivante : nous nous battrons demain, à six heures par exemple, derrière la forêt, au pistolet ; la distance sera de dix pas…

— De dix pas, soit. Nous nous détestons assez pour nous battre à cette distance.

— De huit pas, si vous le voulez ?

— Pourquoi pas ? volontiers.

— On tirera deux coups ; et, pour plus de sûreté, chacun de nous aura dans sa poche une lettre où il se déclarera l’auteur de sa mort.

— Cette dernière clause ne me paraît pas nécessaire, reprit Bazarof. — Cela paraîtrait invraisemblable ; nous tomberions un peu dans le roman français.

— Peut-être bien. Mais vous conviendrez pourtant qu’il est désagréable de passer pour un meurtrier ?

— Sans doute. Mais il y a moyen de se préserver de cette pénible imputation. Nous n’aurons pas de témoins proprement dits, mais rien n’empêche que quelqu’un n’assiste au combat.

— Qui choisirez-vous pour cela ? permettez-moi de vous le demander.

— Mais Pierre, par exemple.

— Quel Pierre ?

— Le valet de chambre de votre frère. C’est un homme tout à fait à la hauteur de la civilisation contemporaine, et qui remplira son rôle très-certainement avec le comme il faut nécessaire en pareil cas.

— Je crois que vous plaisantez, mon cher monsieur ?

— Nullement, monsieur ; réfléchissez à ma proposition, et vous reconnaîtrez qu’elle est pleine de bon sens et fort naturelle. Une alêne ne peut pas se cacher dans un sac[50], et puis je me charge de préparer Pierre à la circonstance et de l’amener sur le champ de bataille.

— Vous continuez à plaisanter, dit Paul en se levant. Mais, après l’aimable empressement que vous venez de montrer, je n’ai pas le droit de le prendre en mauvaise part. Ainsi donc tout est convenu… Avez-vous des pistolets ?

— À quel propos en aurais-je, Paul Petrovitch ? je ne suis pas un guerrier.

— En ce cas, je vous offre les miens. Il y a plus de cinq ans que je ne m’en suis servi, et vous pouvez me croire sur parole.

— Cette assertion est de nature à me tranquilliser.

Paul alla prendre sa canne.

— Maintenant, mon cher monsieur, continua-t-il, je n’ai plus qu’à vous réitérer mes remercîments et à vous laisser à vos occupations. J’ai l’honneur de vous saluer.

— Au plaisir de vous revoir, monsieur, répondit Bazarof en reconduisant son hôte.

Paul sortit, et Bazarof, qui s’était arrêté devant la porte, s’écria :

— Que le diable m’emporte ! c’est fort beau, mais c’est fort bête. Quelle farce nous avons jouée-là ! Les chiens savants qui dansent sur leurs pattes de derrière ne font pas mieux. Impossible de m’y refuser ; il m’aurait frappé, et alors… Bazarof pâlit à cette pensée ; elle souleva toute sa fierté. — Je n’aurais eu d’autre ressource que de l’étrangler comme un poulet.

Il retourna à son microscope, mais son cœur était ému et la tranquillité indispensable pour les observations qu’il faisait avait disparu.

« Il nous a vus aujourd’hui, se dit-il ; mais est-il possible qu’il ait pris ainsi la chose à cœur pour son frère ? D’ailleurs, un baiser ! la belle affaire ! Il y a quelque chose là-dessous. Serait-il amoureux lui-même ? Cela doit être ; j’en mettrais ma main au feu ! Quel gâchis que fout cela !

« Vilaine affaire ! se dit-il encore après réflexion. Vilaine affaire ! D’abord, il faudra payer de sa personne, et peut-être prendre la fuite. Puis… Arcade… et cette bête du bon Dieu de Nicolas Petrovitch ! Vilaine, vilaine affaire ! »

La journée se passa encore plus paisiblement que d’habitude. On eût dit que Fénitchka avait disparu de ce monde ; elle se tenait dans sa chambre comme une souris dans son trou. Kirsanof avait l’air soucieux ; il venait d’apprendre que la nielle commençait à gagner son froment, sur lequel il fondait de grandes espérances. Paul pesait sur tout le monde par sa politesse glaciale, même sur Procofitch. Bazarof commença une lettre pour son père ; mais il la déchira et la jeta sous la table. « Si je meurs, pensa-t-il, ils le sauront ; mais je ne mourrai pas. Oui, Je traînerai encore longtemps sur cette terre. » Il donna ordre à Pierre de venir le trouver le lendemain à l’aube du jour, pour une affaire importante ; Pierre se figura qu’il voulait l’emmener à Pétersbourg. Bazarof se coucha tard, et des rêves bizarres le tourmentèrent toute la nuit… Madame Odintsof tournait devant ses yeux ; elle était en même temps sa mère ; un petit chat à moustaches noires la suivait, et ce petit chat était Fénitchka. Il voyait Paul Sous la forme d’un grand bois, et n’en était pas moins tenu à se battre contre lui. Pierre le réveilla à quatre heures du matin ; il s’habilla et sortit immédiatement avec lui.

La matinée était magnifique, et plus fraîche que les jours précédents. De petits nuages bigarrés couraient en flocons sur l’azur pâle du ciel ; une rosée fine couvrait les feuilles des arbres, les toiles d’araignées étincelaient comme de l’argent sur les herbes ; le sol humide et foncé semblait encore garder quelques traces des premières rougeurs du jour ; le chant des alouettes descendait de tous les points du ciel. Bazarof s’avança jusqu’au bois, s’assit à l’ombre, et apprit à Pierre le service que l’on attendait de lui. Le laquais civilisé fut pris d’une mortelle épouvante ; mais Bazarof le tranquillisa en l’assurant qu’il n’aurait autre chose à faire que de rester à regarder dans l’éloignement, sans encourir la moindre responsabilité.

— En attendant, ajouta-t-il, considère le rôle important que tu vas remplir.

Pierre agita les bras, baissa la tête et s’appuya, la figure toute verte de peur, contre un arbre.

La route qui conduisait à Marino suivait un petit bois ; la poussière légère dont elle était recouverte n’avait point été dérangée depuis la veille, ni par une roue, ni par un pied quelconque. Bazarof jetait involontairement les yeux du côté de la route, cueillait et mâchait quelque brin d’herbe, et se répétait continuellement : « Quelle sottise ! » La fraîcheur de la matinée le fit frissonner deux ou trois fois… Pierre le regarda d’un air morne ; mais Bazarof se contenta de sourire ; il n’avait pas la moindre peur.

Des pas de chevaux retentirent sur la route… Un paysan se montra bientôt après ; il venait du village, et chassait devant lui deux chevaux qui avaient des entraves aux pieds. En passant devant Bazarof, il le regarda d’une façon étrange, sans toucher à son bonnet, ce qui parut à Pierre un mauvais présage et l’émut visiblement.

« Cet homme-là, pensa Bazarof, s’est aussi levé de bonne heure ; mais du moins il va faire quelque chose d’utile, tandis que nous… »

— Je crois apercevoir monsieur, dit tout à coup Pierre à basse voix.

Bazarof leva la tête et distingua Paul, qui s’avançait rapidement sur la route, vêtu d’une veste de couleur et d’un pantalon blanc comme neige ; il tenait sous le bras une boîte dans un étui vert.

— Excusez-moi, je crains de vous avoir fait attendre, dit-il en saluant d’abord Bazarof et ensuite Pierre, qu’il considérait en ce moment comme une sorte de second ; je n’ai pas voulu éveiller mon valet de chambre.

— Ce n’est rien, répondit Bazarof, nous ne faisons que d’arriver.

— Ah ! tant mieux ! Paul jeta les yeux autour de lui. — Personne ne nous voit ; nous ne serons pas dérangés. Commençons-nous ?

— Volontiers.

— Je suppose que vous ne souhaitez point d’autres explications ?

— Pas le moins du monde.

— Voulez-vous prendre la peine de les charger ? dit Paul en tirant les pistolets de la boîte.

— Non ; chargez vous-même. Je vais mesurer la distance. J’ai les jambes plus longues, ajouta Bazarof avec un sourire malicieux. Un, deux, trois…

— Eugène Vassilievitch, dit Pierre avec effort, (il tremblait comme dans un accès de fièvre), faites comme vous voudrez, mais je vais me retirer un peu.

— Quatre… cinq… retire-toi, mon brave ; retire-toi ; tu peux même te placer derrière un arbre et te boucher les oreilles, mais ne ferme pas les yeux ; si l’un de nous tombe, cours, vole, empresse-toi de le relever. Six… sept… huit… Bazarof s’arrêta. — Assez ? dit-il en se tournant vers Paul ; ou encore deux petits pas ?

— Comme vous voudrez, répondit Paul en forçant la seconde balle.

— Allons, deux pas de plus ! — Bazarof traça une ligne sur le terrain avec le bout de sa botte ; — voici la barrière ! À propos, nous n’avons pas réglé la distance à laquelle nous nous placerons de la barrière ? C’est aussi important. Nous n’avons pas débattu hier cette grave question.

— À dix pas je suppose, répondit Paul en présentant les deux pistolets ; faites-moi le plaisir de choisir.

— Je vous ferai ce plaisir, mais convenez que notre duel est étrange jusqu’au ridicule ; voyez un peu la physionomie de notre second.

— Vous continuez à plaisanter, répondit Paul. — Je ne nie pas que notre rencontre ne soit assez bizarre, mais je crois devoir vous prévenir que je compte me battre sérieusement. À bon entendeur salut !

— Oh ! je ne doute pas que nous ne soyons décidés à nous exterminer ; mais pourquoi ne pas rire un peu et ne pas joindre utile dulci ? Vous voyez que si vous me parlez français, je sais vous répondre en latin.

— Je me battrai sérieusement ; répéta Paul en se plaçant. Bazarof compta également dix pas et s’arrêta.

— Êtes-vous prêt ? demanda Paul.

— Oui.

— Marchons.

Bazarof s’avança lentement, et Paul en fit autant ; il tenait la main gauche dans sa poche et levait peu à peu le canon de son pistolet… « Il me vise droit au nez, se dit Bazarof ; et comme il cligne de l’œil pour assurer son coup, le brigand ! La sensation n’est pas agréable, il faut en convenir. Je vais regarder sa chaîne de montre… »

Quelque chose passa en sifflant tout près de l’oreille de Bazarof, et au même instant une détonation retentit. « Je l’ai entendu, donc je n’ai rien, » eut-il le temps de penser. Il avança encore d’un pas, et pressa la détente, sans viser.

Paul fit un léger mouvement, et porta la main à sa jambe. Un filet de sang colora son pantalon blanc.

Bazarof jeta son pistolet et courut à lui.

— Vous êtes blessé ? lui dit-il.

— Vous aviez le droit de me faire avancer jusqu’à la barrière, répondit Paul ; la blessure est insignifiante. Suivant nos conventions, chacun de nous a encore un coup à tirer.

— Quant à cela, vous me permettrez de remettre la partie à une autre fois, répondit Bazarof, et il saisit à bras le corps Paul qui commençait à pâlir. — Je ne suis plus un duelliste dans ce moment, mais un docteur, et avant tout, il faut que j’examine votre blessure. Pierre ! arrive ici, Pierre ! où t’es-tu fourré !

— Ce n’est absolument rien… Je n’ai besoin du secours de personne, répondit Paul en parlant avec peine ; et il faut… encore une fois… — Il voulut se prendre la moustache, mais son bras retomba, ses yeux se renversèrent, et il s’évanouit.

— Voilà qui est un peu fort ! Il a perdu connaissance ! Pour si peu ! s’écria involontairement Bazarof en couchant Paul sur l’herbe… Voyons un peu ce qu’il a ! Il tira son mouchoir, étancha le sang, palpa les bords de la plaie. — L’os est intact, dit-il entre ses dents, la balle a traversé à peu de profondeur, et n’a entamé qu’un seul muscle, le vastus exterus. Dans trois semaines, il pourra danser si bon lui semble. C’est bien la peine de s’évanouir ! Ah ! ces hommes nerveux n’en font pas d’autres ! Comme sa peau est fine !

— Monsieur est-il tué ? demanda derrière son dos Pierre d’une voix frémissante.

Bazarof se retourna.

— Va me chercher de l’eau, camarade, et ne crains rien ; il vivra plus longtemps que toi et moi.

Mais le serviteur perfectionné ne paraissait point comprendre ce qu’on lui disait et restait immobile. Cependant Paul ouvrit peu à peu les yeux.

— Il rend son âme à Dieu ! reprit Pierre en se signant.

— Vous avez raison… Quelle ridicule physionomie ! dit avec un sourire de commande le gentleman blessé.

— Va donc chercher de l’eau, imbécile ! cria Bazarof.

— C’est inutile… Le vertige s’est complètement dissipé… aidez-moi à m’asseoir… comme ça… il suffit de bander cette égratignure avec n’importe quoi, et je reviendrai à la maison à pied ; on pourrait aussi m’envoyer un drochki. Nous en resterons-là si vous voulez. Vous vous êtes conduit en homme d’honneur… aujourd’hui… aujourd’hui, notez-le bien.

— Il est inutile de rappeler le passé, répondit Bazarof, et quand à l’avenir, ne vous en embarrassez pas non plus, car je compte détaler d’ici au plus vite. Maintenant, laissez-moi vous bander la jambe, votre blessure est légère, mais il vaut toujours mieux arrêter le sang. Avant tout il faut que je rappelle ce mortel-là au sentiment de l’existence.

Bazarof saisit Pierre au collet, le secoua rudement et l’envoya chercher un drochki.

— Ne va pas effrayer mon frère, lui dit Paul, ne t’avise pas de lui rien rapporter.

Pierre s’éloigna rapidement, et, tandis qu’il courait chercher le drochki, les deux adversaires restaient assis l’un à côté de l’autre sans parler. Paul évitait de regarder Bazarof ; il n’avait aucune envie de se raccommoder avec lui, il se reprochait son emportement, sa maladresse, toute sa conduite dans cette affaire, quoiqu’il sentît fort bien qu’elle s’était terminée de la façon la plus heureuse possible. « Il nous débarrassera du moins de sa présence, » se disait-il pour se consoler, « c’est toujours cela de gagné. » Le silence que les deux adversaires continuaient à observer était pénible et embarrassant. Chacun d’eux avait la certitude que l’autre le comprenait parfaitement. Cette certitude est agréable à des amis, mais elle est très-désagréable à des ennemis, surtout lorsqu’ils ne peuvent ni s’expliquer, ni se séparer.

— N’ai-je pas bandé votre pied trop fort ? demanda enfin Bazarof.

— Non, ce n’est rien. Tout est parfait, répondit Paul, et peu d’instants après, il ajouta : — Il n’y aura pas possibilité de tromper mon frère ; je lui conterai que nous avons eu une dispute à propos d’une question politique.

— Fort bien, reprit Bazarof, vous pouvez dire que j’ai attaqué en votre présence tous les anglomanes.

— C’est cela ! À propos, que croyez-vous que pense de nous cet homme ? continua Paul en désignant de la main le même paysan qui peu d’instants avant le duel avait passé devant Bazarof en chassant ses chevaux, et qui cette fois ayant aperçu des maîtres, se découvrit et s’écarta de la route.

— Qui le sait ! répondit Bazarof ; probablement, à rien. Le paysan russe est précisément ce mystérieux inconnu dont il est tant parlé dans les romans d’Anne Ratcliffe. Qui le connaît ? il ne se connaît pas lui-même.

— Ah ! vous croyez ? reprit Paul, mais il s’écria tout à coup : — Voyez un peu la bêtise de votre Pierre ! voici mon frère lui-même qui arrive.

Bazarof se retourna et aperçut la figure pâle de Kirsanof assis dans le drochki. Sautant à terre avant que le cocher arrêtât, il courut vers son frère.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il d’une voix émue ; Eugène Vassilievitch, comment est-ce possible ?

— Ce n’est rien, répondit Paul ; on a eu tort de te déranger. Nous avons cédé à un mouvement de vivacité, M. Bazarof et moi ; j’en ai été un peu puni, voilà tout.

— Mais à quel propos, grand Dieu ?

— Comment t’expliquer cela ? M. Bazarof s’est exprimé en ma présence d’une manière inconvenante sur le compte de sir Bobert Peel. Mais je me hâte d’ajouter que dans tout cela je suis le seul coupable, et que M. Bazarof s’est conduit fort honorablement. C’est moi qui l’ai provoqué.

— Je vois du sang ?

— Pensais-tu donc que j’avais de l’eau dans les veines ? Je t’assure que cette petite saignée me fera du bien. N’est-ce pas, docteur ? Aide-moi à monter en drochki, et ne t’abandonne pas à la mélancolie. Demain je serai bien portant. C’est cela, je suis à merveille. Allons ! partons cocher !

Kirsanof suivit le drochki à pied ; Bazarof était resté en arrière.

— Je dois vous prier de prendre soin de mon frère, lui dit Kirsanof, tant qu’on ne nous aura pas amené un médecin de la ville.

Bazarof s’inclina sans rien dire.

Une heure après, Paul était couché dans son lit et des bandages faits de main de maître entouraient sa jambe. Toute la maison était en l’air ; Fénitchka s’était trouvée mal. Kirsanof se tordait les mains en silence, et Paul riait, plaisantait, surtout avec Bazarof. Il avait mis une chemise de baptiste, une élégante veste du matin et un fez ; il exigeait qu’on ne baissât point les stores, et se plaignait comiquement du régime auquel il se voyait condamné.

Cependant un peu de fièvre se déclara dans la soirée, et il fut pris d’un mal de tête. Un médecin arriva de la ville. Kirsanof n’avait pas eu égard à la recommandation de son frère, et Bazarof lui-même avait exigé qu’on fît appeler un confrère. Jusqu’au moment de son arrivée, il s’était tenu presque constamment dans sa chambre, la mine irritée, le teint jaune, se bornant à faire de courtes visites au blessé. Il rencontra deux ou trois fois Fénitchka, qui s’éloigna de lui avec une sorte d’effroi. Le nouveau docteur prescrivit des boissons rafraîchissantes, et confirma l’opinion de Bazarof sur le peu de gravité de la blessure. Kirsanof lui dit que son frère s’était blessé lui-même, par imprudence, à quoi le docteur répondit : « Hem ? » mais ayant senti en ce moment un billet de vingt-cinq roubles glisser dans sa main, il ajouta : « Vraiment ! c’est un cas qui se présente assez souvent. » Personne ne se coucha, ni ne ferma l’œil, dans toute la maison. Kirsanof rentrait à chaque instant sur la pointe du pied dans la chambre de son frère, et en ressortait de même. Le blessé s’assoupissait, par moments, poussait de petits gémissements, disait à son frère : « Couchez-vous, » et demandait à boire. Kirsanof obligea une fois Fénitchka à lui présenter un verre de limonade ; Paul la regarda fixement et avala le verre de limonade sans en laisser une goutte. La fièvre augmenta avec le jour, et le blessé délira un peu. Il prononça d’abord des paroles incohérentes, puis il ouvrit tout à coup les yeux, et, apercevant son frère qui se tenait penché sur lui auprès du lit et le regardait d’un air inquiet, il lui dit :

— N’est-ce pas, Nicolas, que Fénitchka a quelque chose de Nelly ?

— De quelle Nelly me parles-tu, Paul ?

— Comment peux-tu me le demander ? La princesse R… ! Surtout dans le haut de la figure. C’est de la même famille…

Kirsanof ne répondit rien et s’étonna de la persistance des sentiments dans le cœur humain. Voilà comme cela est quand cela remonte à la surface, se dit-il.

— Ah ! combien j’aime cette créature… si nulle ! s’écria Paul d’une voix dolente, et en passant ses bras derrière sa tête. — Je ne souffrirai jamais qu’un insolent se permette de toucher… murmura-t-il peu d’instants après.

Kirsanof se borna à soupirer ; il ne soupçonnait guère à qui s’adressaient ces paroles.

Le lendemain Bazarof se rendit auprès de lui vers huit heures. Il avait eu le temps d’emballer ses effets, et de mettre en liberté toutes ses grenouilles, ses insectes et ses oiseaux.

— Vous venez me faire vos adieux ? lui dit Kirsanof en se levant.

— Mon Dieu, oui.

— Je vous comprends, et vous justifie entièrement. Mon pauvre frère a sans doute eu tort, aussi est-il puni. Je tiens de lui-même qu’il vous avait mis dans l’impossibilité d’agir autrement que vous ne l’avez fait. Je crois qu’il vous eût été difficile d’éviter ce duel qui… qui peut s’expliquer jusqu’à un certain point par l’antagonisme continuel de vos opinions réciproques (Nicolas Petrovitch s’embarrassait dans ses paroles et respirait péniblement). Mon frère est un homme irascible, obstiné, attaché aux anciennes idées… Je rends grâce à Dieu que tout se soit passé ainsi, sans autres conséquences. Du reste, j’ai pris toutes les mesures nécessaires pour empêcher la chose de s’ébruiter…

— Je vous laisserai mon adresse, et dans le cas où l’on viendrait à faire une histoire de tout cela, vous pourrez toujours me retrouver, dit Bazarof avec nonchalance.

— J’espère que la précaution sera inutile, Eugène Vassilitch… Je regrette beaucoup que votre séjour dans la maison ait eu une… pareille fin. Cela m’affecte d’autant plus qu’Arcade…

— Je le reverrai probablement, reprit Bazarof, à qui toute espèce « d’explication » ou de «  déclaration » causait un sentiment d’impatience. — S’il en était autrement, je vous prierais de le saluer de ma part et de lui exprimer tout le regret que j’éprouve.

— Et moi aussi, je vous demande… répondit Kirsanof en saluant ; mais Bazarof n’attendit pas la fin de la phrase et sortit.

Ayant appris que Bazarof allait partir, Paul exprima le désir de le voir et lui serra la main, mais Bazarof se montra suivant son ordinaire froid comme glace ; il comprenait fort bien que Paul voulait faire de la grandeur d’âme. Il ne put point prendre congé de Fénitchka ; il se borna à échanger un regard avec elle à la fenêtre. Elle lui parut triste. « Elle ne saura peut-être pas s’en tirer ? » se dit-il… « Pourquoi pas, après tout ? » Quant à Pierre, il s’attendrit à un tel point qu’il pleura contre l’épaule de Bazarof jusqu’au moment où celui-ci le calma en lui demandant « si ses yeux n’étaient pas plantés dans un endroit humide ? » et Douniacha fut obligé de courir dans le bois pour cacher son émotion. Celui qui causait toutes ces douleurs grimpa sur une téléga, alluma un cigare ; et, lorsque, à quatre verstes de là, au tournant du chemin, il découvrit pour la dernière fois la maison de Kirsanof et toutes ses dépendances, il cracha[51] en murmurant entre ses dents : « maudits gentillâtres ! » et s’enveloppa dans son manteau.

L’état de Paul ne tarda point à s’améliorer ; mais il garda encore le lit près d’une semaine. Il supporta sa captivité, comme il le disait, assez patiemment ; mais il donnait une grande partie de son temps à sa toilette et faisait continuellement brûler de l’eau de Cologne. Kirsanof lui lisait le journal, et Fénitchka le servait comme d’habitude ; elle lui apportait du bouillon, de la limonade, des œufs à la coque, du thé ; mais un secret effroi s’emparait d’elle toutes les fois qu’elle entrait dans sa chambre. L’incartade inattendue de Paul Petrovitch avait épouvanté tous les habitants de la maison, et surtout Fénitchka ; Prokofitch était le seul qui en parlât avec le plus grand sang-froid ; il disait que de son temps les maîtres se battaient souvent de cette manière, « mais à la rigueur entre eux, et jamais avec des malotrus comme celui-là. On faisait fouetter ces gens-là à l’écurie, lorsqu’ils étaient insolents. »

La conscience de Fénitchka ne lui reprochait presque rien ; mais elle était très-tourmentée quand il lui venait des soupçons sur la véritable cause de la querelle ; de plus Paul la regardait d’une façon si étrange… que, même, le dos tourné, elle sentait l’effet de ses yeux. Elle maigrit par suite de cette agitation constante, et comme toujours chez les femmes de cet âge, elle n’en devint que plus jolie.

Une fois, (c’était un matin,) Paul se sentant beaucoup mieux, quitta son lit pour s’étendre sur son divan ; Kirsanof vint lui demander des nouvelles de sa santé, et sortit pour voir battre le blé. Fénitchka apporta une tasse de thé, et, l’ayant placée sur la table, elle se disposait à se retirer quand Paul la retint.

— Pourquoi voulez-vous me quitter si vite, Fedossia Nikolaïevna, lui dit-il ; est-ce que vous avez quelque chose à faire ?

— Non… oui… J’ai à verser le thé là-bas.

— Douniacha le fera en votre absence ; restez un peu avec un pauvre malade. D’ailleurs, j’ai à vous parler.

Fénitchka s’assit en silence sur le bord d’un fauteuil.

— Écoutez, reprit Paul en tirant sa moustache ; il y a longtemps que je voulais vous demander… pourquoi vous paraissez avoir peur de moi ?

— Comment ?

— Oui. Vous… vous ne me regardez jamais droit dans les yeux ; il semble que votre conscience ne soit pas tout à fait pure.

Fénitchka rougit[52], mais elle regarda Paul Petrovitch. Son air lui parut si étrange, qu’elle en frémit secrètement au fond du cœur.

— Votre conscience est-elle pure ? lui demanda-t-il.

— Pourquoi ne le serait-elle pas ? dit-elle à voix basse.

— Que sais-je ! Du reste, à l’égard de qui pourriez-vous être coupable ? Ce ne saurait être envers moi. Serait-ce à l’égard de quelque autre personne de la maison ? Cela me paraît également inadmissible. À l’égard de mon frère ?… Non, car vous l’aimez.

— Oh ! oui, je l’aime.

— De tout votre cœur, de toutes vos forces ?

— J’aime Nicolas Petrovitch de tout mon cœur !

— Vraiment ? Regardez-moi un peu, Fénitchka (c’était la première fois qu’il lui donnait ce nom)… Vous savez… que le mensonge est un grand péché.

— Je ne mens pas, Paul Petrovitch. Si je n’aimais pas Nicolas Petrovitch, je ne mériterais pas de vivre.

— Et vous ne le changeriez pour personne ?

— Pour qui pourrais-je donc le changer !

— Pour qui ? Qui sait ! Tenez, par exemple, pour ce monsieur qui vient de nous quitter.

Fénitchka se leva.

— Au nom du ciel ! Paul Petrovitch, pourquoi me tourmentez-vous comme cela ! Que vous ai-je fait ? Comment peut-on dire des choses pareilles ?

— Fénitchka, reprit Paul Petrovitch avec tristesse ; j’ai tout vu…

— Qu’avez-vous vu ?

— Là-bas… dans le bosquet…

Fénitchka rougit subitement jusqu’aux cheveux.

— Est-ce ma faute ? dit-elle avec effort.

Paul se souleva.

— Vous n’êtes pas coupable ? Non ? En aucune manière ?

— Je n’aime et n’aimerai jamais qu’un seul homme

au monde ; c’est Nicolas Petrovitch, répondit Fénitchka avec une énergie subite, tandis que des sanglots prêts à éclater gonflaient son cou ; — et quant à ce que vous avez vu, je déclarerai au jour du jugement dernier que je n’ai pas à me le reprocher ; plutôt mourir tout de suite, s’il le faut, que d’être soupçonnée d’une chose aussi affreuse que d’avoir manqué à mon bienfaiteur Nicolas Petrovitch…

Sa voix s’éteignit, et elle sentit au même instant que Paul lui saisissait sa main et la pressait avec force… Elle le regarda et demeura pétrifiée. Il était encore plus pâle qu’auparavant ; ses yeux étincelaient ; et, ce qu’il y avait de plus surprenant encore, une larme pesante et solitaire coulait lentement sur sa joue.

— Fénitchka ! dit-il d’une voix étranglée et sourde ; aimez ! aimez mon frère ! Il est si bon, si digne d’affection ! Ne le changez pour personne au monde, et n’écoutez les conseils de personne ! Rien n’est plus affreux, sachez-le bien, que d’aimer sans retour ! Restez toujours fidèle à mon pauvre Nicolas !

Les larmes de Fénitchka se séchèrent, et son effroi se dissipa, tant sa surprise était grande. Mais que dut-elle éprouver lorsque Paul lui prit la main et la pressa contre ses yeux ; puis la reprit et l’approcha de sa bouche, sans la baiser, mais en poussant de temps en temps un soupir convulsif…

— Grand Dieu ! se dit-elle ; il va peut-être avoir une attaque.

Elle ne se doutait pas que dans cet instant tout le passé de Paul Petrovitch se retraçait douloureusement dans son cœur.

Les marches de l’escalier crièrent sous des pas précipités… Il repoussa Fénitchka loin de lui, et mit la tête sur un des coussins du divan. La porte s’ouvrit, et laissa entrer Kirsanof, tout réjoui, le visage frais et animé. Mitia, non moins frais et enluminé que lui, sautillait en chemise dans ses bras, et accrochait avec ses petits pieds nus les larges boutons du paletot de son père.

Fénitchka se précipita vers Kirsanof, et l’étreignant avec force, ainsi que son fils, appuya sa tête contre son épaule. Kirsanof en parut surpris ; Fénitchka, timide et réservée, ne lui faisait jamais la moindre caresse en présence de quelqu’un.

— Qu’as-tu ? lui demanda-t-il ; puis, ayant regardé son frère, il remit l’enfant à sa mère. — Tu ne te sens pas plus mal ? ajouta-t-il en s’approchant de Paul.

Celui-ci cacha sa figure dans un mouchoir de batiste.

— Non, ce n’est rien… Au contraire… je me trouve beaucoup mieux.

— Tu as eu tort de quitter ton lit, lui dit Kirsanof. Où vas-tu ? ajouta-t-il en s’adressant à Fénitchka ; mais celle-ci avait déjà tiré la porte derrière elle. — J’étais venu te montrer mon petit luron ; il s’ennuyait de ne pas voir son oncle. Pourquoi l’a-t-elle emporté ? Mais qu’as-tu donc ? Est-ce qu’il s’est passé quelque chose entre vous ?

— Frère ! dit solennellement Paul Petrovitch.

Kirsanof tressaillit. Il éprouvait un sentiment de peur dont il ne pouvait se rendre compte.

— Frère ! répéta Paul ; promets-moi de remplir la demande que je vais te faire.

— Qu’est-ce que tu veux, Paul ?

— C’est une chose fort importante ; tout le bonheur de ta vie en dépend. J’ai souvent réfléchi, depuis quelque temps, à ce que je me propose de te dire… Frère, remplis ton devoir, le devoir d’un homme d’honneur, mets fin à la situation irrégulière et d’un mauvais exemple dans laquelle tu le trouves placé, toi, le meilleur des hommes !

— Que veux-tu dire, Paul ?

— Épouse Fénitchka… elle t’aime ; elle est la mère de ton fils.

Kirsanof recula d’un pas et se joignit les mains.

— C’est toi qui me donnes ce conseil, Paul ! toi, que je regardais comme le plus implacable adversaire de ces sortes de mariages ! Tu me donnes ce conseil ! Mais, si je n’ai pas rempli jusqu’à présent ce que tu appelles avec raison le plus saint des devoirs, c’est uniquement par égard pour toi !

— Je regrette que ta considération pour moi t’ait retenu à ce point, répondit Paul avec un triste sourire. — Je commence à croire que Bazarof avait raison de m’appeler aristocrate. Oui, mon cher frère, il faut cesser de poser, d’agir en vue du monde ; nous sommes déjà vieux, et la vie nous a rendus humbles ; mettons de côté tous ces vains tracas. Comme tu l’as fort bien dit, remplissons notre devoir ; et il est fort probable que nous aurons encore le bonheur par-dessus le marché !

Kirsanof embrassa son frère avec effusion.

— Tu m’as définitivement ouvert les yeux ! s’écria-t-il. Je t’avais toujours considéré comme le meilleur et le plus intelligent des hommes ; je vois maintenant que tu es en outre aussi sage que généreux.

— Doucement ! doucement ! répondit Paul Petrovitch. Prends garde à la jambe de ton généreux frère, qui vient, à quarante-cinq ans passés, de se battre en duel comme un sous-lieutenant. Ainsi donc, la chose est décidée : Fénitchka sera ma belle-sœur.

— Mon cher Paul !… Mais que dira Arcade ?

— Arcade ? il en triomphera, je te le certifie ! Le mariage n’est point, il est vrai, dans ses principes, mais cela flattera son amour de l’égalité. Au fait, que signifient toutes ces distinctions, ces castes, au dix-neuvième siècle !

— Ail ! Paul, Paul ! laisse-moi t’embrasser encore une fois ! Ne crains rien, je prendrai garde à ta jambe.

Les deux frères s’embrassèrent.

— Qu’en penses-tu ? Ne faudrait-il pas lui annoncer ta résolution tout de suite ? demanda Paul Petrovitch.

— Pourquoi se presser ? répondit Kirsanof. Est-ce que vous en avez parlé ?

— En parler ? Nous ? Quelle idée !

— Tant mieux ! Commence par te rétablir ; l’affaire ne nous échappera pas. Il faut réfléchir mûrement…

— Tu y es pourtant bien décidé ?

— Sans doute, et je te remercie sincèrement de m’y avoir amené. Je vais te laisser ; il faut que tu le reposes ; les émotions te sont contraires… Mais nous reviendrons encore là-dessus. Tâche de dormir un peu, mon cher ami, et que Dieu te donne promptement la santé !

« Pourquoi me remercie-t-il comme il le fait ? se demanda Paul lorsqu’il fut seul. Comme si l’affaire ne dépendait pas de lui ! Et moi, dès qu’il sera marié, j’irai me fixer quelque part, loin d’ici, à Dresde ou à Florence, et j’y vivrai jusqu’à ce que je crève. »

Paul se mouilla le front avec de l’eau de Cologne et ferma les yeux. À la lueur du jour, qui donnait en plein dans la chambre, sa belle tête amaigrie posée sur un oreiller blanc, ressemblait à une figure de mort… C’était un mort en effet…


XXIV


Peu de jours après, à Nikolskoïé, Katia et Arcade se trouvaient assis dans le jardin, sur un banc à l’ombre d’un grand frêne ; Fifi était couchée par terre à côté d’eux, et elle avait imprimé à son long corps cette courbe gracieuse que les chasseurs russes ont baptisée du nom de « pose de roussak[53]. » Arcade et Kalia se taisaient l’un et l’autre ; il tenait à la main un livre entr’ouvert ; elle rassemblait des miettes de pain blanc restées au fond de sa corbeille, et les jetait à une petite famille de moineaux qui venaient, avec la hardiesse peureuse qui les caractérise, sautiller en piaillant jusque sous ses pieds. Un vent léger qui se jouait au milieu du feuillage de l’arbre faisait doucement avancer et reculer tour à tour sur l’allée et sur le dos jaune de Fifi des taches d’une lumière dorée ; une ombre uniforme enveloppait Arcade et Katia ; à de rares intervalles seulement un point lumineux, vif comme une flamme, apparaissait soudain sur les cheveux de la jeune fille. Tous deux se taisaient ; mais la façon dont ils se taisaient, assis l’un près, de l’autre, révélait un accord complet ; chacun d’eux semblait ne faire aucune attention à l’autre, tout en se réjouissant d’être à côté de lui. Leurs traits même avaient changé depuis que nous les avons quittés ; Arcade paraissait plus calme, Katia plus animée, plus hardie.

— Ne trouvez-vous pas, dit Arcade, que le frêne[54] est bien nommé en russe ; je ne connais point d’arbres dont le feuillage ait autant de transparence et de légèreté.

Katia leva lentement les yeux et répondit :

— Oui.

Et Arcade se dit : Celle-là du moins ne me reproche pas de m’exprimer poétiquement.

— Je n’aime Heine, — reprit Katia en montrant des yeux le livre qu’Arcade avait sur les genoux, — ni lorsqu’il rit, ni lorsqu’il pleure. Je l’aime lorsqu’il est triste et rêveur.

— Et moi, je l’aime lorsqu’il rit, répondit Arcade.

— C’est un vieux reste de la direction satirique de votre esprit.

(Un vieux reste ! se dit Arcade. Si Bazarof l’entendait !)

— Attendez un peu, nous vous changerons.

— Qui cela ? Vous ?

— Qui ? Ma sœur. Porphyre Platonilch avec lequel vous ne vous disputez déjà plus ; ma tante, que vous avez accompagnée avant-hier à l’église.

— Je ne pouvais pas m’y refuser ! Quant à Anna Serghéïévna, vous savez qu’elle était d’accord sur beaucoup de points avec Eugène.

— Ma sœur se trouvait alors sous son influence aussi bien que vous.

— Aussi bien que moi ? Avez-vous donc remarqué que je me sois déjà soustrait à cette influence ?

Katia ne répondit point.

— Je sais, reprit Arcade, qu’il vous a toujours déplu.

— Je ne peux pas le juger.

— Savez-vous une chose, Katerina Serghéïévna ? Chaque fois que j’entends cette réponse, je n’y crois pas. Personne, que je sache, n’est au-dessus de notre jugement. C’est tout bonnement une défaite.

— Eh bien, je vous dirai qu’il ne me déplaît pas positivement ; mais je sens que nous appartenons à deux mondes différents, et que vous aussi vous lui êtes au fond parfaitement étranger.

— Pourquoi cela ?

— Comment vous dirais-je… C’est un oiseau de proie ; il est sauvage, lui ; et vous et moi nous sommes apprivoisés.

— Moi aussi, je suis apprivoisé ?

Katia fit un signe de tête affirmatif.

Arcade se gratta derrière l’oreille.

— Savez-vous bien, Katerina Serghéïévna, que c’est un peu offensant ce que vous me dites là !

— Est-ce que vous auriez préféré être un oiseau de proie ?

— Non ; mais j’aurais voulu être fort, énergique.

— Cela ne dépend pas de nous… Votre ami ne le veut pas, et pourtant il l’est.

— Hum ! ainsi vous pensez qu’il aurait une grande influence sur Anna Serghéïevna ?

— Oui, mais personne ne peut la dominer longtemps, ajouta Katia, baissant la voix.

— Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— Elle est très-fière… non, ce n’est pas ce que je voulais dire ; elle tient beaucoup à être indépendante.

— Chacun de nous y tient, répondit Arcade, et il se demanda presque aussitôt : « À quoi bon » ? Katia eut la même pensée. Lorsque des jeunes gens se voient souvent, il leur vient les mêmes idées au même moment.

Arcade sourit, et se rapprochant de Katia, il lui dit :

— Avouez que vous la craignez un peu ?

— Qui cela ?

— Elle, répéta Arcade d’une façon significative.

— Et vous ? dit à son tour Katia.

— Et moi aussi ; remarquez que je dis : Et moi aussi.

Katia le menaça du doigt.

— Cela me surprend, dit-elle ; jamais ma sœur n’a été si bien disposée pour vous que maintenant ; elle l’était beaucoup moins à votre première visite.

— Vraiment ?

— Vous ne l’avez pas remarqué ? Cela ne vous fait pas plaisir ?

Arcade devint pensif.

— Qu’est-ce qui m’a valu les bonnes grâces d’Anna Serghéïevna ? C’est peut-être parce que je lui ai apporté des lettres de votre mère.

— Oui ; mais il y a d’autres raisons que je ne vous dirai pas.

— Pourquoi ?

— Je ne vous les dirai pas.

— Oh ! je n’en doute point ; vous êtes fort entêtée.

— Entêtée ? c’est vrai.

— Et vous savez fort bien observer.

Katia regarda Arcade de côté.

— Quelque chose vous contrarie peut-être ? À quoi pensez-vous ?

— Je me demande d’où peut venir l’esprit observateur que vous avez. Vous êtes si craintive, si méfiante ; vous évitez tout le monde…

— J’ai beaucoup vécu seule ; cela fait réfléchir malgré soi. Mais vous dites que je fuis tout le monde ? Est-ce bien à vous de le dire ?

Arcade jeta sur Katia un regard reconnaissant.

— Vous avez raison, reprit-il ; mais les personnes qui sont dans voire position, je veux dire les gens riches, ont rarement le talent de l’observation ; comme aux têtes couronnées, la vérité ne leur arrive que par hasard.

— Mais je ne suis pas riche…

Arcade resta tout surpris et ne comprit pas d’abord.

« En effet, toute la fortune est à sa sœur, » se dit-il enfin, et cette pensée ne lui fut point désagréable. — Comme vous avez bien dit cela, ajouta-t-il à haute voix.

— Comment l’entendez-vous ?

— Vous l’avez bien dit : sans simplicité, sans fausse honte et sans manières. À propos, j’imagine que toute personne qui sait et dit qu’elle est pauvre doit éprouver une sorte d’orgueil.

— Je n’ai rien éprouvé de semblable, grâce à ma sœur ; je ne sais comment il se fait que je vous aie parlé de ma position.

— Soit, mais avouez que le sentiment en question, je veux dire l’orgueil, ne vous est pas tout à fait inconnu.

— Comment cela ?

— Par exemple, et j’espère que ma demande ne vous fâchera pas, consentiriez-vous à épouser un homme riche ?

— Si je l’aimais beaucoup… mais non ; je crois que même dans ce cas, je ne l’épouserais pas.

— Ah ! voyez-vous ! s’écria Arcade ; puis il ajouta : — et pourquoi n’y consentiriez-vous pas ?

— Parce que les chansons même déconseillent un mariage disproportionné.

— Vous aimez peut-être à dominer, ou…

— Oh non ! à quoi bon ? Au contraire, je serais fort disposée à me soumettre ; mais l’inégalité me semble une chose insupportable. Se respecter soi-même et se soumettre, je comprends cela, c’est le bonheur ; mais une inégalité, mais une existence subordonnée… Non, j’en ai assez.

— Vous en avez assez, répéta Arcade. Ah oui ! ce n’est pas pour rien que vous êtes du même sang qu’Anna Serghéïevna. Vous avez le même esprit d’indépendance, mais vous êtes plus dissimulée. Je suis sûr que vous ne seriez jamais la première à déclarer un sentiment, quelque saint et puissant qu’il fût…

— Mais cela me semble tout naturel, dit Katia.

— Vous êtes intelligentes l’une et l’autre ; vous avez autant et même peut-être plus de caractère qu’elle…

— Ne me comparez pas à ma sœur, je vous en prie, reprit précipitamment Katia, cela m’est trop défavorable. Vous paraissez avoir oublié que ma sœur a tout pour elle, la beauté, l’esprit et… Vous surtout, Arcade Nikolaïtch, il ne vous convient pas de dire de pareilles choses, et avec un tel sérieux encore.

— Qu’entendez-vous par ce « vous surtout ? » et pourquoi supposez-vous que je plaisante ?

— Certainement que vous plaisantez.

— Vous croyez ? Et si j’étais sûr de ce que j’avance ? si je pensais même que je pourrais en dire beaucoup plus ?

— Je ne vous comprends pas.

— En vérité ? Allons, je vois que j’ai beaucoup trop vanté votre esprit d’observation.

— Comment ?

Arcade ne lui répondit pas et se détourna ; Katia trouva encore quelques miettes dans sa corbeille et se mit à les jeter aux moineaux, mais l’élan qu’elle imprimait à sa main était trop fort et les oiseaux prenaient leur vol avant d’avoir rien ramassé.

— Katerina Serghéïevna ! dit tout à coup Arcade, cela vous est sans doute indifférent, mais je vous déclare que je vous préfère non-seulement à votre sœur, mais à qui que ce soit au monde…

Il se leva tout à coup et s’éloigna à grands pas, comme s’il eût été épouvanté des paroles qu’il venait de prononcer.

Katia laissa tomber ses deux mains et la corbeille sur ses genoux, pencha la tête et suivit longtemps des yeux Arcade. Une légère rougeur colora peu à peu ses joues, mais sa bouche ne souriait pas et ses yeux exprimaient une sorte d’étonnement ; elle avait l’air d’éprouver pour la première fois un sentiment dont elle ignorait encore le nom.

— Tu es seule ? dit à côté d’elle madame Odintsof ; je croyais qu’Arcade t’avait accompagnée ?

Katia reporta les yeux sur sa sœur qui habillée avec goût, même avec élégance, se tenait toute droite dans l’allée et touchait du bout de son ombrelle les oreilles de Fifi.

— Toute seule, dit Katia.

— Je le vois bien, reprit sa sœur en riant ; il est donc rentré chez lui ?

— Oui.

— Vous lisiez ensemble ?

— Oui.

Madame Odintsof prit Katia par le menton et lui releva la tête.

— J’espère que vous ne vous êtes pas disputés ?

— Non, répondit Katia en écartant doucement la main de sa sœur.

— Comme tu me réponds gravement ! Je croyais le trouver ici et lui proposer de faire un tour de promenade. Il me le demande depuis longtemps. On t’a apporté de la ville les bottines, va les essayer. J’ai remarqué hier que tu en avais besoin ; les bottines que tu portes sont fanées. Je trouve que tu te négliges beaucoup trop à cet égard, et pourtant tu as un pied charmant ! ta main est belle aussi… mais elle est un peu grande, c’est pourquoi tu devrais donner plus d’attention à les pieds. Mais tu n’es pas coquette.

Madame Odintsof s’éloigna en faisant légèrement frôler sa robe élégante ; Katia se leva du banc, prit le volume de Heine et retourna à la maison ; elle n’alla pas essayer ses bottines.

— Un pied charmant, pensait-elle en montant lentement et avec légèreté la terrasse dont le soleil avait chauffé les marches. — Eh bien, il sera bientôt à mes pieds charmants.

Mais elle éprouva presque aussitôt un sentiment de honte et rentra à la maison en courant.

Arcade suivait le corridor pour gagner sa chambre ; le maître d’hôtel courut après lui et le prévint que M. Bazarof l’attendait.

— Eugène ! répondit-il presque avec effroi ; est-il arrivé depuis longtemps ?

— Il arrive à la minute, mais il a recommandé de ne pas l’annoncer à Anna Serghéïevna, et s’est fait conduire directement dans votre chambre.

— Serait-il arrivé quelque malheur à la maison ? se dit Arcade, et, montant précipitamment l’escalier, il ouvrit la porte toute grande.

À peine eut-il aperçu Bazarof qu’il se tranquillisa, quoiqu’un œil plus exercé se fût sans doute aperçu que les traits toujours énergiques, mais un peu amaigris de son ami, exprimaient une sorte d’agitation intérieure. Il était assis sur l’appui de la fenêtre, un manteau couvert de poussière sur les épaules et sa casquette sur la tête ; il ne bougea pas, même lorsque Arcade se jeta à son cou en poussant un cri de joie.

— Voilà une surprise ! Par quel hasard ? répétait celui-ci en marchant dans la chambre comme quelqu’un qui se figure qu’il est enchanté et qui veut le donner à penser. — Tout le monde se porte bien à la maison, tout va bien, n’est-ce pas ?

— Tout va bien chez vous, mais tout le monde ne s’y porte pas bien, répondit Bazarof. Voyons, tiens-toi tranquille, fais-moi apporter un verre de kvass[55], assieds-toi et écoute ce que je vais te communiquer en peu de mots, mais en termes qui, je l’espère, te paraîtront suffisamment clairs.

Arcade se calma et Bazarof lui raconta son duel avec Paul Petrovitch. Arcade en fut très-surpris et même très-affecté, mais il ne crut point nécessaire de le manifester. Il se contenta de demander si la blessure de son oncle était vraiment légère, et Bazarof lui ayant répondu qu’elle était fort intéressante, mais nullement au point de vue médical, il s’efforça de sourire, et intérieurement il se sentait, de la honte et une sorte d’effroi. Bazarof eut l’air de comprendre ce qui se passait en lui.

— Oui, oui, se dit-il, voilà ce que c’est que de vivre sous un toit féodal ; on prend soi-même des habitudes du moyen âge, on se fait spadassin. Je vais maintenant de nouveau voir les anciens, mais, chemin faisant, je me suis arrêté ici… afin de te rapporter toute l’affaire, pourrais-je te dire, si je ne considérais point un mensonge inutile comme une sottise. Non, je suis venu ici, le diable sait pourquoi ! Vois-tu, il est quelquefois bon de se saisir par le toupet et de se tirer en l’air comme une rave que l’on sort de sa plate-bande, et c’est ce que je viens de faire… Mais il m’a pris fantaisie de revoir une dernière fois la place que j’ai laissée, la plate-bande ou j’avais pris racine.

— J’espère que ces paroles ne me concernent point, dit Arcade d’un ton ému, j’espère que tu ne songes pas à te séparer de moi ?

Bazarof le regarda d’un œil fixe et scrutateur.

— Toi, en serais-tu vraiment bien chagrin ? Il me semble que tu t’es déjà séparé de moi. Tu es si propret, si frais… Je suppose que tes affaires avec madame Odintsof vont à merveille.

— De quelles affaires parles-tu ?

— N’est-ce pas pour elle que tu as quitté la ville, oisillon ? À propos, qu’y deviennent les écoles du dimanche ? Est-ce que tu n’es pas amoureux ? Ou bien es-tu déjà arrivé à la période de la modestie ?

— Eugène, tu sais que j’ai toujours été franc avec toi. Eh bien, je te jure, je prends Dieu à témoin, que tu es dans l’erreur.

— Hum ! Dieu à témoin… Une nouvelle expression, dit Bazarof à demi-voix. À quel propos le prends-tu si vivement ? Cela m’est absolument indifférent. Un romantique s’écrierait : Je sens que nos routes commencent à s’écarter ; moi je me borne à dire que nous sommes dégoûtés l’un de l’autre.

— Eugène….

— Le mal n’est pas grand, mon cher ; on se dégoûte de bien autre chose dans la vie. Maintenant, je crois que nous pourrions nous quitter. Depuis que je suis ici, je me sens tout écœuré, absolument comme si je m’étais gorgé des lettres de Gogol à la femme du gouverneur de Kalouga. Je n’ai pas fait dételer les chevaux.

— Quelle idée ! c’est impossible !

— Et pourquoi ?

— Je ne parle pas de moi ; mais je suis sûr que madame Odintsof le trouverait souverainement malhonnête, car elle désirera très-certainement te voir.

— Quant à cela, je pense que tu es dans l’erreur.

— Je suis certain, au contraire, que j’ai raison, répondit Arcade. Pourquoi feindre ? Puisque nous sommes sur ce chapitre, est-ce que tu n’es pas venu ici pour elle ?

— Peut-être ; mais tu n’en es pas moins dans l’erreur.

Arcade avait pourtant raison. Madame Odintsof désira voir Bazarof, et le lui fit dire par le maître d’hôtel. Bazarof changea de costume pour se présenter devant elle ; son habit neuf se trouvant emballé de façon à ce qu’on pût le prendre sans rien déranger.

Madame Odintsof ne reçut point Bazarof dans la chambre où il lui avait si inopinément déclaré son amour, mais dans le salon. Elle lui tendit d’un air affectueux le bout de ses doigts, mais sa figure exprimait une contrainte involontaire.

— Anna Serghéïevna, se hâta de dire Bazarof, avant tout, je dois vous tranquilliser. Vous voyez un mortel qui est revenu complètement à la raison, et qui espère que les autres ont oublié ses sottises. Je pars pour longtemps, et quoique je ne sois guère tendre, comme vous le savez, je n’aimerais pas à penser que vous vous souvenez de moi avec déplaisir…

Madame Odintsof respira profondément, comme quelqu’un qui vient d’atteindre le sommet d’une haute montagne, et un léger sourire anima ses traits. Elle tendit une seconde fois la main à Bazarof, et celui-ci l’ayant serrée, elle répondit à cette pression.

— Que celui de nous deux qui rappellera le passé perde un de ses yeux[56], lui dit-elle, d’autant plus que, parlant en, conscience, moi aussi j’ai péché alors, si ce n’est par coquetterie, du moins par… d’une autre manière enfin. En un mot, soyons amis comme auparavant. Tout cela n’était qu’un songe, n’est-ce pas ? Et qui se souvient d’un songe ?

— Qui s’en souvient ? D’ailleurs l’amour… c’est un sentiment factice.

— Vraiment ? Je suis charmée de l’apprendre.

Ainsi disait madame Odintsof, ainsi disait de son côté Bazarof ; ils pensaient l’un et l’autre dire la vérité. Combien y avait-il de vérité dans leurs paroles ? Ils ne le savaient probablement pas eux-mêmes, et l’auteur l’ignore aussi. Mais la conversation prit un tour qui semblait indiquer qu’ils s’accordaient réciproquement une pleine confiance.

Madame Odintsof demanda à Bazarof ce qu’il avait fait chez les Kirsanof. Il faillit lui conter son duel avec Paul Petrovitch, mais il se retint en pensant qu’elle pourrait le soupçonner de chercher à se rendre intéressant, et se contenta de lui dire qu’il avait passé le temps à travailler.

— Et moi, reprit madame Odintsof, j’ai d’abord eu le spleen, Dieu sait pourquoi ! C’était au point que je songeais à voyager. Figurez-vous cela ! Mais je me suis remise peu à peu ; votre ami Arcade est arrivé, et je suis rentrée dans mon ornière, dans mon véritable rôle.

— Quel est ce rôle, permettez-moi de vous le demander ?

— Le rôle de tante, de gouvernante, de mère, comme vous voudrez le nommer. À propos, savez-vous que j’ai été longtemps sans comprendre votre étroite amitié pour Arcade ; je le trouvais assez insignifiant. Mais maintenant j’ai appris à le mieux connaître, et je me suis convaincue qu’il est très-intelligent… et surtout jeune, très jeune… Nous n’en sommes plus là, nous autres, hélas ! Eugène Vassilievitch !

— Votre présence l’intimide-t-elle toujours autant ? lui demanda Bazarof.

— Est-ce que ?… commença madame Odintsof, et se reprenant aussitôt, elle ajouta :

— Il est devenu beaucoup plus confiant, et cause volontiers avec moi. Auparavant, il me fuyait. Au reste, je dois avouer que je ne recherchais pas non plus sa société. Katia et lui sont maintenant une paire d’amis.

Bazarof ressentit un mouvement d’impatience. « La femme ne peut pas se passer de ruses, » se dit-il.

— Vous prétendez qu’il vous évitait, reprit-il avec un froid sourire, mais ce timide amour que vous lui avez inspiré n’est sans doute plus un secret pour vous maintenant ?

— Comment ! lui aussi ! s’écria involontairement madame Odintsof.

— Lui aussi, répéta Bazarof avec un respectueux salut. Est-il possible que vous l’ayez ignoré, et que je sois le premier à vous apprendre cette nouvelle ?

Madame Odintsof baissa les yeux.

— Vous vous trompez, répondit-elle.

— Je ne le pense pas : mais j’aurais peut-être dû me taire.

Bazarof se dit en même temps : « Cela t’apprendra à ruser. »

— Pourquoi n’en auriez-vous point parlé ? Mais je crois que dans cette circonstance aussi vous avez donné une signification beaucoup trop grande à une impression passagère. Je commence à soupçonner que vous êtes enclin à l’exagération.

— Parlons d’autre chose, madame.

— Pourquoi donc ? reprit-elle, ce qui ne l’empêcha point de donner un autre cours à la conversation.

Elle se sentait toujours un peu mal à l’aise avec Bazarof, quoiqu’elle se fût persuadée que tout était oublié, comme elle le lui avait dit. Tout en échangeant avec lui les paroles les plus simples, même en plaisantant, elle éprouvait un léger sentiment de crainte. C’est ainsi que sur un bateau à vapeur, en mer, on cause et on rit avec insouciance, absolument comme sur la terre ferme ; mais qu’il arrive le moindre contre-temps, la moindre circonstance imprévue, et aussitôt se laisse lire sur toutes les physionomies une inquiétude particulière, attestant la conscience permanente d’un danger permanent.

La conversation de madame Odintsof et de Bazarof ne dura pas longtemps. Anna Serghéïevna devenait de plus en plus sérieuse ; elle répondit avec distraction, et finit par lui proposer de passer au salon. Ils retrouvèrent la princesse et Katia.

— Où est donc Arcade Nikolaïévitch ? demanda madame Odintsof. Ayant appris qu’il avait disparu depuis une heure, elle l’envoya chercher.

Après avoir couru de tous les côtés, on finit par le trouver, assis sur un banc, au fond du jardin, le menton appuyé sur ses mains et plongé dans ses réflexions. Les pensées qui en faisaient le sujet étaient profondes et sérieuses, mais nullement tristes. Il savait que madame Odintsof était en tête à fête avec Bazarof, et il n’en éprouvait plus la moindre jalousie ; au contraire, sa figure était épanouie ; il semblait décidé à faire une certaine chose qui le réjouissait et l’étonnait en même temps.

Le mari de madame Odintsof n’aimait point les innovations, mais il était toujours prêt à accepter « les sages fantaisies d’un goût épuré, » et en conséquence de cette disposition, il avait fait élever dans le jardin, entre l’orangerie et l’étang une sorte de portique grec bâti en briques. Le mur qui formait le fond de cette construction contenait six niches destinées à des statues, que M. Odintsof voulait faire venir de l’étranger. Ces statues devaient représenter : la Solitude, le Silence, la Réflexion, la Mélancolie, la Pudeur, et la Sensibilité. L’une d’elles, la déesse du Silence, figurée le doigt sur les lèvres, avait été apportée et mise en place ; mais, le jour même de son installation, des gamins lui cassèrent le nez, et quoique un peintre en bâtiments du voisinage se fût chargé de refaire un nez « deux fois plus beau, » M. Odintsof la fit emporter, et on la mit dans le coin d’une grange à battre le blé, où elle demeura longtemps, au grand effroi des paysannes superstitieuses. Depuis bien des années, des buissons touffus avaient couvert le devant du portique. Les chapiteaux des colonnes seulement paraissaient encore au-dessus de ce mur de verdure. Sous le portique, il faisait toujours très-frais, même dans la plus grande chaleur du jour. Anna Serghéïevna n’aimait point ce lieu depuis qu’elle y avait trouvé une couleuvre ; mais Katia venait souvent s’asseoir sur un grand banc de pierre placé sous une des niches. Entourée d’ombre et de fraîcheur, elle lisait, travaillait, ou s’abandonnait à la sensation douce et lente d’un calme profond. sensation que chacun doit connaître, et dont le charme consiste dans l’observation silencieuse et presque machinale du puissant flot de vie qui s’épanche continuellement autour de nous et en nous-même.

Le lendemain de l’arrivée de Bazarof, Katia était assise sur son banc favori, et Arcade se trouvait de nouveau auprès d’elle. Elle avait consenti à se rendre avec lui sous le portique. Il ne restait plus qu’une heure jusqu’au déjeuner ; la chaleur du jour n’avait pas encore remplacé la fraîcheur matinale. La figure d’Arcade conservait la même expression que la veille ; Katia paraissait préoccupée. Sa sœur l’avait appelée dans son cabinet aussitôt après le thé, et l’ayant d’abord caressée, ce qui effrayait toujours un peu Katia, elle lui conseilla d’être plus circonspecte dans sa conduite à l’égard d’Arcade, et surtout d’éviter les tête-à-tête avec lui, sa tante et toute la maison ayant remarqué ces a parte trop fréquents. En outre, déjà, la veille au soir, Anna Serghéïevna avait été mal disposée, et Katia elle-même se sentait agitée, comme si elle eût été coupable. En cédant au vœu d’Arcade, elle s’était promis que ce serait pour la dernière fois.

— Katerina Serghéïevna, dit tout à coup Arcade, avec je ne sais quel mélange d’assurance et de timidité, — depuis que j’ai le bonheur de vivre sous le même toit que vous, j’ai causé avec vous de bien des choses, et pourtant j’ai laissé de côté une question… qui est très-importante pour moi. Vous avez fait hier la remarque que l’on m’avait changé ici, ajouta-t-il en recherchant et en évitant tout à la fois le regard interrogatif de Katia ; — effectivement, je me suis modifié en beaucoup de choses, et vous le savez mieux que personne, vous à qui je dois en réalité ce changement.

— Moi ?… vous… répondit Katia.

— Je ne suis plus le garçon présomptueux que j’étais, à mon arrivée ici, reprit Arcade ; ce n’est pas pour rien que j’ai accompli ma vingt-troisième année. Je pense toujours à être utile et à consacrer toutes mes forces à… au triomphe de la vérité ; mais je ne cherche plus mon idéal là où je le cherchais auparavant ; il me paraît… beaucoup plus rapproché. Jusqu’à présent je ne me comprenais pas, je m’imposais des problèmes au-dessus de mes forces… Mes yeux se sont enfin ouverts, grâce à un sentiment… Je ne m’exprime peut-être pas très-clairement, mais j’espère que vous me comprendrez…

Katia ne répondit point, et elle cessa de regarder Arcade.

— Je pense, reprit-il d’une voix plus émue, tandis qu’un pinson chantait son insouciante chanson au-dessus de sa tête dans le feuillage d’un bouleau ; je pense que le devoir de tout honnête homme est de se montrer franc à l’égard de ceux… de ceux qui… en un mot, avec ceux qui lui sont chers, et c’est pourquoi… je suis décidé…

Mais ici l’éloquence fit défaut à Arcade ; il s’embrouilla dans ses phrases, perdit contenance, et fut obligé de s’interrompre, Katia tenait toujours les yeux baissés ; elle ne comprenait point où il voulait en venir et pourtant elle semblait attendre quelque chose.

— Je prévois que je vais vous surprendre, reprit Arcade dès qu’il eut recouvré des forces, — d’autant plus que ce sentiment se rapporte en quelque façon… en quelque façon… remarquez-le bien… à vous. Je crois me rappeler que vous m’avez reproché hier de manquer de sérieux, ajouta-t-il de l’air d’un homme qui, entré dans un marais, sent qu’il s’enfonce de plus en plus à chaque pas, et n’en continue pas moins à avancer, dans l’espoir de s’en tirer plus promptement. — Ce reproche est souvent adressé… aux jeunes gens même lorsqu’ils cessent de le mériter… et si j’avais plus de confiance en moi-même… « Viens donc à mon aide ! viens donc ! » pensait Arcade avec désespoir ; mais Katia restait toujours immobile. — Et si je pouvais espérer…

— S’il m’était permis d’avoir confiance dans vos paroles, dit tout à coup près d’eux madame Odintsof de sa voix claire et calme.

Arcade se tut immédiatement et Katia pâlit. Un petit sentier passait près des buissons qui cachaient le portique ; madame Odintsof le suivait avec Bazarof. Ni Katia ni Arcade ne pouvaient les voir, mais ils entendaient leurs paroles et jusqu’à leur respiration. Les promeneurs firent encore quelques pas et s’arrêtèrent tout juste devant le portique, comme avec intention.

— Voyez-vous, continua madame Odintsof, vous et moi, nous nous sommes trompés ; nous ne sommes plus ni l’un ni l’autre de la première jeunesse, moi surtout ; nous avons vécu, nous sommes fatigués tous deux, nous sommes, pourquoi ne point l’avouer ? intelligents tous deux, nous avons commencé par nous intéresser réciproquement, notre curiosité fut éveillée… ensuite…

— Ensuite, j’ai fait le sot, dit Bazarof.

— Vous savez que ce ne fut pas là la cause de notre rupture. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous n’avions pas besoin l’un de l’autre ; nous avions trop de… comment dirais-je ? trop de traits communs. Nous ne l’avons pas compris tout de suite. Au contraire, Arcade…

— Vous aviez besoin de lui ? demanda Bazarof.

— Cessez donc, Eugène Vassilievitch ! Vous prétendez que je ne lui suis pas indifférente, et en effet, il m’a toujours semblé que je lui plaisais. Je sais que je pourrais être… sa tante ; mais je ne veux pas vous cacher que je pense plus souvent à lui, depuis quelque temps. Sa jeunesse et sa naïveté ont pour moi un certain attrait.

— Un certain charme… ; c’est le mot dont on se sert en pareil cas, reprit Bazarof d’une voix sourde et tranquille, mais qui laissait percer les bouillonnements de la bile. — Arcade faisait hier encore le mystérieux, et il ne m’a parlé ni de vous, ni de votre sœur… c’est un grave symptôme !

— Il est à l’égard de Katia absolument comme un frère, dit madame Odintsof, et cela me plaît, quoique je ne dusse peut-être pas permettre une telle intimité entre eux.

— Est-ce bien la sœur qui parle en vous dans ce moment ? répondit lentement Bazarof.

— Sans doute… Mais pourquoi nous sommes-nous arrêtés ? Continuons notre promenade. Quelle étrange conversation nous avons, n’est-ce pas ? Je n’aurais jamais cru que je viendrais à vous dire de pareilles choses ! Vous savez que… tout en vous craignant, j’ai en vous une grande confiance, parce que, au fond, je vous sais très-bon.

— D’abord, je ne suis pas bon du tout ; et en second lieu, je suis devenu pour vous fort insignifiant, et vous me dites que je suis bon !… C’est comme si vous mettiez une couronne de fleurs sur la tête d’un mort.

— Eugène Vassilievitch, nous ne sommes pas maîtres…, reprit madame Odintsof.

Mais en ce moment une bouffée de vent agita les feuilles et emporta ses paroles.

— Mais vous êtes libre ?… dit quelques instants après Bazarof.

C’est tout ce que l’on put encore entendre de leur conversation. Le bruit de leurs pas s’éloigna de plus en plus… et le silence se rétablit.

Arcade se tourna vers Katia. Elle avait toujours la même attitude ; seulement sa tête était encore plus baissée.

— Katerina Serghéïévna, dit-il d’une voix tremblante et les mains jointes ; je vous aime avec passion et pour la vie, et n’aime que vous seule au monde. Je voulais vous l’avouer, et si votre réponse m’était favorable, je voulais demander votre main… parce que je ne suis pas riche et que je me sens prêt à tous les sacrifices… Vous ne répondez pas ? Vous ne me croyez pas ? Vous pensez que je parle avec étourderie ? Mais rappelez-vous ces jours derniers. Pouvez-vous douter que tout le reste, comprenez-moi bien, tout, tout le reste ait disparu sans laisser de traces ? Regardez-moi ; dites-moi un seul mot… J’aime… je vous aime… croyez-moi donc !

Katia jeta sur Arcade un regard sérieux et limpide ; après avoir longuement réfléchi, elle lui répondit avec un imperceptible sourire : — Oui.

Arcade sauta du banc.

— Oui ! vous avez dit oui, Katerina Serghéïévna ! que signifie ce mot ? Faut-il entendre par là que vous croyez à la sincérité de mes paroles… ou bien… ou bien… je n’ose pas achever…

— Oui ! répondit Katia, et cette fois il la comprit.

Il saisit ses grandes et belles mains, et les pressa sur son cœur ; la joie le suffoquait. Il chancelait sur ses jambes et répétait continuellement : Katia ! Katia ! Et elle se mit à pleurer aussi, tout en riant elle-même de ses larmes. Celui qui n’a point vu de ces larmes là dans les yeux d’une femme aimée, ne sait pas à quel point, anéanti par la reconnaissance et par la passion, un homme peut être heureux.

Le lendemain de bonne heure madame Odintsof fit prier Bazarof de venir la voir dans son cabinet, et lui tendit avec un rire contraint une feuille de papier à lettres pliée en deux. C’était une lettre d’Arcade ; il demandait la main de Katia.

Bazarot parcourut rapidement la lettre, et fit un effort sur lui-même pour contenir un sentiment de satisfaction méchante.

— À merveille ! dit-il ; pourtant vous prétendiez, hier encore, qu’il ne ressentait pour Katerina Serghéïevna qu’un amour fraternel ? Que comptez-vous lui répondre ?

— Que me conseillez-vous de faire ? répondit madame Odintsof en continuant à rire.

— Je suppose, reprit Bazarof en riant aussi, quoiqu’il ne s’en souciât pas plus qu’elle, je suppose, qu’il faut leur donner votre bénédiction. Le parti est bon sous tous les rapports ; la fortune des Kirsanof est assez considérable ; Arcade est fils unique, et son père est un brave homme qui ne le tracassera en rien.

Madame Odintsof fit quelques pas dans la chambre ; elle rougissait et pâlissait tour à tour.

— Vous croyez ? reprit-elle ; je n’y vois pas d’inconvénient moi-même. Cela me fait plaisir pour Katia… et pour Arcade Nicolaïévich. J’attendrai, bien entendu, la réponse de son père, je l’enverrai lui-même pour la chercher. Mais tout cela prouve bien que j’avais raison hier soir, quand je vous disais que nous sommes vieux, vous et moi… Comment ne me doutais-je de rien ? cela me confond !

Madame Odintsof se mit de nouveau à rire et se détourna immédiatement.

— La jeunesse d’aujourd’hui est diantrement rusée, dit Bazarof en riant à son tour. — Adieu, ajouta-t-il après un moment de silence. Je vous souhaite de terminer cette affaire le plus agréablement possible, je m’en réjouirai de loin.

Madame Odintsof se tourna vivement de son côté.

— Est-ce que vous partez ? Pourquoi ne resteriez vous pas maintenant… Restez donc… votre conversation est amusante… on croit marcher sur le bord d’un précipice. On a peur dans le premier moment, puis on se sent une audace qui surprend. Restez.

— Je suis sensible à votre invitation, ainsi qu’à la bonne opinion que vous avez de mes petits talents de conversation. Mais je trouve que je hante déjà depuis trop longtemps un monde qui n’est pas le mien. Les poissons volants peuvent bien se tenir pendant quelque temps en l’air, mais ils finissent par retomber dans l’eau ; permettez-moi de replonger aussi dans mon élément naturel.

Madame Odintsof regarda Bazarof. Un rire amer contractait son pâle visage. « Celui-ci m’a aimée ! » se dit-elle, et elle lui tendit la main avec une pitié affectueuse.

Mais il l’avait aussi comprise.

— Non ! dit-il en faisant un pas en arrière. Quoique pauvre, je n’ai encore jamais accepté d’aumône. Adieu, et portez-vous bien.

— Je suis sûre que nous ne nous voyons pas pour la dernière fois, reprit madame Odintsof avec un mouvement involontaire.

— Que n’arrive-t-il pas en ce monde ! répondit Bazarof.

Puis, ayant salué Anna Serghéïevna, il sortit.

— Tu songes donc à te faire un nid ? dit-il à Arcade, tout en faisant sa malle. Tu as raison ! c’est une bonne idée. Seulement, tu as eu tort de finasser. J’attendais de toi une tout autre direction. Mais tu en as peut-être été tout ébahi toi-même ?

— Je ne m’y attendais nullement en effet, lorsque je l’ai quitté, répondit Arcade. Mais tu n’es guère franc en me disant « c’est une bonne idée, » comme si je ne connaissais pas ton opinion sur le mariage !

— Eh ! mon très-cher, reprit Bazarof, comme tu t’exprimes aujourd’hui ! Ne vois-tu pas ce que je fais là ? J’ai découvert une place vide dans ma malle, et je la bouche comme je peux avec du foin ; c’est ainsi qu’il faut en agir avec la malle de la vie ; il faut la remplir avec tout ce qui vous tombe sous la main, pourvu qu’il ne reste pas de vide. Ne te formalise pas, je t’en prie ; tu te souviens probablement de l’opinion que j’ai toujours eue de Katérina Serghéïevna. Il y a des jeunes filles chez nous qui passent pour des merveilles uniquement parce qu’elles soupirent à propos ; mais la tienne saura se faire valoir par d’autres mérites, et elle le saura si bien que tu seras son très-humble serviteur ; au reste, c’est dans l’ordre des choses.

Bazarof referma avec force le couvercle de la malle et se redressa.

— Maintenant je te répéterai, pour nos adieux (car il ne faut pas nous abuser, nous nous séparons pour toujours, et tu dois en être aussi certain que moi…) : tu agis sagement ; notre existence vagabonde, rude et triste ne te convient pas. Tu manques de hardiesse, de méchanceté, mais en revanche tu es doué d’une audace juvénile et d’une fougue juvénile ; cela ne suffit pas pour l’œuvre que nous poursuivons, nous autres. Et puis, vous messieurs les gentilshommes, vous ne pouvez aller au delà d’une généreuse indignation ou d’une généreuse résignation, ce qui ne signifie pas grand’chose. Vous croyez être de grands hommes, vous vous croyez au pinacle de la perfection humaine, quand vous avez cessé de battre vos domestiques, et nous, nous ne demandons qu’à nous battre et à battre. Notre poussière te rougirait les yeux, notre boue te salirait ; tu n’es vraiment pas à notre hauteur ; tu t’admires avec complaisance, tu prends plaisir à t’adresser des reproches ; tout cela nous ennuie ; nous avons bien autre chose à faire qu’à nous admirer ou à nous adresser des reproches : il nous faut d’autres hommes à mater. Tu es un excellent garçon ; mais tu n’en es pas moins toujours un gentillâtre doucereux, un petit seigneur libéral, et vola tou, pour parler comme mon noble père.

— Tu me dis adieu pour toujours, Eugène ? lui demanda tristement Arcade. — Et c’est là tout ce que tu trouves à me dire ?

Bazarof se gratta la nuque.

— Je pourrais ajouter quelque chose de senti, Arcade, mais je ne le ferai pas. Cela serait faire du romantisme, sucer des bonbons. Voici un dernier conseil : marie-toi au plus vite ; dispose bien ton nid et fais beaucoup d’enfants ! Ce seront certainement des gens d’esprit, parce qu’ils viendront à temps, non pas comme toi et moi. Eh ! je vois que les chevaux sont prêts… En route ! J’ai dit adieu à tout le monde… Allons ! nous embrasserons-nous ?

Arcade se jeta au cou de son ancien maître et ami, et un flot de larmes inonda ses joues.

— Voilà bien la jeunesse ! dit tranquillement Bazarof ; mais je compte sur Katérina Serghéïevna ! Elle te consolera en moins de rien.

— Adieu, frère ! dit-il à Arcade lorsqu’il était déjà grimpé dans la téléga, et lui montrant deux corbeaux assis côte à côte sur le toit de l’écurie, il ajouta : Voilà un bon exemple ! ne manque pas de le suivre.

— Que veux-tu dire ? lui demanda Arcade.

— Comment ! je te croyais plus fort que cela en histoire naturelle. Ne sais-tu pas que le corbeau est le plus respectable des oiseaux ? il aime la vie de famille. Prends-le pour modèle ! Adieu, signor !

La téléga s’ébranla et partit.

Bazarof avait dit vrai. Arcade, en causant ce même soir avec Katia avait complétement oublié son maître. Il commençait déjà à se soumettre à elle, et Katia n’en était nullement surprise. Le lendemain il devait se rendre à Marino, auprès de Nikolaï Pétrovitch. Pour ne pas gêner les jeunes gens, que seulement, par convenance, elle ne laissait pas trop longtemps seuls, madame Odintsof éloigna généreusement la princesse, jetée par la nouvelle du prochain mariage dans un état d’irritation larmoyante. Quant à elle-même, Anna Serghéïevna craignit un moment que le spectacle du bonheur des deux jeunes gens ne lui parût un peu pénible ; mais il en fut tout autrement. Au lieu de la fatiguer, ce spectacle l’intéressa et l’attendrit même. Elle en fut à la fois réjouie et attristée.

« Il parait que Bazarof avait raison, se dit-elle, il n’y a en moi que de la curiosité, seulement de la curiosité, et l’amour du repos, et l’égoïsme… »

— Enfants ! dit-elle en forçant sa voix, est-ce que l’amour est un sentiment factice ?

Mais Katia ni Arcade ne comprirent la question. Madame Odintsof leur inspirait une certaine crainte ; la conversation qu’ils avaient fort involontairement entendue ne leur sortait pas de la tête. Au reste elle les tranquillisa bientôt ; et fort naturellement, car elle se tranquillisa elle-même.


XXV


L’arrivée de Bazarof réjouit d’autant plus ses parents, qu’ils ne l’attendaient point. Arina Vlassievna en fut tellement bouleversée qu’elle ne faisait que courir dans la maison ; son mari finit par la comparer à une perdrix ; la petite queue retroussée de sa camisole lui donnait effectivement quelque ressemblance avec un oiseau. Vassili Ivanovitch lui-même grognait continuellement avec satisfaction en suçant du coin de sa bouche le bout d’ambre de sa pipe ; puis, se prenant le cou avec ses doigts, il tournait convulsivement la tête comme pour s’assurer qu’elle était bien en place, et ouvrant tout à coup la bouche toute grande, il se mettait à rire sans bruit.

— J’arrive pour six semaines au moins, mon vieux, lui dit Bazarof, je veux travailler et j’espère que tu me laisseras en paix.

— Tu oublieras ma physionomie ; voilà à quel point je te gênerai ! répondit Vassili Ivanovitch.

Il ne manqua pas à sa promesse. Ayant établi son fils, comme la première fois, dans le cabinet, il semblait presque se cacher de lui, et empêchait sa femme de s’abandonner à son égard à une sensibilité trop démonstrative.

— Je crois bien, lui disait-il, que nous avons un peu ennuyé Eniouchenka pendant son premier séjour ; il faut nous montrer plus sages maintenant.

Arina Vlassievna approuvait son mari, mais elle n’y gagnait pas grand’chose, car elle ne voyait son fils qu’au moment des repas et craignait de lui adresser la parole. — Eniouchenka, — lui disait-elle, et celui-ci n’avait pas encore eu le temps de se retourner que, passant entre ses doigts les cordons de son ridicule, elle balbutiait : — Rien ; rien ; ce n’est rien ! — puis, elle entrait chez Vassili Ivanovitch et lui disait, la joue appuyée sur sa main : — Comment pourrions-nous bien savoir, mon chéri, ce que Enioucha aimerait mieux avoir aujourd’hui à dîner, du chtchi ou du borstch[57] ? — Pourquoi ne le lui as-tu pas demandé ? répondait-il. — J’ai eu peur de l’ennuyer.

Bazarof cessa bientôt lui-même de se tenir enfermé ; la fièvre de travail à laquelle il était en proie fut remplacée par une sorte d’ennui sombre et inquiet. Un accablement étrange se faisait remarquer dans tous ses mouvements ; sa démarche même, jusque-là si ferme et si rapide, changea visiblement. Il ne fit plus de promenades solitaires, et commença à rechercher la société ; il se mit à boire le thé dans le salon, à flâner dans le potager avec Vassili Ivanovitch et à fumer avec lui en silence ; il demanda un jour des nouvelles du père Alexis. Ce changement réjouit d’abord beaucoup Vassili Ivanovitch ; mais sa joie ne fut pas de longue durée. — Enioucha me désole, dit-il un jour confidentiellement à sa femme ; ce n’est pas qu’il soit mécontent ou irascible, cela ne m’inquiéterait pas, mais il est triste, chagrin : c’est désespérant. Il se tait, j’aimerais mieux qu’il nous grondât ; avec cela il maigrit et son teint est mauvais. — Ô mon Dieu ! mon Dieu ! répondait la vieille en soupirant, je lui mettrais bien un sachet de reliques au cou, mais il n’y consentirait pas. Vassili Ivanovitch tenta à plusieurs reprises d’interroger prudemment Bazarof sur ses occupations, sur sa santé, sur Arcade… Mais Bazarof lui répondait de mauvaise grâce, et finit par lui dire avec dépit : — On dirait que tu marches autour de moi sur la pointe des pieds. Cette manière-là est encore plus mauvaise que la première. — Allons ! allons ! je ne le ferai plus… reprit précipitamment le pauvre Vassili Ivanovitch. Les conversations politiques n’eurent pas plus de succès. Un jour, ayant abordé la grande question du progrès à propos du prochain affranchissement des paysans, il s’imagina que cela plairait à son fils ; mais celui-ci répondit avec indifférence : — Hier, en passant derrière la haie du jardin j’entendis des petits paysans s’égosiller à crier, au lieu d’une de leurs vieilles chansons : « Le temps de la fidélité est venu, les cœurs sentent les atteintes de l’amour… » Voilà ton progrès !

Bazarof se rendait quelquefois au village, et se mettait à causer, suivant son habitude, d’un air railleur, avec le premier paysan venu. — Voyons, lui disait-il, expose-moi tes idées : on prétend que vous constituez la force et l’avenir de la Russie ; avec vous commencera une nouvelle époque de notre histoire ; vous nous donnerez notre véritable langue, et de bonnes lois. — Le paysan se taisait, ou bien il prononçait des paroles dans le genre de celles-ci : Nous pourrions bien effectivement, parce que d’ailleurs… selon la règle, par exemple, qui nous est donnée. — Explique-moi ce que c’est que votre mir[58] lui demandait Bazarof ; est-ce celui qui repose sur trois poissons ?

— C’est la terre qui repose sur trois poissons, répliquait le paysan d’un ton convaincu et en donnant à sa voix une mélopée patriarcale et naïve ; — et chacun sait que la volonté seigneuriale est toute-puissante contre notre mir ; car vous êtes nos pères. Plus le maître est sévère et plus le paysan est aimable.

Un jour qu’il venait d’entendre un pareil discours, Bazarof haussa les épaules avec mépris et se détourna du paysan qui regagna tranquillement son toit.

— De quoi t’a-t-il parlé ? demanda à ce dernier un autre paysan, homme entre deux âges, à la mine rébarbative, et qui l’avait vu du seuil de sa porte causer avec Bazarof ; est-ce des redevances en retard ?

— Ah ! bien oui ! reprit le premier paysan, et sa voix n’avait plus trace de mélopée patriarcale ; elle laissait percer, au contraire, une rudesse pleine de dédain ; — il a bavardé avec moi parce que la langue lui démangeait sans doute. Les maîtres sont tous les mêmes ; est-ce qu’ils comprennent quelque chose ?

— Comment comprendraient-ils quelque chose ! lui dit son interlocuteur, et, ayant secoué leurs bonnets et abaissé leurs ceintures, ils se mirent à causer tous deux des affaires de la commune.

Hélas ! le jeune homme plein d’assurance qui venait de s’éloigner en levant dédaigneusement les épaules, ce Bazarof qui savait si bien parler aux paysans, comme il s’en était vanté dans sa discussion avec Paul Petrovitch, ne soupçonnait même pas que ceux-ci le considéraient comme une sorte de bouffon…

Au reste, il finit par se trouver une occupation. Un jour Vassili Ivanovitch pansait en sa présence la jambe blessée d’un paysan ; les mains du vieillard tremblaient et il éprouvait quelque difficulté à serrer les bandages ; Bazarof vint à son aide. À partir de ce moment il continua à assister son père dans sa tâche de docteur, sans cesser pour cela de plaisanter sur les remèdes qu’il conseillait lui-même, sur l’empressement avec lequel son père les mettait en pratique. Mais ces plaisanteries ne déconcertaient nullement Vassili Ivanovitch, il les trouvait au contraire fort à son goût. C’était avec un véritable bonheur qu’il écoutait Bazarof, tout en fumant sa pipe et en retenant avec deux doigts les pans de sa vieille robe de chambre, et plus les paroles de son fils étaient venimeuses, plus l’heureux père riait de bon cœur, en montrant toutes ses dents noirâtres. Il allait jusqu’à répéter les sorties quelquefois dénuées de sel ou n’ayant aucun sens que faisait son fils : ainsi, par exemple, il répéta à tout propos plusieurs jours durant : « Ceci c’est pour le dessert ! » uniquement parce que son fils, ayant appris qu’il s’était rendu à matines, avait employé cette expression.

— Dieu merci ! dit-il confidentiellement à sa femme ; Enioucha a oublié son hypocondrie ! Comme il m’a arrangé aujourd’hui ! — D’un autre côté il ne se sentait pas d’aise en se voyant un tel aide ; cette idée lui inspirait un sentiment d’orgueil exalté. — Oui, oui, disait-il à quelque pauvre paysanne enveloppée dans l’armiak[59] de son mari, et portant une kitchka[60] à cornes, à qui il remettait une fiole d’eau de Goulard, ou un petit pot d’onguent de jusquiame : — tu devrais remercier Dieu à tout instant, ma chère, d’avoir amené ici mon fils : on te traite maintenant d’après la plus savante méthode du jour ; comprends-tu cela ? L’empereur des Français, Napoléon lui-même n’a pas un meilleur médecin. — la paysanne à laquelle il adressait cette exhortation et qui était venue se plaindre de se sentir soulevée par de petits poings (sans pouvoir expliquer le sens de ses paroles) écoutait Vassili Ivanovitch en le saluant jusqu’à terre et en tirant de son sein trois œufs enveloppés dans le bout d’une serviette[61] qui constituaient son offrande.

Bazarof arracha même une dent à un marchand forain, et quoique cette dent n’eût rien de particulier, Vassili Ivanovitch la conserva comme une pièce rare et répéta plusieurs fois en la montrant au père Alexis :

— Voyez-vous, père, quelles racines ! Il faut qu’Eugène ait un fameux poignet ! J’ai vu le marchand soulevé en l’air. C’était magnifique ! Je crois vraiment qu’un chêne n’y aurait pas résisté !

— C’est méritoire ! répondit le prêtre, ne sachant trop comment couper court à l’extase du vieillard.

Un paysan du voisinage amena un jour à Vassili Ivanovitch son frère qui avait le typhus. Le malheureux était étendu expirant sur une botte de paille ; des taches noirâtres couvraient tout son corps ; il était sans connaissance depuis longtemps. Vassili Ivanovitch regretta qu’on n’eût pas songé plus tôt à demander pour ce malheureux les secours de la médecine, et déclara qu’il n’y avait aucune possibilité de le sauver. Effectivement, le paysan ne put être ramené chez lui ; il expira en route dans sa téléga.

Deux ou trois jours après Bazarof vint trouver son père et lui demanda s’il n’avait pas de la pierre infernale.

— Oui ; mais que veux-tu en faire ?

— J’en ai besoin pour cautériser une petite plaie.

— Qui est-ce qui s’est blessé ?

— C’est moi.

— Comment ! toi ? Quelle est cette plaie ? Montre-la moi.

— Tiens, c’est sur ce doigt. Je me suis rendu ce matin dans le village d’où l’on nous avait amené ce paysan qui est mort du typhus. Je ne sais pourquoi on voulait faire son autopsie… Il y a longtemps que je ne m’étais livré à ce genre d’opération.

— Eh bien ?

— J’ai demandé au médecin du district à m’en charger, et je me suis coupé.

Vassili Ivanovitch pâlit subitement, courut, sans prononcer une seule parole, dans son cabinet, et en revint avec un morceau de pierre infernale. Bazarof voulut la prendre et sortir de la chambre.

— Au nom du ciel ! lui dit Vassili Ivanovitch, permets-moi de te brûler.

Bazarof sourit.

— Quel amour de la pratique !

— Ne plaisante pas, je t’en supplie. Montre-moi ton doigt. La plaie n’est pas grande. Je ne te fais pas de mal ?

— Appuie ferme, n’aie pas peur.

Vassili Ivanovitch s’arrêta.

— Peut-être vaudrait-il mieux la brûler avec un fer chaud : qu’en penses-tu ?

— Nous aurions dû le faire plus tôt. Mainlenant cela ne serait pas plus efficace que la pierre infernale. Si j’ai gagné le mal, il n’y a plus de remède.

— Comment !… plus de remède ?… balbutia Vassili Ivanovitch.

— Sans doute ! il y a plus de quatre heures que je me suis coupé.

Vassili Ivanovitch appliqua de nouveau la pierre infernale sur la blessure.

— Le médecin du district n’avait donc pas de pierre infernale ?

— Non.

— Grand Dieu ! c’est incroyable ; tout médecin doit en être pourvu !

— Si tu avais pu voir ses lancettes ! reprit Bazarof ; et il sortit.

Pendant le reste de la journée et le lendemain, Vassili Ivanovitch imagina toutes sortes de prétextes pour entrer dans la chambre de son fils ; et, quoiqu’il ne lui parlât point de sa blessure, et s’efforçât même de causer de choses insignifiantes, il le regardait si fixement et observait tous ses mouvements avec tant d’inquiétude, que Bazarof perdit patience et le menaça de s’en aller. Vassili Ivanovitch lui promit de ne plus se tourmenter, d’autant mieux qu’Arina Vlassievna à laquelle il n’avait, bien entendu, rien confié, commençait à insister auprès de lui pour savoir pourquoi il paraissait inquiet et ne fermait pas l’œil de la nuit. Il tint bon pendant deux jours, quoique la figure de son fils, qu’il observait constamment à la dérobée, ne le rassurât nullement ; mais le troisième jour il ne put plus se contenir. On était à table, et Bazarof, qui tenait les yeux baissés, ne mangeait rien.

— Pourquoi ne manges-tu pas, Eugène ? lui demanda son père, en prenant un air indifférent. Ces plats me semblent pourtant bien accommodés ?

— Je ne mange pas parce que je n’ai pas envie de manger.

— Tu n’as pas d’appétit ? Et la tête, ajouta-t-il, te fait-elle mal ?

— Oui. Pourquoi n’y aurais-je pas mal ?

Arina Vlassievna devint attentive.

— Ne te fâche pas, je t’en prie, Eugène, continua Vassili Ivanovitch ; mais permets-moi de te tâter le pouls.

Bazarof se leva.

— Je te répondrai sans me tâter le pouls, que j’ai de la chaleur.

— Et tu as eu le frisson aussi ?

— Oui. Je vais m’étendre un peu, envoyez-moi une infusion de fleurs de tilleul. Je dois avoir pris froid.

— C’est donc ça que cette nuit je t’ai entendu tousser, reprit Arina Vlassievna.

— J’ai pris froid, répéta Bazarof en s’éloignant.

Arina Vlassievna se mit à préparer l’infusion, et Vassili Ivanovitch passa dans la chambre voisine où il se prit par les cheveux sans proférer une parole.

Bazarof resta couché tout le reste de la journée, et passa la nuit dans un état de somnolence lourde et fatigante. Ayant ouvert péniblement les yeux, vers une heure du matin, il aperçut, à la lueur de la veilleuse, la figure pâle de son père, qui se tenait à son chevet, et il le pria de se retirer ; le vieillard obéit, mais il rentra presque aussitôt sur la pointe du pied, et, blotti derrière la porte entr’ouverte d’une armoire, il continua à observer son fils. Arina Vlassievna ne se coucha pas non plus ; elle venait écouter à tout moment à la porte du cabinet la respiration d’Enioucha, et s’assurer que Vassili Ivanovitch était toujours à son poste. Elle ne pouvait distinguer que le dos immobile de son mari penché en avant ; mais cela suffisait à la tranquilliser un peu. Bazarof essaya de se lever lorsque le jour eut paru ; il fut pris d’un étourdissement bientôt suivi d’un saignement du nez et ne tarda pas à se recoucher. Vassili Ivanovitch l’assistait en silence ; Arina Vlassievna s’approcha et lui demanda comment il se sentait. « Je me trouve mieux, » répondit-il en se tournant du côté du mur. Vassili Ivanovitch fit signe des deux mains à sa femme de se retirer ; elle se mordit la lèvre pour ne point pleurer, et sortit. Tout parut s’obscurcir en quelque sorte dans la maison ; toutes les figures s’allongèrent ; un silence étrange régnait jusque dans la cour ; on relégua au village un coq criard que ce procédé dut singulièrement surprendre. Bazarof continuait à rester couché, la figure tournée du côté du mur. Vassili Ivanovitch lui adressa plusieurs fois la parole, mais ses questions fatiguaient le malade, et le vieillard resta immobile dans son fauteuil en se tordant les doigts de temps en temps. Il allait pour quelques minutes dans le jardin, et y demeurait immobile comme une statue ; il semblait sous le coup d’un étonnement inouï (l’expression de la surprise ne quittait presque point sa figure) ; puis il retournait vers son fils, en cherchant à éviter sa femme. Elle réussit enfin à le saisir par la main et lui demanda convulsivement, presque d’un ton de menace : « Qu’a-t-il donc ? » Vassili Ivanovitch, pour la rassurer, essaya de sourire, mais, à sa propre stupéfaction, ce fut un éclat de rire qui partit de ses lèvres. Il avait envoyé chercher un médecin à la ville, dès le matin ; il jugea convenable d’en prévenir son fils, afin que celui-ci ne lui en fît point de reproche en présence de son confrère.

Bazarof se tourna tout à coup sur le divan où il était couché, regarda fixement son père et lui demanda à boire.

Vassili Ivanovitch lui donna de l’eau, et profita de ce moment pour poser la main sur son front : il était brûlant.

— L’ancien, dit Bazarof lentement et d’une voix rauque ; cela prend une méchante tournure. J’ai gagné une infection, et tu me mettras en terre dans quelques jours.

Vassili Ivanovitch chancela comme s’il eût reçu un coup violent dans les jambes.

— Eugène, balbutia-t-il, que dis-tu là ! c’est un simple refroidissement.

— Allons donc ! reprit Bazarof. Il n’est pas permis à un médecin de dire de pareilles choses. J’ai tous les symptômes d’une infection ; tu le sais bien.

— Les symptômes… d’une infection ?… Oh ! non… Eugène !

— Qu’est-ce donc que cela ? dit Bazarof, et, retroussant la manche de sa chemise, il montra à son père les taches rougeâtres d’un mauvais augure qui couvraient sa peau.

Vassili Ivanovitch pâlit d’effroi.

— Admettons… quand même… cela serait… quelque chose… comme une une infection épidémique…

— C’est une pyoémie, dit son fils.

— Oui… une infection épidémique.

— Une pyoémie, répéta Bazarof distinctement et d’un ton rude ; tu as donc oublié les cahiers d’étude ?

— Allons ! je le veux bien… je le veux bien… mais toujours est-il que nous te guérirons.

— Chansons que tout cela ! Parlons raison. Je ne pensais pas mourir sitôt ; c’est là un incident qui, je l’avoue, me paraît assez désagréable. Ma mère et toi, vous ferez bien de recourir à vos sentiments religieux ; voilà une belle occasion de les mettre à l’épreuve. — Il but un peu d’eau. — Il faut que je te demande quelque chose pendant que ma tête est encore à mes ordres. Demain ou après-demain ma cervelle aura donné, comme tu le sais, sa démission. Il est possible même que maintenant je ne m’exprime pas bien clairement. Tout à l’heure je me croyais poursuivi par des chiens rouges, et tu m’attendais à l’affût absolument comme on attend un coq de bruyère. Il me semble que je suis ivre. Me comprends-tu bien ?

— Certainement, Eugène, tu parles très-sensément, comme d’habitude.

— Tant mieux ; tu m’as dis que tu as envoyé chercher un médecin… Je ne t’ai pas empêché de te procurer cette satisfaction… procure-m’en une à ton tour : il faut envoyer un exprès…

— À Arcade Nikolaïévitch ? demanda le vieillard avec empressement.

— Qui est cet Arcade Nikolaïevitch ? reprit Bazarof comme dans un moment d’absence… Ah ! oui… cet oisillon ! Non, laisse-le en repos ; il est maintenant changé en corbeau. Ne fais pas des grands yeux ; ce n’est pas encore le délire. Envoie un exprès à Anna Serghéïevna Odintsof ; c’est une propriétaire des environs. (Vassili Ivanovitch lui fit signe de la tête qu’il la connaissait.) Fais lui dire : Eugène Bazarof vous salue et vous fait annoncer qu’il se meurt. Tu m’entends ?

— Tu seras satisfait… Mais comment pourrais-tu mourir, toi, Eugène ?… Je t’en fais juge !… Où serait après cela la justice dans le monde ?

— Je n’en sais rien ; mais envoie l’exprès.

— À l’instant même, et je lui donnerai une lettre.

— Non ; c’est inutile. Fais-la saluer de ma part ; cela suffira. Quant à moi, je vais retourner à mes chiens rouges. C’est étrange ! Je voudrais arrêter ma pensée sur la mort, et je n’y réussis pas ! Je vois une espèce de tache… et rien de plus.

Il se retourna péniblement du côté du mur, et Vassili Ivanovitch sortit du cabinet. Arrivé dans la chambre de sa femme, il tomba à genoux devant les images.

— Prions, Arina ! prions Dieu ! s’écria-t-il en gémissant ; notre fils se meurt !

Le médecin du district, celui-là même qui n’avait point de pierre infernale, arriva ; et, ayant examiné le malade, il conseilla de s’en tenir à une méthode expectante, et ajouta quelques phrases propres à donner l’espoir d’une guérison.

— Vous avez donc vu des hommes qui, étant dans ma position, ne partaient point pour les Champs-Élysées ? lui demanda Bazarof, et, au même instant, il saisit par le pied une lourde table qui se trouvait près du divan, l’ébranla et la fit changer de place.

— La vigueur, dit-il, toute la vigueur est encore là, et il faut mourir !… Un vieillard a eu du moins tout le temps de se déshabituer de la vie, mais moi… Nier, nier… Qu’on s’avise de nier la mort ! c’est elle qui vous nie, et tout est dit ! J’entends pleurer là-bas ! ajouta-t-il, après un court silence ; c’est ma mère… Pauvre femme, à qui fera-t-elle manger maintenant son fameux borstch ? Et toi aussi Vassili Ivanovitch, je vois que tu pleurniches ? Si le christianisme ne te suffit pas, tâche d’être philosophe, rappelle-toi les stoïciens ! Tu te vantais, je crois, d’être philosophe ?

— Moi philosophe ! s’écria Vassili Ivanovitch, et des larmes ruisselèrent sur ses joues.

L’état de Bazarof empirait d’heure en heure ; les progrès de la maladie étaient rapides, comme c’est presque toujours le cas dans les infections chirurgicales. Il avait encore toute sa tête, et comprenait ce qu’on lui disait ; il luttait encore. — Je ne veux pas délirer, répétait-t-il à voix basse en serrant les poings ; c’est par trop bête ! Et il ajoutait aussitôt : Qui de huit ôte dix, combien reste-t-il ?… Vassili Ivanovitch marchait comme un fou dans la chambre, proposait toutes sortes de remèdes, et recouvrait à tout moment les pieds de son fils. — Il faudrait l’envelopper dans des draps froids… un vomitif… des sinapismes sur l’estomac… une saignée ! disait-il avec effort. Le médecin qu’il avait supplié de rester, l’approuvait, donnait de la limonade au malade, et demandait pour lui-même tantôt une pipe, tantôt du fortifiant et du réchauffant, c’est-à-dire de l’eau-de-vie. Arina Vlassievna restait assise sur un petit banc près de la porte, et ne quittait par moments cette place que pour aller prier. Peu de jours auparavant, elle avait laissé tomber son miroir de toilette qui s’était brisé, ce qu’elle avait toujours considéré comme un présage des plus sinistres ; Anfisouchka elle-même ne savait que lui dire. Timofèitch était parti avec le message du mourant pour madame Odintsof.

La nuit fut mauvaise pour Bazarof…, il était en proie à une chaleur dévorante. Son état s’améliora un peu avec le jour ; il pria Arina Vlassievna de le peigner, lui baisa la main et avala deux ou trois cuillerées de thé. Vassili Ivanovitch reprit un peu d’espoir.

— Dieu soit loué ! répétait-il, la crise s’est déclarée… la crise est passée…

— Voyez, dit Bazarof, ce que peut un mot ! Ce mot de crise lui est venu à l’esprit, et il en est tout consolé. C’est une chose étrange que l’influence qu’ont les mots sur les hommes ! Qu’on appelle un homme imbécile sans le battre, et il en est tout affecté ; qu’on le complimente sur son esprit sans lui donner de l’argent, et il se sent heureux.

Ce petit discours rappela à Vassili Ivanovitch les sorties auxquelles Bazarof se livrait étant bien portant, et il en parut enchanté.

— Bravo ! c’est parfaitement vrai et bien dit. Bravo ! s’écria-t-il en faisant semblant de battre des mains.

Bazarof sourit tristement.

— Qu’en penses-tu décidément, demanda-t-il à son père ; la crise est-elle passée ou se déclare-t-elle ?

— Tu te trouves mieux, voilà ce que je vois, voilà ce qui me réjouit, répondit Vassili Ivanovitch.

— À merveille ! il est toujours bon de se réjouir. Mais a-t-on envoyé là-bas ?… Tu sais ?

— Certainement.

Le mieux ne fut pas de longue durée. Les accès se renouvelèrent. Vassili Ivanovitch se tenait auprès de son fils ; une angoisse toute particulière semblait tourmenter le vieillard. Il essaya vainement plusieurs fois de parler.

— Eugène ! s’écria-t-il enfin, mon enfant ! mon cher, mon bon fils ! — Cet appel inattendu fit impression sur Bazarof… Il tourna un peu la tête, tenta visiblement de rejeter le poids qui pesait sur son intelligence, et dit : Quoi, mon père ?

— Eugène, continua Vassili Ivanovitch, et il tomba à genoux près de Bazarof, quoique celui-ci tînt ses yeux fermés et ne pût le voir. — Eugène, tu te sens mieux, et tu guériras avec la grâce de Dieu… Mais profite de cet instant, procure à la pauvre mère et à moi la plus grande des satisfactions ; remplis tes devoirs de chrétien ! Il m’a fallu un grand courage pour te proposer… mais il est encore plus terrible… C’est pour l’éternité, Eugène !… songes-y bien…

La voix du vieillard s’éteignit, et une contraction étrange se promena lentement sur les traits de son fils, qui continuait à rester couché les yeux fermés.

— Si cela peut vous faire plaisir, j’y consens, dit-il enfin ; mais il me semble que cela ne presse pas. Tu viens de me dire toi-même que j’allais mieux.

— Mieux, oui, Eugène ; mais on ne peut répondre de rien. Tout dépend de la volonté de Dieu ! et pour remplir un devoir…

— J’attendrai encore, reprit Bazarof ; tu dis toi-même que la crise vient de commencer. Si nous nous trompons, qu’importe ! On donne bien l’absolution aux malades qui sont sans connaissance.

— Au nom du ciel, Eugène…

— J’attendrai, pour le moment ; j’ai envie de dormir ; laisse-moi…

Et il remit sa tête sur l’oreiller.

Le vieillard se releva, s’assit dans son fauteuil, et le menton appuyé sur la main, il se mit à se mordre les doigts.

Le bruit d’une voiture à ressorts, ce bruit qu’on perçoit si facilement au milieu du silence de la campagne, frappa subitement ses oreilles. Le roulement des roues légères approchait de plus en plus ; on distinguait déjà le souffle des chevaux… Vassili Ivanovitch sauta du fauteuil et courut à la fenêtre. Une voiture à deux places, attelée de quatre chevaux de front, entrait dans la cour de sa petite maison. Ne se rendant point compte de ce que cela pouvait signifier, mais saisi d’un accès de joie irréfléchie, il courut à la porte. Un laquais en livrée ouvrait la voiture, et une femme en mantille noire et la figure cachée par un voile en descendait…

— Je suis madame Odintsof, dit-elle. Eugène Vassiliévitch est-il encore en vie ? Vous êtes son père ? J’ai amené un médecin.

— Soyez bénie ! s’écria Vassili Ivanovitch, et lui saisissant la main il la pressa convulsivement sur ses lèvres, pendant que le médecin dont venait de parler madame Odintsof, un petit homme à lunettes et à la physionomie allemande, sortait lentement de la voiture.

— Il est encore vivant, mon Eugène, et il sera sauvé maintenant ! Ma femme ! ma femme ! un ange nous est arrivé du ciel…

— Qu’y a-t-il ! grand Dieu ! balbutia Arina Vlassievna qui accourut du salon, et, tombant aux pieds d’Anna Serghéïevna dans l’antichambre même, elle se mit à lui baiser la robe, comme une insensée.

— Que faites-vous ! que faites-vous ! lui dit Anna Serghéïevna ; mais Arina Vlassievna ne l’écoutait point, et Vassili Ivanovitch ne cessait de répéter : Un ange ! un ange du ciel !

Wo ist der Kranke ? Où est le malade ? demanda enfin le docteur d’un air impatient.

Ces mots rappelèrent Vassili Ivanovitch à la raison.

— Ici ! ici ! veuillez me suivre, werthester Herr collega, ajouta-t-il en souvenir de son ancien état.

— Eh ! dit l’Allemand avec un aigre sourire.

Vassili Ivanovitch le conduisit dans le cabinet.

— Voici un médecin envoyé par Anna Serghéïevna Odintsof, dit-il en se baissant jusqu’à l’oreille de son fils, et elle est ici elle-même.

Bazarof ouvrit soudainement les yeux.

— Qu’as-tu dit ?

— Je t’ai annoncé qu’Anna Serghéïevna Odintsof était ici, et qu’elle t’avait amené ce respectable docteur.

Bazarof promena ses yeux dans la chambre.

— Elle est ici ?… je veux la voir…

— Tu la verras, Eugène : mais il faut d’abord causer un peu avec M. le docteur. Je vais lui conter toute l’histoire de ta maladie, puisque Sidor Sidoritch (c’était le nom du médecin du district) est parti ; et nous allons faire une petite consultation.

Bazarof regarda le médecin.

— Eh bien, termine avec lui le plus vite possible ; mais ne parlez pas latin, car je comprends ce que signifie : jam moritur.

Der Herr scheint des Deustchen mächtig zu sein[62], dit le disciple d’Esculape en se tournant vers le vieillard.

Ik… gabé… parlez russe, cela vaudra mieux ; répondit Vassili Ivanovitch.

— Ah ! c’est tonc gomme cela… soit ! — Et la consultation commença.

Une demi-heure après, Anna Serghéïevna, accompagnée de Vassili Ivanovitch, entra dans le cabinet. Le docteur avait eu le temps de lui glisser à l’oreille que l’état du malade était désespéré.

Elle jeta les yeux sur Bazarof, et s’arrêta près de la porte, tant cette figure enflammée quoique déjà mourante, ces yeux troubles qui la regardaient fixement, lui causèrent une impression terrible. Elle se sentit glacée, saisie d’une peur accablante ; la pensée qu’elle aurait ressenti tout autre chose si elle l’avait réellement aimé, traversa rapidement son esprit.

— Merci, lui dit-il avec effort, je ne l’espérais pas. C’est une bonne action. Nous nous revoyons encore une fois, comme vous me l’aviez prédit.

— Anna Serghéïevna a eu la bonté…

— Mon père, laissez-nous… Anna Serghéïevna, vous le permettez ? Je crois que maintenant…

D’un mouvement de tête il semblait lui dire qu’elle n’avait rien à redouter d’un mourant.

Vassili Ivanovitch sortit.

— Allons ! merci ! répéta Bazarof ; c’est tout à fait royal. On dit que les souverains se rendent ainsi au chevet des mourants.

— Eugène Vassilievitch, j’espère…

— Non, Anna Serghéïevna, ne cherchons pas à nous tromper ; tout est fini pour moi. Je suis tombé sous la roue. Vous voyez bien que j’avais raison de ne pas me préoccuper de l’avenir. C’est une vieille histoire que la mort, et pourtant c’est du nouveau pour chacun. Je n’ai pas peur jusqu’à présent… puis je perdrai connaissance, et Ft ! (Il fit un léger signe de la main). — Mais que pourrais-je vous dire encore ?… Que je vous ai aimée ? cela n’avait pas de sens auparavant, et maintenant moins que jamais. L’amour est une forme, et ma propre forme va se dissoudre. Je vous dirai plutôt… comme vous êtes belle ! Telle que je vous vois là, devant moi…

Anna Serghéïevna tressaillit involontairement.

— Ce n’est rien, ne vous en inquiétez pas… asseyez-vous là-bas… Ne vous approchez pas de moi ; le mal dont je suis atteint est contagieux.

Anna Serghéïevna traversa rapidement la chambre pour se rapprocher de lui et s’assit dans un fauteuil près du divan.

— Quelle générosité ! dit Bazarof à voix basse ; comme elle est près ! Si jeune, si fraîche, si propre, dans cette vilaine chambre !… Allons ! adieu ! vivez longtemps, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, et jouissez de la vie tant qu’il n’est pas trop tard. Voyez quel hideux spectacle : un ver à moitié écrasé et qui se tortille encore ! Je me croyais sûr d’abattre bien de la besogne ; mourir, moi ? Ah ! bah ! j’ai une mission ; je suis un géant ! Et à cette heure toute la mission du géant consiste à mourir avec décence, quoique cela n’intéresse personne… Peu importe, je ne ferai pas le chien couchant.

Bazarof se tut et se mit à chercher son verre de la main. Anna Serghéïevna lui donna à boire sans ôter ses gants et en retenant sa respiration.

— Vous m’oublierez, reprit-il ; les morts ne sont plus rien pour les vivants. Mon père vous dira que la Russie vient de perdre un homme qui lui était bien précieux !… Ce sont des radotages ; mais laissez au vieillard ces illusions… À un enfant tous les amusements sont bons[63]… vous savez ?… Consolez-le et ma mère aussi. Dans votre grand monde vous ne trouverez pas de pareilles gens, même en les cherchant une lanterne à la main… Moi, nécessaire à la Russie !… Non, il paraît que non ! Qui donc lui est nécessaire ? Un cordonnier est un homme nécessaire, un tailleur est nécessaire, un boucher… il vend de la viande… un boucher… Attendez, je m’embrouille… Il y a là un bois…

Bazarof posa la main sur son front.

Madame Odintsof se pencha vers lui.

— Eugène Vassilievitch, je suis toujours là…

Il retira sa main et se souleva tout à coup.

— Adieu ! dit-il avec une énergie subite, et ses yeux brillèrent pour la dernière fois. — Adieu !… Écoutez… je ne vous ai pas embrassée l’autre jour… soufflez sur la lampe qui se meurt, et qu’elle s’éteigne…

Madame Odintsof posa ses lèvres sur le front du mourant.

— Assez ! reprit-il, et sa tête retomba… Maintenant les ténèbres…

Madame Odintsof sortit sans bruit.

— Eh bien ?… lui demanda Vassili Ivanovitch à demi-voix.

— Il s’est endormi, répondit-elle encore plus bas.

Bazarof ne devait plus se réveiller. Il perdit complètement connaissance dans la soirée, et mourut le lendemain. Le père Alexis lui rendit les derniers devoirs. Lorsqu’on lui donna l’extrême-onction, lorsque l’huile consacrée coula sur sa poitrine, un de ses yeux s’ouvrit, et on eût dit qu’à la vue de ce prêtre dans son costume sacerdotal, de cet encensoir fumant et de ces cierges allumés devant les images, quelque chose qui ressemblait à un frémissement de terreur passa sur sa figure décomposée… mais cela ne dura qu’un instant. Quand il eut rendu le dernier soupir et que la maison retentit de gémissements, Vassili Ivanovitch fut saisi d’un transport subit. — J’avais promis de me révolter ! criait-il d’une voix enrouée, la figure enflammée et bouleversée, les poings levés comme s’il eût menacé quelqu’un en l’air ; — et je me révolterai ! je me révolterai !

Mais Arina Vlassievna tout en larmes se pendit à son cou, et ils tombèrent ensemble la face contre terre, « absolument comme deux agneaux, » raconta ensuite Anfisouchka dans l’antichambre, « comme deux agneaux au plus fort de la chaleur ; » ils se prosternèrent en même temps et côte à côte.

Mais la chaleur du jour passe et le soir vient, et ensuite la nuit, la nuit qui ramène dans un tranquille asile tous les éprouvés et les fatigués…


XXVI


Six mois après, l’hiver était venu ; l’hiver avec le terrible silence de ses gelées, la neige compacte et criarde, le givre rosé sur les branches des arbres, les dômes de fumée épaisse au-dessus des cheminées se détachant sur un ciel d’un bleu pâle et sans nuages, les tourbillons d’air chaud s’élançant des portes ouvertes, les figures fraîches et comme mordillées des passants, et le trot pressé des chevaux saisis par le froid. Une journée du mois de janvier touchait à sa fin ; le froid du soir condensait davantage encore l’air immobile, et le crépuscule couleur de sang s’éteignait avec rapidité. Les fenêtres de la maison de Marino s’éclairaient l’une après l’autre ; Prokofitch, en habit noir et en gants blancs, disposait avec un air de dignité toute particulière cinq couverts sur la table de la salle à manger. Une semaine auparavant, deux mariages avait eu lieu, silencieusement et presque sans témoins, dans la petite église de la paroisse ; Arcade s’était uni à Katia et Kirsanof à Fénitchka, et Kirsanof donnait un dîner d’adieu à son frère qui se rendait à Moscou pour affaires. Anna Serghéïevna était partie également pour cette ville après avoir fait de riches cadeaux aux jeunes mariés.

On se mit à table à trois heures précises ; Mitia était au nombre des convives ; il avait déjà une bonne en kokochnik[64] de soie brochée d’or ; Paul Pétrovitch se trouvait placé entre Katia et Fénitchka ; les nouveaux époux étaient assis près de leurs femmes. Nos anciens amis avaient un peu changé dans ces derniers temps ; ils étaient embellis ou du moins engraissés ; Paul Pétrovitch lui seul avait maigri, mais cela ajoutait encore à la distinction de ses traits… Fénitchka n’était pas la même non plus. En robe de soie noire, un large nœud de velours dans les cheveux, une chaîne d’or au cou, elle se tenait assise dans une respectueuse immobilité, non moins respectueuse pour elle-même que pour tout ce dont elle était entourée, et elle souriait comme si elle eût voulu dire : « Excusez-moi, je n’y suis pour rien. » Au reste, tous les autres convives avaient le sourire sur la bouche, et semblaient aussi demander pardon ; tous se sentaient un peu embarrassés, un peu tristes, et pourtant parfaitement heureux. Chacun avait pour son voisin des prévenances plaisantes ; on semblait s’être donné le mot pour jouer je ne sais quelle comédie pleine de bonhomie. Katia était la plus tranquille de tous : elle regardait autour d’elle avec confiance, et il était facile devoir que Kirsanof l’aimait déjà à la folie. Il se leva avant la fin du dîner, un verre de vin de Champagne à la main, et se tournant vers Paul Pétrovifch :

— Tu nous quittes… tu nous quittes, mon cher frère, lui dit-il ; pour peu de temps, je l’espère, mais je ne puis pourtant pas résister au désir de t’exprimer ce que… je… ce que nous… combien je… combien nous… Le malheur est que nous autres Russes nous ne savons pas faire de speech ! Arcade, parle à ma place.

— Non, papa, je ne m’y suis point préparé.

— Tu es toujours mieux préparé que moi ! Enfin, mon cher frère, permets-moi tout simplement de t’embrasser et de te souhaiter tout le bonheur possible. Reviens ici le plus tôt que tu pourras.

Paul Pétrovitch embrassa tout le monde, sans en excepter, bien entendu, Mitia ; il baisa en outre la main de Fénitchka, et celle-ci la lui tendit assez gauchement ; puis, ayant bu un second verre de champagne qu’on venait de lui verser, il s’écria avec un profond soupir :

— Soyez heureux, mes amis ! Farewell !

Ce petit mot d’anglais passa inaperçu ; tous les convives étaient trop émus.

— À la mémoire de Bazarof, dit Katia à l’oreille de son mari, et elle trinqua avec lui. Arkade serra la main de Katia, mais il n’osa point proposer ce toast.

Tout est fini ce me semble. Mais quelques-uns de nos lecteurs souhaiteront peut-être de savoir ce que font à cette heure les divers personnages dont nous venons de parler. Nous ne demandons pas mieux que de les satisfaire.

Anna Serghéïevna s’est mariée tout récemment ; elle a fait un mariage de raison. Celui qu’elle a pris pour mari est un de nos futurs hommes d’action, légiste intelligent, doué d’un sens pratique très-développé, d’une volonté ferme et d’une grande facilité d’élocution ; d’ailleurs, encore assez jeune, bon et d’une froideur glaciale. Ils font très-bon ménage et finiront peut-être par atteindre au bonheur domestique, peut-être même à l’amour. La princesse X… est morte et oubliée depuis le jour de son décès. Le père et le fils Kirsanof se sont établis à Marino ; leurs affaires commencent à marcher un peu mieux ; Arcade est devenu un bon agronome, et la ferme rapporte déjà un revenu assez considérable. Nikolaï Pétrovitch a été choisi pour juge de paix[65] et remplit ses fonctions avec le plus grand zèle ; il parcourt sans cesse le district qui lui est assigné, prononce de longs discours, car il pense que le paysan a besoin d’être bien « raisonné, » c’est-à-dire qu’il faut lui répéter la même chose jusqu’à satiété ; et cependant, à dire vrai, il ne parvient à satisfaire pleinement ni MM. les gentilshommes éclairés qui discutent sur la « mancipation, » tantôt avec affectation, tantôt avec mélancolie, ni les seigneurs incultes qui maudissent ouvertement cette malheureuse « mouncipation. » Les uns et les autres le trouvent trop mou. Il est né un fils à Katérina Serghéïevna, et Mitia est déjà un petit gaillard qui court et bavarde assez gentiment. Fénitchka, maintenant Fédossia Nikolaïevna, n’aime personne au monde, après son mari et son fils, autant que sa belle-sœur, et lorsque celle-ci se met au piano, elle resterait volontiers à ses côtés toute la journée. N’oublions point Pierre ; il est devenu tout à fait stupide et plus gonflé d’importance que jamais ; cela ne l’a pas empêché de faire un mariage assez avantageux ; il a épousé la fille d’un jardinier de la ville, qui l’a préféré à deux autres promis, parce que ceux-ci n’avaient point de montre, tandis que lui possédait non-seulement une montre, mais même des bottines vernies !

On peut rencontrer à Dresde, sur la terrasse de Brühl, entre deux et trois heures, temps le plus fashionable pour la promenade, un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux tout blancs et qui paraît souffrir de la goutte, mais encore beau, à la mise élégante, et ayant ce cachet particulier que donne l’habitude du grand monde. Ce promeneur n’est autre que Paul Pétrovitch Kirsanof. Il a quitté Moscou par raison de santé ; il s’est fixé à Dresde, où il fréquente surtout les Anglais et les voyageurs russes. Avec les premiers, ses manières sont simples, presque modestes, quoique toujours dignes ; ils le trouvent un peu ennuyeux, mais le considèrent comme un parfait gentilhomme, « a perfect gentleman. » Plus à son aise avec les Russes, il donne pleine liberté à son humeur bilieuse, se persifle lui-même et ne ménage point les autres ; mais il fait tout cela avec un aimable laisser aller et sans jamais manquer aux convenances. Il professe d’ailleurs les opinions des Slavophiles, et chacun sait que dans la haute société russe cette manière de voir passe pour très-distinguée. Il ne lit aucun livre russe ; mais on remarque sur son bureau un cendrier en argent ayant la forme d’un lapot[66] de paysan. Nos touristes le recherchent beaucoup. Matveï Ilitch Koliazine, qui s’est placé momentanément dans les rangs de l’opposition, lui a fait une visite solennelle en se rendant aux eaux de Bohême ; et les habitants de la ville, avec lesquels il n’a point, du reste, de rapports suivis, semblent lui porter une sorte de vénération. Personne ne peut obtenir aussi facilement que le « Herr baron von Kirsanof, » un billet d’entrée à la chapelle de la cour, une loge, etc. Il fait toujours autant de bien que possible, et toujours un peu de bruit ; ce n’est pas en vain qu’il a été un lion autrefois ; mais la vie lui est à charge, plus encore qu’il ne le soupçonne. Il suffit de le voir à l’église russe, lorsque, se tenant à l’écart, appuyé contre le mur, il se met à rêver et reste immobile, les lèvres amèrement serrées ; puis, se secouant tout à coup, il commence à se signer d’une façon presque imperceptible.

Madame Koukchine a fini aussi par quitter le pays. Elle est actuellement à Heidelberg, et n’y étudie plus les sciences naturelles, mais l’architecture. Elle y a découvert, à ce qu’elle dit, de nouvelles lois. Comme autrefois, elle hante les étudiants et surtout les jeunes physiciens et les chimistes russes, dont Heidelberg est rempli, et qui, après avoir stupéfié les naïfs professeurs allemands dans les premiers temps de leur séjour par la rectitude de leur jugement, les stupéfient encore bien plus, peu de temps après, par leur complète oisiveté et leur paresse sans exemple. C’est avec deux ou trois chimistes de cette force, ne sachant point distinguer l’oxygène de l’azote, mais critiquant tout et très-satisfaits d’eux-mêmes, que Sitnikof, accompagné du grand Elissévitch et se disposant aussi à mériter ce titre honorable, se traîne à Pétersbourg et continue, suivant son expression, l’œuvre de Bazarof. On assure qu’il a été rossé, il y a peu de temps, mais non sans prendre sa revanche ; il a donné à entendre, dans un obscur article, qui a paru dans un obscur journal, que son agresseur était un poltron. Il nomme cela de l’ironie. Son père le fait aller comme d’habitude ; sa femme le traite d’imbécile et de littérateur.

Il existe un petit cimetière dans un des recoins les plus éloignés de la Russie. Ainsi que presque tous les cimetières chez nous, il présente un aspect des plus tristes ; les fossés qui l’entourent sont depuis longtemps comblés et envahis par les herbes, les croix de bois gisent à terre ou se tiennent à peine, toutes penchées sous les petits toits jadis peints qui les surmontent ; les pierres funéraires sont déplacées comme si quelqu’un les poussait par-dessous ; deux ou trois arbres presque dépouillés de leurs feuilles donnent à peine un peu d’ombre ; des moutons paissent entre les tombes… Cependant il en est une que la main de l’homme respecte, que les animaux ne foulent point aux pieds ; les oiseaux seuls viennent s’y poser et chanter chaque matin aux premières lueurs du jour. Une grille de fer l’entoure, et deux jeunes sapins sont plantés à ses deux extrémités. Cette tombe est celle d’Eugène Bazarof. Deux personnes, un mari et sa femme, pliant sous le poids des années, viennent souvent la visiter d’un petit village des environs ; se soutenant l’un l’autre, ils s’approchent à pas lents de la grille, y tombent à genoux et pleurent longtemps et avec amertume, tiennent longtemps les yeux fixés sur la pierre muette qui recouvre leur fils ; ils échangent quelques paroles, essuient la poussière qui couvre la dalle funéraire, redressent une branche de sapin, puis ils se remettent à prier et ne peuvent se décider à quitter ce lieu où ils se croient plus rapprochés de leur fils, plus près de son souvenir… Est-il possible que leurs prières, que leurs larmes soient vaines ? Est-il possible que l’amour pur et dévoué ne soit point tout-puissant ? Oh ! non ! Quelque passionné, quelque révolté que soit le cœur qui repose dans une tombe, les fleurs qui ont poussé sur elle nous regardent paisiblement de leurs yeux innocents ; elles ne nous parlent pas seulement du repos éternel, de ce parfait repos de la nature « indifférente ; » elles nous parlent aussi de l’éternelle réconciliation et d’une vie qui ne doit pas finir.


FIN
  1. Mesure de terrain équivalant à un hectare à peu près.
  2. À la fin de la messe, en Russie, tout le monde baise la croix.
  3. Diminutif d’Arkadi ou Arcadé.
  4. En Russie on se sert rarement du mot monsieur en s’adressant à son égal. On l’appelle par son nom de baptême auquel on ajoute le nom de baptême du père et la terminaison of ou ef, ou, ce qui est plus poli, vitch. Cette dernière terminaison, qui n’appartenait autrefois qu’à la plus haute noblesse, est devenue vulgaire, si bien qu’on ne se sert qu’à l’égard des inférieurs des finales of ou ef.
  5. Pelisse de peau de mouton.
  6. Coutume étrange des paysans russes.
  7. Serfs employés au service intérieur.
  8. En français dans le texte.
  9. D’après un ukase de l’empereur Alexandre Ier, toutes les grandes routes, en Russie, sont bordées de saules.
  10. En français.
  11. On était à la veille de l’affranchissement des serfs.
  12. Sorte de manteau court que l’on jette ordinairement sur les épaules.
  13. Voir la note page 13.
  14. Proverbe russe.
  15. En hiver il fait nuit à trois heures à Pétersbourg.
  16. Un proverbe russe dit : « Qui s’est brûlé avec du lait chaud souffle sur l’eau froide. »
  17. Général qui commandait au Caucase dans la première année du règne de Nicolas.
  18. C’est une superstition russe que les louanges portent malheur.
  19. Ouvrage destiné à populariser les principes de l’école matérialiste moderne en Allemagne.
  20. En français dans le texte.
  21. Ce terme était employé pour désigner le mouvement littéraire des premières années du règne d’Alexandre II, auquel il est fait allusion dans ce passage.
  22. Charriot à quatre roues.
  23. Proverbe russe.
  24. La plupart des jeunes peintres russes qui se rendent à Rome aux frais du gouvernement choisissent ce sujet pour leur première œuvre.
  25. On sait que la commune russe a encore pour base l’indivisibilité de la propriété.
  26. Il y a trois ans que des sociétés de tempérance s’établirent parmi les paysans, mais elles furent bientôt abandonnées.
  27. Paysan remplissant les fonctions de maire.
  28. Manuscrit du dix-septième siècle attribué au moine Sylvestre, et donnant des détails fort curieux sur les mœurs domestiques de cette époque.
  29. Un proverbe russe dit : « Le diable se tient caché dans les endroits où l’eau est le plus calme. »
  30. La Russie est divisée, comme on sait, en provinces nommées gouvernements.
  31. Il s’agit naturellement d’Alexandre Ier.
  32. Homme d’État célèbre du règne d’Alexandre Ier.
  33. Parce qu’il est clarifié avec du sang.
  34. Héros d’une ballade de Schiller, qui meurt d’amour sous la fenêtre de sa bien-aimée.
  35. Voiture à quatre roues, très-légère.
  36. Proverbe russe.
  37. Proverbe russe.
  38. Enioucha, Eniouchenka, diminutifs d’Ievguéni, Eugène.
  39. Proverbe russe.
  40. Fouets cosaques.
  41. Mauvais petit journal de médecine.
  42. Allusion à la conspiration du 14 décembre 1825.
  43. Les Iourodivi russes ressemblent aux « innocents » du moyen âge.
  44. Employée pour les lampes qui brûlent devant les images.
  45. Espèce de whist.
  46. Poisson d’un goût exquis ; on en fait de l’oukha, sorte de bouillabaisse.
  47. Proverbe russe.
  48. Un proverbe russe dit : « Seul comme un doigt. »
  49. Paysan libre, d’origine noble.
  50. Proverbe russe qui veut dire qu’on ne peut pas dissimuler bien longtemps.
  51. Signe de mépris et de dédain chez les Russes, comme chez les orientaux.
  52. On dit en Russie : « Quand la conscience n’est pas pure on ne peut regarder personne en face. »
  53. Grand lièvre de la Steppe.
  54. Iassen, le nom de cet arbre, en russe, ressemble à ïassni, clair, transparent.
  55. Boisson faite avec de l’orge.
  56. Proverbe russe.
  57. Le premier de ces potages est préparé avec des choux, le second avec des betteraves.
  58. Ce mot peut signifier « l’univers » et « l’assemblée communale. » — Les anciennes légendes disent que l’univers est soutenu par trois poissons.
  59. Redingote en gros drap.
  60. Coiffure des paysannes.
  61. Les serviettes des paysans russes sont très-longues.
  62. « Monsieur me semble connaître la langue allemande. »
  63. … Pourvu qu’il ne pleure pas. (Prov russe.)
  64. Coiffure des paysannes russes.
  65. Fonctionnaires momentanément créés et chargés d’aplanir les difficultés que l’abolition du servage fait naître entre les paysans et leurs anciens seigneurs.
  66. Chaussure en écorce de bouleau.